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Jane Austen (Rague)/6

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CHAPITRE VI


INFLUENCE DE JANE AUSTEN

SUR LE ROMAN ANGLAIS. LES AUSTÉNITES


Au moment ou Jane Austen commençait à écrire, le roman anglais se trouvait en pleine décadence. Les grands écrivains qui avaient créé et développé la nouvelle littérature de fiction, Richardson, Fielding, Smollett, Sterne, Goldsmith, étaient disparus depuis une quarantaine d’années, et une réaction s’était produite contre le roman de caractère. Le château d’Otranto d’Horace Walpole avait mis à la mode le surnaturel et le moyen âge. Le public avait paru se plaire aux émotions provoquées par des aventures effrayantes ; et, pendant de longues années, pour lui servir son plat favori, les romanciers cuisinèrent à qui mieux mieux d’extraordinaires combinaisons de chambres machinées, de morts mystérieuses, d’apparitions macabres, d’exploits fabuleux, de vengeances inimaginables. Toutes ces horreurs secouaient délicieusement les nerfs des femmes délicates de la fin du xviiie siècle ; et L’abbaye de Northanger nous montre le genre de sensations que les jeunes filles recherchaient alors dans leurs lectures. Isabella Thorpe propose à Catherine Morland de lire ensemble quelques romans :

— « Je vais vous donner leurs titres », dit-elle, « ils sont sur mon carnet. Le château de Wolfenbach, Mystérieux pressentiments, Les nécromanciers de la Forêt Noire, la Cloche de minuit, L’Orphelin du Rhin, Horribles mystères. Nous en avons pour quelque temps ! »

— « Oui, certainement ; mais sont-ils tous horribles ? Êtes-vous bien sûre qu’ils sont tous horribles ? »

— « Oui, tout à fait sûre. Une de mes bonnes amies, Miss Andrew, une charmante jeune fille, l’une des plus douces créatures du monde, les a tous lus ».

Le soir, après avoir fermé le livre terrifiant, l’impressionnable Catherine Morland restera de longues heures sans pouvoir s’endormir, tremblante au moindre bruit qui résonne dans le silence de la nuit, croyant entendre un bandit remuer sous son lit, n’osant ni bouger, ni fermer les yeux, ni éteindre sa lumière. C’est une véritable angoisse, mais elle adore cela ; et des milliers de femmes et beaucoup d’hommes partagent son amour du petit frisson qui glace si délicieusement en face des dangers qu’on sait imaginaires.

Le livre a bien éveillé une émotion comme c’est le but de tout roman, et même presque une souffrance ; mais c’est une émotion d’ordre inférieure, où l’art de l’écrivain et la subtilité de l’observateur ne jouent aucun rôle. Nul sentiment n’y est analysé en dehors de la peur, et même celle-ci ne nous est représentée que sous ses formes les plus grossières. Cela a suffit cependant pour attirer aux livres de Mrs. Radcliffe et de Lewis une foule de lecteurs, même parmi la meilleure société, celle qui se pique d’intellectualité.

Un groupe de romanciers, « les Révolutionnistes », tentèrent bien d’acclimater des œuvres de fiction réalistes et philosophiques ; mais, plus préoccupés de répandre leurs idées que de faire œuvre d’art, dépourvus de talent, ils ne produisirent que des romans touffus et ennuyeux, trop médiocres pour ramener le public à une littérature plus saine.

Une jeune femme avait donné des ouvrages plus fidèles à la réalité, plus conformes à l’idéal Richardson et de Fielding. Les livres de Francis Burney avaient reçu un accueil enthousiaste dans toute l’Angleterre et en particulier dans le monde littéraire. Johnson appelait l’auteur « son petit marchand de caractères » et prétendait qu’Evelina aurait rendu Richardson jaloux. On trouve en effet dans les romans de Miss Burney toute une série de types supérieurement dessinés ; mais ils sont un peu exagérés, l’action manque de vie et de simplicité, et le style, clair et fluide dans Evelina, s’est peu à peu boursouflé, empâté dans Cécilia et Camilia, par une imitation maladroite des procédés de Johnson. Ne paraissant qu’à de longs intervalles, les livres de Miss Burney ne furent que de brillants éclairs dans le marasme général de la littérature de fiction ; et, si leur lecture a contribué à développer le talent d’un auteur mieux doué, et à faire naître Orgueil et Préventions, leur influence sur les autres écrivains de l’époque fut à peu près nulle.

