Ivanhoé (Scott - Dumas)/XVIII

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 219-229).

XVIII


Lorsque Cédric le Saxon vit son fils tomber évanoui dans la lice à Ashby, son premier mouvement fut de donner des ordres pour qu’on le remît aux soins de ses serviteurs ; mais les mots s’arrêtèrent dans son gosier ; il ne put prendre sur lui de reconnaître, en présence d’une pareille assemblée, le fils qu’il avait renié et déshérité.

Il recommanda toutefois à Oswald de le suivre des yeux, et ordonna à cet écuyer de faire porter Ivanhoé par des serfs à Ashby, dès que la foule se serait dispersée. Cependant Oswald fut prévenu dans ce bon office ; la foule se dispersa, à la vérité, mais le chevalier n’était nulle part visible.

Ce fut en vain que l’échanson de Cédric chercha partout son jeune maître. Il vit l’endroit sanglant où le chevalier s’était affaissé tout à l’heure ; mais, quant à lui, il avait disparu. On eût dit que les fées l’avaient enlevé de là. Peut-être qu’Oswald, car les Saxons étaient très superstitieux, aurait pu adopter une pareille hypothèse pour expliquer la disparition d’Ivanhoé, s’il n’eût par hasard jeté les yeux sur une personne vêtue comme un écuyer, et dans laquelle il reconnut les traits de son camarade Gurth.

Inquiet du sort de son maître, et désespéré de sa subite disparition, le porcher travesti le cherchait partout, et avait négligé dans cette recherche la discrétion dont dépendait sa propre sûreté.

Oswald crut qu’il était de son devoir de s’assurer de Gurth, comme d’un fugitif dont son maître devait fixer le sort.

Renouvelant ses questions relativement à la disparition d’Ivanhoé, le seul renseignement que l’échanson put tirer des spectateurs fut que le chevalier avait été enlevé avec soin par des valets bien vêtus, et placé dans une litière appartenant à une dame présente au tournoi, et qu’il avait été, immédiatement après, conduit hors de la foule.

Muni de ce renseignement, Oswald résolut de retourner près de son maître chercher d’autres instructions, emmenant avec lui Gurth, qu’il considérait en quelque sorte comme un déserteur du service de Cédric.

Le Saxon avait été sous l’empire des inquiétudes les plus vives et les plus cuisantes à l’endroit de son fils ; car la nature avait maintenu ses droits, en dépit du stoïcisme patriotique qui s’efforçait de la méconnaître.

Mais il n’eut pas plutôt appris qu’Ivanhoé se trouvait entre des mains compatissantes et probablement amies, que l’inquiétude paternelle, éveillée par le doute sur le sort de son fils, fit place de nouveau au sentiment de l’orgueil et de la colère, blessé de ce qu’il appelait la désobéissance filiale de Wilfrid.

— Qu’il suive sa route, dit-il ; que ceux-là guérissent les blessures auxquelles il s’est exposé. Il s’entend mieux à faire les tours de jongleur de la chevalerie normande, qu’à soutenir la renommée et l’honneur de ses ancêtres anglais avec le glaive et la hache, ces bonnes vieilles armes de son pays.

— Si, pour soutenir l’honneur de ses ancêtres, dit lady Rowena, qui était présente, il suffit d’être sage dans le conseil et brave dans l’exécution, d’être le plus hardi parmi les hardis et le plus doux parmi les doux, je ne connais d’autre voix que celle de son père qui lui refuse ces qualités.

— Silence sur ce sujet, lady Rowena ! je ne vous écoute pas, dit Cédric ; préparez-vous pour le festin du prince, nous y avons été invités dans des circonstances honorables et avec une courtoisie inusitée, telle que les fiers Normands en ont rarement employé envers notre race depuis le fatal jour d’Hastings. Je veux y aller, ne fût-ce que pour montrer à ces orgueilleux Normands combien peu le sort d’un fils qui a pu vaincre les plus braves d’entre eux sait toucher un cœur saxon.

— Et moi, dit lady Rowena, je n’irai pas là ; craignez, croyez-moi, que ce que vous prenez pour du courage et de la fermeté ne soit imputé à de la dureté de cœur.

