Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXVII

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Traduction par Alexandre Dumas .
Michel Lévy (Tome 1 et 2pp. 10-32).

XXVII


Lorsque Urfried, à force de clameurs et de menaces, eut renvoyé Rébecca dans l’appartement que celle-ci avait quitté, elle se mit à conduire le récalcitrant Cédric dans une petite salle dont elle ferma ensuite soigneusement la porte ; puis, tirant d’une armoire une cruche de vin et deux verres, elle les plaça sur la table, en disant d’un ton plutôt affirmatif qu’interrogatif :

— Tu es Saxon, mon père ; ne le nie pas, ajouta-t-elle remarquant que Cédric ne se hâtait pas de répondre. Le son de ma langue natale est doux à mon oreille, bien que je l’entende rarement, si ce n’est quand il sort de la bouche de misérables serfs, êtres dégradés sur qui ces fiers Normands rejettent le fardeau des ouvrages les plus vils et les plus pénibles. Tu es un Saxon, mon père ; oui, un Saxon, et, quoique tu sois le serviteur de Dieu, un homme libre ; ton accent est doux à mon oreille.

— Les prêtres saxons ne visitent donc pas ce château ? répliqua Cédric. Il me semble pourtant qu’il serait de leur devoir de consoler les enfants opprimés et repoussés du sol.

— Ils n’y viennent pas, ou, s’ils viennent, ils aiment mieux se réjouir à la table de leurs conquérants que d’entendre les lamentations de leurs compatriotes ; du moins, c’est ainsi que la renommée en parle ; car, par moi-même, je ne sais que peu de choses à cet égard-là. Ce château, depuis dix ans, ne s’est ouvert pour aucun prêtre, à l’exception du chapelain normand et débauché qui partageait les orgies nocturnes de Front-de-Bœuf, et celui-là, depuis longtemps, est allé rendre compte à Dieu de sa conduite. Mais tu es un Saxon, toi, un prêtre saxon, et j’ai une question à t’adresser, ou, pour mieux dire, une confession à te faire.

— Je suis Saxon, il est vrai, répondit Cédric, mais indigne assurément du nom de prêtre ; laissez-moi continuer mon chemin. Je vous le jure, je reviendrai ou j’enverrai l’un de nos frères ; il sera plus digne que moi d’entendre votre confession.

— Reste encore un peu, dit Urfried ; les accents de la voix que tu entends maintenant seront bientôt étouffés par la froide terre, et je ne voudrais pas descendre au tombeau en indigne créature, telle que j’ai vécu. Mais il faut que le vin me donne la force de raconter les horreurs de mon histoire.

Urfried se versa une coupe de vin et la vida avec une avidité qui semblait vouloir extraire la dernière goutte du gobelet.

— Le vin me ranime, dit-elle en levant les yeux vers le plafond après avoir bu ; mais il ne saurait me réjouir. Buvez, mon père, si vous voulez entendre mon récit sans tomber à la renverse.

Cédric aurait voulu pouvoir repousser cette triste invitation ; mais le signe qu’elle lui fit exprimait tant d’impatience et un si profond désespoir, qu’il se rendit à sa prière et avala une grande coupe de vin. Alors, et comme si la complaisance du Saxon eût calmé ses esprits, elle parut plus calme et parla en ces termes :

— Je ne suis pas née, mon père, dit-elle, misérable comme tu me vois aujourd’hui. J’étais libre, j’étais heureuse, j’étais honorée ! J’aimais et j’étais aimée ! Je suis maintenant une esclave misérable et dégradée ; j’ai été le jouet des passions de mes maîtres, tant que j’ai eu de la beauté ; quand elle s’est flétrie, je suis devenue l’objet de leur mépris, de leur dédain, de leur haine et de leur dérision. Tu peux être surpris, mon père, de la haine que je porte au genre humain, et surtout à la race qui a produit en moi cette transformation. Est-ce que la vieille sorcière ridée qui est devant toi, et dont la colère ne peut s’exprimer que par des malédictions impuissantes, peut oublier qu’elle fut autrefois la fille du noble thane de Torquilstone, sous le regard duquel tremblaient mille vassaux ?

— Toi la fille de Torquil Wolfganger ! s’écria Cédric en reculant de surprise ; toi, toi la fille de ce noble Saxon, l’ami, le compagnon d’armes de mon père !

— De ton père ! répéta Urfried ; c’est Cédric dit le Saxon que j’ai devant les yeux ! car le noble Hereward de Rotherwood n’avait qu’un fils, dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cédric de Rotherwood, pourquoi cet habit religieux ? As-tu désespéré de sauver ton pays ? As-tu cherché dans l’ombre d’un cloître un refuge contre la cruauté de son oppresseur ?

— N’importe qui je suis, répondit Cédric ; continue, malheureuse, ton récit composé d’horreurs et sans doute de crimes.

— Il y a un crime dans ma vie, répondit Urfried, un crime profond, noir et damnable, un crime qui pèse comme un poids sur ma poitrine, un crime que tous les feux de l’enfer ne pourront purifier ; oui, dans ce château teint du sang pur et noble de mon père et de mes frères, avoir vécu pour assouvir et partager les plaisirs de leur meurtrier, être à la fois son esclave et sa complice, c’est faire de chaque aspiration que j’empruntais à l’air vital un crime et une malédiction !

— Malheureuse ! s’écria Cédric ; et, pendant que les amis de ton père, pendant que chaque cœur vraiment saxon, en récitant un Requiem pour son âme et pour celles de ses vaillants fils, n’oubliaient pas dans leurs prières la malheureuse Ulrica ; pendant que tous pleuraient et honoraient les morts, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration, tu vivais pour t’unir avec le misérable qui a assassiné tes parents, qui a répandu le sang de l’enfance plutôt que de laisser survivre un fils de la noble maison de Torquil Wolfganger, tu vivais pour t’unir à lui par les liens d’un illégitime amour !

