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Journal d’un écrivain/1881/Janvier, II

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II


PEUT-ON EXIGER CHEZ NOUS DES FINANCES À L’EUROPÉENNE


« Eh bien ! qu’est-ce que font les finances ? Où est l’article financier ? » me demandera-t-on. C’est que je n’ose guère écrire quoi que ce soit sur les finances. Pourquoi ai-je, alors, commencé à rédiger des considérations financières ? Sans doute parce que je prévoyais qu’en débutant ainsi, je passerais forcément à un tout autre ordre d’idées. D’ailleurs, je sais que je ne vois pas du tout nos finances d’un point de vue européen, peut-être parce que je considère que notre pays ne ressemble pas le moins du monde à l’Europe, que tout est si spécial chez nous que, pour les Européens, nous pouvons ressembler à des habitants de la lune. En Europe, la féodalité a croulé depuis des siècles, et une révolution a grondé. Chez nous, le servage a été aboli d’un seul coup, et cela, grâce à Dieu ! sans aucune révolution. Mais tout ce qui tombe d’un seul coup produit toujours un grand ébranlement. Il est certain que ce n’est pas moi qui me plaindrai de la disparition du servage. Je trouve, au contraire, excellent qu’une infamie historique se soit évanouie à la seule voix du Libérateur. Mais on ne vs pas contre les lois naturelles, et l’ébranlement fut énorme. Disparu le servage qui entravait tout, même le développement de l’agriculture, il semble que le paysan aurait dû s’enrichir. Rien de pareil n’est arrivé. L’agriculture a encore rétrogradé dans le pays, et le moujik ne tire plus de la terre que le minimum de ce qu’elle peut donner. Y a-t-il espoir d’amélioration ? Question futile, me diront les sages, et déjà résolue. Je la crois, moi, loin d’être résolue, et la considère comme beaucoup plus importante qu’on ne se le figure. Voyez encore. La propriété terrienne est tombé à rien, et nous assistons à la métamorphose de l’ancienne classe des propriétaires, en classe populaire intelligente. En quoi pouvait-elle se transformer, du reste ? Cela serait une chose excellente, car le peuple à besoin du contact de gens intelligents, si, par malheur, le changement n’était pas plutôt transitoire que durable. L’ancienne classe de propriétaires a-t-elle renoncé à tout espoir de conserver ses distances avec le peuple ? Si elle n’a plus la richesse et la force, n’aspire-t-elle pas à jouer le rôle d’une sorte d’aristocratie d’intelligence, qui tiendra le peuple en tutelle morale ? Voudra-t-elle vivre fraternellement avec le paysan, vénérer ce que ce dernier vénère, aimer ce qu’il aime. Sans cela, personne ne pourra jamais entrer vraiment en contact avec notre peuple. Voilà une question qui n’est aucunement résolue. Du reste, tout est en question, chez nous ! Et puis, tout ce qui se résout ailleurs peu à peu, avec le temps et les générations successives, doit être résolu tout de suite chez nous. C’est encore une des choses qui nous différencient le plus d’avec l’Europe que cette soudaineté dans les évolutions. Quelquefois, le changement se produit même d’une façon des plus inattendues, à la suite d’un ordre, par exemple. L’Europe n’a pas connu ces à-coups. Comment peut-on exiger que nous soyons pareils aux Européens ? Et comment voulez-vous que nos finances ressemblent aux leurs ?

Pour moi, par exemple, c’est un axiome que ce ne sont pas les constructeurs de chemins de fer, ni les commerçants, ni les banquiers millionnaires, ni les Juifs qui doivent tenir le sol, mais les cultivateurs. Celui qui cultive la terre mène tout. Le cultivateur, c’est l’État, la force centrale, le cœur du pays. Pourtant cet axiome ne semble-t-il pas contredit à l’heure actuelle ? Ne sont-ce pas les constructeurs de chemin de fer et les Juifs qui ont la main sur toutes les forces économiques ? En ce moment, le pays se couvre de voies ferrées, et cela encore se passe comme nulle part ailleurs. L’Europe a mis un demi-siècle à construire des réseaux de chemins de fer, et elle est riche. En Russie, les derniers 15 ou 16.000 verstes de chemins de fer se sont construites en dix ans, et notre État est pauvre. Et cela s’est fait au lendemain de l’émancipation des serfs. C’est là que sont allé ces capitaux, dont la terre avait tant besoin. C’est sur les ruine de l’agriculture qu’on a installé des chemins de fer.