— Restez donc chez vous, dame ingrate, répondit Cédric ; c’est votre cœur qui est dur, puisqu’il sacrifie le bien-être d’un peuple opprimé à un vain attachement non légitimé. Je vais chercher le noble Athelsthane, et me rendre avec lui au banquet de Jean d’Anjou.

Il alla donc au banquet, dont nous avons déjà cité les principaux événements.

Dès qu’ils eurent quitté le château, les thanes saxons montèrent à cheval, ainsi que leurs serviteurs, et ce fut pendant la confusion qu’amena ce départ que Cédric, pour la première fois, jeta les yeux sur le déserteur Gurth.

Le noble Saxon était revenu du banquet, ainsi que nous l’avons vu, d’humeur assez querelleuse, et il lui fallait un prétexte pour passer sa colère sur quelqu’un.

— Les fers, dit-il, les fers ! Oswald, Hundibert, chiens et vilains, pourquoi laissez-vous le scélérat libre ?

Sans oser l’excuser, les compagnons de Gurth le lièrent avec un licou, comme la corde la plus facile à trouver. Il se soumit à l’opération sans oser murmurer, sauf que, lançant un regard de reproche à son maître, il dit :

— Ceci m’arrive, parce que j’ai aimé votre chair et votre sang mieux que moi-même.

— À cheval et en route ! dit Cédric.

— Il est vraiment temps, dit le noble Athelsthane ; car, si nous ne forçons pas le pas, les préparatifs de l’arrière-souper[1] du digne abbé Waltheof seront tout à fait perdus.

Les voyageurs, toutefois, firent tant de diligence, qu’ils gagnèrent le monastère de Saint-Withold avant que le malheur appréhendé eût eu lieu. L’abbé lui-même, d’une ancienne lignée saxonne, reçut les nobles saxons avec la prodigue et abondante hospitalité de sa nation, qu’il prolongea jusqu’à une heure très avancée ; et ils ne quittèrent pas leur hôte religieux le lendemain matin sans avoir partagé avec lui une collation splendide.

La cavalcade quittait la cour du monastère, lorsqu’il survint un accident qui alarma quelque peu les Saxons, qui, de tous les peuples de l’Europe, étaient le plus adonnés à une observation superstitieuse des présages, et c’est à leurs opinions que l’on peut reporter la plupart des idées sur ce sujet qui se retrouvent encore dans nos traditions populaires ; car les Normands, étant une race mêlée et plus instruite pour cette époque, avaient perdu la plupart des préjugés superstitieux que leurs ancêtres avaient apportés de la Scandinavie, et se piquaient de penser librement à ce sujet.

En cette occasion, la crainte d’un malheur prochain fut inspirée par un prophète des plus respectables : un grand chien noir et maigre, assis la tête haute, hurla lamentablement au moment où les premiers cavaliers sortirent de la grille, et, bientôt après, il aboya d’une manière sauvage, et sauta çà et là, semblant vouloir s’attacher au cortège.

— Je n’aime pas cette musique, père Cédric, dit Athelsthane, car il avait l’habitude de lui donner ce titre de respect lorsqu’il lui adressait la parole.

— Ni moi non plus, oncle, dit Wamba ; car je crains beaucoup que nous n’ayons à payer le ménétrier.

— Selon moi, dit Athelsthane, sur la mémoire duquel la bonne ale du moine avait fait une impression favorable (car la ville de Burton était déjà célèbre par cette agréable boisson), selon moi, nous ferions mieux de retourner et de rester chez l’abbé jusqu’à l’après-midi. Un voyage n’est jamais heureux si votre route est traversée par un moine, un lièvre ou un chien qui hurle, jusqu’à ce que vous ayez fait un autre repas.

— En route ! s’écria Cédric avec impatience ; le jour est déjà trop court pour notre voyage ; quant à l’animal, je le connais, c’est le méchant chien de l’esclave fugitif Gurth, déserteur aussi inutile que son maître.

