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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXIX

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 48-62).

XXIX


L’heure du péril est aussi l’heure du dévouement. Nous sommes alors entraînés, malgré nous, par l’agitation générale de notre esprit, à trahir la vivacité de sentiments que la prudence, dans des temps plus calmes, nous fait du moins dissimuler si nous ne pouvons entièrement les étouffer. En se trouvant encore une fois près d’Ivanhoé, Rébecca fut tout étonnée de la vive émotion de plaisir qu’elle éprouvait, bien que tout ce qui les entourait annonçât le danger et fût de nature à suggérer le désespoir. En lui tâtant le pouls et en s’informant de sa santé, sa main tremblait et ses accents troublés annonçaient un intérêt plus tendre qu’elle n’eût voulu le faire paraître, et ce ne fut que cette question indifférente d’Ivanhoé : « Est-ce vous, douce jeune fille ? » qui rappela à elle-même, et lui fit remarquer que le sentiment qu’elle éprouvait n’était pas et ne pouvait pas être partagé.

Un soupir lui échappa, mais il fut à peine perceptible, et les questions qu’elle fit au chevalier sur l’état de sa santé lui furent adressées sur le ton calme de l’amitié.

Ivanhoé lui répondit vivement que, sous le rapport de la santé, il se trouvait aussi bien et mieux encore qu’il n’aurait pu l’espérer.

— Grâce, ajouta-t-il, chère Rébecca, à tes soins habiles.

« Il m’appelle chère Rébecca ! dit la jeune fille en elle-même ; mais c’est d’un ton froid et indifférent, qui s’accorde mal avec le mot… Son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive méprisée. »

— Mon esprit, jeune fille, continua Ivanhoé, est plus agité par l’anxiété que ne l’est mon corps par la douleur. D’après la conversation de ces hommes qui, tout à l’heure, me gardaient, j’ai appris que je suis prisonnier, et, à en juger par la voix rauque qui les a congédiés tantôt pour quelque service militaire, je suis dans le château de Front-de-Bœuf. S’il en est ainsi, quelle sera la fin de cette aventure, et comment pourrai-je secourir Rowena et mon père ?

« Il ne parle ni du juif ni de la juive ! se dit Rébecca. Mais quels droits avons-nous à sa sympathie ? Oh ! combien je suis justement punie par le Ciel d’avoir permis à mes pensées de se fixer sur lui ! »

Après cette courte accusation portée contre elle-même, elle s’empressa de donner à Ivanhoé tous les renseignements qu’elle avait recueillis ; mais ce qu’elle avait à lui apprendre se réduisait à ceci :

Que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Bœuf commandaient dans le château, et que la forteresse était cernée au-dehors ; mais cernée par qui ? elle l’ignorait. Elle ajouta qu’il y avait, dans le château, un prêtre chrétien qui peut-être en savait davantage.

— Un prêtre chrétien, dis-tu ? s’écria vivement le chevalier ; amène-le ici, Rébecca, si tu le peux. Dis-lui qu’un homme malade désire profiter de ses conseils spirituels ; dis-lui tout ce que tu voudras, mais qu’il vienne ! Il faut que je fasse, il faut du moins que je tente quelque chose : et quelle détermination prendre si j’ignore ce qui se passe au-dehors ?

Rébecca, pour se conformer aux désirs d’Ivanhoé, fit auprès de Cédric, pour le conduire dans la chambre du chevalier blessé, une tentative qui, ainsi que nous l’avons déjà vu, échoua par l’intervention d’Urfried, laquelle avait aussi, de son côté, été aux aguets du prétendu moine.

Rébecca revint pour communiquer à Ivanhoé le résultat de sa démarche.

Ils n’eurent pas le temps de regretter cette source d’informations ni d’imaginer un moyen d’y suppléer, car le bruit dans l’intérieur du château, bruit occasionné par les apprêts de la défense, devint plus considérable, et se changea en tumulte et en clameurs de plus en plus assourdissantes.