— Par des liens illégitimes, à la vérité, mais non pas ceux de l’amour, répondit la furie : l’amour ira plutôt visiter les régions de la demeure éternelle que ces voûtes sacrilèges ; non, ce reproche, du moins, je ne puis me l’adresser. Mon âme a été dominée par une profonde haine pour Front-de-Bœuf et sa race, même pendant les heures de ses coupables tendresses.

— Vous l’avez haï, et cependant vous avez vécu auprès de lui, répliqua Cédric. Malheureuse ! n’y avait-il pas de poignard, de couteau, de poinçon à la portée de tes mains ? C’est heureux pour toi, puisque tu attaches du prix à une telle existence, que ces secrets d’un château normand soient comme ceux de la tombe ; car, si j’avais pu seulement soupçonner que la fille de Torquil vécût dans une liaison honteuse avec le lâche assassin de son père, l’épée d’un vrai Saxon l’eût frappée dans les bras de son amant.

— Aurais-tu vraiment rendu justice au nom de Torquil ? demanda Ulrica, car nous pouvons maintenant mettre de côté son nom d’Urfried. Tu es donc le vrai Saxon, tel que la renommée le dépeint ? Car, même dans ces murailles maudites, où, comme tu le dis, le crime s’enveloppe de mystères impénétrables, ici même le nom de Cédric a retenti, et moi, malheureuse et dégradée, je me suis réjouie à la pensée qu’il existait encore un vengeur de notre nation infortunée. J’ai eu aussi mes heures de vengeance ; j’ai fomenté des querelles entre nos ennemis, j’ai converti l’orgie en disputes et en assassinats, j’ai vu couler leur sang, j’ai entendu leurs gémissements d’agonie. Regarde-moi, Cédric : ne trouves-tu pas encore sur cette figure flétrie et avilie quelques traits qui te rappellent le souvenir des Torquil ?

— Ne m’interroge pas, Ulrica, répliqua Cédric d’un ton de douleur mêlé de dégoût et de tristesse ; les traces de ressemblance sont celles qu’on peut trouver sur le cadavre qu’un démon fait sortir du tombeau.

— Soit, répondit Ulrica ; mais ces traits d’un esprit diabolique étaient couverts d’un masque représentant ceux d’un ange de lumière, quand ils parvinrent à semer la discorde entre le vieux Front-de-Bœuf et son fils Réginald. L’obscurité de l’enfer devait cacher ce qui s’ensuivit ; mais il faut que la vengeance soulève le voile, il faut qu’elle pénètre dans les faits mystérieux qui feraient frémir les morts, si on les leur racontait ouvertement. Depuis longtemps couvait le feu étouffé de la discorde entre un père tyran et un fils sauvage ; depuis longtemps j’avais alimenté en secret cette haine dénaturée : elle éclata dans un moment d’ivresse et mon oppresseur tomba à sa propre table, frappé par son fils.

» Tels sont les secrets cachés sous ces voûtes. Écroulez-vous, murailles maudites, s’écria-t-elle en levant vers le plafond des yeux égarés, et engloutissez dans votre chute tous ceux qui connaissent ces odieux mystères !

— Et toi, créature criminelle et misérable, dit Cédric, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur ?

— Devinez-le, mais ne le demandez pas. Je vécus ici, dans ce château, où je suis restée jusqu’à ce qu’une vieillesse prématurée ait empreint mon visage de ses traits livides, rebutée et insultée là où j’étais jadis obéie ; forcée de borner ma vengeance, qui était autrefois illimitée, aux proportions mesquines du mécontentement d’une servante ou aux vaines malédictions d’une créature impuissante ; condamnée à entendre de ma tourelle isolée le bruit des plaintes que je partageais autrefois, ou les cris et les gémissements de nouvelles victimes.

— Ulrica, reprit Cédric, avec un cœur qui, je le crains bien, regrette encore la carrière de crimes que tu as parcourue, comment oses-tu adresser la parole à un homme qui porte cette robe ? Femme malheureuse, qu’aurait pu faire pour toi saint Édouard lui-même, s’il était ici en corps et en âme ? Le royal confesseur était doué par le Ciel du pouvoir de guérir les ulcères du corps ; mais Dieu seul peut guérir la lèpre de l’âme.

— Cependant, ne te détourne pas de moi, sévère prophète de la colère, s’écria Ulrica ; mais, si tu le peux, dis-moi où aboutiront ces sentiments nouveaux et terribles qui se répandent sur ma solitude. Pourquoi les actes commis depuis si longtemps se dressent-ils devant moi comme de nouvelles et irrésistibles horreurs ? Quel est le destin qui attend au-delà du tombeau celle à qui Dieu a assigné sur la terre un sort d’une misère si épouvantable ? J’aimerais mieux retourner à Woden, Hertha et Zernebock, et à tous les dieux de nos ancêtres païens, que d’endurer les terreurs anticipées dont je suis assaillie toute la journée et qui me poursuivent jusque dans mon sommeil.

— Je ne suis pas prêtre, dit Cédric en se détournant avec dégoût de cette image misérable du crime, du malheur et du désespoir ; je ne suis pas prêtre, bien que je porte l’habit clérical.

— Prêtre ou laïque, répondit Ulrica, tu es le seul être craignant Dieu que j’aie vu depuis vingt ans. Est-ce que tu me dis que, pour moi, il n’y a plus d’espoir ?

— Je te dis de te repentir, repartit Cédric ; recherche la prière et la pénitence, et puisses-tu trouver la miséricorde céleste ! Mais je ne peux ni veux rester plus longtemps auprès de toi.

