Journal d’un correspondant de guerre en Extrême-Orient/Texte entier

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Calmann-Lévy.

PREMIÈRE PARTIE

SÉJOUR À TOKIO


Kobé, 15 mars.

De grand matin, l’Armand-Béhic, paquebot des Messageries Maritimes, jette l’ancre en rade de Kobé. Aussitôt, les garçons du bord parcourent la batterie de l’avant à l’arrière pour appeler les passagers sur le pont ; de petits hommes, disparaissant sous d’immenses capotes qui ne laissent voir qu’une paire de lunettes, nous y attendent. Ce sont les médecins japonais chargés de la visite sanitaire. Ils passent devant nous en trottinant et esquissent, sans regarder personne, une grimace souriante, puis se retirent au fumoir pour signer les pièces qui accordent la libre pratique. Je me retourne vers la terre japonaise que j’aperçois pour la première fois après trente-cinq jours de voyage.

Partis de Marseille à la veille de la guerre, nous avons successivement appris aux escales les premiers événements : la surprise du 8 février, le combat naval sous Port-Arthur, la destruction du Varyag et du Koréetz à Tchémoulpo, le débarquement d’une armée japonaise en Corée. Ces nouvelles ont entretenu et même développé, malgré la démoralisante longueur de la traversée, la curiosité un peu anxieuse qui nous animait au départ. Elles ont mêlé aux visions tirées l’idée plus précise d’une contrée se rapprochant des nôtres et d’un peuple organisé et armé comme nous.

Le premier aspect de ce pays tant désiré me produit un profond désappointement. Entre la mer noirâtre et le ciel gris, au pied d’une ligne de collines dont la cime se confond avec les nuages rapides, s’étend le port de Kobé ; il apparaît, vu du bord, comme une succession interminable de petites maisons sans couleur aux toits de tuiles grises, toutes de même construction et de dimensions identiques ; quelques grands hangars interrompent çà et là ce fouillis uniforme. Je ne me souviens pas d’avoir vu ailleurs un spectacle aussi monotone, sauf peut-être en passant dans le train de Douvres au-dessus des cités ouvrières de Clapham et de Brixton, à l’entrée de Londres.

Le sifflet de la chaloupe à vapeur nous convie au débarquement ; dix minutes plus tard, elle accoste au quai de la concession étrangère. La topographie de la ville est beaucoup moins compliquée que ne le fait prévoir son apparition lointaine. Une grande artère traverse d’abord Kobé, la cité commerçante, puis Hiogo, le faubourg industriel. Chaque maison est une boutique ; derrière la table qui sert de devanture et les sépare du public, les marchands se tiennent accroupis à côté d’un petit brasero d’étain, seul système de chauffage employé dans ces structures de bois et de papier. Partout on est accueilli par le même sourire, imprimé sur les traits du visage par une habitude éternelle, et qui paraît faire partie du costume comme le kimono ou les chaussettes fourchues.

Peu d’animation dans cette rue de la Paix japonaise : quelques Européens passent au trot de leur pousse-pousse (on dit ici kourouma), de rares Japonais marchent sur les cotés de la voie en rasant les maisons. Leurs vêtements semblent presque un uniforme, tant ils diffèrent peu d’un individu à l’autre ; ils sont gris ou noirs pour les bourgeois, bleu foncé pour les ouvriers et les coolies, kimono long chez les premiers, veste et pantalon chez les autres. Les femmes de toute condition portent également le kimono à petites raies gris foncé et noir. Aucune couleur vive ou claire ne vient jeter une note plus gaie dans cette similitude presque funèbre sous le ciel terne, entre les maisons grises. Seuls, quelques enfants, bariolés comme les oiseaux des tropiques, se tiennent à côté de leurs parents sur le seuil des échoppes, immobiles et graves, et ressemblant plutôt à des poupées à vendre qu’à des êtres vivants. À l’entrée de Hiogo, le spectacle change ; c’est l’heure de la sortie des ateliers, une longue théorie d’hommes sombres se presse dans la rue. Ils marchent silencieux, la tête baissée. On n’entend ni les rires ni les discussions d’ouvriers européens ; aucun autre son que le bruit sourd et rythmé des guétas, — les sandales de bois japonaises, — retentissant sur le pavé.

La pluie m’oblige à écourter ma promenade et à gagner un abri. Je vais attendre le départ de la chaloupe dans la salle de lecture de l’Oriental Hotel. Vainement je cherche quelques nouvelles de la guerre en parcourant les journaux, lorsque soudain un mouvement se produit dans la salle. Tout le monde se précipite aux fenêtres sous lesquelles passe en courant un coolie armé d’un trousseau de sonnettes ; il distribue à tous les passants qu’il rencontre une dépêche que le Kobé Herald vient de recevoir et s’est hâté d’imprimer sur de petits carrés de papier que les Japonais appellent gogaï. Le portier apparaît bientôt dans la salle et donne aux assistants les feuilles encore humides.

La population anglo-saxonne de l’hôtel, réunie là pour le thé, pousse trois hurras qui font trembler les vitres : Port-Arthur est pris. La nouvelle est stupéfiante, car aucune armée japonaise n’a pu encore débarquer dans la péninsule de Liaotoung. Je ramasse le supplément pour lire le texte de la dépêche. Ce n’est pas un télégramme officiel. On annonce simplement de Tchéfou qu’un navire affrété par un journal de Londres s’est approché à quelques milles de la ville. N’ayant vu aucun mouvement en dehors du port, il en conclut que les Russes ont abandonné la place. Cette information ridicule a néanmoins trouvé créance auprès du public trop bien disposé qui m’entoure. Sa joie est si amusante que je me laisse persuader à rester jusqu’au soir pour assister à la procession triomphale que la population va organiser après le coucher du soleil.

Au dehors, la rue s’est en effet transformée comme par magie. Le magicien n’est d’ailleurs autre que le chef de police. Il a donné l’ordre de pavoiser : les maisons se sont enluminées de drapeaux, et des banderoles aux couleurs nationales grimpent autour des poteaux télégraphiques qui bordent la chaussée. Tout cet appareil n’a pu réussir à muer en enthousiasme le calme des habitants. C’est avec une sérénité parfaite qu’ils contemplent peu après une centaine d’enfants et de voyous qui constituent le cortège officiel. En tête un orphéon strident écorche de pseudo-marches militaires ; le troupeau se presse derrière ; chacun porte une lanterne de papier colorié et suit les musiciens en silence ; des pétards tirés par une arrière-garde de coolies remplacent les acclamations de ces manifestants muets. Quelques Anglais n’ont pourtant pas dédaigné de se mêler à la procession et rugissent des banzaï (vivat) inspirés plus encore par le whiskey que par leur sympathie pour les alliés du Royaume-Uni.

Ce spectacle lasse définitivement des splendeurs de Kobé, et c’est avec joie qu’on retrouve le salon familier du paquebot.


Baie de Tokio, 16 mars.

Avant l’aube, nous entrons dans la baie de Tokio par un temps clair et froid. La lumière se fait peu à peu ; le profil de la côte sort de m’ombre, se précise, et tout à coup, au-dessus de la ligne foncée des collines, séparé du monde inférieur par une ceinture de buée grise, se révèle le cône royal du Foudji[1]. Le disque rouge du soleil d’hiver monte à l’horizon ; ses pâles rayons atteignent la neige du sommet, et la montagne sacrée apparaît toute dorée comme sur les vieilles laques du Japon d’autrefois. On comprend alors que les Nippons l’aiment, leur Foudji, qui se dresse au centre de l’empire, tout près de la capitale qu’il garde comme une sentinelle vigilante et immuable.

Dans ce pays pénétré par les réformes étrangères qui n’ont rien respecté ni des mœurs, ni des traditions nationales, le flot de l’invasion s’arrête au pied du Foudji. Seul il reste inattaquable et inviolé, image à jamais vivante des siècles du passé…

Un coup de sirène strident nous ramène à la réalité présente. Notre paquebot appelle l’attention du stationnaire japonais qui doit l’accompagner au passage des mines sous-marines semées en travers de la baie au commencement de la guerre. L’entrée du chenal est barrée par cinq petits îlots artificiels construits après l’expédition du commodore Perry. On y a élevé des batteries rasantes absolument démodées et presque inutilisables aujourd’hui.

La défense efficace est assurée par les ouvrages construits à terre ; on ne parvient à les distinguer que difficilement grâce aux hauteurs plus élevées qui forment écran en arrière.

Notre guide approche. C’est un mauvais petit vapeur en bois, peint en guerre et décoré du pavillon militaire à rayons rouges. Il n’a pourtant pas l’air bien belliqueux lorsqu’il précède à une allure ralentie notre gros steamer de six mille tonnes. Un quart d’heure plus tard, il signale que la zone dangereuse est franchie et met le cap sur le port de Yokosouka en nous laissant poursuivre notre route vers Yokohama.


Yokohama, 17 mars.

Certains partisans de la paix universelle affirment que les peuples soumis au régime de la conscription ne peuvent plus faire la guerre : les forces vives de la nation seraient bouleversées au point d’en arrêter la vie. Je ne conseillerais pas aux promoteurs de cette théorie d’en venir chercher en ce moment la consécration au Japon : ils risqueraient d’y éprouver de graves désillusions. Jamais contrée n’a présenté un aspect plus calme et plus tranquille que l’empire du Soleil levant depuis qu’il a déclaré la guerre à la Russie.

Les formalités imposées aux voyageurs qui débarquent ont été simplifiées à l’extrême aujourd’hui à Yokohama. Aucun passeport n’est réclamé et la visite médicale jadis si méticuleuse est passée maintenant au pas de course, encore plus vite qu’à Kobé.

Les inspecteurs de la douane ne se donnent pas la peine de faire ouvrir les bagages et se contentent de la simple affirmation des voyageurs lorsqu’ils leur demandent s’ils possèdent des armes à feu ou de la contrebande de guerre. Quelle différence avec les douaniers transvaaliens pendant la guerre sud-africaine, qui bouleversaient les malles de fond en comble, saisissaient les vieux journaux servant à l’emballage ; puis, s’attaquant aux voyageurs eux-mêmes, retournaient leurs poches, et, finalement, leur marquaient à la craie une croix blanche dans le dos, pour indiquer qu’ils avaient été bien fouillés !

Dès qu’il a quitté le petit pavillon en brique rouge de la douane impériale, le passager a terminé ses rapports avec les fonctionnaires japonais. Des deux côtés de la jetée, les paquebots amarrés limitent la vue, mais lorsqu’on arrive sur le « Bund » (on appelle ainsi le quai de la concession étrangère), le champ visuel devient libre et l’on aperçoit la vaste baie de Yokohama couverte de bateaux. D’abord, tout près de terre, l’innombrable flottille des embarcations de pèche, plus loin les paquebots des grandes lignes européennes et américaines (car aucune n’a cessé ni même diminué ses services avec le Japon), puis des cargo-boats de toute nationalité.

Le commerce a été si peu affecté par les événements récents, que les Compagnies japonaises elles-mêmes, au mépris de rencontres possibles avec des navires de guerre ennemis, continuent à transporter, sous pavillon japonais, des passagers et des marchandises. La plus grande partie de la flotte commerciale a été réquisitionnée par l’État pour les transports de troupes ; quelques-uns des vaisseaux les plus rapides ont été même utilisés comme croiseurs auxiliaires. Pour remplacer les vides causés par les demandes du Gouvernement, les armateurs ont dû eux-mêmes s’adresser aux Compagnies étrangères et c’est ainsi que les Sociétés de navigation japonaises emploient un matériel flottant considérable naviguant sous les couleurs allemandes ou norvégiennes. Elles ont néanmoins dû interrompre les services les plus exposés, comme la grande malle d’Europe et les lignes de Corée. On apprend pourtant aujourd’hui que l’ « Osaka Chosen Kaïcha » vient de rouvrir une de celles-ci et a envoyé un de ses bateaux à Guensan.

À terre l’impression de calme et de travail paisible se continue dans les rues encombrées de chariots et de coolies. N’était la course rapide des kouroumas et le trottinement des petites mousmés sur leurs socques de bois, on pourrait se croire loin du théâtre de la guerre, dans un des ports de la flegmatique Hollande.

Après avoir traversé dans toute sa longueur la voie principale de la ville, on atteint une gare assez primitive, d’où partent, toutes les heures, les trains qui font en cinquante minutes le trajet de Yokohama à Tokio. Les wagons sont bondés de Japonais joyeux et rieurs qui parlent tous à la fois, se lèvent à chaque station et se plient en deux, les mains croisées sur le ventre, pour saluer les voyageurs qui montent dans le compartiment.

Mais voici la capitale ; sur la grande place devant la station, c’est la même foule qu’à Yokohama, insouciante et active. Un bataillon est rangé en face de la station et attend l’arme au pied le moment de monter dans le train qui le conduira à Hirochima d’où les affrétés le transporteront à Tchémoulpo. Les hommes, quoique petits, ont fort belle allure dans leurs longues capotes bleu foncé toutes neuves, avec leurs sacs gris qui disparaissent sous les bidons, les gamelles et les outils de campagne revêtus de gaines noires et luisantes. Ils paraissent s’émouvoir fort peu de leur départ ; d’ailleurs personne ne fait attention à eux, et les Européens qui descendent du perron de la gare paraissent intéresser bien davantage les badauds de la capitale que leurs braves petits compatriotes qui vont affronter sur le continent les obus et la dysenterie. À Paris, les pacifiques sections qui vont relever la garde à l’Élysée ou à la Banque de France ont un bien autre succès.

Ma première visite est pour la Légation de France où je vais m’enquérir des démarches à faire pour suivre les opérations militaires. La gare en est séparée par le quartier central de la ville et mon itinéraire, après m’avoir fait passer par le faubourg populeux de Chimbachi, me conduit le long de l’enceinte de la résidence impériale.

L’aspect de Tokio donne une idée exacte de l’état social du pays. Passé en quelques années de la féodalité à une monarchie constitutionnelle, le Japon d’aujourd’hui nous montre à peu près ce qu’eût été la France des premiers Valois soumise sans transition au gouvernement de M. Loubet. Avant la restauration impériale de 1867 il n’y avait que deux classes dans la population, les nobles et leurs vassaux d’une part, la plèbe de l’autre. La fortune était très inégalement répartie entre quelques gros propriétaires et la foule misérable ; la réclusion absolue du Japon n’avait pas rendu possible le développement d’une bourgeoisie commerçante et aisée. Lors de l’abolition des privilèges, les bilans des daïmios (grands vassaux), firent retour à l’État, et comme depuis les trente-sept ans de l’ère nouvelle aucune classe intermédiaire n’a pu se former ni s’enrichir, il en résulte que l’argent est uniformément et parcimonieusement réparti entre tous les habitants de l’empire. Aussi à Tokio, il n’existe pas de maisons. On n’y voit que des masures et des palais gouvernementaux.

La ville, d’ailleurs, est d’origine récente. Au milieu du siècle dernier, elle n’était constituée que par le château du Chôgoun autour duquel étaient disséminés de nombreux villages. Lorsque le souverain vint prendre la place de son ancien maire du palais, toute une population de courtisans et de fonctionnaires l’accompagna ; les villages se soudèrent plus ou moins pour former l’agglomération actuelle. Frappé de la pauvre apparence de sa capitale, l’empereur, pour y remédier, réserva, autour de sa résidence, un vaste quartier où il fut interdit d’élever des constructions en bois : on espérait ainsi faire bâtir quelques maisons en pierre. Malheureusement, personne n’avait de quoi en faire les frais. Les nobles étaient ruinés, les hauts fonctionnaires ne touchaient qu’un salaire d’instituteur primaire européen, et les rares négociants enrichis s’étaient fixés dans les villes industrielles et les ports où leurs affaires les retenaient. Le quartier élégant, destiné à rivaliser avec les vieilles capitales de l’Occident, n’est encore qu’une succession de terrains vagues semés de tas d’ordures. Les abords du Palais Impérial, dont les escarpes de rochers bruts, couronnées de pelouses et de pins tordus, ne manquent ni d’originalité, ni même d’une certaine majesté barbare, ne peuvent se comparer qu’au glacis des fortifications de Paris. De loin en loin, dans ce désert malodorant découpé par les lignes de tramways, se dressent les lourdes bâtisses que le Gouvernement a édifiées à grands frais pour donner asile aux ministres et à leurs bureaux. Toutes du même type, ces espèces de casernes en brique rouge témoignent, elles aussi, du penchant trop hâtif des Japonais nouveau jeu pour l’architecture européenne.

Pour le voyageur préoccupé des seules questions matérielles, le plus grave inconvénient de Tokio est son incommensurable étendue, qui lui permet de disputer à la capitale russe son sobriquet de « Ville aux magnifiques distances ». Cet ennui est au moins doublé par le manque de moyens de communication. Les voitures, à Tokio, n’existent pas plus que les maisons, et pour les mêmes causes. Les tramways électriques, au contraire, sont fréquents, mais tellement bondés d’indigènes qu’un étranger qui s’y compromettrait risquerait fort de « perdre la face. »

Les tractions animale et mécanique faisant défaut, reste la traction humaine. Elle est représentée par des coolies vêtus de gros bleu et coiffés d’une espèce d’abat-jour de paille. Ils s’attellent à leur kourouma à deux roues et détalent avec une rapidité extraordinaire. Les Parisiens connaissent ces véhicules pour les avoir vus aux dernières expositions ; mais si une course de quelques dizaines de mètres sous le soleil des bords de la Seine offre une agréable récréation, il n’en est pas de même des voyages entrepris dans les rues de Tokio durant l’hiver japonais. En vain on tente, avec une capote à ressorts et un tablier de toile cirée, de lutter contre la bise et la pluie mêlée de neige ; on est bientôt transi de la tête aux pieds.

C’est dans cet état que j’arrive enfin à la Légation dont les bureaux sont installés dans l’ancienne demeure du comte Okouma, le grand tribun de la Diète. Le meilleur accueil m’y attend : ma demande sera transmise demain au quartier général et, dans deux ou trois jours, je recevrai le permis qui me donnera le droit d’accompagner les armées japonaises. Cette assurance est le meilleur des réconfortants et m’aide à supporter gaiement les tribulations du retour à Yokohama.


18 mars.

Ce matin, un petit facteur tout souriant m’a remis une lettre de Tokio. J’y ai trouvé un carré de papier couvert de caractères chinois et de cachets administratifs : c’est le fameux permis que j’enfouis immédiatement dans mon portefeuille et qui désormais ne me quittera plus. Dans une lettre jointe au document officiel, on m’annonce que je n’ai plus qu’à attendre l’ordre d’embarquement, et on me conseille, pour certains détails, d’aller prendre des renseignements à l’Impérial Hotel à Tokio. Je m’y rends le jour même et n’ai pas à me repentir de ma visite, car c’est là le seul endroit du Japon qui rappelle à la réalité et où l’on entende parler de la guerre.

L’Impérial Hotel est, en effet, le domicile actuel des représentants de la race à la destruction de laquelle M. d’Estournelles de Constant consacre ses efforts : j’ai nommé les correspondants de guerre. Une soixantaine de journalistes anglais et américains se sont abattus sur le caravansérail, campent à trois ou quatre dans les chambres et attendent, en buvant des cocktails, le moment de partir pour le « front ». Vêtus de khaki, les jambes enroulées dans des bandes molletières et coiffés de casquettes de voyage, ils donnent l’impression de gens dont les malles sont bouclées et qui vont partir par le premier train. Il en est, hélas ! bien autrement, et la fougue des belliqueux reporters a dû fléchir devant la lenteur et la minutie de l’état-major japonais. Le départ est chaque jour remis, et il ne reste d’autre consolation aux malheureux que de se lamenter et de raconter leur infortune. Il est vrai qu’elle est complète et que la future expédition de Corée ne promet pas d’être folâtre pour les amateurs.

Voici la note remise aux intéressés par le Ministère de la Guerre, et qui est venue à bout des optimismes les plus robustes :


Circulaire à l’usage de MM. les Correspondants militaires.


Le Ministère de la Guerre n’a épargné et n’épargnera aucun effort pour faciliter aux distingués représentants de la presse étrangère leur mission d’accompagner les troupes japonaises et de rendre compte de la marche des opérations. On s’efforcera également de veiller à leur confort. Mais le futur théâtre des opérations militaires manque presque totalement de voies de communication et de ressources naturelles, de sorte que les autorités militaires se verront obligées de se réapprovisionner entièrement au Japon en se servant de routes défectueuses. Ainsi, en raison des grandes difficultés qu’offrira le service de l’intendance, le Ministère de la Guerre craint de ne pouvoir réaliser qu’en partie son désir sincère de pourvoir aux besoins des représentants de la presse.

Les mesures suivantes ont été prises à ce sujet :

1o Il est regrettable que la situation actuelle ne permette pas de faire transporter les bagages des correspondants dans des conditions satisfaisantes. En conséquence, il leur est conseillé d’affréter un navire qui les débarquera au point qui leur sera indiqué par les autorités militaires japonaises ;

2o Le Ministère de la Guerre sait que les représentants de la presse éprouveront des difficultés à porter sur eux suffisamment d’argent dans la zone des opérations actives ; mais comme il est interdit par les règlements aux employés militaires d’accepter en dépôt de l’argent des particuliers, et que les postes militaires peuvent accepter des fonds, mais non en rendre le montant aux intéressés pendant la campagne, il ne reste d’autre alternative aux correspondants que de porter sur eux tout l’argent dont ils auront besoin ;

3o Les autorités militaires se feront un plaisir de distribuer aux représentants de la presse des rations de campagne, si la demande leur en est faite. Mais comme il est impossible de fournir toute autre nourriture, il leur est conseillé de se faire suivre d’une cantine dont le concessionnaire devra se conformer à un règlement spécial ;

4o En cas de blessure ou de maladie, les correspondants seront soignés gratuitement par les médecins militaires et dans les hôpitaux de campagne ;

5o Les bagages des correspondants, dont le poids ne devra pas dépasser le maximum fixé pour les officiers, seront, en cas de nécessité, transportés par les soins des autorités militaires dans la zone des opérations actives.

Aux exigences de cette circulaire viennent s’en ajouter de nouvelles qui font l’objet de notes quotidiennes. On est arrivé à imaginer pour les reporters un équipement si extraordinairement complet que leur départ comportera des difficultés sensiblement égales à la mobilisation d’un corps d’armée. Ils doivent se procurer, en outre, un interprète, un domestique et deux chevaux, l’un pour l’interprète, l’autre pour son patron. Lorsque tout est prêt, il n’y a plus qu’à attendre le bon plaisir des autorités.

L’état-major a divisé les correspondants en plusieurs fournées de quinze à vingt, d’après l’ordre de leurs demandes au Ministère, et donné à chacun un numéro d’ordre indiquant son tour de départ par rapport aux autres groupes. C’est le seul renseignement accordé aux infortunés sur leur destinée future, qu’ils attendent ainsi catalogués, comme des colis en consigne dans une gare. Ils ne savent qu’une chose, c’est qu’ils partiront un jour, mais ignorent la date de leur embarquement, le mode de transport qu’on leur fera subir, la fraction de l’armée à laquelle ils seront attachés et jusqu’à la destination qu’on leur donne.

Voilà pourquoi les couloirs de l’Imperial Hotel dégagent et dégageront longtemps encore une forte odeur de whiskey et pourquoi aussi retentissent dans le bar de fréquents jurons en langue anglaise.


19 mars.

J’ai résolu de tenter moi-même la fortune à l’état-major et je me suis rendu chez le général Osagaoua, pour qui j’ai apporté de Paris une lettre de recommandation. Je me suis fait accompagner par un interprète japonais, ancien drogman du consulat de Yokohama dont on a reconnu les services en lui octroyant une décoration du Cambodge, pays dont il ignore la situation géographique et peut-être l’existence.

Le général m’a reçu dans son bureau, qui m’a rappelé par sa simplicité spartiate la salle de police à Saint-Cyr : quatre murs blancs, une table, deux chaises et c’est tout. Le général Osagaoua, qui revient de Corée où il accompagnait le marquis Ito, est le premier Japonais que je n’ai pas vu sourire. Son officier d’ordonnance essaie vainement de converser avec moi en français et j’ai recours à mon interprète pour exposer ma requête : « Quand vais-je partir pour l’armée ? » Là-dessus une conversation animée s’engage entre les Nippons ; elle se prolonge pendant un quart d’heure, et je m’attends à une réponse intéressante, lorsque l’homme au ruban cambodgien s’adresse enfin à moi :

— Le général dit qu’il faut attendre.

— Et quoi encore ?

— C’est tout.

Et, malgré mes efforts, je ne peux rien tirer de plus des trois anabaptistes.

Je commence à comprendre l’état d’esprit qui règne à l’Imperial Hotel.


21 mars.

L’attente inactive est toujours désagréable ; elle le devient surtout lorsqu’on ignore quand elle prendra fin ; c’est notre cas. Pour tuer le temps, Tokio offre peu de ressources, et Yokohama moins encore. Quand on a visité les temples de la capitale, fait le tour des théâtres et des maisons-de-thé, on a épuisé toutes les distractions. Aussi ai-je appris avec joie l’annonce d’un spectacle nouveau, l’ouverture de la Diète. Cette année, les événements donnent à la cérémonie un caractère particulièrement solennel. Toutes les places réservées aux étrangers ont été retenues depuis longtemps ; je ne pourrai assister à la séance et devrai me contenter de voir défiler dans la rue le cortège impérial.

Bien avant l’heure fixée, une foule compacte forme la haie entre la résidence et le palais de la Diète, grand édifice de plâtre et de bois construit provisoirement jusqu’au jour lointain où les ressources budgétaires permettront d’ajouter un numéro à l’affreuse collection des casernes en briques rouges. Les députés et les pairs arrivent un à un, cahotés dans leurs kouroumas ; ils portent tous un frac, une paire de lunettes et un chapeau haut de forme. Cet accoutrement ne leur est pas familier ; il leur donne un air gauche et artificiel qui évoque les théories de Darwin sur l’origine des espèces. Le peuple ne paraît pas les voir ; il est recueilli et anxieux, car le Mikado, que l’on aperçoit rarement en public, va bientôt se montrer à ses sujets.

On sait que l’empereur Moutsouhito se rattache par une lignée ininterrompue de souverains à la déesse qui détacha une parcelle du soleil pour mouler la terre que ses descendants ont gouvernée depuis. La vie anachorétique que les monarques du Nippon ont menée depuis plusieurs siècles n’a fait qu’augmenter l’atmosphère mystérieuse et sacrée qui les a toujours entourés : oser lever les yeux sur l’empereur était encore, dans les premières années du règne actuel, un crime puni de mort. Aujourd’hui, le Mikado a abandonné l’hermitage de Kyoto et son existence contemplative pour prendre en main les affaires de l’État ; il reçoit des étrangers à sa table, voyage en chemin de fer et inaugure des hôpitaux. Néanmoins, le culte populaire subsiste, et, lorsque entre deux pelotons de cavaliers apparaît le landau démodé, tiré par quatre chevaux étiques, un grand souffle d’angoisse courbe les nuques. Pas un cri, pas une exclamation ne viennent rompre l’imposant silence.

L’empereur a passé, les têtes se relèvent. L’imagination est décidément une belle chose, et il faut qu’elle ait bien du pouvoir pour qu’un dieu puisse impunément revêtir cet uniforme si semblable à celui des sergents de ville.


22 mars.

La vision rapide des députés japonais se rendant à leurs délibérations m’avait inspiré la noble intention d’étudier la politique intérieure du pays, et de démêler les divers partis en présence. Un des membres les plus anciens de la colonie étrangère m’ayant assuré qu’il se livre à ce travail depuis quinze ans et qu’il n’y a jamais rien compris, je me suis rendu compte de ma présomption et j’ai abandonné mon projet.

Pour me dédommager, j’ai voulu visiter les vieilles capitales, Kyoto et Nara. Un officier d’état-major auquel je faisais part de celle résolution, il y a quelques jours, l’a accueillie par des cris de paon :

— Vous pouvez recevoir voire ordre de départ d’une heure à l’autre, et si vous êtes en province à ce moment, vous manquerez le convoi et ne pourrez rejoindre l’armée.

Cet argument me parut décisif et me replongea dans mon ennuyeuse oisiveté.


2 avril.

Aucune nouvelle du théâtre de la guerre ne vient nous distraire. Sur mer, on s’observe, on se bombarde à grande distance sans résultat. En Corée, la marche pénible vers le nord se continue lentement ; on est encore loin des premier éclaireurs russes. D’ailleurs, nous n’avons pour nous renseigner que de très rares comptes rendus officiels et les feuilles anglo-japonaises de Yokohama, dont l’impartialité est plus que suspecte. Aussi attendait-on avec impatience les articles plus désintéressés de la presse européenne. Aujourd’hui, nous avons vu avec joie entrer en rade un paquebot portant le premier lot de journaux français parus depuis le commencement de la guerre.

La sympathie que notre presse exprime pour la Russie paraît fort naturelle ; il n’en est pas de même des pronostics ultra-optimistes qui l’accompagnent généralement et que semblent avoir inspirés les déclarations faites par quelques officiers russes aux correspondants de Saint-Péterbourg. Le mépris souverain avec lequel on y parle des Japonais n’est pas de bon augure pour ceux qui vont les combattre. Rien n’est plus dangereux que d’estimer son adversaire au-dessous de sa valeur. L’histoire militaire a de tous temps vérifié ce vieil axiome, et il n’est pas besoin de remonter bien loin pour en trouver un exemple frappant.

Les prophètes russophiles ne donnent pas beaucoup d’arguments pour justifier leur aveugle confiance, mais il en est un qu’ils affectionnent et répètent à satiété : « Voyez, disent-ils, la carte du monde ; regardez l’immense empire russe à côté du minuscule Japon. Que peuvent quelques îles contre celle masse énorme et compacte qui s’étend sur deux continents ? Elle n’en fera qu’une bouchée. » S’il fallait qu’un des belligérants s’emparât du territoire entier de son adversaire, la question de superficie jouerait, en effet, un rôle capital ; mais il s’agit simplement d’occuper la Corée et la Mandchourie. Pour une pareille lutte, sur un théâtre d’opérations relativement restreint, ce sont des hommes et non des kilomètres carrés qu’on emploiera. À ce point de vue, la supériorité de la Russie est moins écrasante. Sa population est de cent trente millions dames environ ; celle du Japon, près de deux tiers moindre, ne compte que quarante-sept millions d’habitants. Mais ce chiffre est sensiblement égal à celui de l’Allemagne et bien supérieur à celui de la France, puissances que tout le monde considérerait comme parfaitement capables de se mesurer victorieusement avec l’empire moscovite.

La Russie prétend pouvoir mettre sur pied, en temps de guerre, six millions d’hommes ; une proportion semblable entre la population et l’armée donnerait pour le Japon deux millions deux cent mille soldats, ce qui représente un contingent respectable. Mais ce ne sont là que des chiffres théoriques qui ne pourront être appliqués en réalité à cause des difficultés de réapprovisionnement en vivres et en munitions. La Mandchourie est une province pauvre ; les Russes, en temps de paix, sont obligés d’y concentrer des dépôts considérables de farine américaine pour l’entretien des garnisons ordinaires ; il sera donc impossible d’y trouver les ressources nécessaires à des armées importantes. Le Japon, malgré sa flotte nombreuse de transports et d’affrétés, éprouvera bien des difficultés à nourrir ses troupes ; ce sera bien pis encore pour la Russie, dont le seul moyen de communication avec sa base de ravitaillement est la ligne du Transsibérien, à voie unique, encore interrompue au passage du Baïkal. Cette seule considération l’obligera à limiter l’effectif de l’armée qu’elle mettra en présence de l’ennemi.

D’autres difficultés, avec lesquelles les Russes seront également forcés de compter, contribueront à rétablir dans une certaine mesure l’équilibre numérique entre les belligérants. Le grand empire continental, souffrant de l’étendue même de son territoire, se verra forcé de maintenir pendant toute la durée de la guerre des corps d’observation sur ses frontières d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Roumanie, et de laisser un contingent important en Transcaucasie. Quant aux confins de l’Afghanistan, non seulement aucun homme n’en sera retiré, mais on assure même, aux dernières nouvelles, que des troupes supplémentaires y seront envoyées et que le général Tchierpinsky, le vainqueur des bandes mandchoues en 1901 et un des meilleurs généraux du Tsar, accompagnera les renforts au Turkestan.

Ainsi la Russie devra surveiller une ligne frontière longue de plusieurs milliers de kilomètres et se tenir prête à parer à toute éventualité de quatre côtés différents : vers les Balkans, l’Arménie, la Perse et les Indes. De plus, à l’intérieur même de son vaste empire, des révoltes toujours possibles immobiliseront encore une partie de ses forces. La Finlande, les provinces de la Baltique, la Pologne même subissent impatiemment le joug moscovite et si elles ne lui résistent pas ouvertement, c’est grâce aux formidables garnisons entretenues sur leur territoire par le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peut-être changeraient-elles d’attitude si l’étau se desserrait, et il est fort improbable qu’on tente l’aventure, quelle que soit la tournure prise par les événements eu Extrême-Orient.

Le Japon, au contraire, se trouve à l’abri de tout danger de cette nature ; aucune frontière territoriale ne l’affaiblit, aucune nouvelle complication extérieure ne le menace. À l’intérieur du pays, aucun soulèvement n’est possible, car tous les Japonais, depuis le Mikado lui-même jusqu’au plus misérable coolie, sont prêts à tout sacrifier pour triompher de l’ennemi commun. C’est une guerre nationale, que le peuple a voulue et qu’il soutiendra jusqu’au bout. La pénétration en Corée, qu’on envisage généralement comme une des causes de la lutte actuelle, n’en est en réalité que le prétexte. On l’a souvent représentée comme le résultat d’une politique prévoyante, désireuse d’assurer au pays surpeuplé un débouché immédiat. Rien cependant n’est moins exact, car l’empire n’est nullement acculé à une nécessité de ce genre. L’île de Yéso et le tiers au moins de la grande île de Hondo (toute la partie septentrionale) peuvent recevoir encore des millions d’habitants. La densité de la population pour toutes les autres provinces, grâce au système de petite culture, presque de culture maraîchère, de tous les pays à riz, s’élève à plus de cent cinquante âmes par kilomètre carré. Les districts septentrionaux de Hondo susceptibles d’être exploités d’une manière identique, ne comptent que soixante-quatorze habitants par kilomètre carré, la moitié seulement de toutes les régions méridionales : il y a là de la place pour six millions et demi de personnes. Quant à Yéso, son climat ne se prête pas, il est vrai, à l’installation de rizières, mais toutes les céréales d’Europe et les arbres fruitiers y réussissent parfaitement. Actuellement cette île est presque inhabitée : elle ne compte que cinq habitants par kilomètre carré ; pourtant sa superficie représente le sixième de l’étendue totale de l’empire.

On voit donc que le Japon possède sur son propre sol des terrains suffisants pour faire face à un accroissement de population considérable, sans avoir besoin d’établir avant de longues années des colonies nouvelles sur le continent. C’est ailleurs qu’il faut chercher le véritable motif de la guerre actuelle. L’orgueil national, commun à tous les peuples jeunes ou transformés par des réformes ou des révolutions, a seul déterminé le Japon à combattre la Chine autrefois et la Russie aujourd’hui. Il ne fait en cela que se conformer à la loi qui régit les nations à qui des progrès rapides ont donné soudainement une puissance nouvelle. Ainsi la Hollande au xvie siècle, à peine affranchie du joug espagnol, se lança à la conquête des mers. La Prusse, dès qu’elle eut été érigée en royaume, se constitua une armée solide, avec laquelle Frédéric II put tenir tête à la coalition formidable des trois plus grandes puissances militaires de son temps. Plus tard, la République française, après avoir repoussé l’invasion, jeta ses jeunes bataillons à travers l’Europe. Enfin, l’Allemagne consacre par la guerre étrangère son unité si lentement et si patiemment accomplie.

Le Japon suit aujourd’hui l’exemple de ses devanciers. Il n’accepta pas facilement les réformes brutales qui remplacèrent en quelques années une féodalité querelleuse par un Gouvernement constitutionnel, les armures et les deux sabres des samouraï par des fusils à répétition, et les jonques de guerre par des cuirassés et des torpilleurs. Il fallut qu’on le menaçât sans cesse de l’exemple de la Chine violée par les barbares en 1860 et qu’on lui promît une puissance égale à celle des États occidentaux. Dès qu’il crut l’avoir obtenue, il lui en fallut la sanction. Il essaya ses forces sur l’édifice vermoulu de l’empire du Milieu. La facilité même de sa victoire le désappointa. Il brûlait de se mesurer avec un ennemi plus digne de lui, car la campagne de 1894 avait été pour lui ce que la guerre du Danemark fut, trente ans auparavant, pour la Prusse rajeunie. Le commandant d’un de nos paquebots me racontait à ce sujet la réponse caractéristique d’un pilote japonais qu’il félicitait de la victoire de Weï-Haï-Weï.

