100%.png

Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXVIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 32-48).

XXVIII

Il faut que notre histoire rétrograde de quelques pages, afin d’instruire le lecteur de certains faits importants qui le mettront à même de comprendre la suite de ce véridique récit. Sa propre intelligence lui a sans doute fait soupçonner que, lorsque Ivanhoé, tombé dans la lice, semblait abandonné de tout le monde, ce furent les importunités de Rébecca qui décidèrent son père à faire transporter ce jeune et vaillant guerrier dans la maison que les juifs habitaient provisoirement dans le faubourg d’Ashby.

Il n’eût pas été difficile, en toute autre occasion, de persuader à Isaac de faire cette bonne action, car son cœur était celui d’un homme doux et humain ; mais il avait aussi les préjugés et les scrupules de sa race persécutée, et c’était là ce qu’il fallait vaincre.

— Bienheureux Abraham ! s’écria-t-il, c’est un brave jeune homme, et mon cœur saigne de voir le sang couler sur son riche hoqueton brodé et sur son corselet d’étoffe précieuse ; mais l’emporter dans notre maison, ma fille, y as-tu bien réfléchi ? C’est un chrétien, et, d’après la loi de Moïse, nous ne devons trafiquer avec l’étranger et les gentils que pour les profits de notre commerce.

— Ne parlez pas ainsi, mon cher père, répliqua Rébecca ; nous ne devons pas, à la vérité, nous mêler avec eux dans les banquets et dans les fêtes ; mais, quand il est blessé et malheureux, le gentil devient le frère du juif.

— Je voudrais savoir ce que le rabbin Jacob Ben-Tudela en dirait, répondit Isaac ; néanmoins, le brave jeune homme ne doit pas perdre tout son sang. Que Seth et Ruben le transportent donc à Ashby.

— Non, qu’on le dépose dans ma litière, dit Rébecca ; je monterai sur l’un des palefrois.

— Ce serait t’exposer aux regards indiscrets de ces chiens d’Ismaël et d’Édom, dit à voix basse Isaac, en lançant un regard de défiance sur la foule de chevaliers et d’écuyers qui les environnait.

Mais Rébecca était déjà occupée à mettre à exécution son projet charitable sans écouter les paroles de son père. Enfin Isaac, saisissant la manche de son manteau, s’écria de nouveau d’une voix troublée :

— Par la barbe d’Aaron ! qu’arrivera-t-il si ce jeune homme meurt ? S’il périt entre nos mains, ne serons-nous pas accusés de sa mort et mis en lambeaux par la multitude ?

— Il ne mourra pas, mon père ! s’écria Rébecca en se dégageant doucement de l’étreinte d’Isaac. Il ne mourra pas, à moins que nous ne l’abandonnions ; et, si nous le faisions, nous serions alors vraiment responsables de son sang envers Dieu et les hommes.

— Non, dit Isaac lâchant sa fille ; il me fait autant de peine de voir couler son sang que si chaque goutte était un besant d’or tombé de ma propre bourse. Je n’ignore pas, d’ailleurs, que les leçons de Myriam, fille du rabbin Manassès, de Byzance, dont l’âme est au ciel, t’ont rendue habile dans l’art de guérir, et que tu connais les vertus des herbes et la force des élixirs. Par conséquent, fais ce que ton esprit te conseille. Tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne de gloire et un cantique de réjouissance pour moi, pour ma maison et pour le peuple de mes pères !

Toutefois les inquiétudes d’Isaac n’étaient pas mal fondées ; la généreuse bienveillance et la reconnaissance de sa fille l’exposèrent, à son retour à Ashby, aux regards profanes de Brian de Bois-Guilbert.

Le templier passa et repassa plusieurs fois à côté d’eux sur la route, fixant son regard hardi et ardent sur la belle juive, et nous avons déjà vu les conséquences de l’admiration causée par ses charmes, quand un accident la jeta au pouvoir de ce voluptueux sans principes.

