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Jean Chrysostome et l’impératrice Eudoxie/03

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seconde partie[1].

Dans la première partie de ces récits, nous avons exposé l’origine et les commencemens de la lutte soulevée à Constantinople entre l’archevêque Jean Chrysostome et l’impératrice Eudoxie, femme de l’empereur Arcadius. Nous avons raconté les persécutions de la cour contre ce grand évêque, les cabales de ses rivaux, sa déposition par le concile du Chêne et son exil en Bithynie, puis son rappel ordonné presque aussitôt par l’impératrice, qu’un tremblement de terre avait effrayée, sa réintégration enfin sur son siége épiscopal, et le pardon juré entre eux au pied des autels. De leur réconciliation bientôt méconnue date une nouvelle série d’événemens plus tragiques que les premiers, et qui conduisirent Constantinople à deux doigts de sa ruine, Jean Chrysostome à la mort.

I.

Cette paix en effet, si sincèrement jurée qu’elle fût de part et d’autre, ne pouvait être qu’une courte et fragile trêve ; trop de griefs s’étaient accumulés depuis deux ans entre l’archevêque et l’impératrice, trop d’antipathie naturelle les séparait, enfin trop de passions intéressées s’agitaient autour d’eux, pour qu’il en arrivât autrement. L’impératrice d’ailleurs avait été amenée à de meilleurs sentimens envers son ennemi par une crainte surnaturelle, le croyant à couvert sous la main de Dieu ; mais il ne manqua pas de gens, à la cour et dans l’église, pour lui expliquer le tremblement de terre comme un phénomène naturel et enlever à cette femme, avec ses terreurs superstitieuses, la seule prise que l’honnêteté eût encore sur elle. Aussi, à mesure que cette appréhension salutaire s’évanouissait, on la vit revenir à ses anciens erremens ; ses amies, écartées du palais par ménagement pour l’archevêque, y apportèrent peu à peu leurs dénigremens et leurs intrigues, et Chrysostome redevint comme jadis pour tous les courtisans un objet de sarcasme et de haine.

L’archevêque de son côté suivait ce mouvement d’un œil inquiet. On s’observait de l’archevêché au palais comme de deux citadelles ennemies, et les mesures que prenait Chrysostome ressemblaient parfois à des préparatifs de défense. Depuis son retour triomphal dans Constantinople et sur son trône, depuis l’amende honorable que l’altière Augusta s’était vue obligée de lui faire, sa croyance en sa propre force s’était accrue peut-être outre mesure. Il se sentait plus maître du peuple, et il l’était encore du prince, au moins pour quelques momens ; il profita de ces momens pour avoir autour de sa personne un clergé devant lequel il n’eût plus à trembler comme auparavant. Évidemment la tranquillité de son église ne pouvait être qu’à ce prix. Durant la nuit mémorable où la ville entière enivrée de joie l’avait ramené dans la basilique de Sainte-Sophie et replacé malgré lui sur son siége en présence d’Arcadius et d’Augusta, des voix nombreuses lui avaient crié de la foule : « Évêque, épure ton clergé, chasse les traîtres ! » Et il avait répondu à ces incitations, qui partaient de bouches amies, « qu’il aviserait avec les conseils de son peuple et ceux de la très pieuse impératrice. »

Il avisa effectivement, et sa réforme trancha au vif. Les clercs suspects furent renvoyés, les plus compromis se faisant justice eux-mêmes ; les fidèles au contraire furent récompensés par des grades ecclésiastiques. Le diacre Tigrius, élevé au sacerdoce, resta attaché à la personne de Chrysostome. Son autre confident, Sérapion, devenu prêtre, reçut l’évêché d’Héraclée en Thrace, vacant par la fuite ou la déposition de l’évêque Paul, qui avait assisté Théophile au concile du Chêne, et qui présidait même ce synode lors de la condamnation de Chrysostome. Les faveurs rémunéraient ainsi largement les clercs qui avaient montré de la fidélité et du courage pendant le péril, et le clergé de Constantinople reconstitué présenta un corps plus homogène et plus uni autour de l’évêque. Le peuple, qui faisait de plus en plus cause commune avec son pasteur, applaudissait aux récompenses comme aux sévérités. Chrysostome le consulta-t-il, comme il l’avait fait entendre ? On l’ignore, car l’histoire n’en dit rien ; mais nous pouvons regarder comme certain qu’il ne consulta point Augusta.

Les choses en arrivèrent rapidement à ce point que le moindre incident pouvait amener un éclat et rallumer la guerre : l’insatiable orgueil d’Eudoxie se chargea de le faire naître. Cette demi-barbare, élevée par une intrigue d’eunuque au second trône du monde romain, avait des prétentions de grandeur que n’eussent osé avouer les plus fières patriciennes de la vieille Rome unies à des césars. Plusieurs impératrices avaient reçu à la vérité des honneurs solennels comme mères et épouses d’empereurs, honneurs se rapportant au prince dont ils étaient une émanation, car l’empereur, d’après la constitution romaine, était un dieu vivant en qualité d’incarnation du peuple qui lui avait transmis tous ses droits, et il participait en conséquence au culte rendu à la déesse Rome. C’est à ce titre que Livie, Agrippine, Julia Severa, Julia Moesa et d’autres avaient été honorées sous le premier empire, ainsi que plus tard Hélène, mère du fondateur de Constantinople, et Flaccille, épouse chérie du grand Théodose et mère des deux princes régnans. Eudoxie voulut davantage. Elle obtint de son faible mari le droit d’être adorée comme l’empereur lui-même dans ses images, promenées de province en province avec le cérémonial réservé aux Augustes. — Cet acte indigna l’Occident, qui n’y vit qu’une profanation du caractère de la souveraineté impériale, laquelle ne pouvait être transmise à une femme, et une violation des mœurs romaines. Honorius en fit des reproches amers à son frère, qui ne l’écouta pas. La statue d’Eudoxie fut donc présentée à l’adoration des peuples d’Orient, qui, il faut le dire, ne partageaient point en cette matière les scrupules des Occidentaux, habitués qu’ils étaient à compter des reines, et de glorieuses reines, dans leur histoire. La vanité d’Eudoxie devait être satisfaite : elle ne le fut pas. Il lui fallut encore une statue dans les murs de la ville impériale, et le sénat la vota, décrétant en outre qu’elle serait placée sur le forum principal, en face du palais où se tenaient ses grandes assemblées, non loin aussi des rostres byzantins, ridicule copie de la tribune rostrale de Rome, qu’avait foulée jadis le pied des Gracques, des Hortensius et des Cicéron. Quelques détails sur ce forum et sur les édifices environnans serviront à l’intelligence des événemens qui vont suivre.

Le théâtre choisi pour les vanités d’Eudoxie présentait un vaste quadrilatère borné au midi par le palais sénatorial, appelé grande Curie, au nord par le portail de Sainte-Sophie, à l’est et à l’ouest par de riches bâtimens, demeure des officiers de la cour et des citoyens les plus opulens. Derrière la Curie, sur un forum plus petit, se trouvait le palais impérial habité par Arcadius et sa famille. Vis-à-vis du portail de Sainte-Sophie, à l’extrémité des façades latérales de la place, s’ouvrait une large voie qui communiquait à l’est avec le quartier du Bosphore, à l’ouest avec les Thermes de Constance, et formait une des rues les plus fréquentées de Constantinople. Au milieu de la place s’étendait un terre-plein dallé de marbres de diverses couleurs ; il contenait la tribune aux harangues, d’où l’empereur et ses représentans adressaient leurs allocutions au sénat, au peuple et à l’armée. C’est en ce lieu que fut érigée la statue d’Augusta, sur une colonne de porphyre qu’exhaussait encore un grand piédestal ; elle était d’argent massif. Représentée en costume impérial, dans l’attitude du commandement, Eudoxie dominait de là l’église, le palais, la ville, et semblait l’âme des délibérations du sénat.

Cette grande Curie, à l’opposite de laquelle l’empereur Constance avait fondé la basilique de Sainte-Sophie, était une œuvre de son père Constantin, qui en avait fait un temple païen. Construite à l’instar du Capitole de Rome, où se réunissait dans les occasions importantes le sénat de l’empire occidental, la grande Curie byzantine, destinée au même usage, avait été mise par le fondateur sous le patronage des mêmes dieux, Jupiter et Minerve, et, comme le Jupiter Capitolin était la plus vénérée des divinités de l’Occident, Constantin avait choisi pour son capitole grec le Jupiter de Dodone, qu’entourait en Orient une non moindre vénération. Il avait fait amener aussi d’une ville d’Asie nommée Lindus une statue de Minerve consacrée jadis par des rites mystérieux ; et dont le culte était répandu dans toute l’Asie-Mineure. Les deux simulacres furent placés à l’entrée de la Curie, comme les gardiens de la grandeur du nouvel empire. Sous les portiques figuraient en outre, rangées par ordre, avec leurs attributs divers, le chœur des muses enlevé aux sanctuaires de l’Hélicon, de sorte que la grande Curie de Constantinople, enrichie de tant de profanations païennes, était devenue un temple véritable que sanctifiait la présence des premières divinités de la Grèce. L’édifice lui-même, bâti ou revêtu de marbres précieux, décoré de colonnes monolithes, de frises, de statues où les principales villes de l’Orient pouvaient reconnaître la dépouille de leurs temples, présentait aux amis des arts comme à ceux de la vieille religion hellénique un ensemble d’objets sacrés dont ils n’approchaient qu’avec admiration ou respect. Singulier hasard qui avait rapproché les deux monumens les plus magnifiques des cultes païen et chrétien, comme pour les confondre dans une ruine commune !

L’inauguration des statues des empereurs se faisait d’après un cérémonial traditionnel où le paganisme avait laissé sa forte empreinte. La raison d’état maintint sous les princes chrétiens ces vieux usages qui fortifiaient dans l’esprit du peuple le respect dû à la souveraineté ; Théodose lui-même, l’empereur catholique par excellence, exigeait pour ses effigies les honneurs de l’adoration. Ce ne fut qu’après les événemens dont nous allons parler que le petit-fils de cet empereur, fils d’Arcadius et d’Eudoxie, Théodose II, abolit par une loi ce que le rituel de ces fêtes avait de trop contraire au sentiment chrétien. Dans la circonstance présente, le cérémonial s’accomplit avec tous les développemens que l’adulation pouvait imaginer. Pendant plusieurs jours furent célébrées autour de la statue d’Eudoxie des réjouissances publiques auxquelles le peuple se portait en masse : il y avait des danses, des jeux de force ou d’agilité, des représentations de mimes et de bateleurs et des scènes comiques de tout genre. On croit que les fêtes de Cybèle avaient fourni autrefois le programme de ces divertissemens ; or les écrivains latins nous apprennent quels spectacles extravagans ou impurs donnaient à la multitude les prêtres et des servans mutilés de la mère des dieux.

Voilà donc ce qui se déploya et devait se déployer pendant plusieurs jours sur la place du sénat, en face de la basilique. Chrysostome professait pour les spectacles une aversion déclarée, et nul des moralistes chrétiens ne s’était montré plus sévère contre des divertissemens où il voyait des piéges et des inventions du démon. La présence de ces piéges diaboliques s’étalant aux portes du sanctuaire lui parut une insulte préméditée à l’église et à lui-même. Il paraît aussi que les cris des bateleurs, les sons de la musique, les applaudissemens ou les clameurs des assistans, pénétrant par intervalles jusque dans l’intérieur de l’édifice, y venaient troubler ou le chant des psaumes ou les instructions du pasteur à son troupeau. Il se plaignit au préfet de la ville, demandant la répression du scandale. Le préfet, que l’on taxait de manichéisme, mais qui était bien plus sûrement un flatteur d’Eudoxie et un familier de sa cour, reçut assez mal les observations de l’archevêque. « N’était-ce point là l’usage immémorial ? Fallait-il faire pour l’impératrice Eudoxie moins qu’on n’avait fait de tout temps pour tous les césars, et punir l’enthousiasme que les sujets faisaient éclater envers leur souveraine ? Au reste, il en référerait à Augusta. » Telle fut la réponse du préfet, autant qu’on la peut induire du témoignage des historiens et du caractère des faits. Le lendemain de ses remontrances, l’archevêque crut remarquer que, loin de cesser ou d’être moins gênant pour l’église, le bruit n’avait fait que s’accroître avec le scandale ; il y vit une bravade et une provocation non-seulement du préfet, mais du personnage plus élevé qui voulait lui marquer son dédain. Cédant à l’entraînement de la colère, il eut recours à son défenseur et à son juge habituel, le peuple de son église. Du haut de sa chaire, il tonna contre ceux qui prenaient part à ces jeux sacriléges, contre le préfet qui les ordonnait, contre celle en l’honneur de laquelle on les célébrait, et qui dans son orgueil faisait profaner le lieu saint par des cris impurs comme pour se mettre au-dessus de Dieu même. Son discours ne fut pas recueilli ; mais l’histoire énonce que jamais sa parole n’avait été plus incisive et plus amère, que les allusions aux femmes impies de l’Ancien et du Nouveau-Testament furent prodiguées dans cette improvisation sans ménagement ni voile, et qu’il y fut encore question de la courtisane Hérodiade et de saint Jean-Baptiste. On eût dit que Chrysostome cette fois s’attachait à combler la mesure. Le soir, toute la ville fut en rumeur. L’impératrice courut au palais demander vengeance ; l’empereur lui-même, profondément offensé, déclara qu’il fallait en finir avec ce factieux.

