Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 23

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 226-234).


CHAPITRE XXIII.


Eh bien ! si là douceur de mes paroles ne peut vous émouvoir et vous engager à être plus tendre à mon égard, je vous ferai la cour en soldat, qui use de toute la vigueur de son bras ; et sans les charmes de l’amour je vous aimerai malgré vous.
Shakspeare, Les deux Gentilshommes de Vérone.


L’appartement dans lequel lady Rowena avait été conduite était disposé et décoré avec une magnificence sans goût et sans art. Il est permis de penser qu’en la plaçant dans cette partie du château on avait voulu lui donner une preuve de respect que l’on n’accordait point aux prisonniers ; mais l’épouse de Front-de-Bœuf, qui avait autrefois occupé cet appartement, était morte depuis plusieurs années, de sorte que le temps et la négligence avaient dégradé le peu d’ornements dont le goût de l’époque avait essayé de l’embellir. La tapisserie pendait en lambeaux en plusieurs endroits de la muraille ; dans d’autres, les rayons du soleil en avaient flétri les couleurs ; en un mot, tout y portait l’empreinte des ravages du temps. Tel qu’il était cependant, cet appartement avait été regardé comme le plus digne de recevoir l’héritière saxonne ; et on l’y laissa méditer sur son sort, jusqu’à ce que les acteurs de ce drame épouvantable se fussent distribué leurs différents rôles. Le tout avait été réglé dans une conférence tenue entre Front-de-Bœuf, de Bracy et le templier, et dans laquelle, à la suite d’une longue et vive discussion sur les avantages que chacun prétendait retirer de cette entreprise audacieuse, ils avaient enfin prononcé sur le sort de leurs malheureux prisonniers.

Il était près de midi lorsque de Bracy, au profit de qui l’expédition avait d’abord été concertée, se présenta pour donner suite à ses projets sur la main et les domaines de lady Rowena.

Cet intervalle n’avait pas été entièrement consacré à tenir conseil avec ses confédérés, car de Bracy avait trouvé le temps de se parer avec toute la recherche d’un fashionable de cette époque. Il avait quitté son pourpoint vert et son masque ; sa longue et belle chevelure, divisée en tresses élégantes, flottait sur son manteau garni de riches fourrures ; sa barbe était faite avec soin ; son nouveau pourpoint lui descendait jusqu’au milieu de la jambe, et la ceinture qui soutenait sa pesante épée était enrichie de broderies et de divers ornements relevés en bosse. Nous avons déjà parlé de la mode bizarre qui faisait alors porter des souliers dont la pointe était d’une longueur démesurée ; ceux de de Bracy auraient pu rivaliser pour l’extravagance avec ceux des petits-maîtres les plus achevés ; les pointes en étaient démesurément longues, et contournées de manière à ressembler à des cornes de bélier. Tel était à cette époque le costume d’un homme à bonnes fortunes ; et chez de Bracy, l’effet que produisait cet ajustement était rehaussé par un extérieur agréable et par des manières qui annonçaient également la grâce du courtisan et la franchise du guerrier.

Il salua lady Rowena en ôtant sa toque de velours ornée d’une broderie en or représentant l’archange Michel foulant à ses pieds le Génie du mal, et fit un geste pour inviter la dame à prendre un siège ; mais voyant qu’elle continuait à rester debout, il ôta son gant et lui offrit la main pour l’y conduire. Lady Rowena repoussa avec fierté cette galanterie, en lui disant :

« Sire chevalier, si je suis en présence de mon geôlier, et ce qui se passe autour de moi ne me permet pas de penser autrement, il est plus convenable que sa prisonnière se tienne debout devant lui, jusqu’à ce qu’elle soit instruite de son sort.

— Hélas ! belle Rowena, répondit de Bracy, vous êtes devant votre captif, et non devant votre geôlier, et c’est de vos beaux yeux que de Bracy doit recevoir son arrêt, et non lui qui doit prononcer sur votre sort.

— Je ne vous connais point, sire chevalier, » dit lady Rowena avec ce sentiment d’indignation que lui inspirait l’outrage fait à son rang et à sa beauté ; « je ne vous connais point ; j’ignore qui vous êtes, et l’insolente familiarité avec laquelle vous m’adressez le jargon d’un troubadour ne saurait servir d’excuse à la violence d’un brigand.