Miss Austen, en écrivant en 1797 ses romans si simples et si naturels, si dépourvus d’incidents passionnants, d’un style si pur et si concis, se lançait donc contre le courant qui entraînait tous les romanciers à une surenchère de complications mélodramatiques. Il fallait une véritable originalité de tempérament à cette fille de pasteur, à peine âgée de vingt-deux ans, si respectueuse de tous les autres préjugés de la bonne société, pour oser écrire, vers 1800, des romans qui ne visaient pas à épouvanter le lecteur par les plus terrifiantes horreurs. Certainement, si les dames lettrées de Steventon avaient connu cette audace, elles eussent crié au scandale en présence de cette toute jeune fille qui préférait la simplicité des bonnes mœurs bourgeoises aux atrocités du moyen âge, et elles auraient accusé Jane de goûts dépravés.

Le refus de faire paraître, même aux frais de l’auteur, Orgueil et Préventions, opposé en 1798 par un éditeur de Londres à Mr. Austen, ne prouve évidemment pas qu’à ce moment les romans de Jane eussent été assurés d’un complet échec. Mr. Austen ayant négligé de joindre le manuscrit à sa proposition, on ne peut même pas en déduire l’opinion personnelle de l’éditeur ; et l’erreur de celui de Bath, gardant L’Abbaye de Northanger dans ses tiroirs comme une mauvaise affaire, n’est qu’un fait isolé dont il serait téméraire de tirer des conclusions. On peut admettre cependant que l’intervalle de quatorze ans qui s’écoula entre la rédaction et la publication des premiers romans de Jane Austen fut plutôt favorable à leur modeste succès. Lorsque Raison et Sensibilité et Orgueil et Préventions parurent, en 1811 et en 1813, les contes populaires de Miss Edgeworth avaient déjà accoutumé quelques personnes à la possibilité d’une littérature de fiction un peu moins fantastique que celle de Mrs. Radcliffe. Et, bien que Waverley qui, par certains côtés, s’éloignait moins du goût régnant, vint de paraître et accaparât l’attention du public, les romans de Jane Austen reçurent un accueil plutôt sympathique. Quelques voix autorisées en proclamèrent immédiatement la valeur.

Au lendemain de la publication d’Emma, un juge très compétent en donna, dans un article anonyme de la Quaterley Review, une critique fort élogieuse qui fut longtemps attribuée à l’archevêque Whateley. On sait maintenant que Walter Scott en était l’auteur ; et, ce ne fut pas de la part du grand romancier une impression passagère, car nous retrouvons dans son Journal, à la date de 1826, ces notes significatives : « Relu pour la troisième fois au moins Orgueil et Préventions de Miss Austen, ce roman si délicatement écrit. Cette jeune femme a un talent pour décrire l’évolution des sentiments et des caractères qui est le plus merveilleux que j’ai jamais rencontré. Les gros effets ronflants je peux les faire moi-même, comme presque tous les écrivains d’aujourd’hui ; mais la touche exquise, qui, par la vérité de la description et du sentiment, rend intéressant les choses et les caractères les plus ordinaires m’est refusée. »

Quand un écrivain de génie relit par trois fois au moins des romans qui diffèrent tellement de ses propres œuvres, et qu’il reconnaît y trouver ce qui lui manque le plus, la finesse psychologique, n’est-il pas permis de supposer que, si cette lecture répétée n’a pas laissé de traces positives dans ses ouvrages, elle l’a peut-être conduit à donner un peu moins de raideur aux caractères de quelques-uns de ses personnages. Ce n’est évidemment pas une certitude ; mais en cherchant à découvrir l’influence qu’a pu exercer Jane Austen, nous serons souvent obligés de recourir à de simples présomptions ; car nous nous trouvons toujours arrêtés par une difficulté qui tient à la fois aux circonstances défavorables de la publication de ses romans et au genre de son talent. Elle n’a pas eu de ces succès éclatants qui mettent le nom de l’auteur dans toutes les bouches, dans tous les livres. Au début du siècle on a peu écrit sur elle. Le petit groupe de ses premiers admirateurs discutait ses mérites dans l’intimité, et ne cherchait pas, en général, à répandre bruyamment la connaissance d’ouvrages qu’ils estimaient peut-être trop subtils pour la masse. Aucun livre ne nous renseigne sur l’appréciation de ses contemporains, et peu d’articles de revues nous dévoilent leurs tendances à délaisser l’imitation des Mystères d’Udolpho pour suivre la nouvelle voie que leur traçait Miss Austen.

