Journal d’un bibliophile/Appréciation — Incident regrettable

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 57-70).


XIII

Appréciation — Incident regrettable


Parmi les nombreuses lettres que j’ai reçues, en voici une, du gardien de la bibliothèque, qui me prouve que je n’ai pas travaillé inutilement.


Manchester, N.-H., le 30 juin 1921.

Mon cher ami,

Depuis votre départ, la bibliothèque a reçu la visite d’un homme qui s’y connaît en livres. Je veux parler de M. Edouard Montpetit. Il était accompagné de M. Victor Doré, secrétaire de la Société St-Jean-Baptiste, de Montréal, et de plusieurs délégués de la fédération qui ont examiné la collection en même temps que lui. M. Montpetit a commencé par les revues. Il a examiné attentivement Hennepin, et il a parcouru d’un doigt rapide les Mémoires de Pierre de Sales Laterrière. Il a paru très amusé par ce petit volume. Devant la lettre de Mère Marie de l’Incarnation, il n’a pu s’empêcher de dire : « Quelle richesse ! Quelle richesse vous avez là. »

Ces paroles : « Quelle richesse ! » ont été dites par plusieurs ; elles ont été prononcées aussi par Henri Bourassa qui, sur invitation de la ligue du Ralliement Français en Amérique, était venu faire une série de conférences dans les principales villes des États de la Nouvelle-Angleterre.

L’auteur de « La Langue Gardienne de la Foi » et de tant d’autres publications de mérite, cet écrivain et journaliste de renom avait été demandé pour nous parler des droits du français, de la langue française et du privilège pour les Canadiens français de vivre et de garder leurs traditions.

L’orateur était éloquent, le sujet traité était patriotique, par conséquent il n’y avait rien concernant la politique.

Malgré tout, sa venue donna lieu à un incident des plus regrettables. À la nouvelle que M. Henri Bourassa venait parler à Manchester, un certain Dr L…, dont il est mieux de taire le nom, avait pris feu.

C’était un de ces êtres qui nourrissent toujours une rage sournoise contre ceux qui ne pratiquent pas la liberté, la fraternité et l’égalité de la même manière qu’eux et qui croient avoir la latitude de traiter en parias ceux qui ne pensent pas en leur sens.

Cet homme approuvait hautement les inqualifiables attentats commis contre Henri Bourassa à St-Roch de Québec et à St-Hyacinthe.

C’était un admirateur sans restriction d’un régime néfaste, sous lequel tous les droits des Canadiens français ont été sacrifiés, sous lequel toute influence religieuse à Rome ou en France a été vendue à un élément étranger.

C’était, enfin, un de ceux qui se seraient réjouis si les Anglais avaient fusillé cet homme de passage en Angleterre ou de retour du continent européen.

Il y avait de ces têtes chaudes lorsque les Anglais firent brûler Jeanne d’Arc sur le bûcher.

Est-ce que l’Angleterre s’est gênée pour disperser les Acadiens, pour exiler Napoléon à Ste-Hélène ?

S’est-elle gênée envers les patriotes de 1837 ou envers Louis Riel ?

S’il y avait eu traîtrise chez Bourassa, l’Angleterre ne se serait pas fait plus de scrupules de le punir en conséquence.

Contrairement à cela, les Anglais admirèrent le génie et le courage de cet homme, sa grande éloquence et son talent d’écrivain.

Il n’y a que les orangistes et les enragistes du Rougisme qui auraient souhaité que leur infernal dessein fût mis à exécution.

Peut-être aimeraient-ils, ceux-ci, à se repaître du sang d’un cœur chaud qui souffle le feu du patriotisme national ?

Les uns, ce serait pour abattre un lutteur, les autres pour empêcher le relèvement de la race.

Les deux visent au même but.

Ce Dr L. écrivait donc :

