100%.png

Ivanhoé (Scott - Dumas)/XVI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 198-213).

XVI


Le lecteur ne saurait avoir oublié que l’événement du tournoi fut décidé par les efforts d’un chevalier inconnu, lequel, à cause de la conduite passive et indifférente qu’il avait manifestée le premier jour de la joute, avait été nommé le Noir fainéant par les spectateurs.

Le chevalier avait quitté brusquement la lice quand la victoire fut décidée, et, lorsqu’on le somma de se présenter pour recevoir le prix de sa valeur, on ne put le trouver nulle part. Sur ces entrefaites, pendant que les hérauts l’appelaient par la voix des trompettes, le chevalier se dirigeait vers le nord, évitant tous les chemins fréquentés et prenant la route la plus courte à travers les bois ; il s’arrêta, pour passer la nuit, à une petite hôtellerie écartée de la route ordinaire, et, là, il obtint d’un ménétrier vagabond des nouvelles sur le résultat du tournoi.

Le lendemain matin, le chevalier se remit en route de bonne heure, ayant l’intention de faire une longue traite ; il avait eu soin d’épargner son cheval pendant le jour précédent, pour lui permettre de fournir une course extraordinaire sans avoir besoin de se reposer. Cependant ses espérances furent déçues : les sentiers au milieu desquels il s’avançait étaient si tortueux, que, lorsque le soir vint le surprendre, il se trouvait sur la frontière du West Riding d’Yorkshire. À cette heure, le cheval et l’homme avaient grand besoin de se rafraîchir, et il devenait urgent de chercher quelque endroit où ils pussent passer la nuit.

Le lieu où le voyageur se trouvait semblait peu propice pour obtenir un abri ou des rafraîchissements, et il allait probablement être réduit à l’expédient ordinaire des chevaliers errants, qui, en pareille occasion, laissaient leurs chevaux paître et se couchaient eux-mêmes sur la terre pour songer à la dame de leurs pensées, ayant pour tout dais les branches d’un chêne.

Mais le chevalier noir n’avait peut-être pas de maîtresse à qui songer, ou bien encore, aussi indifférent en amour qu’il paraissait l’être en guerre, était-il trop peu préoccupé de ces réflexions passionnées sur les belles et les cruelles, pour en arriver à neutraliser les effets de la fatigue et de la faim, et accepter l’amour platonique, comme équivalent de la satisfaction que lui eussent procuré un bon souper et un bon lit.

En conséquence, il se sentit médiocrement satisfait lorsque, regardant autour de lui, il se trouva enveloppé de bois, dans lesquels il y avait à la vérité plusieurs clairières ouvertes et plusieurs sentiers ; mais ces sentiers semblaient tracés seulement par les nombreux troupeaux de bétail qui paissaient dans la forêt, par le gibier, ou enfin par les braconniers qui lui donnaient la chasse.

Le soleil, d’après lequel le chevalier avait principalement dirigé sa course, s’était déjà couché derrière la montagne du Derbyshire, à sa gauche, et toute tentative pour continuer son voyage pouvait aussi bien le conduire hors de sa route que l’y avancer. Après avoir vainement tâché de choisir le sentier le plus battu, dans l’espoir qu’il le conduirait à la chaumière de quelque pâtre ou au logis champêtre d’un forestier, et se trouvant complètement incapable de s’arrêter à l’un ou à l’autre, le chevalier résolut de se fier à la sagacité de son cheval ; car il avait appris par expérience, dans des occasions précédentes, l’instinct merveilleux dont ces animaux sont doués pour se tirer d’embarras avec leurs cavaliers au milieu de pareilles crises.

Le bon coursier, exténué d’une si longue journée sous un cavalier couvert de mailles, n’eut pas plutôt compris, en sentant la rêne lâchée, qu’on l’abandonnait à son propre instinct, qu’il parut reprendre une nouvelle force et un nouveau courage, et, quoique d’abord il répondît à peine à l’éperon, si ce n’est par un gémissement, maintenant, comme s’il eût été fier de la confiance que l’on mettait en lui, il dressait les oreilles et se donnait de son propre mouvement une plus vive allure.