Disant cela, et se levant sur ses étriers, impatient de l’interruption apportée dans son voyage, Cédric lança son javelot sur le pauvre Fangs ; car c’était Fangs qui, ayant suivi la piste de son maître jusque-là, l’avait perdue une seconde fois, et maintenant se réjouissait de le voir reparaître. Le javelot blessa l’animal à l’épaule, et peu s’en fallut qu’il ne le clouât à terre, et Fangs s’enfuit en hurlant hors de la présence du thane irrité.

Le cœur de Gurth se gonfla, car il souffrit bien plus de ce meurtre projeté sur son fidèle compagnon, que du cruel traitement infligé à lui-même. Ayant fait un vain effort pour porter la main à ses yeux, il dit à Wamba, qui voyant la mauvaise humeur de son maître, avait eu la prudence de se retirer en arrière :

— Je t’en prie, aie la bonté de m’essuyer les yeux avec le pan de ton manteau ; la poussière me fait mal, et ces liens ne me permettent pas de m’aider moi-même d’aucune manière.

Wamba lui rendit le service qu’il réclamait, et ils chevauchèrent côte à côte pendant quelque temps. Gurth gardait un silence rancunier ; mais, à la fin, il ne put comprimer davantage ses sentiments.

— Oui, Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez sots pour servir Cédric, toi seul as l’adresse de le distraire avec ta folie : va donc à lui, et dis-lui que ni par amour, ni par crainte, Gurth ne veut plus le servir. Qu’il me coupe la tête, qu’il me fasse battre de verges, qu’il me charge de fers ; mais dorénavant il ne me forcera plus ni à l’aimer ni à lui obéir ; va donc à lui et dis-lui que Gurth, le fils de Beowulph, renonce à son service.

— Assurément, répondit Wamba, tout fou que je suis, je ne veux pas exécuter ta sotte commission. Cédric a encore un javelot dans sa ceinture, et, tu le sais, il ne manque pas toujours son but.

— Je me soucie peu, répondit Gurth, qu’il me prenne pour but. Hier, il a laissé Wilfrid, mon jeune maître, baigner dans son sang ; aujourd’hui, il a essayé de tuer sous mes yeux la seule créature qui m’ait jamais montré quelque attachement. Par saint Edmond ! par saint Dunstan ! par saint Withold ! par saint Édouard le Confesseur et tous les autres saints du calendrier saxon (car jamais Cédric n’avait juré par aucun autre saint que les saints saxons, et toute sa maison s’était conformée à cette même dévotion), jamais je ne lui pardonnerai.

— D’après ma manière de penser, dit le bouffon, qui avait l’habitude de se poser en conciliateur dans la famille, notre maître n’avait pas l’intention de faire du mal à Fangs ; il ne tentait que de l’effrayer ; car, si tu l’as observé, il s’était levé sur ses étriers, comme voulant par là dépasser le but, et il l’aurait fait ; mais Fangs, dans ce même moment, ayant par hasard fait un bond, reçut une égratignure que je me charge, moi, de guérir avec un penny de goudron.

— Si je pouvais le croire, reprit Gurth, si je pouvais seulement le croire ! mais non, j’ai vu que le javelot était bien dirigé, je l’ai entendu siffler en l’air avec tout le courroux malveillant de celui qui l’avait lancé. Et, quand il se fixa en terre, ce javelot trembla comme de regret d’avoir manqué le coup. Par le porc cher à saint Antoine ! je renonce à Cédric.

Sur quoi, le porcher indigné retomba dans son morne silence, que tous les efforts du bouffon ne purent lui faire rompre.

Pendant ce temps, Cédric et Athelsthane, les chefs de la troupe, conversaient ensemble sur l’état du pays, sur les dissensions de la famille royale, sur les disputes et querelles entre les seigneurs normands, et sur l’espoir qu’il y avait que les Saxons opprimés pussent encore secouer le joug des Normands, ou du moins reprendre une importance et une indépendance nationales pendant les convulsions civiles qui allaient probablement éclater.