« M. le Directeur de « L’Avenir National »,

« Cher Monsieur,

« Voudriez-vous m’accorder un court espace dans votre estimé journal afin d’exposer, à vos nombreux lecteurs, toute l’indignation et le dégoût que j’ai ressentis quand j’ai lu dans le numéro du 24 mars dernier, que ce serait une bonne fortune d’avoir M. Henri Bourassa, directeur du « Devoir », pour nous faire, en mai prochain, une conférence sur le « Ralliement Français en Amérique ». D’abord, je me demande, M. le Directeur, si dans la circonstance le moment est bien opportun, car il ne faut pas oublier que la législature vient de passer une loi uniforme sur l’éducation qui mettra nos écoles paroissiales sur le même pied d’égalité avec les écoles publiques et que nous, Canadiens français, tout en ayant la facilité de conserver et d’enseigner notre langue, nous sommes appelés à ne plus faire bande à part sous le glorieux drapeau étoilé. Ensuite, M. le Directeur, je crois que le choix du conférencier est peu judicieux pour une quantité de raisons que vous savez et dont je vais en énumérer quelques-unes, à mon grand regret, cependant, car j’aurais voulu oublier ce monsieur et ses œuvres, le reste de mes jours. Donc, je vous dirai comme deuxième raison qu’Henri Bourassa est un Sans-Patrie et un traître ; preuve, c’est que, dans son journal « Le Devoir », il n’a cessé, durant la grande guerre, de dénigrer et l’Angletere, son pays, et la France, son ancienne Mère-Patrie, à tel point qu’il souhaitait et désirait dans son cœur cruel que les Alliés fussent battus par les Boches. Peut-on nier cela ?

« Il y a encore une autre grande raison pour nous Canadiens français et patriotes pour que cet individu reste là où il est dans ses pénates et y faire son petit Louis Veuillot, si cela lui plaît.

« Vous souvenez-vous des élections générales au Canada en 1911, et qu’alors à une assemblée publique, près de la gare Bonaventure, à Montréal sans doute, M. Henri Bourassa haranguait une foule de voyous et d’étudiants en délire et disait que notre grand Canadien, Sir Wilfrid Laurier, alors premier ministre du Canada « périrait dans la crotte ». Qu’en pensez-vous, amis lecteurs, ainsi que messieurs les promoteurs de cette conférence ? C’est ce Bourassa, qui s’est montré si polisson envers le plus noble et le plus illustre Canadien que notre pays natal n’a jamais eu et n’aura probablement jamais, que l’on veut nous présenter comme un grand homme ! Lui, qui n’a rien respecter et surtout après avoir fait tout le mal qu’il a pu à sa province en s’objectant systématiquement à l’enrôlement volontaire de nos compatriotes de là-bas afin de voler à la défense de notre Mère-Patrie, la France, alors en détresse.

« Vous n’êtes pas sérieux, messieurs de la Ligue, ou vous manquez de flair en voulant nous faire voir une vessie pour une lanterne.

« En dernier ressort je vous dirai, M. le Directeur, qu’il serait à mon avis beaucoup plus sage de laisser ce démagogue faire dans son Devoir tout les gâchis qu’il lui plaît plutôt que nous l’amener ici ; peu nous importe qu’il soit en quête d’ovations à l’étranger. On sait qu’il est hué et conspué chez lui et qu’aucun auditoire respectable ne veut plus l’entendre à moins que cela soit devant des fils soumis et obéissants, genre castor ou nationaliste.

« Agréez, M. le Directeur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

G. L., M. D.

« Daté à Manchester, N.-H.

« 1er avril 1919. »

Le lendemain, la rédaction de l’« Avenir National », publia les commentaires suivants, qui rétablirent la vérité en dévoilant la perfidie du Dr L… :

« Un médecin de la ville, à qui sa clientèle laisse des loisirs — le Dr L…, pour ne pas le nommer, — en a profité pour se fendre d’une lettre que nos lecteurs ont pu lire dans notre numéro d’hier. Nous disons qu’ils ont pu la lire. Ont-ils pu la comprendre ? Ah ! ça, c’est une autre chose, et, pour parler comme le proverbe, c’est une autre paire de manches. Nous en doutons fort, étant donné que cette missive d’un disciple d’Esculape est écrite en un charabia qui n’a de nom dans aucune langue. Tout y est estropié par cette même main dont la fonction est pourtant de guérir : c’est un vrai massacre ; tout y passe : l’orthographe, le style, par-dessus tout, le bon sens. Docteur, docteur, que vous êtes cruel de saboter ainsi les mots, les règles du langage, la saine raison ! Et que nous plaignons sincèrement vos patients, si vous les maltraitez de la sorte, et si vous appliquez aux douleurs humaines de pareils procédés sauvages !

Soyez plutôt maçon si c’est votre métier,


« a dit le maître de la rhétorique française. À en juger par votre élucubration d’hier, vous eussiez fait « un excellent maçon. Mieux vaut tard que jamais. Il en est encore temps. Cassez des cailloux : cela vous ira très bien. Mais de grâce ne vous mêlez plus d’écrire. C’est assez d’une fois. Nos lecteurs « n’ont pas mérité de se voir infliger derechef le supplice de vous lire.

