Joseph Balsamo/Chapitre C

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Michel Lévy frères (4p. 97-104).

Madame de Béarn profita littéralement du conseil de Richelieu ; deux heures et demie après que le duc l’eut quittée, elle faisait antichambre à Luciennes, dans la société de M. Zamore.

Il y avait déjà quelque temps qu’on ne l’avait vue chez madame du Barry ; aussi sa présence produisit-elle un effet de curiosité dans le boudoir de la comtesse, où son nom fut annoncé.

M. d’Aiguillon, non plus, n’avait pas perdu son temps, et il complotait avec la favorite, lorsque Chon vint demander audience pour madame de Béarn.

Le duc voulait se retirer, madame du Barry le retint.

— J’aime mieux que vous soyez là, dit-elle ; au cas où ma vieille quêteuse viendrait me faire un emprunt, vous me seriez fort utile, elle demandera moins.

Le duc demeura.

Madame de Béarn, avec un visage composé pour la circonstance, prit en face de la comtesse le fauteuil que celle-ci lui offrit ; et les premières civilités échangées :

— Puis-je savoir quelle bonne chance vous amène, madame ? demanda madame du Barry.

— Ah ! madame, dit la vieille plaideuse, un grand malheur.

— Quoi donc, madame ?

— Une nouvelle qui affligera beaucoup Sa Majesté…

— Dites vite, madame.

— Les parlements…

— Ah ! ah ! grommela le duc d’Aiguillon.

— M. le duc d’Aiguillon, se hâta de dire la comtesse en présentant son hôte à sa visiteuse, dans la crainte de quelque malentendu.

Mais la vieille comtesse était aussi fine que tous les courtisans réunis, et elle ne faisait de malentendu qu’à bon escient, et lorsque le malentendu lui paraissait utile.

— Je sais, dit-elle, toutes les turpitudes de ces robins, et leur peu de respect pour le mérite et pour la naissance.

Ce compliment, décoché à bout portant sur le duc, attira un beau salut de celui-ci à la plaideuse, qui se leva et le lui rendit.

— Mais, poursuivit-elle, ce n’est plus de M. le duc qu’il s’agit, c’est de la population tout entière ; les parlements refusent de fonctionner.

— En vérité ! s’écria madame du Barry en se renversant sur le sofa, il n’y aura plus de justice en France !… Eh bien, après… quel changement cela fera-t-il ?

Le duc sourit. Madame de Béarn, au lieu de prendre plaisamment la chose, assombrit encore plus son visage morose.

— C’est un grand désastre, madame, dit-elle.

— Bah ! vraiment ? répondit la favorite.

— On voit bien, madame la comtesse, que vous avez le bonheur de n’avoir pas de procès.

— Hum ! fit M. d’Aiguillon pour appeler l’attention de madame du Barry, qui comprit enfin l’insinuation de la plaideuse.

— Hélas ! madame, dit-elle sur-le-champ, c’est vrai : vous me rappelez que si je n’ai pas de procès, vous avez un procès bien important, vous !

— Oh ! oui !… madame… et tout retard me sera ruineux.

— Pauvre dame !

— Il faudrait, madame la comtesse, que le roi prît une résolution.

— Eh ! madame, Sa Majesté est fort disposée : elle exilera MM. les conseillers, et tout sera dit.

— Mais alors, madame, c’est un ajournement indéfini.

— Voyez-vous un remède, madame ? Veuillez nous l’indiquer.

La plaideuse se cacha sous ses coiffes, comme César expirant sous sa loge.

— Il y aurait bien un moyen, dit alors d’Aiguillon, mais Sa Majesté reculera peut-être à l’employer.

— Lequel ? dit la plaideuse avec anxiété.

— La ressource ordinaire de la royauté, lorsqu’elle est un peu trop gênée en France, c’est de tenir un lit de justice, et de dire : « Je veux ! » alors que tous les opposants pensent : « Je ne veux pas. »

— Excellente idée ! s’écria madame de Béarn dans l’enthousiasme.

— Mais qu’il ne faudrait pas divulguer, répliqua finement d’Aiguillon avec un geste que comprit madame de Béarn.

— Oh ! madame, dit alors la plaideuse, madame, vous qui pouvez tant sur Sa Majesté, obtenez qu’elle dise : : « Je veux qu’on juge le procès de madame de Béarn. » D’ailleurs, vous le savez, c’est chose promise, et depuis longtemps.