— Nous ne serons contents, lui dit le sujet du Mikado, que lorsque nous aurons vaincu l’Allemagne sur terre et l’Angleterre sur mer.

Cet adversaire que cherchaient les Japonais, les événements ne devaient pas tarder à le mettre en face d’eux. Au lendemain même du traité de Chimonoceki, la Russie, se dressant devant eux, les obligea à abandonner le fruit de leur victoire. La rage au cœur, le Japon céda, mais il n’oublia pas. L’occupation de Port-Arthur par son nouvel ennemi vint encore augmenter sa rancune, et on peut dire que du jour où la croix de Saint-André flotta pour la première fois sur les collines du Liaotoung, arrosées trois ans plus tôt par le sang japonais, la guerre devenait absolument inévitable. Le Gouvernement mikadonal tenta vainement d’apaiser l’opinion publique ; il ne put résister au flot qui menaçait de l’engloutir. Des sociétés secrètes russophobes se constituèrent, les jours des ministres temporisateurs n’étaient plus en sûreté. Les autorités durent se borner à retarder la rupture avec la Russie, pour avoir le temps d’achever leurs préparatifs militaires et maritimes.

Aujourd’hui le sort en est jeté, la nation est satisfaite, la lutte est ouverte. Mais cette guerre qu’il a tant désirée, le Japon se rend compte du danger qu’elle entraîne. Il sait que c’est un duel à mort dont il sortira vainqueur ou brisé. Le peuple tout entier a conscience de la force de son adversaire. Il n’a plus la gaieté insouciante qu’on remarquait pendant la guerre de Chine, car son patriotisme n’est pas de ceux qui s’évanouissent en chansons, en manifestations et en forfanterie. Il est sobre, calme et silencieux ; il a quelque chose d’obstiné, qui montre que la volonté de toute la nation se concentre sur un but unique : c’est celui qui provoque les grands sacrifices et produit les héros.

Tous les hommes voudraient combattre ; on voit les vieillards et les enfants se lamenter de ne pouvoir suivre les soldats à l’armée. Un ancien cavalier, nommé Kato, qui s’était présenté, sans succès, comme volontaire, vient de se suicider. Des jeunes gens, qui ne peuvent encore être enrôlés et désirent au moins voir leurs camarades à l’œuvre, se sont offerts connue boys aux correspondants de journaux ; ils ne demandent pas à être payés, la certitude d’aller en Corée suffit à les rendre heureux. Pendant la mobilisation de la division de Tokio, les casernes se trouvant trop exiguës, on cantonna des troupes dans les quartiers voisins des baraquements. Les habitants considéraient comme un honneur d’en héberger le plus possible. Il y a quelques jours, au cours de la traditionnelle tournée que chaque voyageur fait aux temples des Chôgouns, je remarquai que les rues les plus pauvres du quartier de Chiba étaient bondées de soldats ; on m’affirma que c’était à la suite de réclamations nombreuses qu’on les avait logés là, et que les pauvres hères du misérable faubourg s’étaient plaints de la faveur qu’on témoignait aux parties les plus riches de la ville en y cantonnant tous les réservistes.

Près des vieilles pagodes existe un lieu de pèlerinage que je trouvai encombré de fidèles : c’est le cimetière où reposent les restes de quarante-sept chevaliers qui s’ouvrirent le ventre, il y a quelque trois siècles, pour venger la mort du chef de leur clan. Leur mémoire est vénérée jusqu’à ce jour, et je traversai avec peine le grand jardin où s’élèvent les stèles funéraires. Une foule de soldats s’y pressait. Leurs regards suivaient la fumée grise de l’encens que les femmes brûlent sur les tombeaux en l’honneur des héros d’autrefois ; ils devaient penser que s’ils trouvent un jour la mort dans les rizières de Corée ou les forêts de Mandchourie, la postérité leur rendra de semblables honneurs ; eux aussi recevront alors des offrandes qui réjouiront leurs âmes dans les cieux. Aucun sort ne leur paraît plus beau, et c’est gaiement qu’ils s’entassent dans les trains qui les emportent vers les champs de bataille. Pendant le parcours, on les voit, serrés contre les fenêtres des wagons, regarder une fois encore leur beau pays, tout couvert des fleurs roses des cerisiers, et là-bas au loin, derrière les collines bleues, le cône neigeux du Foudji tutélaire qui veille sur l’île sacrée.

Il y a cinq cent mille de ces braves petits soldats et derrière eux toute une nation ardente qui ne demande qu’à combler les vides que les balles causeront dans leurs rangs. Une telle armée, un tel peuple ne sont pas à dédaigner. Les Russes et leurs amis feraient bien de s’en souvenir.


8 avril.

Depuis quelques jours, la subdivision militaire de Tokio est en pleine mobilisation ; le spectacle n’est pas nouveau pour les habitants. La capitale, en effet, est le chef-lieu de deux divisions : la garde impériale et la première division de ligne. La garde a été mobilisée avant la déclaration de guerre et fait actuellement partie avec les deuxième et douzième divisions de l’armée, qui opère en Corée sous les ordres du général Kouroki. Il est même assez étrange que l’on ait fait choix à ce moment d’un corps dont le centre est en même temps la résidence des légations et d’une importante colonie étrangère. Il est plus surprenant encore que l’attaché militaire et les agents russes ne se soient aperçus de rien, qu’ils n’aient pas averti leur gouvernement en temps utile pour que la garnison de Port-Arthur fût sur ses gardes.

En ce moment, c’est la division de ligne qui s’apprête à partir ; elle est commandée par un membre de la famille impériale, le prince Fouchimi. J’ai déjà dit le calme, l’indifférence même des soldats et le dévouement jaloux de la population civile. J’ai essayé de connaître l’ordre de bataille des troupes, seul moyen de se rendre compte exactement de l’effectif des colonnes envoyées sur le continent. On sait que l’armée japonaise peut rudimentairement être divisée en deux parties : l’active et sa réserve d’une part, l’armée territoriale de l’autre. Pour la première fraction on est fixé ; la réserve sert simplement à porter les bataillons actifs sur le pied de guerre, puis à les compléter au fur et à mesure des pertes. Le problème, en ce qui concerne la territoriale, est plus délicat.

Comment les unités de seconde ligne sont-elles employées ? Sont-elles réparties entre les divisions actives, ou les groupe-t-on pour former des divisions indépendantes dont l’existence est cachée au public ? C’est ce que tous les officiers japonais auxquels j’ai posé la question ont refusé de m’apprendre.

J’ai manifesté alors l’intention de me rendre à Oudjina, le port d’embarquement des troupes. Mais on m’a averti qu’un pareil voyage pourrait amener les autorités à me retirer mon permis. Un de nos collègues qui en revient n’a rien pu voir, a été suivi constamment par une meute d’agents de police ; on l’a même arrêté plusieurs fois.

J’ai remarqué que depuis que j’ai parlé de mobilisation on se montre encore plus défiant à mon égard que par le passé. Je n’ai pu obtenir de visiter aucun établissement militaire, même pas le collège des Cadets qu’avant la guerre on montrait à tout venant. Il y a quelques jours, j’ai constaté avec surprise que ma correspondance m’arrivait en deux lots à vingt-quatre heures d’intervalle ; le premier contenait les journaux et les cartes postales, le second tous les plis sous enveloppe. Ce fait s’étant reproduit à chaque courrier, j’en ai été amené à conclure que je ne suis plus le premier à lire mes lettres et que la police désire recueillir avant moi les nouvelles de la santé de mes amis de France. Aussi me vois-je contraint de ne plus rien envoyer en Europe que par la malle française et de porter moi-même ma correspondance à bord.


13 avril.

Chaque fois qu’une délégation de correspondants de guerre est venue réclamer au quartier général des renseignements sur notre hypothétique départ, l’officier de service a dit :

— Bientôt, je regrette.

Puis il dédommageait les visiteurs d’un sourire. Devant la mauvaise humeur croissante des quémandeurs, on a jugé que le sourire n’était plus suffisant et on l’a accompagné d’une tasse de thé vert et de cigarettes. Ce moyen de conciliation a rapidement épuisé son effet, et l’état-major a invité à plusieurs reprises un certain nombre de mes collègues à des déjeuners japonais dans la maison-de-thé la plus renommée de Tokio. Je n’ai jamais été convié à ces agapes, car on ne me considère pas encore, malgré mon permis, comme un véritable correspondant de guerre. Dans l’esprit japonais, pour jouir des prérogatives attachées à cette qualification, il faut deux conditions dont je ne remplis aucune : la première est d’être anglo-saxon, la seconde consiste à habiter l’Imperial Hotel.

Cependant plusieurs articles indignés ayant paru ces jours-ci dans les feuilles de Yokohama, on a voulu parer le coup en nous faisant inviter par le ministre de la Maison Impériale, M. Tanaka, à un garden-party au palais de Chiba, une des résidences de Sa Majesté Mikadonale.

Le caractère officiel de cette fête m’a valu de ne pas être oublié et j’ai reçu ce matin un beau morceau de carton blanc portant comme en-tête le chrysanthème doré et noirci de caractères indéchiffrables pour moi.

Je me suis trouvé forcé de faire appel aux lumières de mon interprète médaillé du Cambodge avec lequel j’étais resté en termes un peu froids depuis qu’il s’était si bien moqué de moi chez le général Osagaoua, M. Matsounami, c’est le nom du polyglotte s’est plié en deux, et a enlevé son chapeau, sans que j’aie pu savoir si c’était à moi ou à la fleur sacrée que s’adressait le salut mi-européen, mi-japonais. Puis, après avoir aspiré l’air d’un sifflement bref, il m’a annoncé que j’étais convié pour trois heures à Chiba ; la redingote et le chapeau haut de forme sont de rigueur ;


14 avril.

Le garden-party est la forme de réception la plus répandue au Japon depuis l’introduction des mœurs occidentales. On l’emploie surtout lorsque des Européens doivent se rencontrer avec des Nippons et il faut avouer que cette innovation présente un progrès incontestable sur les anciens dîners de cérémonie. Indépendamment du goût culinaire très différent des deux races, il y a une autre question fort délicate à trancher. Si l’on dîne à la japonaise, l’obligation de s’accroupir pendant des heures sur des nattes devient un supplice pour nos membres rapidement ankylosés ; il est tout aussi pénible pour un Japonais de s’asseoir à une table, les jambes ballantes du haut de sièges trop élevés. Le garden-party, avec un buffet devant lequel on peut manger debout, offre la meilleure solution du problème ; il donne en outre la possibilité d’une prompte retraite à ceux qui goûtent peu un contact prolongé avec des gens dont le plus souvent ils ne comprennent pas la langue.

Telles sont les causes de la faveur dont les garden-parties ont toujours joui dans l’empire du Soleil-Levant ; Elles ne suffisent pourtant pas à expliquer la folie qui s’empara des Japonais pour ce genre de fêtes il y a environ six ans. On en vit une qui dura cinq jours consécutifs. D’autres se tinrent en plein hiver par la neige ; on alluma des braseros pour réchauffer la gaieté et les membres également gelés des infortunés convives. Des négociants ne possédant pas de jardin ont donné un soi-disant garden-party à bord de chalands amarrés l’un à l’autre, et couverts de tentes.

L’engouement pour les garden-parties n’est pas unique en son genre. Dans son excellent ouvrage intitulé Choses du Japon, M. Chamberlain a établi la chronologie de ces accès de frénésie inexpliqués, dont le seul précédent historique est la folie des tulipes aux Pays-Bas pendant le xviie siècle.

1873 fut l’année des lapins. Il n’existait pas de ces petits rongeurs au Japon. Aussi, lorsqu’ils furent importés comme curiosité, on en offrit des prix incroyables ; mille yens ont été payés à plusieurs reprises pour un seul spécimen ; on vit journellement des spéculations sur les lapins se montant à quatre et cinq cents yens.

L’année suivante, 1874, le Gouvernement établit un impôt de capitation sur les lapins ; les prix tombèrent rapidement, et les malheureux spéculateurs en lapins se virent ruinés d’un jour à l’autre.

1874 et 1875 furent les années des combats de coqs. En 1882-1883, l’impression de dictionnaires et d’autres ouvrages par souscription fut à l’ordre du jour. Beaucoup de ces entreprises littéraires prirent un caractère frauduleux et donnèrent de l’ouvrage aux cours de justice. En 1883, on fonda également un nombre incalculable de Sociétés savantes. Puis vinrent les sports athlétiques en 1884 et 1885. En 1880 et 1887, ce fut le tour de la valse et des funérailles gigantesques. Pendant ces deux années, il y eut également dans le monde officiel une épidémie qui reçut le nom de « rougeole allemande », manie d’imiter tout ce qui était allemand. En 1888, on se transporta sur un tout autre terrain en mettant à la mode l’hypnotisme, les tables tournantes et la lutte à main plate. L’année 1889 vit en même temps la fondation de nombreuses Sociétés par actions et un retour général à toutes les anciennes coutumes japonaises avec accompagnement de manifestations anti-étrangères. Cette année et les suivantes marquent la période de réaction au cours de laquelle le tsarévitch Nicolas fut assailli à coups de sabre dans les rues d’Otsou et ne dut la vie qu’au dévouement et à la présence d’esprit de ses coolies de kourouma. En 1893, toute la population s’enthousiasma pour la chevauchée du colonel Foukouchima à travers la Sibérie ; la lecture des journaux de l’époque peut seule donner une idée de la frénésie populaire. En 1896, collections de timbres ; en 1899, bustes et statues. Enfin, en 1901, promenades monstres pour enfants et ouvriers. Un des principaux journaux organisa une excursion à Tokio pour cent vingt mille individus. Mais, lorsque cette multitude s’approcha de la ville, la police ne permit qu’à cinq mille personnes de continuer leur route, et des émeutes s’ensuivirent. Un pique-nique de proportions plus modestes fut offert à trois cent quatre-vingts masseurs aveugles qui s’en allèrent voir (?) les pruniers en fleur de Souguita et furent attachés l’un à l’autre par une longue corde à la façon des alpinistes.

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Cette digression nous a emmenés fort loin du palais de Chiba, à la porte duquel un kourouma me déposa à l’heure fixée. Le soleil ne s’est pas rendu à l’invitation de son arrière-petit-neveu ; mais tous les correspondants sont là, solennels et corrects. Ils ont quitté, pour des redingotes, les vestes khaki et se tiennent en rangs d’oignons devant un nombre égal de Japonais tout aussi corrects. Ces messieurs sont décorés à l’extrême. Les journalistes anglais et même quelques américains portent des brochettes de médailles à rubans multicolores, qui témoignent de leur présence à de nombreuses hécatombes d’Afghans et de Soudanais ; nos hôtes nippons remédient à la quantité par la qualité : ils n’ont qu’une rosette, mais elle est d’un diamètre imposant, et les rayons rouges, sur le fond de soie blanche, lui donnent un air de roue de carrosse. Personne ne se parle d’un groupe à l’autre ; un silence de mort règne sur la fête.

Le palais est de construction récente et d’architecture occidentale ; des planchers cirés ; au mur des tentures dont le mauvais goût trahit l’origine californienne ; pas de meubles, mais, sur une cheminée, deux jolis vases en cloisonné servent de cache-pois à des érables nains dont les feuilles commencent à rougir.

Les rares Japonais qui parlent anglais et français s’emploient à rompre la glace entre les deux sociétés, mais le succès de leurs efforts reste médiocre. Pendant une éclaircie, on nous conduit au jardin dont une musique militaire fait bruyamment retentir les échos. Ce jardin est encore plus mesquin que le palais lui-même. Il est de dimensions restreintes et dessiné à la mode japonaise. Les sentiers étroits et sinueux se faufilent entre de gros rochers et de petits arbustes, fort jolis sans doute à examiner de près, mais qui, seraient mieux à leur place sur une étagère qu’en pleine terre. On n’a planté ici aucun des merveilleux arbres fruitiers qui sont maintenant en pleine floraison et recouvrent le Japon d’un duvet rose et blanc. Le paysage est limité par une gigantesque usine à gaz, concession peut-être excessive faite aux tendances démocratiques de la population de Tokio.

Nous nous étions réfugiés à l’angle le plus éloigné du parc pour échapper à la cacophonie de l’orchestre. On nous rappelle pour la collation servie dans une aile du bâtiment principal. Le Mikado paraît vouloir affirmer dans son menu, comme dans l’adresse qu’il a lue l’autre jour à la Diète, ses bons rapports avec les puissances européennes. Le principe de la cuisine est français, mais, en guise de hors-d’œuvre, on nous présente des harengs fumés de Hambourg, puis un baril de caviar qui rappelle ]e temps où Saint-Pétersbourg et Tokio vivaient en paix. Des montagnes de sandwichs au jambon attestent l’alliance britannique, et je peux voir aux narines dilatées de deux reporters italiens que l’ail, cher au royaume méditerranéen, n’a pas été banni de tous les mets. Enfin quelques pâtisseries viennoises paraissent un juste hommage rendu au doyen des monarques régnants. Un seul pays n’est représenté par aucun plat, c’est le Japon.

Nous faisions honneur à ce pot-pourri culinaire, lorsqu’un des chambellans entra en coup de vent et nous annonça la destruction du Pétropavlovsk par la flotte de l’amiral Togo. Les Nippons, qui connaissaient la nouvelle depuis le matin et contenaient difficilement leur joie, lui donnèrent alors libre cours. Cette explosion d’allégresse était fort excusable ; je dois avouer que je goûtai beaucoup moins les larmes de crocodile qu’un de ces messieurs se crut obligé de verser sur le sort de l’amiral Makharoff et de son malheureux équipage.

Sur cette fâcheuse impression nous allions prendre congé, mais on nous retint pour nous grouper devant un appareil photographique. Cette mesure était, paraît-il, indispensable, et c’est seulement après plusieurs poses qu’on nous rendit notre liberté.


30 avril.

Encore quinze jours d’attente vaine. On m’a officiellement désigné pour la seconde colonne de correspondants. La première est partie il y a près de quinze jours, et nous savons qu’elle a débarqué à Tchinnampo en Corée.

Ce matin, les attachés militaires qui doivent accompagner la première armée ont à leur tour quitté Tokio. Leur départ a donné lieu à une cérémonie dont les Japonais étaient exclus. Le personnel des légations et les colonies étrangères de la capitale s’étaient donné rendez-vous dans la salle d’attente de la gare pour prendre congé des officiers, dont beaucoup habitent Tokio depuis longtemps. La France est représentée par le lieutenant-colonel de cuirassiers Corvisart, très connu ici pour le contraste ironique que sa haute taille et sa brillante armure offrent avec les petits soldats nippons aux revues de gala. Un autre officier français, le capitaine d’artillerie Payeur, doit également faire partie de la colonne : actuellement détaché comme instructeur à l’arsenal de Séoul, il se joindra à ses collègues en Corée.

La destination du transport sur lequel les attachés prendront passage à Modji est encore inconnue : le combat, qui se déroule depuis quelques jours autour de Widjou, paraît pencher en faveur des Japonais et permettra probablement aux officiers étrangers de débarquer à l’embouchure du Yalou à Youngampo, peut-être même à Antoung.

Nous sommes serrés à étouffer dans la salle exiguë ; on a peine à rejoindre ceux qui partent et nous serrent une dernière fois la main en nous souhaitant pour bientôt une chance semblable à la leur. Plusieurs correspondants essaient en vain de jouer des coudes pour armer leurs kodaks ; la cohue les comprime inexorablement, ne leur laissant d’autre ressource que de crayonner quelques profils sur leurs manchettes de toile blanche.

Cependant le chef de gare vient implorer les voyageurs ; l’heure du départ approche et l’encombrement de la ligne ne permet pas de le retarder. Toute la foule dévale l’escalier en bois qui fléchit sous cette masse inusitée. Les attachés sautent sur les marchepieds du train déjà en mouvement ; un gros-major suisse est presque laissé sur le quai.


Je regarde avec envie le dernier wagon disparaître derrière les postes d’aiguillage. Quand pourrai-je, moi aussi quitter la maudite capitale et ne plus trouver à l’état-major le sourir, la tasse de thé et le : « Bientôt, tous mes regrets », dont on m’a gratifié hier encore.


6 mai.

Les événements réalisent les vœux du Japon. Après la victoire navale qui coûta aux Russes un cuirassé et leur meilleur amiral, les communications officielles nous ont appris coup sur coup le passage du Yalou, la défaite du corps de Zassoulitch et enfin l’heureux débarquement de la deuxième armée en Mandchourie.

Le trait caractéristique de ces premières opérations est leur exacte coïncidence avec la période correspondante de la guerre sino-japonaise. Stratégiquement, nous voyons les armées du Mikado prendre terre aux mêmes points, et marcher de la même manière que celles qui les ont précédées il y a dix ans. Tactiquement, nous retrouvons à la bataille du Yalou, avec des effectifs plus importants sans doute, le même fractionnement des forces, le même dispositif de combat, la même coopération d’une division navale légère, qui furent employés le 26 octobre 1894. Il n’y a décidément rien de neuf sous Je Soleil-Levant.

À notre point de vue, il n’y a qu’un fait à retenir, c’est que l’arrivée de la deuxième armée à Pitséouo sera peut-être le signal de notre prochain départ.


10 mai.

Puisqu’il m’est impossible d’assister à la guerre et de me rendre compte de sa préparation, j’ai voulu voir l’institution qui s’y rattache le plus. J’ai demandé et obtenu assez facilement de me faire expliquer le fonctionnement de la Croix-Rouge japonaise par un de ses délégués. Avec l’esprit de méthode habituel aux Nippons, M. Hirayama, le fonctionnaire chargé de me piloter, m’a d’abord fait une petite conférence à son bureau, puis il m’a conduit à l’hôpital que la Société possède à Tokio.

De toutes les institutions qui ont suivi l’invasion étrangère, la Croix-Rouge est celle dont les Japonais sont le plus fiers et cette fierté est légitime. La Société, malgré sa fondation relativement récente (elle ne date que de 1878), compte actuellement six cent mille souscripteurs, soit un membre par soixante-quinze habitants.

— Un pareil résultat, dit M. Hirayama en se rengorgeant dans son kimono noir, n’a de procèdent dans aucun autre pays du monde. Il s’explique par l’infatigable activité dont a fait preuve notre président, le comte Sano, et l’appui qu’il a trouvé de la part du gouvernement et de la famille impériale, toujours prêts à favoriser les œuvres d’humanité et de charité.

En écoutant parler ainsi mon interlocuteur, je me souviens de ce que m’ont dit sur le même sujet des Européens qui habitent le pays depuis longtemps.

La prospérité de la Croix-Rouge japonaise a été rapide, il est vrai ; mais la charité et l’humanité n’ont rien à y voir. C’est dans une intention exclusivement politique que la Société a été fondée d’abord, développée ensuite. Dès que les premières réformes eurent donné au Japon l’apparence d’un état de civilisation moderne, l’orgueil des Nippons s’est trouvé froissé des droits que les premiers traités assuraient aux Européens ; ils considéraient comme une honte la présence sur leur sol des tribunaux consulaires ; tous leurs efforts ont tendu à s’en affranchir et à rendre les étrangers comme les indigènes justiciables des cours japonaises. L’établissement d’un Code pénal, calqué sur le nôtre par un jurisconsulte français, M. Boissonnade, fut un premier pas vers ce but ; la fondation de la Croix-Rouge les en rapprocha encore davantage et décida peut-être les puissances à céder aux demandes du Japon.

Tel est le principal, peut-êlre le seul mobile auquel obéissaient les promoteurs de la Croix-Rouge, car l’humanité est un sentiment que les Japonais ne connaissent pas. Les jaunes sont doués d’un système nerveux bien moins sensible que les blancs et les noirs ; ils se montrent indifférents à la souffrance chez eux comme chez autrui. Parmi les réformes que les sujets du Mikado ont admis le plus difficilement, il faut placer la suppression de la torture ; leur conseiller, M. Boissonnade, a dû, pour faire bannir la question des geôles japonaises, employer non seulement la persuasion mais encore la menace. Personne ne comprenait la raison d’être de cette réforme.

Je me souviens encore d’un fait divers banal qui m’a permis de constater, lors de mon passage à Kobé, ce trait du caractère japonais. Un malheureux coolie qui travaillait à décharger des marchandises sur un paquebot fit un faux mouvement et tomba au fond de la cale ; on le ramena mourant sur le pont. Un sampan le transporta à la jetée où l’attendait une civière ; les brancardiers inexpérimentés mirent longtemps à charger le blessé et à se mettre en marche. La foule qui se pressait autour d’eux éclatait de rire à la vue de leurs mouvements maladroits sans se soucier des gémissements du moribond.

Le Gouvernement a employé tous les moyens dont il disposait pour assurer à la Croix-Rouge des ressources et faire affluer les cotisations, tâche difficile s’il on fui, car le Japonais n’est pas riche et tient énormément au peu qu’il possède.

« Le haut patronage de Sa Majesté, dit M. Hirayama, a pour notre Société une signification toute particulière. L’empereur, d’essence divine, ne dispense jamais pareille faveur aux associations philanthropiques de toutes sortes, connue cela se passe dans les autres monarchies (ici mon hôte esquissa une légère moue de dédain) ; nous sommes seuls à en jouir. Aussi demandez à n’importe lequel des membres de la Croix-Rouge japonaise pourquoi il y a adhéré, la réponse sera invariablement la même : parce qu’il faut aimer les soldats que l’empereur et l’impératrice aiment si chèrement, ou encore : parce que nous avons une dette envers nos souverains et qu’il faut la payer en secourant nos soldats. »

En dehors de cette réclame qu’il fait ainsi à la Croix-Rouge, le Mikado lui a donné les moyens pratiques de s’assurer de nombreux adhérents en chargeant les représentants de l’autorité de les recruter dans chaque région. Les gouverneurs de province furent appelés à Tokio ; le marquis Ito prit la parole et leur expliqua quelle avait été l’intention de l’empereur et de l’impératrice en plaçant la Société sous leur haut patronage ; il leur parla de l’état florissant des Sociétés de la Croix-Rouge d’Europe, montra combien leur aide était nécessaire pour obtenir le concours du peuple tout entier. Les gouverneurs répondirent aussitôt qu’ils feraient tous leurs efforts pour se conformer aux désirs de Leurs Majestés. C’est de ce jour que date l’identification des organes administratifs de l’État avec la représentation locale de la Société de la Croix-Rouge. L’émulation des préfets donna les plus heureux résultats ; pendant la seule année 1888, celle qui suivit les instructions du marquis Ito, le nombre des membres fut quintuplé.

Un moyen de propagande plus ingénieux encore fut imaginé peu après : des décorations devaient être décernées aux bienfaiteurs de la Société. Une cotisation modeste donne droit à un ruban. Quelques dollars de plus permettent d’attacher à la boutonnière une rosette dont le rayon croît en raison directe du nombre des piastres versées. Pour deux cents yens, le disque de moire atteint la taille d’une pièce de cent sous. Pour cinq cents, elle approche de la soucoupe. Ceux qui vont jusqu’à mille yens obtiennent en plus l’insigne honneur d’assister aux réunions du comité, présidées par un membre de la famille impériale. Ainsi la plus modeste petite bourgeoise de province, à condition que son mari paie, peut admirer de près les princesses du sang, et quelquefois même voir l’impératrice en personne.

Quelle que soit l’intention qui a présidé à la fondation de la Croix-Rouge et les méthodes employées pour recueillir des fonds, le résultat n’en est pas moins digne d’éloges.

L’argent a été employé de la manière la plus judicieuse. Laissant au service de santé militaire le soin d’assurer le fonctionnement des ambulances sur le théâtre de la guerre, la Société a su se borner au rôle moins glorieux mais tout aussi utile d’organiser les secours aux blessés sur le territoire même du Japon. C’est ainsi que depuis le début de la campagne actuelle, elle concourt à l’évacuation par mer des blessés et des malades et les répartit entre les hôpitaux qu’on a ouverts dans tout le pays pour les recevoir.

Pour le transport par mer, la Croix-Rouge dispose de deux navires-hôpitaux grâce à une convention passée avec la « Nippon-Yousen-Kaïcha » ; ces bateaux le Hakouai-Marou et le Kosaï-Marou peuvent contenir chacun deux cent huit malades. En outre, la Société envoie des médecins et des infirmiers à bord des navires-hôpitaux de l’armée et des transports employés pour ramener les blessés ; ce personnel soulage le service des médecins militaires et a donné entière satisfaction.

Au Japon même, en vue de la période de concentration des troupes et du retour des convois de blessés, la Société a obtenu l’autorisation de construire des locaux dans les gares de chemin de fer où des soins sont donnés aux soldats et où on leur offre du thé, des gâteaux, des cigarettes, des mouchoirs et des cartes postales.

Les hôpitaux régionaux sont bâtis lorsqu’il en est besoin avec du bambou et de la paille de riz, matériaux qu’on trouve partout en abondance et à vil prix. Ils dispensent la Société de s’encombrer de locaux inutilisés en temps de paix. Les ouvriers japonais parviennent en moins d’une heure à élever des baraquements de dimensions respectables. Les bambous enfoncés dans la terre forment les piliers ; le plancher, les murs, le toit sont constitués de nattes de paille attachées par des cordes également en paille de riz.

Le seul hôpital de la Croix-Rouge existant dès le temps de paix est celui de Hakouaïcha, dans le quartier d’Azabou que j’ai visité hier après-midi. Son rôle pendant la guerre est secondaire. Il est surtout destiné à instruire et exercer dès le temps de paix le personnel, médecins et infirmiers. Aussi les malades sont-ils pour la plupart payants. Il y a quatre classes dont la dernière seule est admise gratuitement.

La construction n’a pas coûté à l’architecte de grands frais d’imagination. Il a simplement copié les plans de l’hôpital d’Heidelberg. Les nombreux pavillons séparés les uns des autres permettent aux malades de jouir tous des beautés d’un magnifique jardin. Le bâtiment a été inauguré en 1891.

Je n’énumérerai pas toutes les salles que l’on m’a fait visiter. La propreté méticuleuse et l’esprit ordonné des Japonais y trouvent leur emploi. Tout est parfait, même le caractère des malades ; les plus gravement atteints retrouvent un pâle sourire pour accueillir les visiteurs.


12 mai.

L’importance croissante prise par les sports athlétiques dans l’éducation militaire en Europe m’a conduit à examiner les jeux physiques en honneur au Japon. Wellington n’a-t-il pas déclaré que le cricket et le football avaient formé les vainqueurs de Waterloo.

En dehors du tennis, du base-bail et de la bicyclette importés d’Occident pour le plus grand malheur des parcs de Tokio abîmés par les vélodromes, les Japonais ont leurs jeux nationaux que l’engouement pour les choses d’Europe n’est pas encore parvenu à ébranler. Les plus répandus sont la lutte et l’escrime.

Il y a deux sortes de luttes, la lutte ordinaire et le jiou-jitsou. La première est l’apanage d’une corporation spéciale soumise depuis des siècles à des traditions qui lui sont propres ; les lutteurs professionnels sont les seuls Japonais auxquels on permette encore de porter le chignon proscrit depuis la restauration impériale. Ils se distinguent aussi du reste de la population par leur haute stature et leurs proportions gigantesques entretenues grâce à un régime alimentaire particulier ; en cela ils se rapprochent de leurs collègues d’Europe.

La situation sociale des lutteurs ne peut mieux se comparer qu’à celle des toreros en Espagne. Leurs succès auprès de la partie féminine de la population et surtout des guéchas sont proverbiaux ; ces amours, loin d’être désintéressées, constituent pour ces messieurs une source de revenus qu’ils ne dédaignent pas.

J’ai assisté la semaine dernière à un tournoi qui a mis aux prises la troupe de Tokio et celle d’Osaka. Un grand cirque a été construit dans le quartier des théâtres ; bien avant l’heure, tous les gradins sont occupés par la foule accroupie. L’arène est un cercle de quatre mètres de diamètre. Elle est recouverte d’un vélum. Les champions doivent, pour vaincre, jeter leur adversaire à terre ou le faire sortir de la circonférence qui limite le terrain du combat ; ils ont quarante-huit coups légaux à leur disposition. Après une parade des deux troupes, l’impresario, d’une voix dolente, donne lecture du programme, et le premier groupe se prépare au combat. Nus jusqu’à la ceinture, qu’entoure un tablier de couleur, les concurrents jettent devant eux une poignée de sel destinée à leur porter bonheur. Puis après s’être salués en grimaçant, sur le signal de l’arbitre, ils se jettent l’un sur l’autre et s’empoignent par les épaules. Le croc-en-jambe étant parfaitement licite, les deux lutteurs s’arc-boutent en écartant les pieds, front contre front comme deux béliers en bataille. Le public observe un silence religieux ; on n’entend que le souffle oppressé des adversaires dont les muscles se gonflent de plus en plus. Soudain une poussée un peu plus vive désunit le groupe figé jusqu’alors et envoie le champion d’Osaka rouler sur le sable. Le public trépigne de joie, quelques amateurs lancent cannes et chapeaux dans l’arène ; le vainqueur ramasse ces objets et les rend à leur propriétaire en échange d’un cadeau en argent. Tout l’après-midi, les luttes se poursuivent, le public se passionne, applaudit, siffle sans partialité, et se livre souvent à de violentes manifestations contre les jugements de l’arbitre.

Le dernier combat met en présence les deux meilleurs représentants de Tokio et d’Osaka, la « Glycine d’Occident » contre la « Montagne d’Hitatchi ». La victoire du champion de Tokio déchaîne un enthousiasme furieux parmi ses compatriotes et nous emprisonne dans la salle longtemps encore après la fin du spectacle.

Le jiou-jitsou (traduction littérale : art de la souplesse) est le véritable sport national du Japon. Il n’est pas limité à un nombre restreint d’adeptes ; on l’enseigne dans des salles publiques, à Tokio et dans les grandes villes. Les écoles militaires possèdent toutes des professeurs de jiou-jitsou ; les agents de police sont également tenus de l’apprendre, et c’est à leur salle que mon interprète me conduisit pour me montrer un assaut entre deux lutteurs fameux.

Le principe du jiou-jitsou est de ne jamais employer la force mais de se servir, au contraire, de la force de l’adversaire. Dès que celui-ci pousse on appuie, on l’entraîne dans la direction de son effort jusqu’à ce qu’il ait perdu l’équilibre. Ainsi lorsqu’il donne un coup de poing, on l’évite d’un saut en arrière, puis on saisit le bras en le tirant à soi. Il suffît alors d’une simple opposition du pied contre la jambe de l’assaillant pour le jeter à terre. La passe n’est pas terminée ; on ne se contente pas, en effet, de tomber l’ennemi, il faut encore l’empêcher de se relever et de reprendre la lutte. Ce résultat est obtenu en comprimant une artère jusqu’à ce que le vaincu demande grâce.

Après avoir fait exécuter devant moi tous les coups réglementaires, on me demanda si je ne voulais pas essayer mes forces. J’acceptai et on me « matcha » avec un Nippon minuscule qui pouvait à peine lever les bras jusqu’à mes épaules. Confiant dans ma taille d’un mètre quatre-vingt-huit et mon poids de cent dix kilogrammes, j’empoignai mon antagoniste et comptai n’en faire qu’une bouchée en le soulevant de terre pour le retourner ensuite à ma convenance. J’en étais là de mes réflexions lorsque je me trouvai brusquement lancé en avant, la tête la première, et mesurai, sans savoir comment, la dimension des nattes. Le petit Nippon s’était sans cérémonie assis sur le corps de sa victime !

Cette démonstration pratique acheva de m’édifier sur les mérites du jiou-jitsou et je demandai à visiter la salle d’armes.

Autant j’avais admiré l’adresse et la finesse des lutteurs, autant l’escrime japonaise me parut gauche et brutale. Caparaçonnés comme des étudiants allemands à la « mensur », les combattants tiennent leur grand sabre de bambou des deux mains et tapent comme des sourds sur leurs adversaires. Ils ne déploient que de la force et ne font ni feintes, ni parades ; pour remédier à leur manque d’habileté, ils poussent des hurlements féroces destinés à les exciter eux-mêmes et à intimider leurs antagonistes. Quoique mes notions de contre-pointe soient des plus modestes, je réussis sans grande difficulté à prendre ma revanche de mon humiliation de tout à l’heure en arrêtant les grands gestes des sabreurs japonais par des coups de pointe et de manchette. J’ai pu, après ce succès, quitter les braves sergents de ville sans avoir trop compromis le prestige occidental.