Les pas lourds et précipités des hommes d’armes traversant la plate-forme de la tour retentissaient dans l’escalier étroit et les corridors tortueux qui conduisaient aux diverses barbacanes et aux différents points de défense. On entendait la voix des chevaliers animant leurs soldats ou dirigeant les travaux, tandis que leurs ordres étaient étouffés par le cliquetis des armes et les cris assourdissants de ceux à qui ils s’adressaient. Quelque terribles que fussent ces bruits, rendus plus épouvantables encore par l’événement funeste qu’ils présageaient, il se mêlait cependant à leur horreur un sentiment sublime que l’âme élevée de Rébecca pouvait apprécier, même dans ce moment de terreur. Son œil s’anima, bien que le sang eût quitté ses joues, et c’est avec un mélange de terreur et d’enthousiasme qu’elle répétait, moitié à elle-même, moitié à son compagnon, ces paroles du texte sacré : « Le carquois résonne, la lance étincelle, les boucliers s’entrechoquent, on entend le tumulte des chefs et des guerriers. »

Mais Ivanhoé était comme le coursier belliqueux dont parle ce sublime passage de l’Écriture, brûlant d’impatience et du désir de se précipiter au milieu des dangers dont ce bruit était le prélude.

— Si je pouvais seulement me traîner jusqu’à la fenêtre, dit-il, afin de voir la lutte qui va s’engager ! Si j’avais seulement un arc pour lancer une flèche ou une hache d’armes pour frapper, ne fût-ce qu’un seul coup, pour notre délivrance ! Mais non… vain désirs ! Je suis également sans force et sans armes.

— Ne vous tourmentez pas, noble chevalier, lui dit Rébecca, le bruit vient de cesser tout à coup. Peut-être ne livreront-ils pas la bataille.

— Tu n’y comprends rien ! reprit Wilfrid avec impatience. Ce lugubre silence annonce seulement que les hommes sont à leur poste sur les murailles et qu’ils s’attendent à une attaque prochaine. Ce que nous avons entendu jusqu’ici n’a été que le murmure éloigné de la tempête. Elle va éclater dans toute sa fureur. Si je pouvais seulement aller jusqu’à cette fenêtre !

— Noble chevalier, vous ne feriez qu’aggraver votre mal par cet effort, répliqua la belle garde-malade.

Mais, en remarquant son ardente inquiétude, elle ajouta avec fermeté :

— Je me tiendrai moi-même aux barreaux, et je vous redirai de mon mieux tout ce qui se passera.

— Gardez-vous-en bien ! s’écria Ivanhoé, gardez-vous-en bien ! Chaque créneau, chaque ouverture sera bientôt un point de mire pour les archers ; un trait lancé au hasard…

— Il sera le bienvenu, murmura Rébecca.

Et, d’un pas ferme, elle monta les deux ou trois marches qui conduisaient à la fenêtre dont elle avait parlé.

— Rébecca, chère Rébecca ! s’écria le chevalier, ce ne sont pas des jeux de jeune fille ! Ne t’expose pas à être blessée ou tuée, et ne me rends pas à jamais malheureux d’en être la cause volontaire, ou, du moins, couvre-toi de ce vieux bouclier, et ne t’expose que le moins possible !

Obéissant avec une promptitude surprenante aux paroles d’Ivanhoé, et à l’abri du grand bouclier antique, qu’elle plaça contre le bas de la fenêtre, Rébecca, suffisamment garantie, pouvait apercevoir ce qui se passait hors du château, et dire à Ivanhoé les préparatifs que les assiégeants faisaient pour l’assaut. La position de cette fenêtre était particulièrement favorable à ce dessein, parce que, étant placée à l’angle du bâtiment principal, non seulement la jeune fille voyait ce qui se passait au-delà des limites de la forteresse, mais encore elle dominait les ouvrages avancés, contre lesquels il était probable que les assiégeants dirigeraient leurs premiers efforts.

C’était une fortification extérieure peu élevée et peu forte, destinée à couvrir la poterne par laquelle Front-de-Bœuf avait récemment fait sortir Cédric. Le fossé du château séparait cet ouvrage avancé du reste de la forteresse, si bien que, si elle venait à être enlevée, il était facile de couper les communications avec le bâtiment principal en retirant le pont volant.