Le sentier pris par l’animal déviait un peu du chemin que le voyageur avait suivi pendant le jour ; mais, comme le cheval paraissait certain du choix qu’il avait fait, le cavalier s’abandonna à lui.

L’événement lui donna raison ; car, peu après, le sentier se montra plus large et plus battu, et le tintement d’une petite cloche fit comprendre au chevalier qu’il était dans le voisinage de quelque chapelle ou de quelque ermitage.

En effet, il atteignit bientôt une clairière de tourbe, à l’extrémité de laquelle un rocher, qui s’élevait abruptement d’une petite plaine inclinée, présenta au voyageur son front gris et usé par le temps. Le lierre couvrait ses côtés en plusieurs endroits, et en d’autres des chênes et des buissons de houx, dont les racines trouvaient leurs aliments dans les fentes du roc, flottaient au-dessus des précipices creusés à son pied, comme les plumes du guerrier flottent sur son casque de fer poli, donnant de la grâce à ce qui, sans cet ornement, eût inspiré de la terreur. Au bord du roc, et appuyée pour ainsi dire contre lui, se trouvait une hutte grossière, composée principalement de troncs d’arbres abattus dans la forêt voisine, et abritée contre les intempéries par la mousse mêlée de limon dont on avait bourré ses crevasses. La tige d’un jeune sapin, dont les branches étaient coupées, avec un morceau de bois lié en travers à son extrémité, était plantée à l’entrée de la porte comme un emblème de la sainte croix. À une petite distance sur la droite, une source de l’eau la plus pure filtrait hors du rocher et était reçue dans une pierre creuse, façonnée par la nature en bassin rustique ; s’échappant de là, le courant murmurait en descendant par un canal que son cours avait lentement creusé, et puis errait à travers la petite plaine pour aller se perdre dans le bois voisin. À côté de cette fontaine, on voyait les ruines d’une très petite chapelle dont le toit s’était en partie écroulé. Ce bâtiment, quand il était complet, n’avait jamais eu plus de seize pieds de long sur douze pieds de large, et son toit, proportionnellement bas, reposait sur quatre arches concentriques qui partaient des quatre coins de l’édifice, chaque angle soutenu par une colonne courte et pesante ; les côtés de deux de ces arches restaient encore, bien que le toit fût effondré entre elles ; sur les autres, il demeurait entier. L’entrée de cette ancienne chapelle était sous une arche ronde et très basse, ornée de plusieurs dentelures de ce feston irrégulier qui ressemble à la mâchoire d’un requin, et que l’on retrouve si souvent dans la vieille architecture saxonne. Au-dessus du porche, sur quatre petites colonnes, s’élevait un beffroi, dans lequel était suspendue la cloche verdâtre et délabrée dont les sons avaient été entendus par le chevalier noir.

Tout ce paysage, paisible et tranquille, éclairé par les derniers rayons du jour, donnait au chevalier l’assurance d’un bon gîte pour la nuit, puisque c’était un devoir spécial, chez les ermites habitants des bois, d’exercer l’hospitalité envers les voyageurs attardés et ayant perdu leur chemin.

Par conséquent, le chevalier ne se donna point le temps de considérer minutieusement les détails que nous venons de rapporter ; mais, après avoir remercié saint Julien, patron des voyageurs, qui lui envoyait un bon abri, il sauta à bas de son cheval et assaillit la porte de l’ermitage en l’attaquant du bout de sa lance, afin d’appeler l’attention de l’ermite et d’obtenir son admission dans l’ermitage.

Il se passa un certain temps avant qu’une réponse lui fût faite, et celle qu’il reçut était loin d’être favorable.