Nous pourrions rechercher directement, dans les œuvres des différents romanciers du siècle dernier ce qu’ils ont emprunté à Jane Austen. Mais si ce travail est facile lorsqu’il s’agit d’un écrivain qui s’est distingué par des exagérations, par des extravagances de conception ou de style aisément reconnaissables chez ses successeurs, cela devient une tâche presque impossible lorsqu’on étudie un auteur dont le talent consiste essentiellement en juste mesure, en simplicité, en tact. Car, quoiqu’on les trouve rarement dans les romans modernes, ces qualités devraient être tellement générales, tellement naturelles, que lorsque nous les rencontrons chez un écrivain, nous hésitons à les attribuer à l’imitation. Ce sont peut-être ces difficultés qui ont détourné les biographes de Jane Austen de l’étude de l’influence exercée par ses livres sur les romanciers du xixe siècle ; quelques critiques comparent bien ses personnages à ceux de George Eliot et de Charlotte Brontë, mais ils négligent, en général, de rechercher si ces écrivains se sont plus ou moins inspirés des œuvres de leur aînée.

Pour essayer de découvrir quelques indices de cette action il nous faut alors ou retrouver dans les mémoires et les correspondances l’aveu direct de l’influence subie, ou déduire de l’attrait particulier exercée par les œuvres de notre romancière sur des conseillers et des directeurs du mouvement littéraire le rôle qu’elles ont pu jouer dans l’évolution de la littérature de fiction. Au risque d’une certaine monotonie et de quelques répétitions, nous multiplierons les citations pour bien faire sentir en quelle atmosphère d’admiration passionnée pour Jane Austen, les jeunes auteurs anglais du xixe siècle pénétraient dès leurs premiers pas dans les milieux littéraires, et combien il leur était difficile d’échapper à l’attraction d’œuvres si hautement prônées par les maîtres de la critique dans les salons où s’établissaient les réputations.

Depuis leur apparition, les livres de Jane Austen n’ont cessé de captiver les esprits les plus délicats. Nons trouvons dans une lettre de Southey à Sir Egerton Brydges cette appréciation : « Vous parlez de Miss Austen. Ses romans sont plus fidèles à la nature et renferment, suivant mon goût, des études, des sentiments plus ravissants

que ceux d’aucun autre écrivain de notre époque ». Un autre poète, qui est aussi un fin critique, S. T. Coleridge, proclame que ses livres sont « dans leur genre, d’une vérité et d’une originalité parfaites ». Miss Susan Ferrier, une romancière anglaise de grand talent, la protégée de Walter Scott, écrit à une de ses amies en 1816 : « Je viens de lire Emma qui est excellent ; il n’y a aucune sorte d’histoire et l’héroïne n’est pas meilleure que les gens ordinaires ; mais les caractères sont si fidèles à la vérité et le style est si piquant, que cela ne réclame pas l’aide du mystère et l’aventure [1]. » On trouve dans les parties comiques des œuvres de Miss Ferrier un humour enjoué, une délicate satire, si voisines de celles d’Orgueil et Préventions, qu’on est tenté de croire que, d’elle-même ou sur le conseil de Walter Scott, elle s’est un peu inspirée des qualités qu’elle admire si fort dans Emma. Son premier roman Mariage a bien été écrit dès 1810, mais il n’a paru qu’en 1818 et a été revu dans l’intervalle.

Miss Mitford, l’auteur d’un joli petit roman villageois publié en 1819, déclare qu’elle consentirait à se laisser couper une main pour acquérir le talent de Jane Austen.