18 mai.

La vie ordinaire de Yokohama est interrompue depuis trois jours. Les banques ont congé à neuf heures ; les boutiques européennes, chinoises et japonaises restent fermées toute la journée. Cette suspension de toutes les affaires est due au meeting sportif qui appelle la population au champ de courses. Les Anglais retrouvent là leur distraction favorite ; quant aux Nippons, la seule passion du jeu les y attire, car l’intérêt qu’ils portent à la race chevaline est plutôt négatif. On peut même affirmer que l’empire du Soleil-Levant est le pays dont les habitants montrent le moins de penchant pour l’équitation. La configuration du Japon et celle du Japonais concourent pour une part égale à ce résultat. La contrée, très montagneuse sur la plus grande parte de son étendue, n’offre que peu de plaines, et celles-ci sont entièrement occupées par les rizières. Les prairies et les pâturages n’existent pas. Il n’y a donc pas de terrains favorables à l’élevage, et la proportion des chevaux aux habitants est de trois pour cent, plus faible que partout ailleurs.

Le Japonais n’est pas bâti en cavalier ; son buste est aussi développé que celui des Européens, et c’est à la longueur restreinte de ses jambes qu’il doit l’exiguïté de sa taille. Le sempiternel accroupissement sur les nattes est responsable de cette déformation. Elle a frappé les hommes d’État du Mikado, qui viennent d’ordonner que les écoles soient pourvues de bancs et qu’on habitue les enfants à la position assise.

En attendant les bons effets de cette mesure gouvernementale, le nombre de Japonais sachant monter à cheval est minime et se limite à quelques habitants des grandes villes.

Dès le début de mon séjour au Japon, instruit par l’expérience des journalistes qui m’avaient précédé, j’avais acheté un des derniers chevaux que les exigences de la guerre eussent laissés sur le marché. Quoique cette acquisition eût été faite moins dans un but de distraction que pour être certain de me trouver monté au moment de l’embarquement, je fis souvent de longues promenades dans les environs de Yokohama. Malgré l’apparence placide de ma monture et ses allures modérées, les femmes et les enfants s’enfuyaient de loin à sa vue et s’enfermaient dans les maisons d’où ils me couvraient d’injures.

La rareté des chevaux était sans doute cause de cette frayeur ; leur qualité, d’ailleurs, est pitoyable, sans doute, en raison de l’impossibilité où les Japonais se trouvent depuis des siècles d’introduire du dehors un sang nouveau et régénérateur.

Depuis que le pays a été ouvert aux étrangers, le développement rapide de l’armée a fait ressortir la difficulté de remonter la cavalerie avec des éléments indigènes. On a tenté les plus grands efforts pour améliorer la race. Des étalons ont été achetés en Europe et en Amérique, et importés à grands frais ; mais jusqu’ici les croisements n’ont donné que des résultats médiocres.

La formation de la Société de courses a été accueillie favorablement par les Japonais ; chaque année elle enrichit le pays d’un lot de pouliches australiennes de demi-sang, car on ne saurait trouver de chevaux japonais capables de supporter l’entraînement, et il faut importer tous les animaux destinés à disputer les prix. Un de ces prix porte le nom de l’empereur, qui envoie à l’heureux propriétaire du vainqueur Une coupe en argent d’un goût exécrable.


Nikko, 28 mai.

Je me suis lassé des exigences de l’état-major, et, malgré ses avis, j’ai quille Tokio pour me détendre les nerfs dans le calme des sanctuaires et des forêts de Nikko. Oubliant mes misères, j’y menais une vie douce et paisible, bercé par le murmure des cascades de la montagne. Je passais mes journées à visiter les tombeaux des Chôgouns Tokougaoua el à me promener dans les temples chintoïstes et bouddhistes qui, malgré la différence de culte, voisinent pacifiquement et se partagent sans jalousie les offrandes des touristes.

J’attendais dans cette atmosphère mystique la grande procession du 3 juin, loin des événements du monde contemporain. Le bonheur, hélas ! ne dure pas ici-bas. Tout au bout de l’allée de cryptomérias géants qui fait suite au village, il y a une cabane en planches ; devant celle cabane, un train s’arrête chaque jour, et chaque jour il apporte les journaux de la capitale. J’ai commis l’imprudence aujourd’hui d’ouvrir une de ces feuilles et j’ai lu en caractères gras les mots suivants :

« Officiel. Après un combat terrible, la deuxième année a chassé les Russes des positions de Nanchan. Nos valeureuses troupes… » J’ai laissé tomber le papier, tous mes scrupules sont revenus ; en un quart d’heure ma malle est faite et je roule en kourouma vers la gare.


Tokio, 29 mai.

De la station d’Ouéno, je me rends directement à la Légation de France. Le ministre me reçoit en souriant :

— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

— Partons-nous enfin pour l’armée ?

Le sourire de M. Harmand devient méphistophélique.

— Vous êtes trop pressé ; mais, si vous le désirez, le Gouvernement japonais vous invitera à une croisière en Corée, sur un de ses navires. Acceptez-vous ?

Sans demander d’explications plus amples, je réponds :

— Tout, plutôt que d’attendre plus longtemps à Tokio.

— Votre nom sera ce soir au Ministère de la Marine et vous partirez dans quelque jours. Bon voyage !

DEUXIÈME PARTIE

LA CROISIÈRE DU MANCHOU-MAROU


À bord du Manchou-Marou, Mer Intérieure, 15 juin.

Un à un, sous la pluie, une soixantaine de voyageurs gravissent lentement l’échelle d’un vapeur en rade de Yokosouka. Enveloppés dans des waterproofs ruisselants, ils baissent la tête devant l’averse qui leur cingle le visage, pareils à ces troupeaux d’émigrants qu’on déverse dans les entreponts des transatlantiques. Rassurez-vous ; les passagers dont je vais vous parler n’ont de commun avec les exilés du nouveau monde que leur triste figure et l’incertitude du sort qui les attend. Ce sont les invités du ministre de la marine japonaise qui sont conviés à suivre sur un paquebot armé en yacht les opérations de la flotte de l’amiral Togo.

Ce paquebot a son histoire : il y a cinq mois, il s’appelait le Mandchuria et naviguait encore sous les trois couleurs du pavillon commercial russe. Propriété de la Compagnie de l’Est-Chinois, il faisait le service postal entre Dalny et Nagasaki. L’ouverture des hostilités le trouva en réparation dans les bassins de ce dernier port, incapable de reprendre la mer. Il y a quelques jours, le tribunal des prises de Sassebo l’a livré à la marine du Mikado, et, sitôt en état, on l’amena à Yokosouka pour recevoir les hôtes du ministre.

Dès la fin de mai, les diverses légations de Tokio recevaient l’avis que les attachés navals et un petit nombre de journalistes étrangers prendraient part à une croisière au cours de laquelle on visiterait certains ports du Japon, et les côtes coréenne et mandchoue de la baie de Corée. Quelques jours plus tard, le départ était fixé au 12 juin ; une note détaillée permettait aux futurs passagers de connaître les noms de leurs compagnons de voyage et de recueillir de vagues renseignements sur leur destination ultérieure.

Nous aurons d’abord seize parlementaires japonais, six membres de la Chambre haute et dix députés, puis vingt directeurs ou rédacteurs des principales feuilles locales. Le personnel européen comprendra sept attachés navals et douze représentants de la presse, six Anglais, deux Américains, un Allemand, un Autrichien, un Italien et un Français.

Nous devons nous arrêter à Kobé, puis faire escale à Miyajinia, Kouré et Etadjima dans la Mer Intérieure, et à Sassebo dans l’Île de Kiouchiou. De là nous nous dirigerons vers la Corée. On nous montrera d’abord Tcliémoulpo el Séoul, puis Haïdjou, enfin Tchinnampo, d’où une caravane se formera pour atteindre Ping-Yang. À partir de ce point, notre itinéraire disparaît dans les ténèbres que le mystérieux état-major japonais sait si bien répandre autour de ses projets. Les indications relatives à la dernière partie du voyage sont rédigées dans le style nouveau dont les officiers du quartier général ont enrichi la littérature militaire. « De Tchinnampo, dit la note japonaise, le Mandchuria rejoindra une certaine escadre à un rendez-vous déterminé, et se conformera aux évolutions prescrites par un certain amiral. En considération des nombreuses mines qui flottent aux environs on ne répond pas de la sécurité des passagers. »

Cette menace n’a fait reculer personne ; trois mois d’attente et d’atermoiements à Tokio ont su inspirer aux plus calmes une soif de carnage immodérée. Aussi tout le monde est présent au moment du départ, et je compte cinquante-quatre voyageurs qui descendent avec moi de l’express de Chimbachi. Nous ne faisons que traverser la petite ville de Yokosouka. C’est le plus ancien des ports de guerre japonais et le premier arsenal de l’empire ; il a été fondé par un ingénieur français, M. Verny. Mais depuis il a fait moins de progrès que Sassebo ou Kouré, et comme on ne veut nous laisser voir que ce qu’il y a de mieux, on nous embarque immédiatement sur les chaloupes à vapeur amarrées au quai. À peine avons-nous le temps d’entrevoir le bizarre petit port, qui s’est développé au point de s’étendre aujourd’hui sur trois baies distinctes, reliées par des coupures pratiquées à travers des rochers à coups de dynamite, pour laisser les torpilleurs se rendre d’un bassin à l’autre sans les obliger de passer par la haute mer.

Nous montons à bord. L’amiral Inouye, préfet maritime, vieux samouraï de Salzouma que trente années d’efforts n’ont pas réconcilié avec l’uniforme européen, nous attend à la coupée. Il nous souhaite bon voyage, tandis qu’une musique militaire croise sans cesse autour de nous, en s’époumonnant de son mieux. On lève l’ancre au milieu de frénétiques acclamations, rythmées à la mesure de l’hymne national japonais et à peine atténués par un inexorable déluge.

Le premier soin de tout passager est d’explorer sa nouvelle demeure. En accomplissant ce devoir, je suis frappé du contraste qu’offre partout notre bateau avec ses hôtes japonais et le drapeau blanc à disque rouge qui flotte à sa poupe. On a eu beau cacher sous une couche de peinture noire les caractères moscovites indiquant le nom du navire et barbouiller les mots Manchou-Marou en grandes lettres blanches d’un mètre cinquante : on n’a pu supprimer les jolies boiseries en bouleau sculpté qui rappellent l’isba de notre dernière Exposition universelle. Le bateau, en effet, est venu de Sassebo tel qu’il était, avec tout son matériel. Seul le piano a été supprimé, sans doute de peur que, par habitude, il ne se mît à jouer tout seul la Bojé Tsara Krani. Le paquebot paraît avoir gardé des sentiments de profond loyalisme pour son ancien pavillon ; il se venge comme il peut de ses oppresseurs. Dès que nous quittons la rade, une jolie brise de noroît aidant, il se laisse aller à un roulis confortable dont le premier effet est d’envoyer les trois quarts des Japonais au fond de leurs cabines. Là encore ils éprouvent des mécomptes, car les inscriptions qui dominent les portes sont indéchiffrables pour eux, et on m’a assuré qu’un membre de la Chambre des pairs en cherchant sa couchette a culbuté dans une baignoire.

Cependant les Européens, qu’un bon génie paraît favoriser, et quelques rares sujets du Mikado se retrouvent à dîner. Ces derniers se montrent dignes fils des valeureux samouraï ; ils avalent stoïquement et restent à leur poste au prix d’efforts qu’ils n’arrivent pas à dissimuler. À la fin du repas, le capitaine de frégate Takarabé, notre cicérone, porte, dans un anglais incertain, un toast à la santé de l’empereur. L’écho est faible, car la mer est forte, et bientôt les derniers représentants de la race jaune ont disparu.

Le lendemain, 13 juin, escale sans intérêt à Kobé, que nous quittons après quelques heures d’arrêt pour nous engager dans les eaux toujours tranquilles de la Mer Intérieure. Les Japonais, encore un peu déconfits, se risquent sur le pont. Toutes les classes de la société nipponne sont représentées, depuis les nobles de premier rang, alliés à la famille impériale et descendants directs de la déesse Soleil, jusqu’aux reporters faméliques et dépenaillés, fruits secs de quelque université provinciale, qui louchent avec convoitise sur les kodaks perfectionnés des correspondants américains. Voici d’abord le marquis Kouroda, vice-président de la Chambre des pairs, digne représentant de l’aristocratie ancienne, menu et soigné comme une poupée d’étagère, toujours serré dans une redingote impeccable, réservé et silencieux. Tout autre est le vieux vicomte Inouye, l’enfant terrible du bateau. Malgré ses cheveux gris et son masque de bouddha camard, il passe son temps à faire des niches à ses collègues. Sa plus grande joie est de cacher les chapeaux des donneurs ou de les réveiller brusquement en leur chatouillant la figure d’un brin de paille habilement dissimulé. Il ne respecte pas les souvenirs les plus sacrés. Hier, on s’était groupé autour d’une espèce de billard anglais ; les joueurs devaient éviter de laisser tomber leur bille dans un trou placé au centre de la planche ; chaque fois qu’un de ses compatriotes manquait son coup, le joyeux compère parcourait le pont en hurlant : « Bravo ! il a fait harakiri… » Ombres des quarante-sept rônines, voilez-vous la face…

Le nouveau Japon est représenté à bord par quelques jeunes gens, fils de daïmios et membres de la Chambre des pairs. Ils cultivent l’anglomanie. Ce sont les gommeux du pays, ceux qu’on appelle les « haïkara », prononciation la plus exacte que les Nippons puissent atteindre des mots anglais « high collars » (hauts cols). Ces types parfaits de la jeunesse progressiste ont fait preuve d’un tact exquis en organisant une poule dont le montant doit revenir à celui qui devinera la date de la prise de Port-Arthur. C’est peut-être très anglais, mais à coup sûr de très mauvais goût sur un bateau international comme le nôtre. Il faut dire, d’ailleurs, à la louange des passagers, que les souscriptions, jusqu’ici, ont brillé par leur absence.

La vue charmante qui se déroule à nos yeux suffît à occuper l’attention. La Mer Intérieure avec son dédale d’îlots verts et de rivages hérissés de cônes volcaniques, avec ses eaux bleues, dont les courants rapides font tourbillonner l’écume, attire tout le monde sur la passerelle. Mais c’est pour moi presque une désillusion : ce pays est vraiment trop semblable aux nôtres. À des milliers de lieues, on retrouve le même climat, les mêmes couleurs, les mêmes arbres. Ici, surtout, c’est un véritable pot-pourri de paysages européens. À Chodochima, l’Allemand croit reconnaître, dans les rizières étagées le long des pentes, les vignobles des bords du Rhin. Plus loin, l’Italien retrouve les escarpements dénudés du détroit de Messine. Le chenal de Ki rappelle aux correspondants anglais les lacs d’Écosse, et j’entends l’attaché autrichien comparer les abords d’Ikoutsouchima aux côtes de Dalmatie.

Après une demi-journée de cette navigation presque fluviale, nous arrivons à notre premier mouillage. La plage de Miyajima est considérée par les Japonais comme une des trois plus belles vues de tout l’empire. Ses vieux temples et ses sombres forêts se cachent au milieu des îles de la Mer Intérieure ; les touristes passent peu, les cartes postales illustrées y sont inconnues, et le sifflet du chemin du fer n’y trouble pas encore le repos des bois sacrés. De la chaloupe qui nous conduit à terre, on découvre tout le petit village, précédé d’un grand torii de bois brut dont le pied est baigné par les flots. Le sanctuaire en est séparé par une forêt de piliers en pierre où sont gravés les noms des généreux donateurs dont les offrandes ont permis d’entretenir dignement les splendeurs de la sainte demeure. Les Japonais, on le sait, sont peu croyants ; la tradition, plus que la foi, les attache aux cultes antiques. Aussi les temples les plus vénérés sont ceux dont le nom se trouve associé à celui d’un célèbre guerrier d’autrefois. La faveur que Hideyochi, le Napoléon japonais, marqua il y a quatre siècles au temple de Miyajima, en fait aujourd’hui comme une relique nationale. Tous les patriotes de l’empire tiennent à honneur de contribuer à sa prospérité, et j’ai vu, non sans étonnement, un énorme poteau couvert d’inscriptions attestant la générosité de la colonie japonaise des îles Sandwich.

Les passagers se dispersent sur la plage ; seul un groupe est resté intact : c’est celui des attachés navals qu’un des jeunes pairs a conviés à une fête japonaise organisée dans un petit hôtel perché au bord d’un ruisseau. Après le bain traditionnel, chaque invité reçoit un kimono en toile bleue et s’accroupit, à la mode du pays, sur les nattes épaisses qui forment le plancher. Première difficulté : les longues jambes européennes s’accommodent mal de cette posture recroquevillée, et bientôt, au grand scandale des petites nesan, les servantes du lieu, s’allongent dan tous les sens au gré de la fantaisie de leurs propriétaires. Voici le diner. Qui pourrait croire que ce joli plateau de laque rouge avec sa multitude de plats minuscules et les petits bâtons blancs allongés symétriquement, contient tant de pièges où le prestige des Occidentaux achèvera de sombrer ?

Pendant une heure entière leurs doigts se cramponnent, se tournent, se raidissent autour des baguettes de bois sans réussir à porter à la bouche la dixième partie des mets qui lui sont destinés. Chacun voit avec plaisir entrer les petites guéchas dont l’arrivée annonce la fin du festin. Les libations de saké ont banni toute contrainte, les hôtes s’étendent nonchalamment dans leurs vêtements flottants. Seul le commandant allemand, sanglé dans son uniforme, sévère comme s’il était de quart sur la passerelle d’un vaisseau de guerre, ne se mêle pas à la gaieté générale, et contemple sans sourciller un de ses collègues sur les genoux duquel se prélassent deux jeunes chanteuses. Le représentant d’une puissance du Nord, abandonnant toute la gravité de sa race, cherche à imiter, au son du chamisen, les mouvements gracieux et maniérés des jolies mousmés…

La fête dura longtemps et l’hospitalité fut plus complète que n’eût pu l’espérer l’Écossais le plus difficile. La lune, qui filtrait doucement à travers les feuilles d’érables jusqu’au toit de chaume, pourrait raconter, mieux que moi, ce qui se passa dans la villa rustique. Tout ce que je puis affirmer, c’est que seul rattaché allemand revint avant le jour à bord du Manchon-Marou.


Etadjima, 16 juin.

On nous a montré avant-hier l’ancien Japon, hier et aujourd’hui c’est le tour du Japon moderne. À Miyajima, on nous a charmés ; à Kouré et à Etadjima, nous nous sommes instruits.

Kouré, où nous arrivons le 15, vers neuf heures du matin, est le meilleur des quatre arsenaux du Japon. Plus fortement protégé contre toute tentative ennemie que Maïdzourou, Sassebo ou Yokosouka, on y a établi les principaux ateliers de construction, les aciéries et la grande cale sèche. C’est ici seulement que les cuirassés peuvent être complétés, armés et réparés. La Mer Intérieure, qui ne communique que par trois passes étroites avec l’Océan, est d’un accès dangereux et facile à défendre. La rade de Kouré, environnée d’îles, constitue au milieu de cette vaste nappe d’eau, comme une seconde mer intérieure, dont les chenaux sont encore plus resserrés et mieux battus que ceux de Kobe, de Bongo et de Chimonoceki. En un mot, c’est le réduit de la puissance maritime de l’empire qu’on va nous faire visiter en détail.

Le vice-amiral Chibayama, commandant la place, petit homme sec et timide, s’est fait remplacer auprès de nous par son lieutenant, le contre-amiral Yamanoutchi. Cet officier, très populaire dans son pays, est surtout connu pour avoir inventé le système de fermeture tronconique à vis non interrompue dont sont pourvues aujourd’hui la plupart des grosses pièces de marine japonaises. Il était allé d’abord apporter sa découverte au Creusot, où on se moqua de lui, puis à une maison anglaise qui lui assura que son innovation allait révolutionner l’artillerie et lui fit prendre un brevet. En réalité, il n’était ni un imbécile ni un génie, mais simplement un constructeur habile, et le Japon, en adoptant le modèle qu’il proposait, lui a assuré des satisfactions à la fois matérielles et morales.

Notre guide nous mène d’abord aux casernes des conscrits, qui viennent d’arriver il y a quinze jours. Le recrutement de la marine japonaise fait appel par moitié aux volontaires et à la conscription. Chacun des quatre ports militaires reçoit cinq cents appelés au 1er décembre et cinq cents engagés au 1er juin. Comme le service actif dure quatre ans, il faut compter un effectif de seize mille hommes de troupe, que vient augmenter un nombre assez important de rengagés. En temps de guerre, avec ses réserves, le Japon peut disposer de trente-cinq mille marins environ. On ne peut s’empêcher de comparer ce chiffre aux cinquante-trois mille matelots que nous mettrions péniblement en ligne pour un tonnage presque cinq fois supérieur. C’est dans cette déplorable économie d’hommes qu’il faut chercher le secret de la difficulté qu’on éprouve à compléter l’équipage chaque fois qu’un de nos navires de guerre reçoit l’ordre d’appareiller. De sorte que nous possédons sur le papier une flotte considérable, mais qu’il est impossible de l’armer d’une manière satisfaisante. Il est certain qu’en cas de guerre nos vaisseaux ne pourraient compter que sur un personnel insuffisant, incapable d’en tirer parti ; mais le chiffre du tonnage maintient une apparence trompeuse et sauve la face. Et c’est tout ce que demande le ministre.

Le Gouvernement du Mikado, au contraire, se soucie peu de contenter l’opinion publique. Il a travaillé tranquillement et donné à son pays une flotte excellente de bâtiments modernes, dont les équipages sont proportionnellement supérieurs en nombre à ceux de toutes les autres marines. Aussi ne faut-il pas s’étonner si de brillants succès sont venus récompenser cette politique avisée.

En raison de la guerre, le nombre des volontaires a été doublé cette année, et nous voyons mille recrues évoluer devant nous sur la grande pelouse verte qui s’étend derrière le quartier. Pendant les six premiers mois, ils resteront à terre. Sauf les mécaniciens, mis à part dès le début, aucune instruction spéciale n’est donnée ; on se contente de dégrossir les conscrits en leur enseignant les nombreux services auxquels un matelot peut être affecté. Nous en voyons grimper aux cordages comme de petits gabiers. D’autres manœuvrent le canon ou apprennent le maniement d’arme. Ceux-ci travaillent sur des enclumes, ceux-là font l’école de chauffe en enfournant dans des cuves des pelletées de cailloux ronds.

Notre deuxième étape nous conduit à la grande cale sèche, l’orgueil de l’arsenal de Kouré. Là peuvent prendre place les plus grands cuirassés du Japon et par conséquent du monde, car les petits Nippons se sont offert le luxe de faire construire les deux navires du plus fort tonnage actuellement sur les eaux. Les plus gros vaisseaux anglais jaugent quinze mille tonnes, tandis que l’Asahi et le Mikasa atteignent quinze mille deux cents. Actuellement, le Gouvernement mikadonal vient de commander aux maisons Armstrong et Vickers-Maxim deux nouvelles citadelles flottantes, qui dépasseront les seize mille tonnes de l’américain Connecticut et des cuirassés britanniques du type King-Edward VII, actuellement en chantier.

L’énorme trou béant s’ouvre à nos pieds. Il est vide, ou du moins presque vide, car au fond on peut apercevoir un tout petit torpilleur dont les dimensions minuscules, perdues dans la fosse gigantesque, paraissent presque risibles. C’est l’Aotaka, qui est venu se faire réparer à la suite de la dernière tentative d’« embouteillage » de Port-Arthur, au cours de laquelle un projectile l’a frappé à bâbord et a causé de graves avaries aux machines. Depuis le commencement de la guerre, à part le Kasouga, endommagé à la suite de sa collision avec le Yochino et reparti de Kouré la semaine dernière, aucun bâtiment n’a été envoyé jusqu’ici ; tous ont pu être remis en état dans les bases navales avancées de Corée, ce qui paraît indiquer que les obus russes ne leur ont pas fait grand mal.

Une seconde cale sèche, moins importante, sépare le grand bassin des ateliers de construction des torpilleurs, où une centaine de travailleurs fourmillent autour d’une coque métallique à peine ébauchée. C’est un nouveau bateau du type A. Normand, commencé il y a huit jours à peine et qui sera achevé dans quelques semaines. Dans tous les chantiers japonais, on travaille fiévreusement en ce moment, car on vient de leur commander trente-sept contre-torpilleurs à fournir dans le plus bref délai. Deux d’entre eux, le Fobouki (tempête de neige) et l’Arare (grêle) sont très avancés et pourront bientôt être lancés dans la rade de Kouré.

Notre inspection est interrompue à cet endroit par le déjeuner, servi sous une grande tente décorée de pavillons bariolés, au fond de laquelle nous devons tous aller inscrire nos noms sur un album destiné à perpétuer le souvenir de cette mémorable journée.

La seconde partie du programme comporte l’inspection de la section d’artillerie, soit l’aciérie, la fonderie de canons et de projectiles et les ateliers de forage, de polissage et d’ajustage. L’esprit japonais, presque toujours l’opposé du nôtre, nous fait commencer notre excursion là où nous l’aurions finie. On nous montre d’abord les canons terminés pour remonter peu à peu l’échelle de la fabrication jusqu’à ses débuts. Dans les ateliers d’ajustage tout, de l’avis des experts, atteint la perfection par la qualité autant que par la rapidité du travail. La fonderie est particulièrement intéressante ; on y fabrique en notre présence quelques projectiles de six et huit pouces ; puis, sous une énorme presse hydraulique, on comprime un bloc de métal en fusion d’où sortira la jaquette d’un canon de vingt centimètres. Qui donc a dit que les Japonais ne s’entendaient qu’à la manufacture d’objets délicats et minuscules, qu’ils ne pourraient jamais travailler autre chose que le bois, la laque et l’ivoire ? En voyant les petits hommes jaunes faire mouvoir sous nos yeux leurs formidables engins, je ne puis m’empêcher de sourire de la variété des diminutifs consacrés à la description de leur pays.

L’aciérie, où des blocs de vingt-cinq tonnes sont coulés d’une seule pièce, termine notre promenade. Déjà fatigués par leur longue marche, les visiteurs supportent difficilement la chaleur intense que les fours dégagent par leurs portes ouvertes. Ils s’épongent le front en soufflant. Le marquis Kouroda, toujours serré dans son immuable redingote, transpire abondamment ; un ingénieur anglais cesse d’étaler sa science, dont il nous rebattait les oreilles depuis le matin ; le gros correspondant allemand réclame de la bière. Tous sont contents de sortir de la fournaise et de monter sur les chaloupes qui nous ramènent à bord.

Notre visite nous a appris que les Japonais peuvent fabriquer eux-mêmes pièces et projectiles d’un calibre inférieur ou égal à vingt centimètres. Au-dessus, ils doivent encore s’adresser à l’industrie étrangère. Ils sont également incapables, en ce moment, de produire des plaques de blindage pour la protection de leurs navires. Celle qu’on a vue à l’Exposition d’Osaka a été fabriquée au prix des plus grandes difficultés, en employant toutes les machines de la section d’artillerie au détriment de la fonderie des canons.

Quoi qu’il en soit, les résultats obtenus sont étonnants si l’on songe qu’il y a vingt-cinq ans l’arsenal de Kouré n’existait pas. L’ordre, la méthode et l’activité déployés par les ingénieurs japonais imposent l’admiration, et je lus sans surprise, le soir, pendant le dîner qu’on nous offrit au Cercle maritime, la seule inscription suspendue au plafond de la grande salle. Elle signifiait : « C’est par l’organisation qu’on triomphe. »

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Quelques coups d’hélice nous amenèrent le lendemain à l’île d’Etadjima, devant le collège naval où sont formés tous les officiers de la marine japonaise. Suivant l’exemple des Américains, les Nippons ont construit l’école à terre, sans employer, pour loger les cadets, une vieille coque sans signification où ils étoufferaient inutilement. La durée des cours est de trois ans, et, à cette différence près, l’établissement d’Etadjima est identique au Borda. Mêmes conditions d’admission, même programme d’études. Seulement, au lien de soixante-dix élèves par an, comme chez nous, les promotions en comptent une moyenne de cent quatre-vingts. Ainsi, pour les officiers, la disproportion à l’avantage du Japon est encore plus marquée que pour les équipages.

Pendant deux heures on nous promena à travers les dortoirs, l’infirmerie, le gymnase et les salles d’étude. Rien n’y laisse à désirer, et, de l’avis d’un de nos collègues qui a visité toutes les écoles navales du monde, Etadjima ne le cède à aucune autre, sauf peut-être au luxueux établissement d’Annapolis. Pour les cours, les élèves ne sont pas réunis par promotions, mais répartis en sections de vingt ou trente ; le professeur peut ainsi surveiller chacun de ses auditeurs au lieu de se borner à une conférence impersonnelle. J’admire l’application des jeunes gens. Religieusement suspendus aux lèvres de l’orateur, ils ne lèvent même pas la tête pour nous regarder passer ; frappant contraste avec les élèves de nos écoles pour lesquels tout sert de prétexte à l’inattention.

À trois heures du soir, les cours terminés, l’instruction pratique commence et fournit un antidote violent au travail cérébral de la matinée. D’abord l’exercice avec le fusil et les pièces de débarquement, puis, dans un vaste hangar aménagé comme une batterie de navire, la manœuvre de tous les canons qu’on peut trouver à bord d’un croiseur, depuis les hotchkiss de trente-sept millimètres jusqu’au cent vingt sous tourelle.

Enfin, les sports ; ils sont, en général, d’un caractère assez brutal et habituent les cadets aux plus rudes exigences de la vie de marin.

Au fameux jiou-jitsou, les champions sont violemment jetés à terre et heurtent rudement le sol, recouvert de simples nattes. J’en ai fait moi-même l’expérience le mois dernier à Yokohama. Puis l’escrime au sabre à deux mains dont j’ai déjà parlé. Enfin sur le champ de manœuvre avant le dîner, on réunit toute l’école en deux camps, groupés autour de deux piquets de bois maintenus verticalement. Chaque camp se divise en deux fractions, l’une chargée de l’attaque, l’autre de la défense. Au signal donné par un coup de sifflet, l’assaut est donné avec fureur, une mêlée de corps humains s’ensuit et ne cesse que lorsqu’un des poteaux a été jeté à terre. Il arrive souvent que dans l’ardeur du combat quelques-uns des assaillants restent sur le carreau.

Cette éducation Spartiate, jointe au tempérament presque dépourvu de nerfs de la race japonaise, explique la facilité avec laquelle les officiers s’astreignent aux plus dures privations. Quelle est la marine européenne où l’on verrait des capitaines de vaisseau se déguiser en pécheurs et vivre pendant des semaines, dans une mauvaise jonque, de quelques poignées de riz pour pouvoir mieux observer les travaux de l’ennemi ? Où trouvera-t-on ailleurs des amiraux transportant leur pavillon tous les mois d’un cuirassé à un autre, pour permettre à tous les navires de la flotte d’être armés plusieurs fois par an ?

Si la bravoure des marins japonais est égalée par celle des autres flottes, je crois qu’on peut affirmer qu’ils détiennent le record de l’endurance et de l’abnégation, qualités indispensables, qu’on estime beaucoup moins dans les autres marines en général et dans la marine russe en particulier.


En rade de Matsouyama, 19 juin

De graves nouvelles nous sont parvenues de Modji au moment où nous levions l’ancre dans la rade de Kouré. L’escadre de Vladivostok a encore fait des siennes. On nous apprend qu’elle est tombée à l’improviste sur un convoi de transports au large des îles Okinochima à quelques milles seulement de Chimonocéki et a détruit deux navires au moins, le Hitatchi-Marou et le Sado-Marou. Le premier portait des troupes de la quatrième armée, le second n’avait à bord que des coolies destinés aux travaux du chemin de fer. Plusieurs versions circulent au sujet de cette catastrophe qui rappelle celle du Kinchiou-Marou, il y a deux mois.

Les Russes se sont approchés à mille mètres des transports, à la faveur d’une violente averse, et leur ont signalé de s’arrêter. Les Japonais n’ont-ils pas vu les signaux ou ont-ils espéré pouvoir gagner le port de Tsouchima, c’est ce qu’il est impossible d’éclaircir encore. Toujours est-il qu’ils ont continué leur marche à toute vapeur et que l’ennemi a ouvert immédiatement le feu avec ses canons à tir rapide.

Les scènes qui illustrèrent le naufrage du Kinchiou-Marou se reproduisirent à bord du Hitatchi-Marou ; on brûla le drapeau du régiment sur le pont, avec accompagnement de suicides et de harakiri. Bientôt, le navire coulait ; plus heureux, le Sado-Marou, quoique torpillé deux fois à hauteur des machines, restait à flot et a pu être remorqué, le lendemain, jusqu’en vue de Chimonocéki.

Son coup fait, l’escadre de l’amiral Skrydloff a repris la direction du nord, mais comme on ne sait pas s’il s’agit d’une retraite véritable ou seulement d’une feinte, le capitaine du Manchou-Marou a refusé de s’engager sur la haute mer pour ne pas exposer aux possibilités d’une rencontre avec l’ennemi les précieuses existences qui lui ont été confiées. Il a télégraphié à l’état-major général à Tokio, d’où on lui a répondu d’aller mouiller à Matsouyama en attendant de nouveaux ordres. Pendant la courte traversée, nos compagnons de voyage ont la satisfaction de croiser le Tosa-Marou, un des transports que l’on croyait perdus, et qui ramène une vingtaine de naufragés de l’Hitatchi-Marou, qu’on peut apercevoir en chemise sur le pont. On leur fait une ovation.

Matsouyama est situé sur la côte nord-ouest de l’île de Chikokou. C’est un gros bourg bizarrement construit en cercle autour d’un piton isolé au sommet duquel se dresse un vieux château fort. Ce palais était habité, au temps de la féodalité, par les daïmios de la famille Hisamatsou, dont le dernier représentant est actuellement attaché militaire à Paris.

Réputé en temps ordinaire pour les sources thermales de Dogo, situées dans un de ses faubourgs, Matsouyama emprunte aujourd’hui une célébrité passagère à la présence des soldats russes qu’on y tient en captivité. Ce sont ces malheureux qui sont appelés à dédommager les passagers du Manchon-Marou du retard imposé à leurs pérégrinations par l’engagement d’Okinochima. Les organisateurs de cette exhibition sentaient sans doute ce qu’elle avait de déplacé, car le programme de la journée, affiché sur le pont comme à l’ordinaire au moment du débarquement, passait les prisonniers sous silence et se bornait à mentionner l’inspection de l’hôpital militaire et une excursion aux bains sulfureux de Dogo.

Une averse diluvienne nous obligea à recourir, pour cette tournée, aux services de kouroumas poussifs ; et lorsque, arrivés à destination, les coolies firent tomber le tablier de toile cirée qui nous barrait la vue, nous ne fûmes pas médiocrement étonnés de nous trouver devant la porte d’un temple bouddhiste. Quel bizarre hôpital ! Un corps de garde a été construit près de l’entrée ; une escouade de fantassins s’y sèche autour d’un poêle en fonte. Plus loin, la cour qui précède l’édifice est coupée en deux par une clôture en bois de deux mètres de haut, au-dessus de laquelle apparaît la pointe du toit de tuiles grises reluisant sous la pluie. Nous la franchissons, et la vérité se révèle soudain à nos yeux sous la forme d’une centaine de paires de bottes, alignées avec la régularité de soldats prussiens. Ce ne sont pas des malades, mais des gens fort bien portants qu’on va nous faire voir.

Je ne sais pourquoi, avant d’entrer, je suis resté à regarder les énormes chaussures noires des fusiliers russes. Elles me font penser aux combats des siècles passés, aux guerres de l’Empire et plus encore à celles de Frédéric II ou du maréchal de de Saxe. C’était alors le temps des lignes d’infanterie rigides et lourdes à manier, où les soldats marchaient à l’attaque en masses profondes, en se sentant les coudes, et frappaient du pied en cadence pour maintenir le rythme du pas et la cohésion de leur formation compacte. C’était aussi l’époque où les fantassins enfonçaient leurs talons en terre pour résister au choc de la cavalerie qu’ils recevaient sur six rangs de baïonnettes.