Il y avait deux mois que Chrysostome était rentré dans Constantinople, quand cette seconde guerre éclata, avec non moins de violence que la première. Les Marsa, les Castricia et Eugraphia, « la double folle, » comme la qualifie un historien ecclésiastique contemporain, reprirent possession de l’impératrice pour l’exciter encore ; Sévérien, Antiochus, Acacius, accourus de leurs diocèses, redevinrent avec beaucoup d’autres, soit clercs soit laïques, les conseillers d’un nouveau complot contre la paix de l’église. Le même historien les appelle une cohorte ivre de fureur, tant ils se montrèrent animés à la perte de Chrysostome. Ceux d’entre eux qui n’estimaient qu’une solution prompte émirent le vœu que l’archevêque fût livré aux tribunaux séculiers sous l’accusation de lèse-majesté. « N’avait-il point par d’odieuses paroles outragé l’impératrice au milieu des fêtes que le peuple et le sénat lui décernaient, et provoqué la populace à la révolte, acte qui constituait le crime de lèse-majesté tel qu’il était déterminé par les lois de l’empire ? Ce crime d’ailleurs n’exigeait dans la circonstance ni enquête ni débat juridique : il avait été commis publiquement, dans l’église métropolitaine, au milieu des solennités d’une fête ; la condamnation ne pourrait donc être douteuse. » De plus prudens répondaient qu’il fallait craindre les manœuvres de cet homme qui disposait de la populace, et ne point compromettre les noms de l’empereur et de l’impératrice dans un procès dont l’issue devait être la mort. Un des conseillers, Sévérien peut-être, fit alors cette proposition, à laquelle tout le monde se rendit : « Jean assiége depuis deux mois les oreilles du prince pour lui arracher la convocation d’un concile qui, réformant les décrets du Chêne, l’absolve lui-même et condamne ses juges. Eh bien ! que le prince lui accorde ce concile pour le tourner à sa confusion, ce qui ne sera pas difficile, vu le nouveau crime qu’il vient de commettre et qui soulève contre lui l’indignation universelle. En ne négligeant point les moyens d’influence, on arrivera, la cour aidant, à un résultat dans lequel la dignité du souverain ne sera point compromise, et Jean, condamné deux fois par un tribunal ecclésiastique pour des faits ecclésiastiques, n’aura plus qu’à aller mourir en exil, à moins que l’impératrice ne trouve bon de le rappeler encore. » Cette proposition semblait trancher toutes les difficultés, elle écartait du moins les plus graves ; l’empereur l’adopta, et fit préparer les lettres de convocation. On pensa qu’il y aurait avantage à tenir le nouveau synode à Constantinople, sous la main d’Augusta, qui encouragerait ou effraierait les évêques, et aussi pour que Jean n’eût point à se plaindre, comme il l’avait fait antérieurement, d’être enlevé à la juridiction de son siége. On comprenait sans doute la faute qu’on avait commise en transférant le premier concile à Chalcédoine, hors de l’action de la cour, et laissant l’accusé maître en quelque sorte de Constantinople.

Pendant le cours de ces délibérations, et principalement quand il s’agit de la convocation du synode, le nom de Théophile se trouva dans toutes les bouches. Ce patriarche d’Alexandrie paraissait un rouage indispensable dans une entreprise ecclésiastique ayant pour but de renverser Chrysostome. Il avait été l’âme du concile du Chêne ou, pour mieux dire, le concile du Chêne tout entier ; il l’avait composé de ses affidés ; il en avait tracé le plan, conduit les discussions, dicté les décrets. Pour ceux qui l’avaient vu à l’œuvre, qui avaient apprécié dans l’action ce génie fécond en ressources qu’aucun incident ne démontait, qu’aucune vérité ne confondait, qui, s’appuyant tour à tour de la fourbe et de l’audace, tour à tour souple et impérieux, séduisant et menaçant, entraînait le commun des évêques par la subtilité de ses argumens ou par la crainte de ses vengeances, Théophile était un homme dont on ne pouvait se passer dans l’assemblée qui se préparait. D’un autre côté, quand on songeait à son peu de courage, aux terreurs qu’il avait montrées lorsqu’une poignée de gens du peuple le cherchait pour le noyer, on pouvait affirmer qu’il ne viendrait pas. Les évêques lui écrivirent, en dehors de l’encyclique de convocation, une lettre particulière ainsi conçue : « Théophile, viens pour être notre chef, et, si tu ne le peux absolument, mande-nous ce que nous devons faire. » Théophile répondit par des excuses qu’il cherchait à rendre acceptables à l’impératrice et à l’empereur ; « qu’il ne pouvait s’absenter d’Alexandrie encore une fois sans manquer à son devoir d’évêque et au désir de son peuple, déjà très mécontent, et qui se soulèverait sans aucun doute, s’il essayait de partir. « Il ajoutait d’autres raisons encore ; « mais ce n’était pas cela qui le retenait, dit l’historien que nous citons : c’était la peur, » car il avait toujours présente à l’esprit cette terrible journée où il s’était sauvé avec ses Égyptiens sur une frêle barque pour n’être pas jeté dans le Bosphore. Toutefois, si le patriarche, malgré toute son envie de mal faire, ne se réunissait pas de corps aux ennemis de l’archevêque, il leur envoyait du moins son esprit. Il annonçait en effet qu’il possédait un moyen infaillible d’obtenir l’expulsion immédiate de Jean, que ce moyen était contenu dans des documens qu’il confierait à des évêques égyptiens de ses amis en leur indiquant la manière de s’en servir, que ses envoyés s’entendraient avec les évêques de la cour, mais que l’affaire exigeait à l’égard des autres un profond secret pour qu’elle produisît le résultat désirable. Les Égyptiens porteurs des documens confidentiels et des instructions verbales du patriarche étaient au nombre de trois, tous bien dignes de la confiance de leur patron par leur talent d’intrigues déjà éprouvé, quoique l’un d’eux fût très jeune encore et tout récemment ordonné : c’étaient là, ajoute le même historien, de bien misérables évêques ! À leur arrivée dans Constantinople, ils furent reçus à bras ouverts par Sévérien et ses complices de la cour.

Tout en jetant ainsi ses filets autour du futur concile, Théophile ne négligea rien pour qu’il fût composé et préparé à l’avance suivant le désir de l’empereur et le sien. Il écrivit des lettres pressantes à tous les évêques des provinces voisines de l’Égypte qui pouvaient espérer ou craindre quelque chose de lui (car son influence était grande en Palestine et en Syrie), les endoctrinant et leur dictant en quelque sorte leur vote. Sévérien, Antiochus et Acacius firent la même chose dans les églises voisines de leurs siéges de Gabales, Ptolémaïs et Bérée, promettant ou intimidant, recrutant enfin, au nom de l’empereur, des juges pour opprimer son ennemi. Ces menées ne furent pas sans effet. Une agitation extrême se propagea dans tous les diocèses, depuis l’Égypte jusqu’au Pont, et depuis Constantinople jusqu’aux confins de la Thrace. La convocation d’un nouveau synode pour la révision des actes de celui du Chêne, demandée par Chrysostome comme un moyen de se justifier, fut présentée par ses adversaires comme un moyen d’aggraver la première sentence, conformément au vœu de l’empereur et aux justes ressentimens d’Augusta.

Le rôle de plus en plus apparent que prenait Arcadius dans ce second procès était fait pour imposer à beaucoup d’évêques impartiaux ou amis de Jean, tandis que l’action ardente de la cour excitait au contraire la passion de ses ennemis. Si l’on vit dans cette confusion des sentimens et des consciences éclater plus d’un acte de justice et de courage, on y vit aussi bien des lâchetés. Il y eut des évêques qui, n’osant pas venir voter en personne, par crainte peut-être des mouvemens du peuple, que l’on supposait devoir soutenir Chrysostome, envoyèrent leur adhésion écrite à tout ce qui se ferait contre lui, se recommandant par là honteusement aux faveurs de la cour. On en cite un qui avait eu la bonne idée de venir à Constantinople avec le dessein de défendre l’accusé, et qui regagna précipitamment son diocèse quand il vit les menées du parti contraire, et entendit les menaces qu’on proférait autour de lui. Ce pauvre homme se nommait Théodorus ; il occupait le siège de Tyane en Cappadoce ; c’était pourtant, au dire des contemporains, un sage et grave prélat : ces contemporains, à ce qu’il paraît, ne rangeaient pas le courage parmi les dons de la sagesse. Les évêques qui arrivaient, à quelque parti qu’ils appartinssent, avaient cru pouvoir en arrivant communiquer avec Chrysostome, ne fût-ce que pour éviter la récusation qu’il avait faite de Théophile, lors du concile du Chêne, pour ne l’avoir point visité comme évêque du lieu ; Arcadius les en blâma vivement, et les visites s’arrêtèrent. Toutefois, malgré les intrigues et les peurs, il se groupa autour de lui, les uns disent quarante, les autres quarante-deux évêques, qui lui restèrent fidèles jusqu’à la fin, sur plus de cent que peut avoir réuni le concile. De part et d’autre se signalèrent des hommes nouveaux qui n’avaient point figuré au synode du Chêne, et jetèrent quelque éclat dans celui-ci sous un drapeau ou sous l’autre. Nous les mentionnerons au fur et à mesure dans les détails de notre récit. Du côté de la cour, ce fut encore Acacius, Antiochus, Sévérien et Cyrinus de Chalcédoine qui formèrent le noyau autour duquel se rallia le parti ennemi de l’archevêque.

La statue d’Eudoxie avait été inaugurée à la fin de septembre 403, et déjà au commencement de janvier 404 le concile se constituait. Quelques jours auparavant avait eu lieu la fête de la nativité du Christ, la seconde des grandes solennités chrétiennes, où l’empereur et la famille impériale avaient coutume de se rendre à la basilique métropolitaine pour y assister aux saints mystères. Arcadius déclara qu’il ne s’y rendrait point cette année, ne voulant pas, disait-il, communiquer avec l’archevêque que celui-ci n’eût purgé sa condamnation. Cet acte tout nouveau, car depuis la rentrée de Chrysostome il n’avait jamais été question d’un tel empêchement, parut à beaucoup un mot d’ordre descendu du trône sur le concile et une condamnation anticipée. — La session s’ouvrit sous ces auspices.

II.

L’objet de la convocation avait été, ainsi que nous l’avons dit, la révision du procès du Chêne ; Chrysostome la demandait dans l’intérêt d’une justification éclatante, ses ennemis l’accordaient pour confirmer et aggraver au besoin la sentence de condamnation : c’était, comme on voit, le même but avec des intentions exactement contraires. Toutefois, si divergens que fussent les motifs, et quelque dût être le résultat, favorable ou défavorable à l’archevêque, la révision du procès ne pouvait être faite qu’en recommençant le procès lui-même avec contrôle de tous les instrumens de procédure, libelles d’accusation, interrogatoires, audition des dénonciateurs et des témoins, en un mot tout ce qui avait constitué l’instruction de l’affaire en première instance. Or, depuis six mois et plus que la sentence était prononcée, l’état de l’église de Constantinople avait subi de grands changemens, en partie par les épurations que l’archevêque avait opérées dans son clergé, en partie par d’autres circonstances. Certains des accusateurs avaient disparu ou s’abstenaient par crainte du peuple, se souvenant des menaces dirigées contre Théophile. Il en était de même pour les témoins, surtout pour les témoins ecclésiastiques. On se trouva donc de prime abord en face d’une grande difficulté, celle de recommencer le procès avec ses élémens primitifs : en entreprendre un nouveau avec des hommes et des griefs nouveaux, c’était s’écarter de l’objet de la convocation et se jeter dans des hasards périlleux. Puis venait la question des débats contradictoires. Chrysostome, qui n’avait point été entendu au concile du Chêne, prétendait bien l’être ici ; or dénonciateurs et témoins n’osaient aborder sans trembler ses éloquentes colères, qui pouvaient les couvrir de confusion et d’opprobre. Les évêques de la cour durent s’inquiéter aussi, quoique un peu tard, des effets que produirait sa parole ardente sur un peuple qui l’idolâtrait. Toutes ces raisons firent que le concile traînait sans prendre un parti décisif, et perdait son temps dans des opérations préliminaires.

