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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XV

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 192-198).

XV

Jamais araignée ne se donna plus de mal, pour réparer les mailles déchirées de sa toile, que n’en prit Waldemar Fitzurze pour réunir et mettre d’accord les membres épars de la cabale du prince Jean. Peu d’entre eux lui étaient attachés par inclination, et pas un par affection personnelle. Fitzurze fut donc obligé de faire entrevoir à chacun une nouvelle perspective d’avantages et de rappeler à son souvenir ceux dont il jouissait déjà.

Aux seigneurs jeunes et étourdis, il montra dans l’avenir l’impunité, la licence et la débauche sans contrôle ; aux ambitieux, il parla de puissance ; aux avides, de richesses et de vastes domaines. Les chefs des mercenaires reçurent une donation en or, argument le plus persuasif à leurs yeux, et sans lequel tout autre eût échoué. Les promesses furent encore plus libéralement prodiguées que l’argent par cet agent actif ; et enfin rien ne fut omis de ce qui pouvait déterminer les indécis et ranimer les découragés. Il parla du retour du roi Richard comme d’un événement tout à fait improbable. Cependant, quand il remarqua les regards douteux et les réponses évasives qu’on lui fit, et que cette crainte était celle qui obsédait le plus les esprits de ses complices, il traita hardiment cet événement, pour le cas où il aurait effectivement lieu, comme ne devant pas changer leurs calculs politiques.

— Si Richard revient, dit Fitzurze, c’est pour enrichir ses croisés indigents et ruinés aux dépens de ceux qui ne l’ont pas suivi en Terre sainte. Il revient pour régler un compte effroyable avec ceux qui, pendant son absence, ont fait quelque chose qui puisse être considéré comme une offense ou un empiètement, soit sur les lois du pays, soit sur les privilèges de la Couronne. Il revient pour venger sur les Ordres du Temple et des hospitaliers la préférence qu’ils ont donnée à Philippe de France pendant les guerres de Palestine. Il revient enfin pour punir comme rebelles tous les adhérents de son frère, le prince Jean. Craignez-vous sa puissance ? continua le confident astucieux de ce prince. Nous le reconnaissons pour un chevalier fort et vaillant, mais nous ne sommes plus au temps du roi Arthur, lorsqu’un seul champion arrêtait une armée. Si Richard revient en effet, il faut que ce soit seul, sans suite et sans amis ; les ossements de sa brave armée ont blanchi les sables de la Palestine ; le petit nombre de ses partisans qui sont revenus se sont traînés jusqu’ici, comme ce Wilfrid Ivanhoé, pauvres et nus. Et que me parlez-vous du droit de naissance de Richard ? ajouta-t-il pour répondre à ceux qui avaient des scrupules à ce sujet. Est-ce que le droit d’aînesse de Richard est plus certain que celui de Robert, duc de Normandie, fils aîné du Conquérant ? Et cependant Guillaume le Roux et Henri, son second et son troisième frère, lui furent successivement préférés par les droits de la nation. Robert avait tout le mérite que l’on peut allouer à Richard : c’était un chevalier hardi, un bon chef, généreux envers ses amis et envers l’Église, et par-dessus tout un croisé et un conquérant du saint sépulcre. Et cependant il est mort prisonnier, aveugle et misérable, au château de Cardiff, parce qu’il s’opposait à la volonté du peuple, qui ne voulait pas qu’il régnât sur lui. Il est de notre devoir de choisir dans le sang royal le prince le plus capable de maintenir la puissance souveraine, c’est-à-dire, se reprit-il, celui dont l’élection pourra le plus efficacement servir les intérêts de la noblesse. Quant aux qualités personnelles, ajouta-t-il, il est possible que le prince Jean soit inférieur à son frère Richard ; mais, quand on considère que ce dernier revient avec l’épée de la vengeance à la main, tandis que le premier offre des récompenses, des privilèges, des immunités, des richesses et des honneurs, on ne saurait douter quel est le roi que la noblesse, dans son intérêt, doit soutenir.

Ces arguments et bien d’autres convenaient à la situation particulière de ceux à qui ils s’adressaient ; ils produisirent donc l’effet attendu sur les nobles de la faction du prince Jean. La plupart d’entre eux consentirent à se trouver au rendez-vous proposé à York, dans l’intention de faire des arrangements généraux pour placer la couronne sur la tête du prince Jean.

