Journal d’un bibliophile/La joie qu’on éprouve quelquefois

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 25-28).


V

La joie qu’on éprouve quelquefois


Mes chers amis, aimez-vous les livres ? Avez-vous désiré de posséder tel ou tel volume de littérature ? Avez-vous goûté le plaisir et le bonheur de trouver un livre que vous croyiez introuvable ?

Si non, vous n’êtes pas bouquineur, vous n’êtes pas collectionneur et vous ne pouvez avoir la moindre idée de ce contentement qui rend un homme heureux.

Deux semaines après l’événement de la boîte, dans l’après-midi, j’étais entré chez une dame Rivard qui, elle aussi, était à faire son grand ménage du printemps.

Elle avait retiré d’une armoire une pile de livres qu’elle avait posée sur la table de la cuisine.

En voyant ces livres, j’eus la pensée de lui raconter l’acquisition de la fameuse boîte et le plaisir que cela m’avait causé.

— Vous aimez les livres ? me dit-elle.

— Je les aime, je les chéris, je les dévore.

— S’il en est ainsi, débarrassez-moi donc de ceux-là.

Je donnai un dollar et j’emportai la pile de livres. Il y avait une trentaine de volumes et, en plus, une série de la « Revue de Montréal », de 1877 à 1881, reliée en cinq volumes.

Le soir, en classant cette nouvelle acquisition, je constatai avec chagrin qu’il manquait deux numéros de la « Revue de Montréal », de l’année 1878.

J’écrivis aux librairies de Montréal, mais il me fut impossible de me procurer ces numéros de malheur.

On rapporte qu’un jour un ami se présenta chez un juge de la Cour supérieure de la province de Québec avec une petite brochure de seize pages aux feuilles jaunies, sales et presque hors de service.

Le juge était un ardent collectionneur de bouquins et l’ami le connaissait, car il lui dit en entrant :

— Votre Honneur, je crois vous apporter quelque chose qui va vous intéresser.

Et il lui tend le fascicule jauni mais complet.

Le juge prend les feuillets, regarde, et sa figure s’illumine de satisfaction.

— Je te donne dix dollars pour cela, dit-il.

L’ami accepte et se retire satisfait de sa vente, tandis que le juge, resté seul, se met à gambader, à gesticuler dans des transports de joie délirante.

Il avait oublié la gravité que requérait sa qualité de juge devant un chiffon de papier sali par l’âge, mais dont la valeur était inestimable selon son jugement, à cause de sa rareté.

Cette histoire du juge n’avait pas lieu de m’étonner, car j’ai été à même, souvent, d’éprouver ces joies de bibliophile.

Voici un exemple : je me rendis, un jour, chez un client, pour achever une vente de meubles.

En entrant dans la maison, mes regards furent attirés par une petite table, tassée dans le coin, sur laquelle il y avait quantité de papiers étendus.

Tout à coup, je tressaillis d’émotion : il y avait là, sur cette table, plusieurs numéros d’anciennes revues et, parmi ceux-là, trois numéros de la « Revue de Montréal ». J’avançai précipitamment pour voir de plus près et j’éprouvai en ce moment une joie si grande qu’il me serait tout à fait impossible de vous la dépeindre.

Parmi les trois numéros qui se trouvaient là devant moi étaient les deux numéros qui me manquaient pour compléter ma série.

Je crois encore aujourd’hui que si j’avais été seul en ce moment, je me serais rendu coupable de vol en m’emparant des numéros tant recherchés.

La femme de la maison était là, mais j’hésitai beaucoup à les lui demander, dans la crainte d’un refus qui, je crois, m’aurait été fatal.

J’offris cinquante sous pour les deux numéros, mais elle me les donna pour rien.

Le soir, à la maison, en les ajoutant à ma série, j’éprouvai, comme le juge ci-haut mentionné, cette joie incontrôlable, délirante et tapageuse.

Le fait d’avoir complété ma série ne pouvait peut-être pas avoir la valeur et l’importance du document qui était tombé dans les mains du juge, mais, moi, je n’avais jamais été tenu à cette haute réserve et à la gravité que comporte une telle fonction.