Les Égyptiens émissaires de Théophile, voyant la lassitude qui gagnait le synode, crurent le moment venu de démasquer leur front d’attaque. Ils s’étaient grossis sous main d’auxiliaires dont ils avaient su scruter la conscience et l’habileté : en première ligne étaient Léontius, métropolitain d’Ancyre, dans la petite Galatie, et Ammonius, évêque de Laodicée-la-Brûlée, dans la province de Pisidie. Tous deux passaient pour théologiens distingués, et Léontius avait même beaucoup de réputation dans son pays ; mais ses qualités réelles étaient défigurées par une âme envieuse et une ambition impatiente. Il lui tardait de se montrer sur un autre théâtre que celui d’une obscure cité de Galatie, et il croyait avoir trouvé ce théâtre dans la lutte qui s’ouvrait alors à Constantinople contre le premier orateur de la chrétienté. Pour Ammonius, c’était au fond un homme partial et brouillon, et on disait de lui que l’évêque de Laodicée-la-Brûlée n’était venu que pour mettre le feu à l’église. Autour d’eux se groupaient des personnages secondaires et les théologiens familiers de la cour, Antiochus, Acacius, Cyrinus, Sévérien ; les Égyptiens de Théophile se tinrent prudemment dans l’ombre pour ne point faire suspecter tout d’abord la proposition, si elle sortait de leur bouche. On se distribua les rôles : Léontius et Ammonius furent chargés de porter la parole devant le concile, et l’un d’eux, probablement Léontius, qui primait son collègue par le rang de son siége et par son importance comme théologien, exposa l’affaire à peu près en ces termes :

« Que sommes-nous venus faire ici, et pourquoi nous a-t-on convoqués ? — Nous sommes venus pour réviser le jugement d’un synode qui a déposé Jean du siége épiscopal de Constantinople, et c’est Jean lui-même qui se pourvoit en nullité devant nous contre la décision de ce synode ; mais pour nous la première chose à examiner est celle-ci : Jean est-il notre justiciable ? A-t-il le droit de demander soit à nous, soit à tout autre tribunal ecclésiastique la réforme du décret qui l’a frappé de déposition ? En un mot, Jean est-il un évêque déposé pouvant demander canoniquement sa réintégration ? — Non, Jean n’est ni évêque, ni prêtre ; en vertu de lois ecclésiastiques formelles, il n’appartient plus même à l’église. » Déployant alors le rouleau de pièces que les Égyptiens avaient apportées d’Alexandrie, l’orateur lut à haute voix deux canons d’un concile tenu dans la ville d’Antioche en 341, sous l’empereur Constance. Voici ce qu’ils contenaient :

4e canon. « Tout évêque déposé de son siége, soit justement, soit injustement, par un concile, et qui prendrait sur lui d’y remonter de sa propre autorité sans avoir fait purger sa condamnation par le même concile ou par un autre, et avoir été rappelé par ses juges à ses fonctions épiscopales, sera excommunié, sans qu’il lui soit permis de se justifier, et quiconque l’assisterait dans son intrusion ou communiquerait avec lui sera comme lui exclu de la communion de l’église. »

Le canon 5e ajoutait : « Si un prêtre ou un évêque mis hors l’église continue à exciter des troubles, qu’il soit réprimé par la puissance extérieure comme un séditieux. »

« Or, ajouta l’orateur en poursuivant son discours, que se passe-t-il dans le cas présent ? Jean a été déposé de son siége par le synode du Chêne ; il l’a repris de sa pure et seule volonté, subrepticement, sans qu’un jugement d’absolution l’y rappelât, et par ce seul fait il s’est mis hors des lois de l’église. Que nous demande-t-il maintenant ? Il nous demande de se justifier des crimes qui ont motivé sa déposition, il veut plaider devant nous son innocence et nous prouver qu’il a été condamné injustement ; mais qu’il l’ait été justement ou injustement, cela ne nous regarde pas. Jean a cessé d’être justiciable d’un tribunal religieux ; Jean n’est plus évêque ni prêtre, il est excommunié, et nous ne pouvons ni entendre sa défense, ni communiquer avec lui, sans encourir nous-mêmes la peine de l’excommunication : ainsi le veulent les canons que je viens de lire. — Notre marche dès lors est tracée : nous n’avons plus rien à faire dans ce procès que d’invoquer le secours de la puissance séculière pour mettre fin à une usurpation qui trouble et déshonore l’église ; ainsi le prescrivent les mêmes canons. »

Tel était le plan d’attaque suggéré par le patriarche d’Alexandrie, plan vraiment diabolique, car, si ce système prévalait dans le concile, Chrysostome, par son ardeur même à vouloir démontrer son innocence, avait creusé l’abîme où il allait périr. En se déclarant incompétent pour réviser le procès du Chêne, dont la révision d’ailleurs était entourée d’impossibilités, le concile confirmait purement et simplement la condamnation, il y ajoutait même une pénalité considérable ; de simple évêque déposé, Jean devenait un excommunié à qui il était interdit de réclamer son absolution. Théophile, il faut en convenir, s’était montré là digne de lui-même ; jamais l’esprit du mal n’avait déployé plus de perversité dans la haine.

En entendant la lecture de ces canons ainsi appliqués à la cause de Jean, le concile, à l’exception des initiés, fut frappé d’une véritable stupeur. La plupart des évêques les ignoraient, parce qu’ils n’étaient point entrés dans le corps des lois ecclésiastiques, tel qu’il se composait au IVe siècle, et on en verra bientôt la raison ; les autres ne les connaissaient qu’à titre de documens historiques, vaguement et en dehors de toute pratique, car on ne les appliquait point. Ils ne se trouvaient même pas généralement dans les archives des églises, les actes du concile d’Antioche ayant été presque aussitôt après la promulgation rescindés par un autre concile, celui de Sardique ; mais Théophile avait pu se les procurer aisément dans le trésor de l’église d’Alexandrie : ils concernaient en effet le plus glorieux de ses prédécesseurs sur ce trône patriarcal, le grand Athanase, l’oracle du concile de Nicée et l’éloquent théologien de la consubstantialité. Nous entrerons ici dans quelques détails pour bien faire comprendre ce que c’était que ces canons d’Antioche, dans quelles circonstances ils étaient nés, et quelle pouvait en être la valeur quand on prétendait les appliquer à Jean Chrysostome.

Athanase, persécuté sans relâche par les adversaires de sa doctrine, banni par des princes trompés ou ariens eux-mêmes, avait trouvé un appui constant dans l’église occidentale. Quoique déposé canoniquement en Orient, il avait pu communiquer avec les évêques d’Italie, qui l’avaient traité en évêque. Pour enlever à l’opprimé ce dernier recours, le chef du parti arien, Eusèbe de Nicomédie, passé en 340 au siége de Constantinople, obtint de l’empereur Constance la convocation d’une réunion d’évêques dans ville d’Antioche à l’occasion d’une dédicace d’église, et sut y entraîner l’empereur lui-même, dont il connaissait mieux que personne les prédilections pour l’arianisme. La réunion fut nombreuse et se constitua en concile : elle renfermait environ quatre-vingt-dix évêques, dont trente-six étaient ariens déclarés, et ceux qui ne l’étaient pas obéissaient aux intrigues d’Eusèbe, secondées par l’autorité de l’empereur. Le but réel du concile, compris par tous, était de porter un dernier coup au patriarche d’Alexandrie en l’empêchant de faire appel aux Occidentaux, et de trouver en Italie l’assistance qu’il y avait déjà rencontrée une fois. Le concile donc, après avoir confirmé la déposition d’Athanase, rendit les canons que nous avons relatés plus haut, lesquels, dans l’opinion d’Eusèbe, devaient intimider les évêques d’Occident, ou créer du moins en Orient une position difficile au patriarche déposé. Pourtant il n’en fut pas ainsi. La cause d’Athanase était si juste, la méchanceté de ses ennemis si manifeste, que ni le pape ni les évêques occidentaux ne s’arrêtèrent à des menaces d’excommunication : non-seulement ils communiquèrent sans hésiter avec Athanase fugitif, mais un premier concile réuni à Rome, puis un second à Sardique, relevant Athanase de sa déposition, condamnèrent les ariens et rescindèrent les actes d’Antioche. Par conséquent les articles de discipline imaginés par les pères de ce concile comme une arme contre Athanase restèrent frappés de nullité dans tout l’Occident, et en effet le pape Innocent, soixante ans plus tard, déclarait publiquement qu’il ne les reconnaissait pas. En Orient même, après la pacification des troubles d’Alexandrie, lorsque l’empereur Constance eut pris sur lui d’y ramener Athanase, les décrets d’Antioche, rendus précisément pour empêcher ce retour, tombèrent en désuétude, et on ne vit que postérieurement les compilateurs des canons disciplinaires y puiser certaines règles bonnes en elles-mêmes et que l’église universelle finit par adopter. Telles étaient les raisons qui firent qu’au concile convoqué pour juger Chrysostome la plupart des évêques ignoraient les canons d’Antioche quand on leur en donna lecture ; elles expliquent aussi comment ces canons purent devenir l’objet de vives dissidences quand tout le monde les eut connus.

À cette nouvelle phase dans laquelle entrait son procès, Chrysostome comprit ce qu’avait de vraiment infernal cette habileté de Théophile, qui se servait de son désir même de se justifier pour lui dénier sa justification. Néanmoins il ne se laissa point abattre. Privé du droit de présenter lui-même sa défense en vertu de la prétendue loi invoquée contre lui, il la fit présenter par ses amis du concile, et nous en retrouvons les points principaux dans les Dialogues de Palladius, notre guide le plus sûr pour les événemens que nous racontons. Chrysostome n’était pas moins versé que Théophile dans l’histoire des églises d’Orient, et les traditions de celle d’Antioche, dont il était un des enfans, lui fournirent de quoi émousser ou briser l’arme que Théophile avait aiguisée contre lui. Le plan de sa défense consistait à démontrer d’abord l’invalidité des décrets d’Antioche comme règles de l’église universelle, puis à prouver que bons ou mauvais, ils ne s’appliquaient en rien aux incriminations de sa cause.

En premier lieu, Chrysostome prouvait, par les faits de l’histoire, que ces canons étaient ariens : ils émanaient d’une assemblée provoquée, dirigée par le chef des ariens ; l’assemblée elle-même délibérait, sous les yeux d’un empereur arien fanatique ; enfin elle avait pour but non-seulement, d’exclure de son siége, mais, de frapper de mort ecclésiastique Athanase, le grand docteur de la foi consubstantialiste. Si ces preuves d’arianisme ne suffisaient pas pour caractériser le concile d’Antioche, on pouvait ajouter que ce concile, voulant formuler sa foi dans un symbole, n’avait abouti qu’à des déclarations d’une orthodoxie plus que douteuse, remplies d’artifices et de subterfuges ariens, et que l’église catholique avait rejetées. Eh bien ! c’étaient les canons de cette assemblée hérétique, dictés par sa haine contré Athanase, qu’un concile catholique viendrait invoquer maintenant contre un évêque catholique dans une affaire qui ne touchait point au dogme ! N’y aurait-il pas là quelque chose d’étrange, de révoltant, une iniquité contre laquelle Chrysostome avait le devoir de protester ?

En second lieu, et, en admettant la validité des canons d’Antioche, ils n’étaient point applicables dans sa cause. De quoi parlaient-ils ? D’un évêque déposé par un concile qui serait rentré de sa propre autorité sur son siége, sans y avoir été rétabli canoniquement ; mais Chrysostome n’avait point été déposé, jamais il n’avait cessé d’être évêque. L’assemblée qui avait prétendu le juger à Chalcédoine n’était point un concile, c’était un conciliabule formé de ses adversaires déclarés ; les évêques fidèles aux lois de l’église avaient fait corps avec lui ; quarante-deux ne l’avaient point quitté pendant son procès illégitime, et soixante-cinq, en restant dans sa communion après les décrets du conciliabule, avaient protesté contre la validité de ceux-ci. D’ailleurs aucune des règles de la procédure ecclésiastique n’avait été observée dans ce prétendu jugement. Chrysostome avait eu beau récuser comme juges certains personnages, ses ennemis reconnus, ils avaient été maintenus dans le tribunal ; les accusations n’avaient point été discutées, on l’avait condamné sans l’entendre, et enfin la sentence de déposition ne lui avait point été signifiée. L’archevêque n’avait été informé de toutes ces choses qu’en recevant d’un officier de l’empereur l’ordre de quitter son église et de partir pour l’exil ; un autre officier impérial était venu l’en tirer le lendemain pour le rendre à son ministère. Quels rapports avaient de pareils faits avec le cas prévu par les canons d’Antioche ? Aucun évidemment, et quelle que fût la valeur de ces articles, que d’ailleurs Chrysostome contestait, il n’avait rien à faire avec eux. Quant à cette circonstance que l’évêque Jean aurait sollicité de l’empereur la convocation d’un nouveau concile pour réviser son jugement, si l’on inférait de là qu’il reconnaissait ses premiers juges, on se tromperait. Condamné illégitimement par des évêques ses ennemis, il avait fait un appel régulier à des évêques ses frères pour protester de son innocence devant eux et devant le monde chrétien, confondre la malice des autres, et effacer jusqu’à l’ombre des souillures qu’on avait essayé d’attacher à son nom. En résumé, sa défense consistait en trois points : 1° les canons d’Antioche étaient des canons hérétiques qu’une assemblée catholique n’avait pas le droit d’invoquer ; 2° en tout cas, ces canons ne lui étaient point applicables, car il n’avait point été déposé par un concile ; 3° par la demande de convocation du synode actuel, il avait eu pour but non de se faire rendre des pouvoirs qu’il n’avait jamais perdus, mais de venger son innocence calomniée, obéissant ainsi au strict devoir d’un évêque.