Rébecca ne perdit pas de temps pour faire transporter le malade dans leur demeure provisoire, et se mit à examiner et à bander les blessures de ses propres mains. Les jeunes lecteurs de romances et de ballades romantiques se rappelleront sans peine que, dans ces siècles obscurs, comme on les appelle, les femmes étaient initiées aux mystères de la chirurgie, et que souvent le vaillant chevalier confiait le soin de ses blessures à celle dont les yeux avaient encore plus profondément blessé son cœur.

Mais les juifs des deux sexes possédaient et pratiquaient la science médicale dans toutes ses branches, et les monarques et les puissants barons du temps s’abandonnaient fréquemment aux soins de quelque personne expérimentée de cette race maudite lorsqu’ils étaient blessés ou malades.

Le secours des médecins juifs était recherché avec empressement, bien qu’il existât parmi les chrétiens un soupçon général que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et surtout dans l’art cabalistique, qui tirait son nom et son origine des études des sages d’Israël. De leur côté, les rabbins ne désavouaient pas non plus cette connaissance des sciences surnaturelles, qui n’ajoutait rien à la haine qu’on portait à leur nation, tandis qu’elle avait pour effet de diminuer le mépris qui se mêlait à cette malveillance.

Un magicien juif était peut-être aussi abhorré qu’un usurier juif, mais il ne pouvait être méprisé au même degré. Il est encore probable, quand on énumère les cures surprenantes qu’ils ont, dit-on, opérées, que les juifs possédaient quelques secrets dans l’art de guérir qui leur étaient particuliers, et que, avec l’esprit exclusif qui provenait de leur condition, ils avaient grand soin de cacher aux chrétiens parmi lesquels ils vivaient.

La belle Rébecca avait été soigneusement élevée dans toutes les connaissances qui convenaient à sa tribu, et son esprit actif et sagace les avait retenues, méditées et étendues au-delà de ce qu’on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du siècle où elle vivait.

Elle tenait ses connaissances dans l’art de guérir d’une vieille juive, Myriam, fille de l’un des plus célèbres docteurs israélites, laquelle aimait Rébecca comme son propre enfant, et qui, à ce qu’on croyait, lui avait communiqué des secrets qu’elle tenait elle-même de son savant père. Il est vrai que le sort de Myriam avait été d’être sacrifiée au fanatisme de l’époque ; mais ses secrets lui avaient survécu dans son habile pupille.

Rébecca, également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, était universellement révérée et admirée de sa tribu, qui la regardait presque comme une de ces femmes élues dont parle l’Écriture. Son père lui-même, par un respect pour ses talents qui se mêlait involontairement à son affectation sans bornes, laissait à la jeune fille plus de liberté que n’en accordaient habituellement aux personnes de son sexe les mœurs de son peuple. Il était, ainsi que nous venons de le voir, fréquemment guidé par l’opinion de sa fille, qu’il suivait même de préférence à la sienne.

Lorsque Ivanhoé fut transporté à l’habitation d’Isaac, il était encore évanoui, à cause de la grande perte de sang qu’il avait subie pendant sa lutte dans la lice.

Rébecca examina ses blessures, et, lui ayant appliqué des remèdes salutaires prescrits par son art, elle dit à son père que, si on pouvait arrêter la fièvre, qu’elle redoutait fort peu vu la perte de sang, et si le baume de Myriam conservait sa vertu, il n’y aurait rien à craindre pour la vie de son hôte, qui serait en état de partir avec eux pour York le jour suivant.

Isaac parut un peu contrarié de cette nouvelle. Sa charité aurait bien désiré s’arrêter à Ashby, où il aurait voulu laisser le chrétien blessé, pour qu’on le soignât dans la maison qu’il habitait, en assurant l’israélite à qui elle appartenait que toutes les dépenses nécessaires lui seraient religieusement remboursées. Mais Rébecca opposa à ce plan plus d’une raison ; nous n’en mentionnerons que deux, qui furent d’un grand poids auprès d’Isaac.

La première, c’est qu’elle ne voulait d’aucune manière confier la fiole de baume précieux aux mains d’une autre personne, fût-ce même à une personne de sa propre tribu, de peur que le précieux secret ne fût découvert ; l’autre, c’est que ce chevalier blessé, Wilfrid d’Ivanhoé, était un favori de Richard Cœur-de-Lion, et que, dans le cas où le monarque reviendrait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean le trésor dont il avait eu besoin pour exécuter ses desseins de rébellion, aurait grand besoin d’un protecteur puissant auprès de Richard.