M. d’Aiguillon se pinça les lèvres, salua madame du Barry, et quitta le boudoir. Il venait d’entendre dans la cour le carrosse du roi.

— Voici le roi ! dit madame du Barry en se levant pour congédier la plaideuse.

— Oh ! madame, pourquoi ne me permettriez-vous pas de me jeter aux pieds de Sa Majesté ?

— Pour lui demander un lit de justice, je le yeux bien, répliqua vivement la comtesse. Demeurez ici, madame, puisque tel est votre désir.

À peine madame de Béarn avait-elle rajusté ses coiffes que le roi entra.

— Ah ! dit-il, vous avez des visites, comtesse ?…

— Madame de Béarn, sire.

— Sire, justice ! s’écria la vieille dame en faisant une profonde révérence.

— Oh ! oh ! s’écria Louis XV avec un persifflage inintelligible pour quiconque ne le connaissait pas ; quelqu’un vous aurait-il offensé, madame ?

— Sire, je demande justice.

— Contre qui ?

— Contre le parlement.

— Ah ! bon !… fit le roi en frappant dans ses mains ; vous vous plaignez de mes parlements. Eh bien, faites-moi donc le plaisir de les mettre à la raison. J’ai aussi à m’en plaindre, moi, et je vous demande justice également, ajouta-t-il en imitant la révérence de la vieille comtesse.

— Sire, enfin vous êtes le roi, vous êtes le maître.

— Le roi, oui ; le maître, pas toujours.

— Sire, exprimez votre volonté.

— C’est ce que je fais tous les soirs, madame ; et eux, tous les matins, expriment aussi leur volonté. Or, comme ces deux volontés sont diamétralement opposées l’une à l’autre, il en est de nous comme de la terre et de la lune, qui courent éternellement l’une après l’autre sans jamais se rencontrer.

— Sire, votre voix est assez puissante pour couvrir toutes les criailleries de ces gens-là.

— C’est ce qui vous trompe. Je ne suis pas avocat, moi, et eux le sont. Si je dis oui, ils disent non ; impossible de s’entendre… Ah ! si, quand j’ai dit oui, vous trouvez un moyen de les empêcher de dire non, je fais alliance avec vous.

— Sire, ce moyen, je l’ai.

— Donnez-le-moi tout de suite.

— Ainsi ferai-je, sire. Tenez un lit de justice.

— Voilà bien un autre embarras, dit le roi ; un lit de justice ! Y pensez-vous, madame ? C’est quasi une révolution.

— C’est un moyen de dire en face à ces gens rebelles que vous êtes le maître. Vous savez, sire, que le roi, lorsqu’il manifeste ainsi sa volonté, a seul droit de parler, nul ne répond. Vous leur direz : « Je veux », et ils baisseront la tête…

— Le fait est, dit la comtesse du Barry, que l’idée est pompeuse.

— Pompeuse, oui, répliqua Louis XV ; bonne, non.

— C’est cependant beau, poursuivit madame du Barry avec chaleur, le cortège, les gentilshommes, les pairs, toute la maison militaire du roi, puis une immense quantité de peuple, puis ce lit de justice, composé de cinq oreillers fleurdelisés d’or… Ce serait une belle cérémonie.

— Vous croyez ? dit le roi, un peu ébranlé dans ses convictions.

— Et le magnifique habit du roi, le manteau doublé d’hermine, les diamants de la couronne, le sceptre d’or, tout cet éclat qui convient à un visage auguste et beau. Oh ! que vous seriez splendide ainsi, sire.

— Il y a fort longtemps qu’on n’a vu de lit de justice, dit Louis XV avec une nonchalance affectée.

— Depuis votre enfance, sire, dit madame de Béarn ; le souvenir de votre resplendissante beauté est resté dans tous les cœurs.

— Et puis, ajouta madame du Barry, ce serait une bonne occasion pour M. le chancelier de déployer sa rude et concise éloquence, pour écraser ces gens-là sous la vérité, sous la dignité, sous l’autorité.

— Il faudra que j’attende le premier méfait du parlement, dit Louis XV ; alors, je verrai.

— Qu’attendrez-vous donc, sire, de plus énorme que ce qu’il vient de faire ?