— Reste encore ! dit Ulrica d’un ton de prière ; ne me quitte pas maintenant, fils de l’ami de mon père, de peur que le démon, qui a dominé ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris implacable. Penses-tu que, si Front-de-Bœuf trouvait Cédric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, ta vie serait de longue durée ? Déjà son œil s’est fixé sur toi comme celui d’un faucon sur sa proie.

— Eh bien ! répondit Cédric, que ce faucon me déchire de son bec et de ses griffes, que ma langue ne dise pas un mot qui ne soit avancé par mon cœur, je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole, franc dans mes actions. Je t’ordonne de te retirer. Ne me touche pas, ne me retiens pas ! La vue de Front-de-Bœuf lui-même me serait moins odieuse que celle d’une femme dégradée et avilie comme toi.

— Soit ! reprit Ulrica cessant de retenir Cédric ; suis ton chemin et oublie dans l’insolence de ta supériorité que la misérable que tu abandonnes est la fille de l’ami de ton père. Suis ton chemin ; si je suis séparée du genre humain par mes souffrances, séparée de ceux auxquels je pourrais à plus juste titre demander un appui, je ne veux pas, du moins, être séparée d’eux dans ma vengeance. Nul homme ne m’aidera, mais les oreilles de tous les hommes tinteront au bruit de l’action que j’oserai commettre. Adieu ! ton mépris a brisé le dernier lien qui semblait encore m’attacher aux hommes ; il a détruit l’espoir que mes angoisses pourraient m’attirer la compassion de mes compatriotes.

— Ulrica, dit Cédric, que cet appel avait attendri, as-tu supporté l’existence à travers tant de misères pour t’abandonner au désespoir, quand tes yeux sont ouverts sur le crime et que le repentir peut être pour toi une consolation ?

— Cédric, répondit Ulrica, tu connais peu le cœur humain. Pour agir et penser comme je l’ai fait, il a fallu l’amour effréné du plaisir mêlé à une soif ardente de vengeance, et la conscience orgueilleuse de pouvoir la mettre à exécution. Ce sont là des passions trop enivrantes pour que le cœur humain les ressente et conserve la force de les combattre. Cette force a succombé depuis longtemps ; la vieillesse n’a pas de plaisirs, les rides n’ont aucune influence ; la vengeance elle-même s’évapore en malédictions impuissantes. Alors vient le remords avec toutes ses vipères, les vains regrets du passé et le désespoir de l’avenir. Alors, quand toutes les facultés sont suspendues, nous devenons semblables aux démons de l’enfer qui ressentent le remords, mais qui ignorent le repentir. Mais tes paroles ont fait naître en moi une nouvelle âme. Tu as bien dit : « Tout est possible à ceux qui osent mourir ! » Tu m’as montré les moyens de me venger, et sois certain que j’en ferai usage. Ce sentiment n’avait eu sur moi jusqu’ici qu’un empire partagé avec d’autres passions rivales ; dorénavant il me remplira tout entière, et tu pourras dire toi-même que, quelle qu’ait été la vie d’Ulrica, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Il y a une troupe d’hommes au-dehors ; ils assiègent ce château maudit ; hâte-toi de les conduire à l’assaut, et, quand tu verras un drapeau rouge flotter sur la tourelle, à l’angle est du donjon, ordonne l’assaut, attaque les Normands avec rigueur ; ils auront assez d’ouvrage dans l’intérieur, et tu pourras gagner le mur en dépit des flèches et des javelots. Pars, je t’en prie ! suis ta destinée et laisse-moi subir la mienne.

Cédric eût désiré pénétrer plus avant dans le dessein d’Ulrica ; mais la voix farouche de Front-de-Bœuf se fit entendre.

— À quoi s’amuse donc ce fainéant de prêtre ? criait-il. Par les coquilles de Compostelle ! je vais en faire un martyr, s’il reste ici à flâner et à semer la trahison parmi mes domestiques.

— Quel bon prophète qu’une mauvaise conscience ! dit Ulrica ! Mais ne l’écoute pas ; sors et va rejoindre tes gens. Pousse le cri saxon pour commencer l’attaque, et, si les Normands y répondent par le chant guerrier de Rollon, la vengeance se chargera du refrain.

En achevant ces mots, elle disparut par une porte secrète, et Réginald Front-de-Bœuf entra dans l’appartement.

Cédric s’efforça, non sans peine, à saluer le fier baron, qui lui rendit sa politesse par une légère inclination de tête.

— Tes pénitents, mon père, ont fait, il me semble, une longue confession. Tant mieux pour eux, puisque c’est la dernière qu’ils feront jamais. Les as-tu préparés à la mort ?

— Je les ai trouvés, dit Cédric en parlant français le mieux qu’il put, s’attendant à tout, du moment qu’ils ont su entre les mains de qui ils étaient tombés.

— Comment donc, sire moine ! dit Front-de-Bœuf, il me semble que ton discours sent terriblement le saxon.

— J’ai été élevé au couvent de Saint-Withold de Burton, répondit Cédric.

— Oui, dit le baron, il eût mieux valu pour toi que tu fusses Normand, et pour moi aussi ; mais, dans le besoin, on ne peut choisir ses messagers. Ce couvent de Saint-Withold de Burton est un nid de hiboux qui vaut la peine d’être déniché, et le jour viendra bientôt où le froc ne protégera pas plus le Saxon que la cotte de mailles.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! dit Cédric d’une voix tremblante de colère, expression que Front-de-Bœuf imputa à la crainte.

