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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXVI

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 1-10).


XXVI


Lorsque le bouffon, couvert du capuchon et du froc de l’ermite, ceint d’une corde noueuse, se présenta devant le portail du château de Front-de-Bœuf, la sentinelle lui demanda son nom et le motif de sa visite.

Pax vobiscum ! répondit le bouffon. Je suis un pauvre frère de l’ordre de saint François, qui viens remplir les devoirs de mon pieux ministère auprès de certains malheureux prisonniers détenus dans ce château.

— Tu es un frère bien hardi, dit le garde, de te présenter dans un lieu où, hormis notre propre confesseur, qui est mort depuis quelques mois, un coq de ton plumage n’a jamais chanté depuis vingt ans.

— Cependant, je t’en prie, annonce ma visite au seigneur du château, répondit le faux moine ; crois-moi, il donnera ordre qu’on me reçoive. Le coq chantera de manière que tout le château l’entende.

— Fort bien, dit le garde ; mais s’il m’arrive malheur pour avoir quitté mon poste sur ta prière, nous verrons si le froc gris d’un moine saura résister à une flèche empennée avec la plume d’une oie grise.

Il quitta la tour après avoir proféré cette menace, et alla annoncer à son maître l’étrange nouvelle, qu’un révérend moine demandait son admission immédiate dans l’intérieur du château.

Ce ne fut pas sans un vif étonnement qu’il reçut l’ordre d’y laisser pénétrer le saint homme. Et, après avoir, au préalable, fait garder l’entrée de la porte pour éviter toute surprise, il suivit sans hésiter les ordres qu’il venait de recevoir.

L’amour-propre insensé qui avait excité Wamba à entreprendre cette dangereuse mission lui suffit à peine pour le soutenir lorsqu’il se trouva en présence d’un homme aussi terrible et aussi redouté que l’était Réginald Front-de-Bœuf, et il bredouilla son Pax vobiscum, auquel il se fiait en quelque sorte pour soutenir son caractère, avec plus d’inquiétude et d’hésitation qu’il n’en avait montré jusque-là. Mais Front-de-Bœuf était accoutumé à voir trembler devant lui des hommes de tous les rangs, de sorte que la timidité du prétendu moine ne lui suggéra aucun motif de soupçon.

— Qui es-tu et d’où viens-tu, vénérable prêtre ? demanda-t-il.

Pax vobiscum ! répéta le bouffon. Je suis un pauvre serviteur de saint François, et, en traversant ces solitudes, je suis tombé entre les mains des voleurs (comme dit l’Écriture : Quidam viator incidit in latrones), lesquels voleurs m’ont envoyé dans ce château pour y exercer mes fonctions spirituelles auprès de deux personnes condamnées par votre honorable justice.

— Fort bien, répondit Front-de-Bœuf ; et peux-tu me dire, saint père, le nombre de ces bandits ?

— Vaillant chevalier, répliqua le bouffon, nomen illis legio, leur nom est légion.

— Dis-moi en simples paroles quel est leur nombre, ou bien, prêtre, ton habit et ta corde ne te protégeront pas contre ma colère.

— Hélas ! reprit le moine supposé, cor meum eructavit, c’est-à-dire que j’ai failli mourir de terreur. Mais je crois qu’ils sont, tant yeomen que peuple, au moins cinq cents hommes.

— Comment ! dit le templier, qui en ce moment entrait dans la salle, les guêpes se réunissent-elles ici en essaim si nombreux ? Il est temps d’étouffer cette engeance malfaisante.

Puis, prenant Front-de-Bœuf à part, il lui demanda :

— Connais-tu ce prêtre ?

— Je ne le connais pas, répondit Front-de-Bœuf ; il arrive d’un couvent éloigné.

— Alors ne lui confie pas ton dessein de vive voix, répondit le templier. Fais-lui porter un ordre écrit à la troupe des francs compagnons de de Bracy, afin qu’ils viennent à l’instant au secours de leur maître. Puis, en attendant, et pour que le tonsuré ne soupçonne rien, laisse-le aller remplir sa tâche et préparer ces porcs saxons à se rendre à l’abattoir.

