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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XVII

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 214-219).

XVII

Malgré la prescription du joyeux ermite, prescription à laquelle le convive se rendit volontiers, il ne trouva pas que ce fût chose facile de mettre la harpe d’accord.

— Il me semble, saint père, dit le chevalier, qu’il manque une corde à l’instrument, et que les autres ont été un peu endommagées.

— Ah ! tu vois cela, répliqua l’ermite en levant pieusement les yeux au ciel ; cela prouve que tu es maître dans l’art ; c’est la faute du vin et de la débauche : j’ai dit à Allan-a-Dale, le ménestrel du Nord, qu’il gâterait la harpe s’il la touchait après la septième coupe ; mais il n’a pas voulu se soumettre. Ami, je bois à ton heureuse exécution.

Ce disant, il vida sa coupe avec une profonde gravité, secouant la tête en même temps, en signe de blâme de l’intempérance du ménestrel écossais. Sur ces entrefaites, le chevalier avait rajusté les cordes, et, après un court prélude, il demanda à son hôte s’il voulait une sirvente dans la langue d’oc ou un lai dans la langue d’oui, ou enfin un virelai ou une ballade en simple langue anglaise.

— Une ballade, une ballade ! s’écria l’ermite, cela vaut mieux que tous les oc et les oui de France. Je suis Anglais de pied en cap, messire chevalier ; mon patron, saint Dunstan, était Anglais aussi. Il méprisait les oc et les oui, comme il aurait méprisé les rognures de la griffe du diable ; rien que de l’anglais dans cette cellule !

— En ce cas, reprit le chevalier, je vais essayer une bal- lade composée par un Saxon que j’ai connu en Terre sainte.

Il fut bientôt aisé de voir que, si le chevalier n’était pas un maître accompli dans l’art du ménestrel, son goût avait du moins été développé sous d’excellents professeurs ; l’art lui avait du moins appris à adoucir les défauts d’une voix qui n’avait qu’une gamme peu étendue, et qui était naturellement plutôt rude que douce. Bref, il avait fait tout ce que l’éducation pouvait faire pour suppléer à ses défectuosités naturelles. Son exécution aurait donc pu passer pour tout à fait respectable, auprès même d’un meilleur juge que l’ermite, surtout quand le chevalier introduisait dans ses modulations, tantôt des notes vives, tantôt des notes mélancoliques, qui donnaient de la force et de l’énergie aux vers qu’il chantait.


Le champion arriva de Palestine
Ayant accompli des hauts faits chevaleresques,
Portant sur ses épaules la croix
Que les combats et les tempêtes avaient fanée ;
Chaque bosselure du bouclier battu
Était la preuve d’une bataille livrée ;
Et ainsi sous le balcon de sa dame
Il chanta comme le crépuscule tombait :

« Joie à ma belle ! Regarde ton chevalier
Qui est revenu de la terre dorée lointaine ;
Il n’apporte pas de richesses, il n’en a pas besoin ;
Sauf ses bonnes armes et son cheval de guerre,
Ses éperons pour charger l’ennemi,
Sa lance et son épieu pour le coucher à terre :
Tels sont les trophées de ses peines,
Et l’espoir d’un sourire de Tecka.

Joie à ma belle ! dont le chevalier constant
A été stimulé aux actes de prouesse, par sa faveur ;
Elle ne restera pas inconnue
Où se rencontre le cortège des brillants et des nobles. »
Le ménestrel chanteur et les hérauts diront :
Observez cette jeune fille de beauté qui est là-bas.

» C’est elle pour les beaux yeux de laquelle fut gagné
» Le champ de lice à Ascalon.

» Observez bien son sourire ; il a donné un tranchant à la lance.
» Qui a fait cinquante veuves de cinquante épouses,
» Lorsque, malgré sa force et le charme de Mahoud,
» Le sultan tomba dans les champs d’Icone.
» Vois-tu ces boucles, couleur de soleil,
» Couvrant à moitié son cou de neige ;
» Il n’est pas un seul fil d’or de sa chevelure
» Qui n’ait coûté la vie à un païen. »

» Joie à ma belle ! Mon nom est inconnu,
Mais chacun de mes hauts faits doit honorer le sien.
Donc, ouvre cette porte cruelle, noble dame !
La rosée de la nuit tombe, l’heure s’avance ;
Habitué au souffle brûlant de la Syrie,
Le vent du nord me paraît aussi froid que la mort.
Souffre que l’amour reconnaissant domine la modestie de la jeune fille,
Et accorde le bonheur à celui qui t’apporte
La renommée ! »

Pendant que le chevalier chantait, l’ermite se comportait à peu près comme un critique de premier ordre se comporte de nos jours à un opéra nouveau. Il s’était couché sur son siége, les yeux à moitié fermés : tantôt joignant ses mains et tournant ses pouces, il semblait absorbé dans une attention muette, et, tantôt balançant sa main étendue, il battait doucement la mesure. Dans une ou deux des cadences favorites, il prêta au chevalier l’appui de sa propre voix, lorsque celle du chevalier paraissait trop faible pour porter l’air aussi haut que l’eût désiré son goût supérieur. Lorsque la chanson fut terminée, l’anachorète déclara avec emphase qu’elle était bonne et bien chantée.