Puis c’est un homme d’église, l’archevêque Whateley, qui en 1821, dans un article de la Quaterley Review, la compare à Shakespeare en ces termes : « Comme lui, elle montre un admirable discernement aussi bien dans le caractère des déséquilibrés que dans celui des gens sensés, mérite qui est loin d’être commun. Slender, Shallow et Ague-Cheek, quoique également fous, ne se ressemblent pas plus l’un l’autre que Richard, Macbeth et Jules César ; et les Mrs. Bennet, Mr. Rushworth ou Miss Bates de Jane Austen n’ont pas plus de ressemblance entre eux que Darcy, Knightley, Edmund Bertram. »

Les savants et les hommes d’état eux-mêmes sont séduits par le délicat humour d’Orgueil et Préventions, de Mansfield Park, et d’Emma. Warren Hasting, Lord Landsdowne, le physicien Sir Henry Holland ne croient pas compromettre leur gravité en avouant leur admiration pour ces fins chefs-d’œuvre. Le grand ministre Disraëli se vantait d’avoir relu dix-sept fois Orgueil et Préventions ; et le distingué Lord Holland ne se lassait jamais d’entendre lire et relire à haute voix « ces charmants romans presque uniques dans leur style humoristique ».

Autour de lui, dans cette fameuse Holland House, où suivant Macaulay, « les hommes qui avaient guidé la politique de l’Europe, qui avaient remué de grandes assemblées par leur raison ou par leur éloquence, qui avaient insufflé la vie au bronze ou à la toile, qui avaient laissé à la postérité des choses si merveilleusement écrites qu’elles rendaient leur nom immortel, se trouvaient mêlés avec tout ce qu’il y avait de plus charmant et de plus gai dans la société de la plus splendide des capitales » [2], les plus intimes familiers de la maison, ceux que Lady Holland honorait de ses amicales impertinences, Sydney Smith, C. Gréville, Guizot, Sir James Mackinstosh, partageaient l’enthousiasme de leur hôte pour le talent de Jane Austen. Ce petit groupe d’admirateurs passionnés devait certainement donner Mansfield Park et Emma comme modèles aux jeunes littérateurs, si fiers d’être admis aux réceptions de Lady Holland, et tout disposés à se laisser influencer par les opinions de ses illustres amis.

L’esprit le plus distingué de ce cercle qui fut si utile au développement intellectuel de la société anglaise, Macaulay, le grand critique lumineux et sarcastique, reprend dans son essai sur Mme d’Arblay la comparaison

de l’archevêque Whateley : « Nous admirons surtout Shakespeare parce que, tout en nous donnant un plus grand nombre de portraits frappants que tous les autres dramatistes réunis ensemble, c’est à peine s’il nous a laissé une seule caricature. Shakespeare n’a ni égal ni second. Mais, parmi les écrivains qui sur ce point ont approché le plus de la manière du grand maître, nous n’avons aucune hésitation à placer Jane Austen, une femme dont l’Angleterre est justement fière [3]. » Il écrit dans son Journal : « J’ai encore relu de nouveau tous les romans de Miss Austen. Ils sont charmants. Il n’y a pas d’œuvres au monde qui approchent plus de la perfection. » À la fin de sa vie, il songe à recueillir des documents pour une biographie, qui servirait de préface à une nouvelle édition des œuvres de Jane Austen, et il veut employer les bénéfices de la publication à l’érection d’un monument dans l’église de Winchester. L’autorité dont jouit un moment Macaulay a dû encourager bien des écrivains à ouvrir ces livres oubliés ou peut-être ignorés, pour y puiser des leçons d’observation consciencieuse, de simplicité et de naturel.

À côté de lui un critique de moindre renommée, mais qui par de nombreux articles de revues contribua à épurer la littérature anglaise, G.-H. Lewes proclame « qu’il aimerait mieux avoir écrit Orgueil et Préventions que Waverley » ; et il conseille à tous les romanciers l’étude d’Emma, de Mansfield Park, de Persuasion.