— Passez votre chemin, qui que vous soyez ! cria, de l’intérieur de la hutte, une voix rauque et profonde, et n’interrompez point le serviteur de Dieu et de saint Dunstan dans les devoirs du soir.

— Digne père, répondit le chevalier, c’est un pauvre voyageur qui a perdu son chemin dans les bois, et qui te donne l’occasion d’exercer la charité et l’hospitalité.

— Bon frère, répliqua l’habitant de l’ermitage, il a plu à Notre-Dame et à saint Dunstan de me destiner à être le modèle de ces vertus, au lieu d’en être l’instrument. Je n’ai point de provisions ici qu’un chien voulût partager avec moi, et un cheval qui eût été tendrement nourri par son maître mépriserait la paille sur laquelle je suis couché. Passe donc ton chemin, et que Dieu t’assiste !

— Mais comment me sera-t-il possible, reprit le chevalier, de trouver mon chemin à travers un tel fourré, quand la nuit tombe ? Je vous prie donc, mon révérend père, au nom de notre commune religion, de m’ouvrir votre porte et de m’indiquer au moins la route.

— Et moi, je vous prie, bon frère chrétien, répliqua l’anachorète, de cesser de me troubler ; vous m’avez déjà interrompu dans un Pater, deux Ave et un Credo, que moi, misérable pécheur que je suis, j’aurais dû, selon mon vœu, avoir récités avant le lever de la lune.

— La route ? la route ? vociféra le chevalier. Donnez-moi des renseignements sur la route, si je ne puis obtenir davantage de vous !

— La route, reprit l’ermite, est facile à suivre : le sentier du bois conduit à un marais, et, de là, à un gué qui peut être praticable, les pluies ayant cessé ; quand tu auras passé le gué, il faudra avoir soin, en montant la rive gauche, de faire grande attention où tu poseras le pied, car la rive est à pic et le sentier qui surplombe la rivière s’est affaissé dernièrement, selon ce que l’on m’a dit, en plusieurs endroits ; mais je ne puis certainement te renseigner là-dessus, vu que rarement je quitte mon ermitage. Ce point dépassé, tu iras droit devant toi.

— Un sentier effondré, une côte à pic, un gué et un marais !… s’écria le chevalier l’interrompant. Messire ermite, quand vous seriez le plus saint de tous les ermites qui aient jamais porté la barbe ou compté les grains d’un rosaire, vous ne me déterminerez pas à suivre une telle route cette nuit. Je te dis donc que, toi qui vis par la charité du pays, et qui, je n’en doute pas, n’en es aucunement digne, tu n’as pas le droit de refuser l’abri au voyageur, quand ce voyageur est dans la détresse. Ouvre vite ta porte, ou je jure par la croix que je l’enfoncerai et me ferai moi-même l’entrée que tu ne veux pas me faire !

— Ami voyageur, répliqua l’ermite, ne te rends pas importun. Si tu me forces à employer les armes charnelles dans le but de ma propre défense, tu n’y gagneras rien.

En ce moment, un bruit lointain d’aboiements et de hurlements que le voyageur avait entendus depuis quelque temps, redoubla de violence, et le chevalier en conclut que l’ermite, alarmé par la menace qu’il venait de faire de forcer l’entrée, avait appelé à son aide les chiens qui faisaient cette clameur, et qu’ils étaient venus de quelque réduit intérieur où ils avaient leur chenil. Irrité de ces préparatifs de la part de l’ermite, lesquels avaient évidemment pour objet d’appuyer ses intentions inhospitalières, le chevalier frappa la porte si furieusement de son pied, que les poteaux et les gonds en furent ébranlés. L’anachorète, ne désirant pas exposer une seconde fois sa porte à une pareille secousse, s’écria :

— Patience ! patience ! ne prodiguez point inutilement la force, bon voyageur, et je vais ouvrir la porte tout de suite, bien que la porte une fois ouverte, vous n’en serez probablement pas bon marchand.