— Tout cela est bien vrai, Rébecca, dit Isaac cédant à la force des arguments ; ce serait offenser le Ciel que de trahir les secrets de l’honorable Myriam ; car les biens que le Ciel nous donne ne doivent pas être prodigués sans mesure aux autres, que ce soient des pièces d’or ou des shekels d’argent, ou les secrets mystérieux d’un savant médecin. Assurément, il faut les conserver à ceux à qui la Providence a daigné les transmettre. Et quant à celui que les Nazaréens d’Angleterre appellent Richard Cœur-de-Lion, il vaudrait certes mieux pour moi que je tombasse entre les griffes d’un lion furieux d’Idumée, qu’entre les mains de ce Richard, pour peu qu’il ait connaissance de mes trafics avec son frère. C’est pourquoi je prête l’oreille à ton conseil, et ce jeune homme nous accompagnera à York. Notre foyer sera le sien jusqu’à ce que ses blessures soient guéries. Et, si l’homme au cœur de lion revient dans ce pays, ainsi que l’annonce la rumeur publique, alors ce Wilfrid Ivanhoé sera pour moi comme un mur de défense, lorsque le courroux du roi sévira contre son frère. Et, s’il ne revient pas, ce même Wilfrid pourra néanmoins nous rembourser nos frais quand il aura gagné des trésors par la force de sa lance et de son épée, ainsi qu’il l’a fait hier et aujourd’hui ; car le jeune homme est bon, il est exact dans ses échéances, et il restitue ce qu’il emprunte. Il secourt aussi l’israélite, même l’enfant de la maison de mon père, lorsque celui-ci est entouré de bandits audacieux et des fils de Bélial.

Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu’Ivanhoé reprit ses sens. Il se réveilla d’un sommeil agité et entrecoupé par les impressions confuses qui accompagnent toujours un long évanouissement.

Il ne put, pendant quelque temps, se rappeler exactement les circonstances qui avaient précédé sa chute dans la lice, ou s’expliquer la chaîne des événements dans lesquels il s’était trouvé engagé la veille. Aux souffrances que lui causaient ses blessures se mêlait le souvenir de coups donnés et reçus, de coursiers lancés les uns contre les autres, tantôt renversés, tantôt renversant, de cris, de cliquetis d’armes, et de tout le tumulte assourdissant d’une bataille confuse. Il fit avec succès un effort pour ouvrir le rideau de son lit, effort que sa blessure rendait douloureux.

À sa grande surprise, il se trouva dans une salle magnifiquement meublée, mais où, au lieu de chaises, il y avait des coussins ; grâce à mille autres détails, les habitudes de la vie orientale dominaient tellement dans cette chambre, qu’il commença à se demander s’il n’avait pas été, pendant son sommeil, transporté une seconde fois sur la terre de Palestine. Ce doute devint presque une certitude, lorsque, la tapisserie ayant été soulevée, une forme féminine, richement vêtue d’un costume qui participait plus du goût oriental que de celui de l’Europe, se glissa par la porte, suivie d’un domestique nègre.

Au moment où le chevalier blessé allait s’adresser à cette belle apparition, elle lui imposa silence en mettant son doigt sur ses lèvres vermeilles. Tandis que le serviteur, s’approchant de lui, se mettait à découvrir le côté d’Ivanhoé, la belle juive s’assura que le bandage était à sa place et que la blessure allait bien.

Elle remplit cet office avec une simplicité gracieuse et une dignité modeste qui, même aux temps les plus civilisés, auraient pu enlever à cette tâche tout ce qu’elle avait de répugnant pour la délicatesse d’une femme. L’idée d’une personne si jeune et si belle, occupée à soigner un malade ou à panser la blessure d’une personne d’un sexe différent, disparut, pour faire place à celle d’un être bienfaisant dispensant les secours pour soulager la douleur et détourner le coup de la mort.

