Jeanne la fileuse/Pierre

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III.

PIERRE.

J’aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux !
Tes lacs d’azur au fond des bois harmonieux
      Où murmure une onde limpide.
Tes côteaux émaillés de hameaux éclatants
Qui se mirent au loin dans les flots transparents
      De ton fleuve large et rapide.

(L. J. C. Fiset.)

Au nombre des hardis colons qui accompagnaient M. de Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, se trouvait l’arrière grand-père du fermier Jean-Louis Montépel.

Natifs de la haute Normandie et fermiers de père en fils depuis des générations, les Montépel avait continué, après leur arrivée au Canada, à se livrer à la culture des champs.

Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des avantages magnifiques à l’agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s’était établi avec ses serviteurs au nord de la magnifique pointe de sapins, que l’on appelle aujourd’hui « le domaine de Lavaltrie. »

Les Montépel qui avaient suivi leur maître en Amérique s’étaient établis près de l’humble manoir du seigneur, et cultivaient une des plus belles fermes des environs.

Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d’introduire à nos lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la réputation d’être ce qu’on appelle au Canada un « habitant à son aise. »

Lors de la cession du Canada à l’Angleterre, en 1763, son grand-père qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire, avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général Amherst.

Le lieutenant Montépel avait été traité avec égards par les officiers anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l’invasion américaine, en 1776, il s’était empressé de lever une nouvelle compagnie pour défendre les droits de la couronne d’Angleterre, comme il avait défendu jadis l’autorité du roi de France.

Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel, avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître et « d’Anglais » ; ce qui équivalait alors à une injure personnelle. Les caractères s’aigrirent de part et d’autre et les Montépel se rangèrent de dépit, sous la bannière des rares partisans de l’Angleterre.

Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l’on disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père Jean-Louis avait trahi les « patriotes » pendant la lutte glorieuse de 37-38.

Quoi qu’il en soit, à ce sujet, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été ce que l’on appelait alors un « bureaucrate » enragé, et qu’il s’était opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait l’apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments de la grammaire française sur les bancs de l’école du village, avait été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours d’études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de le conduire au collège, avait répondu :

— M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au cœur généreux et à l’intelligence vive. Donnez-lui les avantages d’une bonne éducation et soyez certain qu’il fera plus tard l’orgueil de vos vieux jours.

Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si beaux auspices.

Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire, une foule de camarades aux âmes nobles et aux sentiments patriotiques, qui lui avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les noms des martyrs de l’intolérance anglaise et à maudire la mémoire de ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux tories. Pierre en un mot avait appris à détester l’anglais et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne jamais causer politique devant les amis de la famille.

Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d’oubli, laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit :

— Ah ça ! mon fils ! est-ce là ce que l’on t’apprend sur les bancs du collège de Montréal ? Est-ce pour t’apprendre à mépriser les convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te faire donner une bonne éducation ?

— Mon père, répondit Pierre, je n’aurais jamais volontairement fait entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu’elles soient, mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet égard, et vous m’avez enseigné à être trop honnête homme, pour que je m’abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain. Dès aujourd’hui, mon père, je vais m’occuper à chercher une situation qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.

Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu’il appelait l’obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire le premier pas vers une réconciliation mutuelle.

Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage ; et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu’il avait décidé d’aller « hiverner dans les chantiers » avec quelques jeunes hommes des environs.

La mère était presque folle de chagrin ; le père lui-même voyait avec peine cette brusque décision de son fils ; mais l’orgueil avait encore joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui accordât le pardon de ce que le vieillard considérait comme un entêtement criminel.

Le canot s’éloigna du rivage. Les voyageurs, le cœur gros, donnèrent le premier coup d’aviron, et la légère embarcation, faisant tête au courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.