Dans cet ouvrage avancé, on avait pratiqué une porte de sortie garnie d’une herse correspondant à la poterne du château, et le tout était entouré d’une forte palissade.

Rébecca pouvait juger, par le nombre d’hommes préposés à la défense de ce poste, que les assiégés craignaient d’être attaqués sur ce point, et, par l’accumulation des assiégeants vis-à-vis de cet ouvrage, il paraissait évident qu’on l’avait choisi comme le point le plus vulnérable de la place.

La jeune juive se hâta de faire connaître ces préparatifs à Ivanhoé, en ajoutant :

— La lisière de la forêt est bordée d’archers, bien qu’un petit nombre seulement soient sortis de son épais feuillage.

— Quelle bannière ont-ils arborée ? demanda Ivanhoé.

— Je ne puis reconnaître leur insigne de guerre, répondit Rébecca.

— C’est étrange ! murmura le chevalier : vouloir livrer l’assaut à un pareil château sans déployer ni drapeau ni bannière, c’est une nouveauté qui me surprend. Vois-tu ceux qui agissent comme chefs ?

— Le plus remarquable est un jeune chevalier couvert d’une armure noire, dit la juive ; lui seul est armé de pied en cap, et semble prendre la direction suprême sur tous ceux qui l’entourent.

— Quelle devise porte son bouclier ? reprit Ivanhoé.

— Quelque chose qui ressemble à une barre de fer, et un cadenas peint en bleu sur un fond noir, dit Rébecca.

— Des chaînes et un cadenas d’azur ? dit Ivanhoé. J’ignore qui peut porter cette devise ; mais elle pourrait être la mienne à cette heure… Ne pourrais-tu lire l’inscription ?

— C’est à peine si je vois la devise elle-même à cette distance, répondit Rébecca ; mais, lorsque le soleil frappe sur le bouclier, je vois ce que je viens de vous dire.

— Paraît-il y avoir d’autres chefs ? dit le chevalier avec anxiété.

— Je ne puis remarquer d’ici personne portant de marque de distinction, dit Rébecca ; mais sans doute que, de l’autre côté, le château est également assailli. Ils semblent se préparer en ce moment à s’avancer. Dieu de Sion, protège-nous ! Quel terrible spectacle ! Ceux qui marchent en tête portent de grands boucliers et poussent devant eux un mur fait de planches ; les autres suivent, bandant leurs arcs en cheminant. Voilà qu’ils lèvent leurs arcs. Dieu de Moïse, pardonne à tes créatures !

Sa description fut tout à coup interrompue par le son aigu d’un cor ; c’était le signal de l’attaque, auquel répondit sur-le-champ une fanfare de trompettes normandes partie des créneaux ; ce bruit, mêlé au tintement métallique et bruyant des nacaires (sorte de timbales), ripostait par des notes de défi à la provocation de l’ennemi. Les cris poussés des deux côtés augmentèrent cet épouvantable fracas, les assaillants s’écriant : « Saint Georges, pour la joyeuse Angleterre ! » et les Normands y répondant par « En avant de Bracy ! Beauséant ! Beauséant ! Front-de-Bœuf à la rescousse ! » suivant les cris de guerre de leurs différents chefs.

Ce n’était pas toutefois par des clameurs que la lutte devait se vider, et les efforts désespérés des assaillants rencontrèrent une défense également vigoureuse de la part des assiégés. Les archers, rompus à l’exercice de l’arc par l’usage habituel de cette arme dans la forêt, décochaient leurs flèches avec tant d’adresse, d’ensemble et de précision, que partout où un défenseur découvrait la moindre partie de sa personne, il n’échappait point à leurs traits. Chaque flèche avait son but individuel ; on les lançait par vingtaines contre chaque embrasure des parapets ou contre chaque ouverture ou fenêtre où l’on soupçonnait un défenseur ; cette décharge terrible, bien soutenue et drue comme la grêle, tua deux ou trois hommes de la garnison et en blessa plusieurs autres.