Rébecca donna quelques courtes instructions en langue hébraïque au vieux serviteur, et celui-ci, qui l’avait fréquemment assistée en pareille circonstance, lui obéit sans répliquer.

Les accents d’une langue inconnue, quelque discordants qu’ils pussent paraître, produisaient dans la bouche de la belle Rébecca l’effet romanesque et délicieux que l’imagination attribue aux charmes prononcés par quelque fée bienfaisante.

Ils étaient, à la vérité, inintelligibles à l’oreille ; mais ils touchaient et subjuguaient le cœur par la douceur de la prononciation et les regards bienveillants qui les accompagnaient.

Sans essayer de faire aucune question, Ivanhoé les laissa silencieusement prendre les mesures qu’ils jugeaient convenables pour assurer son rétablissement ; et ce ne fut que lorsqu’ils eurent terminé, et que la douce vision fut sur le point de disparaître, qu’il céda enfin à sa curiosité.

— Douce jeune fille, dit-il en arabe, car ses voyages en Orient lui avaient rendu cette langue familière, et il pensait que cette charmante femme, ornée du turban et du cafetan, serait plus à même de comprendre cet idiome que tout autre ; je vous en prie, douce damoiselle, que votre courtoisie…

Mais il fut interrompu par son aimable médecin, et un sourire à peine réprimé dessina deux fossettes sur un visage dont l’expression habituelle était celle de la mélancolie et de la contemplation.

— Je suis Anglaise, messire chevalier, et je parle la langue anglaise, bien que mon costume et ma race appartiennent à un autre climat.

— Noble damoiselle… reprit de nouveau le chevalier Ivanhoé. Et, une seconde fois, Rébecca se hâta de l’interrompre.

— Ne me donnez pas, sire chevalier, dit-elle, l’épithète de noble. Il est bon que vous sachiez tout de suite que votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d’York pour lequel vous vous êtes tout récemment montré un bon et indulgent seigneur. Il est de son devoir, et de ceux de sa maison, de vous rendre les soins assidus que réclame impérieusement votre état actuel.

Je ne sais si la belle Rowena eût été très satisfaite de l’espèce d’émotion avec laquelle son chevalier dévoué avait jusqu’alors contemplé les beaux traits, la taille svelte et les yeux brillants de l’aimable Rébecca, yeux dont l’éclat était ombragé, et pour ainsi dire adouci par une bordure de cils longs et soyeux, et qu’un ménestrel eût comparés à l’étoile du soir lançant ses rayons à travers un bocage de jasmins.

Mais Ivanhoé était trop bon chrétien pour conserver des sentiments de cette nature envers une juive. Rébecca avait prévu ce revirement, et c’est dans cette intention qu’elle s’était hâtée de lui faire connaître le nom et la caste de son père. Cependant, car la belle et sage fille d’Isaac n’était pas exempte de toute faiblesse féminine, elle ne put s’empêcher de soupirer intérieurement quand le regard d’admiration respectueuse, mêlée d’une teinte de tendresse, avec lequel jusqu’ici Ivanhoé avait contemplé sa bienfaitrice inconnue, eut fait brusquement place à des manières froides, calmes et recueillies, et qui ne trahissaient que cette reconnaissance que mérite un service rendu par une personne d’une classe inférieure. Ce n’est pas que le premier regard d’Ivanhoé eût exprimé plus que cet hommage général que la jeunesse rend toujours à la beauté ; cependant, il était mortifiant pour cette jeune fille, qui n’ignorait certainement point ses titres à cet hommage, de voir qu’un seul mot avait suffi pour faire redescendre, comme par un charme, la pauvre Rébecca dans une classe dégradée, où ce respect ne pouvait honorablement lui être rendu.

Mais, dans la douceur et la candeur de son caractère, Rébecca ne fit pas un crime à Ivanhoé de partager les préjugés de son siècle et de sa religion.

Au contraire, la belle juive, bien qu’elle sût que son malade la regardait maintenant comme une personne réprouvée, avec laquelle il était défendu d’avoir aucune relation, sauf les plus indispensables, ne cessa pas d’accorder à son malade les mêmes attentions patientes et dévouées.