Quelques marches en bois nous conduisent sous la véranda du temple, et devant nous, sur toute la profondeur de la, vaste salle, les prisonniers se tiennent debout, en ligne, raidis comme pour l’inspection d’un de leurs officiers. Ce sont bien, eux aussi, des soldats du passé et les bottes démesurées de tout à l’heure sont faites pour leur convenir. Grands et lourds de membres, ils ont des traits durs sous la forêt de cheveux blonds et la barbe longue ; de grands yeux bleus, au regard enfantin, adoucissent leur physionomie. Il paraissent perdus et sont intimidés par ces étrangers qui leur parlent un langage qu’ils ne comprennent pas. Tous d’un même mouvement automatique se tournent vers leurs sous-officiers ; au signal d’un sergent major, ils nous souhaitent la bienvenue, d’une même voix, comme au théâtre une troupe de figurants bien dressée. Je m’imagine que ces soldats avec leur haute stature doivent être superbes à la parade sous l’uniforme de gala, et, sans doute, à l’école de bataillon ils manœuvrent admirablement et défilent à la perfection. Mais c’est toujours la vieille école de Souwarof qu’on leur enseigne : « La balle est une traîtresse, la baïonnette une gaillarde. » La guerre cependant ne se fait plus ainsi et le combattant d’aujourd’hui peut se passer des détails de l’exercice à la prussienne.

Mon souvenir se porte involontairement vers les réservistes de l’armée du Mikado que j’ai vu instruire sur les champs de manœuvre de Tokio. On ne leur avait pas enveloppé les jambes de cuir rigide et pesant ; ils ne portaient que des sandales de paille et des guêtres de toile. Mais aussi quelle légèreté, quelle rapidité de mouvements ! Il fallait les voir utiliser les moindres accidents de terrain, tantôt disparaissant dans les fossés, tantôt sautant les haies ; toujours attentifs au coup de sifflet de l’officier qui les groupait autour de lui ou les éparpillait au loin comme une volée de moineaux. D’une éducation militaire toute nouvelle, les Japonais n’ont pas pour les gêner de vieille routine, celle qui pèse sur les anciennes nations et retarde le développement normal de l’armement et de la tactique.

Revenons à Matsouyama. J’ai découvert parmi les sous-officiers (car il n’y a pas d’officiers dans le local où nous nous trouvons), un sergent major du 11e de fusiliers sibériens, originaires des provinces de la Baltique ; il parle allemand assez couramment. Il a été pris ainsi que presque tous ceux qui sont internés à Matsouyama, à la bataille du Yalou livrée sur les bords du Yalou le 18 avril (1er mai, vieux style). Sur un total de cinq cent quatre-vingt-treize prisonniers, une cinquantaine seulement est tombée aux mains de l’ennemi à la suite d’autres combats, quelques-uns à Nanchan, d’autres à Chong-Jou et à Feng-Houang-Tcheng.

Tous les valides ont été répartis dans quatre logements différents, trois temples et l’hôtel de ville, en attendant l’achèvement des baraquements en bois qu’on est en train de bâtir du côté de Dogo, et dont la construction ne reviendra pas à moins de trente mille yens au gouvernement. Les prisonniers ont été traités avec beaucoup d’égards et n’ont aucune réclamation à formuler contre les soldats et les officiers chargés de les surveiller.

— Au point de vue matériel, me dit le sous-officier que j’interroge, il faut reconnaître que les Japonais ont fait de leur mieux ; on ne peut évidemment pas se plaindre, mais il n’y a rien à dire de plus. On se base pour tout sur les conditions auxquelles sont soumises les soldats japonais, mais il existe une telle différence d’habitudes et de régime entre eux et nous, que nous en supportons désagréablement les conséquences. Ainsi, regardez cette salle où nous sommes parqués au nombre de quatre-vingts environ. Une même quantité de fantassins japonais s’y trouverait parfaitement à l’aise, mais nos hommes ont besoin de mouvement et lorsqu’il pleut comme aujourd’hui et qu’on ne peut profiter du petit jardin pour se dégourdir les jambes, nous souffrons véritablement. Pour la nourriture, c’est la même chose : on nous a dit que nous coûtions vingt-cinq sens par jour alors qu’on n’en dépensait que quinze pour un Japonais. C’est très bien ; mais ils vivent de riz et de poisson, qu’on paye ici presque rien, tandis que le pain et la viande sont très chers. Nos portions sont maigres, et malheureusement l’inaction aiguise l’appétit. À part cela, nous nous entendons très bien avec eux.

À l’hôpital militaire, où nous arrivons bientôt, nous avons la satisfaction de constater que la santé de tous les blessés est aussi bonne que possible. La propreté et l’excellente organisation des salles, les soins des médecins et des infirmières ont produit leur effet. Presque tous les malades sont debout, les autres entreront bientôt en convalescence ; il n’y a plus d’inquiétude pour aucun d’eux. Ici nous n’entendons que des éloges sans la moindre restriction, et la reconnaissance des Russes se manifeste lorsqu’ils aperçoivent le médecin-chef de l’hôpital qui nous accompagne ; le brave homme peut à peine se dérober aux témoignages de gratitude.

Il y a six officiers encore en traitement. L’un d’eux, M. von W…, parle parfaitement le français. Par une coïncidence bizarre, il se trouve être le beau-frère d’un ancien secrétaire à la légation russe de Tokio. Il est aujourd’hui complètement rétabli, malgré la balle qui lui traversa la poitrine de part en part près de Feng-Houang-Tcheng, il n’y a guère plus d’un mois. Seul, il avait pu quitter la houppelande blanche des malades et reprendre son uniforme de lieutenant de cosaques. Il a vainement demandé à se rendre à Tokio et à y résider sur parole. Les autorités lui ont répondu qu’aucune permission de ce genre ne serait accordée. La situation, disent-ils, est différente au Japon de ce qu’elle pourrait être ailleurs. Il y a fort peu d’étrangers dans le pays, et la différence de taille et d’apparence ferait bien vite reconnaître les prisonniers.

On veut leur éviter les inconvénients d’une curiosité qui serait certainement désagréable et peut-être dangereuse. Au demeurant, M. W… déclare qu’il n’a rien à reprocher à personne ; on permet à ses camarades valides — ils sont dix-sept — de venir le voir. On se fait ainsi périodiquement des visites d’un quartier à un autre, et souvent on peut aller se baigner à Dogo. La Croix-Rouge japonaise envoie de menus cadeaux et du tabac, et les officiers russes ont prélevé quelques dollars sur leurs modestes ressources pour reconnaître les soins dévoués de cette institution admirable. La plus grande privation est le manque absolu d’informations ; depuis qu’ils sont arrivés au Japon, les prisonniers n’ont reçu aucun renseignement sur les péripéties de la guerre. On s’est borné à leur faire sur une mauvaise carte une conférence sur la bataille de Nanchan. Je vous laisse à penser avec quelle joie ils ont accueilli la nouvelle du raid victorieux de l’amiral Skrydloff, que nous avons eu la satisfaction de leur apprendre.

Après l’hôpital, on devait parcourir les trois autres édifices où les Russes sont internés, mais le courage m’a manqué et je suis rentré directement à Dogo. La plupart des autres passagers ont achevé la tournée et le soir m’en ont fait le récit. Il n’y a eu d’autre incident que les vives protestations des trois officiers de l’Ékatérinoslav, vaisseau de la flotte volontaire, pris dans les premiers jours le la guerre. Ils refusent de reconnaître leur situation, déclarant qu’ils sont retraités et ne doivent, par conséquent, pas être considérés comme combattants. On a beau leur expliquer que leur navire était destiné à recevoir des canons et à être utilisé, sous leur commandement, comme croiseur auxiliaire, ils ne veulent rien entendre et assiègent de leurs réclamations quotidiennes le Gouvernement et la légation française. Pour les calmer, on leur a promis qu’ils seraient les premiers à être échangés.

La note comique est donnée par un capitaine amené il y a quelques jours des environs de Port-Arthur. Depuis qu’il est tombé aux mains de l’ennemi, il n’a cessé de menacer ses gardiens des terribles représailles qui les attendent et de leur dépeindre la facilité avec laquelle les Russes en viendront à bout. Impatienté, un officier japonais lui demanda pourquoi, dans ces conditions, il s’était rendu à de si pitoyables adversaires.

— C’est bien simple, répondit le Moscovite, ce sont des soldats du train qui ont fait le coup ; ils n’étaient pas armés, j’ai eu scrupule à les massacrer.

— Fort bien, dans ce cas notre situation est simplifiée, reprit le Japonais ; nous n’enverrons à Port-Arthur que des coolies et vous procurerons quelques compagnons sans que cela nous coûte grand’chose.

Depuis ce jour, le capitaine n’a plus échafaudé de prophéties sur les opérations futures.

Les autres prisonniers contrastaient avec ces quelques exceptions par leur attitude digne et réservée ; ils paraissaient à la fois heureux de voir des visages européens et gênés de la manière dont on les exhibait comme des fauves en cage. On avait réparti pour la circonstance les passagers du Manchou-Marou en petits groupes, à chacun desquels un officier japonais servait de guide, leur donnant ainsi l’apparence des touristes dont l’agence Cook inonde les bords du Nil et les musées italiens. Tous, d’ailleurs, n’ont pas fait preuve du tact le plus élémentaire en conversant avec les pauvres gens dont l’amour-propre souffrait de leur seule présence. L’un d’eux ne leur a-t-il pas demandé, avec une délicatesse toute germanique, comment il se faisait qu’ils étaient toujours battus ?

Il n’y a pas d’hôtel européen à Dogo et on nous y traita de nouveau à la mode japonaise. Je ne sais si j’étais encore sous la fâcheuse impression éprouvée dans la matinée, mais ce fut pour moi un long désenchantement. Le saké était fade, le poisson cru ne passait pas, les baguettes rebelles échappaient à mes doigts ; même les jolies petites guéchas, qui m’avaient tant plu deux jours auparavant, me parurent affectées et disgracieuses. Je quittai les convives de bonne heure pour rentrer à bord, de mauvaise humeur et mécontent de ma journée.


22 juin, en rade de Sassebo.

L’escadre de Vladivostok avait été signalée par le travers de Hakodaté, faisant voile vers le nord. lorsque le capitaine Takarabé reprit l’ordre d’appareiller pour Sassebo, notre prochaine escale. Le lendemain, au lever du soleil, le Manchou-Marou franchissait la passe de Chimonocéki et, quittant la protection des batteries de la côte, voguait sur les eaux de la mer du Japon, exposé sans défense aux coups de Neptune et de l’amiral Skrydloff. Nous sommes environnés d’une véritable flotte de vapeurs de commerce, sortant en masse du port de Modji, où le combat d’Okinochima l’a retenue pendant quatre jours.

Toutes les traces de la catastrophe n’ont pas disparu. D’abord ce sont des épaves qui flottent près de nous, puis une baleinière vide, à la dérive ; enfin, à bâbord, on aperçoit le Sado-Marou. La poupe disparaît sous les flots, l’avant pointe lamentablement en l’air. Des barques et des sampans fourmillent autour de la coque comme des carnassiers autour d’un cadavre. C’est d’un mauvais présage.

À bord du Manchou-Marou, malgré l’heure matinale, tout le monde est sur le pont. Les jumelles sont braquées anxieusement sur l’horizon. On se croirait à Longchamp, un jour de Grand-Prix. Au passage du pins inoffensif cargo-boat, on croit reconnaître le Rurik ou le Gromoboï. Les Japonais aiguisent leurs rasoirs, en vue d’un harakiri général ; seul, le marquis X… court charger son revolver, préférant une mort banale, mais rapide, au suicide chevaleresque et douloureux que lui imposerait, le cas échéant, le respect qu’il doit à la longue lignée de daïmios dont il est issu.

Vers midi, l’antenne du télégraphe sans fil retentit d’un crépitement familier qui attire tous les passagers autour du mât d’artimon. L’angoisse se lit sur les visages : sommes-nous poursuivis ? l’amiral Kamimoura vient-il à notre secours ? a-t-on pris Port-Arthur ? La nouvelle, déchiffrée rapidement, est plus prosaïque : c’est une simple invitation à dîner du préfet maritime de Sassebo. Bientôt deux torpilleurs surmontés du pavillon blanc à rayons rouges viennent à notre rencontre et nous escortent à travers la ligne de mines qui barre l’entrée de la rade. Nous pénétrons dans la jolie baie et mouillons vers six heures du soir en face des grands bâtiments rouges de l’arsenal.

Sassebo restera dans mes souvenirs comme la ville du charbon et des fausses nouvelles.

Tout le charbon brûlé par les vaisseaux de l’amiral Togo passe par Sassebo. Les ressources considérables de houille que possède le Japon ne peuvent lui servir pour la flotte en temps de guerre, à cause de la fumée noire et épaisse qui s’en dégage à la combustion et trahirait de loin la présence des bâtiments. On est donc obligé de s’adresser aux mines de Cardiff ; d’innombrables transports viennent empiler les briquettes anglaises dans les entrepôts de Sassebo. On n’estime pas à moins de cent mille tonnes ]a réserve de combustible qui s’y trouve accumulée aujourd’hui. Tout est imprégné de charbon ; il est en suspension dans l’air, les rues de la ville et même les eaux de la rade sont recouvertes d’une fine poussière noire qui salit tout. C’est à regretter Londres !

À ces désagréments matériels sont venus s’ajouter, pendant tout notre séjour, les tortures morales de l’incertitude. L’un après l’autre, tous les officiers du bord sont venus nous raconter que des coups de canon avaient été entendus au large, et qu’une grande bataille se livrait à quelques milles de nous. On comprend aisément que ces nouvelles, malgré leur invraisemblance, aient distrait notre attention et diminué dans une certaine mesure l’intérêt très réel de notre visite.

Je ne vous énumérerai pas les interminables magasins qu’ont traversés pendant six heures d’horloge les hôtes de l’amiral Sabechima. Sassebo est un diminutif de Kouré, mais tend à devenir un point d’appui plus important encore. Sa situation géographique lui assure une position offensive bien plus puissante que celle du port lointain de la Mer Intérieure. Ses défenses sont très suffisantes ; seul l’outillage n’est pas encore à la hauteur de tous les besoins d’une flotte moderne. On travaille en ce moment à la compléter. Dix mille ouvriers sont employés à la construction d’une énorme cale sèche de cent soixante et onze mètres, plus longue de vingt et un mètres que celle de Kouré.

C’est d’ici qu’on ravitaille l’escadre de l’amiral Togo non seulement en charbon, mais encore en munitions, en vivres et en effets. Sans compter les charbonniers et le paquebot-poste, trois ou quatre transports partent chaque jour à destination du certain point où se tiennent les flottes combinées.

L’alimentation des dix-huit mille matelots qui en composent les équipages est l’objet d’un soin tout particulier. Voici leur menu : le matin, thé et pain frais ; à midi, riz et poisson ; le soir, viande de conserve, riz et pain. Un des affrétés quitte le port avec neuf mille pains d’une livre représentant chacun deux rations. Les boulangeries de la marine suffisent à ce service ; l’État, en procédant lui-même à la fabrication, réalise une sérieuse économie, car le pain lui revient à trois sens et demi ; il en coûterait six, si l’on s’adressait à l’industrie privée.

Les conserves n’ont pas été adoptées sans difficulté par les marins. Déshabitués de la viande par des siècles de superstitions bouddhiques, les Japonais ont une aversion prononcée pour toute autre chair que celle du poisson. Les efforts des officiers ont pourtant fini par triompher, et le premier résultat du changement de régime alimentaire a été la disparition complète du kakke. Cette dangereuse maladie, commune à tous les pays dont les habitants se nourrissent exclusivement de riz et de poisson, s’attaque de préférence aux hommes jeunes, robustes et bien constitués. Elle se manifeste d’abord par un engourdissement des extrémités, qui dans les cas graves se transforme rapidement en paralysie partielle. Le mal est souvent mortel et prive, dès les premiers accès, le malade de l’usage de ses membres.

On se rend compte du péril dont il menace les armées, d’autant plus qu’il sévit particulièrement parmi les grandes agglomérations humaines. Il a déjà paru, quoique sous une forme bénigne, en Corée, au commencement de la campagne, et a sensiblement diminué l’effectif des divisions du général Kouroki. Dans la flotte, au contraire, aucun cas de kakke ne s’est encore produit. L’état sanitaire des escadres est d’ailleurs excellent, ainsi que le démontre une statistique toute récente. La morbidité moyenne depuis le commencement de la guerre n’a pas dépassé cinquante-huit centièmes pour cent du contingent embarqué.

La boisson des équipages n’est pas, comme on pourrait le croire, l’eau distillée. Pour éviter le scorbut, on fabrique à Sassebo de la limonade gazeuse, expédiée à l’escadre par fournées de cinquante mille bouteilles. Aux rations normales, dont le montant total revient à trente sens (soixante-quinze centimes) par homme et par jour, s’ajoutent les nombreux cadeaux que la population civile prodigue à la flotte. Un hangar spécial leur est affecté, on attendant qu’on les embarque ; des milliers de bouteilles d’eau minérale, des pyramides de boîtes de cigares y sont empilées, et le Manchou-Marou lui-même a l’honneur de porter à son bord une corbeille d’horribles fleurs artificielles que les blanches, ou plutôt les jaunes mains des dames de Yokosouka ont confectionnées à l’intention du Nelson japonais.

L’inspection de toutes ces merveilles nous amena jusqu’à l’heure de l’inévitable banquet qu’ont cru devoir nous offrir les autorités locales. Du moins devait-il présenter plus d’intérêt que les agapes du même genre subies a Kouré et à Etadjima. Quelques-uns de nos hôtes ont déjà joué un rôle important au cours des premiers combats. D’abord c’est le malheureux commandant du Hatsousé qu’on a eu toutes les peines du monde à secourir ; il s’était cramponné au bastingage et voulait couler avec son navire ; il fallut employer la force pour le sauver malgré lui. Voici le lieutenant Matsoumoura, officier d’ordonnance de l’amiral Togo, blessé par un éclat d’obus aux côtés du commandant en chef ; à peine guéri, il doit repartir demain pour le front. On nous montre encore le général Mourata, inventeur du fusil japonais ; le capitaine Kimoura, qui commandait le 9 février la tourelle avant du Foudji, et bien d’autres.

Tous ces officiers se font remarquer par leur discrétion impénétrable et la courtoise habileté avec laquelle ils éludent les demandes de renseignements. Je me rappellerai longtemps le remarquable phénomène d’amnésie dont fut victime un des convives, ancien élève de l’École navale française, qui se trouvait à côté de moi à table. Il me racontait avec les plus minutieux détails la vie qu’il menait il y a quinze ans sur le Borda, mais avait complètement perdu le souvenir de ce qui s’était passé à la première attaque de Port-Arthur, où il s’était distingué. Jetant un regard furtif autour de lui, il me glissa dans l’oreille : « Je suis sûr d’avoir touché le Bayan deux fois. » Il répéta : « Deux fois, » puis se tut, comme honteux de ce qu’il venait d’avouer.

Le lendemain, une heure avant le moment fixé pour le départ, nous nous retrouvons tous à bord. Il y règne un grand désordre ; le bruit d’une nouvelle attaque de l’escadre russe circule ; on parle de nous envoyer à Nagasaki attendre la fin du danger. Personne ne croit à ces rumeurs, même pas, je crois, ceux qui les ont répandues et qui en profitent pour refuser catégoriquement de nous renseigner sur notre destination.


Séoul, 25 juin.

Le Manchou-Marou, filant à toute allure, franchit en trente-quatre heures les cinq cents milles qui séparent Sassebo de Tchémoulpo. Un peu avant le coucher du soleil, nous jetons l’ancre au milieu du mouillage désormais historique, à égale distance des épaves du Varyag et du Koréets, presque recouvertes par les flots de la marée montante. Tout autour de nous dorment les stationnaires étrangers, immobilisés ici depuis de longs mois ; les pavillons anglais, italien et américain sont seuls représentés. Le Kersaint est parti hier pour Changhaï d’où il ramènera M. Collin de Plancy, ministre de France à Séoul, qui rejoint son poste.

Épave du Koréets.

Dès que la nuit s’est étendue sur la rade, on voit s’allumer au ras des eaux une gerbe de becs électriques : ce sont les scaphandriers qui vont se mettre à l’ouvrage pour essayer de renflouer le Varyag, Une entreprise italienne avait offert au Gouvernement de Tokio d’effectuer la mise à flot à forfait moyennant un prix raisonnable, mais les Japonais ont préféré payer plus cher et recueillir la satisfaction d’accomplir l’opération sans le secours des étrangers. Un contre-amiral en retraite est chargé de la direction des travaux. Cet estimable marin, qui, sans doute, a lu l’histoire du siège de Grenade, a fait le vœu, en montant sur le bateau amarré à la coque du Varyag, de ne retourner à terre qu’après avoir réussi dans sa tentative. Il a même ajouté qu’il regagnerait le Japon sur le croiseur russe par ses propres moyens, sans l’aide d’aucun remorqueur. Il espérait que tout serait terminé au mois de juin : puis il a ajourné le renflouement à la fin de juillet ; maintenant on parle de septembre. Les résultats actuels ne répondent guère à l’optimisme du début ; pourtant on a travaillé avec acharnement. Trente-six plongeurs sont employés à vider la carcasse ; ils sont répartis en deux équipes qui, pendant quatre heures chacune, profitent du moment où la mer moins haute leur permet de rester plus longtemps sous l’eau, sans se trouver exposés à une trop forte pression. On a déjà retiré de l’intérieur du navire toute l’artillerie légère et dix pièces de quinze centimètres ; il reste encore deux gros canons de la batterie de bâbord, enfoncés dans la vase et qu’on ne pourra remonter à la surface qu’avec le croiseur lui-même. En ce moment on extrait les obus et le charbon des soutes placées au-dessous de la ligne de flottaison.

De temps à autre, lorsqu’il fait trop chaud pour jouer au tennis et que la colonie européenne de Séoul ne sait pas comment passer le temps, on répand le bruit que le Varyag a bougé. Mais, le lendemain, il faut déchanter, et l’émule d’Isabelle voit encore s’éloigner l’heure de la délivrance. On commence à rire de ces atermoiements continuels ; un correspondant militaire, facétieux autant que désappointé par sa longue incarcération à Tokio, a prédit que le Varyag se dresserait sur les flots le jour où les journalistes étrangers seraient envoyés à l’armée.

Du mouillage au quai de Tchémoulpo, il y a une heure de navigation à la godille dans un sampan infect, cahoté par les gestes indolents de trois grands diables coréens, paresseux et sales. Le trajet conduit le voyageur entre la cheminée noire et blanche du Soungari et le tuyau jaune du Koréets ; l’embarcation échoue plusieurs fois sur les bancs de boue, se fraye difficilement un passage à travers les flottilles de bateaux de pêche ; puis, après avoir sauté d’une barque à l’autre pendant quelques minutes, le voyageur met enfn pied à terre. Ici du moins, le parcours n’est pas long, car à quelques mètres seulement de la jetée se dressent les solives mal équarries qui constituent la gare de Tchémoulpo. Personnel japonais, matériel américain. Le train roule à travers un paysage bien différent de la nature fragmentée dont nous avions pris l’habitude au Japon. Au lieu des petits vallons, séparés comme autant de compartiments par les contreforts des collines lointaines, nous traversons de grandes plaines, limitées à l’horizon par de véritables montagnes. Les rochers mis ont remplacé les pins verts ; l’air sec n’est plus chargé d’humidité fatigante, le ciel paraît plus haut et la chaleur plus légère. On sent enfin l’espace autour de soi, comme si on était transporté soudain sur une planète d’un plus petit diamètre.

Le pont de la Rivière Salée traversé, le train nous dépose à la porte de l’Ouest. Le soleil est couché, et, dans le crépuscule, les kouroumas paraissent glisser à travers une population de fantômes. Les Coréens, généralement vêtus de blanc, sont plus blancs encore que de coutume. Ils ont remplacé, en effet, leurs chapeaux de crin noir par des couvre-chefs couleur d’ivoire, pour célébrer le deuil de madame Om, une des compagnes de Sa Majesté Coréenne.


Séoul, 26 juin.

C’est en face du palais où trépassa l’impératrice que se trouve l’hôtel européen. J’y dormis cette nuit-là ou plutôt une partie de cette nuit-là, car, un peu avant le jour, je fus réveillé en sursaut par des appels de clairon. La grande place, sous ma fenêtre, était noire de soldats, les sonneries et les commandements se croisaient en tous sens. Je descendis à la hâte pour voir si quelque émeute troublait le repos de la capitale, mais le propriétaire me rassura bientôt en souriant quelque peu de mon inexpérience. Tous les matins, paraît-il, c’est le même déploiement de forces avec accompagnement de hurlements et de fanfares.

L’empereur qui, sur les injonctions de ses amis étrangers, dépense pour son armée beaucoup plus qu’il ne désirerait, veut au moins en avoir pour son argent ; en faisant sans cesse défiler ses troupes dans les rues de la capitale, il a la satisfaction de constater qu’elles existent réellement et se donne l’illusion qu’elles pourraient combattre au besoin. Jamais ces bruyantes démonstrations n’ont été plus fréquentes que depuis le commencement de la guerre. Ce brouhaha ne semble pourtant guère impressionner les deux ou trois compagnies de territoriaux qui forment à elles seules la garnison japonaise et suffiraient certainement à faire disparaître tous les réguliers coréens comme une volée de moineaux.

Bataillon coréen défilant dans une rue à Séoul.

Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais vu autant de soldats dans les rues d’une ville. La qualité, par exemple, est loin de valoir la quantité, et je ne vois guère que les troupes marocaines auxquelles on puisse comparer l’armée coréenne. Débraillés et malpropres, les soldats montent la garde près des innombrables guérites qui encombrent la ville, dans des attitudes aussi diverses que fantaisistes ; leur position favorite consiste à se coucher sur le ventre en fumant une longue pipe. Le fusil repose à quelques pas de son propriétaire. La baïonnette ne quille jamais le bout du canon. J’attribuai naïvement cette coutume aux instructeurs russes qui les premiers oui tenté de transformer quelques Coréens en soldats ; mais cette dernière illusion devait s’évanouir comme les autres. On me fit remarquer, en effet, qu’aucun des fantassins n’avait de fourreau au ceinturon ; c’est une économie qu’a réalisée l’entrepreneur chargé des fournitures d’armes et qui oblige l’infanterie de Séoul à arborer un air martial dont elle se passerait volontiers.

L’armée coréenne compte peu de soldats, beaucoup d’officiers et énormément de généraux. Ce personnel est rarement payé ; il en résulte que la discipline ne répond guère aux idées occidentales. Dernièrement, à la suite d’un raid de cosaques dans le district d’Andjou, le Gouvernement de Séoul, obéissant aux conseils (c’est le terme officiel) du ministre du Japon, fit donner l’ordre à un bataillon de se rendre dans la province envahie. On comprend aisément l’indignation qui s’empara des soldats lorsqu’ils apprirent qu’on les envoyait à un endroit où peut-être s’échangeraient des coups de feu ; néanmoins, le bataillon partit, mais il fondit si bien en route que le général qui le commandait ne se vit accompagné que de quatre hommes en arrivant à destination. Vous croyez sans doute que l’empereur, furieux à l’annonce de cette défection en masse, fit couper la tête aux coupables. Il n’en fut rien. Le paternel monarque, saisi de commisération à l’égard des pauvres déserteurs qui se trouvaient du jour au lendemain privés de moyens d’existence, leur fit distribuer une gratification.

Vers midi, deux rangées de ces valeureux militaires formaient la haie sous la porte du palais de l’Est, où nous nous rendions à l’invitation des ministres et des hauts dignitaires de la Cour. Le voyage de notre hôtel à la résidence impériale n’avait pas été exempt de tribulations : nous avions dû traverser tous les bas quartiers de la ville et descendre vingt fois de nos kouroumas pour enjamber les égouts nauséabonds qui barraient notre route. Le palais lui-même n’est guère mieux tenu que les faubourgs qui l’entourent ; il n’a de remarquable que ses dimensions. Un jardin absolument inculte, de plusieurs hectares d’étendue, occupe tout l’intérieur de l’enceinte murée. Au milieu des arbres sont dissimulés une foule de petits kiosques en bois colorié et des mares stagnantes couvertes de lotus dont les larges feuilles cachent mal les eaux fétides et croupies.

Réception des hôtes de l’Empereur de Corée dans les jardins du Palais de l’Est.

Au bout d’une de ces pièces d’eau, dans un bâtiment rouge à deux étages, les invités se réunissent autour de longues tables où un déjeuner européen est servi. Nos hôtes, les uns revêtus de la même robe blanche que les gens du peuple, les autres affublés d’uniformes noirs et rouges dorés à chaque couture, dévorent silencieusement. Faute d’interprètes, la conversation languit ; les blancs et les jaunes se bornent à échanger des grimaces qui veulent être des sourires. Le repas achevé, on nous entraîne rapidement à travers les bois, sans doute pour nous empêcher de voir une armée de fonctionnaires de moindre importance se ruer sur les tables que nous venons de quitter et s’arracher les restes du banquet. Une grosse dame européenne, que nous n’avions pas encore aperçue, sort en courant d’une espèce de pagode qui sert d’office et tente vainement de s’opposer à la curée. Cette imposante matrone est un des personnages les plus considérables de la Cour coréenne. Ancien cordon bleu d’origine allemande, mademoiselle S… a dû à ses talents culinaires un avancement rapide (elle est aujourd’hui intendante de Sa Majesté), des honoraires élevés et une influence politique incontestable. Comme il n’y a pas de petits bénéfices, même à Séoul, mademoiselle S… ajoute à ces revenus officiels des émoluments importants en tenant dans l’enceinte impériale une pension de famille où vivent la plupart de ses compatriotes habitant la capitale. Le soir, après le souper, lorsqu’on est fatigué de boire de la bière et de chanter la « Loreley », on fait de la politique. Les convives se partagent les concessions de mines et de chemins de fer, décident la nomination des fonctionnaires et orientent la politique coréenne, suivant leur humeur, vers le Japon ou la Russie. Aujourd’hui, ce beau temps est passé, les Japonais sont maîtres absolus de la situation. Ils ont porté au pouvoir des ministres de leur choix, et nommé au portefeuille de la guerre un général coréen, dont la femme a eu des bontés pour le secrétaire du marquis Ito ; certaines personnes irrévérencieuses prétendent que ce fut pour le marquis Ito lui-même. Cet éminent soldat a réussi à éclipser la fortune, naguère si brillante, de l’ex-cuisinière.

Le Gouvernement du Mikado, dont le manque de prévoyance est le moindre défaut, s’est même assuré un prétendant au trône, tout prêt à prendre la place de l’empereur actuel au cas où il lui arriverait malheur. L’infortuné souverain défend pied à pied ses prérogatives, mais est toujours forcé d’en passer par où le veulent ses exigeants protecteurs. L’exemple de l’impératrice, sa femme, assassinée il y a neuf ans pour avoir trop ouvertement favorisé le parti russophile, est toujours présent à sa mémoire, et le rappelle à la prudence dans ses rapports avec le représentant du Mikado.

Toutes ces précautions ont failli être inutiles, et l’empereur n’a échappé que par miracle à l’incendie qui éclata à la fois sur quatre points de son palais, il y a quelques semaines. À la suite de la catastrophe, le ministre du Japon conseilla paternellement au souverain de fixer sa résidence dans le palais de l’Est, qui se trouve isolé de tout secours à l’autre extrémité de la capitale. L’empereur remercia de l’intérêt si vif qu’on lui témoignait, mais refusa énergiquement de quitter l’enceinte du palais brûlé. Il prit refuge dans la bibliothèque où la proximité des légations européennes et une garde de soldats américains lui assurent une sécurité relative.


27 juin.

Notre réception officielle par l’empereur eut lieu dans un des pavillons épargnés par l’incendie. Cette bâtisse, destinée aux audiences accordées à des Européens de marque, a été construite sous la direction de mademoiselle S…, dont le goût néo-bavarois a sévi sans pitié. On fit attendre les passagers du Manchou-Marou dans un large vestibule, garni de meubles surchargés de dorures. Je crois que rarement on a vu à une Cour impériale des étrangers paraître dans des costumes aussi baroques. Seuls les attachés navals en uniforme font bonne figure ; les malheureux civils, à qui on avait promis, avant le départ du Japon, des combats et non des réceptions, ont eu toutes les peines du monde à découvrir au fond de leurs malles de quoi composer des costumes de gala : il y a quelques habits noirs, mais surtout des smokings, et même des tuniques khaki environnées par les redingotes crasseuses des reporters japonais. Un des correspondants américains, pour ne pas mettre des bottines jaunes en même temps qu’un frac, a dû emprunter de gros souliers de marche au soldat qui montait la garde à la porte de la légation des États-Unis.

Le chargé d’affaires du Japon, remplaçant le ministre Hayachi en congé à Tokio, fait les honneurs comme s’il était chez lui. Il nous présente en deux lots : d’abord les attachés, puis les députés et les journalistes. Sur une petite estrade dressée au fond de la salle se tiennent l’empereur et le prince impérial. Tous deux portent la robe blanche de deuil, au lieu des costumes couleur safran dont ils s’habillent ordinairement. Ils sont coiffés du chapeau bizarre de la dynastie chinoise des Min, dont descend la maison régnante de Corée. L’empereur est un petit homme à l’aspect jovial et débonnaire ; il sourit largement, et, trop timide pour nous regarder, s’absorbe dans la contemplation des cartes de visite que notre guide lui a remises. Son fils présente une bien piteuse apparence, malgré sa haute taille ; sa physionomie reproduit le type traditionnel du crétin des Alpes. Ses longues incisives grignotent une gousse d’ail, tandis que, d’un geste maladif de la main gauche, il indique à quel point notre présence le fatigue. Tel est le futur champion national, chargé de défendre son pays contre l’envahissement japonais. Pauvre Corée !

L’audience, trop longue au gré de l’héritier présomptif, ne dura pourtant que quelques minutes. Elle consista pour chacun de nous à marcher droit à l’estrade, s’incliner deux fois devant les princes, faire demi-tour et se retirer.

Porte du Palais impérial à Séoul.

Il nous restait, avant notre départ, à subir une dernière réception. Le chargé d’affaires du Mikado nous conviait à visiter ses jardins, situés au delà du quartier japonais, au sommet d’une colline escarpée. Il faut une véritable ascension pour y parvenir, mais le large panorama qui se déroule aux yeux du visiteur le dédommage de ses peines. Le maître du lieu nous détaillait avec complaisance les monuments de la ville étendue à nos pieds, comme s’il s’agissait d’un fief lui appartenant déjà.

Un séjour de quarante-huit heures à Séoul avait suffi pour nous laisser à tous un sentiment de pitié profonde et presque de sympathie pour ce malheureux peuple, opprimé aujourd’hui par son propre gouvernement et qui le sera demain par les vainqueurs de cette guerre dont son pays est l’enjeu. Depuis de longues années, les fonctionnaires coréens dépouillent les habitants par un système d’impôts arbitraires de tout ce qui n’est pas absolument indispensable à leur existence. Les paysans, qui ne trouvent plus aucun intérêt à travailler, — le produit de leur labeur prenant directement le chemin du palais préfectoral, — se sont peu à peu laissés aller à une inertie complète. Cette paresse et cette misère séculaires les ont conduits à une apathie qu’ils sont incapables de secouer et qui fera de ces fellahs d’Extrême-Orient une proie facile pour un voisin entreprenant.


Mouillage d’Haïdjou, 28 juin.

Nous avons quitté Tchémoulpo ce matin pour Haïdjou. Cette destination nous a vivement étonnés car le mouillage où nous nous rendons est un des points que les Japonais ont entourés jusqu’à ce jour d’un mystère impénétrable. Cette rade a servi d’abord de point de débarquement à une partie de la division de la garde et aux colonnes de ravitaillement, puis de base de fortune aux escadres combinées de l’amiral Togo. La topographie de la côte a été laissée intentionnellement très indécise sur les cartes, sauf sur celles de la marine japonaise qui n’ont pas été livrées à la circulation.

Dans l’après-midi, nous jetons l’ancre devant un petit groupe d’îles : le premier coup d’œil suffit à nous démontrer que le commandant Takarabé n’a fait preuve d’aucune indiscrétion dangereuse en nous amenant ici. Quelques bouées, l’épave d’un transport dont les mâts sortent de l’eau, sont les seuls vestiges qui subsistent de la grandeur passée de Haïdjou.