— C’est à toi, charmante fille, » répondit de Bracy continuant sur le même ton ; « c’est à toi et à tes charmes qu’il faut attribuer tout ce que j’ai fait de contraire au respect dû à celle que j’ai choisie pour la souveraine de mon cœur et l’astre de mes yeux.

— Je vous répète, sire chevalier, que je ne vous connais point, et qu’un homme qui porte une chaîne et des éperons ne doit pas se présenter ainsi devant une dame sans protection.

— Que vous ne me connaissiez point, c’est assurément un malheur pour moi ; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de Bracy n’est pas tellement obscur qu’il n’ait pu arriver jusqu’à vous, puisque des ménestrels et des hérauts ont proclamé ses hauts faits dans les tournois comme sur les champs de bataille.

— Laisse donc aux ménestrels et aux hérauts le soin de célébrer tes louanges ; elles seront mieux placées dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est celui d’entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives des tournois, la victoire mémorable que, cette nuit, vous avez remportée sur un vieillard suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donné le pouvoir de transporter, contre son gré, dans le château d’un brigand, une fille sans défense ?

— Vous êtes injuste, » répondit de Bracy en se mordant les lèvres d’un air de confusion, et en prenant un ton plus naturel que celui d’une galanterie affectée qu’il avait d’abord adopté ; « c’est parce que vous n’êtes pas soumise à l’influence d’une passion orageuse que vous ne voulez admettre aucune excuse pour une violence qui n’eut d’autre cause que l’amour inspiré par vos charmes.

— Je vous prie, sire chevalier, de mettre de côté le langage des ménestrels vagabonds : il est devenu si commun, qu’il se trouve tout-à-fait déplacé dans la bouche d’un noble chevalier. Certes, vous me contraignez à m’asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux communs dont chaque misérable chanteur de ballades a une provision qu’il ne pourrait épuiser d’ici à Noël.

— Ton orgueil, » dit de Bracy piqué de voir que son style galant ne lui attirait que des marques de mépris ; « ton orgueil aura à lutter contre un orgueil qui n’est pas moins grand que le tien. Sache donc que j’ai fait valoir mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le mieux à mon caractère ; il paraît, d’après le tien, qu’il faut chercher à gagner ton cœur l’arc sur l’épaule et la lance au poing, plutôt que par des phrases galantes et par le langage d’un courtisan.

— La courtoisie du langage, lorsqu’elle ne sert qu’à voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d’un chevalier autour du corps d’un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette contrainte paraisse te gêner ; il aurait été plus honorable pour toi d’avoir conservé le costume et le langage d’un outlaw, que de cacher sous l’affectation de manières polies et d’un langage courtois, des actions tout-à-fait dignes d’un brigand.

— Lady Rowena, tu me donnes là un excellent conseil ; et avec une hardiesse de discours qui répond à la hardiesse de mes actions, je te dis, moi, que tu ne sortiras de ce château qu’en qualité d’épouse de Maurice de Bracy. Je ne suis pas accoutumé à échouer dans mes entreprises, et un noble normand n’a pas besoin de justifier scrupuleusement sa conduite envers une Saxonne qu’il honore en lui offrant sa main. Tu es fière, Rowena, et tu n’en es que plus digne d’être ma femme. Par quel moyen pourrais-tu être élevée à un rang distingué et aux honneurs qui y sont attachés, si ce n’est par mon alliance ? Par quel autre moyen pourrais-tu sortir de l’enceinte d’une vile grange où les Saxons logent avec les pourceaux qui font toute leur richesse, pour prendre une place dans laquelle tu recevras les honneurs qui te sont dus, au milieu de tout ce que l’Angleterre a de plus distingué par la beauté, de plus respectable par la puissance ?

— Sire chevalier, cette grange que vous méprisez a été ma demeure depuis mon enfance, et soyez bien sûr que lorsque je la quitterai, si jamais je la quitte, ce sera pour quelqu’un qui ne méprisera ni l’habitation ni les mœurs dans lesquelles j’ai été élevée.