La nuit était très avancée, quand, fatigué, épuisé par ces différents efforts, bien que récompensé par leur résultat, Fitzurze, revenant du château d’Ashby, rencontra de Bracy, qui avait changé ses habits de gala contre une blouse courte et une culotte de drap vert, un bonnet de peau, une courte épée, un cor passé sur son épaule, un arc à la main et un faisceau de flèches pendant à la ceinture.

Si Fitzurze eût rencontré cette figure dans un appartement isolé, il aurait passé devant elle sans s’arrêter, et l’aurait prise pour un yeoman de la garde, mais, la rencontrant dans la salle intérieure, il la regarda plus attentivement, et reconnut le chevalier normand sous les traits d’un yeoman anglais.

— Que veut dire ce travestissement, de Bracy ? demanda Fitzurze ; est-ce bien le temps des jeux de Noël et des mascarades, lorsque le sort de notre maître, le prince Jean, est sur le point de se décider ? Pourquoi n’es-tu pas allé, comme moi, parmi ces lâches sans cœur que le nom seul du roi Richard fait trembler, ainsi qu’il fait trembler, dit-on, les enfants des Sarrasins ?

— Je me suis occupé de mes propres affaires, répondit tranquillement de Bracy, comme vous, Fitzurze, vous vous êtes occupé des vôtres.

— Moi, m’occuper de mes propres affaires ? s’exclama Waldemar. J’ai été chargé de celles du prince Jean, notre commun patron.

— Comme si tu avais pour cela d’autres raisons, Waldemar, dit de Bracy, que le soin de ton intérêt personnel ? Allons, Fitzurze, nous nous connaissons : l’ambition, voilà ton motif ; le plaisir, voilà le mien, et ils s’adaptent à nos âges respectifs. Tu penses du prince Jean, comme moi, qu’il est trop faible pour faire un monarque résolu, et trop despote pour faire un monarque faible ; trop insolent et trop présomptueux pour devenir populaire, et trop inconstant et trop timide pour être longtemps un monarque quelconque. Cependant c’est un prince par lequel Fitzurze et de Bracy comptent s’élever et faire fortune ; c’est pourquoi nous l’appuyons, vous de votre politique, et moi des lances de mes libres compagnons.

— Tu es un auxiliaire précieux ! dit Fitzurze avec impatience ; tu joues le fou à l’heure de la crise. Voyons, quel but te proposes-tu par ce déguisement absurde, dans un moment aussi pressant ?

— D’obtenir une femme, répondit froidement de Bracy, selon la manière de la tribu de Benjamin.

— La tribu de Benjamin ? dit Fitzurze. Je ne comprends pas.

— N’étais-tu pas au banquet hier au soir, dit de Bracy, quand nous entendîmes le prieur Aymer conter une histoire, en réplique à la romance chantée par le ménestrel. Il nous racontait comment, il y a longtemps, en Palestine, une dispute mortelle s’éleva entre la tribu de Benjamin et le reste de la nation israélite, qui tailla en pièces presque toute la chevalerie de cette tribu, et comment ils jurèrent par notre Sainte Vierge qu’ils ne permettraient pas à ceux qui restaient de se marier dans leur tribu, et comment ils regrettèrent leur vœu, et envoyèrent consulter Sa Sainteté le pape pour savoir s’ils pouvaient en être relevés, et comment, par l’avis du Saint-Père, les jeunes gens de la tribu de Benjamin enlevèrent dans un superbe tournoi toutes les dames qui étaient présentes, et eurent ainsi des femmes sans l’assentiment de leur fiancé ou de leur famille.

— J’ai entendu l’histoire, dit Fitzurze, quoique le prieur ou toi ayez fait des changements singuliers dans les dates et les circonstances.

— Je te dis, reprit de Bracy, que j’entends me procurer une femme à la manière de la tribu de Benjamin ; c’est comme si je te disais que, dans ce même équipement, je tomberai sur ce troupeau de bouvillons qui, ce soir, ont quitté le château, et que je leur enlèverai la belle Rowena.

— Es-tu fou, de Bracy ? demanda Fitzurze. Souviens-toi que, bien que ces hommes ne soient que des Saxons, ils sont riches et puissants, et d’autant plus respectés par leurs compatriotes que la richesse et l’honneur n’appartiennent qu’à un petit nombre de la race saxonne.

— Et ils ne devraient appartenir à aucun d’eux, répliqua de Bracy ; il faut compléter l’œuvre de la conquête.

— L’heure en est mal choisie, dit Fitzurze ; la crise qui approche rend la faveur de la multitude indispensable, et le prince Jean ne peut refuser de rendre justice à tous ceux qui nuisent à ses favoris.