Telles étaient l’attaque et la défense. Le débat s’engagea d’abord devant le concile sur la validité des actes d’Antioche, devenus dès lors tout le nœud de l’affaire. Chaque parti se présenta dans la lice avec ses argumens divers tirés des circonstances historiques du concile, les ennemis de l’archevêque soutenant comme orthodoxes les actes d’une assemblée en majorité catholique, les autres répondant qu’un synode de quatre-vingt-dix membres dans lequel on comptait trente-six hérétiques choisis par le chef de l’hérésie arienne, un synode sur lequel pesait l’influence passionnée de l’empereur, et qui d’ailleurs avait pour mission de frapper le grand Athanase, ne pouvait être qu’un synode hérétique. On soupçonnait même les actes, dont la copie était produite par Théophile, d’avoir été falsifiés. On se disputait, on s’opposait des démentis, on se perdait en subtilités, et le temps s’écoulait sans qu’on décidât rien. Le nom d’Athanase, si vénéré dans tout le monde chrétien, n’était pourtant pas sans produire quelque effet sur ceux des évêques qui n’étaient forts ni en théologie ni en histoire. De l’enceinte du concile, la discussion avait passé dans la ville et dans le palais impérial ; on ne s’abordait plus sans se demander : « Le concile d’Antioche était-il arien, était-il catholique ? » L’empereur lui-même prit part à la dispute, et, quoique autour de lui et de l’impératrice surtout un concile qui servait d’arme pour accabler Chrysostome dût être catholique au premier chef, Arcadius montrait des perplexités qui inquiétèrent les évêques de la cour.

Pour le raffermir dans leur opinion, Sévérien et ses amis lui proposèrent, alors de trancher par lui-même la difficulté en convoquant dans son cabinet dix évêques de chaque côté de l’assemblée, lesquels discuteraient en sa présence. Ils espéraient bien tourner la conférence à leur profit, soit en intimidant leurs adversaires par le voisinage d’une cour hostile, soit en enveloppant dans leurs pièges habituels un prince fort ignorant en théologie, et qui croirait décider lui-même la question. Sur son consentement, le petit concile se réunit au palais. Le parti ennemi de Chrysostome était représenté par Acacius, Antiochus, Cyrinus de Chalcédoine, Sévérien, Léontius, Ammonius et quelques autres ; l’histoire ne nomme parmi ses partisans que l’évêque Tranquillinus, dont le diocèse nous est inconnu, et Elpidius de Laodicée en Syrie. Celui-ci valait à lui seul toute une armée d’athlètes. C’était un vieillard d’un vaste savoir, d’un caractère net et ferme, d’une vie sans tache, et que son placide visage, encadré de longs cheveux blancs, recommandait tout d’abord au respect. Arcadius voulut qu’il parlât le premier. Elpidius se mit donc à dérouler les argumens par lesquels les amis de Chrysostome démontraient que l’archevêque ne tombait point sous l’application des canons d’Antioche, quelle que fût d’ailleurs la validité de ces canons, nulle dans l’opinion d’Elpidius. Il exposa la situation véritable de l’archevêque Jean au point de vue des règles canoniques, comment on ne pouvait pas dire qu’il eût été déposé, comment les nullités accumulées dans la procédure du Chêne réduisaient ce prétendu synode à néant, comment c’était l’empereur qui avait fait enlever l’archevêque de l’église par un de ses officiers, et l’empereur encore qui l’y avait ramené de sa propre autorité et volonté, ce qui faisait que Chrysostome, non déposé canoniquement, non parti ni rentré volontairement, n’avait point cessé d’être évêque aux yeux de la loi ecclésiastique. C’était donc contre tout droit et toute justice qu’on prétendait lui apposer ces canons qui ne le regardaient pas. Pendant que le vieillard parlait, mettant dans sa parole la chaleur de conviction qu’il avait au cœur, Sévérien et les autres l’interrompaient à chaque phrase par des exclamations et des démentis, haussant les épaules, faisant mille contorsions indécentes que ne réprimait pas la présence d’Arcadius, et couvrant même sa voix de leurs rumeurs. Elpidius supporta d’abord cette injure avec calme, puis, impatienté, il finit par dire au prince : « Empereur, nous abusons ici de la bonté et te faisons perdre inutilement ton temps. Daigne ordonner à mes frères de faire silence, car j’ai quelque chose à proposer qui doit nous convenir à tous. Qu’Antiochus et Acacius déclarent ici par écrit qu’ils partagent la foi du concile dont ils approuvent les canons, et je me considérerai comme vaincu. La dispute sera terminée. » Cette proposition, empreinte d’une apparente franchise, plut au prince, qui se tourna vers Antiochus et lui dit en souriant : « Cela me paraît bon, il faut le faire. » À ces mots, les antagonistes d’Elpidius pâlirent. Autre chose en effet était de soutenir dans la majorité d’un concile la bonté de certains canons dont on avait besoin pour se défaire de Chrysostome, autre chose d’attester par sa signature, à la face de la chrétienté, qu’on était de la même communion que les gens qui avaient proscrit Athanase. Ils balbutièrent quelques paroles de consentement, renvoyant à un autre jour le libellé de leur déclaration, et partirent là-dessus. Oncques ne vit l’empereur Arcadius déclaration ni signature d’aucun d’eux.

Tandis que ces choses se passaient soit à l’intérieur du concile, soit au dehors, Chrysostome restait dans son église, vaquant à tous ses devoirs d’évêque, multipliant les instructions aux fidèles et accomplissant avec plus d’exactitude que jamais les cérémonies liturgiques, toujours calme et serein, comme s’il eût ignoré qu’à quelques pas de là on discutait tumultueusement sur son honneur et peut-être sur sa vie. Une seule chose semblait l’affliger, c’est que la haute société de Constantinople avait déserté son église, les femmes surtout, qui craignaient de déplaire à l’impératrice et d’être mal en cour, si elles assistaient à ses prédications. De toutes les tortures imaginées par ses ennemis, celle-ci lui parut la plus dure et la plus injuste d’empêcher les gens d’entendre la parole de Dieu pour blesser le prêtre qui la leur devait, de faire retomber en quelque sorte sur lui la responsabilité du péché des autres. On a dans le recueil de ses discours plusieurs homélies qui peuvent se rapporter à cette époque ; nous en citerons deux dont l’intention ne saurait laisser aucun doute. La première regarde ses persécuteurs en général ; elle est le développement de ces versets du psalmiste : « Les nations m’ont attaqué de toutes parts ; mais au nom et par la puissance du Seigneur je les ai défaites et vaincues. — Elles m’ont tenu assiégé plusieurs fois ; mais au nom et par la puissance du Seigneur elles ont été défaites et vaincues. — Elles m’ont assailli avec violence, comme des abeilles irritées, elles étaient animées d’une ardeur pareille à celle du feu qui brûle dans les épines ; mais au nom et par la puissance du Seigneur je les ai défaites et vaincues. »

La seconde a trait à ces désertions imposées qui lui pesaient tant sur le cœur : elle s’adresse aux femmes du monde, et par elles à l’impératrice. « De même, disait-il, que c’est un plus grand crime de déchirer la robe de l’empereur que de prendre parti pour ses ennemis, et de même encore que ceux qui mettraient en pièces l’empereur lui-même commettraient un crime au-dessus de tous les supplices : ainsi l’enfer dont Dieu nous menace est au-dessous du crime de ceux qui égorgent Jésus-Christ et le mettent en pièces par le schisme qu’ils introduisent dans l’église, car l’église est son corps et ses membres. » — Et il ajoutait : « S’il y a quelqu’un dans cette assemblée qui veuille me nuire, qui me souhaite du mal et ne se sépare de l’église que par vengeance contre moi, je lui apprendrai un moyen excellent de m’offenser sans se faire tort à lui-même, ou du moins, s’il n’est pas possible de se venger sans perdre son âme, je lui indiquerai un moyen moins préjudiciable pour son salut que celui dont beaucoup de gens se servent maintenant. Ce moyen, le voici : que quelqu’un de vous ose le prendre, qu’il se lève et s’approche de moi, qu’il me soufflette, qu’il me crache au visage publiquement, devant tout le monde, qu’il couvre mon corps de plaies, tant qu’il lui plaira !… Quoi ! femmes, vous frémissez quand je vous dis : donnez-moi des soufflets, et vous ne frémissez pas quand vous souffletez Jésus-Christ !… Vous déchirez les membres de votre Sauveur et vous ne tremblez pas !… Ne prenez point pour raillerie ce que je vais vous dire ; mais voyez dans mes paroles l’expression sincère de ma pensée : oui, je voudrais que tous ceux qui ont quelque aigreur contre moi et qui se font tort par cette aversion en se séparant de l’église à cause du pasteur, je voudrais qu’ils vinssent là me frapper au visage, me couvrir d’ignominies, décharger sur moi toutes leurs colères, soit que je l’aie mérité ou non, plutôt que de se conduire comme ils font. Il n’y aurait rien d’étrange en effet qu’un homme de néant, un malheureux pécheur comme je suis, fût traité de la sorte, et moi-même, sous le coup de vos mauvais traitemens, rassasié de vos affronts, je prierais Dieu pour vous, et Dieu vous pardonnerait, non pas que je me flatte d’avoir autant de crédit près de lui, mais parce qu’un homme injurié, battu, bafoué, peut prier avec confiance pour ses ennemis, et espérer le pardon de ceux qui l’offensent. L’Évangile lui-même nous le conseille, nous le prescrit, et l’Évangile ne peut nous tromper. Si, moi qui ne suis rien, je pouvais douter que ma voix misérable pût être entendue, j’invoquerais des saints, je les prierais, je les supplierais d’intercéder pour mes bourreaux auprès de Dieu, et, j’en suis sûr, Dieu leur accorderait ce qu’ils auraient demandé ; mais quand vous offensez Dieu, Dieu lui-même, à qui voulez-vous que je m’adresse ? »

En l’absence de ce monde élégant auquel il destinait ces admirables paroles, elles descendaient brûlantes sur la foule de peuple qui ne cessait de l’entourer, et l’agitation était partout.

III.

Cependant le carême s’écoulait, « et déjà fleurissait (suivant l’expression du vieux biographe de Chrysostome) le grand jeûne dominical, ce printemps des chrétiens, » car l’année religieuse commençait alors aux octaves de Pâques. Nulle part dans la chrétienté la résurrection du Sauveur, cette fête des fêtes, n’était célébrée plus magnifiquement qu’à Constantinople et dans la métropole de Sainte-Sophie, où l’empereur se rendait en grande pompe avec sa famille et sa cour pour participer aux mystères. C’était un usage qui remontait à la fondation même de la Rome chrétienne, et auquel nul des successeurs de Constantin n’avait dérogé, à l’exception sans doute de Julien. Arcadius s’en était montré toujours fidèle observateur. La pensée de ce qu’il ferait aux prochaines fêtes de Pâques commençait donc à l’inquiéter, et on pouvait soupçonner à sa contenance et à ses propos qu’il méditait quelque secret dessein. La cour en fut alarmée. Poussés par l’impératrice, les évêques de la faction, Antiochus en tête, allèrent le trouver secrètement pour lui parler de Jean. « C’était son devoir, lui dirent-ils, d’écarter de l’église, à l’approche de ces saintes journées, un intrus déposé et excommunié ; l’empereur ne pouvait ni communiquer avec cet homme ni laisser communiquer sa famille et le peuple des fidèles, dont il était responsable. » Ce n’est pas que la sentence du concile fût prononcée ; mais les évêques, d’après la supputation des suffrages dans chaque parti, pensaient pouvoir affirmer que Jean était condamné. Ils l’affirmèrent, et l’empereur les crut. « En effet, ajoute le même historien, n’étaient-ce pas des évêques qui affirmaient ? Or comment soupçonner le mensonge dans la bouche d’un évêque ou d’un prêtre chargé d’enseigner au peuple la parole de vérité ? » Sur ces assurances, Arcadius fit signifier à l’archevêque par un de ses officiers qu’il eût à quitter l’église sur-le-champ. « Je ne puis le faire, répondit Chrysostome avec calme ; j’ai reçu cette église de Dieu même, mon sauveur, pour y prendre soin de son troupeau, je ne la déserterai pas. » Et comme l’officier insistait, il dit encore : « Si l’empereur le veut, qu’il me fasse sortir de force, car la ville lui appartient. La violence sera mon excuse auprès de Dieu ; mais jamais je ne partirai d’ici volontairement. »

La réponse était nette, et on connaissait le caractère inflexible de Chrysostome ; l’officier alla la reporter à l’empereur. Il ne restait qu’un seul moyen, indiqué par l’archevêque lui-même, le faire prendre et chasser par des soldats. Arcadius n’en eut pas le courage ; mais un moyen terme s’offrit à son esprit agité de mille perplexités. Il renvoya l’officier déclarer à l’archevêque que l’empereur lui assignait pour prison son palais épiscopal, avec défense de paraître dans la basilique. Chrysostome obéit ; il y avait là coercition morale, sinon matérielle, et l’évêque céda pour éviter un grand scandale en face du sanctuaire. L’idée d’Arcadius en imaginant ce moyen terme était au moins étrange. Se rappelant le tremblement de terre qui avait suivi immédiatement le premier exil de l’archevêque, il s’était dit : « Ou ce que les évêques me proposent plaît à Dieu ou Dieu le condamne. Si Dieu l’approuve, j’aviserai pour le reste. Si Dieu le condamne, il le fera voir par quelque signe miraculeux, et alors, n’ayant point commis de violences, ayant au contraire gardé Jean tout près de son église, je pourrai l’y réintégrer sans délai afin que tout soit réparé. » Un tel raisonnement était bien puéril, il faut en convenir ; c’est pourtant celui que lui prêtent les historiens : le vieil enfant rusait avec la justice divine.