Sur ce sujet, Cédric était plein d’animation. La régénération de sa race était le rêve favori de son cœur, rêve auquel il eût volontiers sacrifié le bonheur domestique et les intérêts de son fils ; mais, pour accomplir cette grande révolution en faveur des Anglais indignes, il fallait qu’ils fussent unis entre eux, et qu’ils agissent sous un chef reconnu. La nécessité de choisir un chef du sang royal saxon était non seulement manifeste en elle-même, mais, en outre, elle était une condition solennelle exigée par ceux auxquels Cédric avait confié ses plans et ses espérances.

Athelsthane avait du moins cette qualité, et, bien qu’il ne possédât que peu de vertus et de talents qui le recommandassent comme chef, il avait du moins un aspect agréable : il n’était pas lâche, il était habitué aux exercices militaires, et paraissait enclin à déférer aux avis de conseillers plus sages que lui-même. Surtout on le savait libéral et hospitalier, et on le croyait d’un bon naturel. Mais, quelles que fussent les prétentions d’Athelsthane pour être considéré comme le chef de la confédération saxonne, un grand nombre de ses compatriotes étaient disposés à préférer à son titre celui de lady Rowena, qui descendait directement d’Alfred, et dont le père, ayant été un chef renommé pour sa sagesse, son courage et sa générosité, avait laissé une mémoire en grand honneur parmi sa nation opprimée.

Ce n’eût pas été chose difficile à Cédric, s’il en avait eu le désir, que de se placer lui-même à la tête d’un troisième parti, aussi formidable pour le moins qu’aucun des autres. Pour contrebalancer la descendance royale des deux autres prétendants, il possédait le courage, l’activité, l’énergie et, par-dessus tout, cet attachement dévoué à sa cause qui lui avait fait donner le surnom de Saxon ; sa naissance ne le cédait à aucune, excepté à celle d’Athelsthane et de sa pupille. Toutefois, ces qualités n’étaient pas entachées de la plus légère teinte d’égoïsme, et, au lieu de diviser encore davantage sa nation affaiblie en se créant une faction à lui, c’était un point principal du plan de Cédric d’éteindre celle qui existait déjà par un mariage entre Rowena et Athelsthane. Un obstacle s’était présenté, pour traverser ce projet favori, dans l’attachement mutuel de sa pupille et de son fils, et de là la cause originelle du bannissement de Wilfrid de la maison de son père.

Cédric avait adopté cette mesure sévère, dans l’espoir que, pendant l’absence de Wilfrid, Rowena pourrait renoncer à son affection ; mais cet espoir fut déçu, déception qu’on pourrait attribuer en partie à la manière dont sa pupille avait été élevée.

Cédric, pour qui le nom d’Alfred était respectable à l’égal de celui d’un dieu, avait traité le seul rejeton survivant de ce grand monarque avec un degré de déférence tel que peut-être, dans ces temps-là, on en montrait rarement à une princesse reconnue. La volonté de Rowena avait été, dans presque toutes les occasions, la loi de sa maison, et Cédric lui-même, comme s’il eût décidé que sa souveraineté serait pleinement reconnue, au moins dans ce petit cercle, paraissait s’enorgueillir en lui obéissant comme le premier de ses sujets.

Ainsi élevée dans l’exercice, non seulement de sa libre volonté, mais encore d’une autorité despotique, Rowena était, par son éducation première, très portée à la fois à résister aux tentatives faites pour restreindre ses affections, et à les répudier. Elle voulait aussi signaler son indépendance dans une affaire où, ordinairement, même les femmes et les jeunes filles qui ont été dressées à l’obéissance et à la soumission sont souvent disposées à renier l’autorité de leurs tuteurs et de leurs parents.

Les opinions qu’elle sentait avec force, elle les avouait avec hardiesse, et Cédric, qui ne pouvait pas se défaire de sa déférence habituelle envers sa pupille, ignorait complètement comment faire valoir son autorité de tuteur.