— Je vois, dit le baron, que tu penses déjà que nos hommes d’armes sont dans les réfectoires et dans les celliers ; mais rends-moi un service de ton pieux ministère, et advienne que pourra aux autres ! Toi, tu dormiras aussi sûrement dans ta cellule qu’un escargot dans sa maison protectrice.

— Donnez-moi vos ordres, s’écria Cédric en comprimant son émotion.

— Suis-moi donc dans ce passage, dit Front-de-Bœuf, afin que je puisse te congédier par la poterne.

Et, tout en précédant le prétendu moine, Front-de-Bœuf l’instruisit du rôle qu’il voulait lui faire jouer.

— Tu vois, sire moine, lui dit-il, ce troupeau de porcs saxons qui ont osé entourer mon château de Torquilstone : dis-leur tout ce qui te plaira de la faiblesse de ce fort, et tout ce qui pourra les engager à rester sous ces murs pendant vingt-quatre heures. En attendant, porte cette missive. Mais doucement, sais-tu lire, sire moine ?

— Pas le moins du monde, répondit Cédric, sauf dans mon bréviaire, dont je connais les caractères, parce que je sais par cœur le saint service ; que Notre-Dame et saint Withold en soient loués !

— Tu es un messager d’autant plus convenable pour mon dessein. Porte cette lettre au château de Philippe de Malvoisin ; dis-lui qu’elle vient de ma part, mais qu’elle a été écrite par le templier Brian de Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la célérité que le courrier pourra y mettre. Dis-lui qu’il ne redoute rien, qu’il nous trouvera sains et saufs derrière nos créneaux. Quelle honte d’être ainsi forcés de nous cacher devant cette horde de renégats qui ont l’habitude de fuir à la vue de nos bannières et au piétinement de nos chevaux !… Je te dis, moine, de trouver le moyen, par quelque tour de ta façon, de retenir ces coquins où ils sont jusqu’à ce que nos amis arrivent ici avec leurs lances. Ma vengeance s’est réveillée, et c’est un faucon qui ne se rendort que lorsqu’il est complètement repu.

— Par mon saint patron ! s’écria Cédric avec une énergie plus grande qu’il ne convenait à son caractère, et par tous les saints qui ont vécu et qui sont morts en Angleterre, vos ordres seront exécutés. Pas un Saxon ne s’éloignera de ces murs, si je puis les y retenir par mon savoir ou par mon influence.

— Ah ! s’écria Front-de-Bœuf, tu changes de ton, sire moine, et tes paroles sont précises et hardies comme si ton cœur se réjouissait du carnage de la troupe saxonne. Et cependant tu es toi-même de la race de ces porcs.

Cédric n’était pas un grand praticien dans l’art de la dissimulation, et en ce moment il aurait beaucoup gagné s’il eût pu emprunter une idée à la féconde cervelle de Wamba. Mais la nécessité, selon l’ancien proverbe, aiguise l’imagination. Il marmotta quelques mots sous son capuchon, pour dire que les hommes en question étaient des outlaws excommuniés à la fois par l’Église et par l’État.

— Eh ! pardieu ! répondit Front-de-Bœuf, tu as dit l’exacte vérité. J’avais oublié que ces drôles pouvaient détrousser un gros moine saxon tout aussi bien que s’il était né au sud de ce canal salé, là-bas. N’est-ce pas l’abbé de Saint-Yves qu’ils ont lié à un chêne et forcé de chanter la messe pendant qu’ils raflaient son argent et ses effets ? Non, par Notre-Dame ! cette plaisanterie a été faite par Gaurtler de Middelton, un de nos compagnons d’armes. Mais c’étaient des Saxons qui ont dépouillé la chapelle de Saint-Bees de ses coupes, chandeliers et calices, n’est-il pas vrai ?

— C’étaient des hommes impies, répondit Cédric.

— Sans doute, et ils ont bu le bon vin et l’ale qui étaient destinés à plus d’une de ces joyeuses veillées où vous prétendez être occupés de prières et de jeûnes ; moine, tu es obligé de venger un pareil sacrilège.

— Je suis, à la vérité, contraint à la vengeance, murmura Cédric ; saint Withold connaît mon cœur.

Pendant ce temps, Front-de-Bœuf le conduisait vers la poterne ; ils traversèrent le pont sur une seule planche, et gagnèrent une petite barbacane ou défense extérieure qui communiquait avec la campagne par une porte bien fortifiée.

— Va-t’en donc, et, si tu remplis fidèlement ma commission et que tu reviennes ici ensuite, tu y trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que celle du porc chez les étaliers de Sheffield. Écoute, tu me fais l’effet d’un joyeux confesseur. Reviens ici après le combat, tu auras autant de vin de Malvoisie à boire qu’il en faudrait pour noyer tout ton monastère.

— Assurément, nous nous reverrons, répondit Cédric.

— En attendant, prends ceci, continua le Normand.

Et il glissa un besant d’or dans la main de Cédric, puis ajouta :

— Rappelle-toi que, si tu manques à ta parole, j’enlèverai ton capuchon et la peau qu’il couvre.

— Et je te donnerai pleine permission de faire l’un et l’autre, répondit Cédric en sortant de la poterne et s’avançant à grandes enjambées dans la plaine, si, lorsque nous nous retrouverons, je ne mérite pas davantage.

Alors, se tournant vers le château, il jeta le besant d’or au baron et s’écria :

— Normand hypocrite ! que ton argent périsse avec toi !

Front-de-Bœuf n’entendit pas ces paroles ; mais l’action lui fut suspecte.