« Hélas ! le journalisme est une dure carrière. À preuve, c’est qu’il nous faut répondre à cette lettre, que nous n’avons comprise ni à une première ni à une seconde lecture. Le style décadent était du pur classique au prix de ceci. Docteur, avez-vous jamais vu les œuvres de ces soi-disant peintres qui s’appellent eux-mêmes cubistes ou futuristes ? En fait de langage, vous êtes un cubiste, à coup sûr, et c’est-à-dire que vous jetez les mots sur le papier comme ces peintres jettent les couleurs sur la toile, à pleines mains et à plein pinceau. Dans un cas comme dans l’autre, l’effet produit est des plus cocasses. Ou, si vous n’êtes pas cubiste, vous devez être futuriste, et peut-être inventez-vous le style de l’avenir ? Mais cela est trop fort pour nous, qui sommes du présent, et qui, dans notre humble formation, nous sommes laissés guider par une tradition plusieurs fois séculaire. En bonne justice, vous ne sauriez demander que nous sachions ainsi, du jour au lendemain, déchiffrer vos cryptogrammes. Aussi votre lettre, qui est du premier avril, et qui nous a mystifiés au point que nous l’avons prise pour un Poisson d’Avril, est-elle restée tout un mois sur notre bureau, avant que nous nous décidions à la publier. Nous ne pouvions le faire avant de savoir au juste ce dont il y était question. Des interprètes, ou plutôt des spécialistes, habitués à débrouiller les rébus, étant venus à notre secours, et ayant examiné ce document « à la grosse loupe, voici les choses ineffables qu’ils ont cru y voir :

« Il appert d’abord que vous n’aimez pas M. Henri Bourassa. C’est votre droit, encore que nous nous demandions ce que cela peut bien faire à Monsieur Bourassa, que vous l’aimiez ou non. L’éminent publiciste doit se soucier de vous, docteur, à peu près autant que du Grand Turc. Ce qui est étrange c’est que vous protestiez contre sa venue prochaine à Manchester. Faudra-t-il maintenant que ne puissent venir à Manchester que les personnes que vous aimez ? Et chaque fois qu’une société ou une autre voudra inviter un conférencier de l’étranger, faudra-t-il qu’elle aille premièrement vous consulter, réclamer votre placet doctoral, s’informer si le personnage vous agrée ? Et où donc avez-vous vu que M. Bourassa venait donner une conférence sur Le Ralliement Français en Amérique ? — Vous ne savez pas écrire, cela est manifeste. Du moins devez-vous savoir lire. Or, il est annoncé partout que M. Bourassa parlera sur « La Langue Française et la Civilisation Américaine. — Docteur, vous confondez autour avec alentour. Et parce que la conférence sera sous les auspices de la Ligue de Ralliement Français, vous en concluez que le sujet en sera Le Ralliement Français. Quelle logique ! Et bien digne de vous ! Dans Molière, dans ce célèbre Médecin malgré lui, où il n’y a guère de scènes plus drôlatiques que celle que présentement vous nous jouez vous-même, après un tas d’inepties, Sganarelle s’écrie : « Voilà pourquoi votre fille est muette ! » — Sganarelle et vous feriez bien la paire. Et comme dit Lucas, toujours dans la même pièce :

« Palsanguenne, voilà un médecin qui me plaît,
Je pense qu’il réussira, car il est bouffon. »

« Votre raisonnement, docteur, est tout aussi fort, quand vous présentez comme inopportune la venue de M. Bourassa à cause de ce fait que la législature du New Hampshire a adopté « une loi uniforme sur l’éducation qui mettra nos écoles paroissiales sur le même pied que les écoles publiques… » — Quel style ! est-ce la loi qui mettra ou si c’est l’éducation ? Mais qu’est-ce que cela peut avoir à faire avec la conférence Bourassa ? Où avez-vous découvert que celui-ci va nous parler de la loi en question ? Nous avons d’ailleurs toujours été persuadés que nos écoles paroissiales sont égales, sinon supérieures, aux écoles publiques. Et de cela nous pouvons vous fournir la preuve. Vous vous mettez donc à côté quand vous dites d’une loi que vous avez été incapable de comprendre qu’elle va placer nos écoles au niveau des écoles publiques. Vous ajoutez que nous aurons la facilité « d’enseigner et de conserver notre langue. » Espérons que vous serez tout le premier à en bénéficier, car il est évident que vous avez grand besoin d’apprendre le parler français.

« Nous en arrivons aux « perles » que contient votre correspondance. Il y en a deux. La première est formée par votre affirmation que M. Bourassa « est un Sans-patrie et un traître, et qu’il n’a cessé de « dénigrer l’Angleterre, son pays, etc… » —

« D’abord, l’Angleterre n’est pas plus le pays de M. Bourassa qu’elle n’est le vôtre.