Mais, pleins de confiance dans leurs armures à l’épreuve, et sous l’abri que leur donnait leur position, les soldats de Front-de-Bœuf et de ses alliés firent bonne contenance et montrèrent autant d’opiniâtreté dans la défense que l’ennemi montrait de fureur dans l’attaque. Ils répondirent donc par une décharge de leurs grandes arbalètes, de leurs arcs, de leurs frondes et autres armes. Et, comme les assaillants étaient nécessairement mal abrités, les assiégés leur causèrent infiniment plus de dommage qu’ils n’en reçurent d’eux.

Le sifflement des traits et des projectiles, de l’un et de l’autre côté, n’était interrompu que par les cris qui s’élevaient, lorsque quelque perte notable était subie par l’un des deux partis.

— Faut-il donc que je reste ici couché comme un moine fainéant, s’écria Ivanhoé, tandis que le combat, qui doit décider de ma liberté ou de ma mort, se livre par la main des autres ? Regarde à la fenêtre encore une fois, aimable jeune fille ; mais prends garde d’être aperçue par les archers du dehors. Regarde de nouveau, et dis-moi s’ils reviennent à l’assaut.

Rébecca, avec un courage viril, fortifiée encore par les prières qu’elle venait de faire, se porta de nouveau à la grille, s’abritant toutefois de manière à ne pas être vue du dehors.

— Que vois-tu, Rébecca ? demanda encore une fois le chevalier blessé.

— Je ne vois rien, dit-elle, qu’un nuage de flèches si épais, qu’elles éblouissent mes yeux et cachent à ma vue même les archers qui les lancent.

— Cela ne peut durer, dit Ivanhoé. S’ils ne marchent pas en masse droit sur le château pour l’emporter de force, leurs flèches n’arriveront à rien et se briseront contre des murs de pierre et des remparts… Tâche de découvrir le chevalier au cadenas, belle Rébecca, et vois comment il se comporte ; car tel chef, tels soldats.

— Je ne le vois pas, dit Rébecca.

— Vil poltron ! s’écria Ivanhoé, lâcherait-il le gouvernail au moment où la tempête rugit le plus fort ?

— Il ne le lâche pas, dit Rébecca. Je le vois à présent… Il conduit une troupe d’hommes juste au bas de la barrière extérieure de la lunette…[1] Ils abattent les pieux et les palissades… Ils renversent les barrières à coups de hache. La grande plume noire du chef plane au-dessus de la foule comme un corbeau plane au-dessus du champ des morts… Ils ont pratiqué une brèche à la barrière… ils s’y précipitent… on les repousse… Front-de-Bœuf commande les défenseurs ; sa taille gigantesque domine la multitude. Ils encombrent la brèche, et ce passage est disputé corps à corps, homme à homme. Dieu de Jacob ! c’est la rencontre de deux flots puissants, le choc de deux océans agités par des vents contraires.

Elle détourna la tête de la grille, comme si elle ne pouvait plus supporter un pareil spectacle.

— Regarde encore, Rébecca ! dit Ivanhoé se méprenant sur la cause de sa retraite ; le tir doit en quelque sorte être suspendu, puisque maintenant on en est aux mains. Regarde encore ! le danger est bien diminué à présent.

Rébecca regarda donc, et s’écria presque aussitôt :

— Saint prophète de la loi ! Front-de-Bœuf et le chevalier noir se mesurent ensemble sur la brèche, au milieu des rugissements de leurs soldats, qui suivent la marche de ce combat. Que le Ciel fasse triompher la cause de l’opprimé et du captif !

Puis elle poussa un cri aigu et s’écria :

— Il est tombé ! il est tombé !

— Qui est tombé ? s’écria Ivanhoé ; pour l’amour de Notre-Dame ! dis-moi qui est tombé.

— Le chevalier noir ! répondit Rébecca d’une voix faible.

Puis aussitôt elle s’écria de nouveau avec une joie empressée :

— Mais non, mais non ! Béni soit le Dieu des armées ! il est encore debout… il se bat comme si son bras avait la force de vingt guerriers… Son épée s’est brisée… il saisit une hache des mains d’un yeoman… il presse Front-de-Bœuf à coups redoublés… Le géant se courbe et chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron… Il tombe ! il tombe !