— Archer, dit-il au garde placé sur le rempart, envoie-moi une flèche au travers du froc de ce moine. Mais attends, dit-il au moment où ce serviteur bandait son arc ; il faut nous fier à lui, puisque nous n’avons rien de mieux à faire. Je pense qu’il n’osera pas me trahir. Au pis aller, je pourrai traiter avec ces chiens de Saxons, qui sont ici en sûreté dans leurs chenils. Holà ! Gilles le geôlier ! qu’on amène devant moi Cédric de Rotherwood et l’autre manant son compagnon ; je veux dire celui de Coningsburg, cet Athelsthane-là, ou bien comment le nomme-t-on ? Leurs noms seuls emplissent la bouche d’un chevalier normand, et sentent pour ainsi dire le lard. Qu’on me serve un gobelet de vin, comme disait le joyeux prince Jean, afin que je me rince la bouche. Portez-le dans l’arsenal et conduisez-y les prisonniers.

Ces ordres furent exécutés, et, en entrant dans cette salle gothique où se trouvaient suspendues bien des dépouilles gagnées par sa propre valeur ou par celle de son père, il trouva un pot de vin sur la table massive de chêne, et les deux Saxons captifs, sous la garde de quatre de ses gens.

Front-de-Bœuf but à longs traits, et ensuite il s’adressa aux prisonniers. La manière dont Wamba avait tiré son bonnet sur sa figure, le changement de costume, l’obscurité de la salle et la connaissance imparfaite qu’avait le baron des traits de Cédric (celui-ci évitait les voisins normands et sortait rarement de ses propres domaines), l’empêchèrent de découvrir que le plus important de ses captifs s’était échappé.

— Vaillants Anglais ! s’écria Front-de-Bœuf, êtes-vous contents de l’accueil qu’on vous a fait à Torquilstone ? Savez-vous encore ce que méritent votre surquedy et outrecuidance[1] pour vous être moqués de la fête d’un prince de la maison d’Anjou ? Avez-vous oublié comment vous avez reconnu l’hospitalité imméritée du loyal Jean ? Par Dieu et par saint Denis ! si vous ne payez pas une riche rançon, je vous suspendrai par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu’à ce que les milans et les corbeaux aient fait de vous des squelettes ! Parlez, chiens de Saxons : que m’offrez-vous pour vos misérables vies ? Que dites-vous, sire de Rotherwood ?

— Je n’offre pas une obole, moi, répondit le pauvre Wamba ; et, pour ce qui concerne ma suspension par les pieds, ma cervelle ayant été placée, dit-on, sens dessus dessous depuis que je me coiffe du béguin, si on me renverse, cela la remettra peut-être à la place qui lui convient.

— Par sainte Geneviève ! s’écria Front-de-Bœuf, qui avons-nous ici ?

Et, d’un revers de la main, il enleva le bonnet de Cédric de la tête du bouffon ; et, ouvrant son collet, il découvrit la marque fatale de la servitude, c’est-à-dire un collier d’argent autour de son cou.

— Gilles, Clément, chiens de varlets ! s’écria le Normand furieux, qui donc m’avez-vous amené ici ?

— Je pense pouvoir vous le dire, dit de Bracy, qui venait d’entrer dans la salle. C’est le bouffon de Cédric, qui a livré un combat si viril à Isaac d’York sur une question de préséance.

— Je déterminerai cette question pour l’une et l’autre, dit Front-de-Bœuf. Ils seront pendus à la même potence, à moins que son maître et ce porc de Coningsburg ne veuillent bien racheter leur vie. Leur richesse est bien la moindre chose qu’ils puissent abandonner. Il faut qu’ils emmènent aussi avec eux les bandes qui assiègent le château, qu’ils renoncent à leurs privilèges prétendus, et qu’ils vivent sous nos ordres comme des serfs et des vassaux, trop heureux si, dans l’ère nouvelle qui va s’ouvrir, nous leur laissons la respiration. Allez, dit-il à deux de ses domestiques, amenez-moi ici le vrai Cédric, et, pour cette fois, j’excuserai d’autant plus votre méprise, que vous n’avez fait que prendre un fou pour un franklin saxon.

— Oui ; mais, dit Wamba, Votre Excellence chevaleresque va retrouver qu’il y a plus de fous que de franklins parmi nous.

— Que veut dire ce drôle ? demanda Front-de-Bœuf en regardant ses domestiques, qui, lentement et à contrecœur, avouèrent que, si ce n’était pas là Cédric, ils ne savaient ce qu’il était devenu.

— De par tous les saints du paradis ! s’écria de Bracy, il se sera échappé sous les vêtements du moine.

— De par tous les diables d’enfer ! rugit Front-de-Bœuf, c’était donc le porc de Rotherwood que j’ai conduit à la poterne et congédié moi-même ? Et toi, continua-t-il en s’adressant à Wamba, toi dont la folie a su déjouer la sagesse d’idiots encore plus imbéciles que toi, je te donnerai les ordres sacrés, je raserai ton crâne !… Ici ! qu’on lui arrache la peau de la tête, et qu’on le lance ensuite par-dessus les créneaux. La plaisanterie est donc ton métier ! Ose maintenant faire le bouffon ?

— Vous agissez envers moi mieux que je n’osais espérer, sire chevalier, dit en pleurnichant le pauvre Wamba, dont les habitudes bouffonnes étaient invincibles, même devant la perspective d’une mort immédiate. En me donnant le bonnet rouge dont vous parlez, d’un simple moine vous faites un cardinal.

— Le pauvre diable, dit de Bracy, a résolu de mourir dans sa profession. Front-de-Bœuf, vous ne le tuerez pas. Donnez-le-moi pour divertir mes francs compagnons. Qu’en dis-tu, drôle ? Veux-tu accepter le pardon et m’accompagner à la guerre ?

— Oui, avec la permission de mon maître, dit Wamba ; car, voyez-vous cela, ajouta-t-il en touchant son collier, je ne puis le quitter sans son consentement.