Le signe ne parut point, et l’empereur se rassura ; mais l’archevêque, qui avait donné un demi-consentement en s’emprisonnant lui-même dans son archevêché, fut pris d’un remords de conscience. La grande semaine pendant laquelle avaient lieu les préparations à la pâque imposait des devoirs particuliers aux évêques, principalement le samedi saint, qui dans l’église primitive était, ainsi que la veille de la Pentecôte, consacré au baptême des catéchumènes. C’était l’évêque qui présidait ordinairement à cette initiation des néophytes à la vie chrétienne après les avoir formés par ses instructions durant toute l’année. Or Chrysostome savait que plus de trois mille catéchumènes devaient se présenter le samedi saint aux piscines de l’église métropolitaine pour y recevoir l’immersion baptismale. À mesure qu’approchait le moment solennel, il s’accusait plus vivement de manquer à un devoir sacré, de déserter la garde de son troupeau, pour lequel le bon pasteur doit donner sa vie, et, afin d’éviter un mal, en assumer sur lui un plus grand peut-être. Il résolut donc, après mûre réflexion, de se trouver le samedi saint dans son église et d’y vaquer aux fonctions épiscopales.

Le samedi saint en effet, dès le matin, l’archevêque, rompant sa captivité, se rendit à la basilique, où des milliers de catéchumènes rangés sous le péristyle attendaient l’heure du baptême. À son approche, les cérémonies liturgiques commencèrent. Ses gardiens, à qui la violence était sévèrement interdite, n’avaient pas osé le retenir malgré lui ; mais ils coururent au palais prévenir les officiers de l’empereur, qui se montra fort troublé. Le respect dû à la paix de ce grand jour semblait lui défendre l’emploi de la force pour assurer son autorité ; il craignait d’ailleurs quelque émotion dans le peuple, qui se pressait vers Sainte-Sophie de tous les points de la ville comme de la campagne. Il manda donc près de lui Antiochus et Acacius, les mit en quelques mots au courant de ce qui se passait, et ajouta avec véhémence : « Vous voyez comme vous m’avez bien conseillé ! Cherchez du moins ce qui me reste à faire. » Les évêques confus répliquèrent qu’ils n’avaient rien conseillé que de juste, que Jean n’était plus évêque, n’avait plus le droit d’administrer les sacremens, et, insistant sur sa condamnation, ils s’écrièrent : « Nous prenons sa condamnation sur nos têtes ! » Les Juifs avaient dit à Pilate, en demandant le crucifiement de Jésus-Christ, « que son sang retombe sur nous et sur nos enfans ! » C’était le même sentiment, sinon les mêmes mots. Leur déclaration rassura l’empereur, qui, se croyant déchargé par là de la responsabilité des actes qu’il allait commettre, ordonna qu’on allât sur-le-champ à l’église en arracher de force le prisonnier et le reconduire au domicile épiscopal. Des soldats partirent pour exécuter l’ordre.

La cérémonie cependant avançait dans l’enceinte de Sainte-Sophie. Les exorcismes avaient été prononcés, les huiles et les saintes eaux consacrées ; les diacres et les diaconesses se tenaient à leur place, échangeant les vêtemens, et les catéchumènes se succédaient par ordre dans les fonts baptismaux, quand un tumulte effroyable se fit entendre aux portes, et une troupe de soldats, l’épée au poing, envahit l’intérieur de la basilique. Ils saisirent d’abord l’archevêque, qu’ils traînèrent rudement vers le cloître malgré ses protestations ; se divisant ensuite en deux parts, les uns coururent aux baptistères, les autres se dirigèrent par la nef de l’église vers le chœur et les clôtures du saint des saints. Ceux qui entrèrent dans le baptistère des hommes firent évacuer les piscines à coups d’épée, frappant indistinctement les néophytes et les clercs : dans ce conflit, plusieurs furent blessés, « et les eaux de la régénération des hommes, nous dit un des témoins de ces violences, furent rougies de sang humain. » Dans le baptistère des femmes, la scène fut encore plus lamentable. Ces malheureuses à demi vêtues se dispersèrent çà et là dans l’église, effarées et poussant de grands cris ; on en vit une qui, devenue folle de terreur, se fit jour dans la foule et s’enfuit toute nue à travers les rues de la ville. Les soldats qui s’étaient dirigés vers le chœur forcèrent les portes du sanctuaire et y commirent des profanations dont le souvenir indignait encore, un demi-siècle après, les auteurs ecclésiastiques qui nous les ont racontées. Beaucoup de ces grossiers soldats étaient païens : ils portèrent une main impie sur les saintes espèces, et le sang de l’eucharistie fut répandu sur leurs vêtemens. « Je me tais, s’écrie à ce sujet l’historien Sozomène, pour ne point révéler ici aux infidèles ce qu’il y a de plus redoutable dans nos mystères. » Les catéchumènes et les clercs chassés de l’église s’entendirent pour se rassembler ailleurs : on se donna rendez-vous aux thermes de Constance, où la cérémonie baptismale devait s’achever, et cet avertissement, passé de bouche en bouche, y réunit bientôt un grand nombre de chrétiens de toutes conditions et de tout âge.

Le bain public dont on attribuait la construction à l’empereur Constance, fils du grand Constantin, était le plus spacieux de toute la ville, et desservait un des quartiers les plus populeux. Les catéchumènes s’y réfugièrent donc avec leurs prêtres et leurs diacres ; on s’en empara, on bénit l’eau des bassins, on installa autour tout l’attirail liturgique, et le lieu profane fut transformé en église. Sur un autel construit à la hâte, on reprit la célébration des saints mystères à l’endroit où les violences armées l’avaient interrompue. Au chant des psaumes qui retentissaient au dehors, aux avis répandus de toutes parts, les chrétiens accouraient en masses pressées. Ceci déjoua les manœuvres de Sévérien et de ses complices, qui avaient voulu faire administrer le baptême par des clercs de leur communion, et rendait inutile l’invasion de Sainte-Sophie. Ils allèrent trouver le maître des offices pour lui demander de faire balayer par la force ces troupes de factieux que Jean, disaient-ils, avait provoqués à se réunir pour désobéir à l’empereur. « Il n’y a plus de prince, ajoutaient-ils, il n’y a plus de gouvernement ; Jean est ici chef et souverain. » Le maître des offices, Anthémius, auquel ils parlaient, était un homme modéré et droit qui, tout en gardant fidélité à l’empereur, blâmait les cabales de la cour et restait attaché de cœur à Chrysostome. Le message des évêques lui déplut. « Il est tard, dit-il, la nuit va bientôt commencer ; on dit que la foule du peuple est considérable, et l’emploi de la force peut amener bien des malheurs. » — « Mais si on ne les disperse, reprit aigrement Acacius, qui portait la parole, il faut que nous nous déclarions des imposteurs, nous les conseillers du prince, car nous n’avons cessé de lui affirmer, ce qui est vrai, que le peuple détestait Jean et ne voulait plus l’avoir pour évêque. Si l’empereur, sortant de son palais, trouve l’église déserte et le peuple assemblé ailleurs, il croira que nous l’avons trompé et nous tiendra pour gens de mauvaise foi. La chose à faire serait pourtant bien simple : ce serait de mettre fin à ce conciliabule factieux et de signifier à la foule, abusée par quelques hommes, que sa place est à la basilique, où on la forcera bien de retourner, coûte que coûte. » Anthémius savait de quel crédit Acacius et ses amis jouissaient près de l’impératrice, et combien dans la circonstance il pouvait être dangereux de leur tout refuser. « Faites donc comme il vous plaira, se contenta-t-il de leur dire, je vous en laisse responsables. Allez trouver un de mes officiers nommé Lucius, arrangez l’affaire avec lui ; mais surtout qu’il n’y ait point de violences. »

Lucius commandait près de la cour un corps de ces gardes palatines qui portaient le nom de scutaires à cause des boucliers qui faisaient leur ornement distinctif ; ce corps venait de se renforcer de recrues thraces, paysans grossiers, presque barbares et pour la plupart païens : Lucius aussi professait le paganisme. C’était un soldat brutal, mais exact à son devoir. Les instructions d’Anthémius lui prescrivaient de ne point employer les armes contre des gens désarmés ; il se contenta donc de haranguer la foule rassemblée dans les thermes, en laissant presque tous ses soldats à la porte. Il dit aux chrétiens réunis, le plus éloquemment qu’il put, « que ce n’était pas là une place convenable pour administrer le baptême et célébrer leurs mystères, qu’ils avaient des églises restées désertes où ils feraient bien de retourner avec leurs prêtres, que l’empereur le voulait ainsi. » L’improvisation du commandant des scutaires eut peu de succès. Les catéchumènes ne bougèrent point des piscines ; le chant des psaumes continua, et la foule finit par se moquer de lui. Il sortit furieux et humilié, obéissant, quoi qu’il en eût, aux recommandations du maître des offices. Au palais, où il revint avec ses soldats, il trouva Antiochus, qui l’attendait. Antiochus ajouta ses sarcasmes aux humiliations de l’officier. « Quoi ! lui dit-il, vous vous laissez jouer ainsi, et vous avez des soldats ! et c’est un ordre de l’empereur que vous alliez exécuter ! Quelle faveur voulez-vous donc en obtenir ? » Il lui fit alors les plus belles promesses d’avancement, s’il se conduisait mieux ; « il lui débita des paroles dorées, » suivant le mot du narrateur contemporain. En résumé, il le ramena à ses idées, il encouragea les soldats par des largesses, et fit consentir Lucius à une seconde expédition qu’il saurait rendre définitive.

Lucius néanmoins ne voulut point repartir sans avoir en tête de sa troupe des ecclésiastiques qui le dirigeraient et couvriraient sa responsabilité. Antiochus lui donna des diacres attachés à sa personne, et, sous ce commandement mixte d’officiers et de clercs, la troupe des scutaires reprit le chemin des thermes de Constance. Il n’y eut plus cette fois de préliminaires ni de harangue. Lucius, dont la tête s’était exaltée jusqu’à la fureur, sauta dans la piscine principale, armé d’un bâton ou d’une hampe de lance, écartant à droite et à gauche les catéchumènes ; d’un coup assené sur le bras du diacre qui oignait les baptisés, il fit tomber le saint chrême dans les eaux, puis il assomma le prêtre qui prononçait les paroles sacramentelles. Le vieillard à son tour tomba, la tête fendue, et ensanglanta les fonts baptismaux : l’exemple était donné aux soldats, et il n’y eut plus de mesure dans les attentats. Les uns coururent au vestiaire des femmes et emportèrent leurs robes et leurs bijoux ; les autres firent main basse sur l’autel, dont ils se partagèrent les tapis de soie et les vases sacrés ; des prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux furent battus et foulés aux pieds, des femmes outragées, des mères écrasées avec leurs enfans. À force de violences, toute cette foule fut expulsée, dispersée, poursuivie à coups d’épée jusque dans les rues ; mais personne ne rentra dans les églises.

Cette funèbre journée du samedi saint présenta pourtant dans la matinée un spectacle plus consolant. Les quarante ou quarante-deux évêques qui formaient le parti de Chrysostome au concile tentèrent un dernier effort pour le sauver. Avertis que l’empereur et l’impératrice visitaient ordinairement les martyres l’un après l’autre (on appelait de ce nom dans la primitive église les basiliques et chapelles où étaient déposés les corps des saints morts pour la foi), ils épièrent le moment d’approcher l’empereur, et, se jetant à ses pieds, ils le conjurèrent avec larmes « d’épargner l’église du Christ, surtout en considération de la pâque et des catéchumènes qui attendaient le baptême, de leur rendre leur évêque. » L’empereur les écoutait ; l’impératrice les éloigna avec hauteur. Alors un d’entre eux, Paulus, évêque de Cratie, se levant indigné, lui dit : « Eudoxie, crains Dieu et aie pitié de tes enfans ; ne viole pas la sainte solennité du Christ par des effusions de sang. » L’impératrice passa outre. Les évêques consternés se séparèrent ; chacun reprit avec tristesse le chemin de sa maison, ceux-ci pour aller pleurer sur les maux de l’église, ceux-là pour vaquer chez eux aux devoirs de la prière, craignant de se souiller dans les basiliques où régnaient les persécuteurs.