— Qu’il la rende, s’il l’ose ! dit de Bracy ; il verra bientôt la différence entre l’assistance de mes vigoureuses lances et celle d’une foule sans cœur de manants saxons. Cependant, je ne me propose pas de me faire connaître immédiatement. N’ai-je pas la mine, sous cet habit, d’un forestier aussi hardi qu’aucun qui ait jamais donné du cor ? Le blâme de la violence retombera sur les bandits des forêts d’York. J’ai des espions sûrs qui surveillent tous les mouvements des Saxons. Cette nuit, ils couchent au couvent de Saint-Wittol ou Withold ; n’est-ce pas ainsi que l’on nomme ce manant de saint saxon à Burton-sur-Trent ? La marche du lendemain les conduira à notre portée, et, pareils à des faucons, nous nous abattrons sur eux à l’improviste. Puis j’apparaîtrai bientôt dans mon propre caractère, pour jouer le chevalier courtois. Je délivre la belle infortunée en pleurs des mains de ses ravisseurs, je la reconduis au château de Front-de-Bœuf, ou même en Normandie, si cela est nécessaire, et elle ne reverra ses parents que lorsqu’elle sera la fiancée ou la femme de Maurice de Bracy.

— Voilà un plan merveilleusement sage, dit Fitzurze, et, comme je le pense, il n’est pas entièrement de ton invention. Allons, sois franc, de Bracy : qui t’a aidé dans cette fourberie, et qui doit te seconder dans son exécution ? car, à ce que je sais, ta troupe est campée au loin, à York.

— Par Marie ! s’il faut que tu l’apprennes, dit de Bracy, c’est le templier Brian de Bois-Guilbert qui a combiné ce projet, que l’aventure des hommes de Benjamin m’avait suggéré. Il doit m’aider dans l’attaque, et c’est lui et ses serviteurs qui personnifieront les bandits dont mon bras valeureux, après avoir changé d’habits, doit délivrer la dame.

— Par le Ciel ! s’écria Fitzurze, ce plan est digne de votre sagesse à tous deux, et la prudence, de Bracy, se manifeste spécialement dans ton projet de laisser la dame entre les mains de ton digne allié. Tu pourras, je le pense, réussir à l’enlever à tes amis saxons ; mais ce qui me semble bien plus douteux, c’est de savoir comment tu t’y prendras pour l’arracher aux griffes de Bois-Guilbert.

— C’est un templier, dit de Bracy, il ne peut donc pas devenir mon rival pour épouser cette héritière, et vouloir tenter quelque chose de déshonorant contre la fiancée future de de Bracy. Par le Ciel ! quand il serait tout un chapitre de son ordre à lui seul, il n’oserait me faire une telle injure.

— Puisque tout ce que je puis te dire, reprit Fitzurze, ne peut chasser cette folie de ton imagination (car je connais bien l’opiniâtreté de ton caractère), au moins ne perds que le moins de temps possible. Que ta folie, qui est déjà malencontreuse, ne soit pas encore trop durable.

— Je te promets, répondit de Bracy, que ce sera l’ouvrage de quelques heures seulement ; après quoi, je serai à York à la tête de mes vaillants compagnons, aussi prêt à soutenir un dessein hardi que ta politique l’est à le concevoir. Mais j’entends mes camarades qui s’assemblent, et les coursiers qui piétinent et hennissent dans la cour extérieure. Adieu, je vais, en vrai chevalier, gagner les sourires de la beauté.

— En vrai chevalier ! répéta Fitzurze en le suivant des yeux ; en vrai sot, aurais-je dit, ou comme un enfant qui quitte l’occupation la plus sérieuse et la plus nécessaire pour courir après le duvet du chardon qui voltige autour de lui. Mais c’est avec de pareils instruments qu’il faut que je travaille, et au profit de qui ? Au profit d’un prince aussi imprudent que libertin, et aussi disposé à être maître ingrat qu’il s’est déjà montré fils rebelle et frère dénaturé. Mais lui, lui encore, il n’est qu’un des instruments avec lesquels je travaille, et, malgré son orgueil, s’il songeait à séparer ses intérêts des miens, c’est un secret qu’il ne tarderait pas à apprendre.

Les méditations de l’homme d’État furent ici interrompues par la voix du prince, s’écriant d’un appartement intérieur :

— Noble Waldemar Fitzurze !

Et, le bonnet à la main, notre futur chancelier (car l’astucieux Normand aspirait à cette haute dignité) se hâta d’aller recevoir les ordres du futur souverain.