— Qui ? Front-de-Bœuf ? s’écria Ivanhoé.

— Oui, Front-de-Bœuf ! dit la juive. Ses hommes reviennent à la charge, conduits par le fier templier… La réunion de leurs forces oblige le chevalier noir à s’arrêter… Ils entraînent Front-de-Bœuf dans l’intérieur du château.

— Les assiégeants ont envahi la barrière, n’est-ce pas ? demanda Ivanhoé.

— Oui, ils s’en sont rendus maîtres, et ils serrent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Les uns plantent des échelles, d’autres fourmillent comme des abeilles et tâchent de grimper sur les épaules les uns des autres. Et voilà des pierres, des poutres, des troncs d’arbre qu’on fait tomber sur leur tête, et, dès qu’on a emporté les blessés, de nouveaux combattants les remplacent à l’assaut. Grand Dieu ! as-tu donné aux hommes ton image pour qu’elle soit ainsi cruellement défigurée par la main de leurs frères ?

— Ne songe pas à cela, dit Ivanhoé ; ce n’est pas le moment de se livrer à de telles pensées. Quel est le parti qui cède ? qui a l’avantage ?

— Les échelles sont renversées, répliqua Rébecca en frissonnant ; les soldats gisent rampants sous elles comme des reptiles écrasés… Les assiégés ont le dessus.

— Que saint Georges nous soit en aide ! dit le chevalier. Est-ce que les traîtres yeomen fléchissent ?

— Non, s’écria Rébecca, ils se conduisent en vrais yeomen. Le chevalier noir s’approche de la poterne avec sa lourde hache. Écoutez les coups foudroyants qu’il porte ; vous pouvez les entendre au-dessus du fracas de la bataille et des cris des soldats. On fait pleuvoir sur ce vaillant champion des pierres et des poutres ; mais il ne s’en émeut pas plus que si c’étaient des plumes ou du duvet de chardons.

— Par Saint-Jean-d’Acre ! s’écria Ivanhoé se dressant joyeusement sur sa couche, il me semblait qu’il n’y avait qu’un seul homme en Angleterre capable d’un pareil fait d’armes.

— La poterne s’ébranle, continua Rébecca ; elle cède, elle vole en éclats sous ses coups… Les yeomen s’élancent… Les ouvrages extérieurs sont emportés par eux… Dieu ! ils précipitent les défenseurs du haut des remparts dans le fossé. Ô hommes ! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus se défendre !

— Et le pont, le pont qui communique avec le château, sont-ils également maîtres de ce passage ? s’écria Ivanhoé.

— Non, dit Rébecca, le templier a détruit les planches sur lesquelles on passait. Bien peu de défenseurs sont rentrés avec lui dans le château. Les cris et les hurlements que vous entendez expliquent le sort des autres. Hélas ! je vois qu’il est encore plus pénible de regarder la victoire que de suivre la bataille.

— Que font-ils maintenant, jeune fille ? demanda Ivanhoé. Regarde encore, regarde de nouveau. Ce n’est pas le moment de s’apitoyer à la vue du sang.

— C’est fini pour l’instant, répondit Rébecca. Nos amis accumulent leurs forces dans les ouvrages extérieurs, dont ils se sont emparés, et ils y sont si bien à l’abri des traits de l’ennemi, que la garnison ne leur lance que quelques viretons de loin en loin, comme s’ils voulaient plutôt les inquiéter que leur faire un mal réel.

— Nos amis, dit Wilfrid, n’abandonneront certainement pas une entreprise si glorieusement commencée et si heureusement poursuivie. Oh ! non, je me fie au bon chevalier dont la hache d’armes a brisé les nœuds de chêne et les barres de fer… C’est étrange, murmura-t-il de nouveau, qu’il y ait ici des hommes doués de tant de courage et de tant d’audace ! Des chaînes et un cadenas sur un fond noir, qu’est-ce que cela peut signifier ? Ne vois-tu rien encore qui puisse faire reconnaître le chevalier noir ?