La porte fut ouverte en effet, et l’ermite, c’est-à-dire un grand gaillard vigoureusement bâti, vêtu d’une robe et d’un capuchon de grosse toile, ceint à la taille d’une corde de jonc, se trouva face à face avec le chevalier ; d’une main il tenait une torche allumée, et de l’autre un bâton noueux si solide et si lourd, qu’on aurait pu le prendre pour une massue. Deux grands chiens à long poil, moitié lévriers, moitié dogues, se tenaient prêts à s’élancer sur le chevalier dès que la porte serait ouverte ; mais, lorsque la torche rayonna à la fois sur la crête élevée du casque et sur les éperons d’or du chevalier, qui se tenait debout devant le seuil, l’anachorète, changeant probablement ses premières intentions, contint la colère de ses alliés, et, adoucissant le ton de manière à le ramener à une espèce de courtoisie grossière, il invita le chevalier à entrer dans sa hutte. Il s’excusait de son hésitation à ouvrir son logis après le coucher du soleil, sur cette raison qu’une foule de bandits et d’outlaw rôdaient aux environs, et n’avaient aucun respect pour Notre-Dame et saint Dunstan, ni même pour les saints hommes qui consacraient leur existence à leur service.

— La pauvreté de votre cellule, bon père, dit le chevalier jetant les yeux autour de lui et ne voyant qu’un lit de feuilles, un crucifix de chêne grossièrement sculpté, un livre de messe et une table rudement équarrie, deux escabeaux et quelques autres meubles également frustes, la pauvreté de votre cellule doit paraître une défense suffisante contre toute tentation de vol, sans parler de vos deux chiens, assez grands et assez forts, il me semble, pour terrasser un cerf, et, naturellement, pour lutter avec un homme.

— Le bon garde de la forêt, reprit l’ermite, m’a permis l’emploi de ces animaux, afin de protéger ma solitude jusqu’à ce que les temps deviennent meilleurs.

Ayant dit cela, il déposa la torche dans une branche de fer tordu qui lui servait de chandelier, et, plaçant devant les cendres du foyer, qu’il raviva avec du bois sec, un des escabeaux de chêne, il mit le second escabeau de l’autre côté de la table, et fit signe au chevalier de s’asseoir.

Ils s’assirent donc et se regardèrent avec une suprême gravité, chacun pensant en lui-même qu’il n’avait jamais vu de nature plus forte et plus athlétique que celle qui se trouvait devant lui.

— Révérend père ermite, dit le chevalier après avoir arrêté longtemps son regard sur son hôte, si je ne craignais d’interrompre vos pieuses méditations, je prierais Votre Sainteté de me dire trois choses : d’abord où il faut que je mette mon cheval, ensuite ce que je puis avoir pour souper, et enfin où je puis trouver une couche pour cette nuit.

— Je vous répondrai par gestes, dit l’ermite, attendu qu’il est contre ma règle de parler lorsque les signes répondent au même but.

Et, ce disant, il indiqua successivement les deux coins de la hutte :

— Votre écurie, dit-il, est là, votre lit ici.

Puis, prenant sur une planche à portée de sa main un plat qui contenait deux poignées de pois secs, et le posant sur la table, il ajouta :

— Et voilà votre souper.

Le chevalier haussa les épaules, et, sortant de la hutte, il amena son cheval, que, pendant cet intervalle, il avait attaché à un arbre, enleva la selle avec beaucoup de soin, et étendit son propre manteau sur le dos du coursier fatigué.

L’ermite fut apparemment attendri quelque peu, en voyant la sollicitude et l’adresse dont l’étranger faisait preuve en soignant son cheval ; car, après avoir marmotté quelques mots relativement aux provisions laissées par le cheval du garde, il tira de l’enfoncement de la muraille une botte de fourrage qu’il étala devant le coursier de son hôte, et, l’instant d’après, il jeta sur le plancher une certaine quantité d’herbe sèche destinée à former litière au cheval, dans le coin qu’il lui avait assigné.