Avec lui nous allons saisir des influences plus directes sur des écrivains déterminés. Nous lisons, en effet, dans une lettre que lui adresse Charlotte Brontë, en réponse à ses critiques amicales sur Jane Eyre : « Si jamais j’écris un autre livre, je crois que je n’y mettrai rien de ce que vous appelez mélodramatique. Je le crois, mais je n’en suis pas sûre. Je crois aussi que je vais m’efforcer de suivre le conseil qui jaillit des doux yeux de Miss Austen, de finir plus et d’être plus impersonnelle. Mais je n’en suis pas sûre non plus. [4] » La passionnée jeune femme ne peut comprendre le fin et calme talent qui imprègne Orgueil et Préventions ; et G. H. Lewes insistant pour qu’elle reconnaisse en son auteur l’un des plus grands artistes, des plus grands peintres du caractère humain qui aient jamais vécu, un des écrivains qui ont eu le sens le plus exact des moyens à employer pour arriver à leur but », elle se révolte et répond : « Miss Austen étant, comme vous l’avouez, sans poésie et sans sentiment, se montre peut-être clair-voyante et réaliste (plus réaliste que vraie), mais elle ne peut pas être grande ». Cependant elle lit ces livres qui lui sont antipathiques ; puis, inconsciemment peut-être, elle met dans Shirley et dans Villette plus de réalisme, une plus fine observation psychologique que dans son premier roman ; et elle ne peut s’empêcher de se réjouir, dans une de ses lettres, de voir comparer et même préférer son Mr. Paul à Mr. Knightley. C’est ainsi qu’elle indique elle même le rapprochement qu’on peut faire entre ces deux personnages, tous d’eux d’âge mûr, tous deux supérieurs à leur entourage, tous deux grognons, tous deux gagnant lentement par leurs solides qualités l’amour de femmes plus jeunes de vingt ans. Nous savons bien que Mr. Paul est le portrait du maître de pension qu’a aimé Miss Brontë et qu’elle n’avait pas besoin d’autre modèle. Il est cependant curieux que ses personnages se rapprochent de ceux de Miss Austen en même temps qu’un souci de vraisemblance tempère son goût des situations mélodramatiques, précisément après avoir pratiqué les lectures conseillées par Mr. G. H. Lewes.

Lorsqu’on prononce le nom de Mr. G. H. L ewes la pensée se reporte immédiatement à George Eliot. On ne peut guère douter que le critique n’ait recommandé à sa grande amie l’étude approfondie des œuvres de Jane Austen, comme il l’avait recommandée à l’inconnue qu’était pour lui Charlotte Brontë. Nous voyons en effet dans les lettres de George Eliot que c’est G. H. Lewes qui l’a décidée à écrire des romans. Elle lui soumet son plan des Scènes de la vie ecclésiastique et se réjouit qu’il le trouve bon. Mais G. H. Lewes « a des doutes sur son habileté à développer un plan et à écrire un bon dialogue ». Peut-il indiquer un meilleur maître que Jane Austen, de meilleurs exemples qu’Orgueil et Préventions, Mansfield Park, Emma ? Ces chefs-d’œuvre sont si bien dans sa pensée, lorsqu’il guide les premières tentatives de G. Eliot dans la littérature de fiction, qu’il écrit à l’éditeur John Blackwood en lui proposant Scènes de la vie ecclésiastique : « Depuis le Vicaire de Wakefield et les œuvres de Miss Austen, nous n’avions pas de romans représentant le clergé comme toutes les autres classes [5] ». La simplicité, l’ironie, l’intérêt pour les petits incidents de la vie, la minutie dans la notation des sentiments de ses modestes héros, l’absence de dissertations philosophiques que nous trouvons dans les premiers romans de George Eliot, ainsi que sa peinture méticuleuse de la classe moyenne dans Middlemarch, ne s’éloignent pas beaucoup de la manière de Jane Austen. Il y a là certainement un peu de l’influence de l’auteur que Mr. G. H. Lewes aimait tant, et qu’elle-même appelait, presque dans les mêmes termes que son ami : « Le plus grand artiste qui ait jamais écrit, le maître le plus parfait dans l’art du développement ». Elle n’a d’ailleurs profité qu’imparfaitement des leçons de sa devancière et Tennyson a raison « de ne pas la croire aussi fidèle à la nature que Shakespeare et Miss Austen ».

Nous avons une preuve encore plus directe de son action sur Miss Martineau, un des premiers écrivains anglais qui ont introduit les questions sociales dans le roman. Celle-ci nous confie dans ses mémoires qu’elle essaya d’imiter Jane Austen, et qu’avant d’écrire son premier ouvrage Deerbrook, elle lut et relut Orgueil et Préventions, Emma, Persuasion.