Elle l’informa de la nécessité où ils se trouvaient de se rendre à York, et de la résolution de son père de l’y transporter et de le soigner dans sa propre maison, jusqu’à ce que sa santé fût rétablie.

Ivanhoé montra pour ce projet une grande répugnance, qu’il fondait sur son désir de ne point occasionner d’autre embarras à ses bienfaiteurs.

— N’y a-t-il pas, dit-il, à Ashby ou dans les environs, quelque franklin saxon, ou bien quelque fermier opulent qui se chargerait de recevoir chez lui un compatriote blessé, et de le garder jusqu’au moment où il pourrait reprendre ses armes ? N’y a-t-il pas de couvent de fondation saxonne où l’on pourrait me recevoir ? Ou bien ne pourrait-on me transporter jusqu’à Burton, où je suis sûr de trouver l’hospitalité chez Waltheof, abbé de Saint-Withold, dont je suis le parent ?

— Le plus misérable abri, s’écria Rébecca avec un sourire mélancolique, serait indubitablement plus convenable pour vous que la demeure d’un juif méprisé. Cependant, messire chevalier, à moins que vous ne vouliez congédier votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre peuple, vous le savez, sait guérir les blessures, bien que ne les infligeant pas ; et, dans notre famille surtout, il y a des secrets qui nous ont été transmis depuis les jours de Salomon, et dont vous ressentez déjà les heureux effets. Aucun Nazaréen, je vous en demande pardon, sire chevalier, aucun médecin chrétien, entre les quatre mers de la Bretagne, ne pourrait vous mettre à même de revêtir votre corselet d’ici à un mois.

— Et combien de temps te faut-il, à toi, pour me mettre en état de le porter ? demanda Ivanhoé d’un ton d’impatience.

— Huit jours, si vous daignez être patient et vous conformer à mes instructions, répliqua Rébecca.

— Par Notre-Dame ! s’écria Wilfrid (et qu’elle me pardonne de la nommer en ce lieu), ce n’est pas le moment pour moi, ni pour aucun vrai chevalier, d’être alité ! Et, si tu accomplis ta promesse, jeune fille, je te donnerai mon casque plein de couronnes, de quelque manière que je les obtienne.

— J’accomplirai ma promesse, répondit Rébecca, et, le huitième jour, tu endosseras ton armure, si tu veux seulement m’accorder une grâce, au lieu de l’argent que tu me promets.

— Si c’est en mon pouvoir, et si c’est une chose qu’un chevalier, un vrai chrétien, puisse accorder à une personne de ta religion, répondit Ivanhoé, je t’accorderai cette grâce avec plaisir et reconnaissance.

— Eh bien ! poursuivit Rébecca, c’est de croire dorénavant qu’un juif peut rendre de bons services à un chrétien, sans exiger d’autre récompense que la bénédiction du Père céleste, qui a fait le juif et le gentil.

— Ce serait un péché d’en douter, reprit Ivanhoé, et je m’en repose entièrement sur ton adresse, sans autre scrupule et sans autre interrogation, fermement convaincu que, grâce à ta science, je serai en état de porter mes armes dans huit jours. Et maintenant, mon aimable médecin, dis-moi les nouvelles du dehors. Qu’y a-t-il de nouveau chez le noble Saxon Cédric et dans sa maison ? Que sait-on de la belle lady… (Il s’interrompit, comme s’il ne pouvait pas prononcer le nom de Rowena dans la maison d’un juif.) Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.

— Et qui fut choisie par vous, sire chevalier, pour exercer cette dignité, choix qui fut admiré autant que votre valeur, reprit Rébecca.

Le sang qu’Ivanhoé avait perdu empêcha une légère rougeur de colorer ses joues, car il sentait qu’il avait imprudemment trahi le profond intérêt qu’il portait à Rowena par ses maladroits efforts pour le cacher.

— Ce n’est pas tant d’elle que je voulais parler, dit-il, que du prince Jean, et je désirerais avoir des nouvelles de mon fidèle écuyer. Pourquoi n’est-il pas ici à me veiller ?