Le chevalier lui rendit grâce de sa courtoisie, et, cela fait, ils reprirent l’un et l’autre leur place à côté de la table, sur laquelle se trouvait toujours le plat de pois secs.

L’ermite, après un long Benedicite, qui primitivement et autrefois avait été latin, mais qui n’avait conservé que peu de traces de sa langue originelle, à l’exception çà et là de la terminaison de quelques phrases, donna l’exemple à son hôte, en mettant avec modestie dans son énorme bouche, garnie de dents qui eussent pu se comparer aux défenses d’un sanglier par leur incisivité et leur blancheur, trois ou quatre pois secs, misérable mouture pour un si puissant moulin ! Le chevalier, afin de suivre un si honorable exemple, déposa son casque, son corselet et la plus grande partie de son armure, et montra à l’ermite une tête aux cheveux dorés, frisés par larges boucles, de grands traits, des yeux bleus d’un éclat remarquable, une bouche bien modelée, ayant sur la lèvre supérieure des moustaches plus foncées que leurs cheveux, et offrant tout à fait la mine d’un homme hardi, courageux et entreprenant, avec laquelle son corps robuste s’assortissait.

L’ermite, comme s’il voulait répondre à la confiance de son hôte, rejeta en arrière son capuchon, et exposa une tête ronde comme une boule et appartenant à un homme dans la force de l’âge ; son crâne, rasé de près, entouré d’un cercle de cheveux noirs rudes et bouclés, avait en quelque sorte l’apparence d’un monticule entouré d’une haie ; les traits n’exprimaient rien de l’austérité monastique et ne conservaient aucune trace de privation ascétique : au contraire, c’était un visage hardi, enjoué, avec de larges sourcils noirs, un front bien fait et des joues aussi rondes et aussi vermeilles que celles d’un trompette ; de ces joues descendait une barbe noire, longue et frisée. Un pareil visage, joint aux formes charnues de ce saint homme, parlait plutôt de longes et de cuissots que de pois secs et de légumes.

Cette contradiction n’échappa point à l’hôte ; après qu’il eut avec grand-peine accompli la mastication d’une bouchée de pois secs, il lui fallut absolument supplier son pieux amphitryon de lui fournir un breuvage quelconque ; celui-ci répondit à la prière en plaçant devant le chevalier un grand broc rempli de l’eau la plus pure.

— Cette eau vient de la fontaine de saint Dunstan, dit-il, dans laquelle, entre deux soleils, il a baptisé cinq cents païens danois et bretons. Béni soit son nom !

Et, appliquant sa barbe noire à la cruche, il avala une gorgée plus que modérée, en raison de l’éloge qu’il venait d’en faire.

— Il me semble, révérend père, dit le chevalier, que les bribes que vous avez mangées, de même que ce saint et pauvre breuvage que vous venez d’avaler, vous ont réussi merveilleusement. Vous me paraissez un homme plus propre à gagner le bélier dans une lutte corps à corps, ou l’anneau dans un combat au gourdin, ou bien encore le bouclier à l’escrime, qu’à dissiper ainsi votre temps dans cette solitude en disant des messes et vivant de pois secs et d’eau claire.

— Messire chevalier, répondit l’ermite, vos pensées, comme celles des ignorants laïques, sont selon la chair. Il a plu à Notre-Dame et à mon saint patron de bénir la pénitence à laquelle je me réduis, comme les légumes et l’eau furent autrefois bénis pour les enfants Sidrach, Misach et Abednago, qui burent cette même eau plutôt que de se souiller avec les vins et les mets qui leur furent servis par l’ordre du roi des Sarrasins.

— Saint père, dit le chevalier, vous sur la figure duquel il a plu au Ciel de faire un pareil miracle, permettez à un pauvre pécheur de vous demander votre nom ?