L’influence de Miss Austen sur Dickens, pour n’être pas avouée par lui, n’en est pas moins manifeste. On prétend qu’il n’appréciait pas l’auteur d’Emma ; mais cela prouve tout au moins qu’il avait lu ses romans, et l’on retrouve dans sa façon de caractériser ses personnages par les particularités de leur langage les procédés mêmes de Jane Austen. C’est ainsi que plusieurs critiques anglais s’accordent à reconnaître dans Mrs. Nickleby une imitation directe et évidente de Miss Bates. Mais avec la même niaiserie de pensées, avec la même volubilité de langage, combien Mrs. Nickleby est moins naturelle que son modèle. Comme toujours le disciple a exagéré et faussé la doctrine du maître.

Il n’est pas étonnant d’ailleurs que Dickens ait subi l’influence d’ Emma et d’Orgueil et Préventions ; car, au moment même où Thackeray et lui font leurs débuts dans la littérature, où leur personnalité d’écrivain se constitue, avant qu’ils n’écrivent leurs premiers livres, la vogue semble être venue à ces charmants ouvrages. Nous voyons en effet paraître de nouvelles éditions en 1833, 1844, et des traductions françaises d’Orgueil et Préventions, Sense et Sensibilité, L’Abbaye de Nort/ianger, Persuasion en 1821, 1822, 1823 et 1828. Il serait extraordinaire que de futurs romanciers n’aient pas lu ces livres qui avaient déjà subi victorieusement l’épreuve du temps, et n’y aient pas récolté quelque utile enseignement. N’y avait-il pas épars dans les romans de Miss Austen les représentants de la plupart des snobismes ? et le groupe de Mr. Collins, Sir Williams Lucas, Mary Bennet, Marianne

Dashwood, John Thorpe, Sir Walter Elliot et leurs pareils, ne constituait-il pas déjà un Livre des snobs presque complet ?

D’ailleurs, il n’existe point d’écrivains qui n’aient rien emprunté à leurs prédécesseurs immédiats, dont ils sont toujours étroitement solidaires. Dickens, Thackeray et leurs contemporains étaient bien les descendants de Richardson et de Fielding ; mais Jane Austen avait été l’éclaireur frayant au milieu de l’engouement général pour les fantastiques récits de Mrs. Radcliffe la route qui ramenait à des œuvres plus réalistes et plus artistes. Elle avait apporté quelque chose de nouveau, qui manquait un peu à ses aînés : de la simplicité dans les événements, plus de complexité et moins de raideur dans les caractères, plus de condensation et de finesse dans les développements. Sans rien leur ôter de leur solidité, elle avait transformé en délicates œuvres d’art les monuments pesants et sans grâce de Richardson. C’est pourquoi nous croyons pouvoir généraliser les quelques preuves d’influence que nous avons données, et nous joindre à Mr. Saintsbury pour appeler l’auteur de Mansfield Park et d’Emma : « la mère du roman anglais au xixe siècle » [6].

Il n’est pas nécessaire, pour justifier ce titre, d’étudier son action sur les écrivains postérieurs à la grande floraison victorienne. Les meilleurs de ses principes sont désormais absorbés, digérés par des écrivains illustres qui transmettent directement ses qualités à nos auteurs contemporains. On a plus de mal à distinguer dans les nouveaux livres ce qu’elle a inspiré de ce qui a été emprunté à d’autres talents, et son influence personnelle devient encore plus difficile à découvrir ; mais elle n’en persiste pas moins. Une parenté étroite rattache évidemment à Emma et à Mansfield Park quelques-uns des meilleurs romans anglais de ces dernières années. Lorsque, dans Récits d’une grand’mère, Mr. Arnold Bennet nous peint si méticuleusement les gestes, les habitudes, les préjugés, les joies mesurées et les émotions pleines de réserve des commerçants d’une petite ville industrielle, il prend comme modèle les livres de Jane Austen ; et, dans un interview rapporté par le London Magazine, il confesse qu’il voulait faire pour les usiniers et les commerçants des « Cinq Villes » « ce que Zola avait fait pour Paris, Hardy pour Wessex et Jane Austen pour la haute bourgeoisie provinciale au commencement du xixe siècle. »