— Je vous entends, lady, quoique vous pensiez peut-être que vos expressions sont trop obscures pour mon intelligence. Mais ne vous flattez pas de l’espoir que Richard Cœur-de-Lion remonte jamais sur son trône, et encore moins que Wilfrid d’Ivanhoe, son favori, vous conduise jamais à ses pieds pour être saluée comme l’épouse de son ami. Tout autre pourrait, en touchant cette corde, éprouver de la jalousie ; mais ma ferme résolution ne saurait être changée par une passion sans espoir, et qui n’est à mes yeux qu’un enfantillage. Sachez, lady, que ce rival est en mon pouvoir, et qu’il ne tient qu’à moi de révéler le secret de sa présence dans le château de Front-de-Bœuf : la jalousie de ce baron lui deviendrait plus funeste que la mienne.

— Wilfrid ici ! » dit Rowena avec dédain ; « cela est aussi vrai qu’il l’est que Front-de-Bœuf est son rival. »

De Bracy fixa un instant les yeux sur elle.

« L’ignoriez-vous réellement ? dit-il. Ne saviez-vous pas qu’il voyageait dans la litière du Juif ? voiture très convenable en vérité pour un croisé dont le bras devait reconquérir le saint Sépulcre ! » et il se mit à rire d’un air de mépris.

« Et s’il est ici, » dit Rowena s’efforçant de prendre un ton d’indifférence, sans toutefois pouvoir s’empêcher de trembler de frayeur, « en quoi est-il le rival de Front-de-Bœuf ? ou qu’a-t-il à craindre de lui, si ce n’est un emprisonnement de peu de durée et le paiement d’une rançon convenable, suivant les usages de la chevalerie ?

— Es-tu donc abusée par l’erreur commune à tout ton sexe, qui pense qu’il ne peut exister d’autre rivalité que celle qui a ses charmes pour objet ? Ne sais-tu donc pas qu’il existe une jalousie d’ambition et de richesse, aussi bien qu’une jalousie d’amour ? Front-de-Bœuf écartera de son chemin celui qui met obstacle à ses prétentions à la superbe baronnie d’Ivanhoe, avec autant d’empressement, d’ardeur, et aussi peu de scrupule que s’il était son rival préféré auprès de la plus belle damoiselle aux yeux bleus. Mais daigne sourire à mon amour, lady Rowena, et le chevalier blessé n’aura rien à craindre de Front-de-Bœuf ; sans quoi, tu peux le pleurer dès à présent comme étant entre les mains d’un homme qui n’a jamais éprouvé le moindre sentiment de compassion.

— Sauvez-le, pour l’amour du ciel ! » s’écria Rowena, dont la fermeté céda aux craintes que lui inspirait le danger de son amant.

« Je le puis, je le veux ; c’est mon intention : car une fois que lady Rowena aura consenti à être l’épouse de de Bracy, qui osera porter la main sur son parent, sur le fils de son tuteur, sur le compagnon de son enfance ? Mais c’est le don de ta main qui doit acheter ma protection. Je ne suis pas assez fou ni assez romanesque pour contribuer au bonheur ou empêcher le malheur de l’homme le plus propre à opposer un puissant obstacle à l’accomplissement de mes désirs. Emploie en sa faveur l’influence que tu as sur moi, et il n’a rien à craindre ; refuse mes vœux, et Ivanhoe périt sans que tu recouvres ta liberté.

— Ton langage, » répondit Rowena en le regardant fixement, « est empreint d’un mélange de dureté et d’indifférence qui s’accorde peu avec tes véritables sentiments. J’ai peine à croire que tu sois aussi méchant que tu affectes de le paraître, ou que ton pouvoir soit aussi grand que tu le dis.