— Tu peux m’appeler le clerc de Copmanhurst, répondit l’ermite, car c’est ainsi que l’on m’appelle en ce pays. On y ajoute, il est vrai, l’épithète de saint ; mais je n’y tiens pas, me sentant indigne d’une telle addition. Et maintenant, vaillant chevalier, pourrais-je te prier de me dire le nom de mon honorable convive ?

— Vraiment, dit le chevalier, saint clerc de Copmanhurst, les hommes m’appellent en ce pays le chevalier noir. Beaucoup y ajoutent l’épithète de fainéant, épithète par laquelle je n’ai aucunement l’ambition d’être distingué.

L’ermite put difficilement s’empêcher de sourire à la réplique de son hôte.

— Je vois, dit-il, messire chevalier Fainéant, que tu es un homme prudent et de bon conseil, et, de plus, je vois que ma pauvre table monastique ne te plaît pas, peut-être parce que tu es accoutumé à la prodigalité des cours, et à la licence des camps aussi bien qu’au luxe des cités. Et maintenant que j’y pense, messire Fainéant, lorsque le charitable garde de cette forêt a laissé ses chiens sous ma protection et aussi ses bottes de fourrage, il m’a encore laissé quelques provisions de bouche ; mais, comme ma règle m’en interdit l’usage, j’en avais oublié jusqu’à l’existence au milieu de mes pieuses méditations.

— J’aurais juré qu’il avait fait cela, dit le chevalier ; j’étais convaincu qu’il y avait dans la cellule une meilleure nourriture que ces malheureux pois secs, pieux clerc, depuis le moment que vous avez relevé votre capuchon. Ton garde est toujours un joyeux garçon, et quiconque eût vu tes mandibules luttant avec ces pois secs et ta gorge inondée de cet élément indigne d’elle, n’aurait pu te savoir condamné à cette nourriture et à ce breuvage, bon tout au plus pour les chevaux (et ici il indiqua sur la table les provisions qu’il venait de citer), sans avoir la charité de te faire faire meilleure chère. Voyons donc les libéralités du brave garde, et cela sans délai.

L’ermite jeta un regard scrutateur sur le chevalier ; dans ce regard brillait une sorte d’expression comique, comme, s’il était incertain de savoir s’il agissait avec prudence en se fiant à son hôte.

Il y avait cependant autant de franche hardiesse dans le visage du chevalier que des traits humains en pouvaient exprimer ; son sourire aussi était d’un comique irrésistible, et donnait l’assurance d’une loyauté avec laquelle son hôte ne pouvait manquer de sympathiser.

Après avoir échangé un ou deux regards muets avec le chevalier, l’ermite alla vers l’autre extrémité de la hutte et ouvrit une porte qui était cachée avec beaucoup de soin et d’adresse, et, des profondeurs d’un cabinet obscur, dans lequel donnait cette ouverture, il tira un énorme pâté posé sur un plat d’étain d’une gigantesque dimension. Il plaça ce pâté colossal devant son convive, qui, se servant de son poignard pour l’ouvrir, fit, sans perdre de temps, connaissance avec le contenu.

— Combien de temps y a-t-il que le garde est venu ici ? demanda le chevalier à son hôte, après avoir avalé avec empressement plusieurs morceaux de cet extra ajouté à la chère de l’ermite.

— Environ deux mois, répondit sans réfléchir le digne père.

— Par le vrai Dieu ! répliqua le chevalier, tout dans votre ermitage sent le miracle, saint homme ; car j’aurais juré que le daim qui a fourni cette venaison était encore sur pied cette semaine.

L’ermite fut un peu déconcerté de cette observation, et, de plus, il faisait assez sotte figure, tout en regardant diminuer le pâté, sur lequel son hôte faisait de formidables brèches, genre de guerre à laquelle sa récente profession de foi sur l’abstinence ne lui laissait aucun moyen de se joindre.