— Oh ! une scie normande aura bientôt coupé un collier saxon, répondit de Bracy.

— Oui, noble chevalier, dit Wamba, et ainsi dit le proverbe : « Scie normande sur le chêne anglais ; joug normand sur le cou anglais ; cuiller normande dans le plat anglais ; l’Angleterre régie suivant le caprice des Normands. » Adieu le bonheur de l’Angleterre, tant qu’elle ne sera pas débarrassée de ces quatre fléaux.

— Tu es bien bon, en vérité, de Bracy, s’écria Front-de-Bœuf, de rester à écouter le jargon d’un fou quand notre ruine se prépare. Ne comprends-tu pas que la manière dont nous avons voulu communiquer avec nos amis du dehors a été déjouée par ce même gentilhomme bigarré dont tu te déclares le protecteur ?… À quoi pouvons-nous nous attendre maintenant, si ce n’est à un assaut immédiat ?

— Aux créneaux alors ! dit de Bracy. Quand m’as-tu jamais vu plus grave qu’au moment d’une bataille ? Préviens le templier, là-bas, et qu’il se batte seulement à moitié aussi bien pour sa vie qu’il l’a fait pour son ordre. Gagne toi-même les murailles ; moi, je vais faire un petit effort à ma manière, et je te promets que les outlaws saxons pourraient aussi bien tenter d’escalader le ciel que de prendre d’assaut le château de Torquilstone. Au surplus, si tu veux traiter avec les bandits, que n’emploies-tu la médiation de ce digne franklin qui paraît contempler avec tant de recueillement ton pot de vin ? Tiens, continua-t-il en s’adressant à Athelsthane et en lui présentant une coupe pleine de vin, lave ton gosier avec cette noble liqueur, et prends des forces pour nous dire ce que tu veux faire pour obtenir ta liberté.

— Ce qu’un homme de race, répondit Athelsthane, peut faire sans déshonneur. Renvoyez-moi libre avec mes compagnons, et je paierai une rançon de mille marcs.

— Et nous garantis-tu la retraite de cette lie de gens qui bourdonnent autour du château, contrairement à la paix de Dieu et du roi ? demanda Front-de-Bœuf.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour les y déterminer, et je ne doute pas que mon père Cédric ne fasse son possible pour me venir en aide.

— Nous voilà donc d’accord, dit Front-de-Bœuf. Toi et les tiens, vous serez remis en liberté, et la paix sera rétablie de part et d’autre, moyennant le paiement de mille marcs d’argent. C’est une rançon légère, Saxon, et tu dois te montrer satisfait de notre modération. Mais observe bien que le traité ne comprend pas le juif Isaac.

— Ni la fille du juif Isaac, s’écria le templier, qui survint en ce moment.

— Ils n’appartiennent ni l’un ni l’autre à la troupe de ce Saxon, ajouta Front-de-Bœuf.

— Je serais indigne d’être appelé du nom de chrétien, répliqua Athelsthane, s’ils en faisaient partie. Disposez de ces mécréants à votre bon plaisir.

— La rançon ne comprend pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy. Il ne sera pas dit qu’on m’enlèvera une si belle prise sans me la disputer l’épée à la main.

— Notre traité ne concerne pas non plus ce misérable bouffon, reprit Front-de-Bœuf. Je prétends faire un exemple qui frappe de terreur chaque drôle qui voudrait convertir en badinage la chose sérieuse.

— Lady Rowena, répondit Athelsthane avec la plus grande fermeté, est ma fiancée, et je me laisserais écarteler par des chevaux sauvages avant de consentir à me séparer d’elle. L’esclave Wamba a aujourd’hui sauvé la vie de mon père Cédric, et je perdrai la mienne plutôt que de souffrir qu’on fasse tomber un cheveu de sa tête.

— Lady Rowena ta fiancée ! la fiancée d’un vassal tel que toi ! s’écria de Bracy. Saxon, tu rêves que les jours des sept royaumes sont revenus. Apprends que les princes de la maison d’Anjou n’accordent pas leurs pupilles à des hommes d’un lignage tel que le tien.

— Mon lignage, fier Normand, répliqua Athelsthane, sort d’une source plus pure et plus ancienne que celle d’un mendiant français qui gagne sa vie en vendant le sang des voleurs qu’il a réunis sous son misérable étendard. Mes ancêtres étaient des rois forts dans la guerre et sages dans le conseil ; ils nourrissaient dans leur palais plus de centaines de sujets loyaux que tu ne comptes d’individus à tes gages ; des rois dont la gloire a été chantée par les ménestrels, des rois cités dans le Wittenagemote, des rois dont les ossements ont été ensevelis sous les bénédictions des saints, et au-dessus des tombeaux de qui de magnifiques églises se sont élevées.

— Qu’as-tu à répondre, de Bracy ? dit Front-de-Bœuf, très satisfait de la riposte que son compagnon venait de recevoir. Le Saxon t’a touché bel et bien.

— Bel et bien, comme peut frapper un captif, dit de Bracy avec une feinte insouciance ; car celui à qui l’on a lié les mains doit avoir la langue libre. Mais ta facilité de réplique, ajouta-t-il en s’adressant à Athelsthane, n’obtiendra pas la liberté de lady Rowena.

Athelsthane, qui avait déjà fait un discours plus long qu’il n’avait l’habitude d’en faire sur un sujet si intéressant qu’il fût, ne fit pas de réponse à cette dernière insulte. D’ailleurs, la conversation fut interrompue par l’arrivée d’un valet, qui annonça qu’un moine demandait à être admis à la poterne, au nom de saint Bennet.