On nous débarque dans l’îlot principal que les Japonais appellent Keïtodjima. La garnison tout entière est sur la plage pour nous recevoir : elle se compose de dix soldats et d’une demi-douzaine de télégraphistes. À la joie débordante qu’ils manifestent à l’arrivée des visiteurs, on les prendrait pour des naufragés perdus sur leur île depuis de longues années. Leur sort n’est guère enviable ; quelques rares transports s’arrêtent à de longs intervalles pour leur laisser de l’eau et des vivres. Ces exilés nous conduisent à la station télégraphique et aux deux misérables gourbis où ils végètent dans la vermine. Là-dessus, on nous rembarque. L’intérêt de cette excursion a été plus que médiocre ; elle ne peut s’expliquer que par l’intention de nous faire perdre du temps. Le soir même nous reparlons dans la direction du nord.


Haïdjou, 2 juillet.

Le lendemain de notre départ de Haïdjou, nous fûmes réveillés de grand matin. Le bateau venait de stopper brusquement ; nous nous croyions tous arrivés à Tchinnampo. En montant sur le pont, je constatai que nous avions mouillé en pleine mer. Une brume impénétrable nous environnait, rendant toute navigation impossible. Un avis affiché quelques instants plus tard annonçait que le Manchou-Marou se trouvait à l’ancre par 124° 40’ de longitude est de Greenwich et 37° 44’ de latitude nord…

Nous sommes restés quatre jours immobiles, roulant bord sur bord ; les hurlements de la sirène alternaient avec le tintement périodique de la cloche. Cette inaction prolongée mettait tout le monde de fort mauvaise humeur. Les deux camps, européen et japonais, se tenaient chacun à l’écart.

L’attitude des Nippons était bien changée depuis le début du voyage. Tant que nous étions restés dans les eaux japonaises ils se montrèrent corrects et polis. Depuis notre arrivée en Corée, un revirement brusque s’était produit. À Séoul, nos guides avaient voulu continuer les promenades Cook afin de nous faire apprécier les bienfaits de l’occupation japonaise. Mais la plupart des passagers européens avaient trouvé une hospitalité plus agréable chez leurs compatriotes de la ville et s’étaient vus obligés de décliner une partie des invitations de la colonie nipponne. On ne nous pardonna pas ce prétendu manque d’égards, et depuis lors les jaunes ne cherchèrent plus à dissimuler leur antipathie pour les blancs. Ils paraissaient pour la forme aux repas et s’enfuyaient aussitôt que possible au fumoir où on leur apportait des mets de leur pays. À table, les députés et les journalistes japonais affectaient d’ignorer la présence de leurs voisins européens ; nos boys de cabine eux-mêmes ne faisaient plus leur service qu’en rechignant. La présence d’un agent de la police secrète de Tokio, qu’on avait jugé bon d’embarquer avec nous et qui épiait nos moindres paroles, acheva de rendre l’existence intolérable.

Les officiers du bord, au lieu de se montrer conciliants, nous faisaient sentir leur autorité par les procédés les plus mesquins. Les nouvelles reçues par le télégraphe sans fil n’étaient plus affichées qu’en caractères chinois. On avait supprimé la traduction anglaise — et on arrachait les placards dès que le seul d’entre nous qui pût lire ces hiéroglyphes s’approchait pour les déchiffrer. On avait établi une censure ridicule qui alla jusqu’à nous empêcher de mentionner dans notre correspondance le temps qu’il faisait.

Une altercation se produisit même entre le capitaine de frégate japonais et un officier anglais. Celui-ci, gêné par les ronflements d’un compagnon de cabine, était allé se reposer au « salon des dames » resté inoccupé. Le lendemain, il fut admonesté en termes très vifs ; il répondit qu’il ne savait pas que l’accès de cette pièce fût défendu.

— C’est pourtant le salon des dames, dit le Japonais ; vous savez bien que sur les bateaux d’aucune nationalité les hommes ne sont autorisés à y pénétrer.

— Mais il n’y a pas une seule femme à bord.

— Je vous répète que c’est interdit ; et j’ajouterai que dans cette circonstance vous ne vous êtes pas conduit en gentleman.

— Permettez, répondit l’Anglais, je suis officier dans l’armée de Sa Majesté Britannique et ancien aide de camp du prince de Galles. Je connais les convenances, et ne souffrirai de leçon de personne même pas d’un petit Japonais mal élevé comme vous.

Le soir de cette conversation, quelques minutes après le dîner, un grand bruit retentit à travers le bateau. Commandements et coups de sifflets appellent les hommes à leurs postes. Malgré l’épais brouillard on part à toute vapeur ; les lumières sont éteintes, et nous voilà forcés de retrouver nos couchettes à tâtons.

On n’a pas daigné nous donner d’explications au sujet de cette fuite étrange, mais le matin nous nous sommes trouvés arrêtés de nouveau en face des misérables îles de Haïdjou. On nous apprend alors que l’officier de quart avait cru apercevoir la lueur d’un coup de canon ; de là il conclut qu’une flotte russe nous attaquait.

Cette comédie et, plus encore, la satisfaction évidente que notre nouveau retard inspirait aux officiers du bord démontraient que la capitulation de Port-Arthur se faisait attendre trop longtemps au gré de nos guides, et qu’on ne nous conduirait certainement pas à proximité du théâtre des combats éventuels. Notre croisière s’achèverait comme elle avait commencé, par des réceptions et des banquets. Un de nos collègues s’est amusé à établir le relevé statistique suivant :

Distance parcourue : 1345 milles.

Nombre de journées de voyage : 21.

Journées employées à des promenades ou des visites : 6.

Journées d’inaction : 15.

Banquets : 10.

Opérations de guerre : néant.

À la suite des événements des derniers jours, mon parti a été vite pris et, au moment où nous reparlions d’Haïdjou pour la deuxième et dernière fois, j’ai exprimé au commandant Takarabé ma résolution de le quitter ainsi que son bateau à la première occasion qui s’offrirait.


Tchinnampo, 5 juillet.

Tchinnampo était, il y a peu de temps encore, un pauvre port de pêcheurs. Un décret de l’empereur de Corée le rendit accessible au commerce européen ; il servit alors de débouché à Ping-Yang, la principale ville de l’empire après Séoul. Malgré la découverte de mines de charbon dans ses environs, Tchinnampo est resté un port à l’état embryonnaire et il a fallu la guerre actuelle pour lui donner un peu de vie et de mouvement. Une interminable rangée de hangars en paille témoigne du passage des troupes de Kouroki au printemps dernier. Actuellement encore les transports y relâchent en allant aux îles Elliot et en en revenant. C’est ici que je dois quitter le Mauchou-Marou avec mon collègue anglais du « salon des dames » aussi rebuté que moi. À dix heures du matin, nous nous trouvions seuls à bord ; tous les passagers étaient partis sur des remorqueurs pour aller visiter à Ping-Yang l’école de danseuses de la Cour coréenne. Le capitaine Takarabé vint nous annoncer que notre passage était retenu sur un transport postal retournant à Modji. Le Manchou-Marou devait nous pourvoir d’aliments pendant la traversée ; un « boy » se tenait derrière l’officier et brandissait trois boîtes de « corned beef » et deux poulets agonisants pour justifier cette promesse.

Jonque coréenne à Tchinnampo.

Je remerciai le capitaine et déclinai son offre ; nous venions, en effet, de nous entendre avec le commandant d’un cargo allemand, affrété par l’ « Osaka Chosen Kaïcha » qui partait le soir même. Le trajet était plus long que par le transport, mais nous avions hâte de nous soustraire à l’autorité de la marine du Mikado. À quatre heures, nous prenions congé du personnel du Manchou-Marou, auquel nos remerciements durent paraître ironiques et nous gravissions peu après l’échelle de l’Amigo qui allait nous ramener au Japon.


Modji, 10 juillet.

La traversée de Tchinnampo à Modji, une des plus agréables que j’aie jamais faites, me consola facilement d’avoir abrégé ma croisière sur le yacht japonais. Le capitaine nous avait cédé sa cabine et le salon où nous prenions nos repas avec lui. Nous étions les seuls passagers à bord et restions pendant toute la journée sur la passerelle avec l’officier de quart. La mer était unie comme une glace et le temps radieux.

Après un court arrêt à Tchémoulpo, on reprit la route sur Fousan, où nous devions faire escale avant de traverser la mer du Japon. Notre navire s’engagea bientôt dans l’archipel de Corée, dédale d’îles et de rochers aux formes bizarres, escarpés et verdoyants, possédant à la fois plus de charme et de grandeur que les paysages les plus réputés de la Mer Intérieure. Il est pourtant inconnu des touristes à cause de son éloignement et des nombreux courants qui rendent la navigation difficile, quelquefois même dangereuse.

Le lendemain, je fus réveillé en sursaut par le capitaine, qui me tirait férocement par le bras.

— Venez vite là-haut, une escadre de six navires arrive sur nous.

Sur la passerelle, nous trouvâmes l’officier de quart plongé dans l’annuaire naval de Brassey, où sont reproduits les profils de tous les bâtiments de guerre contemporains. Il nous fut facile de reconnaître que les navires en vue étaient japonais ; bientôt, ils furent assez près pour nous permettre de constater que nous avions affaire à l’escadre de l’amiral Kamimoura.

L’Escadre de l’amiral Kamimoura. (Au premier plan le Tokioua.)

Le vaisseau-amiral, du type Tokioua, était à deux cents mètres de distance : les drisses de signaux se mirent à l’ouvrage. Les questions habituelles : « Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Qu’avez-vous vu ? » traduites dans un langage de flammes bariolées, nous retinrent un quart d’heure sur place. En voyant flotter à notre grand mât le pavillon de l’ « Osaka Chosen Kaïcha », le croiseur nous signala de mettre le cap sur la station navale de Tsouchima. Là, le dialogue optique recommença, et nous reçûmes l’ordre de rallier directement Modji en brûlant l’escale de Fousan. Le soir même, nous débarquions sans encombre au Japon. Nous y apprenions que les croiseurs fantômes de Vladivostok avaient encore fait leur apparition dans les parages que nous venions de quitter après avoir bombardé le port de Guensan. Ainsi cette courte traversée sur un simple bateau marchand nous avait amenés plus près des opérations actives que notre voyage d’un mois sur le Manchou-Marou dont la destination officielle était le théâtre de la guerre.


Nagasaki, 12 juillet.

À Modji, j’eus à supporter toutes sortes de vexations. Filé sans relâche par la police, je fus poursuivi par un agent jusque dans le train qui m’emportait vers Nagasaki. Pendant le trajet, cet individu pénétra dans mon compartiment, sortit un calepin de sa poche et se mit en devoir de m’interroger sur mon état civil. Je me refusai énergiquement à satisfaire sa curiosité ; sur quoi il me signifia qu’il me ferait arrêter à Nagasaki. Je lui répondis que j’étais sujet français et que, d’après les traités signés entre la France et le Japon, j’avais le droit de voyager dans tout le pays au même titre que les indigènes. Puisqu’il ne demandait rien aux autres voyageurs, il n’avait aucun droit de faire une exception pour moi. Cette réponse calma l’ardeur de l’argousin et je ne fus plus molesté jusqu’à mon arrivée.

Mais la police japonaise est rancunière. J’avais complètement oublié ma discussion de la veille lorsqu’un agent en uniforme se présenta au bureau de l’hôtel et demanda à me parler. Il m’annonça que j’allais être poursuivi pour avoir photographié les fortifications de Nagasaki. « Un de nos espions (textuel), ajouta-t-il, vous a vu hier, un appareil à la main. » Pour toute réponse, je lui tendis mon kodak dont je n’avais pas encore encore la dernière bobine. Elle ne contenait que des vues prises en pleine mer.

Ce matin, le sergent de ville a rapporté l’instrument d’un air assez penaud ; non seulement il ne peut m’arrêter, mais il a dû payer de sa poche le photographe qui a développé les clichés. Cette leçon a porté ses fruits et on m’a laissé en paix jusqu’au moment où je me suis embarqué sur le paquebot du « Lloyd » à destination de Yokohama.

TROISIÈME PARTIE

À TRAVERS LE LIAOTOUNG


En rade de Chimonocéki, 25 juillet.

Après plus de quatre mois d’attente, je trouvai en rentrant à Tokio l’autorisation de rejoindre l’armée en Mandchourie. Je devais prendre passage sur un transport à Modji, ce qui m’obligeait à repartir de la capitale le lendemain même de mon retour. Le sort a parfois de ces ironies : après avoir maudit depuis le commencement de la guerre ma mauvaise étoile et le général Foukouchima, je trouvais maintenant qu’on me pressait trop et qu’il ne me restait pas assez de temps pour terminer mes préparatifs. La veille de mon arrivé à Tokio, le délai fixé pour l’embarquement des chevaux avait expiré, et je me vis contraint de laisser au Japon un excellent poney que j’avais acheté au commencement de mon séjour. J’allai voir à ce sujet le nouveau sous-chef d’état-major au quartier général. Je trouvai, dans la personne du général Mourata, un de mes grands anciens de Saint-Cyr qui fit tout son possible pour m’aider et me donna de précieux conseils. Il m’assura que je trouverais facilement à me remonter en Mandchourie.

Heureusement le correspondant de guerre a peu de besoins et sait se contenter du plus modeste bagage. Je montai dans le train qui devait m’emporter vers le sud avec un rouleau de couvertures, deux paniers d’osier et un jeune Japonais, destiné à me servir de boy, que j’avais récolté au hasard, presque sur le marchepied du wagon.

En temps ordinaire, on met trente heures de Tokio à Chimonocéki (la ville située en face de notre port d’embarquement), mais, les transports de troupes et les inondations aidant, il ne m’en fallut pas moins de cinquante-trois pour atteindre la pointe méridionale de l’île de Hondo.

Ce trajet agrémenté d’une chaleur torride le jour, et de légions de moustiques la nuit, dans des compartiments primitifs et étroits, ne présageait rien de bon pour l’avenir de la campagne. À Chimonocéki, je comptais sur les lits moelleux du Sanyo Hotel, la seule maison européenne de la ville, pour me remettre de mes fatigues ; mais je trouvai cet établissement accaparé entièrement par les attachés militaires qui nous précédaient de vingt-quatre heures. Je fus obligé de me rabattre sur l’auberge indigène la plus voisine, malgré mon antipathie déjà ancienne pour ces institutions rudimentaires totalement dépourvues d’eau et d’ameublement. Sauf un vilain kakemono pendu au mur, il n’y avait dans la chambre que j’habitais que les matelas nattés qui recouvrent le plancher et imposent au voyageur l’énervante obligation de se déchausser chaque fois qu’il veut entrer chez lui.

Du moins, à l’heure des repas, on trouvait place à l’hôtel aux tables voisines de celles que s’étaient réservées les officiers étrangers. Parmi les seize représentants des armées occidentales, il y a deux de nos compatriotes, le colonel Lombard, venu de Tientsin, où il commandait un régiment d’infanterie coloniale, et le capitaine Bertin, qui a interrompu son stage à l’École de guerre pour suivre les opérations en Extrême-Orient. Le lendemain, j’accompagne jusqu’à la jetée les militaires fortunés qui, un jour avant nous, peuvent secouer de leurs chaussures la poussière japonaise.

La jolie chaloupe blanche qui les emporte vers l’Iki-Marou s’est à peine détachée de la rive que l’hôtel s’emplit à nouveau.

Un à un, les correspondants de guerre arrivent ; bientôt nous sommes au complet, et je peux faire la connaissance de ceux qui vont partager avec moi les hasards de la campagne.

Notre groupe, un peu plus important que celui des attachés, compte dix-huit journalistes. L’élément anglo-saxon domine. Il y a huit Anglais et sept Américains ; un Italien et deux Français sont seuls à ne pas représenter la langue de Rudyard Kipling. Parmi mes futurs compagnons de voyage se trouvent quelques noms célèbres dans la spécialité. Le correspondant du Daily Telegraph, Bennet Burleigh, a déjà servi dans l’armée confédérée pendant la guerre de Sécession il y a quarante ans ; le dessinateur Melton Prior en est à sa vingt-sixième campagne. Dans le lot américain, deux romanciers, célèbres dans leur pays, sont venus au « front » chercher des impressions capables de secouer les nerfs de leurs lecteurs.

Après les formalités méticuleuses du visa des passeports au bureau militaire de Modji, on nous annonce que notre départ est définitivement fixé au lendemain 25, à midi. Le matin du grand jour, l’hôtel est sens dessus dessous.

Avant l’aurore, des fantômes khaki errent à travers les couloirs, les bagages dégringolent les escaliers. Au dehors, la grande place qui s’étend jusqu’au quai est noire de spectateurs. Toute la population locale s’est réunie pour contempler les Européens éternellement mécontents dont les plaintes remplissent depuis des mois tous les journaux indigènes. Des soldats du train viennent chercher les quatorze montures qui forment notre cavalerie, pour les conduire aux chalands amarrés à la jetée. L’embarquement ne va pas sans accrocs ; les chevaux japonais, lymphatiques et lourds, n’opposent aucune résistance, mais quelques-uns de nos camarades ont acheté des poneys chinois, vicieux par nature, et de plus, énervés par le long trajet en chemin de fer. Ils ruent, se cabrent, se démènent si bien qu’il faut deux bonnes heures pour les caler dans les bateaux ; l’un d’eux s’offre même le luxe d’un bain de mer qui lui eût été fatal sans le dévouement de son palefrenier qui s’élance tout habillé à l’eau pour le secourir. La foule crie : banzaï ! et voilà un héros japonais de plus. Après les animaux, leurs propriétaires défilent entre deux haies de badauds sous de véritables batteries d’appareils photographiques. Un quart d’heure de chaloupe à travers le détroit et nous voilà à l’échelle du Heïjo-Marou, mauvais petit vapeur d’un millier de tonnes, qui doit nous emporter vers le continent.


Louchoutoung, 31 juillet.

Nous ignorons toujours où nous allons. Diverses éventualités se présentent. Nous débarquera-t-on à Dalny pour nous envoyer à Port-Arthur ou à Louchoutoung, d’où nous nous dirigerons vers le nord, du côté de Tachichiao ? Nous apprenons l’occupation de cette ville par la deuxième armée japonaise en montant à bord. Enfin, il n’est pas impossible que nous prenions terre à Takouchan et suivions le même chemin que la dixième division pour gagner par Siouyen les cantonnements de la quatrième armée. Les Anglo-Saxons étant en majorité, de nombreux paris s’engagent. Port-Arthur est à égalité, la deuxième armée à quatre contre un, la quatrième armée à dix contre un. On lève l’ancre. La rupture de toute communication avec la terre nous rend absolument inoffensifs ; aussi croyons-nous sans danger pour le sort du Japon pouvoir questionner le capitaine, mais nous nous heurtons à un ouakarimasen (je ne sais pas) accompagné du sempiternel sourire stéréotypé sur la face jaune qui depuis une demi-année est la seule réponse à toutes les interrogations. Il faut en prendre son parti et une fois de plus attendre. Du moins faisons-nous de notre mieux pour passer le mieux possible les heures pénibles qui nous séparent du moment béni.

Dans une société aussi bigarrée que la nôtre, les ressources ne font pas défaut. Lorsqu’on est fatigué des anecdotes, des récits d’aventures dans les Balkans ou le Far West, un des Américains entonne une chanson nègre en s’accompagnant de son banjo, ou bien on se réunit autour d’un jeu de petits chevaux pour lequel un correspondant à l’esprit prévoyant a su trouver de la place dans ses cantines. Quelques fanatiques du reportage ont déjà trouvé dans notre banal voyage des sujets de lettres et de télégrammes et se réfugient loin des regards indiscrets pour pianoter pendant des heures sur leurs machines à écrire.

Malgré tout, l’impatience des passagers ne diminue pas. Divers incidents la portent jusqu’à l’exaspération. Notre première destination que nous n’avons pas tardé à découvrir grâce aux cartes marines et à nos boussoles de poche, est une des îles Elliott, base de la flotte de l’amiral Togo. De ce point, part chaque matin à six heures un convoi comprenant tous les transports arrivés depuis la veille ; un navire de guerre les guide jusqu’au point de débarquement. Nous devions arriver le 28, quelques minutes avant le départ de la fournée quotidienne et la suivre immédiatement. Mais des vents contraires et un capitaine apathique réussissent à nous faire manquer d’une demi-heure l’appareillage des affrétés. Le lendemain et le surlendemain, la brume odieuse de la Mer Jaune, nous enveloppant de son voile impénétrable, prolonge le séjour du Heïjo-Marou dans cette triste antichambre de la guerre.

Les vivres commençaient à se faire rares. La nourriture américano-japonaise, dont on nous gratifiait à bord, généralement mauvaise, devenait exécrable. Heureusement, dans l’après-midi du troisième jour, le brouillard disparaissait aussi rapidement qu’il était venu, au moment même où la vieille canonnière le Saïyen, enlevée il y a dix ans aux Chinois, entrait dans la rade.

Le lendemain, à l’heure convenue, elle prenait la tête d’une file de dix-sept transports dont nous formions l’arrière-garde. Une marche serpentine, destinée à éviter une collision avec d’hypothétiques mines flottantes, nous amenait bientôt à l’entrée de la baie de Talienouan. L’instant est solennel. Tournerons-nous à gauche vers la haute cheminée d’usine qui marque l’emplacement de Dalny, ou bien dans la direction des taupinières de boue jaune, devinées plutôt qu’aperçues sur notre droite, vestiges des anciennes fortifications chinoises de Louchoutoung. Après avoir paru hésiter, le Heïjo-Marou, d’un coup de barre, se redresse brutalement vers le nord-est : les visages s’allongent, quelques énergiques « goddam » échappent aux passagers décontenancés et furieux. Adieu le siège de Port-Arthur, la vie tranquille derrière les parapets de tranchées, les descriptions sensationnelles d’assauts, de bombardement et de massacres autour du Gibraltar moscovite. Il faudra faire une longue et pénible chevauchée pour atteindre une armée combattant dans des villages chinois à noms barbares et difficiles à retenir ; le public ne s’intéresse pas à des mouvements de troupes trop fréquents et presque impossibles à suivre sur les cartes. Et les vieux correspondants de se lamenter, de pleurer sur la perte de leur réputation qu’ils ont mis trente ans à établir, d’invectiver contre l’état-major de Tokio qui leur a promis de les envoyer à Port-Arthur et maintenant leur manque de parole.

Je me trouve peut-être le seul à ne pas partager l’indignation générale ; je me réjouis même de notre destination. À mon avis la grosse partie se jouera près de Moukden. Le siège de Port-Arthur est un incident, dramatique et passionnant sans doute, mais d’un intérêt militaire de second ordre. La flotte inactive et la petite armée qui s’y trouvent enfermées ont perdu toute faculté offensive ; leur action se borne à maintenir en face d’elles l’armée assiégeante le plus longtemps possible et ne pourra, quelle qu’elle soit, modifier la marche des opérations. Dans la Mandchourie centrale, au contraire, toutes les forces des deux empires sont concentrées à l’heure actuelle ; elles s’observent, se tâtent en attendant les renforts et le matériel qui doivent compléter leur organisation ; là se livreront les grandes batailles, là se décidera le sort de la campagne.

La mauvaise humeur de mes compagnons, augmentée encore par l’écho lointain des détonations apportées par le vent du sud, n’était pas encore calmée, lorsque l’ancre de l’Heïjo-Marou, touchant le fond, envoyait un tourbillon de boue jaune à la surface des eaux. Une chaloupe accostait rapidement le vapeur, les correspondants s’y entassent et dix minutes plus tard mettent le pied sur la terre si longtemps promise de Mandchourie.

Un officier du service des étapes nous conduit jusqu’à l’ancien hôpital russe qui doit nous servir de gîte pour cette nuit-là.

Les laboratoires et les salles de pansement que notre contingent se partage, sont des hangars blanchis à la chaux ; ils n’offrent rien de remarquable, sinon les énormes poêles encastrés dans les cloisons de manière à chauffer deux chambres à la fois, et dont les gros ventres noirs empiètent désagréablement sur les locaux exigus.

Nos bagages jetés au hasard dans les coins, il faut braver le soleil implacable et courir à la ville chinoise, car les problèmes quotidiens de la vie du correspondant en campagne se posent dès le débarquement.

Ils sont de quatre espèces : l’envoi des correspondances, le logement, le transport des bagages et la nourriture.

La première question se trouve immédiatement résolue par les autorités de Louchoutoung qui nous déclarent que nous ne trouverons de censure militaire qu’à l’état-major de la deuxième armée et que par suite il nous sera impossible de rien expédier avant d’avoir rejoint le quartier général. Le logement sera assuré par cantonnement soit dans les bâtiments russes abandonnés, soit dans des maisons chinoises réquisitionnées par le service des étapes. Un pays aussi peuplé que la Mandchourie, couvert de villages et de fermes, fournit toujours un abri. D’ailleurs en cette saison il n’y a aucun inconvénient à bivouaquer.

L’intendance japonaise se charge du transport de nos cantines, moins dans l’intention de nous être agréable, que pour limiter notre liberté et nous maintenir sous sa surveillance ; il nous a été défendu de louer ou d’acheter des attelages à nos frais. Le problème de la nourriture se présente comme le plus ardu. L’autorité militaire, dans une note distribuée à Tokio, promettait de fournir à chacun de nous une ration d’officier, consistant en riz non décortiqué, thé vert et bœuf conservé ; mais la plupart des correspondants jugeant ce menu insuffisant se sont encombrés d’une cantine tenue par un restaurateur japonais. Ce luxe coûte à chacun d’eux quinze dollars (trente-huit francs) par jour et ne paraît pas devoir leur donner entière satisfaction, n’ayant réussi pour le dîner du début qu’à leur fournir des œufs pourris et un pouding équivoque que les estomacs les plus résistants n’ont pu assimiler. Comptant sur les ressources locales, quelques conserves et l’expérience acquise au cours de trois campagnes, j’ai résolu de me tenir à l’écart et n’ai pas eu à m’en repentir, si j’en juge par les regards brillants de convoitise braqués sur mon frugal repas.

La nuit nous réservait un pénible désenchantement. Elle fut pourtant témoin de notre première bataille. Malheureusement nous jouâmes non le rôle de spectateurs, mais celui de combattants contre les insectes invisibles et cruels dont nous eûmes à repousser les assauts répétés.


Kintchéou, 1er août.

À la première heure du jour, nous nous précipitons au dehors ; dans la cour un soldat nous attend ; il est porteur d’un pli signé du commandant d’armes et nous enjoignant de nous rendre à Kintchéou, la préfecture du district. C’est une petite étape de douze kilomètres seulement, dont la longueur convient bien à des gens et des bêtes emprisonnés pendant six jours sur un bateau de dimensions restreintes. Notre colonne, encore inexpérimentée, met longtemps à achever le chargement des bagages sur les charrettes chinoises. La fraîcheur matinale est passée depuis longtemps, lorsque le convoi, après avoir longé les casernes abandonnées par les réguliers célestes, quitte la ville dans la direction du nord.

Deux chemins mènent de Louchoutoung à Kintchéou ; celui de gauche, le moins fréquenté, fait un léger détour pour passer au sommet des positions de Nanchan que les troupes du général Stœssel défendirent avec tant d’opiniâtreté le 27 mai dernier. Quittant notre caravane, je me dirige de ce côté, et, après un quart d’heure d’ascension, j’arrive au faîte d’une colline pointue au centre de la ligne de résistance de la garnison de Port-Arthur.

L’isthme qui s’étend entre la baie de Kintchéou et l’anse septentrionale du golfe de Talienouan est fort étroit ; il y a moins d’une lieue d’une mer à l’autre. Aussi le sommet de la colline qui en occupe le centre offre-t-il une vue parfaite de tout le champ de bataille et des divers mamelons couronnés d’ouvrages élevés par les Russes pour protéger leurs canons de position.

Une courte inspection suffit à se rendre compte de la faiblesse de la défense. On se demande ce qui était plus défectueux, de l’artillerie ou de la fortification. Les pièces sont de vieux canons démodés pris à l’arsenal chinois de Tientsin pendant la campagne des Boxeurs. On en voit encore une douzaine près de la halte du chemin de fer où les Japonais les laissent pourrir, estimant avec raison qu’ils sont inutilisables pour la guerre et que d’aussi piètres trophées ne valent pas le prix de leur transport au Japon. Les fortifications des Russes sont bien mal comprises et, lorsqu’on pense qu’ils ont eu près de quatre mois pour les construire et les améliorer, il est difficile d’imaginer à quoi ils ont pu employer leur temps.

Les épaulements des batteries sont trop bas : la terre du parapet n’a pas été recouverte d’herbe et forme une tache blanche sur le fond vert de la prairie, excellent point de repère pour le réglage du tir de l’ennemi. Enfin les traverses ont été élevées en dépit du bon sens ; elles sont toutes à la même hauteur de terre, ne tenant aucun compte de la pente et découvrent entièrement les servants du côté où le sol s’incline. Seuls les abris pour les munitions et les galeries qui y donnent accès répondent aux conditions exigées par la puissance des projectiles modernes.

En avant des pitons les plus élevés, on a multiplié avec une ardeur un peu puérile les tranchées d’infanterie ; il n’y en a pas moins de cinq lignes successives séparées les unes des autres par une distance de cent mètres environ. Mieux eût valu en faire moins et les faire mieux. Ce sont des tranchées ébauchées d’une profondeur d’un pied et protégées par un parapet de cinquante centimètres ne couvrant que médiocrement des hommes à genou ; nos soldats creusent un abri de ce genre en quarante-cinq minutes avec les outils qu’ils portent sur le sac.

Les flancs de la position naturellement bien plus faibles que le front sont cependant beaucoup moins défendus. Partout, en un mot, les Russes ont travaillé au rebours de la logique ; c’est ainsi seulement qu’on peut expliquer comment l’infanterie japonaise a pu s’emparer de défenses d’un front restreint dont les abords sont complètement découverts et qui, à première vue, paraissent absolument inexpugnables.

Sur le front de la position, je comptais voir les défenses accessoires dont les Russes avaient fait un usage si étendu. Malheureusement, les paysans chinois avaient enlevé partout les fils de fer et comblé les trous de loup. Tout ce qui restait des obstacles artificiels construits par les sapeurs du génie était une vingtaine de mines sous-marines rangées près de la gare de Nanchan à côté des canons capturés. Ces engins avaient été distribués devant le front pour servir de fougasses ; les Japonais avaient découvert l’emplacement des fils électriques destinés à la mise de feu et les avaient coupés avant qu’on ait pu faire passer le courant pour exploser les charges.

Cette promenade à travers les lignes russes, malgré l’intérêt qu’elle présentait, laissait une impression pénible. Presque partout on avait entassé les cadavres dans des tranchées à peine recouvertes de terre. Çà et là, un membre aux trois quarts décomposé, quelquefois même un squelette entier, sortait de terre ; une odeur nauséabonde vous saisissait à la gorge. Notre passage faisait fuir des chiens et des vols de corbeaux occupés à se disputer des lambeaux de chair pourrie. Un gros nuage sombre s’étendait sur le champ de bataille et donnait à tout le paysage un aspect macabre et noir.

Au bas de la colline, défilait notre convoi ; je fus heureux de le retrouver et sautai sur un des chariots à bagages. Le soleil reparut. Sa lumière joyeuse, tamisée par la poussière, éclairait de ses rayons la foule bariolée réunie à la porte de la ville.

Contrairement aux promesses que nous avions reçues à Louchoutoung, rien n’avait été préparé pour nous recevoir à Kintchéou. Le bureau des étapes de cette localité ignorait jusqu’à notre existence. Ce manque de prévoyance nous obligea à attendre près de deux heures qu’on eût désigné les cantonnements pour tout notre monde. Les officiers japonais, malgré leur lenteur, se montrèrent fort convenables et nous offrirent en plus du sourire réglementaire un chaudron plein de thé et quelques paquets de cigarettes.

Le logement qu’on m’a assigné se trouve à l’autre bout de la ville. Le propriétaire est un des citoyens de marque de Kintchéou ; il fait partie du Conseil du taotaï ou préfet. Un mur mandarin, qui se dresse au milieu de la cour d’une manière assez gênante pour la circulation, atteste son rang social.

C’est un bourgeois à la physionomie bienveillante et aux formes épaisses. Son ventre ne le cède en rien comme dimension à celui du bouddha doré, patron de la demeure. Je suis reçu à l’entrée de la cour par mon hôte entouré de ses trois fils. Malgré les ennuis que mon invasion forcée doit lui causer, il me souhaite la bienvenue en japonais et me précède à l’intérieur de la maison.

D’abord, un petit vestibule carré, occupé tout entier par l’autel en bois sur lequel trône, entre deux cierges de papier roulé, le bouddha déjà nommé. À gauche de ce premier local encore tout saturé de l’odeur de l’encens, s’étend une grande pièce rectangulaire où je dois passer la nuit. Deux fenêtres à châssis de papier laissent entrer largement la lumière. Immédiatement au-dessous, deux « kangs » monstrueux avancent jusqu’au milieu de la chambre. Ces instruments servent à la fois de lit et de calorifère. Ils sont aussi indispensables à une maison chinoise que le toit et les murs. Figurez-vous un carré de maçonnerie d’un mètre de haut, surmonté d’une plate-forme dont la longueur varie suivant les dimensions de la chambre. Sa largeur est de deux mètres environ ; elle est entièrement recouverte de nattes en paille de riz.

L’espace vide situé sous la plate-forme communique d’une part avec le grand fourneau de la cuisine, de l’autre, avec l’extérieur. En hiver, cette communication est laissée ouverte, de sorte que, chaque fois qu’on fait du feu dans le fourneau pour cuire les aliments ou laver le linge (car cet instrument est à plusieurs fins), la fumée se répand dans le kang qui se chauffe rapidement. L’inconvénient du système est l’impossibilité de régler la température de la plate-forme. En général, elle devient vite brûlante, de sorte que le malheureux dormeur est rôti sur une face et gelé sur l’autre. Souvent aussi des fissures se produisent dans les parois de l’appareil, et la fumée pénètre dans la chambre, menaçant ses occupants d’une prompte asphyxie.

Heureusement, nous sommes en plein été et les seuls dangers que nous ayons à redouter la nuit sont les légions d’insectes qui nous ont déjà si maltraités à Louchoutoung. J’ai acheté à Chimonocéki, avant de partir, une moustiquaire monumentale et une provision de poudre de pyrèthre qui vont me permettre de passer une meilleure nuit et de prendre un repos nécessaire avant la forte étape que nous devons accomplir demain.


Poulantien, 2 août.

Fidèles à leurs engagements, les autorités militaires nous ont procuré un nombre de chariots suffisant. À la première heure, les cris des conducteurs nous faisaient sortir de nos logements ; bientôt après la caravane était formée ; elle s’engageait dans la rue principale, franchissait d’abord la porte nord de l’enceinte, puis le joli ruisseau clair qui coule sous les murs et débouchait sur la grande route mandarine.

La grande route chinoise est une chose unique au monde tant par sa configuration même que par le spectacle qui s’y déroule sans cesse. C’est un long ruban jaune ou noir, suivant le temps qu’il fait. pareil dans ses contorsions au corps sinueux des dragons sur les vieilles broderies. Sans tenir aucun compte de la pente du terrain, elle chevauche à flanc de coteau, grimpe jusqu’au sommet des cols, tombe dans un ravin ou s’allonge sans fin dans la plaine. Elle ne connaît pas les ouvrages d’art : ni les ponts, ni les remblais, ni les tunnels. Aussi n’est-il pas rare qu’elle s’écroule ou se couvre d’éboulements. Les voitures sortent alors de la voie, contournent la partie détruite, et bientôt l’usage a remplacé la première route par une nouvelle. Au centre du ruban, deux profondes ornières creusées par le temps, les voitures et les intempéries s’enfoncent chaque jour davantage. Les chariots chinois tous de même taille s’y encastrent, et avancent péniblement en en rognant les bords.

Sur cette route, c’est un mouvement perpétuel. On y voyage la journée entière sans jamais se trouver seul. Malgré l’heure matinale, elle est déjà pleine de monde. Voici d’abord des cavaliers japonais qui nous toisent en passant d’un regard plein de mépris ; puis, un médecin de la Croix-Rouge juché sur une misérable haridelle que deux boys du pays chassent devant eux à coups de bâton.

Les paysans, en foule, tous vêtus d’un bleu terni par la pluie et la poussière et coiffés de leurs cônes de paille, portent leurs deux paniers réunis par une longue tige de bambou à cheval sur l’épaule. Perdue dans la cohue, une vieille femme s’étaie péniblement d’une perche en se traînant sur ses pieds brisés. Plus prudente, une jeune Chinoise maquillée de carmin chemine un peu en dehors de la route à califourchon sur un âne conduit par son domestique. Soudain, tout le monde s’écarte pour livrer passage à la chaise hermétiquement close d’un mandarin en tournée, une escorte de soldats célestes à tuniques turquoise ornées de gigantesques caractères, marchent sans ordre autour du chef en traînant leurs fusils dans la boue du chemin.