La dispersion des fidèles aux thermes de Constance avait eu lieu pendant la première veille de la nuit ; les fidèles s’étaient ralliés dans diverses directions, et, appelant à eux d’autres catholiques, étaient allés par groupes dans la campagne continuer avec leurs prêtres l’office du samedi saint, qui, d’après l’ancien rituel, ne se terminait qu’au chant du coq. Un de ces groupes, composé de plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfans au milieu desquels se distinguaient les catéchumènes en robe blanche, s’établit dans un champ près du lieu appelé Pempton, parce qu’il contenait la cinquième borne milliaire à partir du forum de Constantinople. Le lendemain, jour de Pâques, de grand matin, l’empereur, allant faire sa promenade accoutumée hors des murs suivi de son escorte, aperçut, non sans étonnement, cette foule réunie dans un champ, et les robes blanches des catéchumènes qui semblaient resplendir aux premières clartés du soleil. « Qui sont ces gens-là ? demanda-t-il avec curiosité à l’un des officiers qui l’accompagnaient. — Ce sont, répondit celui-ci, des fauteurs d’une secte hérétique qui se réunissent là pour braver l’église. — Eh bien ! dit l’empereur, qu’on les chasse d’ici et qu’on saisisse leurs docteurs. » Puis il prit un autre chemin. Les soldats envoyés pour l’exécution arrivèrent au galop de leurs montures et fondirent sur cette masse désarmée comme sur une troupe ennemie : hommes, femmes, enfans, prêtres, laïques, tout fut bousculé, foulé aux pieds des chevaux, frappé à coups de lance ou d’épée ; on s’empara des prêtres et des néophytes ; les soldats, descendus de cheval, se mirent à piller, car il y avait là des gens riches et vêtus de leurs habits de fête. Ils enlevaient aux femmes leurs colliers et leurs pendans d’oreille « avec le bout de l’oreille pour aller plus vite, » nous dit le narrateur contemporain de ces scènes. On leur arrachait aussi leurs tuniques et leurs manteaux quand ils étaient d’étoffe précieuse. Une d’entre elles, belle et riche et femme d’un certain Éleuthère, citoyen opulent de Constantinople, se dépouilla elle-même de son vêtement pour prendre celui de sa servante, et s’enfuit à travers les champs, échappant par ce déguisement aux outrages des ravisseurs. Le pillage fini, l’escorte rentra dans la ville comme en triomphe, chargée de dépouilles opimes enlevées à des femmes, et traînant à sa suite des bandes de prêtres et de catéchumènes garrottés qui allèrent encombrer les prisons. Ce qui s’était passé à la cinquième borne arriva dans plusieurs autres lieux de la campagne, où les fidèles, toujours pourchassés, s’opiniâtraient à se réunir. Ils avaient imaginé de former leurs assemblées dans un grand cirque de planches construit hors des murs par Constantin, et qu’on appelait en grec Xylokerke, le cirque de bois. On les y assiégea comme dans un fort.

C’était la guerre civile qui éclatait, la guerre contre des gens qui ne se battaient pas. Aux expéditions militaires succédèrent les recherches et les tracasseries de police : on fouilla les maisons pour surprendre des assemblées clandestines ; on incarcéra sur le moindre soupçon les partisans déclarés de l’archevêque, qui commencèrent à porter dans les lois la dénomination de joannites, comme s’ils eussent formé une secte en dehors de l’église, et les prisons se peuplèrent d’une multitude de laïques et de clercs accusés de ce crime. Ils acceptaient avec courage la persécution pour le pasteur en qui se personnifiaient à leurs yeux la légitimité hiérarchique et la foi. À peine ces singuliers criminels se trouvaient-ils réunis dans les geôles, que le chant des psaumes commençait, et si un prêtre était présent, on procédait à la célébration des saints mystères. « Les prisons étaient alors, nous dit un contemporain, les vraies églises de Dieu, et les basiliques un lieu d’iniquité et de blasphèmes ; » — les fidèles les fuyaient comme pestiférées, à moins qu’ils n’espérassent y rencontrer un clergé ami de Chrysostome.

IV.

Pendant que ces événemens préoccupaient tous les esprits dans Constantinople, le concile terminait sa session obscurément, sans qu’on s’intéressât en quoi que ce fût à ses discussions ou à ses actes, car tout le monde savait d’avance ce qu’il devait décider. Il décida en effet que Jean, déposé, puis remonté subrepticement sur son siége, était excommunié par le fait, et qu’il appartenait à la puissance extérieure d’assurer contre lui l’exécution des canons ecclésiastiques. Après cette sentence, les évêques se séparèrent, ravis d’avoir donné satisfaction à l’impératrice par la confirmation pure et simple des décrets du Chêne en échappant eux-mêmes aux embarras d’une révision reconnue impossible. Ainsi donc l’archevêque était remis au bras séculier ; mais, au moment d’agir, le bras séculier trembla. De nouvelles terreurs assaillirent Arcadius, et il laissa le condamné dans sa captivité actuelle, se contentant de la rendre plus étroite et moins supportable. Chrysostome avait été confiné dans son palais épiscopal aux approches des fêtes de Pâques ; il y fut maintenu jusqu’à celles de la Pentecôte sans que l’empereur Arcadius osât ni le faire transférer dans une autre prison, ni l’envoyer en exil.

Que devenait, sous un coup si rude, quoique malheureusement trop prévu, cet homme, l’honneur de l’église orientale, pour la seconde fois livré par ses frères à d’implacables ennemis ? Sans rien perdre de sa sérénité d’âme, il s’était convaincu qu’il n’avait rien à attendre désormais des évêques d’Orient, ni pour la justification de sa conduite, ni pour sa vie, qu’aucun recours ne lui restait contre l’oppression et la calomnie dans l’église où il était né ; mais ses ennemis eux-mêmes semblaient lui avoir indiqué la voie qu’il avait à suivre en jetant le souvenir d’Athanase au milieu des débats de son procès. Athanase, comme lui en butte au ressentiment des princes, poursuivi par des haines jalouses de concile en concile, condamné, déposé, exilé par ses frères d’Orient, avait trouvé justice en Occident ; il y était venu plaider sa cause, et avait obtenu une réparation éclatante, soit devant l’église romaine, soit devant le concile de Sardique. Voilà l’exemple qui s’offrit à l’esprit de Chrysostome. Toutefois les situations n’étaient pas les mêmes. Athanase, libre de sa personne, avait pu passer en Italie et faire entendre aux juges d’appel qu’il invoquait cette éloquence entraînante qui lui avait conquis autrefois à Nicée l’église universelle : Chrysostome était captif, partout on lui avait fermé la bouche ; il n’avait pu se faire entendre ni à Constantinople ni au Chêne ; ses persécuteurs triomphaient par son silence. Il n’aurait donc à faire valoir devant les évêques d’Occident qu’une défense écrite, et des adversaires aussi habiles que les siens pouvaient l’altérer ou la réfuter en son absence. Il prit pourtant ce parti, et forma son appel à l’église occidentale contre les décisions du concile de Constantinople et du conciliabule du Chêne. Il le fit avant que les quarante évêques de son parti eussent quitté Constantinople, parce qu’il désirait qu’ils attestassent, comme témoins, les choses qui s’étaient passées devant eux. Il voulut en outre que deux diacres représentant le clergé de Constantinople allassent confirmer par leurs déclarations la vérité des faits énoncés dans son appel et le témoignage des évêques ses partisans. L’appel fut libellé dans la forme d’une lettre adressée en nom collectif à Innocent, évêque de Rome, à Vénérius, de Milan, et Chromatius, d’Aquilée, Aquilée et Milan étant les deux plus grands siéges de l’Italie après celui de la ville éternelle, le premier de l’Occident comme de tout le monde chrétien. Il ne nous est resté que l’ampliation destinée au pape Innocent ; mais on voit par la teneur même que les deux autres devaient être exactement pareilles. Elle commençait ainsi :

À monseigneur le vénérable et très saint évêque Innocent, Jean, en Jésus-Christ, salut :

« Nous présumons qu’avant l’arrivée de cette lettre le bruit de l’attentat commis ici est parvenu aux oreilles de votre piété. La grandeur du crime est telle en effet qu’il n’est aucun recoin de l’univers qui n’ait été indigné à ce récit. Partout il a excité le deuil et un long gémissement ; mais, attendu que de si odieux forfaits ne demandent pas seulement des regrets et des larmes, qu’ils réclament de prompts remèdes, et qu’il faut prudemment examiner comment peut se calmer cette tempête qui ébranle l’église, j’ai exhorté mes seigneurs les très honorés et très révérends prélats Démétrius, Pansophius, Pappus et Eugène à laisser là le troupeau pour se confier à la mer, et après un long voyage recourir à votre charité, vous exposer les détails des choses, et solliciter de vos méditations un remède efficace à nos douleurs. Nous leur avons donné pour compagnons de ce voyage nos chers et honorés diacres Paulus et Cyriacus, qui, à défaut de lettres, présenteront verbalement à votre charité toutes les informations qu’elle désirera. »

Chrysostome entre ici dans le détail des faits. Il peint sous des couleurs saisissantes l’audace et l’impudence de Théophile d’Alexandrie, qui, mandé à Constantinople par le très pieux empereur pour s’y justifier de sa conduite envers les Longs-Frères[2], arrive avec une troupe d’Égyptiens embrigadés comme pour un combat, refuse de voir l’évêque, de prier, de communiquer avec lui, d’entrer même dans le saint lieu, et, passant outre à la basilique épiscopale, qui se trouve sur.sa route, va s’héberger hors de la ville. Viennent ensuite les intrigues, les manœuvres coupables qui préparent au conciliabule du Chêne : toutes les lois canoniques violées, les clercs de l’évêque corrompus, désertant son église pour se porter ses accusateurs, l’assemblée synodale, composée de ses adversaires, dirigée par ses ennemis déclarés, son refus constant de reconnaître de tels juges, son appel à un futur concile ; puis sa déposition, qui ne lui avait point été signifiée, non plus que les libelles d’accusation, son enlèvement par des soldats et bientôt son rappel par un notaire de l’empereur, et sa réintégration dans son siége ; enfin la fuite honteuse de Théophile sur une fragile barque, au milieu de la nuit, pour échapper à l’indignation du peuple.

À cet exposé succède celui des événemens accomplis depuis son retour. Théophile est encore ici l’âme d’une nouvelle persécution. Devant un second concile qu’il avait lui-même sollicité pour y présenter sa justification, Chrysostome est accusé non plus des prétendus crimes pour lesquels on l’avait déposé au synode du Chêne, mais d’un fait nouveau et inouï, d’être rentré dans son église sans absolution synodale, et ceci contrairement à certains canons du concile d’Antioche, comme si ce concile n’était pas arien, comme si Chrysostome avait joui de sa liberté dans tous les actes qui s’étaient passés, comme si sa déposition eût été juridique, son exil légitime, sa réintégration opérée par une volonté coupable. La lettre exposait tout cela, et aussi les persécutions exercées contre lui et ses frères par les officiers du palais impérial à l’instigation de certains évêques de Syrie, instrumens et créatures de Théophile. Çà et là éclatent dans ces pages de beaux morceaux d’éloquence qui ne dépareraient point les homélies du grand évêque. Voici, par exemple, de quelle façon il retrace les scènes du samedi saint au baptistère de Sainte-Sophie.

« Comment, hélas ! vous décrire des scènes devant lesquelles pâlirait la tragédie la plus lamentable ? Quelle parole humaine suffirait à les raconter ? quelle oreille humaine les écouterait sans horreur ? Dans la journée du grand sabbat, lorsque déjà le jour inclinait vers le soir, une multitude de soldats envahit la basilique, chasse par la force tout le clergé qui nous entourait. Les sacrés autels sont assiégés, l’épée au poing ; des femmes qui, à l’intérieur de l’église, avaient quitté leurs vêtemens pour recevoir le baptême, sont dispersées et s’enfuient presque nues, frappées d’une épouvante horrible qui leur fait oublier et la pudeur et l’honnêteté de leur sexe. Plusieurs de ces infortunées sont blessées dans le baptistère ; leur sang même rougit les saintes eaux, et les sources salutaires de la régénération des hommes n’offrent plus que la couleur du carnage. Ce n’est pas tout. Les soldats forcent l’enceinte redoutable où les mystères sont cachés, et parmi ces hommes il y avait des païens ; ils peuvent tout regarder, tout voir, et dans le tumulte le sang très sacré du Christ est répandu sur leurs habits. Qu’eût-on fait de plus dans une ville prise d’assaut par des barbares ?… La lettre finissait ainsi : « Que dirai-je des autres églises, sinon qu’elles sont soumises à la même perturbation, aux mêmes déchiremens ? car le mal ne se borne pas à Constantinople, il envahit l’Orient tout entier. En effet, comme dans le corps humain, lorsque des humeurs corrompues découlent de la tête, les membres sont facilement atteints, de même, lorsque dans cette grande cité le désordre et le crime jaillirent au dehors comme d’un gouffre puissant, ils eurent bientôt envahi les villes inférieures. Partout aujourd’hui l’émotion et les factions dominent ; partout les clercs s’insurgent contre leurs évêques, et les fidèles sont retranchés du corps de l’église ou s’attendent à l’être ; partout enfin cette peste pullule, et bientôt dans le monde entier on ne verra plus que ruines et attentats sacriléges. À la pensée de ces maux, ô mes seigneurs très heureux et très révérés, prenez une résolution énergique, digne de votre zèle, de votre force, de votre constance ; écartez, écartez, nous vous en supplions, ce fléau qui envahit les églises, car si ce procédé passe en coutume de venir des régions les plus éloignées en la province d’autrui s’ingérer dans ses affaires, le chasser, le remplacer suivant son caprice, qu’en adviendra-t-il, sinon la guerre générale et un désastre universel ?

De peur donc que cette effrayante confusion ne s’étende partout, écrivez, je vous en supplie, déclarez par votre autorité que les injustices dont j’ai été l’objet en mon absence, et quand je ne déclinais pas un jugement véritable, sont nulles, sans force, sans valeur, et tombent d’elles-mêmes. Soumettez à la censure ecclésiastique ceux qui ont commis de telles iniquités, et moi qui suis innocent, qui n’ai été convaincu de rien, contre qui on n’a pu prouver aucune incrimination, ordonnez que je sois rendu à mon église, afin d’y jouir encore de la charité et de la paix qui m’unissaient à mes frères. Que si les auteurs de tant de maux veulent soutenir mes prétendus crimes, qu’on me communique les actes, que les libelles d’accusation soient mis sous mes yeux et sous les yeux de tous, que mes accusateurs se présentent et qu’un tribunal impartial et juste siége pour prononcer ; je ne le récuserai pas, je ne le refuserai pas, je l’ai demandé, je le demande. Oui, qu’on me juge ! Cela sera mon absolution, car tout ce qui a été fait contre moi l’a été contre toute raison, tout droit, toute règle, toute loi ecclésiastique. Une telle façon de juger est inconnue chez les barbares mêmes. Il n’y a pas de Scythes, il n’y a pas de Sarmates qui jugent un homme sans l’entendre, et dans l’absence d’un accusé qui demande des juges et mille s’il le faut, et non des ennemis, et affirme son innocence, et se dit prêt, en face de l’univers, à repousser toutes les imputations faites contre lui, nul homme au monde n’oserait le déclarer coupable.