— Ne te berce pas de cette idée ; le temps te ferait voir qu’elle est mal fondée. Ton amant, ton amant préféré est dans ce château, il ne peut se défendre. Il est l’obstacle placé entre Front-de-Bœuf et ce que Front-de-Bœuf estime plus que la gloire ou la beauté. Que lui en coûtera-t-il de plus qu’un coup de poignard ou de javeline pour se débarrasser de cet obstacle ? Que dis-je ? en supposant que Front-de-Bœuf reculât devant les conséquences d’un tel acte, son médecin ne peut-il pas donner au blessé une potion qu’il dira ensuite n’être pas celle qu’uil lui avait destinée ? Celui ou celle qui veille près de lui ne peut-il pas retirer l’oreiller[1] de dessous sa tête ! Et alors voilà Wilfrid expédié pour l’autre monde sans qu’on puisse accuser personne de l’avoir assassiné. Cedric lui-même…

— Cedric ! répéta lady Rowena ; mon noble, mon généreux tuteur ! Ah ! je mérite les malheurs qui m’arrivent, pour l’avoir oublié, pour m’occuper du destin de son fils avant d’avoir pensé au sien.

— Le destin de Cedric dépend aussi de ta détermination, dit de Bracy, et je te laisse le soin d’y réfléchir. »

Jusqu’ici Rowena avait soutenu ce pénible entretien avec un courage admirable, mais c’était parce qu’elle n’avait pas regardé le danger comme sérieux. Son caractère naturel était celui que les physionomistes attribuent aux teints blonds, c’est-à-dire doux, timide et sensible ; mais l’éducation et les circonstances lui avaient en quelque sorte donné une trempe plus forte. Accoutumée à voir céder à ses désirs toutes les volontés, même celles de Cedric, quoiqu’il fût assez impérieux avec les autres, elle avait acquis cette sorte de courage et de confiance en elle-même qui naît de la déférence habituelle et constante de ceux qui composent le cercle dans lequel nous vivons : elle concevait à peine la possibilité d’une opposition à sa volonté, et bien moins encore celle de se voir traitée sans les moindres égards.

Sa hauteur de caractère, son air impérieux n’étaient donc qu’un caractère fictif, qui l’abandonna dès que ses yeux furent ouverts sur son propre danger, sur celui de son amant, sur celui de son tuteur, et lorsqu’elle vit sa volonté, dont la plus légère expression commandait toujours le respect, en opposition avec celle d’un homme robuste, altier et résolu, qui avait tout l’avantage sur elle et qui était déterminé à s’en prévaloir.

Après avoir jeté les yeux autour d’elle, comme pour chercher un secours qu’elle ne pouvait guère espérer, et poussé quelques exclamations entrecoupées, la jeune Saxonne leva les mains au ciel fondit en larmes, et s’abandonna au plus violent désespoir. Il était impossible de voir une si belle personne réduite à une pareille extrémité sans éprouver un sentiment de compassion, et de Bracy se sentit ému, c’est-à-dire plus embarrassé que touché. Dans le fait, il était trop avancé pour reculer ; et cependant, dans l’état où il voyait lady Rowena, ni les raisonnements, ni les menaces ne pouvaient faire impression sur elle. Il se promenait en long et en large dans l’appartement, tantôt l’engageant à se calmer, tantôt réfléchissant sur la conduite qu’il devait tenir à son égard.

« Si je me laisse attendrir par les larmes et la douleur de cette belle inconsolable, » disait-il en lui-même, « quel fruit recueillerai-je de mon entreprise, si ce n’est la perte des brillantes espérances pour lesquelles j’ai couru tant de risques, et les railleries du prince Jean et de mes compagnons ? Et cependant je ne me sens pas fait pour le rôle que je joue. Je ne puis voir de sang-froid ce beau visage défiguré par la douleur, et ces beaux yeux inondés de larmes. Plût au ciel qu’elle eût conservé son premier caractère de hauteur et de fierté, ou que, comme Front-de-Bœuf, j’eusse un cœur entouré d’un triple airain ! »

Agité par ces pensées, il ne put qu’engager de nouveau lady Rowena à se calmer, l’assurant qu’elle n’avait pas de motif pour se livrer à un aussi grand désespoir ; qu’il n’avait pas eu l’intention de lui causer un si violent chagrin, et attribuant à l’excès de son amour des menaces qu’il était incapable de mettre à exécution. Mais, au milieu des consolations qu’il s’efforçait de lui donner, il fut interrompu par le son rauque et perçant du cor qui avait au même instant alarmé les autres habitants du château et arrêté l’exécution de leurs plans. De Bracy fut peut-être celui qui regretta le moins cette interruption, car sa conférence avec lady Rowena était parvenue à un point où il trouvait aussi difficile de poursuivre son entreprise que d’y renoncer.