— J’ai été en Palestine, messire clerc, dit le chevalier s’arrêtant tout à coup, et je me rappelle qu’il y a là-bas une coutume qui oblige l’hôte qui reçoit un étranger à lui prouver la salubrité de la nourriture qu’il lui offre en la partageant avec lui. Loin de moi l’idée de soupçonner un homme si pieux ; néanmoins, je vous serais très obligé si vous vouliez vous plier à cette coutume orientale.

— Pour calmer vos scrupules inutiles, messire chevalier, je veux bien, pour une fois, déroger à ma règle, répliqua l’ermite.

Et, comme il n’y avait pas de fourchette, ses doigts plongèrent sur-le-champ dans les entrailles du pâté.

La glace de l’étiquette étant une fois rompue, on eût dit qu’il y avait rivalité entre le convive et l’hôte pour jouter à qui ferait preuve du meilleur appétit ; et, bien que le premier eût probablement jeûné depuis longtemps, l’ermite cependant le laissa loin en arrière.

— Saint clerc, dit le chevalier lorsque sa faim fut un peu apaisée, je gagerais mon bon cheval, qui est là-bas, contre un sequin, que ce même digne garde forestier, à qui nous sommes redevables de cette excellente venaison, t’aura bien laissé une petite barrique de vin des Canaries, ou quelque autre bagatelle de cette sorte, pour servir de pendant à ce noble pâté. C’est là sans doute un épisode tout à fait indigne de demeurer dans la mémoire d’un aussi rigide anachorète que tu es ; cependant, je suis certain que, si tu cherchais encore une fois dans cette armoire secrète, tu trouverais que ma conjecture n’est point mal fondée.

L’ermite répondit par un joyeux grincement de dents, et, retournant au buffet, il en tira une bouteille de cuir qui pouvait contenir environ quatre pots ; il produisit en même temps deux grandes coupes à boire, en corne d’urus et cerclées d’argent. Ayant fait cette bonne provision pour humecter le souper, il parut regarder comme inutile tout reste de scrupule, et, remplissant deux coupes, il dit à la manière saxonne :

Waës haël, sire chevalier Fainéant !

Et il vida la sienne d’un seul trait.

Drinck haël, saint clerc de Copmanhurst ! répondit le guerrier.

Et il fit raison à son hôte en avalant une rasade égale à celle que l’ermite avait ingurgitée.

— Saint clerc, dit l’étranger après cette double santé, je m’étonne qu’un homme qui possède de pareils muscles et de semblables articulations, et qui, avec cela, possède encore le talent d’un si brave fêteur d’assiettes, se résigne à vivre ainsi seul dans ce désert. À mon avis, vous êtes plus fait pour garder un château ou une citadelle, mangeant tous les jours grassement et buvant sec, que pour vivre ici de légumes et d’eau, ou même de la générosité du garde ; du moins, si j’étais comme vous, je trouverais à la fois la distraction et l’abondance en chassant le daim du roi. Il y a maint bon troupeau dans ces forêts ; jamais on ne remarquera le manque à l’appel d’un chevreuil qui aura apaisé la faim du bon chapelain de Copmanhurst.

— Sire chevalier Fainéant, répliqua le clerc, de telles paroles sont dangereuses, et je vous prie de vous en abstenir. Je suis un véritable ermite, fidèle à mon roi et aux lois du pays ; et, si j’allais voler le gibier de mon maître, je serais justement mis en prison, et, à moins que ma robe ne me sauvegardât, je courrais, par ma foi ! grand risque d’être pendu.

— Néanmoins, si j’étais à ta place, continua le chevalier, je rôderais par le clair de lune, quand le forestier et les gardes sont chaudement couchés dans leur lit, et, de temps à autre, en marmottant mes prières, je laisserais aller une flèche au beau milieu des daims fauves qui paissent dans les clairières. Dites-moi, clerc, n’auriez-vous jamais pratiqué un tel passe-temps ?