— Soit, dit Front-de-Bœuf, je le ferai. Là-dessus, il ordonna à un domestique de conduire Wamba à l’appartement où Cédric et Athelsthane étaient enfermés. L’impatience de Cédric avait plutôt augmenté que diminué par cette contrainte. Il parcourait la salle de long en large, avec l’attitude d’un homme qui s’avance pour charger l’ennemi ou pour monter à l’assaut d’un lieu investi, parlant tantôt à lui-même, tantôt à Athelsthane, qui attendait bravement et stoïquement la fin de l’aventure, digérant avec beaucoup de tranquillité le copieux repas qu’il avait fait à midi, et s’inquiétant peu de la durée de sa captivité, qu’il jugeait devoir, ainsi que tous les maux de ce bas monde, se terminer selon le décret du Ciel.

Pax vobiscum ! s’écria le bouffon en entrant dans l’appartement ; que la bénédiction de saint Dunstan, de saint Denis, de saint Duthoc, et de tous les autres saints, descende sur vous et autour de vous.

— Entre librement, dit Cédric au prétendu moine, et dis-moi dans quelle intention tu es venu ici.

— Pour vous dire de vous préparer à la mort, répondit le bouffon.

— À la mort ? C’est impossible, répondit Cédric en tressaillant ; tout audacieux et méchants que soient nos ennemis, ils n’oseraient commettre une aussi grande cruauté.

— Hélas ! reprit le bouffon, vouloir les retenir par un sentiment d’humanité, ce serait vouloir arrêter avec un brin de soie un cheval emporté. Rappelez-vous donc, noble Cédric, et vous aussi, vaillant Athelsthane, quels sont les crimes que vous avez commis ; car, ce jour même, vous serez sommés de répondre devant un plus auguste tribunal.

— Entends-tu cela, Athelsthane ? s’écria Cédric. Il faut armer nos cœurs contre cette dernière disgrâce, parce qu’il vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves !

— Je suis prêt, répondit Athelsthane, à supporter tout ce que leur malice peut inventer de plus odieux, et je marcherai à la mort avec autant de calme et de sang-froid que si je me rendais à un festin.

— Prépare-nous donc à remplir nos saints devoirs, mon père, dit Cédric.

— Attendez encore un moment, mon oncle, dit le bouffon de sa voix naturelle ; il faut regarder à deux fois avant de faire le saut périlleux.

— Par ma foi ! s’écria Cédric, je connais cette voix.

— C’est celle de votre fidèle esclave et bouffon, répondit Wamba en rejetant en arrière son capuchon. Si vous aviez suivi le conseil d’un fou, vous ne seriez pas ici. Suivez l’avis d’un fou maintenant, et vous n’y resterez pas longtemps.

— Que veux-tu dire, drôle ? s’écria le Saxon.

— Ceci seulement, reprit Wamba : prenez ce froc et cette corde, seuls ordres religieux que j’aie jamais portés, sortez tranquillement du château, et laissez-moi votre manteau et votre ceinture ; je ferai le grand saut à votre place.

— Te laisser à ma place ? s’écria Cédric stupéfait de la proposition. Mais ils te pendraient, mon pauvre fou !

— Ils feront ce que Dieu leur permettra de faire, dit Wamba. J’espère que, sans déroger à votre dignité, le fils de Witless peut être pendu au bout d’une chaîne avec autant de gravité que son ancêtre l’alderman portait sa chaîne suspendue à son cou.

— Eh bien ! Wamba, reprit Cédric, j’accepte ton dévouement, mais à une condition, c’est que tu feras cet échange de vêtements avec lord Athelsthane et non avec moi.

— Non, de par saint Dunstan ! répondit Wamba, cela serait peu raisonnable. C’est à bon droit que le fils de Witless se sacrifie pour sauver le fils d’Hereward; mais il y aurait peu de sagesse à ce qu’il mourût pour le bien d’un homme dont les pères étaient inconnus des siens.

— Vilain ! s’écria Cédric, les pères d’Athelsthane étaient rois d’Angleterre.

— Cela est possible, répliqua Wamba ; mais mon cou est trop solidement attaché à mes épaules pour qu’il se laisse tordre à leur profit. C’est pourquoi, mon bon maître, prenez pour vous-même mon offre de service, ou laissez-moi quitter ce donjon aussi librement que j’y suis entré.

— Laisse périr le vieil arbre, continua Cédric, et que le jeune et majestueux espoir de la forêt soit sauvé ! Sauve le noble Athelsthane, mon fidèle Wamba. C’est le devoir de tous ceux qui ont du sang saxon dans les veines. Toi et moi, nous subirons ensemble la dernière vengeance de nos agresseurs malveillants, tandis que lui, libre et hors de danger, il relèvera le courage de nos compatriotes et les aidera à venger notre mort.