— Non, rien, répondit la juive ; toute son armure est noire comme l’aile de la corneille nocturne, et je n’aperçois aucun indice qui puisse le désigner davantage. Mais, l’ayant vu une fois déployer sa force dans la bataille, il me semble que je le reconnaîtrais entre mille guerriers. Il s’élance au combat comme s’il allait s’asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que la force du corps ; on dirait que toute l’âme, toute l’énergie du champion s’épanchent à chaque coup qu’il porte à ses ennemis. Que Dieu lui pardonne le sang qu’il a versé ! C’est un spectacle bien terrible, mais sublime, de contempler ce bras et de voir comment le cœur d’un seul homme peut triompher d’une armée entière.

— Rébecca, reprit Ivanhoé, tu viens de peindre un héros. Certainement les assaillants ne prennent un peu de repos que pour réparer leurs forces, ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé. Sous un chef tel que ce chevalier, il n’y a point de lâches frayeurs, point de froides hésitations ; ils n’abandonneront pas une vaillante entreprise, puisque les obstacles qui la rendent si pénible la rendent aussi glorieuse. Par l’honneur de ma maison ! par le nom éclatant de la dame de mes pensées ! je consentirais à souffrir dix ans de captivité pour combattre un jour à côté de ce bon chevalier, en faveur d’une cause aussi juste.

— Hélas ! dit Rébecca en se retirant de la fenêtre et en s’approchant du lit du chevalier blessé, ce désir ardent de gloire, cette lutte et ces murmures contre votre faiblesse actuelle, tout cela ne peut que retarder votre guérison. Comment songer à faire des blessures avant que la vôtre soit fermée ?

— Rébecca, dit-il, tu ignores combien il est amer, pour un homme nourri dans les principes de la chevalerie, de rester inactif comme un prêtre ou comme une femme pendant qu’on accomplit autour de lui des actions d’éclat. L’amour du combat est la nourriture dont nous vivons ; la poussière de la mêlée est notre atmosphère ; nous ne vivons, nous ne désirons vivre longtemps que vainqueurs et renommés. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie, que nous avons jurées et auxquelles nous sacrifions tout ce qui nous est cher.

— Hélas ! dit la belle juive, et qu’est-ce que cela, noble chevalier, sinon un sacrifice au démon de l’orgueil, une offrande au père de Moloch ? Que vous reste-t-il pour prix de tout le sang que vous avez répandu, de toutes les fatigues et de toutes les douleurs que vous avez endurées, de toutes les larmes que vos triomphes ont fait couler, lorsque la mort vient briser la lance du fort et arrêter l’essort de son cheval de bataille ?

— Ce qui reste ? s’écria Ivanhoé. La gloire, jeune fille, la gloire qui dore notre sépulcre et embaume un souvenir.

— La gloire ! répondit Rébecca. Hélas ! est-ce que la cotte de mailles rouillée, qui reste suspendue au-dessus de la tombe sombre et poudreuse du guerrier, est-ce que les caractères effacés de l’inscription que le moine ignorant ne lit qu’avec peine au pèlerin curieux, sont des récompenses suffisantes pour le sacrifice de toutes les affections douces, pour une vie passée misérablement à faire des misérables ? La rude poésie d’une bande errante peut-elle vous faire sacrifier l’amour du foyer, la tendre amitié, le repos et le bonheur, pour devenir le héros de ces ballades que les ménestrels vagabonds chantent à des manants ivres, buvant leur ale du soir ?

— Par l’âme d’Hereward ! s’écria le chevalier avec impatience, tu parles, jeune fille, de ce que tu ignores. Tu éteindrais la pure lumière de la chevalerie, qui seule distingue les nobles des vilains, le chevalier du manant et du sauvage ; qui nous fait mettre la vie bien au-dessous de notre honneur ; qui nous fait vaincre la douleur, la fatigue et la souffrance, et qui nous enseigne à ne craindre d’autre mal que la défaite ! Tu n’es pas chrétienne, Rébecca, et tu ne connais pas ces sentiments élevés qui gonflent le sein d’une noble jeune fille quand son amant a fait quelque action d’éclat qui sanctionne sa flamme… La chevalerie ! sais-tu, jeune fille, que c’est l’aliment des affections pures et grandes, le soutien des opprimés, le redresseur des torts et le frein de la puissance des tyrans ? Sans elle, la noblesse ne serait qu’un vain nom, et c’est dans sa lance, dans son épée que la liberté trouve son plus sûr appui.