Daignez réfléchir à tout ceci que vous expliqueront plus longuement et plus clairement mes seigneurs les très révérends évêques, et faire ce qui appartient à votre zèle et à votre amour actif du bien. Par là, vous n’assisterez pas seulement moi qui vous écris, vous assisterez toutes les églises, et Dieu vous en tiendra merci, lui qui fait toujours tout pour la paix des siens. Nous avons écrit les mêmes choses à Vénérius de Milan et à Chromatius d’Aquilée. Adieu dans le Seigneur ! »

Ainsi que le disait Chrysostome dans sa lettre, quatre évêques de la minorité du concile, Démétrius de Pessinunte, en Galatie, Pansophius de Pisidie, Pappus de Syrie, Eugénius de Phrygie (on ignore le nom de leurs églises), s’étaient chargés de porter en Italie les trois ampliations de l’appel de l’archevêque, et il avait été convenu que les diacres Paulus et Cyriacus les accompagneraient au nom du clergé fidèle. On avait décidé en outre que la petite ambassade ne prendrait point la route de terre par crainte des embûches des évêques et des violences des magistrats ; quoique la route de mer fût plus longue et plus fatigante, elle fut préférée comme plus sûre. Les envoyés se procurèrent donc comme ils purent un navire en partance pour l’Occident, et après y être montés secrètement ils cinglèrent joyeux et pleins d’espérance hors des eaux de Constantinople.

Pourtant, quelque diligence que Chrysostome eût mise à se concerter avec ses amis et à rédiger son appel, il avait été devancé à Rome par la haine de Théophile. À peine le patriarche d’Alexandrie avait-il connu le second décret qui maintenait la déposition de son rival et le mettait hors de l’église, qu’il s’était hâté d’en donner avis au pape Innocent, pour que celui-ci rompît immédiatement sa communion avec le condamné. Il avait à cet effet dépêché un lecteur d’Alexandrie, porteur d’une lettre par laquelle « le pape Théophile (c’est la formule dont se sert l’historien) avertissait le pape Innocent » de ce qui venait de se passer à Constantinople. Cette lettre, d’un ton impérieux jusqu’à l’insolence, ressemblait plutôt à une sommation qu’à un avis. Théophile y disait qu’il avait déposé Jean sans expliquer avec qui, pour quelle cause et de quelle façon, comme si c’eût été un acte de sa seule et suprême volonté. Innocent, en lisant cette lettre, fut étrangement surpris, se plaignit de l’arrogance des termes, et ne répondit pas. Il y avait alors à Rome un diacre de Constantinople nommé Eusébius, qui s’y trouvait pour quelques intérêts de l’église d’Orient. Ayant su ce que Théophile avait écrit à Innocent, il courut présenter à ce pape une requête où il le conjurait de ne rien précipiter, de ne point fixer encore son opinion sur les événemens dont on l’entretenait, attendu qu’il en aurait bientôt plus ample connaissance : effectivement Démétrius et ses compagnons arrivaient à Rome trois jours après.

Les lettres apportées par ces évêques et les explications qu’ils purent y joindre révélèrent au pape Innocent la profondeur de l’abîme où l’église orientale était tombée. D’autres documens arrivés sur ces entrefaites achevèrent de l’éclairer : c’étaient les actes mêmes du conciliabule du Chêne et du concile de Constantinople que lui remirent deux émissaires de Théophile, Pierre, prêtre d’Alexandrie, et Martyrius, diacre constantinopolitain, du parti contraire à l’archevêque. Devant cette lumière soudaine, Innocent recula effrayé. Il vit qu’il ne s’agissait plus pour lui d’une question personnelle telle que le patriarche d’Alexandrie l’avait posée, à savoir si le pape de Rome retirerait ou continuerait sa communion à l’archevêque condamné ; une question plus générale et qui tenait à la discipline de l’église universelle dominait la première. Les deux conciles dont Chrysostome appelant incriminait les décisions semblaient avoir accumulé, comme aveuglés par la passion, les irrégularités et les violences ; leur procédure choquait les plus simples règles de l’équité ; leurs jugemens, rendus sans contradiction et par des ennemis déclarés de l’accusé, choquaient encore plus celles de la conscience, et enfin de grands prélats orientaux y avaient joué un rôle indigne du caractère épiscopal ; pour l’honneur de l’église, les actes de ces conciles devaient être à leur tour jugés. Puis, quelle scandaleuse violation des lois les plus salutaires de la hiérarchie ecclésiastique ! Comment concevoir qu’un évêque, appelé régulièrement à gouverner une église par le libre choix de celle-ci et sous l’invocation du Saint-Esprit, puisse en être dépouillé par un autre évêque envieux, ameutant contre lui des haines jalouses et réunissant en concile, pour la satisfaction de ces haines, des évêques faibles, corrompus, sous la pression de la puissance extérieure ? Et que dire encore quand l’évêque dépouillé était le second du monde chrétien, celui de la nouvelle Rome ? L’impunité de ces faits ouvrirait la porte à des désordres incalculables, ou plutôt l’église constituée, par le Christ et ses apôtres n’existerait plus. Lorsqu’Innocent réfléchissait sur les remèdes applicables à ce mal, il n’en trouvait que dans un concile œcuménique qui annulerait les opérations des deux synodes de Constantinople et du Chêne, et ferait rentrer sous les strictes lois de la discipline l’église orientale dévoyée. Il lui semblait aussi que, dans le cas présent et en ce qui concernait Chrysostome, il fallait exclure du tribunal œcuménique les partisans déclarés de l’archevêque comme aussi ses adversaires déclarés, afin que le procès fût repris à nouveau par des esprits non prévenus et des consciences libres de tout engagement antérieur ; il en excepta pourtant Théophile d’Alexandrie, l’âme de tout le complot et le meneur des deux synodes. En y appelant Chrysostome, il trouvait juste d’y placer en face de lui son ennemi, non comme juge, mais comme accusateur.

Honorius faisait alors dans la ville éternelle un de ces rares et courts séjours qui signalèrent son principat. Il approuva de grand cœur la proposition d’Innocent en ce qui concernait la convocation des évêques occidentaux ; mais, souvent inconsidéré, soit qu’il traitât ses propres affaires, soit qu’il s’ingérât dans celles des autres, il se porta fort pour son frère Arcadius, à qui il appartenait de convoquer les évêques d’Orient. La suite prouva qu’en prenant un tel engagement Honorius avait trop présumé de son influence fraternelle sur ce collègue, et pas assez de celle de l’impératrice Eudoxie. Tandis que le pape de Rome vaquait ainsi avec sa sagesse accoutumée aux préliminaires du concile, Vénérius de Milan et Chromatius d’Aquilée, armés des deux lettres de Chrysostome, travaillaient à lui gagner des amis parmi les évêques de la Haute-Italie. Les bons offices de Vénérius méritèrent les remercîmens du persécuté, qui lui écrivit deux fois du fond de son exil, et Chromatius reçut de son zèle à soutenir cette juste cause un témoignage plus éclatant encore dans un rescrit de l’empereur Honorius. Tout livré qu’il était aux soins matériels, Innocent ne négligeait point les moyens spirituels qui pouvaient appeler sur sa sainte entreprise l’appui et la bénédiction du ciel. Il ordonna un grand jeûne dans toute l’étendue de l’église romaine, et on le vit lui-même, donnant l’exemple, invoquer avec larmes au pied des autels la miséricorde de Dieu pour le retour de la justice parmi ses frères et le rétablissement de l’union dans les églises.

En même temps il écrivit deux lettres : l’une à Chrysostome en réponse au mémoire d’appel, l’autre à Théophile, lui signifiant sa prochaine convocation au concile œcuménique. La première est empreinte d’une réserve que l’on conçoit fort bien de la part d’un futur juge ; toutefois, sous ces froides apparences, on voit percer une noble confiance dans le bon droit de l’accusé et une ardente compassion pour ses maux. « Il ne faudrait pas, mon très vénérable frère, lui écrivait-il, que l’affliction eût plus de force pour vous abattre que la bonne conscience pour vous consoler. Étant, comme vous êtes, maître et pasteur de tant de peuples, vous n’avez pas besoin qu’on vous remontre que les persécutions ne font qu’éprouver la vertu, quand la vertu se montre supérieure à leur violence. La bonne conscience en effet est un invincible rempart contre tous les accidens injustes, et ceux qui ne les savent point endurer patiemment et avec résignation découvrent, par cette lâcheté même, le mauvais état de leur âme… La vôtre, purifiée grâce à de longues souffrances, sera conduite au port par la miséricorde du Sauveur, qui vous regarde et vous considère du haut du ciel. »

La seconde, écrite d’un style tout différent, fait voir assez le peu d’estime d’Innocent pour le patriarche d’Alexandrie, et comment il appréciait déjà sa conduite. Elle était conçue en ces termes : « Mon frère Théophile, nous avons résolu de recevoir dans notre communion vous et Jean notre frère, ainsi que nous vous l’avons déjà déclaré. Persistant dans le même sentiment et dans la même volonté, nous ne pouvons que vous répéter la même chose. Quand vous nous écririez là-dessus mille fois, il n’est pas possible que nous nous séparions de la communion de Jean, sinon après un jugement équitable et légitime, attendu que nous sommes instruit de ce qui s’est passé là-bas d’étrange et de condamnable. Si donc vous êtes sûr de votre conscience, rendez-vous promptement vous-même au concile qui doit se tenir bientôt en Jésus-Christ, et mettez-vous en état d’y procéder selon les canons et décrets du concile de Nicée, car l’église romaine n’en reçoit point d’autres en ces matières. » — Cette déclaration regardait les canons d’Antioche. — « Que la raison soit de votre côté, et je n’hésiterai pas à reconnaître l’excellence de votre cause. »

Cette lettre parvint sans encombre à Théophile ; l’autre, confiée au diacre Cyriacus, n’eut pas le même bonheur : les événemens s’étaient précipités dans l’intervalle, et Chrysostome n’était déjà plus à Constantinople.

V.

Tandis que ces choses se passaient à Rome, la faction ennemie de Chrysostome, inquiète de ce qui pouvait arriver et irritée des lenteurs d’Arcadius, contre lesquelles se brisaient jusqu’aux volontés impérieuses d’Eudoxie, cherchait quel incident nouveau pouvait décider cet esprit flottant ou trancher l’affaire sans lui. Ce que redoutaient surtout Sévérien et les évêques ses complices, c’était une intervention de l’église romaine et de l’empereur Honorius, qui changerait leur querelle privée en question d’état ; leur impatience d’en finir était devenue comme de la rage. Des hauts rangs de l’épiscopat, cette agitation haineuse descendait jusque dans les bas-fonds où le crime paraît un moyen naturel de dénouer une difficulté. Un homme faisant toutes les contorsions d’un possédé du diable alla s’établir un matin devant le palais où l’archevêque était détenu, épiant, au milieu de ses simagrées qui détournaient l’attention, le moment où les portes s’ouvriraient pour se précipiter dans la cour et gagner le vestibule. Il le fit en effet ; mais on eut le temps de le saisir, et on le trouva armé d’un poignard. Nul ne douta qu’il n’eût le dessein de tuer Chrysostome, et la foule attirée par le bruit le conduisit devant le préfet de la ville pour qu’il y fût interrogé ; Chrysostome, informé du fait, envoya demander aussitôt la grâce de cet homme. Le préfet ne se le fit pas dire deux fois.