Ce fut en vain qu’il tenta de l’éblouir par la perspective d’un trône illusoire. Rowena, qui était douée d’un esprit sain, considérait son plan comme impraticable et peu désirable, lors même qu’on eût pu l’effectuer. Sans essayer de cacher sa préférence connue pour Wilfrid d’Ivanhoé, elle déclara que, lors même que le chevalier de son choix n’eût pas existé, elle aurait mieux aimé se réfugier dans un couvent que de partager un trône avec Athelsthane, qu’elle avait toujours méprisé, et que, à cause des désagréments qu’elle éprouvait à son sujet, elle commençait même à haïr de tout son cœur.

Néanmoins Cédric, qui n’avait pas une idée bien arrêtée sur la constance des femmes, persista à employer tous les moyens en son pouvoir pour amener l’union qu’il désirait, et par laquelle il croyait rendre un important service à la cause saxonne. L’apparition inattendue et romanesque de son fils dans la lice d’Ashby lui avait paru, non sans raison, porter un coup mortel à ses espérances. Son affection paternelle, il est vrai, avait pour un moment triomphé de son orgueil et de son patriotisme ; mais tous deux étaient revenus pleins de force, et, sous leur double pression, il était maintenant résolu à faire un effort vigoureux pour accomplir l’union d’Athelsthane et de Rowena, et à prendre en même temps les autres mesures qui paraîtraient nécessaires pour hâter la restauration de la liberté saxonne.

Il débattait donc avec Athelsthane ce dernier sujet, se lamentant comme Hotspur de rencontrer un homme si faible pour l’exécution d’un projet si honorable. Autant fouetter du lait écrémé !

Athelsthane, il est vrai, était assez vain, et aimait qu’on lui chatouillât les oreilles avec des récits sur sa haute extraction et sur son droit de succession à l’hommage et à la souveraineté ; mais sa petite vanité se trouvait déjà assez satisfaite en recevant ces honneurs de la part de ses propres serviteurs et des Saxons qui l’approchaient. Il avait bien le courage de combattre le danger, mais il détestait la peine de le rechercher. Il admettait les principes généraux établis par Cédric, relativement aux droits des Saxons à l’indépendance, et il était encore plus facilement convaincu de la valeur de son titre à régner sur eux lorsque cette indépendance serait assurée ; cependant, quand il fallait discuter les moyens de soutenir ses droits, il était toujours Athelsthane le nonchalant, le tardif, l’irrésolu, toujours plus porté à différer qu’à entreprendre.

Les exhortations vives et passionnées de Cédric produisaient aussi peu d’effet sur son caractère impassible que des boulets rouges tombant dans l’eau, qui ne produisent qu’un faible bruit et quelque fumée, et s’éteignent à l’instant.

Lorsque, quittant cette tâche qu’on pourrait comparer à l’action de l’éperon sur un cheval fatigué, ou à celle du marteau sur un fer froid, Cédric revenait à sa pupille Rowena, il ne recevait dans ses conférences avec elle qu’une satisfaction à peu près semblable ; car, comme sa présence interrompait la conversation de la dame avec sa suivante favorite sur la vaillance et le sort de Wilfrid, Elghita ne manquait jamais de venger à la fois sa maîtresse et elle-même, en rappelant la chute d’Athelsthane dans la lice, c’est à dire le sujet le plus désagréable dont on pût saluer les oreilles de Cédric.

Le voyage, pendant cette journée, fut donc pour le brusque Saxon plein de toute espèce de déplaisirs et de vexations ; de sorte que plus d’une fois il maudit en lui-même le tournoi et celui qui l’avait ordonné, ainsi que sa propre folie d’avoir voulu y assister.

À midi, sur la motion d’Athelsthane, les voyageurs s’arrêtèrent près d’une source, à l’ombre d’un bois, pour faire reposer leurs chevaux et goûter aux provisions dont l’abbé hospitalier avait chargé une bête de somme.

Ce repas dura assez longtemps, et ces diverses interruptions leur rendirent impossible de songer à regagner Rotherwood sans voyager toute la nuit, conviction qui les engagea à continuer leur route d’un pas plus diligent qu’ils ne l’avaient fait jusque-là.

  1. Un arrière-souper, ou second souper, était un repas de nuit, ou quelquefois une collation donnée à une heure avancée, après le souper ordinaire.