— Je suis, à la vérité, dit Rébecca, issue d’une race qui a montré du courage dans la défense de son propre pays, mais qui, même lorsqu’elle était encore comptée parmi les nations, n’a fait la guerre que sur l’ordre de Dieu ou pour repousser l’oppression. Mais Juda ne se réveille plus au son de la trompette ; et ses enfants répudiés ne sont plus que les victimes passives de la tyrannie civile et militaire… Vous avez raison, messire chevalier, jusqu’à ce que le Dieu de Jacob suscite du milieu de son peuple un autre Gédéon ou un nouveau Macchabée, il sied mal à la jeune juive de parler de batailles et de guerres.

La généreuse jeune fille termina son discours d’une voix chagrine, qui exprimait profondément sa conviction de la décadence de sa race ; réflexion rendue encore plus amère pour elle par l’idée qu’Ivanhoé la considérait comme n’ayant pas le droit d’intervenir dans une question d’honneur ou d’exprimer des sentiments nobles et généreux.

« Oh ! qu’il le connaît peu, ce cœur, se dit-elle, s’il croit que la lâcheté ou la bassesse d’âme doivent nécessairement l’habiter, parce que j’ai blâmé la chevalerie fantasque des Nazaréens ! Plût au Ciel que le sacrifice de mon propre sang, versé goutte à goutte, pût racheter la captivité de Juda ! Plût à Dieu que, par ce sacrifice, je pusse rendre la liberté à mon père et à ce jeune homme, mon bienfaiteur, et briser leurs chaînes ! Le fier chrétien verrait alors si la fille du peuple élu de Dieu ne saurait pas affronter la mort avec autant de courage que la plus fière des jeunes filles nazaréennes, glorieuse de descendre de quelque chef des hordes barbares du Nord. »

Puis elle tourna les yeux vers la couche du chevalier blessé.

« Il dort, dit-elle ; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de l’esprit, par la perte du sang et par l’effet de tant de commotions diverses, profite du premier moment de calme pour s’affaisser dans le sommeil. Hélas ! est-ce un crime de le regarder, peut-être pour la dernière fois ? Il est possible que, dans quelques instants, ses beaux traits ne soient plus animés de cette ardeur vaillante qui ne les abandonne jamais, même dans le sommeil, lorsque, les narines gonflées, la bouche ouverte, les yeux fixes et injectés de sang, ce fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds par le dernier varlet de ce château maudit, et ne bougera plus même quand le talon sera levé sur sa tête ! Et mon père ? Ô mon père ! le mal habite avec ta fille, puisque tes cheveux gris sont oubliés pour la blonde chevelure du jeune homme ! Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs de la colère de Jéhovah contre la dénaturée qui songe à la captivité d’un étranger plutôt qu’à celle de son père ; qui oublie la désolation de Juda pour s’occuper de la beauté d’un gentil et d’un inconnu ? Ah ! j’arracherai cette faiblesse de mon cœur, dût chaque fibre en saigner ! »

Alors elle s’enveloppa complètement de son voile, et s’assit à quelque distance du lit du chevalier blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, ou du moins essayant de fortifier son âme non seulement contre les dangers imminents qui menaçaient du dehors, mais aussi contre les sentiments intérieurs qui assaillaient son cœur malgré elle.

  1. Les châteaux et villes gothiques avaient, au-delà des murs extérieurs, une fortification composée de palissades, appelée barrière, qui était souvent le théâtre de combats acharnés, puisqu’il fallait nécessairement les enlever avant de s’approcher des murs. Beaucoup de ces vaillants faits d’armes qui ornent les pages chevaleresques de Froissard eurent lieu aux barrières des places assiégées.