Au milieu des piétons et des cavaliers s’avance ininterrompue la longue théorie des chariots. Ce sont trois planches clouées sur une pièce de bois horizontale au bout de laquelle grincent deux roues grossières, solidement cerclées et renforcées par une armature de têtes de clous comme les boucliers des anciens Grecs. L’attelage se compose d’un animal entre les brancards précédé de trois autres en flèche. Tous les quadrupèdes du pays sont employés à tirer la lourde voiture : chevaux, bœufs, mules, bourriquets, fraternisent sous le même fouet et les injures impartialement adressées à chacun.

Leur marche est lente, mais elle ne s’arrête jamais. Si un sac tombe, les conducteurs le ramassent, le chargent sur leurs épaules et courent après le chariot, jusqu’à ce qu’ils l’aient atteint ; lorsqu’un trait se casse, on le raccommode en cheminant. La voiture reste à sa place dans le rang qu’elle ne quitte pas. Le spectacle de cette file sans fin représente bien l’image de la Chine tout entière, son histoire et sa vie. Depuis des siècles elle voyage ainsi, lentement, au gré du destin, sans essayer d’en changer le cours, suivant toujours à la même allure la même ornière, sans cesse approfondie.

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Ce qui m’étonne dans ce pays dépeint généralement comme pauvre et inculte, c’est la fertilité qui se montre partout. Sans doute, il n’a pas de céréales riches, ni riz, ni froment ; mais le terrain à perte de vue est une succession de champs où les épis sont serrés les uns contre les autres. Le sorgho domine, le mil et le maïs sont fréquents ; l’indigo et le coton au contraire n’apparaissent que rarement. Et pourtant c’est la partie la moins prospère de la Mandchourie que nous traversons maintenant ; ceux qui connaissent le pays affirment qu’il deviendra de plus en plus cultivé à mesure que nous remonterons vers le nord. Ici la population est déjà dense. Les villages se signalent par les quelques arbres qui les entourent. Tout le reste du pays est aussi déboisé que la Corée.

Après avoir quitté Kintchéou, notre colonne traverse une longue plaine qui va se resserrant. Puis une ascension pénible commence ; les chariots cahotent lamentablement sur le sol rocailleux, les attelages s’épuisent à grimper la côte sous le soleil brûlant ; enfin nous voici au faîte. Mais la descente du versant opposé est plus difficile encore ; les voitures sautent littéralement de pierre en pierre au risque de blesser le cheval placé entre les brancards qui supporte stoïquement les chocs les plus inattendus. Sans trop d’avaries, le convoi atteint une seconde plaine et passe à gué un cours d’eau large mais peu profond. L’énorme viaduc du transmandchourien qui franchit la rivière au même endroit témoigne des crues considérables qu’elle roule après les pluies. Vers midi nous arrivons au gros bourg de Godjoriko, autour duquel un combat assez important s’est livré entre Chinois et Japonais pendant la dernière guerre. Un peu plus loin nous nous arrêtons à l’entrée d’un village où l’on fait halte pour changer de chariots. Une station du service des étapes est établie ici, elle est identique à celles de Kintchéou et de Louchoutoung, mais installée plus modestement. Un capitaine du train commande le poste, il se tient avec un sous-officier et quelques commis dans une maison surmontée du drapeau commercial japonais ; une seconde habitation sert d’ambulance sous le couvert de la croix de Genève. À part une demi-douzaine de soldats du train, ces fuîtes d’étapes n’ont aucune garnison. Ils gouvernent pourtant en maîtres absolus tout le pays d’alentour.

Pendant qu’on déchargeait et rechargeait nos bagages, je me suis laissé tenter par un restaurant indigène qui porte comme enseigne une série de chiffons rouges attachés le long d’une ficelle et ressemblant fort à la queue d’un cerf-volant. Les maisons faisant complètement défaut, le gargotier chinois a dû s’installer sous une tente assez spacieuse qu’il a divisée en deux moitiés par un rideau de toile. Derrière, c’est la cuisine ; la partie réservée aux consommateurs est occupée par une large table entourée de bancs et de chaises. Tout ce mobilier d’une saleté repoussante est recouvert d’un mélange de graisse et de charbon. Mais je n’ai rien mangé depuis le matin et notre marche de vingt kilomètres m’a fortement aiguisé l’appétit. Mes gestes et plus encore quelques piastres tirées de ma poche provoquent une bousculade de marmitons gluants de crasse.

Je n’ai que le temps d’ingurgiter le contenu d’une grande théière de cuivre et un ragoût de porc sucré que la faim m’a fait trouver excellent ; tout cela pour la somme de dix sens (vingt-cinq centimes). Notre convoi est déjà reparti et je dois courir pour reprendre ma place à hauteur du chariot sur lequel mes bagages sont amarrés.

D’abord notre vue a été masquée, des deux côtés de la route, par une mer de sorgho ; pas la plus petite ondulation de terrain ne nous permet de voir le pays. Vers le soir, nous apercevons sur notre gauche la baie de la Société ; bientôt nous débouchons sur la plage de sable dur que nous suivons pendant plusieurs kilomètres. Le soleil se couche au moment où paraît le château d’eau et la station de Poulantien, but de notre marche.

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Poulantien est le point où la deuxième armée japonaise (général Okou) a pour la première fois rencontré les Russes. Une de ses divisions, la cinquième, sous le commandement du général Ouéta, s’est, immédiatement après le débarquement à Pitséouo, dirigée sur cette station en traversant la péninsule. Son but était de couper le chemin de fer, d’isoler Port-Arthur, et de former un rideau du côté de Liaoyang afin de permettre au reste de l’armée d’opérer tranquillement dans le sud. Le général Okou désirait, en effet, avant toute entreprise contre Kouropatkine, occuper solidement un port qui lui servirait de base de ravitaillement. Le plan du commandant en chef fut ponctuellement exécuté. La cinquième division occupa Poulantien le 7 mai. On sait comment elle faillit s’emparer du dernier train russe dans lequel se trouvaient l’amiral Alexieff et le grand-duc Boris. Le drapeau de la Croix-Rouge sauva le convoi. Telle est, du moins, la version japonaise. Le général Okou, avec les première, troisième et quatrième divisions, entrait le 26 mai à Kintchéou et le lendemain emportait d’assaut les lignes de Nanchan. Ce succès fit bientôt tomber entre ses mains le port de Dalny. La première division resta sur place pour former le noyau du corps d’investissement de Port-Arthur tandis que les troisième et quatrième, renforcées par la sixième, nouvellement débarquée, remontaient vers le nord le long de la voie ferrée. La deuxième armée, forte de quatre divisions, quitta Poulantien le 12 juin pour s’opposer au mouvement offensif de Stackelberg venu de Liaoyang.

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La plupart de mes collègues qui possèdent des chevaux sont arrivés à Poulantien longtemps avant nous et ont préparé notre cantonnement dans un vaste hangar déjà aux trois quarts encombré par une compagnie des troupes de renfort. Un tub glacé et l’excellent dîner que le commandant du dépôt nous fit gracieusement parvenir, m’aidèrent à oublier l’étape de quarante kilomètres sous le soleil et la poussière. Étendu sur les nattes et roulé dans ma couverture, je comptais goûter promptement un repos bien gagné ; mais une cohorte de correspondants japonais qui avaient fait le trajet en chemin de fer sans se fatiguer célèbrent par des libations de saké et des chants gutturaux je ne sais quelle fête nationale. Il n’a pas fallu moins de deux heures de négociations pour obtenir le silence.


Ouafantien, 3 août.

Instruit par l’expérience de la veille, j’ai chargé bien avant le reste de la colonne mes bagages sur un des chariots en me ménageant à l’avant un siège avec mes couvertures et les sacs de fourrage destiné à la nourriture des mules ; mes paniers et ma cantine formaient un dossier très confortable. Laissant cette architecture à la garde de mon domestique, je descends vers la ville de toile que des mercantis chinois ont dressée à côté de la gare. J’y déjeunais tranquillement lorsque mon boy arrive tout en larmes et m’apprend qu’il n’a pu défendre le chariot. Je me précipite sur ses pas pour constater avec horreur que le cantinier japonais qui nous suit a installé sa batterie de cuisine sur le siège édifié au prix de tant d’efforts. Malgré ses cris, j’envoie promener marmites et casseroles et, pour lui enlever toute intention de récidiver, je m’assieds sur la voiture.

Le Japonais emporte en maugréant ses ustensiles et va se plaindre au commandant du poste, accouru au bruit. Mais mon attitude résolue désarme les plus vaillants et personne n’ose venir me détrôner de mon char.

L’étape est d’un tiers plus courte que la précédente, mais le soleil la rend plus pénible encore. Mes camarades qui n’ont cessé depuis Modji de se moquer de moi parce qu’ils ont découvert un parapluie dans mes bagages, regardent maintenant d’un œil jaloux le dôme de soie qui m’abrite. Le temps est, paraît-il, exceptionnel. Nous sommes encore en pleine saison des pluies, et ce ciel éternellement serein est d’un mauvais augure ; il faut nous préparer à le payer chèrement d’ici peu. Le pays devient de plus en plus accidenté, nous approchons de la chaîne de montagnes qui sépare le sud du Liaotoung de la grande plaine de Kaïping. Notre route coupe souvent la voie ferrée et la longe pendant presque toute l’étape d’aujourd’hui. Lorsque les cahots de la voiture me fatiguent par trop, je vais me dégourdir les jambes en marchant entre les rails.

Nous étions tous arrivés ici avec l’impression généralement répandue en Europe que le Transsibérien avait été construit trop vite et sans soin. Les pots-de-vin et les majorations de factures avaient présidé à l’établissement des marchés entre les fonctionnaires et les entrepreneurs. On en concluait que les intermédiaires peu scrupuleux avaient prélevé sur les fournitures des profits illicites au détriment de l’exécution de la ligne.

Je ne sais s’il y a eu toutes les malversations dont on parle, mais je puis certifier qu’elles n’ont eu aucun effet fâcheux pour la voie elle-même, du moins pour la partie qui traverse la Mandchourie. Tout au contraire, elle a été achevée dans des conditions excellentes et de manière à ce qu’elle fût à la fois solide et durable. C’est ainsi que pour parer aux crues et aux inondations toujours possibles en ce pays, on a fait reposer la ligne entière sur un remblai dominant la plaine de trois à quatre mètres ; nulle part les rails ne sont au niveau du sol environnant. Cette digue ininterrompue a été percée de très fréquentes coupures destinées à l’écoulement des eaux et nécessitant une multitude de ponceaux. Les ouvrages d’art, de dimensions grandioses, sont de taille à affronter toutes les intempéries. Entre les rails, dont l’écartement est supérieur à celui des autres voies européennes, on a égalisé le terrain à hauteur des traverses et ménagé ainsi un chemin aux piétons et aux cavaliers.

Le spectacle de cette œuvre colossale franchissant sur des milliers de lieues les steppes, les déserts et les marais, coupant dans toute sa largeur le plus large des continents, triomphant de l’immensité, j’allais dire de l’infini, force l’admiration du voyageur. Le Transsibérien constituera longtemps encore un des exemples les plus étonnants de ce que peuvent atteindre la volonté et la patience humaines.

On comprend facilement l’amour des Russes pour leur œuvre, et tout ce qu’il leur en aurait coûté de la détruire de leur propres mains. C’était néanmoins un sacrifice nécessaire au moment où les forces du général Okou prirent l’offensive dans la direction de Liaoyang. L’armée de Kouropatkine, très inférieure en nombre à celle des Japonais, se renforçait chaque jour de nouvelles troupes venant de Sibérie et de Russie. Il fallait donc songer avant tout à gagner du temps et à retarder le plus possible la marche des Japonais. La première mesure à prendre était la mise hors de service de la voie ferrée, principal moyen de ravitaillement de l’ennemi. Les Russes ne parvinrent pas à s’y décider. Ils ont abandonné la ligne telle qu’elle était sans faire sauter un ponceau ou un rail. Toutes les éclisses sont en place ; à la lettre, pas un boulon n’a été enlevé.

En approchant de Ouafantien, nous avons vu un pont jeté dans le lit d’une rivière ; à côté, un passage temporaire, d’ailleurs fort bien exécuté, reliait les deux tronçons de ligne. Nous croyions que la destruction du pont par les Russes avait forcé les Japonais à édifier cette voie de fortune, mais un officier nippon nous affirma qu’on avait trouvé les travaux dans l’état où nous les voyions. Le viaduc était tout monté par les Russes et devait servir à remplacer un ouvrage plus ancien qu’on vouait de déboulonner. Le passage supplémentaire était également l’œuvre des Russes et non des Japonais.

L’officier à qui je demandai l’explication de cette étonnante incurie me déclara que les Russes fuyaient si vite qu’ils n’avaient pas le temps de placer les explosifs. Je lui tournai le dos, c’était la seule réponse que méritait cette sottise.

Il est pourtant difficile de se rendre compte à quel mobile les Russes peuvent avoir obéi. Ont-ils laissé la voie intacte dans l’espoir de l’employer de nouveau lorsqu’ils auraient repris l’avantage et redescendraient vers le sud ? Ce serait un calcul enfantin : les Japonais certainement, le cas échéant, ne se gêneraient aucunement pour ruiner de fond en comble ce qu’ils abandonneraient derrière eux. On est donc forcé de conclure que les Russes ont respecté la ligne par pure sensiblerie. Ils auraient dû pourtant, au cours de leur longue histoire militaire, avoir appris que du jour où les hostilités sont engagées la victoire est le seul but à envisager et que tous les moyens, quels qu’ils soient, doivent être employés pour l’atteindre. Sur le théâtre des opérations, les nécessités militaires doivent seules dicter la conduite à suivre. La méconnaissance de ces principes est plus surprenante de la part des Russes que de tout autre peuple. Le souvenir de Rostopchine est là pour les leur rappeler.

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Lorsqu’on voyage le long du Transsibérien, on peut parfois se croire en Europe. De loin en loin s’élèvent les maisons des gardes du chemin de fer, petits cubes de briques grises couverts de tuiles et entourés d’un jardinet dont la guerre a respecté les légumes et les fleurs. D’importantes plantations d’arbres de Russie, bouleaux et sapins, se sont développées rapidement et reposent agréablement la vue après la traversée des plaines monotones de sorgho.

Il est encore tôt quand notre convoi atteint la station de Ouafantien ; la maison du chef de gare nous a été donnée pour la nuit. J’achevai de m’y installer lorsque mon voiturier chinois fit irruption dans ma chambre et se mit à esquisser de grands gestes dénotant à la fois l’inquiétude et la colère. Après bien des efforts je compris que le brave Céleste demandait le paiement de ses services. Je l’envoyai au bureau des étapes, mais il revint à la charge : on refusait de l’indemniser. Force me fut de l’accompagner moi-même auprès de l’autorité militaire. Je trouvai là un capitaine en conversation animée avec le cantinier japonais dont j’avais maltraité les bagages ce matin à Poulantien. L’officier m’expliqua qu’en raison de ma désobéissance, il m’infligeait comme punition de payer le chariot. Or je n’avais pu désobéir, n’ayant reçu aucun ordre de personne, et je protestai de toute mon énergie. Le capitaine maintint sa décision, mon adversaire souriait triomphalement ; enfin sur mon refus formel de me soumettre à ses exigences, le représentant de l’autorité me déclara qu’il était le maître et qu’il me retiendrait à Ouafantien tant que je n’aurais pas versé huit piastres au conducteur.

— C’est bien, répondis-je, je resterai tant qu’il le faudra, mais je vous préviens que je remettrai demain à mes camarades une réclamation qu’ils porteront au commandant en chef, le maréchal Oyama.

Je saluai et sortis.


Télissé, 4 août.

Ce matin, le capitaine du bureau des étapes m’a fait appeler et m’a dit :

— La nuit vous a-t-elle porté conseil, et vous a-t-elle fait changer d’avis ?

— Ce n’est pas dans mes habitudes. Notre petite maison est charmante et je me prépare à y attendre fort agréablement la réponse du maréchal Oyama.

Le Japonais se gratte la tête et lève les yeux pour chercher une phrase au plafond.

— Je vais faire quelque chose pour vous : je télégraphierai à Poulantien pour demander des détails au sujet du différend. La réponse me parviendra à midi au plus tard.

— Télégraphiez tout ce que vous voudrez. Ce n’est pas mon affaire ; le convoi part à huit heures, ou j’en ferai partie, ou il emportera ma réclamation. J’ai la lettre sur moi, cela vous intéresserait-il d’en prendre connaissance ?

— Je me soucie peu de cette réclamation ; je suis sûr d’avoir gain de cause. Retournez chez vous et je vous ferai connaître ma volonté.

J’étais à peine de retour auprès de mes collègues, qu’un sous-officier m’apportait l’autorisation de partir et faisait mettre une voiture entière à ma disposition. Cette aventure me permettait de constater une fois de plus que l’orgueil des Japonais fléchit toujours lorsqu’on leur parle avec énergie et netteté.

Nous voyageons aujourd’hui loin du chemin de fer. La route ne le rejoint qu’à quelques kilomètres au sud de la gare de Télissé, sur l’emplacement même de la bataille du 15 juin.

On sait que ce combat fut amené par le mouvement offensif que des ordres venus de Saint-Pétersbourg imposèrent au général Stackelberg. Celui-ci avait pour mission de dégager Port-Arthur avec trois divisions de chasseurs sibériens. Mais Okou, informé, le 12 juin, des projets du général russe, se porta à sa rencontre. Les adversaires prirent contact à quelques kilomètres de Télissé. L’armée russe était à cheval, sur le chemin de fer ; son front était assez fort, mais Stackelberg avait commis la faute grave de se poster des deux côtés d’une vallée profonde. Cette disposition qui rendait les communications très difficiles d’une aile à l’autre, rappelle d’une manière frappante la maladresse similaire des alliés à la bataille de Dresde en 1813.

Le général Okou, dont l’armée était bien supérieure en nombre aux forces russes, envoya le 14 juin un détachement mixte sur Foutchéou avec mission d’envelopper l’aile droite de l’ennemi. Le même jour, vers deux heures, la colonne principale engagea vigoureusement un duel d’artillerie sur tout le front. L’attaque générale fut décidée pour le lendemain.

Les Japonais, profitant du manque de liaison existant entre les deux fractions de la ligne ennemie se bornèrent d’abord à une simple démonstration à l’ouest du chemin de fer, et dirigèrent leur effort principal contre la gauche russe. Le brouillard favorisa la marche de l’infanterie, mais fit échouer le mouvement prescrit à la cavalerie. Elle devait par un grand détour tomber sur les derrières des Russes, mais elle se perdit dans la brume et donna à l’improviste dans leur flanc gauche. Les hommes mirent pied à terre, engagèrent le combat à la carabine et soulagèrent considérablement l’attaque de front. Vers onze heures, les fusiliers sibériens placés à cet endroit, se trouvant serrés de près, reculèrent lentement vers le nord. La droite russe tenait toujours et bientôt l’artillerie japonaise concentra tous ses feux sur elle ; l’infanterie se lança à l’assaut. Les Russes ne l’attendirent pas et se replièrent en bon ordre.

Ils venaient de dépasser la station lorsqu’ils se heurtèrent à une embuscade tendue par la colonne japonaise, venue de Foutchéou. Surprise par le canon et la fusillade en colonne de route, l’arrière-garde russe fut détruite avant d’avoir pu prendre ses dispositions de combat. La retraite dégénéra en déroute et la première division sibérienne ne dut qu’à un violent orage de ne pas être anéantie, Son chef, le général Guerngross, et les quatre colonels des régiments d’infanterie furent tués ou blessés. L’armée de Stackelberg perdit mille deux cents hommes ; elle abandonna des drapeaux et dix-sept canons aux vainqueurs.

La cause principale de ce désastre avait été la défectuosité du service de sûreté des Russes qui permit à l’ennemi de s’approcher, sans être vu, de leur ligne de retraite. Les premiers combats de la campagne. notamment celui du Yalou, auraient pourtant dû mettre en garde le général Stackelberg contre les mouvements tournants, qui sont comme un sixième sens chez les généraux japonais. C’est le produit de l’étude exclusive de la tactique allemande qui leur a été inculquée depuis longtemps par la mission d’instruction du major de Meckel.


Siouyouentcheng, 6 août.

Les deux dernières marches ont été fort dures ; deux journées de montées et de descentes continuelles, de traits brisés et de charges roulant à bas des voitures. Le soleil brûle toujours et nous commençons à implorer la pluie souvent prédite et dont on cherche vainement à nous épouvanter. Par contre, nous avons trouvé des ruisseaux clairs et des sources, rafraîchissant contraste avec les rivières bourbeuses et les puits malsains de nos précédentes étapes. La mauvaise qualité de l’eau est un des principaux inconvénients de la route. On nous a conseillé de ne la boire que bouillie et additionnée d’une légère infusion de thé ou de quelques gouttes d’alcool ; telles sont les mesures prescrites aux soldats japonais, et les médecins militaires veillent à leur stricte exécution. Au cantonnement, nous nous conformons religieusement à ces préceptes ; mais, en chemin, les gourdes pleines de thé au départ sont bientôt vides. Lorsqu’on est épuisé par la chaleur et la fatigue, que la poussière dessèche la gorge, il est impossible de résister aux offres des paysans rangés le long de la route pour nous vendre de l’eau glacée et des pastèques roses. Une légère dysenterie, à laquelle personne n’échappe, est le résultat de nos imprudences. Cette indisposition n’est pas toujours bénigne en Mandchourie ; la mort du journaliste américain Middleton, qui suivait l’armée russe, est un avertissement qui donne à réfléchir.

À Ouafangou, notre halte d’hier soir, nous avons bivouaqué pour la première fois. L’aspect malpropre de la maison qu’on nous avait donnée comme gîte nous engagea à profiter du beau temps et à dresser les lits de camp dans le jardin.

J’ai emporté pour coucher à la belle étoile un appareil très pratique dont j’ai déjà eu à me louer dans les climats les plus divers, au Transvaal, au Congo et dans le Sahara ; je le recommande à ceux de mes lecteurs que tenteraient les voyages lointains. Cela s’appelle un « schlafsack » ; c’est un long étui de deux mètres, doublé de caoutchouc en dehors et de molleton à l’intérieur ; à la fois chaud et imperméable, il tient fort peu de place et peut se rouler en travers de la selle.

Vers deux heures aujourd’hui, après une matinée très fatigante, nous avons enfin atteint la plaine que nous ne devons plus quitter. Nous nous trouvons maintenant au cœur de la Mandchourie. L’aspect de la contrée a beaucoup changé ; les cultures sont devenues encore plus uniformes que dans le voisinage de Kintchéou. Il n’y en a plus que de deux sortes : les fèves et le sorgho.

Les fèves sont le produit riche du pays. On les écrase dans des moulins à bras pour exprimer l’huile qui sert à l’éclairage, au graissage des voitures et aussi, hélas ! à la cuisine ; son arôme est particulièrement fade. Après le pressage, le résidu de fèves est aggloméré sous la forme de meules d’un mètre cinquante de diamètre. Ces meules, appelées communément « beancake » (gâteau de fèves), sont destinées uniquement à l’exportation. On les envoya d’abord aux Philippines et dans le sud de la Chine où elles servirent à assoler les plantations de cannes à sucre. Depuis, l’usage de cet engrais s’est généralisé, on l’emploie maintenant pour améliorer une foule de cultures, notamment celle du riz. Aussi le Japon est-il devenu le principal importateur, il achète la presque totalité des beancakes de Mandchourie, embarqués à Nioutchouang.

Quant au sorgho, cette plante, nommée « kaoliang » par les Chinois et « gaolian » par les Russes, sert à presque tous les usages de la vie ; elle représente pour le Mandchou ce que le bambou est à l’Annamite, le cocotier au Canaque, le dattier au Bédouin. La graine sert à faire le pain, on en tire aussi par la fermentation une horrible liqueur qui fait les délices des indigènes. La partie inférieure de la tige, qui est rigide et dure, remplace le bois comme combustible et le chaume pour couvrir les maisons ; elle sert de plus à clôturer les murs et les jardins. Avec le haut de la pousse, on nourrit le bétail. J’ai trouvé une utilisation personnelle du gaolian en faisant de la touffe un excellent chasse-mouches, et de la tige une canne dont la vue inspire un respect salutaire aux voituriers chinois.

Siouyouentcheng est une ville murée, la première rencontrée depuis Kintchéou, mais la grande distance de la gare russe à la cité chinoise et l’heure tardive de notre arrivée nous ont empêchés de la visiter. Nous avons appris ici l’occupation de Haïtcheng par la deuxième armée il y a trois jours. Notre voyage se trouve de ce fait prolongé de deux étapes.


Kaiping, 8 août.

Notre marche jusqu’à Kaïping s’annonçait comme un véritable repos ; le pays était plat et la distance courte. La colonne partit, insouciante, sous un joli soleil légèrement voilé. À mi-chemin, on fit halte pour déjeuner ; notre repas fut interrompu par les charretiers. Ils firent signe qu’ils allaient partir tout de suite et rattelaient fiévreusement leurs bêtes ; puis ils se dévêtirent complètement, attachèrent leurs vêlements aux voitures et se mirent en route. Nous les suivions en cherchant vainement la raison de cette panique ; les uns parlaient d’un ordre reçu, d’autres d’une grève, d’autres encore de l’apparition de Houngouzes dans le voisinage. La vérité, plus simple et plus terrible, se manifesta soudain. De gros nuages noirs s’approchaient rapidement ; arrivés au-dessus de nous, ils crevèrent avec accompagnement d’éclairs et de tonnerre, et l’orage se déchaîna. Ce ne fut pas de la pluie ni une giboulée, ni une ondée, ni une averse, ni un déluge. Les nappes d’eau se précipitaient sur nous, se renouvelant sans cesse, venant de droite, de gauche, nous cinglant le visage par devant, nous entrant dans le cou par derrière, rejaillissant de terre pour inonder les yeux de ceux qui baissaient la tête. On ne voyait rien, on n’entendait plus que faiblement les plaintes des animaux et les jurons des conducteurs. Tout le monde dégringola en hâte des voitures et se mit à pousser aux roues comme les soldats de la République sur les gravures représentant le passage du Saint-Bernard. On traversa un chemin devenu torrent en se cramponnant aux voitures, puis tout effort devint inutile et les attelages s’arrêtèrent brusquement. J’ai tenté de donner une idée de la route chinoise sous le soleil ; je n’ose essayer de dépeindre ce qu’elle devient pendant l’orage mandchourien ; si on ne l’a pas vu, il faut avoir vécu à l’époque chaotique pour en imaginer le tableau. Une mer dei boue monte à l’assaut de nos corps : elle ne parvenait d’abord qu’aux chevilles, puis elle a grimpé le long du mollet, elle atteint presque le genou. La terre paraît vouloir nous engloutir.

Notre colonne est en misérable posture. Quelques conducteurs ont espéré faire démarrer leurs chariots en les soulageant de leur chargement, d’autres ont voulu dégager les roues à coups de pioche. Vains efforts ; malgré les encouragements et le fouet, les animaux ne peuvent avancer. Je ne sais ce que je serais devenu dans ce marécage si, à la faveur d’une éclaircie, je n’avais aperçu le chemin de fer à deux pas de la route, séparé de nous par un simple fossé. Après une courte hésitation, un dernier regard vers le convoi, je saute dans le trou ; l’eau m’arrive à la poitrine. Mes premiers essais sont infructueux ; mais enfin je monte le talus en enfonçant mes ongles dans la boue. D’un dernier effort je me hisse sur le remblai ; je suis sauvé.

Le ballast a fort bien résisté à la trombe d’eau. Je marche aussi vite que mes vêtements alourdis me le permettent lorsque, soudain, des coups de sifflet et des hurlements se font entendre derrière moi. Je me retourne ; une foule de coolies chinois environnant des wagons en pleine course se ruent en vociférant de mon côté ; j’ai juste le temps de m’écarter, le train-fantôme passe en me frôlant. Le dernier wagon allait disparaître quand une idée géniale me traverse l’esprit ; je cours, je bondis, et sans savoir comment, me voilà à bord d’un truc découvert, assis sur une pile de caisses entre deux fantassins nippons qui me regardent, stupides. Revenus de leur première surprise, les militaires entament une conversation de plus en plus rapide ; j’y démêle, fréquemment répété, le mot : « rousski » et, soudain, je me rends compte de ma pénible situation. Mon waterproof recouvre le brassard blanc qui porte, en lettre rouges, mon nom et ma nationalité. Mon long manteau sans couleur, ma coiffure déformée et ma haute taille peuvent fort bien me faire prendre pour un prisonnier évadé. Pour rassurer mes voisins, je répète à plusieurs reprises France et « chinbouncha », ce qui veut dire journaliste, puis j’achève de les convaincre en leur exhibant le permis de l’état-major.

Le truc que j’ai pris à l’abordage fait partie d’un des trains dont les Japonais se servent à l’aller pour le transport des munitions et du matériel de guerre, et au retour pour l’évacuation des blessés. J’ai dit comment les Russes, en ne détruisant pas la ligne, avaient facilité cette méthode de ravitaillement ; ils avaient emmené ou fait sauter toutes les machines, mais de nombreux fourgons étaient restés aux mains des vainqueurs. Le premier projet des Japonais était de laisser les rails à l’écartement russe et de construire ou d’acheter les locomotives nécessaires. Ils possédaient, au milieu de juin, cinq de ces machines et les embarquèrent sur l’Hitatchi-Marou ; elles furent coulées avec le navire qui les portait par l’escadre de Vladivostok,

La difficulté de se procurer de nouvelles locomotives amena les Japonais à modifier leur plan primitif et à se servir de leur propre matériel. Pour atteindre ce but, il fallait rapprocher les rails à un mètre l’un de l’autre. Ce travail, au moment de mon passage, n’était encore achevé que jusqu’à Poulantien. Plus loin, les Japonais utilisaient les fourgons russes, mais ne possédant pas de locomotives, ils en étaient réduits à faire tirer leurs trains par des équipes de coolies pendus à des cordes de paille. Ce procédé de traction est relativement rapide ; il permet d’accomplir facilement quatre kilomètres à l’heure.

J’arrivai bientôt à la gare de Kaïping où une nouvelle déception m’attendait. Je ne trouvai aucune trace du passage de mes camarades. Je me rendis directement au bureau des étapes, mon permis à la main. Les deux officiers qui s’y trouvaient me regardèrent avec stupeur d’abord, puis furent saisis d’un rire inextinguible que ma triste mine ne justifiait que trop. Ce ne fut qu’après quelques minutes qu’ils revinrent à eux. Ils m’exprimèrent leurs regrets de ma mésaventure et m’annoncèrent que nous devions loger à la ville chinoise située à quelques kilomètres plus à l’est. J’étais consterné, car je n’avais aucun moyen de m’y rendre. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me préparais à passer la nuit dans un des locaux voisins, lorsque je m’entendis appeler par mon nom. Je reconnus avec joie le boy de mon collègue du Times, perdu comme moi et ne sachant où retrouver son maître dont il accompagnait le chariot. Je me plaçai à ses côtés, sur les malles, et mon calvaire recommença. La pluie avait cessé, mais les routes étaient absolument impraticables ; nous n’eûmes d’autre ressource que de nous engager dans le lit d’un ruisseau. Un courant très vif s’opposait à notre marche, l’eau montait jusqu’au moyeu et nous obligeait à un bain de pieds prolongé. Mon compagnon se consolait en récitant des tirades de Shakespeare. L’infortune soufferte en commun nous rapprochait. Comme je m’étonnais de son érudition, il m’avoua qu’il avait fait ses études dans une mission presbytérienne d’Osaka et suivait les cours de l’Université de Tokio lorsque la guerre avait éclaté. Il avait voulu assister aux opérations comme journaliste, mais la liste était déjà close et sa demande fut repoussée. Il s’engagea alors comme boy.

Un fait de ce genre ne constitue nullement une exception. Sauf quelques rares daïmios qui ont conservé leurs biens après la restauration, les Japonais ne sont séparés par aucune distinction sociale. La pauvreté générale en est cause et a certainement fait de la société japonaise la plus démocratique de l’univers. De cette uniforme indigence il résulte que souvent les parents ne peuvent pourvoir qu’à l’éducation d’un de leurs enfants, et on peut voir les membres d’une même famille exercer les métiers les plus divers ; on m’a cité le cas du frère d’un ministre qui tirait un kourouma dans les rues de Tokio. Ici même un de nos domestiques est le frère d’un colonel, chef d’état-major d’une division ; un autre a été député progressiste.

Ces messieurs atténuent la médiocrité de leur condition en la parant du titre sonore d’interprète. Mais cela ne les empêche pas de faire notre cuisine et de cirer nos bottes.

Le Japonais presbytérien avait successivement débité Hamlet, Othello et le Roi Lear lorsque notre attelage, épuisé, s’arrêta devant la porte de Kaïping. Nous avions mis deux heures à franchir trois kilomètres. Les murs de la ville passés, non sans difficulté, et après l’exhibition des permis et des passeports, on nous conduisit à notre logement.

Je trouvai mes camarades installés dans une pagode, au fond d’une grande cour dallée où leurs chevaux étaient parqués. Malgré la rapidité de leurs montures, ils n’avaient pu échapper à la tempête qui les surprit à quelques centaines de mètres de la ville et faillit les noyer en arrivant au port. En attendant les bagages, ils s’étaient habillés de vêtements chinois et avaient commandé au restaurant voisin un succulent repas. Réunis autour d’un grand feu, nous soupâmes de fort bon cœur malgré les souffrances endurées et l’inquiétude que nous causait le sort de notre convoi. De cette mémorable journée, je gardai l’impression que la Chine n’est pas un pays aussi charmant que le dit la chanson, et que les déluges ont fait des progrès depuis Deucalion et Noé.

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Ce matin, le soleil brille. Les chariots sont arrivés par petits groupes, mais dans quel état ! Les bagages sont couverts d’une croûte épaisse de boue séchée ; il faut un long travail pour les identifier. Sans écouter le triste récit des malheurs éprouvés par les boys, on déballe les colis pour se rendre compte du dégât. Un chœur de lamentations s’élève vers le ciel : tout est abîmé. Chacun pleure la perte de ce qu’il avait de plus cher ; la plus sensible est celle des plaques photographiques qu’on retrouve nageant dans de petites mares.

J’ouvre à mon tour mes paniers d’osier ; aucune armature ne les protégeant, je m’attends à découvrir une véritable bouillie. Jugez de mon étonnement et de ma joie en constatant que pas une goutte d’eau n’a pénétré. Par contre, une valise anglaise à fermeture soi-disant hermétique, brevetée comme telle et couverte de médailles glanées à toutes les expositions, avait été complètement inondée. Mon linge qui s’y trouve s’est recouvert d’une teinte uniformément orange clair que les savonnages les plus énergiques sont impuissants à faire disparaître.

Nous avons décidé de faire séjour jusqu’à demain pour sécher nos vêtements et réparer le désastre dans la mesure du possible. Chacun a étalé ses richesses au soleil, sur une toile de tente, comme pour une revue de détail.

Cantonnement des Correspondants de guerre à Kaïping.

On parcourt la ville pour faire des achats et remplacer ce que l’orage a rendu inutilisable. Kaïping possède des magasins fort convenables, amplement approvisionnés de denrées européennes par les maisons de Nioutchouang. Mes collègues les ont mises en coupe réglée.

Pour ma part, j’ai une acquisition bien plus importante à faire ici ; nous approchons du terrain des hostilités et je n’ai pu encore acheter de cheval. Contrairement à l’affirmation du général Mourata, il n’y en avait pas à vendre à Louchoutoung. Tous les animaux avaient été réquisitionnés pour les transports de l’armée, sauf quelques rosses impossibles à monter. Tout le long du chemin, je m’étais heurté aux mêmes difficultés. J’avais eu beau mobiliser toute l’armée des boys en promettant une commission extravagante à celui qui me ramènerait une monture, ce fut peine perdue.

Je me suis adressé ici au restaurateur chinois le plus en vue ; un de ses amis est marchand de chevaux dans la banlieue, on l’a envoyé chercher avec toute sa cavalerie disponible.