— Permettez-moi d’user de mon autorité de médecin, répondit Rébecca, pour vous enjoindre de garder le silence et d’éviter les réflexions émouvantes, pendant que je vous informerai de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a suspendu le tournoi, et il est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les chevaliers et les prélats de son parti, après avoir réuni toutes les sommes qu’ils ont pu arracher, par de bons ou de mauvais moyens, à ceux que l’on citait comme les gens riches du pays. On dit qu’il se propose de mettre sur sa tête la couronne de son frère.

— Ce ne sera pas, du moins, sans qu’on rompe une lance pour sa défense, dit Ivanhoé en se soulevant sur sa couche, quand il n’y aurait plus qu’un seul sujet fidèle en Angleterre ! Je me battrai pour les droits de Richard avec le meilleur d’entre eux, et, s’il le faut, deux contre un.

— Mais, afin que vous, vous puissiez le faire, dit Rébecca en lui touchant l’épaule de sa main, il faut maintenant observer mes recommandations et rester tranquille.

— C’est vrai, jeune fille, reprit Ivanhoé, et je resterai aussi tranquille que le permettront ces temps agités. Et que savez-vous de Cédric et de sa famille ?

— Son intendant, répondit la juive, est venu il y a peu de temps, tout essoufflé, demander à mon père certaine somme pour prix de la laine provenant de la tonte des troupeaux de Cédric, et j’ai appris de lui que Cédric et Athelsthane de Coningsburg avaient quitté le palais du prince Jean profondément irrités, et qu’ils étaient sur le point de retourner chez eux.

— Est-ce qu’une dame les accompagnait au banquet ? demanda Wilfrid.

Lady Rowena, dit Rébecca répondant à la question avec plus de précision qu’elle n’avait été faite, lady Rowena ne s’est pas rendue au banquet du prince ; et, d’après ce que l’intendant nous a dit, elle s’est remise en route pour Rotherwood avec son tuteur Cédric ; quant à votre fidèle écuyer Gurth…

— Ah ! s’écria le chevalier, tu connais son nom ? Mais oui, ajouta-t-il sur-le-champ, tu le connais, et ce n’est pas étonnant, car c’est de ta main, et, j’en suis convaincu maintenant, de ta généreuse bonté qu’il a reçu cent sequins, pas plus tard qu’hier.

— Ne parlons pas de cela, dit Rébecca en rougissant beaucoup ; je vois combien il est facile à la langue de trahir ce que le cœur veut cacher.

— Mais cet or, s’écria Ivanhoé gravement, mon honneur est intéressé à le rendre à votre père !

— Il en sera ce que vous voudrez, dit Rébecca, quand huit jours se seront écoulés ; mais ne parlez pas de cela maintenant, ni de rien qui puisse retarder votre guérison.

— Soit, aimable fille, reprit Ivanhoé : il y aurait de l’ingratitude à transgresser tes ordres. Mais un seul mot sur le sort du pauvre Gurth, et je cesserai de te questionner.

— Il m’est pénible de vous dire, sire chevalier, répondit la juive, qu’il a été arrêté par ordre de Cédric.

Et voyant le chagrin que cette révélation causait à Wilfrid, elle ajouta aussitôt :

— Mais l’intendant Oswald m’a dit que, si une nouvelle offense ne venait pas raviver le ressentiment de son maître contre lui, il était certain que Cédric pardonnerait à Gurth, serf fidèle, qui jouissait d’une grande faveur, et qui n’avait commis cette erreur que par l’amour qu’il portait au fils de Cédric. Il a dit en outre que, lui et ses camarades, et notamment Wamba, le bouffon, étaient résolus à laisser Gurth s’évader en route, dans le cas où la colère de Cédric contre lui ne se calmerait pas.

— Plaise à Dieu qu’ils persistent dans leur dessein ! s’écria Ivanhoé ; mais il semble que je sois destiné à porter malheur à tous ceux qui m’ont témoigné de l’affection. Je suis honoré et distingué par mon roi, et tu vois que celui de ses frères qui lui doit le plus lève la main pour saisir sa couronne ; mon attachement a porté malheur à la plus accomplie des femmes, et maintenant mon père, dans un accès de colère, va tuer ce pauvre serf pour le punir de son affection et de son dévouement à ma personne. Tu vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues des soins. Sois prudente, et laisse-moi partir avant que le malheur, qui s’attache à mes pas comme une meute acharnée, s’acharne également après toi.