D’ailleurs, parmi les critiques d’aujourd’hui, c’est un crescendo de louanges qui parfois les entraîne à parler sans mesure du plus mesuré des romanciers anglais. Mr. Gosse proclame en termes dithyrambiques « son impeccabilité » « son omniscience » « son art absolu que nous prenons pour la nature elle-même » [7]. Mr. Saintsbury débordant d’enthousiasme s’écrie : « Nous retrouverons un autre Homère avant de revoir une autre Jane Austen [8]. »

Ce n’est même plus de l’engouement, c’est une adoration, un culte pour l’incomparable Jane qui s’est lentement constitué au cours du xixe siècle dans les milieux littéraires anglais. Déjà Macaulay et sa sœur s’étaient exercés à parler avec des phrases empruntées aux livres de Miss Austen, stupéfiant ainsi leurs amis par la curieuse tournure de leur conversation. Aujourd’hui, toute une confrérie d’admirateurs connaissent par cœur les phrases de leur idole, et se les récitent comme des versets de livres saints. Ils se donnent le nom d’Austénites ou d’Austéniens ; et le nombre des fidèles augmente sans cesse, comprend les plus grands noms de l’Angleterre. C’est Tennyson, qui, visitant Lyme, refuse de voir la place où débarqua le duc de Monmouth, et s’écrie tout au souvenir de Persuasion : « Laissez-moi tranquille avec le duc de Monraouth ; mais montrez-moi la place où Louisa Musgrove est tombée », témoignant ainsi qu’un simple personnage de roman pouvait prendre dans son esprit une réalité plus intense que les héros de l’histoire. C’est le cardinal Newman, qui, pour perfectionner son style, relisait chaque année les ouvrages de Jane Austen.

On écrit des livres non seulement sur elle, mais sur son entourage, sur ses frères, sur ses amis ; on en fait le centre même de la vie anglaise au commencement du xixe siècle, en intitulant des ouvrages : Jane Austen et son Temps, Jane Austen et ses contemporains. Aussi n’est-on pas très surpris de découvrir qu’il s’agit d’elle dans un article de revue publié en 1902 sous le titre de : La légende de sainte Jane. C’est, suivant les expressions de l’auteur, « un hymne en l’honneur de sainte Jane, de notre divinité », un acte d’ « adoration passionnée pour la plus fascinante des saintes ».

Cette exaltation idolâtre rappelle les transports de Diderot déclamant : « Oh ! Richardson ! Richardson ! homme unique ! Tu seras la lecture de tous mes instants ! [9] » et déclarant qu’obligé de vendre sa bibliothèque, il ne garderait que les œuvres de Richardson, d’Homère, d’Euripide, de Moïse. Mais il décernait ces éloges outrés à un de ses contemporains, créateur d’un nouveau genre littéraire, alors en pleine vogue ; il était entraîné par l’engouement général ; la sensibilité et l’enthousiasme étaient à la mode. Il est plus surprenant de voir renaître à une époque positive et sceptique ces admirations éperdues en faveur d’un écrivain disparu depuis près de cent ans, et dont les œuvres n’ont pas l’attrait de la nouveauté. Cette glorification posthume de Jane Austen, cet enthousiasme rétrospectif pour des livres passés d’abord presque inaperçus, est une des manifestations du goût pour les études précises, minutieuses, approfondies, strictement limitées à leur sujet, qui s’est développé chez les hommes du xixe siècle sous l’influence du succès des méthodes scientifiques dans le domaine matériel.

« Lire un livre de Jane Austen c’est suivre une expérience sur la vie », écrit G. Eliot ; et nous avons vu comment le plus réaliste des romanciers anglais contemporains, Mr. Arnold Bennett, rapproche dans une même phrase l’œuvre de Zola de celle de sa compatriote. Mais Jane Austen, en établissant ses caractères à l’aide d’une multitude de petits faits soigneusement observés, emploie des procédés bien plus assimilables à ceux de nos savants que les larges touches de peintre de fresque, chères à l’auteur du Roman expérimental. Et son souci de s’en tenir à l’étude de la petite société de Steventon n’est-il pas plus conforme à la théorie féconde de la spécialisation des recherches que la prétendue compétence universelle d’une sorte de touriste des milieux sociaux ?