L’effectif est maigre ; quatre poneys, dont deux, boiteux, sont éliminés immédiatement. Le troisième est joli, mais beaucoup trop jeune et trop faible pour supporter un service pénible. Je passe au quatrième, ma dernière espérance. Ses jambes sont saines, il est remarquablement robuste, quoique fort disgracieux. Je le fais essayer devant moi, puis je le monte moi-même et le galope dans la rue encombrée de Chinois au risque d’écraser les spectateurs. L’épreuve est satisfaisante en tous points ; j’achète séance tenante l’animal pour la somme fantastique de cent soixante-dix dollars. Le marchand connaissait ma triste situation et j’ai dû me rendre à ses exigences.


Tchoutsiatien, 10 août.

Nous voulions prolonger notre arrêt d’un jour encore, lorsque la direction des étapes nous enjoignit de partir immédiatement pour aller cantonner à la prochaine station distante de huit kilomètres ; malgré cette courte distance, il fallait nous dépêcher de partir, car nous n’avions plus que deux heures avant le coucher du soleil. Je m’approchai de ma nouvelle acquisition que j’avais attachée à un des arbres de la cour ; le poney se laissa seller sans regimber ; mais pour le brider, ce fut toute une histoire. Dès qu’il vit le mors, il se défendit en se cabrant et en ruant au point de rompre la longe et s’enfuit par les rues. Nous voilà tous à la course derrière lui dans le dédale des ruelles chinoises. On réussit à le cerner dans un cul-de-sac où un de mes collègues qui avait longtemps vécu parmi les cow-boys du Far West, le captura à l’aide d’un lasso improvisé. On finit par le ramener, non sans peine, mais lorsqu’on essaya de le rebrider, sa mauvaise humeur reprit de plus belle. Européens, Japonais, Chinois échouèrent également ; il fallut ligoter l’animai pour en venir à bout.

Le contraste de cette fureur avec sa docilité de la veille était singulier. Un palefrenier chinois donna la solution de l’énigme en nous apprenant que, selon toute probabilité, on avait donné un narcotique à l’animal au moment de la vente. Le marchand mandchou avait « dopé » le cheval, tout comme un entraîneur américain de l’école contemporaine.

Une fois montée, la bête ne bougea plus. Pour la calmer tout à fait, à peine sorti des murs, je lui fis parcourir d’une traite et au galop deux ou trois kilomètres sur la route boueuse. Quand je m’arrêtai, je me trouvai isolé de la colonne avec un seul compagnon, Lewis, du New-York Herald. Nous n’avions aucun renseignement sur la direction à suivre. Nous ne connaissions que le nom du village fixé comme lieu de cantonnement ou plutôt un de ses noms.

Il faut savoir en effet qu’il y en a quatre pour chaque localité. Prenons un exemple : pour la bataille du 15 juin, les Russes disent : « Télitz » ; les cartes anglaises portent : « Tilissou » ; les Chinois articulent « Télissé » et les Japonais « Tokoridji ». Je vous fais grâce de l’appellation coréenne. Les Chinois et les Japonais parviennent à se comprendre par l’écriture, les caractères idéologiques étant les mêmes pour les deux peuples. Mais l’Européen, à moins de longues études, est incapable de s’y reconnaître. Nous n’avions d’autre ressource que de répéter constamment la prononciation japonaise aux passants, mais ils hochaient la tête sans comprendre.

Le soleil descendait sur l’horizon ; notre situation devenait précaire, lorsque la pluie vint la gâter tout à fait. Il fallut mettre pied à terre, nos chevaux glissant à chaque pas sur le sol argileux, et marcher en tirant les animaux par la bride.

Heureusement la plaine était parsemée de nombreux villages. Nous fûmes bientôt convaincus de l’inutilité de nos recherches dans l’obscurité croissante. Nous frappâmes à la porte d’une grande « fandza » (c’est ainsi qu’on appelle les maisons chinoises) et manifestâmes l’intention d’y coucher par un long discours où la prière et la menace tenaient une part égale. Le propriétaire calma les aboiements de ses chiens, et finit par nous ouvrir pour nous apprendre qu’il y avait, dans le village, un Japonais auprès duquel il s’offrit de nous conduire. Bientôt nous nous trouvions en face d’un capitaine du train, installé seul dans ce hameau lointain avec son ordonnance. Il nous expliqua qu’il n’était là que par hasard, en mission pour recruter des coolies ; sans se faire trop prier, il nous signa un ordre de réquisition et le remit au soldat pour nous accompagner auprès d’un des notables du village.

Cet excellent homme nous fit le meilleur accueil, mil nos chevaux à l’écurie, fit balayer une chambre et chauffer le « kang ». Il nous donna du thé, des œufs, tout ce qu’il put trouver, et finalement se dépouilla de ses matelas pour nous préparer des lits confortables.


Tasanpo, 11 août.

De grand matin, notre hôte est venu nous réveiller, nos montures avaient déjà été nourries et abreuvées ; pour nous, le thé était prêt et on avait fait cuire des galettes de sorgho. Au moment de partir, je glissai quelques dollars au bonhomme, qui devait en avoir besoin à en juger par la triste apparence de sa demeure. Il refusa énergiquement et mon insistance ne parvint pas à le fléchir. Tout à coup il disparut au fond de sa maison et revint en agitant triomphalement un papier. Quelle ne fut pas ma surprise en y lisant ce qui suit :


« Je recommande le propriétaire de cette maison à tous ceux qui passeront par ici ; il est aimable et hospitalier ; on en obtiendra tout ce qu’on voudra par la douceur.

» Signé : RAYMOND RECOULY,
» Correspondant du Temps près de l’armée russe. »


Cette note remontait au mois de juin, époque à laquelle le corps de Stackelberg se trouvait dans ces parages. Néanmoins la coïncidence est étrange. Dans ce vaste pays, il a fallu un singulier hasard pour amener deux correspondants français des partis opposés à la même maison de ce même hameau perdu loin du chemin de fer et de la grande route suivie par les armées. J’ajoute sur le papier de mon hôte un second certificat d’hospitalité et de désintéressement.

D’ailleurs tous les Chinois que nous avons rencontrés sont aimables, bons enfants et dévoués. Malheureusement, ces bons Samaritains, toujours prêts à se priver de ce qui peut nous être utile, sont les mêmes qui, il y a moins de quatre ans, « boxaient » avec conviction et coupaient en tout petits morceaux les Européens dont ils avaient pu s’emparer.

Nous nous dirigeons vers l’ouest à l’aide d’une boussole de poche pour retrouver la voie ferrée. Les chemins sont abominables. Nos chevaux s’abattent à chaque instant et il faut autant d’énergie que de patience pour leur faire franchir les nombreux torrents qui nous barrent la route. Ce steeple-chase dure toute la matinée. Enfin, à midi, nous apercevons les poteaux télégraphiques qui pointent au-dessus d’un champ de gaolian : les Dix-Mille de Xénophon n’éprouvèrent pas d’allégresse plus vive en découvrant la mer. Bientôt nous trottons entre les rails, stimulés par la certitude d’être sur la bonne voie et de ne plus pouvoir nous égarer.

Quatre heures plus tard, nous arrivons à la station de Tachichiao. Les traces de la bataille qui s’est livrée ici il y a quinze jours ne sont pas entièrement effacées. Autour de la gare, des tranchées, des fils de fer se croisent en tous sens. Les tombes, mal comblées, dégagent une odeur intolérable de putréfaction.

Partout, on voit des monceaux d’approvisionnements à demi brûlés que les Russes n’ont pu emporter et ont essayé de détruire.

Le combat du 25 juillet marque un progrès réel dans l’armée de Stackelberg. Ses dispositions étaient bien mieux comprises que dans les précédentes rencontres ; aucune des fautes tactiques qui amenèrent la défaite de Télissé n’avait été commise. L’artillerie était bien défilée, et son tir précis arrêta, pendant toute la journée du 24, l’offensive japonaise. Le soir, les assaillants n’avaient pas fait de progrès. Une contre-attaque des Russes à ce moment pouvait réussir ; mais ils se bornèrent, comme toujours, à une défensive passive.

Profitant de sa supériorité numérique et de l’inertie de l’ennemi, le général Okou groupa sur sa droite la plus grande partie de ses troupes pour forcer la ligne russe par une attaque de nuit. La 5e division de l’armée de Nodzou, qui coopérait à l’action, enleva successivement trois lignes de tranchées garnies de puissantes défenses accessoires près du village de Taïpingling. Le lendemain, toute l’armée japonaise se porta en avant ; les défenseurs avaient évacué la position pendant la nuit et s’étaient retirés sur Haïtcheng. La garnison russe de Nioutchouang battit en retraite le même jour ; le 26, les Japonais occupaient le port sans coup férir. La canonnière Sivoutch et quatre vapeurs armés s’étaient échoués en remontant le Liao, et avaient été détruits par leurs équipages.

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Aucun des correspondants européens n’avait encore passé à Tachichiao. Nous nous décidons néanmoins à continuer notre route, et, vers six heures, nous atteignons la station de Tasanpo. Nos bêtes sont tellement éprouvées que, malgré la proximité d’Haïtcheng, nous nous trouvons obligés de faire halte et de demander asile au commandant du poste. Cet officier est le seul qui, depuis notre débarquement à Louchoutoung, nous ait fait bon accueil. Il nous donne sa propre chambre et nous fait servir deux rations d’officier : thé à discrétion, riz bouilli, conserves de bœuf et de saumon.


Haïtcheng, 13 août.

Au départ, ce matin, mon cheval a failli tuer un cavalier japonais qui le bridait, mais, comme les jours précédents, il s’est tenu tranquille dès que je me suis trouvé en selle. Après une courte étape de deux heures, nous faisons notre rentrée dans Haïtcheng, but de notre longue marche. L’armée se trouve ici depuis dix jours ; l’état-major de la deuxième armée et son chef, le général Okou, sont installés dans un village voisin.

À l’intérieur de la ville, il n’y a pas de troupes cantonnées ; des gendarmes et des administrateurs militaires sont les seuls Japonais qui y habitent. Dans les rues, nous ne rencontrons que fort peu de soldats, ordonnances d’officiers venus à Haïtcheng faire des emplettes pour leurs maîtres. Ils ne savent pas où est le bureau de l’intendance, les Chinois non plus ; enfin, l’un deux, plus intelligent ou mieux intentionné, nous fait signe de le suivre. Il nous conduit à travers la cité jusqu’aux remparts et nous arrête devant une grande pagode analogue à celle de Kaïping ; c’est le logement des attachés militaires.

Logement des Attachés militaires à Haïtcheng.

Dans la première cour, les chevaux sont rangés sous des abris de paille tressée. Au fond de la seconde, est une salle ouverte dont le toit est soutenu par des colonnes ; à droite et à gauche, les cellules des bonzes servent de chambres à coucher aux officiers. Les noms sont inscrits sur les portes ; je vais frapper à celles de mes compatriotes et crie mon nom à travers le châssis de papier :

— Allez m’attendre sous le portique, me répond la voix du colonel Lombard, je suis à vous.

Le colonel me rejoignit aussitôt. Comme je m’excusai de l’avoir dérangé chez lui, il me répondit qu’il aurait, au contraire, été heureux de me recevoir dans sa chambre, mais les Japonais avaient donné aux attachés l’ordre aussi blessant qu’incompréhensible de ne recevoir les visiteurs que dans la salle commune, où tout le monde peut entendre leur conversation. Ce n’était pas là le seul sujet de plainte contre les trois officiers nippons adjoints aux représentants des armées étrangères.

Le voyage de la côte à Haïtcheng n’avait été qu’un long supplice. Aucune liberté n’était permise ; tout le monde partait en groupe le matin à neuf heures pour arriver, sans faire halte, vers trois heures à l’étape ; on choisissait ainsi pour la marche les heures les plus chaudes de la journée. Le résultat prévu avait été atteint : la moitié des officiers étaient tombés malades ; quant aux chevaux, il n’y en avait plus dans tout le contingent que deux disponibles. Les autres étaient blessés ou boitaient.

La colonne était à Haïtcheng depuis trois jouis déjà. On se souvient qu’elle avait quitté Modji la veille de la nôtre, mais le brouillard en mer et l’orage de Kaïping nous avaient retardés de quarante-huit heures.

Après un échange de récits, le boy du colonel nous amène à la gendarmerie où l’on nous indique nos quartiers. Une vaste auberge chinoise à l’enseigne « La maison qui regarde la lune » doit nous servir de résidence pendant notre séjour à Haïtcheng. Lewis et moi faisons office de fourriers en répartissant les chambres entre nos camarades qui arriveront sans doute cet après-midi. Les meilleures sont réservées aux doyens Burleigh et Prior. Quant à moi, le plus jeune, je me trouve réduit à un petit trou noir sans fenêtre, mais que du moins je n’aurai à partager avec personne.

Mon premier soin, cette besogne faite, est d’aller me présenter aux trois fonctionnaires qui doivent à l’avenir nous servir de guides, diriger nos mouvements et nous communiquer les ordres du quartier général. On ne nous a pas fait l’honneur de nous adjoindre, comme aux attachés militaires, des officiers de l’armée active. Nous devons obéir à un sous-lieutenant de réserve et àa deux juristes-conseillers de droit international à l’armée. Ces deux civils, assimilés au grade de capitaine, portent la tenue de l’état-major. Une étoile dorée cousue sur la manche indique qu’ils ne font pas partie de l’armée malgré leurs sabres de « samouraï » qui battent orgueilleusement le sol.

Le sous-lieutenant de réserve, M. Sataké, est un tout jeune homme, très fier des quelques poils de barbe qui ornent son menton. Il écorche deux ou trois mot d’anglais au prix d’efforts pénibles. Il a d’ailleurs la compréhension difficile, et du premier coup d’œil on se rend compte qu’en l’enlevant au service actif l’armée japonaise n’a pas diminué considérablement sa valeur militaire. Tout autre est M. Okabé, docteur en droit ; il parle admirablement anglais, langue très difficile à prononcer pour tous les Japonais à qui on enseigne beaucoup plus facilement le français, le russe et surtout l’allemand. Certainement très intelligent, M. Okabé a visité tous les pays d’Europe au cours d’un long voyage de trois ans, il n’en a pas moins conservé une aversion insurmontable pour tout ce qui est occidental ; son accueil plus que réservé en donne la preuve.

Notre troisième surveillant est M. Tanaka, fils du ministre de la Maison impériale qui nous reçut au nom du Mikado, en avril dernier, à Chiba. M. Tanaka a passé dix ans en France ; il est docteur en droit de la Faculté d’Aix et a longtemps habité Paris.

Il me souhaite la bienvenue, et ses paroles cordiales sans politesse exagérée suffisent à me faire oublier les mauvais traitements que m’ont infligés ses compatriotes.

Il m’annonce avec tous les ménagements possibles les règles sévères qu’on va nous imposer. C’est la réclusion absolue. Il nous sera interdit de sortir de l’enceinte de Haïtcheng sans être accompagnés par un officier et après l’autorisation dûment accordée par l’état-major de la deuxième armée. Nos demandes devront suivre la voie hiérarchique ; un calcul rapide montre qu’il faudra trois jours en moyenne pour obtenir une réponse.

Nous prenons également contact ici avec la censure militaire. Comme je n’ai pas l’intention d’envoyer de télégrammes en Europe, les mesures qu’on prendra à ce sujet ne m’intéressent pas personnellement, mais je prévois des cris d’orfraie de la part de mes camarades, car le règlement local s’éloigne étrangement des promesses qu’on leur a faites à Tokio.

Après avoir pris congé des trois Nippons, j’ai voulu visiter notre nouveau domaine ; le tour en est bientôt fait.

Haïtcheng est construit sur le même modèle que toutes les cités murées du nord de la Chine. L’enceinte forme un carré parfait dont les côtés sont orientés vers les points cardinaux. Au milieu de chaque face, une porte troue la muraille. Ces quatre portes donnent accès aux deux artères principales, la rue Nord-Sud et la rue Est-Ouest qui se coupent à angle droit au centre même de la ville.

À Haïtcheng, la rue Nord-Sud est la seule animée, la vie de la cité entière y est concentrée. Des deux côtés, sont rangées les boutiques par corporation ; d’abord les fourreurs, puis les restaurateurs, puis les selliers et cordonniers, enfin les marchands de thé et les pharmaciens. Les espèces de bazars où l’on vend de tout, de l’épicerie, de la mercerie et des étoffes sont éparpillés tout le long de l’avenue. Grâce à la proximité de Nioutchouang, on trouve un certain choix de marchandises européennes et japonaises : conserves, liqueurs et parfumerie. Les enseignes sont rudimentaires ; elles consistent en bouts de chiffons dont la couleur indique le métier du marchand ; par contre, les commerçants en gros, surtout les marchands de thé et d’opium, ont dressé devant leurs comptoirs des poteaux de bois sculpté et doré couverts d’ornements et d’inscriptions.

Toutes les échoppes sont encombrées d’officiers et de soldats japonais venus de fort loin pour se ravitailler. La mine réjouie des boutiquiers parle en faveur de la discipline des envahisseurs et prouve que les clients paient comptant tous leurs achats.

L’armée japonaise a créé, pour solder les nombreuses réquisitions de coolies, des bons de guerre échangeables en principe à vue contre du papier monnaie japonais. Mais les stations de change n’existant qu’au Japon et dans les ports, Nioutchouang et Dalny, il est impossible en fait aux indigènes de s’en débarrasser.

Il en résulte que ces bons sont devenus la monnaie courante du pays, au point que les marchands les acceptent de préférence à toute autre monnaie, même à l’or japonais ou aux souverains. L’armée touche sa solde en billets de cette nature. On en a émis de dix, vingt et cinquante sens, de un, cinq et dix yens[2].

Malheureusement les yens sont rares et les paiements même élevés se font avec des bons de vingt ou cinquante sens. On en arrive à posséder de petites papeteries ambulantes ; le transport de ces liasses multicolores et encombrantes devient un problème tous les jours plus difficile à résoudre.

Bons de guerre de l’armée japonaise.

Arrivé au bout de la rue principale, je vais franchir la porte sud pour examiner la face extérieure de l’enceinte. Le factionnaire, sans le moindre avertissement croise vivement la baïonnette dont la pointe vient me chatouiller la poitrine. Ce geste un peu vif m’enlève toute velléité de poursuivre au dehors mes études de fortification. J’escalade donc le mur du côté du chemin de ronde, les rampes d’accès sont partout en ruine. Toute la muraille souffre d’un abandon ancien. Elle est constituée par un rempart de terre revêtu en pierre à l’extérieur, sa hauteur est de six mètres environ, la largeur du sommet en mesure deux ; un parapet crénelé également en pierre n’assure aux défenseurs qu’un couvert illusoire. Le fossé est en grande partie comblé.

La valeur défensive d’un pareil ouvrage est à peu près nulle en présence de l’armement actuel ; elle se trouve encore diminuée si possible par la présence de maisons construites au pied même de la muraille et facilitant l’approche. La fortune rapide de Haïtcheng, due à la construction du chemin de fer, a fait sortir de terre ces dangereux faubourgs. Les portes sont surmontées de tours de guet.

En rentrant à mon auberge par un fouillis de ruelles sordides je n’ai pas été médiocrement surpris d’apercevoir sur une des fandza les plus misérables un drapeau français. Un Chinois en ouvrit la porte, courut à ma rencontre et m’invita par des signes pressants à le suivre. Je trouvai dans une chambre obscure un grand vieillard à barbe grise ; je vis de suite qu’il était mourant. Il parvint à balbutier quelques paroles ; il était le missionnaire français de la ville, et, très éprouvé par la dysenterie, me supplia de lui trouver un médecin. Je courus aussitôt chez M. Tanaka et lui confiai mon embarras, car je ne connaissais personne à Haïtcheng. Je commis à cette occasion une « gaffe » formidable ; en exposant la situation du missionnaire, je dis : « il faut bien faire quelque chose pour ce malheureux, il est le seul blanc de la ville. » Mon interlocuteur esquissa une grimace. Il n’y avait aucune ambulance dans les environs, mais lui-même avait étudié en France la médecine aussi bien que le droit et m’accompagna auprès du malade.

Le vieillard s’affaiblissait de plus en plus. Il n’était plus capable de parler ni d’absorber les médicaments que M. Tanaka lui apportait.

Le soir même il s’éteignit sans avoir repris connaissance. Arrivé à Haïtcheng, il y a trente-trois ans, il n’était jamais depuis lors retourné dans son pays.


Haïtcheng, 14 août.

Aujourd’hui tous les retardataires sont arrivés et avec eux mes bagages intacts. L’installation était bientôt faite : un service de police s’est organisé sous la direction de chacun de nous à tour de rôle. À l’aide de cotisations versées tous les matins, le délégué quotidien engagera une troupe de coolies, fera nettoyer la cour et nourrir les chevaux ; le fourrage n’est pas fourni par les Japonais. Nos rapports avec les habitants de la ville se trouvent facilités par l’apparition d’auxiliaires inattendus. Ce matin même, deux Chinois propres et bien nattés, maniant l’éventail avec élégance, sont venus nous offrir leurs services comme interprètes.

Ce sont d’anciens élèves des missionnaires anglais ; ceux-ci, devant l’hostilité croissante du Gouvernement russe, ont quitté la ville un peu avant la guerre pour fonder un établissement dans le Tchili.

Leur passage ici n’a pas été infructueux. Une partie de leurs adeptes, grâce à leur connaissance de la langue anglaise, a pu s’établir à Haïtcheng comme représentants des maisons d’affaires britanniques de Nioutchouang. Les commerçants de la côte peuvent, ainsi, fonder des succursales dans l’intérieur et augmenter leur clientèle. C’est un débouché important créé de la sorte aux produits anglais.

En face d’eux, que font les missionnaires français ? Ils n’enseignent pas un mot de leur langue aux Chinois qu’ils convertissent ; par contre, ils leur apprennent à répéter sans les comprendre de longues litanies en latin. Je constate, je n’apprécie pas.

Un des chrétiens anglo-chinois nous a conduits au meilleur restaurant de la ville qui se trouve dans une rue écartée. Comme dans tous les établissements de ce genre, la salle commune est malpropre et fétide. Nous sommes obligés de retenir une chambre spéciale qu’on nettoie à fond, et qui, désormais, ne servira qu’à nous. Des bancs, des fauteuils y sont installés et un boy nous apporte le menu. Comme le veut l’usage, après chaque commande, on vient nous montrer les matières premières avant de les cuire pour que nous nous assurions que la quantité et la qualité sont satisfaisantes.

Notre premier déjeuner se compose d’une omelette aux crevettes, de raviolis fourrés de viande parfumée et d’une compote de Californie qu’on est allé chercher dans le magasin de conserves voisin. Les procédés culinaires des Chinois sont identiques aux nôtres. Ils se servent des mêmes instruments et emploient, pour préparer les aliments, du saindoux dont le go lit est très supportable.

Le plus grave inconvénient est l’interversion fâcheuse du sel et du sucre. En outre, il règne une tendance exagérée à saupoudrer les mets de plantes aromatiques ; la plus élémentaire prudence nous force à veiller aux assaisonnements.

Le sens le plus éprouvé n’est pas le goût, mais l’odorat. La présence constante de fumeurs d’opium, couchés sur les kangs où ils savourent leur drogue, rend toute la maison inhabitable.


15 août.

Nous avons été conviés à rendre visite au général Okou. Il faut d’abord pour arriver au quartier général traverser toute la ville ; les habitants se sont portés en foule sur notre passage, ce qui nous donne l’air de conquérants faisant une entrée triomphale. Les Chinois n’osent élever la voix et les sentinelles japonaises, nous prenant sans doute pour les attachés militaires, présentent les armes. C’est grandiose.

La traversée de la rivière de Haïtcheng, gonflée par de récents orages, est beaucoup moins décorative. Couchés sur les encolures des chevaux, comme des jockeys américains, nous levons les pieds à hauteur de la croupe pour ne pas arriver ruisselants chez le commandant de la deuxième armée. Le quartier général se trouve à trois cents mètres plus loin dans une maison fort modeste. Des cavaliers à culotte rouge s’emparent de nos montures pendant que nous nous alignons militairement sous un pavillon où se feront les présentations. Sur une table sont rangés quelques paquets de cigarettes et une boîte de cigares de Manille à dix sens. Cette réception, assez maigre, paraît indiquer que notre hôte, malgré son grade élevé, ne s’encombre pas d’un luxe inutile.

Mais voici l’instant solennel ; le général Okou paraît sur le seuil. C’est un homme de cinquante et quelques années, plus grand que la moyenne des Japonais. La physionomie est loin d’être vive ou intelligente et le regard exprime l’entêtement plutôt que la volonté. Ce qui m’a le plus impressionné chez le chef japonais, je l’avoue, c’est son uniforme dont l’austère simplicité est tout un symbole. Un képi de soldat, une tunique, une culotte et des bottes identiques à celles des simples cavaliers, et c’est tout.

Aucun ornement, aucune chamarrure, pas même une épaulette ou une décoration ; le grade n’est indiqué que par trois étoiles de métal et trois galons minces de laine blanche sur l’avant-bras. Cette tenue montre bien de la part des chefs la volonté de se distinguer le moins possible de leurs hommes. Ils s’habillent comme eux, couchent comme eux dans la première ferme venue et se nourrissent d’un bol de riz arrosé de thé vert. Ce n’est peut-être pas là une des moindres raisons de l’homogénéité parfaite qui forme la principale vertu militaire de l’armée japonaise. Elle contribue au fonctionnement de cette immense machine dont les rouages marchent toujours bien sans retards ni à-coups. La vieille devise du cercle naval de Kouré me revient à la mémoire : « C’est par l’organisation qu’on triomphe. »

Derrière Okou, paraît son chef d’état-major, le général de brigade Otchiaï, gros homme rébarbatif et bougon, barbu comme un Aïno, hirsute, mal habillé, mal chaussé. À ses côtés, frappant contraste, marche un des aides de camp, le capitaine prince Nachimoto, ancien Saint-Cyrien, sanglé dans une tunique jaune canari ; ses bottes reluisent comme sur les affiches des réclames du cirage Nubian.

Après les présentations, le général Okou prend la parole en japonais ; son discours est traduit au fur et à mesure en anglais par un interprète. L’allocution ne sort pas des banalités d’usage, plaisir de nous recevoir, regrets de ne pouvoir nous mieux traiter et ainsi de suite. À peine le général a-t-il terminé que le chef d’état-major l’écarté d’un geste presque brutal, et, en quelques mots d’une netteté incisive, nous déclare qu’avant toute chose, il faut nous conformer strictement aux ordres donnés et que la moindre incartade sera punie de l’exclusion immédiate. Aucune formule de politesse n’est venue atténuer ces menaces inattendues ; du moins auront-elles eu pour effet de m’éclairer définitivement sur les sentiments du sieur Okabé, notre guide numéro deux. Ses traits exprimaient à ce moment une béatitude sans mélange.

Après un court échange d’opinions, Melton Prior, le plus ancien d’entre nous, est chargé de répondre pour la collectivité : « Vous remercierez le général Okou de ses souhaits de bienvenue, dit-il à l’interprète, et l’assurerez de notre désir d’obéir à tout ce qu’on nous commandera. J’ajoute pourtant qu’au cours des vingt-cinq campagnes que j’ai suivies avant celle-ci, jamais on ne m’a laissé aussi peu d’indépendance. »

La traduction de ces quelques mots ne paraît pas impressionner l’état-major outre mesure. On nous passe les cigarettes ; Européens et Japonais se regardent avec une hostilité naissante qui m’a rappelé les plus beaux jours du Manchou-Marou. Le général met fin à cette pénible situation en se retirant dans son bureau.


19 août.

Le déluge a recommencé. Il nous a tenus pendant deux jours enfermés dans nos quartiers. La cour même de l’auberge n’est qu’un tas de boue ; pour la traverser, il a fallu semer le grand rectangle de grosses pierres et sauter de l’une à l’autre. Au dehors, les rues sont converties en bourbiers et les passants rasent les murs en s’accrochant aux portes et aux fenêtres.

La campagne a dû être plus maltraitée encore et les routes sont certainement impraticables à l’artillerie et aux convois. Il faudra quelques bonnes journées de soleil pour permettre à l’armée de se mettre en marche. Notre incarcération à Haïtcheng se trouve prolongée encore.

Sans doute pour égayer notre prison, on nous a envoyé successivement deux commandants d’état-major chargés de nous faire des conférences sur les batailles passées. Cette manière théorique et rétrospective de nous montrer la guerre ne manque pas d’ironie. Serrés à étouffer dans la moins petite de nos chambres, nous entourons le professeur d’histoire et notre ami Okabé qui traduit ses paroles.

Ces deux messieurs se moquent consciencieusement de leur auditoire qu’ils traitent comme une classe d’école primaire. J’emprunte au cours du major Ichisaka la description d’un des combats : « La bataille commença de bonne heure ; l’ennemi occupait de fortes positions d’où il tirait sur nous. Le feu était terrible. Nos braves soldats avançaient toujours malgré la canonnade épouvantable ; on se battait furieusement. L’ennemi était très nombreux, mais rien n’arrêta nos courageux fantassins qui servaient leur empereur et leur patrie. Beaucoup moururent, mais le sacrifice de leur vie n’aura pas été inutile. L’ennemi se défendait bravement, mais rien ne pouvait résister à l’élan de nos valeureuses troupes… »

J’interrompis l’orateur pour lui demander la disposition des divisions japonaises ; il me lança un regard foudroyant sans daigner me répondre, tandis que M. Okabé s’efforçait de faire excuser ma scandaleuse indiscrétion. Si j’avais demandé la tête du général Okou ou même celle du Mikado, le crime, je crois, eût été moins grand. Ma question intempestive n’arrêta d’ailleurs pas la faconde du conférencier qui reprit de plus belle :

« La lutte devint plus acharnée que jamais, notre offensive progressait sans cesse… »

Telle fut la première séance ; je n’assistai pas à la seconde ; on y parla longuement de la guerre sino-japonaise de 1894.


21 août.

Les attachés militaires nous rendent souvent visite le soir et nous leur donnons des concerts. Les banjos des Américains ont péri dans la noyade générale de Kaïping ; un phonographe prêté par un marchand chinois les remplace. Son répertoire fort limité ne comprend qu’une marche militaire, Viens, poupoule, et l’Ave Maria de Gounod. Cette salade musicale, grâce aux quinze mille kilomètres qui nous séparent du pays, trouve tous les jours un public enthousiaste.

La première fois qu’ils sont venus, les officiers nous ont exprimé le regret de ne pouvoir nous rendre nos invitations. Nourris aux frais du gouvernement japonais, ils n’ont rien à nous offrir, ne voulant pas demander des extras en dehors des repas. Leur sort est plus triste que le nôtre ; ils ont encore moins d’indépendance que nous.

Ce matin même, ils ont reçu une preuve nouvelle de la bienveillance des trois officiers qui les accompagnent. On les avait menés voir un pont de chevalets que le génie venait de jeter sur la rivière de Haïtcheng à quatre kilomètres en aval de la ville. Ils y trouvèrent un commandant de pontonniers parlant allemand. Il se montra très aimable et donna aux étrangers des renseignements sur le nombre de travailleurs, les outils et les matériaux employés, le temps nécessaire à la construction. Tout cela était parfaitement inoffensif. Pourtant, un des guides s’approcha du commandant du génie et lui dit en japonais : « Ne répondez pas aux questions qu’on vous pose » À partir de ce moment on ne put tirer du malheureux que les « peut-être » et les « je ne sais pas » traditionnels. Cette scène m’a été racontée par le seul des attachés qui eût passé quelques années au Japon et comprît quelques mots de la langue.

On nous promit pour demain midi une promenade du même genre aux avant-postes.


23 août.

À onze heures, ce matin, j’ai voulu brider mon cheval pour l’excursion annoncée. Une semaine de repos l’avait transformé de nouveau en bête féroce ; il se débattit et mordit en soufflant comme une machine à vapeur, dès qu’on s’approchait de lui avec la selle ou les rênes. Un palefrenier chinois dont la profession est de dresser les poulains les plus sauvages ne réussit pas mieux que les autres. Un coup de sabot dans les côtes l’envoya gémissant à l’autre bout de la cour. Il fallut de nombreux massages et un billet de cinq dollars pour le calmer.

De guerre lasse, je laissai l’animal attaché à son poteau et empruntai la monture d’un camarade qu’une indisposition retenait à Haïtcheng. Avant de partir, on nous rappela qu’il était strictement interdit de nous écarter de nos surveillants, qu’il fallait conserver la formation prescrite. Nous sortîmes de la ville deux par deux comme les collégiens de Stanislas qui se promènent le mercredi au bois de Boulogne. À cinq cents mètres des murs, première halte au pied d’une petite colline que les Russes avaient fortifiée jadis.

Du sommet de la hauteur, un officier d’état-major nous montra dans quelle direction Se trouvait l’armée russe, puis nous rappela une fois de plus les détails de l’occupation de Haïtcheng en 1895.

Il nous conduisit ensuite à quatre cents mètres plus loin sur la soi-disant ligne des sentinelles. Nous nous trouvions alors à moins d’un kilomètre de la ville.

Cette première constatation éveilla mes soupçons sur l’authenticité de ce qu’on nous montrait ; la vue des factionnaires eux-mêmes les confirma. Jamais je n’ai vu de plus jolis avant-postes. La sentinelle se tenait raide comme un piquet, bien en vue ; à deux mètres en avant d’elle, on avait creusé une tranchée revêtue fort proprement de gaolian avec des arêtes nettes et un parapet tracé comme une figure géométrique. Derrière l’homme, se dressait un abri en sorgho qui le protégeait du soleil. À cinquante pas en arrière, le petit poste se reposait sous une tente près d’un râtelier d’armes improvisé où les fusils étaient rangés avec une symétrie parfaite. Tout cela ressemblait bien davantage à une boîte de soldats de plomb qu’à des militaires en campagne.

Sentinelles japonaises.

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un officier japonais vint se présenter à moi. Il s’appelait le major Tatchibana et se montrait très heureux de pouvoir causer avec un Français. Il parlait fort correctement notre langue. Les hommes que nous avions sous les yeux appartenaient à son bataillon, il me demanda ce que j’en pensais.

Je reconnus que ses soldats avaient fort bonne apparence mais je ne lui cachai pas mon étonnement de voir placer ainsi des sentinelles le jour dans une plaine absolument unie. En était-il toujours ainsi ?

Bien des choses m’ont étonné depuis six mois que je me trouve en Extrême-Orient, mais rien jusqu’à ce jour ne m’a surpris autant que la réponse du major Tatchibana. Après s’être assuré que personne ne pouvait nous entendre, il dit en souriant : « Oh ! non ! rassurez-vous, c’est un spectacle réservé aux correspondants de guerre en tournée. Il y a un bataillon entier à quatre kilomètres en avant d’ici et d’autres fractions plus loin encore, sans compter les reconnaissances de cavalerie. »

En présence de cette franchise inusitée, je m’enhardis jusqu’à demander au commandant à quelle division appartenait son régiment. C’était une indiscrétion que j’hésitais à commettre, connaissant les précautions prises à ce sujet par le général en chef qui avait fait supprimer tous les numéros sur les collets des tuniques. Le major ne s’en émut pas autrement et répondit :

— À la 3e. Je commande le premier bataillon du 34e régiment en garnison à Chidzouoka ; c’est une fort jolie ville de la province de Nagoya, dont je serai très heureux de vous faire les honneurs quand nous rentrerons au Japon. En attendant, priez vos collègues de nous suivre à mon cantonnement. Je n’ai pas grand’chose à leur offrir, mais nous serons mieux pour causer dans ma fandza que sous ce maudit soleil.

Ainsi fut fait. Pendant que je marchais à côté de lui, le major me donna d’autres renseignements sur la composition de l’armée et l’emplacement des troupes. J’étais abasourdi. Je crus devoir faire part au major de mes scrupules, mais il se mit à rire et ajouta fort judicieusement qu’au moment où je pourrais communiquer librement avec l’Europe l’armée aurait quitté depuis longtemps ses cantonnements actuels.

Notre troupe envahit la petite maison. Le bon commandant mobilisa ses troupiers pour faire du thé et chercher de l’eau potable. Il répartit entre nous toute sa provision de bière achetée à Haïtcheng, et après avoir longtemps fouillé dans ses bagages, il en sortit une boîte de bonbons chinois que nous nous partageâmes. On échangea quelques toasts, puis il fallut prendre congé de notre nouvel ami pour rentrer à la ville.

Abri d’un petit poste japonais.


24 août

Il paraît qu’on va bientôt attaquer les Russes. Ce bruit s’est répandu ce matin avec persistance. Je me suis aussitôt mis en campagne pour remplacer mon farouche coursier par une monture plus maniable. Un marché aux chevaux se tient précisément aujourd’hui sur la grande place où tous les paysans des environs amènent leurs bêtes pour les vendre à l’armée. On paie chaque animal cent vingt dollars. Venu avant l’heure fixée pour l’examen passé par les vétérinaires, je peux faire mon choix et acheter un joli poney bai pour dix dollars en plus du prix de réquisition.