— Non, dit Rébecca, votre faiblesse et votre souffrance, sire chevalier, vous font méconnaître les intentions du Ciel. Vous avez été rendu à votre pays au moment où il a le plus besoin du soutien d’un bras fort et d’un cœur honnête, et vous avez humilié l’orgueil de vos ennemis et de ceux de votre roi quand leur arrogance était à son comble. Et, pour guérir vos blessures, ne voyez-vous pas que le Ciel vous a envoyé une main secourable et habile dans l’art des pansements, quoiqu’il l’ait choisie parmi une race méprisée de tout le monde ? Or donc, ayez bon courage, et soyez convaincu que vous êtes conservé pour faire quelque miracle que votre bras accomplira devant tout ce peuple. Adieu ! Et, quand vous aurez pris la médecine que vous remettra Ruben, reposez en paix, afin d’être en état de supporter le voyage de demain.

Ivanhoé se laissa convaincre par les raisonnements de Rébecca, et obéit à ses recommandations. La boisson que Ruben lui présenta possédait des propriétés sédatives et narcotiques : elle procura au malade un sommeil profond et calme.

Le lendemain matin, son charmant docteur le trouva complètement débarrassé de toute espèce de fièvre, et en état de braver les fatigues d’un voyage.

On le plaça dans la même litière qui l’avait ramené du tournoi, et toutes les précautions furent prises pour qu’il voyageât commodément. Il n’y eut qu’un seul point sur lequel les supplications mêmes de Rébecca ne purent obtenir les soins qu’exigeait la position du voyageur blessé. Isaac, comme le riche voyageur de la dixième satire de Juvénal, avait toujours devant les yeux la crainte d’être dépouillé, parce qu’il savait qu’il serait également considéré comme bon gibier, soit par le seigneur normand allant en maraude, soit par l’outlaw saxon. Il voyagea donc à grandes journées, ne fit que de courtes haltes et des repas encore plus courts ; de sorte qu’il dépassa Cédric et Athelsthane, qui l’avaient devancé de quelques heures, mais qui avaient été retardés par le repas prolongé qu’ils avaient fait au couvent de Saint-Withold.

Cependant, telle était la vertu du baume de Myriam, ou bien telle était la force de constitution d’Ivanhoé, qu’il n’éprouva de cette course précipitée aucun des inconvénients que son aimable médecin avait redoutés.

À un autre point de vue, toutefois, la précipitation du juif dans ce voyage fut plus excessive que sage. La rapidité avec laquelle il voulait voyager amena plusieurs querelles entre lui et l’escorte qu’il avait louée pour l’accompagner comme sauvegarde. Ces hommes étaient des Saxons, et ils n’étaient nullement exempts de cet amour traditionnel pour le bien-être et la bonne chère qui distingue leur nation. À l’opposé de la situation de Shylock, ils avaient accepté cet emploi dans l’espoir d’exploiter le juif opulent et ils furent très vexés en se trouvant trompés dans leur calcul par la rapidité que le juif voulut mettre dans son voyage. Ils se plaignirent aussi du risque que couraient leurs chevaux par suite de cette marche forcée.

Enfin il s’éleva entre Isaac et son escorte une dispute fort vive sur la quantité de vin et d’ale qu’on devait allouer à chaque repas. Aussi, lorsque l’alarme fut donnée, et que le danger qu’Isaac craignait tant, fut sur le point de fondre sur lui, il se vit abandonné par les mercenaires mécontents, sur la protection desquels il avait compté, sans employer toutefois les moyens nécessaires pour s’assurer leur attachement.

C’est dans cet état déplorable que le juif, sa fille et le malade blessé furent trouvés par Cédric, et, ainsi que nous l’avons déjà raconté, qu’ils tombèrent bientôt après entre les mains de de Bracy et de ses confédérés.