— Et qu’a-t-il donc fait ? Voyons.

— Vous ne le savez pas ?

— Il a un peu taquiné M. d’Aiguillon, ce n’est pas un cas pendable… bien que, fit le roi en regardant madame du Barry, bien que ce cher duc soit de mes amis. Or, si les parlements ont taquiné le duc, j’ai réparé leur méchanceté par mon arrêté d’hier ou d’avant-hier, je ne me souviens plus. Nous voilà donc manche à manche.

— Eh bien, sire, dit vivement madame du Barry, madame la comtesse venait vous annoncer que, ce matin, ces MM. noirs prennent la belle.

— Comment cela ? dit le roi en fronçant le sourcil.

— Parlez, madame, le roi le permet, dit la favorite.

— Sire, MM. les conseillers ont résolu de ne plus tenir la cour du parlement jusqu’à ce que Sa Majesté leur ai donné gain de cause.

— Plaît-il ? dit le roi ; vous vous trompez, madame, ce serait un acte de rébellion, et mon parlement n’osera pas se révolter, j’espère.

— Sire, je vous assure…

— Oh ! madame, ce sont des bruits.

— Votre Majesté veut-elle m’entendre ?

— Parlez, comtesse.

— Eh bien, mon procureur m’a rendu ce matin le dossier de mon procès… il ne plaide plus, parce qu’on ne juge plus.

— Bruits, vous dis-je ; essai, épouvantail.

Et tout en disant cela, le roi se promenait tout agité dans le boudoir.

— Sire, Votre Majesté croira-t-elle M. de Richelieu plus que moi ? Eh bien, on a rendu en ma présence à M. de Richelieu les sacs du procès, comme à moi, et M. le duc s’est retiré courroucé.

— On gratte à la porte, dit le roi pour changer la conversation.

— C’est Zamore, sire.

Zamore entra.

— Maîtresse, une lettre, dit-il.

— Vous permettez, sire ? demanda la comtesse. Ah ! mon Dieu ! dit-elle tout à coup.

— Quoi donc ?

— De M. le chancelier, sire. M. de Maupeou, sachant que Votre Majesté a bien voulu me visiter, sollicite mon intervention pour obtenir un moment d’audience.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Faites entrer M. le chancelier, dit madame du Barry.

La comtesse de Béarn se leva et voulut prendre congé.

— Vous n’êtes pas de trop, madame, lui dit le roi. Bonjour, M. de Maupeou. Quoi de nouveau ?

— Sire, dit en s’inclinant le chancelier, le parlement vous gênait : vous n’avez plus de parlement.

— Et comment cela ? Sont-ils tous morts ? Ont-ils mangé de l’arsenic ?

— Plût au ciel !… Non, sire, ils vivent ; mais ils ne veulent plus siéger, et donnent leurs démissions. Je viens de les recevoir en masse.

— Les conseillers ?

— Non, sire, les démissions.

— Quand je vous disais, sire, que c’était sérieux, dit la comtesse à demi voix.

— Très sérieux, répondit Louis XV avec impatience. Eh bien, monsieur le chancelier, qu’avez-vous fait ?

— Sire, je suis venu prendre les ordres de Votre Majesté.

— Exilons ces gens-là, Maupeou.

— Sire, ils ne jugeront pas davantage en exil.

— Enjoignons-leur de juger… Bah ! les injonctions sont usées… les lettres de jussion aussi…

— Ah ! sire, il faut cette fois montrer de la volonté.

— Oui, vous avez raison…

— Courage, dit tout bas madame de Béarn à madame du Barry.

— Et montrer le maître, après avoir trop souvent montré le père ! s’écria la comtesse.

— Chancelier, dit lentement le roi, je ne sais plus qu’un moyen : il est grave, mais efficace. Je veux tenir un lit de justice ; il faut que ces gens-là tremblent une bonne fois.

— Ah ! sire, s’écria le chancelier, voilà parler ; qu’ils plient ou qu’ils rompent !

— Madame, ajouta le roi en s’adressant à la plaideuse, si votre procès n’est pas jugé, vous le voyez, ce ne sera pas ma faute.

— Sire, vous êtes le plus grand roi du monde.


— Oh ! oui !… dirent en écho, et la comtesse, et Chon, et le chancelier.

— Ce n’est cependant pas ce que le monde dit, murmura le roi.