— Et cependant, ajouta-t-il, il me semble que mon compatriote saxon a vécu assez longtemps avec les Normands pour adopter le ton de leurs airs larmoyants. Qui donc forçait cet honnête chevalier à quitter son pays ? À quoi pouvait-il s’attendre, si ce n’est à trouver sa maîtresse agréablement engagée avec un rival à son retour, et à voir sa sérénade, comme on l’appelle, aussi mal reçue que le miaulement d’un chat dans la gouttière ? Néanmoins, messire chevalier, je bois encore cette coupe à toi et au bonheur de tous les vrais amants. Je crains que tu ne sois pas du nombre, ajouta-t-il en remarquant que le chevalier, dont la tête, grâce aux rasades répétées, commençait à s’échauffer, trempait son vin avec l’eau de la cruche.

— Comment ! demanda le chevalier, ne m’as-tu pas dit que cette eau venait de la fontaine de ton vénérable patron saint Dunstan ?

— Oui, vraiment, répondit l’ermite, et il y baptisa des centaines de païens ; mais jamais je n’ai entendu dire qu’il y eût seulement trempé sa lèvre. En ce monde, il faut que toute chose soit dirigée vers son propre emploi ; personne ne savait mieux que saint Dunstan les prérogatives d’un joyeux frère.

Et, là-dessus, il étendit la main vers la harpe, et régala son hôte de cette chanson caractéristique, modulée sur le refrain d’une espèce de derry down[1] qui se rencontre dans une vieille chanson anglaise :


le carme déchaussé.


Je te donnerai, bonhomme, une année ou deux
Pour chercher à travers l’Europe, depuis l’Espagne jusqu’à Byzance,
Et tu ne trouveras jamais, quelque étendue que soit la revue,
Un homme aussi heureux que le carme déchaussé.

Le chevalier se lance dans la carrière pour sa dame,
Et, le soir, on le ramène à la maison blessé.
Je le confesse en hâte, sa dame ne désire
Aucune consolation sur la terre, sauf celle du carme déchaussé.


Le monarque, bah ! le prince a été connu
Pour avoir changé sa robe contre le froc et le capuchon ;
Mais lequel d’entre nous a jamais eu le vain désir
De troquer contre une couronne le capuchon gris du carme déchaussé.

Le carme est sorti, et partout où il est allé
Il a trouvé bon accueil et bon gîte.
Il peut errer où il veut, il peut s’arrêter quand il est las,
Car la maison de chacun est ouverte au carme déchaussé.

On l’attend à midi, et aucun rustre, jusqu’à ce qu’il arrive,
Ne peut profaner la stalle ou la soupe aux pruneaux,
Car la meilleure chère et la place près du feu
Sont le droit incontestable du carme déchaussé.

Le soir, on l’attend et l’on chauffe le pâté,
On ouvre le tonneau d’ale brune et on emplit le pot noir,
Et la brune femme souhaiterait son mari dans la cave,
Plutôt qu’il manquât un doux lit au carme déchaussé.

Fleurissent longtemps la sandale, la corde et la calotte,
La terreur du diable et la foi dans le pape !
Car cueillir les roses de la vie sans être piqué par les épines
Est accordé au seul carme déchaussé.

— Par ma foi ! s’écria le chevalier, tu as chanté juste et vaillamment, en exaltant l’ordre auquel tu appartiens. Tu as parlé du diable, mon saint clerc : n’as-tu pas peur qu’il ne vienne te rendre visite pendant un de tes passe-temps rebelles aux canons ?

— Moi, rebelle aux canons ? répondit l’ermite. Je repousse cette accusation, je la foule aux pieds ; je remplis mes devoirs de chapelain loyalement et sincèrement : deux messes par jour, une le matin, l’autre le soir, primes, complies, vêpres avec Credo et Pater.

— Sauf les nuits où il fait clair de lune, à l’époque de la venaison, répondit son convive.

Exceptis excipiendis, répliqua l’ermite, comme notre vieux prieur m’a enseigné de répondre quand des laïques impertinents me demandent si j’observe toutes les minuties de mon ordre.

— C’est vrai, saint père, reprit le chevalier ; mais le diable est très disposé à épier ces sortes d’oublis : il va partout, ainsi que tu le sais, comme un lion rugissant.

— Qu’il rugisse ici, s’il ose le faire, dit le frère, et un bout de ma corde le fera rugir aussi haut que les pincettes de saint Dunstan lui-même ; jamais je n’ai craint un homme, quel qu’il fût, et je crains aussi peu le diable et ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint Winibald, saint Winifred, saint Swibert, saint Willick, sans oublier saint Thomas de Kent, et, mon pauvre mérite personnel aidant, je les défie tous, ces diables-là ; qu’ils viennent avec leurs queues courtes ou longues ; mais, pour vous confier un secret, jamais je ne parle, mon ami, de ces sortes de choses qu’après la prière du matin.

Il changea en conséquence de conversation ; la gaieté des deux convives s’anima jusqu’à la folie, on échangea plus d’une chanson. Tout à coup le réveillon fut interrompu par des coups bruyants et pressés frappés à la porte de l’ermitage.

Mais, pour expliquer la cause de cette interruption, il est urgent que nous reprenions les aventures d’un autre groupe de nos personnages ; car, pareil au vieil Arioste, nous ne nous piquons pas d’accompagner constamment aucun des personnages de notre drame.

    chroniques, reconnaîtront facilement, dans le clerc de Copmanhurst, le frère Tuck, ce confesseur jovial de la troupe de Robin Hood, le frère tonsuré de l’abbé de Fountain’s-Abbey.

  1. Tralala. Il faut rappeler au lecteur que le refrain de derry down passe pour être aussi ancien non seulement que l’époque de l’heptarchie, mais que celle des druides, et l’on dit que le même refrain a été employé par ces vénérables personnages dans leurs hymnes lorsqu’ils allaient dans la forêt cueillir le gui sacré.