— Au nom de saint Bennet, le prince de ces vagabonds ! s’écria Front-de-Bœuf. Est-ce un véritable moine qui nous arrive cette fois, ou un second imposteur ? Fouillez-le, esclaves ; car, si vous vous laissez tromper encore une fois, je vous ferai arracher les yeux de leur orbite et mettre à leur place des charbons ardents.

— Je supporterai toute la rigueur de votre colère, monseigneur, répondit Gilles, si celui-ci n’est pas un véritable tonsuré. Votre écuyer Jocelyn, qui le connaît bien, vous dira que c’est le frère Ambroise, moine au service du prieur de Jorvaulx.

— Qu’on l’introduise ! dit Front-de-Bœuf. Il est très probable qu’il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Il faut que le diable soit en vacances et que les prêtres soient relevés de leurs devoirs, puisqu’ils rôdent ainsi par le pays. Qu’on éloigne les prisonniers, et, quant à toi, Saxon, réfléchis à ce que tu viens d’entendre !

— Je demande, répondit Athelsthane, à être honorablement traité dans ma prison, et à y recevoir les soins et les attentions qui conviennent à mon rang et à un homme qui est en pourparlers pour sa rançon. En outre, je somme celui qui se considère comme le plus brave d’entre vous de me rendre raison de l’attentat commis contre ma liberté. Ce défi t’a déjà été apporté par ton écuyer, tu l’as reçu et tu dois y répondre ; voici mon gant.

— Je ne réponds pas au cartel de mon prisonnier, repartit Front-de-Bœuf, et tu n’y répondras pas non plus, Maurice de Bracy.

» Gilles, continua-t-il, suspends le gant du franklin à un de ces bois de cerf ; il y restera jusqu’à ce que son maître ait reconquis sa liberté. Si alors il ose le réclamer, ou s’il soutient qu’il a été fait illégalement mon prisonnier, par le baudrier de saint Christophe ! il aura à parler à un homme qui n’a jamais refusé de se mesurer avec son ennemi, soit à pied, soit à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux.

On emmena les prisonniers saxons, et, au même moment, on introduisit le frère Ambroise, qui paraissait en proie à une grande agitation.

— Voici le vrai Pax vobiscum, dit Wamba en passant à côté du révérend frère. Les autres n’en étaient que la contrefaçon.

— Sainte Mère ! s’écria le moine en s’adressant aux chevaliers assemblés, je suis enfin en sûreté dans une société chrétienne.

— Oui, tu es en sûreté, répliqua de Bracy ; et, quant aux chrétiens devant lesquels tu te trouves, voici le redoutable baron Réginald Front-de-Bœuf, qui a les juifs en horreur, et le bon chevalier du Temple Brian de Bois-Guilbert, dont le métier est de tuer des Sarrasins… Ce sont là de bonnes preuves de chrétienté, et je n’en connais pas de meilleures à offrir.

— Vous êtes les amis et les alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx, dit le moine, sans remarquer le ton de la réponse de de Bracy. Vous lui devez secours et protection par votre foi de chevaliers et par votre piété chrétienne. Car que dit le grand saint Augustin, dans son traité De civitate Dei ?

— Que dit le diable ? interrompit Front-de-Bœuf ; ou plutôt que veux-tu, sire prêtre ? Nous n’avons guère le temps d’écouter les citations tirées des saints pères !

Sancta Maria ! s’écria le père Ambroise, comme ils sont prompts à la colère, ces laïques profanes ! Mais je dois vous faire connaître, braves chevaliers, que certains scélérats, assassins, sans égard pour la sainteté de Dieu et sans respect pour son Église, et sans vénération pour la bulle du Saint-Siège Si quis, suadente diabolo[2]

— Sire moine, s’écria le templier, nous savons tout cela ou nous le devinons. Dis-nous simplement si ton maître le prieur a été fait prisonnier et entre quelles mains il se trouve.

— Assurément, dit Ambroise, il est entre les mains des hommes de Bélial, qui infestent ces bois et qui méprisent le texte sacré : « Ne touchez point à l’oint du Seigneur, et ne faites pas de mal à mes prophètes. »

— Voici un nouvel argument pour nos épées, messires, dit Front-de-Bœuf en se tournant vers ses compagnons. Ainsi, au lieu de nous envoyer quelques secours, le prieur de Jorvaulx nous en demande. Un homme est bien secondé par ces paresseux prélats lorsqu’ils se trouvent eux-mêmes dans le danger. Mais parle, moine ! dis-nous une bonne fois ce que ton maître attend de nous.

— Sous votre bon plaisir, monseigneur, on a mis la main sur Sa Révérence notre pieux prieur, en dépit de la bulle que j’ai déjà citée ; et les hommes de Bélial, ayant pillé ses coffres et ses sacs, l’ont dépouillé de deux cents marcs d’or pur et raffiné. Ils demandent, en outre, une forte somme avant de le laisser sortir de leurs mains infidèles. C’est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses meilleurs amis, de venir à son aide, soit en payant la rançon qu’on exige de lui, soit par la voie des armes, à votre discrétion.

— Que le diable emporte le prieur ! s’écria Front-de-Bœuf. Il faut que ses libations du matin aient été fréquentes ! Où ton maître a-t-il vu qu’un baron normand ouvrît sa bourse pour secourir un prélat dont les sacs sont dix fois plus lourds que ne peuvent l’être les siens ? Et comment pourrions-nous le délivrer par la force, nous qui sommes inférieurs en nombre et qui à chaque instant attendons un assaut ?

— Et voilà justement ce que j’allais vous dire, répondit le moine, mais vous êtes trop prompt et ne me donnez pas le temps. Que Dieu ait pitié de moi ! Je suis vieux, et la vue de ces outlaws suffit pour troubler le cerveau d’un vieillard. Néanmoins, il est vrai qu’ils forment un camp et qu’ils élèvent un retranchement vis-à-vis des murs de ce château.