— Ami Fainéant, répondit l’ermite, tu as vu de mon ménage tout ce qu’il t’importe d’en voir, et un peu plus même que ne mérite d’en voir celui qui s’empare d’un logis par la violence ; crois-moi, il vaut mieux jouir du bien que Dieu nous envoie, que de s’informer indiscrètement d’où il nous vient. Remplis ta coupe et sois le bienvenu ; mais, je t’en prie, ne va point, par d’impertinentes questions, me forcer à te prouver que tu aurais eu de la peine à t’introduire dans ma maison, si j’avais voulu m’y opposer sérieusement.

— Par ma foi ! dit le chevalier, tu me rends plus curieux qu’auparavant ; tu es l’ermite le plus mystérieux que j’aie jamais rencontré ; et je veux en savoir davantage sur toi avant que nous nous séparions… Quant à tes menaces, apprends, saint homme, que c’est le métier de celui à qui tu parles de chercher et de trouver le danger partout où il se rencontre.

— Sire chevalier Fainéant, je bois à ta santé, dit l’ermite, en respectant fort ta valeur, mais en estimant très peu ta discrétion. Si tu veux prendre avec moi des armes égales, je te donnerai en toute amitié et amour fraternel une pénitence si suffisante et une absolution si entière, que tu ne retomberas pas, pendant les douze mois qui vont suivre, dans les pensées de l’orgueil et de la curiosité.

Le chevalier lui fit raison et le pria de nommer ses armes.

— Il n’en existe pas, répliqua l’ermite, depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jahel, jusqu’au cimeterre de Goliath, pour lequel je ne sois ton homme ; mais, si c’est à moi de choisir, que dis-tu, bon ami, de ces joujoux ?

Ce disant, il ouvrit une seconde armoire, et en tira une couple de coutelas et de boucliers comme on s’en servait à cette époque parmi les yeomen. Le chevalier, qui suivait avec attention les mouvements de l’ermite, remarqua que cette cachette était garnie de deux ou trois bons arcs et d’une arbalète, d’un paquet de viretons à l’usage de cette dernière arme, et d’une demi-douzaine de paquets de flèches ; une harpe et quelques autres objets d’une apparence peu canonique se dessinaient dans la pénombre de l’obscur réduit au moment où il fut ouvert.

— Je te promets, frère clerc, dit le chevalier, que je ne te ferai plus de questions indiscrètes, le contenu de cette armoire me fournissant réponse à toutes mes demandes ; mais je vois là une arme (ici il allongea la main et tira la harpe à lui) sur laquelle j’aimerais infiniment mieux lutter d’adresse avec toi qu’avec l’épée et le bouclier.

— J’espère, messire chevalier, dit l’ermite, que ce n’est point à juste titre que l’on t’a surnommé le Fainéant ; je te déclare que je ne sais qu’en penser ; néanmoins, tu es mon hôte, et je ne veux pas mettre ton courage à l’épreuve, du moment où cela n’est point de ton plein gré. Assieds-toi donc et remplis ta coupe ; buvons, chantons et soyons joyeux. Si tu connais une bonne chanson, tu seras le bienvenu pour un pâté de venaison à Copmanhurst aussi longtemps que ce sera moi qui desservirai la chapelle de Saint-Dunstan ; ce qui, s’il plaît à Dieu, sera jusqu’à ce que je change ma robe grise contre un linceul de gazon. Mais, allons, remplis ton verre, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe, et il n’y a rien qui relève la voix et aiguise l’oreille comme une coupe de bon vin ; quant à moi, j’aime à sentir le jus du raisin au bout de mes doigts avant que de faire résonner les cordes de ma harpe[1].

  1. Tous nos lecteurs, si peu versés qu’ils soient dans les vieilles chroniques, reconnaîtront facilement, dans le clerc de Copmanhurst, le frère Tuck, ce confesseur jovial de la troupe de Robin Hood, le frère tonsuré de l’abbé de Fountain’s-Abbey.