Quelques jours après, la même aventure fut tentée par un autre homme qu’avait encouragé peut-être l’impunité du premier. Celui-ci portait l’habit d’un esclave ou d’un domestique. On l’avait vu rôder près du palais, étudiant les habitudes des serviteurs qui depuis le récent événement semblaient être sur leurs gardes. Les portes ayant été ouvertes, il prit sa course de la rue où il était posté jusqu’à la demeure épiscopale, comme s’il eût été chargé de quelque missive importante pour l’archevêque. Un passant à qui ses allures parurent suspectes l’arrêta sur le seuil en lui demandant ce qu’il voulait ; celui-ci lui répondit par un coup de couteau qui lui pénétra dans la poitrine. Aux cris du blessé, au sang qui jaillissait de la plaie, d’autres passans accourent, mêlés aux gens de l’archevêque ; on entoure le meurtrier, qui se défend et frappe encore deux hommes ; puis, brandissant son poignard ensanglanté, il se fait jour à travers la foule déjà nombreuse, et parvenait à s’échapper quand un habitant du quartier qui revenait du bain, averti par les cris, essaya de l’arrêter en le saisissant à bras-le-corps ; mais il tomba à son tour percé de coups. Son attaque et sa chute ayant ralenti la course du meurtrier, la foule put enfin lui barrer le passage. On se rue sur lui, on l’enveloppe, on le terrasse, on le traîne au prétoire du magistrat, qui n’eut pas la peine de le mettre à la question, car le scélérat avoua tout, et quand on le fouilla, on le trouva muni de trois couteaux acérés. Il confessa qu’il avait eu l’intention de tuer Chrysostome, qu’il avait reçu pour cela cinquante pièces d’or dont il était porteur, qu’il était domestique d’un prêtre nommé Elpidius (ce prêtre avait figuré dans les rangs inférieurs parmi les ennemis les plus passionnés de l’archevêque), et qu’enfin c’était son maître qui l’avait poussé à ce crime. Le peuple exigeait qu’on fit bonne et prompte justice de ce misérable, qu’il eût voulu mettre en pièces sur-le-champ. Le magistrat promit qu’on procéderait, toute affaire cessante, à son jugement, le fit charger de fers et enfermer dans un cachot. En attendant, les victimes de cet homme, au nombre de sept, moururent l’une après l’autre, car les plaies avaient été dangereuses et profondes ; on en enterra quatre le jour même ou le lendemain, et une multitude immense suivit les funérailles, faisant éclater son amour pour Chrysostome, son indignation contre des prêtres qui provoquaient à l’assassinat. Les révélations du meurtrier ne laissant aucun doute sur son compte, le magistrat n’avait plus qu’à rechercher ses complices et à donner un exemple éclatant de sévérité ; il n’en fut pas ainsi, aucun complice ne fut découvert, et le coupable lui-même disparut de la prison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu. Cette étrange conduite du juge, qu’il n’avait pu suivre qu’en vertu d’ordres supérieurs, poussa au plus haut degré l’irritation du peuple. Des rassemblemens eurent lieu dans les principaux quartiers de la ville ; on s’organisa pour former autour de l’archevêché des gardes de jour et de nuit. « Il faut bien veiller sur notre père, disait le peuple, puisque ses geôliers ne le gardent pas, et qu’on laisse échapper ses assassins. »

La solennité de la Pentecôte arriva sur ces entrefaites, et la foule s’amassa dans le quartier de Sainte-Sophie par groupes plus compactes et plus menaçans. On s’en alarma au palais impérial, ou l’on feignit de s’en alarmer et de croire que la vie de l’empereur était en danger. De connivence avec l’impératrice, les quatre évêques, instigateurs de tous les mauvais conseils, tentèrent une suprême démarche près d’Arcadius. « Prince, lui dirent-ils (l’histoire nous a conservé leurs paroles), tu as été constitué empereur par Dieu même pour que tu ne sois soumis à personne, que tous au contraire t’obéissent, et qu’il te soit permis de faire ce qui te plaît. Ne sois pas plus clément que les prêtres, plus saint que les évêques. Nous te l’avons dit en présence de tout le monde : que la déposition de Jean retombe sur nos têtes ! réfléchis à cela, prince auguste, et n’accomplis pas notre perte à tous, afin d’épargner un seul homme. » Ils faisaient résonner pour la seconde fois à ses oreilles le seul argument qui lui touchât le cœur, leur responsabilité devant la justice divine ; il n’avait plus peur, et se décida.

La Pentecôte tombait, en cette année 404, au 5 du mois de juin ; quinze jours après, à l’aube naissante, de forts détachemens de troupes prenaient position en divers lieux autour de l’église et de l’archevêché. Vers midi ou un peu avant, un notaire du prince, nommé Patricius, se présenta devant l’archevêque avec un ordre ainsi conçu : « Acacius, Antiochus, Cyrinus et Sévérien ont pris sur leur tête la responsabilité de la condamnation. Recommande donc tes affaires à Dieu, et sors d’ici sans délai. » Un tel ordre, qui indiquait par les termes mêmes que les appréhensions d’Arcadius avaient cessé, était clair, nous dit l’historien de cette scène, et ne supportait point de réplique, Jean fit signe à quelques évêques et quelques clercs qui se trouvaient là qu’il voulait passer dans la basilique. « Venez, leur dit-il, prions, et prenons congé de l’ange de cette église. » Entré dans le chœur, il s’y mit en prière, et pendant qu’il faisait ses oraisons, on lui remit une lettre que lui adressait un des principaux de la ville en qui il avait pleine confiance. « Hâte-toi, lui écrivait son ami ; Lucius, cet homme à la face impudente et à l’audace sans mesure, est posté non loin d’ici, dans le bain public, tout prêt à te traîner et te chasser de force, si tu refuses ou si tu diffères ton départ. Or le peuple de la ville est dans une émotion extrême ; hâte-toi de sortir en cachette, de peur qu’il n’y ait collision et effusion de sang entre lui et les soldats. » L’archevêque en effet pouvait entendre distinctement le murmure de la foule retentissant autour de la basilique, comme le bruit d’une mer agitée. Il se leva aussitôt et ordonna à ses serviteurs de seller et caparaçonner son cheval et de le tenir en main à la porte occidentale, comme s’il devait bientôt sortir. S’approchant ensuite des évêques qui pleuraient, il en embrassa deux, et, détournant son visage baigné de larmes, il leur dit : « Je vous embrasse tous en la personne de ceux-ci ; restez dans le sanctuaire afin que je reprenne un peu de calme avant de partir. » Il se dirigea alors d’un pas ferme vers le baptistère, où ses diaconesses étaient réunies. Appelant à lui Olympias, Pentadia, Ampructé et Silvina, celles d’entre elles qu’il aimait le mieux, il leur dit : « Venez, mes filles, et écoutez-moi bien. Pour ce qui me regarde, je sens que tout est fini : ma course est consommée, et peut-être n’apercevrez-vous plus mon visage. Je n’ai qu’une chose à vous recommander, c’est qu’aucune de vous ne s’écarte du respect qu’elle doit à l’église. Quiconque, conduit à l’ordination par le consentement de tous, sans brigue et sans ambition, deviendra mon successeur, soumettez-vous à lui comme à moi-même, car l’église ne peut être sans évoque. Obtenez par là miséricorde et souvenez-vous de moi dans vos prières. » Ces femmes, en l’entendant, s’étaient précipitées à ses pieds, qu’elles pressaient contre leurs lèvres en les inondant de pleurs. Appelant alors un des prêtres qui l’avaient suivi : « Éloignez-les, lui dit-il, de peur que leur affliction ne trouble le peuple. » Ses adieux étaient faits. Traversant rapidement la basilique, il gagna la porte orientale, où il se remit aux mains des soldats, qui l’entraînèrent en le cachant aux regards. « L’ange de l’église, nous dit le narrateur contemporain de cette touchante scène, partit avec lui. »

La présence du cheval ordinaire de Chrysostome près de la porte occidentale donna pendant quelque temps le change au peuple, qui attendit patiemment ; il finit pourtant par soupçonner la vérité, et les uns coururent au port, où ils purent voir la barque qui contenait le prisonnier et quelques évêques et prêtres ses compagnons traverser le Bosphore pour gagner la côte de Bithynie ; les autres, forçant une issue secrète du cloître, pénétrèrent par là dans l’église. Ils la trouvèrent gardée par des soldats qui l’avaient occupée au moment du départ de Chrysostome, et assuraient les clôtures des portes pour empêcher l’entrée de la foule. Ces soldats voulurent repousser les nouveau-venus, dont le nombre augmentait sans cesse ; ceux-ci résistèrent, et on se battit sur les dalles, qui furent ensanglantées. La foule amassée sous le grand portique, entendant des cris et un cliquetis d’armes à l’intérieur, crut qu’on faisait violence à l’archevêque, et voulut enfoncer les portes principales ; mais elles étaient solides et fortifiées en dedans, comme je l’ai dit, par des armatures en fer et des verrous. On dut en faire le siége : on apporta des leviers, on lança des blocs de pierre ; les ais brisés volèrent en éclats, et le flot populaire fit irruption avec une irrésistible violence. Rencontrant en face de lui la colonne qui débouchait en sens opposé, ils se heurtèrent, se culbutèrent les uns les autres, et il s’ensuivit une confusion inexprimable. Des monceaux de gens étouffés, écrasés, encombrèrent bientôt la nef et les parties latérales de l’édifice. Les soldats mirent le comble au désordre en faisant usage de leurs armes. On n’entendait dans ce lieu sacré que juremens et malédictions, cris de menace et cris de douleur ; des Juifs et des païens, que la curiosité avait amenés parmi la foule, en prenaient occasion pour blasphémer le Dieu des chrétiens jusque dans son sanctuaire. Il fallut du temps pour que la confusion cessât et qu’on pût tirer de l’église les morts et les mourans. Cependant ce désordre de la terre ne fut pas le seul : tandis qu’on était occupé à se battre, il se formait une de ces tempêtes soudaines, fréquentes en cette saison dans les parages de la Mer-Noire. Poussée vers la ville par un courant venu du nord, elle fondit sur Sainte-Sophie, qu’elle semblait vouloir ébranler jusqu’au faîte. On eût dit que le ciel et la terre s’étaient conjurés pour qu’aucun désastre ne manquât à cette sinistre journée.

La foule se retirait et la basilique était en partie évacuée, quand on vit une grande clarté jaillir subitement du trône d’où l’archevêque faisait ses instructions au peuple, puis des flammes, s’élevant comme des serpens autour des piliers du chœur, gagnèrent en un moment le plancher de l’église et la charpente. Une colonne d’étincelles et de fumée surmonta bientôt l’abside, et, rabattue par le vent, étendit l’incendie à tout le reste de l’édifice. Ce ne fut pas tout : les flammes, sorties de cette immense fournaise et toujours poussées par la tempête vers le midi, atteignirent le palais du sénat et menacèrent même celui de l’empereur, projetant au-dessus de la place comme un vaste pont sous lequel, si l’on en croit les historiens, on pouvait circuler sans danger. Au contact ardent de la flamme, le toit de la curie se liquéfia, et le plomb fondu, découlant par ruisseaux dans l’intérieur du bâtiment, fit éclater les colonnes, les murs de marbre, et calcina les statues. L’or, l’argent, le bronze, tous les métaux amalgamés ne présentèrent plus à l’œil qu’une masse informe ou des laves brûlantes, et l’édifice, privé de support, s’affaissa promptement sur lui-même. Des secours portés à temps garantirent à grand’peine le palais de l’empereur ; quant aux splendides demeures qui formaient les côtés de la place, elles furent toutes réduites en cendres. Ainsi périrent les deux beaux monumens, l’un chrétien et l’autre païen, orgueil de la nouvelle Rome, sans qu’on espérât d’en relever jamais de pareils. La ville entière fut dans la consternation.

Ainsi qu’il arrivait toujours dans ce siècle d’exaltation religieuse, la superstition vint se mêler à la douleur, comme elle l’eût fait à la joie publique. En voyant crouler dans les flammes ce chœur célèbre des Muses, ouvrage des grands artistes de la Grèce, enlevé de l’Hélicon par Constantin, les païens, s’écriaient avec désespoir : « Qu’avaient à faire les Muses avec nos temps misérables ? Il est bien juste qu’elles nous quittent ! » Mais plus tard, lorsqu’en fouillant les décombres on découvrit, couchés par terre et intacts, les simulacres de Jupiter et de Minerve, anciens gardiens des portes du temple, le deuil se changea en allégresse. « Cette vue, nous dit un écrivain polythéiste, ranima le cœur de tout ce qu’il y avait de bon dans la ville ; on augura que les dieux avaient résolu de ne point lui retirer leur sauvegarde, et l’espérance commença de renaître… Pourtant, s’empresse-t-il d’ajouter avec un sentiment de profonde amertume, que les choses adviennent comme il leur plaira ! » — Les chrétiens aussi, du moins les catholiques partisans de Chrysostome, trouvèrent quelque consolation dans un fait merveilleux. Au milieu des ruines de la basilique et des palais voisins, une petite chapelle restait seule debout, à peine noircie par la flamme. C’était la sacristie particulière de l’archevêque, celle où il renfermait les plus riches ornemens de son église et les vases sacrés d’un trop grand prix pour l’usage journalier ; en un mot, c’était le trésor épiscopal. En retrouvant ces objets vénérables entiers dans la chapelle intacte, et se rappelant que le vol du trésor de l’église avait été, au concile du Chêne, un des crimes articulés contre Chrysostome, ses amis virent dans cet accident, étrange assurément, un fait surnaturel, un témoignage que Dieu voulait donner au monde de l’innocence du persécuté et de l’infamie des persécuteurs. Deux clercs de Constantinople, le prêtre Germain et le diacre Cassien, qui comptaient parmi les fidèles de Jean, coururent sans retard faire leur déposition au palais de l’empereur, demandant qu’on dressât un inventaire authentique des objets retrouvés, tant en or et argent qu’en vêtemens, meubles et tentures, du domaine ecclésiastique. L’inventaire fut dressé en double devant Studius, préfet de la ville, Eutychianus, préfet du prétoire, Jean, intendant des largesses du prince, Eustathius, questeur, et quelques notaires. Une des copies resta entre les mains des magistrats ; Germain et Cassien réclamèrent l’autre pour leur sûreté, et la portèrent l’année suivante à Rome. Tandis que ces choses se passaient à Constantinople, Chrysostome cheminait, sur la route de Chalcédoine à Nicée, avec son escorte de soldats prétoriens, deux évêques et quelques clercs qui avaient voulu le suivre.


  1. Voyez la Revue du 15 juillet et du 1er septembre 1867.
  2. Voyez la Revue du 1er septembre 1867.