« Ce monsieur est né au Canada et sa patrie est le Canada. C’est précisément lui qui, par la création du mouvement nationaliste, a donné aux Canadiens une âme nationale, leur a formé une conscience patriotique. Ses fameux articles sur la conscription étaient basés sur la Constitution même du pays, sur l’autonomie que l’Angleterre a assurée au Canada. Est-ce que chez les Anglais les plus clairvoyants et les plus impartiaux, il n’y a pas eu protestation contre la participation du Canada aux guerres impérialistes ? Que dit, par exemple, ces temps-ci, dans une Revue de Toronto, M. Ewart ? Ses thèses ne concordent-elles pas avec celles du Devoir : Si le Canada doit être lancé dans toutes les guerres déchaînées par l’Angleterre, la situation des Canadiens devient pire que celle des ilotes. Quel état d’esprit colonial vous avez et quelle âme de valet !

« Enfin, le point culminant de votre élucubration est un exposé, tout simplement idiot, de l’attitude de M. Bourassa à l’égard de M. Laurier. Laissez-nous vous dire, en premier lieu, que vous n’avez pas plus de mémoire que de jugement. Le mot « historique » et si français, que M. Bourassa a dit de Laurier, se trouvait à la fin d’un article désormais célèbre où il « dénonçait les palinodies de l’Homme d’État trop opportuniste. Ce n’est donc pas dans une assemblée publique, à la gare Bonaventure ni ailleurs, que le grand polémiste a prononcé ce mot. M. Henri Bourassa a toujours aimé Laurier comme homme privé. Il s’est séparé de lui sur une question de principe, l’envoi des contingents en Afrique-Sud. Il a vu que le chef du parti libéral posait là un précédent qui mènerait le Canada à l’abîme. La suite des évènements l’a bien montré. Avec toutes ses grandes qualités, Laurier, en un certain sens, a été, pour notre pays d’origine, l’homme fatal ; il a manqué de caractère ; il a fléchi sur un point essentiel. C’est pourquoi le Canada, comme conséquence de son acte, a été englobé dans une politique impérialiste néfaste, où son autonomie a été pratiquement supprimée. Et ce pays, que son développement naturel eut dû acheminer vers plus d’indépendance, se trouve, après plus de trois siècles d’existence, pieds et mains liés à la remorque de l’Angleterre. Laurier a eu la loyauté de reconnaître son erreur capitale. Il y a deux ans, il disait à son ami M. Dubuc, le grand industriel de Chicoutimi : « MON CHER DUBUC, J’AI PERDU VINGT ANS DE MA VIE ! MA POLITIQUE DE CONCESSION AUX ANGLAIS A ABOUTI À LA FAILLITE. LES ANGLAIS DU CANADA SONT PLUS LOIN DE NOUS QUE JAMAIS. LE CANADA SERAIT BEAUCOUP PLUS AVANCÉ SI, AU LIEU DE CÉDER SUR LES PRINCIPES ESSENTIELS, JE ME FUSSE UNI À BOURASSA ET QU’ENSEMBLE NOUS EUSSIONS INAUGURÉ UNE POLITIQUE FRANCHEMENT NATIONALISTE. » —

«  « J’ai perdu ma vie ! » Quelle amertume et quel regret dans ces mots ! Quelle vérité aussi ! M. Bourassa n’aura pas, lui du moins, perdu la sienne. Car, s’il est quelque chose qui puisse encore sauver le Canada, c’est bien le programme qu’il s’est tracé et auquel il a consacré son merveilleux talent de parole et de plume.

« Docteur, vous ajoutez « qu’aucun auditoire respectable ne veut plus entendre M. Bourassa. »

« Et pourtant, sa dernière conférence au Monument National était présidée par Sa Grandeur Mgr Bruchési, et il y avait là tout ce que Montréal compte de plus distingué et de plus éminent dans les progressions libérales et toutes les classes de la société. Et pourtant, une conférence qu’il donnera, à Montréal encore, le 28 mai, sera sous la présidence de Sa Grandeur Mgr Gauthier.

« Votre dernière affirmation vaut les précédentes, elle est niaise et infâme. Vous vous enfoncez de plus en plus « DANS LA CROTTE », puisque ce mot de notre grand tribun vous a frappé. Restez-y, docteur, c’est le lieu qui vous convient.

……………… »

J’attire l’attention du lecteur sur le fait que les polémiques qui précèdent ne sont publiées ici qu’à titre documentaire et qu’elles ne reflètent pas nécessairement mon opinion personnelle.