On ne fit d’abord que peu d’attention à la litière, et elle aurait pu être laissée sur le chemin, sans la curiosité de de Bracy, qui l’examina, pensant qu’elle pouvait contenir l’objet de son expédition, car lady Rowena avait gardé son voile.

Mais l’étonnement de de Bracy fut au comble, quand il s’aperçut que la litière renfermait un homme blessé qui, s’imaginant être tombé au pouvoir des outlaws saxons, près desquels son nom serait une sauvegarde pour lui et ses amis, avoua franchement qu’il était Wilfrid d’Ivanhoé.

Les idées d’honneur chevaleresque, qui n’abandonnaient jamais entièrement de Bracy au milieu de ses dérèglements et de sa légèreté, l’empêchèrent de faire aucun mal au chevalier dans sa déplorable position, et lui interdirent également de divulguer ce secret à Front-de-Bœuf, qui n’aurait eu aucun scrupule de mettre à mort en toute occasion son rival, prétendant au fief d’Ivanhoé.

D’un autre côté, mettre en liberté un prétendant préféré au cœur de lady Rowena, ce que les événements du tournoi et l’exil de Wilfrid de la maison paternelle avaient rendu notoire, c’était là un effort de générosité au-dessus des forces de de Bracy. Il ne sut trouver qu’un moyen terme entre le bien et le mal, et il ordonna à deux de ses écuyers de rester auprès de la litière et de ne permettre à personne de s’en approcher. Si on les questionnait, leur maître leur avait ordonné de dire que la litière appartenait à lady Rowena, et qu’elle était momentanément occupée par un de leurs camarades blessé dans l’escarmouche.

En arrivant à Torquilston, tandis que le chevalier du Temple et le maître du château étaient absorbés chacun dans ses propres projets, l’un convoitant les trésors du juif et l’autre sa fille, les écuyers de de Bracy portèrent Ivanhoé, qui passait toujours pour un camarade blessé, dans un appartement écarté.

Cette explication fut celle qu’ils donnèrent à Front-de-Bœuf, lorsqu’il leur demanda pourquoi ils ne s’étaient pas rendus sur les créneaux au premier bruit d’alarme.

— Un camarade blessé ! s’écria-t-il étonné et irrité ; il n’est pas étonnant que des manants et des yeomen deviennent assez présomptueux pour assiéger nos châteaux, et que les paysans et les porchers envoient des cartels aux seigneurs, puisque des hommes d’armes sont devenus des gardes-malades, et que les francs compagnons se tiennent près du chevet de ceux qui meurent, au moment où le château va être envahi. Aux créneaux, fainéants et vilains ! s’écria-t-il en élevant sa voix de stentor, de manière à faire retentir les voûtes, aux créneaux ! ou je vous briserai les os avec ce gourdin.

Les hommes répondirent en rechignant qu’ils ne demandaient pas mieux que d’aller aux créneaux, pourvu que Front-de-Bœuf voulût les excuser auprès de leur maître, qui leur avait commandé de soigner le moribond.

— Le moribond, misérables ! ajouta le baron ; je vous promets que nous serons tous moribonds, si nous ne nous défendons pas courageusement jusqu’à la fin. Mais je vais relever la garde de votre scélérat de camarade ! Ici, Urfried ! sorcière ! démon saxon ! ne m’entends-tu pas ? Va soigner cet homme alité, puisqu’il lui faut une nourrice, tandis que ces coquins se serviront de leurs armes. Voici des arbalètes, camarades, avec leur vindas et leurs viretons. Montez à la barbacane, et ayez soin que chaque vireton s’enfonce dans la cervelle d’un Saxon.

Les deux écuyers, comme la plupart des hommes de leur espèce, aimaient les hasards de la guerre et détestaient l’inaction ; ils se rendirent joyeusement à ce poste périlleux, ainsi qu’ils en avaient reçu l’ordre, de sorte que la garde d’Ivanhoé fut confiée à Urfried ou Ulrica.

Mais celle-ci, dont la tête bouillonnait au souvenir des injures qu’elle avait subies, et dont le cœur ne rêvait que vengeance, se laissa facilement persuader qu’elle ferait bien de céder à Rébecca le soin de son malade.