— Aux remparts ! s’écria de Bracy, et voyons ce que ces rustres font au-dehors.

En disant ces mots, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur une espèce de plate-forme ou balcon saillant, et, de là, il cria à ceux qui étaient dans la salle :

— Par saint Denis ! les nouvelles du vieux moine sont vraies. Ils avancent des mantelets et des palisses[3], et les archers se groupent sur la lisière du bois comme un sombre nuage avant la tempête.

Réginald Front-de-Bœuf, ayant regardé à son tour dans la campagne, saisit aussitôt son cor de chasse, et, après en avoir tiré un son aigu et prolongé, il ordonna à ses hommes de se rendre à leur poste sur les remparts.

— De Bracy, veille du côté de l’orient, où les murailles ont le moins d’élévation. Noble Bois-Guilbert, ton métier t’a appris l’art de l’attaque et de la défense, surveille le côté occidental. Quant à moi, je vais me rendre à la tourelle. Toutefois, ne bornez pas vos mouvements à un seul endroit, mes nobles amis. Aujourd’hui, il nous faut être partout et nous multiplier autant que possible, de manière à porter par notre présence secours et confiance partout où l’attaque sera la plus vive. Nous avons peu de bras ; mais nous pourrons suppléer à notre petit nombre par l’activité et par le courage, puisque nous n’avons affaire qu’à des manants et à des vagabonds.

— Mais, nobles chevaliers, s’écria le père Ambroise, au milieu du fracas et de la confusion occasionnés par les préparatifs de la défense, n’y a-t-il personne d’entre vous qui veuille écouter le message du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx ? Je vous en prie, écoutez-moi, noble sire Réginald !

— Adresse tes prières au Ciel, répondit le farouche Normand ; car, nous qui sommes sur terre, nous n’avons pas le temps de les écouter.

» Holà ! Anselme, aie soin que la poix et l’huile bouillantes soient prêtes à être versées sur la tête de ces audacieux. Veille aussi à ce que les arbalétriers ne manquent pas de viretons. Qu’on arbore ma bannière portant la tête du vieux taureau. Ces bandits verront bientôt à qui ils ont affaire aujourd’hui.

— Mais, noble sire, continua le moine, persévérant dans ses efforts pour attirer l’attention de Réginald, songez à mon vœu d’obéissance et laissez-moi m’acquitter de la mission de mon supérieur !

— Emmenez ce bavard ! dit Front-de-Bœuf ; enfermez-le dans la chapelle ; il dira son rosaire jusqu’à la fin de cette échauffourée. Ce sera une chose nouvelle pour les saints de Torquilstone d’entendre des Ave et des Pater ; ils ne se seront pas vus à pareille fête, je crois, depuis qu’ils sont sortis de leur bloc de pierre.

— Ne blasphème pas ces respectables saints, sire Réginald, dit Bracy ; nous aurons aujourd’hui besoin de leur aide pour venir à bout de cette canaille.

— Je n’attends pas de secours de leur part, répondit Front-de-Bœuf, à moins que nous ne les lancions du haut des créneaux sur la tête des bandits. Il y a là-bas un vieux saint Christophe hors de service qui suffirait à lui seul pour écraser toute une compagnie.

Pendant cette conversation, le templier avait suivi de l’œil les dispositions des assiégeants avec plus d’attention que le brutal Front-de-Bœuf et que son étourdi compagnon.

— Par la foi de mon ordre ! s’écria-t-il, ces hommes font leurs apprêts avec plus de discipline qu’on n’aurait pu en attendre de leur part, quelle que soit la source d’où elle leur vienne. Voyez avec quelle adresse ils profitent de chaque abri que leur offrent les arbres et les buissons, pour éviter les coups de nos arbalétriers. Je ne vois parmi eux ni bannières ni étendards, et cependant je gagerais ma chaîne d’or qu’ils sont conduits par quelque noble chevalier ou gentilhomme habile dans la tactique de la guerre.

— Je l’entrevois, s’écria de Bracy ; je vois flotter la crête du casque d’un chevalier et reluire son armure. Regardez cet homme de taille élevée, en cotte de mailles noire, qui s’occupe à disposer là-bas cette troupe de canailles d’yeomen. Par saint Denis ! je crois que c’est celui que nous avons surnommé le Noir fainéant, et qui t’a désarçonné, Front-de-Bœuf, dans le tournoi d’Ashby.

— Tant mieux ! répliqua Front-de-Bœuf ; il vient sans doute pour me donner ma revanche. Il faut que ce soit quelque misérable de bas lieu, pour n’avoir pas osé réclamer le prix du tournoi que le hasard lui avait fait obtenir. Je l’aurais vainement cherché là où les chevaliers et les nobles rencontrent leurs adversaires, et je suis vraiment charmé qu’il se soit montré au milieu de ces vils yeomen.

Les signes manifestes de l’approche immédiate de l’ennemi coupèrent court à la conversation.

Les chevaliers se rendirent chacun à leur poste, à la tête du petit nombre de combattants qu’ils avaient pu réunir, nombre qui n’était pas, à beaucoup près, suffisant pour défendre toute l’étendue des murailles. Ils n’en attendirent pas moins avec une froide résolution l’assaut dont ils étaient menacés.

  1. Surquedy et outrecuidance, insolence et présomption.
  2. Si quelqu’un, inspiré par le démon…
  3. Les mantelets étaient des défenses provisoires et locomobiles composées de planches à l’abri desquelles les assiégeants s’avançaient pour attaquer les places fortes. – Les palisses étaient de grands boucliers qui couvraient tout le corps et dont on se servait dans la même occasion.