— Il n’en sera pas ainsi, père Cédric, s’écria Athelsthane en serrant les mains du vieillard ; car, lorsque quelque circonstance faisait sortir Athelsthane de son apathie habituelle, ses actions et ses sentiments n’étaient pas indignes de sa grande race. Il n’en sera pas ainsi, continua-t-il ; j’aimerais mieux rester dans cette salle toute une semaine sans autre nourriture que la mince ration de pain du pauvre prisonnier, que de profiter, pour échapper à mon sort, de la bonté instinctive d’un esclave dévoué à son maître.

— On vous appelle des hommes sages, messires, dit le bouffon, et, moi, on m’appelle un fou. Mais, oncle Cédric et cousin Athelsthane, le fou décidera de cette discussion pour vous épargner la peine de ces courtoisies exagérées. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut porter personne, si ce n’est John Duck. Je suis venu pour sauver mon maître, et, s’il n’y veut pas consentir, soit, je m’en irai comme je suis venu. On ne peut se passer de main en main un bon service comme une balle ou comme un volant. Je ne veux être pendu pour homme qui vive, si ce n’est pour celui qui est né mon maître.

— Acceptez donc, noble Cédric, reprit Athelsthane ; ne négligez pas cette occasion. Votre présence au-dehors pourra encourager nos amis à tenter notre délivrance. Si vous restez ici, nous serons tous perdus.

— Y a-t-il espoir d’obtenir quelque secours du dehors ? demanda Cédric en regardant le bouffon.

— De l’espoir, je le crois bien ! s’écria Wamba. Laissez-moi vous dire que, si vous consentez à endosser ce froc, vous vous couvrez d’un habit de général. Cinq cents hommes sont là aux alentours ; ce matin, j’étais moi-même un de leurs principaux chefs. Mon bonnet de fou me servait de casque, et ma marotte de bâton. Eh bien ! nous allons voir quel avantage ils auront en troquant un fou contre un sage. Mais, à vrai dire, je crois vraiment qu’ils perdront en valeur ce qu’ils pourront gagner en prudence.

En parlant ainsi, il changeait de vêtement avec Cédric.

— Adieu donc, mon maître ! soyez bon pour le pauvre Gurth et pour son chien Fangs, et faites suspendre ma crête de coq dans la salle de Rotherwood, en souvenir de ce que, en fou fidèle, j’aurai donné ma vie pour sauver celle de mon maître.

Cette dernière parole fut dite avec une expression à la fois si attendrissante et si comique, que des larmes brillèrent dans les yeux de Cédric.

— Ta mémoire sera conservée, dit-il, tant que la fidélité et l’affection seront en honneur sur la terre. Mais j’espère que je trouverai le moyen de sauver ma chère Rowena, le noble Athelsthane, et toi aussi, mon pauvre Wamba ; car ne crois pas que ton maître puisse jamais t’oublier.

Le changement d’habit fut bientôt opéré ; mais une crainte subite frappa l’esprit de Cédric.

— Je ne connais d’autre langue que la mienne, dit-il, sauf quelques mots de leur normand maudit. Comment pourrais-je me faire passer pour un révérend frère ?

— Le charme se compose de deux mots, répondit Wamba. Pax vobiscum vous servira de réponse à toutes les questions. Que vous alliez ou que vous veniez, que vous mangiez ou que vous buviez, que vous bénissiez ou que vous maudissiez, Pax vobiscum vous aidera à franchir tous les obstacles. Cette phrase est aussi utile à un moine que l’est un balai à une sorcière, ou une baguette à un enchanteur. Prononcé seulement d’une voix grave et solennelle, le Pax vobiscum est irrésistible. La sentinelle et le garde, le chevalier et l’écuyer, les fantassins et les cavaliers subissent tous son charme. Je pense que, s’ils me conduisent demain à la potence, ce qui n’est que trop probable, je pourrai éprouver son influence sur l’exécuteur des hautes œuvres.