Et la question de la propriété privée est-elle résolue chez nous ? Sans une saine solution de cette question, il n’y aura point de stabilité dans le pays, et sans stabilité, comment peut-on exiger, en Russie, des finances, des budgets à l’européenne ? L’agriculture, pendant un siècle et demi, n’a pas eu de développement régulier : « Et comment arrivons-nous à quelque chose, si ce n’est par cette même agriculture ? S’il existe des niais qui pensent sauver l’ « édifice » en empruntant je ne sais quelles inventions européennes, nous renions ces imbéciles et nous croirons que pis ce sera, et mieux ça vaudra. Voilà notre philosophie. » Je vous avoue qu’il a beaucoup de gens qui voient les choses ainsi. Malheureusement, ils veulent dire : « Que ce soit pis pour les autres, mais meilleur pour moi ! » Ces gens-là ont des appétits de loups. Ils sont méchants et voluptueux et ne veulent rien supporter. Adieu les dîners ! adieu les cocottes ! et de désespoir nos gens se brûlent la cervelle. Et c’est heureux encore quand ils se brûlent la cervelle et ne vont pas très légalement voler leurs voisins. Les affaires stagnent, l’indigence générale s’accroit. Les commerçants, de tous côtés, se plaignent qu’on achète plus rien. Les fabriques produisent le moins possible. Entrez dans un magasin et demandez comment vont les affaires. On vous répondra : « Autrefois, pour les fêtes, chacun s’achetait au moins une demi-douzaine de chemises, maintenant on en vend une à la fois. » Demandez la même chose dans les restaurants à la mode, qui sont les derniers endroits où se manifeste la pauvreté d’un pays : « Ah ! vous dira-t-on, on ne fait plus la noce comme jadis ! Tout le monde s’est rangé. C’est beau quand on vient vous commander un dîner pour une personne ! » Les élégants naguère, ceux qui faisaient la fête, ont fini de manger l’argent des propriétés vendus. Ils abattent les dernières forêts et, quand il n’y aura plus d’arbres, ils n’auront plus le sou. Et où sont-elle maintenant, nos forêts ? Quand vous parcourrez le pays en chemin de fer, cherchez les bois ! Ce ne sont plus des arbres que l’on abat, ce sont des buissons et des arbrisseaux ! Cette préoccupation paraitra fort puérile, si l’on songe aux graves questions qui requièrent l’attention du pays. Les financiers se moquent bien des forêts ! Pourtant sans forêts, les finances baisseront encore. Mais tout le monde semble s’être donné le mot pour glisser là-dessus. La catastrophe viendra, cependant, bien que tant de gens se tranquillisent en constatant que le bois est à haut prix sur le marché. Personne ne veut voir que la hausse provient de l’offre croissante de ceux qui abattent leur forêts et même les baliveaux, parce qu’ils ont tout mangé.

Enfin, les appétits croissent à mesure que les forces diminuent. Le nombre des « capitaines Kopéïkine » va croitre singulièrement. Si tous nos mondains ne deviennent pas des brigands de grand chemin comme ce Kopéïkine, je crains que nous ne voyions augmenter terriblement l’armée des pick-pockets.

N’existe-t-il pas une certaine quantité de Kopéïkines libéraux ? Ils ont si bien compris que le libéralisme est à la mode et que l’on peut réussir dans ses rangs ! Tels libéraux ont les dents longues et deviennent dangereux. Ce sont ceux-là qui s’attellent le plus volontiers aux réformes imitées de l’étranger, et ceux qui croient les mener, ne sont certainement pas responsables de la conduite de semblables limoniers : « Tous les changements je les admets, dit Kopeïkine libéral, à condition qu’il ne me coûtent pas d’efforts. J’aime les changements ; cela cause de petits désordres qui nous permettent de nous enrichir. » Mais laissons là les Kopeïkines. Passons aux finances, aux finances !