Ici nous ne pouvons nous empêcher de croire qu’il est nécessaire que nous donnions au lecteur des preuves plus solides que les incidents semés dans un roman, de la vérité du tableau que nous venons de tracer. Il est pénible de voir que ces vaillants barons qui, par leur résistance aux prétentions de la couronne, assurèrent la liberté de l’Angleterre, aient été eux-mêmes de farouches oppresseurs et se soient rendus coupables d’excès aussi contraires non seulement aux lois de leur patrie, mais encore à celles de la nature et de l’humanité. Mais, hélas ! nous n’avons qu’à extraire de l’ouvrage du laborieux Henry un des nombreux fragments qu’il a recueillis dans les œuvres des historiens de cette époque, pour prouver que la fiction même peut à peine représenter la triste réalité des horreurs de ces temps.

La description faite par l’auteur de la Chronique saxonne des cruautés exercées sous le règne du roi Étienne par les grands barons et les seigneurs de châteaux, qui étaient tous Normands, fournit une forte preuve des excès dont ils étaient capables dans la violence de leurs passions. « Ils opprimaient horriblement le peuple, dit-il, en lui faisant construire des forteresses ; et lorsqu’elles étaient construites, ils les remplissaient de scélérats qui s’emparaient des hommes et des femmes de qui ils espéraient arracher une rançon, les jetaient dans des cachots, et leur infligeaient des tortures plus cruelles que jamais martyr n’en supporta. Ils étouffaient les uns dans la boue, suspendaient les autres par les pieds, par la tête, ou par les pouces, allumant du feu au dessous d’eux. À quelques uns ils serraient la tête avec des cordes pleines de nœuds, jusqu’à ce qu’elles pénétrassent dans leur cerveau, tandis que d’autres étaient jetés dans des culs de basse-fosse remplis de serpents, de vipères et de crapauds[2]… » Mais il y aurait trop de cruauté à condamner le lecteur à lire entièrement cette affreuse description.

Comme une autre preuve, et peut-être la plus forte que nous puissions donner de ces fruits amers de la conquête, nous ferons remarquer que l’impératrice Mathilde, quoique fille du roi d’Écosse, et ensuite reine d’Angleterre et impératrice d’Allemagne, fille, épouse et mère de monarques, fut obligée, pendant le séjour qu’elle fit dans sa jeunesse en Angleterre pour son éducation, de prendre le voile, comme le seul moyen d’échapper aux poursuites licencieuses des nobles normands. Ce fut là le motif qu’elle allégua devant le grand conseil du clergé britannique, comme la seule raison qui lui avait fait prendre le voile. Le clergé assemblé reconnut la validité de ce moyen et la notoriété des circonstances sur lesquelles il était fondé : c’était rendre un témoignage frappant et incontestable contre cette licence honteuse qui fit l’opprobre de ce siècle. Il était généralement reconnu, dit-on, qu’après la conquête de l’Angleterre par Guillaume, les Normands venus à sa suite, fiers d’une si grande victoire, n’obéirent à d’autres lois qu’à celles de leurs passions effrénées. Non seulement ils dépouillèrent de leurs propriétés les Saxons qu’ils avaient vaincus, mais encore ils attaquèrent l’honneur de leurs femmes et de leurs filles avec la plus brutale licence. De là vient qu’il était très ordinaire de voir les veuves et les filles des familles nobles se retirer dans des couvents, non par l’effet d’une vocation religieuse, mais uniquement pour mettre leur honneur à l’abri des attaques des nobles débauchés.

Telle était la licence de l’époque, ainsi que le prouve la déclaration publique du clergé, qui nous a été transmise par Eadmer. Cette digression est plus que suffisante pour faire admettre la probabilité des scènes que nous venons de détailler, aussi bien que de celles que nous aurons encore à rapporter d’après l’autorité un peu moins authentique du manuscrit de Wardour.



  1. Allusion à une coutume fort commune à cette époque de barbarie : quand un malade était près d’expirer, on abrégeait son agonie en lui retirant l’oreiller qui lui soutenait la tête.
  2. Histoire de Henry, t. vii, page 316 ; édit. de 1803.