Aussi, sommes-nous un peu surpris que son nom n’ait jamais été prononcé au cours de la querelle qui agita les milieux littéraires français à la fin du xixe siècle. Dans son livre Le roman naturaliste Brunetière oppose le réalisme de George Eliot aux crudités systématiques du groupe de Médan. Son argumentation eut piqué plus au vif ses adversaires, s’il avait pris dans le commencement du siècle un exemple de la simplicité de l’intrigue, de l’absence de complications mélodramatiques, du naturel des situations, du terre à terre des sentiments, de toutes les qualités enfin qui, suivant Guy de Maupassant dans sa préface de Pierre et Jean, constitueraient la supériorité indiscutable des Romanciers d’aujourd’hui sur les Romanciers d’hier. Car, ces écrivains dogmatiques qui se vantaient d’avoir révolutionné le roman, de l’avoir mis à la hauteur des conquêtes scientifiques du xixe siècle, n’ont fait que reprendre la formule d’une Romancière d’hier, d’une toute jeune fille, leur aînée d’une centaine d’années, élevée très bourgeoisement dans le presbytère d’un petit village anglais, à l’écart de tout milieu réformateur ou critique, sans contact avec aucun théoricien des lettres. Et, il n’y avait même pas, pour ces Romanciers d’aujourd’hui, la ressource de traiter les ouvrages de la Romancière d’hier d’ébauches incomplètes et maladroites, dans lesquelles le germe du nouveau genre était évidemment contenu, mais si imparfaitement qu’il avait fallu qu’un artiste de génie vint plus tard insuffler la vie à l’œuvre informe. Ce sont au contraire, de l’avis des plus grands maîtres, des chefs-d’œuvre atteignant l’ultime perfection, qui n’ont pas été et ne seront jamais surpassés.

D’autres romanciers anglais du xixe siècle ont pu être des écrivains profonds et clairvoyants, mais ils visent en même temps d’autres buts qu’une exposition claire du jeu des sentiments humains. Des préoccupations de propagande morale, philosophique, sociale, troublent l’impassibilité de leur étude. Ils ont des qualités étincelantes d’émotion, de sensibilité, d’esprit, de poésie, qui nous entraînent et nous ravissent, mais qui déguisent un peu la vraie nature de leurs personnages. Nous ne rencontrons pas dans les œuvres de Jane Austen les magnifiques exubérances de la passion, comme dans celles de Charlotte Brontë, ni les éclats de gaieté désordonnée s’écroulant soudain en de poignantes tragédies qu’inspire à Dickens son amour exaspéré pour les malheureux, ni l’ironie implacable, les éloquentes indignations de Thackeray, ni la poésie évocative des beaux soirs qui imprègne les romans de George Eliot. Mais l’art dont tous ces auteurs de génie se servent pour augmenter le relief de leurs caractères leur enlève en même temps un peu de réalité. Dans son cadre étroit, avec ses sobres procédés, Jane Austen nous peint les siens plus fidèlement ; son talent ressemble aux petites rivières de son pays natal : elles ne s’étalent pas en nappes grandioses, elles ne scintillent pas en cascades éblouissantes, elles ne s’effondrent pas dans des gouffres térrifiants, mais elles reflètent avec une netteté parfaite tous les détail des menus paysages qui les bordent, du somment de l’orme à la petite touffe d’herbe. C’est cette limpidité que ne trouble aucun élément étranger au sujet, cette fidélité de miroir intelligent de la vie, qui attire aux romans de Jane Austen toute une génération un peu fatiguée des mixtures sentimentales, religieuses, philosophiques et sociales.


  1. Mémoirs and Correspondance of Susan Ferrier.
  2. Essai sur Lord Holland.
  3. Essai sur Mme d’Arblay.
  4. Charlotte Brontë’s letters.
  5. George Eliot’s life as related in lier letters.
  6. History of English literature.
  7. Histoire de la littérature anglaise (traduction française).
  8. A History of nineteenth century literature.
  9. Éloge de Richardson.