— S’il en est ainsi, reprit son maître, mes instructions religieuses seront bientôt apprises. Pax vobiscum ! j’espère ne pas oublier le mot d’ordre. Adieu, noble Athelsthane ! Adieu aussi, pauvre enfant dont le cœur vaut mieux que la tête. Je vous sauverai ou je reviendrai mourir avec vous. Le sang de nos rois saxons ne sera pas répandu tant qu’une goutte du mien coulera dans mes veines, et il ne tombera pas un cheveu de la tête du pauvre fou qui a risqué sa vie pour sauver celle de son maître, tant que Cédric pourra y mettre obstacle, même au péril de ses jours ; adieu !

— Adieu, noble Cédric ! dit Athelsthane, et souvenez-vous que, pour jouer au naturel le rôle d’un moine, il faut accepter les rafraîchissements qu’on pourra vous offrir.

— Adieu, mon oncle, ajouta Wamba, et rappelez-vous le Pax vobiscum.

Ainsi encouragé, Cédric quitta ses deux compagnons, et il ne tarda pas à trouver l’occasion de mettre à l’épreuve la vertu du charme que son bouffon lui avait recommandé comme étant tout-puissant.

Dans un corridor bas, voûté et sombre, où il cherchait à tâtons le chemin qui conduisait à la salle du château, il fut rencontré par une femme.

Pax vobiscum ! dit le faux moine en se rangeant de côté pour la laisser passer.

Et vobiscum quœso, domine reverendissime, pro misericordia vestra, répondit une voix douce.

— Je suis un peu sourd, répondit Cédric en bon saxon.

Et, se rappelant aussitôt qu’il venait d’employer un idiome suspect, il marmotta en lui-même :

— La peste soit du fou et de son Pax vobiscum ! J’ai perdu mon javelot du premier jeu.

Ce n’était pas toutefois chose si surprenante pour un prêtre de ces temps-là de rester sourd de son oreille latine, et la personne qui s’était adressée à Cédric ne l’ignorait pas.

— Je vous prie en grâce, révérend père, répliqua-t-elle en saxon, de vouloir bien donner quelques consolations spirituelles à un prisonnier blessé qui se trouve dans ce château. Accordez-lui la pitié que vous inspire votre saint ministère, et jamais bonne action n’aura été plus profitable à votre couvent.

— Ma fille, répondit Cédric très embarrassé, le peu de temps qui me reste à passer dans ce château ne me permet pas d’y exercer les devoirs de mon office. Il faut que je sorte immédiatement ; la vie ou la mort d’un chrétien dépend de ma promptitude.

— Permettez-moi cependant, mon père répliqua la suppliante, de vous conjurer de ne pas laisser sans conseil et sans secours un malheureux qu’on opprime et dont la vie est en danger.

— Que le démon m’emporte et me laisse en Ifrin avec les âmes d’Odin et de Thor ! répondit Cédric impatienté.

Il allait probablement oublier tout à fait le caractère religieux dont il était revêtu, lorsque la conversation fut interrompue par la voix rauque d’Urfried, la vieille sorcière de la tourelle.

— Comment ! ingrate, cria-t-elle à la solliciteuse, c’est donc ainsi que tu reconnais la bonté que j’ai eue en te faisant sortir de la prison ! Tu obliges un révérend frère à se servir de paroles empreintes de colère pour se soustraire aux importunités d’une juive !

— Une juive ! s’écria Cédric profitant de cet incident pour s’éloigner. Laisse-moi passer, femme !… Ne m’arrête pas, si tu tiens à la vie… Je ne veux pas être souillé par un contact indigne, au moment même où je viens d’officier.

— Viens par ici, mon père, dit la vieille furie ; tu ne connais pas ce château, et tu ne peux le quitter sans le secours d’un guide. Viens ici, car j’ai à te parler. Et toi, fille d’une race maudite, remonte dans la chambre du malade, et soigne-le jusqu’à mon retour ; et malheur à toi si tu le quittes encore sans ma permission !

Rébecca se retira. À force de supplications, elle était parvenue à obtenir d’Urfried la permission de quitter la tourelle, et Urfried avait employé ses services à des soins que Rébecca elle-même aurait été heureuse de prodiguer au chevet d’Ivanhoé blessé.

Avec une intelligence que doublait encore l’imminence du danger, prompte à saisir la moindre chance de salut, Rébecca avait conçu quelque espoir en apprenant d’Urfried la présence inaccoutumée d’un religieux dans ce château impie. Elle avait donc épié le passage du prétendu moine dans le but de l’intéresser au sort des prisonniers. Mais le lecteur vient d’apprendre comment elle échoua dans son projet.