25 août.

Pendant toute la matinée, les troupes ont traversé la ville. J’ai obtenu non sans peine l’autorisation de sortir de l’enceinte pour faire ferrer mon nouveau cheval, les maréchaux demeurant tous en dehors des murs. Pour cette opération, les animaux sont entravés et jetés à terre ; on leur ligote les quatre pattes ensemble et on leur applique les fers dans cette position incommode. Les accidents sont pourtant fort rares, mais la séance est longue. Assis sur une borne, je fumais ma pipe en suivant des yeux les tortures infligées au malheureux animal lorsqu’un grand bruit me fait lever la tête. Le général Okou et son état-major, entourés d’une faible escorte de cavaliers, passent devant moi se dirigeant vers le nord. Décidément c’est pour demain.

À mon retour, j’ai la satisfaction de me défaire pour quatre-vingt-dix dollars de la bête féroce de Kaïping ; mais après le coucher du soleil son nouveau propriétaire n’a pas encore osé l’emmener. Je passe la soirée à faire quelques derniers achats en ville et à emballer mes richesses. Je ne me couche que fort tard pour rêver de bombardements et d’assauts.

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QUATRIÈME PARTIE

LA BATAILLE DE LIAOYANG


26 août.

On est généralement fort mal reçu lorsqu’on vient réveiller en sursaut des gens qui ont peu dormi ; tel ne fut pas pourtant le cas du lieutenant Sataké lorsque, ce matin, un peu avant le lever du soleil, il vint successivement tirer par le bras les dix-huit correspondants de guerre attachés à la deuxième armée. Il est vrai qu’il nous annonçait en même temps une grande bataille pour le jour même et promettait de nous y faire assister. On faillit lui sauter au cou. Les longs mois d’attente dans les hôtels de Tokio, le voyage monotone et pénible à travers le Liaotoung, l’emprisonnement de quinze jours à Haïtcheng, tout était oublié. On allait enfin voir la guerre. Les chevaux étaient sellés moins de cinq minutes après ; le convoi fut chargé en un tour de main. Bientôt, nous franchissions, gais et contents, le cœur à l’aise, la porte nord d’Haïtcheng…

Notre joie fut de courte durée. À moins de deux kilomètres de la ville, on nous fit grimper sur un petit tertre qui commandait la plaine. Le temps était radieux, les Chinois travaillaient aux champs, quelques chariots passaient sur les routes ; mais aucun soldat n’était en vue. À force de fouiller l’horizon, un de nous finit par découvrir, à dix kilomètres plus au nord, quelques points blancs sur le sommet d’un renflement de terrain. C’étaient des shrapnells russes éclatant au-dessus d’une batterie japonaise. Il fallait le secours de jumelles perfectionnées pour les apercevoir. À ce mirage lointain devait se borner pour nous le spectacle si ardemment désiré et depuis si longtemps. Malgré nos réclamations, on refusa de nous rapprocher du combat.

En vain, M. Okabé s’efforçait de nous intéresser à ce qu’il devinait dans le lointain. Assis à terre, nous tournions le dos à la direction de la bataille. Un de nos camarades avait reçu la veille avec son courrier un paquet de journaux d’Europe.

Il nous les distribua et nous passâmes à lire des faits-divers l’après-midi de notre première journée de combat. Le soir, on nous fit cantonner dans un village des environs, et on eut la bonté de nous apprendre que l’armée japonaise avait refoulé les Russes sur Anchantien ; ce succès avait coûté deux cents tués et blessés.

Groupe de correspondants de guerre à Anchantien (26 août).

Le principal argument de nos guides pour nous tenir si loin derrière était le souci qu’ils avaient de ne pas exposer nos existences. Pour mettre leur responsabilité à l’abri, nous envoyâmes au quartier général une protestation signée de tous les correspondants de guerre. Nous déclarions prendre à notre compte tous les risques de la campagne et demandions à ce que l’on tînt les promesses données à Tokio verbalement et par écrit. Cette lettre resta sans réponse.


27 août.

La plaisanterie a continué aujourd’hui ; elle s’est compliquée de pluie et de brouillard. On nous a fait lever au milieu de la nuit. Après une longue marche dans les ténèbres, nous avons fini par nous échouer sur le sommet d’un monticule. Le jour se lève morne et gris ; nous nous trouvons perdus dans les nuages comme sur le rocher des Walkyries.

Le groupe des attachés militaires vient s’installer à côté de nous. Malgré la défense formelle qui nous en est faite, nous allons fraterniser avec nos compagnons d’infortune et mêler nos lamentations aux leurs. Au brouillard succède la pluie, le vent nous apporte périodiquement le grondement indistinct de la canonnade. Transis et affamés, nous demandons en vain un abri ; l’ordre est de rester là jusqu’au soir et nous y restons. Dix heures de douche sans rien voir, tel est le triste bilan de cette seconde journée.


Anchantien, 28 août.

Ce matin, notre doyen, le dessinateur anglais Mellon Prior, fatigué de ne crayonner que des pagodes et des mendiants chinois, a demandé son passeport pour rentrer en Europe. Les deux romanciers américains le suivent dans sa retraite.

Avant de partir, ces déserteurs laissent à chacun de nous comme souvenir un ustensile de leur matériel de campagne. J’hérite pour ma part d’un volumineux emporte-pièce qui pourra au besoin me servir de casse-tête.

Nous suivons aujourd’hui la grande roule mandarine le long du chemin de fer ; elle est couverte de convois portant aliments et munitions aux combattants. Devant nous se dressent les hauteurs d’Anchantien, excellente position que les Russes, menacés sur leur flanc, ont abandonné dans la nuit sans coup férir. La route et la voie ferrée franchissent cette ligne montagneuse par un défilé étroit que creuse une rivière presque à sec. La gare se trouve un peu au delà ; on aperçoit par la trouée le réservoir qui la domine. Nous sommes arrêtés à côté du chemin pendant que les colonnes de ravitaillement se succèdent à une allure lente, mais avec un ordre parlait.

Bataillon japonais en position d’attente à Anchantien (28 août).

Après deux heures d’inaction énervante, nous nous remettons en marche, et passons le défilé et les deux boucles de la rivière. Nouvel arrêt. Devant nous s’étend une plaine bornée à six kilomètres au nord par une rangée de collines. C’est au delà que le combat se continue maintenant. Quelques batteries japonaises tirent par-dessus la crête ; l’ennemi leur répond faiblement. En vain, nous supplions nos geôliers de nous faire avancer ; ils prétextent les ordres reçus et nous déclarent que nous ne ferons plus un pas de la journée.

De loin nous voyons une ligne d’infanterie gravir la montée, atteindre le faîte, puis disparaître sur le versant opposé pour se mêler à la bataille. Un dernier régiment, placé en réserve sur la berge à côté de nous, rompt les faisceaux, défile à nos pieds, traverse la plaine et s’évanouit à son tour à l’horizon. Enfin, la file des convois nous dépasse encore une fois, ironiquement.

L’ordre de bataille adopté par l’état-major japonais paraît maintenant nettement établi : en tête la cavalerie, puis les éclaireurs, le gros de l’armée, les réserves, le train, enfin les correspondants de guerre. Aujourd’hui, le quartier général doit être au comble de ses vœux, il a réussi à placer une montagne entre la bataille et nous.

Les réserves débordant du défilé d’Anchantien (28 août).

On nous fait coucher à la gare d’Anchantien, évacuée le matin même par les Russes. Nous sommes encore plus furieux que la veille. Hier et avant-hier, on ne nous a rien montré du tout ; aujourd’hui, on nous a imposé le supplice de Tantale.

Vers sept heures, M. Okabé, le sourire aux lèvres, vient nous donner le compte rendu de la journée et nous annonce l’abandon de huit canons par les Russes. C’est ajouter la raillerie à la torture. J’exprime au porteur de nouvelles mon indignation et j’ajoute :

— L’état-major s’est moqué de nous consciencieusement. Je ne sais ce qu’en pensent mes collègues, mais pour ma part, j’en ai assez. Que vous le vouliez ou non, je vous préviens que je verrai la prochaine bataille à ma manière, la vôtre ne me suffit pas.


29 août.

Jour de repos. Nous ne quitterons Anchantien que demain. Pour nous consoler de nos déboires, on nous autorise aujourd’hui à circuler librement dans les environs. J’ai été le seul à profiter de la permission. J’ai sellé mon poney dès l’aurore, et, pour ne pas m’égarer, je me suis tenu en vue de la voie ferrée.

L’armée a fait pas mal de chemin pendant la nuit. Ce n’est que sur la rive opposée du Tchaho (une rivière sur deux porte ce nom en Mandchourie) que je rencontre les premiers cantonnements. En traversant un des villages, je m’entends appeler et j’ai le vif plaisir de reconnaître le major Tatchibana, mon ami de Haïtcheng. Il me montre son bataillon dont une partie est cantonnée dans les fermes chinoises ; le reste doit se contenter comme abri des petites tentes que les hommes portent par morceaux sur leurs sacs.

— Je n’ai pas été engagé à Anchantien, dit le commandant, mais, depuis trois jours, nous n’avons guère dormi. Vous voyez, on se rattrape ferme, ajoute-t-il, en indiquant les soldats couchés sous les toiles. D’ailleurs, c’est maintenant notre tour de marcher en première ligne et ça va chauffer. Anchantien n’était qu’un prologue, demain commencera la grande bataille. Nous entamerons la marche d’approche dès ce soir. Regardez en face de vous ces hauteurs, ce sont les positions des Russes. Il y a quatre mois qu’ils y travaillent et ils en ont fait de véritables forteresses. Elles nous coûteront cher.

Et il soupira.

Nous entrâmes dans sa chambre, et causâmes longuement en buvant du thé et en fumant des cigarettes. Le major sortit de son portefeuille une photographie de son fils dans un groupe de collégiens :

— C’est une des dernières fois que je vois son portrait, me dit-il, car je serai tué là-bas.

Et par les trous du châssis de papier, il indiquait la ligne bleue des collines occupées par l’ennemi.

Je lui reprochai ses sombres pressentiments et lui rappelai sa promesse de me faire visiter Chidzouoka. Mais il secoua la tête et je me sentis tout attristé en le quittant.

Il me fallut longtemps pour regagner la gare d’Anchantien, en me frayant un passage sur la route à travers les voitures. Cet encombrement me donna l’occasion de passer en revue les divers systèmes de transport employés par les Japonais.

La question du ravitaillement est plus importante encore pour l’armée nipponne que pour toutes les autres, eu raison du régime d’alimentation particulier des soldats du Mikado.

Ils sont très sobres et se contentent d’une nourriture modique, mais ne peuvent se passer des vivres auxquels ils sont habitués.

Il leur faut du riz, et même du riz d’une certaine qualité ; rien ne saurait le remplacer. Au lieu de poisson, on a fini par les accoutumer au bœuf conserve, mais au prix d’efforts patients et d’une longue éducation. On avait à cet effet créé une usine à Kobé, qui fabriquait des boîtes d’endaubage à la gelée légèrement sucré, qu’on mit en consommation dans tous les régiments. Les soldats ont fini par pouvoir le supporter, mais ils continuent à éprouver une invincible répugnance pour toute autre viande, notamment pour la viande fraîche. Ils ont également besoin de condiments spéciaux pour préparer leur cuisine ; on leur expédie du choyou (sauce japonaise) dans des cylindres de fer-blanc.

Cantonnement-bivouac du 34e régiment d’infanterie (29 août).

Cette nostalgie gastronomique empêche l’armée d’utiliser les ressources du pays. Pour les correspondants de guerre, c’est là un état de choses très satisfaisant ; il leur permet de trouver toujours dans les villages chinois des poulets et des œufs respectés par les conquérants. Pour l’intendance, la situation est plus gênante, car elle l’oblige à importer du Japon tous les vivres consommés par l’armée.

La flotte japonaise étant virtuellement maîtresse de la mer, les difficultés commencent seulement au port de débarquement. Mais de là, il faut amener par voie de terre jusqu’à l’armée, sans compter le matériel de guerre, trois cent mille rations quotidiennes.

On se représente quel nombre colossal de convois nécessitent tous ces bagages. L’intendance s’est montrée à la hauteur de cette tâche gigantesque. Depuis le début de la guerre, et malgré l’allongement considérable de la ligne de communications, à mesure qu’on s’éloignait de la côte, ses services ont toujours fonctionné sans le moindre accroc. Pour obtenir un pareil résultat, il a fallu faire flèche de tout bois.

Pendant la guerre sino-japonaise de 1894, l’armée avait employé, pour tous ses transports, des hordes de coolies japonais portant sur l’épaule des charges balancées aux deux extrémités d’un long bambou. Cette expérience ne réussit pas : les porteurs constituaient une seconde armée qu’il fallait nourrir, loger, habiller, et faire mouvoir comme les combattants. On y a, pour la présente campagne, complètement renoncé.

Les procédés de transport actuellement employés sont :


1o Le chemin de fer, dont j’ai déjà parlé, et qui sert surtout pour le matériel le plus précieux : artillerie de siège, munitions, équipement, etc. ;

2o Le charroi. Il comporte :

a) Les attelages de l’artillerie et des sections de munitions d’artillerie, semblables à ceux des armées européennes ;
b) Les voitures régimentaires à deux chevaux ; l’un entre les brancards, l’autre en flèche ; elles sont munies d’un siège très élevé et représentent une capacité de transport assez faible ;

c) Des charrettes à deux roues supportant une plate-forme et traînées à bras par une équipe de quatre hommes ;
d) Le mode principal de transport est certainement le chariot chinois décrit précédemment ; il est conduit par son propriétaire et réquisitionné par le service des étapes. Ces réquisitions sont faites pour une étape seulement et les voitures reviennent le lendemain à leur point de départ, faisant ainsi toujours la navette entre les deux mômes stations ;

3o Les animaux de bât, chevaux ou mulets pris sur place ou importés du Japon. Ils constituent tous les trains de combat, les trains réglementaires et les sections de munitions d’infanterie. Ils servent également à former des convois auxiliaires pour l’intendance ;

4o Le portage. La première armée, au commencement de la campagne, a utilisé les porteurs indigènes en Corée où les routes sont mauvaises et où les voitures n’existent pas. Ce système, auquel on a été réduit faute de mieux, a été abandonné dès que les troupes du général Kouroki eurent pénétré en Mandchourie.

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À mon retour au cantonnement, j’appris qu’on allait partir pendant la nuit de manière à rejoindre les troupes de première ligne au lever du soleil. Décidé à voir de près la grande bataille qui allait se livrer, je préparai soigneusement mon équipement afin de pouvoir subsister quelque temps sans être obligé de reprendre contact avec notre colonne de bagages.

Je m’étais fait faire à Yokohama une copie de la sellerie d’ordonnance française, la plus pratique assurément de toutes celles que j’ai vues.

Dans la fonte de droite, le kodak et trois bobines de pellicules ; dans celle de gauche, la trousse de toilette. Une des sacoches de derrière contenait un étui de crayons, du papier et les vivres limités, hélas ! à quelques biscuits ; le chariot portant mes conserves ne nous avait pas encore rejoints, et je ne pus emporter que le reste de ma ration journalière. Enfin la dernière sacoche renfermait un échange complet de linge. Cette précaution indispensable m’avait été enseignée pendant la campagne sud-africaine, le jour où la cavalerie anglaise mit la main sur mes bagages pendant que je tiraillais sur un kopje.


Liaoyang, 5 septembre.

La grande bataille s’achève en ce moment. Par la fenêtre de la villa russe où je me trouve, j’entends les derniers coups de canon du côté de Yentaï. Pendant cinq jours, on s’est battu sans relâche et j’ai eu la satisfaction de pouvoir suivre à ma convenance quelques-unes des phases principales de cette lutte de géants, l’événement militaire le plus important que l’histoire puisse enregistrer depuis 1870.

Avant d’entrer dans le détail de mes aventures et de raconter ce qu’il m’a été donné de voir, il convient de dire quelques mots sur l’ensemble de cette bataille de Liaoyang et des événements qui l’ont amenée.

Liaoyang était le point de concentration, prévu dès le début de la campagne, pour les trois armées japonaises qui devaient opérer en Mandchourie (première, deuxième et quatrième ; la troisième armée opérant sous Port-Arthur). La première armée (général Kouroki) entrait par la Corée au commencement de mai, à la suite du combat du Yalou ; la deuxième armée (général Okou) débarquait dans le Liaotoung au même moment, et, après avoir isolé la garnison de Port-Arthur, se dirigeait à son tour au nord, vers la plaine mandchourienne, le long de la voie ferrée ; le noyau de la quatrième armée (général Nodzou) formé par la 10e division, prenait terre à Takouchan, à peu près au milieu de l’espace qui séparait les deux premières colonnes, et commençait immédiatement un mouvement analogue vers le nord. La marche de ces armées se continua lentement, les trois colonnes se maintenant à la même hauteur et resserrant peu à peu leurs intervalles à mesure qu’elles se rapprochaient de leur objectif.

Les forces russes s’étaient retirées devant les Japonais, en essayant de retarder leur marche le plus possible ; elles comptaient, elles aussi, livrer bataille devant Liaoyang, où arrivaient journellement des renforts. La place avait été mise en état de siège dès le début de la guerre. Deux lignes successives avaient été fortifiées. La première, la plus avancée, s’étendait à cinq kilomètres environ au sud de la ville et utilisait les hauteurs parallèles au cours du Taïtsého, notamment les fortes positions de Chiouchanpou. La seconde, qui comportait une série de retranchements et de redoutes, formait un demi-cercle au sud et à l’ouest de la ville, à un kilomètre environ de l’enceinte chinoise, et se prolongeait sur la gauche russe par les collines qui masquent les mines de charbon de Yentaï : on les appela pour cette raison les lignes de Yentaï. Au-devant de la première ligne, de forts détachements se maintenaient en contact des avant-gardes japonaises et occupaient les villages d’Anping et d’Anchantien. Les armées japonaises, placées sous le commandement général du maréchal Oyama, comptaient huit divisions, disposées comme suit, de la droite à la gauche : 12e, 2e, garde impériale, formant la première armée ; 10e, 5e, formant la deuxième armée ; 3e, 6e et 4e, formant la quatrième armée. À cet effectif, il faut ajouter deux brigades d’artillerie et une de cavalerie non endivisionnées. La quatrième et la deuxième armées se touchaient ; la première, par contre, était séparée de la deuxième par un vide de plusieurs kilomètres. Le plan du maréchal Oyama consistait à attaquer vigoureusement sur tout le front pour maintenir l’ennemi, ensuite à agir par la droite afin de le déborder et de rejeter la gauche russe sur son centre, puis de prolonger cette marche sur les derrières des Russes et de couper leurs communications avec Moukden.

Le mouvement commença dans la nuit du 25 août. Anping fut pris le lendemain, sans grandes difficultés. Le général Okou rencontra une résistance plus énergique à Anchantien, qui ne fut occupé que le 28. Le 29, les forces japonaises arrivaient en face de la première ligne défensive des Russes : elles commencèrent leur marche d’approche dans la soirée.

Avec la première armée, dès le lendemain, le général Kouroki occupait la portion de la ligne qui se trouvait devant lui, mais il hésitait à continuer son mouvement en avant, qui l’éloignait du reste de l’armée. Aussi, pour appuyer l’offensive de Kouroki, le général Okou reçut-il l’ordre, le 31 au matin, d’enlever coûte que coûte les lignes de Chiouchanpou.

À midi, la 3e et la 5e division prenaient d’assaut la plupart des tranchées et, dans la nuit, les Russes devaient se replier, autour de Liaoyang, sur leur deuxième position de défense.

Cette évacuation des ligues de Chiouchaupou permit à la première armée japonaise de reprendre sa marche vers le nord. Le 1er septembre, elle franchissait le Taïtsého et se portait immédiatement contre les positions de Yentaï pour déborder la gauche russe. Mais le général Kouropatkine, se rendant compte du danger qui le menaçait, porta vers sa gauche toutes ses réserves, et réussit à faire échouer le mouvement tournant des Japonais.

Pourtant la défense russe était compromise par la perte d’une partie des positions dont les Japonais de la division de Sendaï avaient chassé, le 2 septembre, la brigade Orloff et que les Russes ne purent reprendre le lendemain, malgré des contre-attaques désespérées. Aussi le général Kouropatkine se décida à se retirer vers Moukden en abandonnant Liaoyang dans la nuit du 3 au 4, quoique les Japonais eussent échoué dans tous leurs assauts contre les redoutes qui entouraient cette ville. Ce mouvement s’opéra en ordre parfait, sans laisser ni prisonniers ni canons aux mains de l’ennemi ; les Japonais vainqueurs, exténués par neuf jours de combats, furent incapables d’inquiéter la marche des Russes.

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Après ce rapide compte rendu des événements, revenons au quartier des correspondants militaires, près de la gare d’Anchantien, le 30 août, à trois heures du malin. Personne n’a dormi. À la lueur des lanternes, tenues à bout de bras par les boys, nous sanglons les selles et, avant de passer la bride, jetons à nos montures une brassée d’herbe fraîche. Mais la voix de M. Tanaka nous crie qu’il faut partir, et on monte à cheval,

La file indienne se met en marche comme une procession de fantômes sous la lumière incertaine de la lune ouatée de légers nuages.

Grâce à mon excursion de la veille, je connais le chemin et me porte en tête à côté du lieutenant Sataké pour lui servir de guide. Rien n’est fatigant pour le cavalier comme une marche de nuit. L’attention est perpétuellement en éveil, car les chevaux, las, s’assoupissent à moitié et il faut sans cesse scruter les ténèbres pour éviter les trous et les obstacles. Le bercement régulier du pas endort insensiblement l’homme comme la bête et l’oblige à se raidir contre le sommeil qui l’envahit.

Après deux heures de ce pénible exercice, nous apercevons enfin à l’horizon une faible lueur, le froid devient plus pénétrant et fait frissonner les membres engourdis par l’immobilité. Les silhouettes se dessinent en contours plus nets, la blancheur de la route s’estompe, le ciel s’éclaire doucement de rose pâle, puis, à l’est, les rayons flamboyants illuminent l’espace. C’est enfin le jour qui se lève, les ténèbres qui se dissipent, la vie qui renaît dans la plaine. Mais déjà la guerre vient troubler la sérénité de ce radieux matin. À quelques kilomètres en avant, une batterie japonaise salue le soleil d’une première salve, et la canonnade commence. Autour de nous, les cadavres raidis des chevaux éventrés il y a deux jours par les obus nous forcent à prendre le galop pour éviter la pestilence que dégagent leurs entrailles putréfiées.

Un peu avant d’atteindre le cours du Tchaho, le sous-lieutenant Sataké nous fait quitter la grande route et tourner à droite. Nous passons derrière une colline où se tient l’état-major du général Okou ; le sentier que nous suivons se perd dans un chemin perpendiculaire à lui. À gauche, c’est l’ennemi ; à droite, Anchantien. C’est à droite que se dirige M. Sataké.

Toute notre colonne s’arrête ; je refuse de suivre l’officier qui me fait des signaux désespérés. Plusieurs correspondants ont mis pied à terre et s’asseyent sur un talus en déclarant qu’ils ne feront pas un centimètre en arrière. Les trois Japonais vont vers eux, descendent aussi de cheval et entament des pourparlers qui absorbent toute leur attention.

L’occasion est bonne, je crie « Sayonara » (au revoir) aux Nippons ébahis et pars à fond de train du côté du « front ». Plusieurs de mes collègues galopent sur mes talons. Les éperons poussés dans le flanc des bêtes leur font donner toute leur vitesse. Nos poneys mandchous fatigueraient vite les haridelles japonaises de nos geôliers s’ils tentaient de nous poursuivre. Aussi nous jugeons bientôt que nous sommes hors d’atteinte. Le sentier se rétrécit, puis cesse brusquement, et nous voilà errants dans la forêt touffue du gaolian ; bien malin qui pourra nous y retrouver.

Je ralentis l’allure et me retourne : la plupart des correspondants n’ont pas persévéré, il n’y en a plus que deux derrière moi.

Bientôt le sorgho s’éclaircit et nous met en présence de la rivière Tchaho. Les berges sont boueuses, difficiles à aborder ; il faut tâtonner longtemps avant de trouver un banc de sable où les traces récentes de roues indiquent un gué propice. Un peu au delà du cours d’eau, je monte à mes compagnons un monticule couronné de pins qui nous servira de premier observatoire et nous permettra de reconnaître notre position exacte.

Nous mettons pied à terre pour escalader la pente le long du mur d’un temple bouddhiste. Au sommet, une vingtaine de paysans chinois, confortablement assis sur de grosses pierres, regardent la bataille sans s’émouvoir.

Un premier coup d’œil me convainc que nous sommes encore bien loin de l’action. À nos pieds, s’étend un village ; au delà, à un kilomètre environ, devant un second groupe de fandzas, une batterie japonaise tire des salves périodiques. Les Russes lui répondent, et leurs obus fusants éclatent au-dessus des maisons.

— C’est là qu’il faut aller, dis-je à mes camarades ; nous traverserons le village et irons nous établir sur la colline qui se trouve de l’autre côté. Nous serons à la fois plus près et plus haut qu’ici.

Ma proposition ne sourit guère aux deux journalistes ; ils veulent rester et allèguent la fatigue des chevaux auxquels les bons Chinois viennent de donner une botte de fourrage. Je finis pourtant par les persuader, et nous nous portons de nouveau en avant.

Entre les deux villages, il n’y a d’autre chemin qu’une brèche étroite dans le sorgho, encore devons-nous la partager avec une colonne d’infirmiers marchant sur deux rangs dans la boue. À moitié route, mon cheval glisse, s’abat ; la sangle casse, et la selle passe avec moi par-dessus la tête de l’animal pour atteindre les reins d’un malheureux médecin. Il se relève en même temps que moi, rit de notre commune mésaventure, m’aide à resseller avec la sangle de rechange et court rejoindre ses hommes. Je trotte derrière lui pour trouver à quelques pas de là mes camarades arrêtés : nous approchons du feu et le sifflement des obus se perçoit distinctement. Je dépasse à nouveau mes collègues, et me replonge dans le sorgho. Près de l’entrée du village, le gaolian fait place à des cultures moins hautes. Je me retourne, il n’y a personne derrière moi. Les shrapnells éclatent tout autour de mon cheval, j’attends vainement les retardataires et au bout de deux minutes, ne voyant rien venir, je continue ma route. Sœur Anne sous le feu d’une batterie à recul sur affût n’eût pas agi autrement.

Le village traversé, je me trouve à côté des canons japonais ; le commandant s’approche de moi et attire mon attention sur un grouillement de petites taches khaki au revers de la hauteur où je veux aller.

— C’est la 5e division de l’armée de Nodzou qui entre en ligne.

Il n’a pas terminé que je suis de nouveau en selle et marche derrière la longue file des bataillons, avançant d’un pas allègre dans le vallon encaissé où ils se trouvent abrités du feu de l’ennemi. Je les quitte pour faire l’ascension de la hauteur[3] après avoir attaché ma monture à un arbre isolé que le hasard providentiel a fait pousser là.

Tout en haut, un groupe d’officiers entoure une grande lunette installée sur un trépied. C’est l’état-major de la 5e brigade.

État-major de la 5e brigade. Général Yamagoutchi.

Le général Yamagoutchi me fait souhaiter la bienvenue par son interprète ; son officier d’ordonnance m’indique l’emplacement des troupes japonaises sur la carte. Je suis très surpris de trouver que la carte du général est celle de l’état-major russe. Combien de fois ne nous avait-on pas rebattu les oreilles en Europe avec des romans fantastiques représentant des légions de géomètres japonais parcourant la Mandchourie depuis dix ans et faisant le levé de chaque pouce de terrain ?

Par contre, tous les ouvrages russes sont portés au crayon rouge sur le plan ; les redoutes, même les réseaux de fil de fer des ouvrages du réduit de Liaoyang, sont notés avec une exactitude que j’ai pu vérifier quelques jours plus tard. Si l’état-major japonais n’a pas envoyé de topographes en Mandchourie, il y a entretenu du moins des espions consciencieux et habiles !

Du haut de notre observatoire, on ne peut apercevoir qu’une partie de la position russe, le reste est masqué par des éminences qui s’interposent aux regards, pour en obtenir le panorama complet, je me transporte sur un piton[4] à cinq cents mètres plus près de l’ennemi, où je reste toute la journée avec une compagnie japonaise sous une fusillade intermittente. De là, la position entière apparaît nettement. Voici la description de ces lignes dites de Chiouchanpou que j’ai visitées deux jours plus tard dans tous leurs détails.

Kann - Journal d'un correspondant de guerre en Extrême-Orient - p376.jpg

Orientées du nord-ouest au sud-est, elles s’étendent sur un front de quatre kilomètres et se décomposent ainsi qu’il suit de la droite à la gauche russe. Immédiatement à l’est du chemin de fer se dresse le mont Chiouchan, roc isolé, dominant de deux cents mètres environ les plaines qui l’entourent. De toute part, ce massif se dresse abrupt et, dans la direction du sud et de l’ouest, il présente des escarpements verticaux, inaccessibles aux meilleurs grimpeurs ; un sentier à lacets, qui dégringole sur la face orientale, met le haut de la montagne en communication avec le village de Chiouchanpou. Au sommet, s’élève une des nombreuses tours de guet qu’on trouve éparpillées sur tous les points culminants du pays et qui datent des jours lointains où cette Mandchourie du sud redoutait les invasions coréennes et chinoises. On peut voir sur notre plan que ce bloc inattaquable se trouve légèrement en retrait par rapport à la ligne principale de collines qu’a utilisée la défense : le mont Chiouchan est là comme un donjon isolé.

Cette ligne elle-même se compose d’une première ondulation basse A, située à cinq cents mètres environ du Chiouchan, puis d’un second massif plus élevé B, couronné par deux mamelons et limité à droite et à gauche par deux routes convergeant sur le village de Chiouchanpou. Plus à l’est, s’élève une troisième croupe G, dont la cime horizontale est assombrie par des bouquets de broussailles rabougries et noires : en avant, un coteau également boisé D se détache sur le glacis qui dévale vers le lit d’un torrent peu encaissé, alors complètement à sec. Un autre chemin, franchissant la ligne par un col, sépare de la hauteur G et du coteau D un nouveau groupe de trois pitons très escarpés E, F, G, qui, séparés les uns des autres sont comparables à trois tours alignées ; au devant de ces tours, un peu plus au sud et à l’est, se dressent des groupes de montagnes assez élevées qui font face à ces trois pitons E, F, G, et les dominent de front et de flanc.

Le caractère général de toute cette ligne de hauteurs, depuis A jusqu’à G, est de présenter des abords raides sur le versant de Liaoyang, qui regarde l’armée russe, et au contraire un glacis parfait du côté de Syanyoungsou, où devait se produire l’attaque japonaise. Ces conditions favorables aux Russes leur permettent de faire un excellent emploi du feu, — les angles morts étant presque complètement supprimés, — et de défiler les attelages d’artillerie et les réserves derrière les troupes de première ligne. Mais le plus grand défaut de la position russe est de se trouver très exposée sur sa gauche, où les pentes du dernier piton G se perdent dans un éventail de crêtes : séparées par des vallées, ces crêtes offrent à l’assaillant des abris contre le feu et même contre la vue, jusqu’à deux cent cinquante mètres environ de cette corne orientale de la défense.

Cette faiblesse n’est qu’insuffisamment compensée, en arrière des trois pitons E, F, G, par une position secondaire et en retrait, une « position en échelon » qu’offre, au-dessus du village de Fantziatoun, une colline semi-circulaire à double sommet L-M ; à près de deux kilomètres plus en arrière, les batteries de cette position L-M peuvent enfiler le col séparant de la colline C les trois pitons E, F, G, et atteindre le versant opposé.

La mise en état de défense de ces lignes de Chiouchanpou avait été prévue par les Russes depuis le début des hostilités et exécutée avec soin par les troupes du génie. Le mont Chiouchan lui-même, malgré son inviolabilité, est couvert d’ouvrages. Toutes les collines A, B, C, et le promontoire D sont sillonnés, légèrement en avant des crêtes, par des éléments de tranchées ; les cols séparant les hauteurs ont été laissés intacts, mais de chaque côté, des retranchements coudés, en retour de flanc, commandent les chemins à courte distance. Des coupures et des tunnels, perpendiculaires aux ouvrages, permettent de communiquer sans danger avec le versant de Liaoyang. Des défenses accessoires, multiples et puissantes, complètent ces ouvrages à une distance moyenne de cent mètres en avant des tranchées. Réseaux de fil de fer et de ronces artificielles ; trous de loup simples et avec pieux, disposés en quinconce sur quatre rangs ; fougasses à mise de feu électrique, en un mot tous les types réglementaires ont été utilisés et donnent à ces positions un aspect formidable. Néanmoins, on peut relever de nombreuses imperfections, qui faciliteront l’offensive japonaise, et contribueront à son succès.

On a complètement négligé de recouvrir de mottes gazonnées les parapets ; ils se signalent de loin à la vue, par l’opposition des couleurs ; à cinq kilomètres, on aperçoit distinctement leurs lignes bistres, coupant le fond sombre des glacis. Une autre erreur non moins grave a été commise dans la construction des défenses accessoires : le génie a l’habitude de protéger les réseaux de fils de fer, contre les coups persistants de l’artillerie, par une banquette de terre ; mais il faut veiller à ce que cette banquette présente un plan très incliné du côté de l’ennemi, afin de ne pas lui fournir d’abri. Cette précaution n’a été prise nulle part ; c’est par un talus à double revers qu’on a préservé les abatis et les trous de loup. Enfin, les ouvrages réguliers s’arrêtent à la rouie qui sépare les hauteurs C et K ; de mauvaises tranchées, creusées par l’infanterie, garnissent seules les pitons E, F, G, c’est-à-dire le point le plus compromis où l’on aurait dû, au contraire, multiplier les couverts pour les défenseurs et les obstacles contre les assaillants.

Les troupes chargées de la défense se composaient de bataillons sibériens, dont il m’a été impossible de déterminer le nombre, mais d’un effectif suffisant pour que, dans les tranchées, l’on pût placer les hommes au coude à coude, ainsi qu’en faisaient foi les piles de boîtes de cartouches que, le lendemain de la bataille, on trouva sur le parapet, espacées de quatre-vingts centimètres l’une de l’autre. C’était là une faute de plus : les officiers russes, en entassant leurs soldats à ce point, avaient méconnu l’enseignement capital, peut-être le seul enseignement certain, qu’on a pu tirer de la campagne sud-africaine. Si la défense des Burgers a donné des résultats si surprenants, c’est grâce à ce principe capital, dont ils ne se sont jamais départis, de placer les tireurs aussi loin que possible les uns des autres. Cette disposition ne leur fut pas dictée seulement, comme on pourrait le croire, par la pénurie d’hommes et le large front à occuper : là où ils avaient des défenseurs en nombre suffisant pour former une ligne continue, ils n’en conservaient pas moins les mêmes intervalles, en laissant le surplus des combattants au repos, en arrière de la ligne de bataille. Ils avaient, en effet, constaté dès les premiers engagements que la rapidité de tir du fusil à chargeur permettait de diminuer considérablement le nombre des tireurs, sans affaiblir sensiblement la valeur de la résistance. De plus, pendant toute la période du combat, où le feu n’était pas employé pour la défense, les hommes espacés pouvaient se coucher au fond de la tranchée, où ils jouissaient d’une immunité complète : à la bataille de Colenso, le 15 décembre 1899, l’artillerie anglaise prépara l’attaque de l’infanterie, en bombardant les retranchements, depuis quatre heures jusqu’à sept heures du matin, avec plus de cinquante pièces ; pendant cette canonnade, les Boers perdirent deux hommes tués et un blessé.

Les Russes ignorent cette première loi de la défensive ; ils en ont méconnu une autre en ne dégageant pas suffisamment leur champ de tir. Sur tout le front de leur droite et de leur centre, un glacis descend jusqu’au lit du torrent situé à huit cents mètres des tranchées ; au delà, le terrain est absolument plat. Sur ce glacis, les cultures offrent d’excellents abris aux vues ; elles sont réparties uniformément sur toute la pente, mais consistent en deux espèces bien distinctes : les fèves et le sorgho. Les fèves ne dépassent pas le mollet ; le sorgho, au contraire, comme il a été dit précédemment, atteint à cette époque de l’année la hauteur d’un premier étage : trois mètres à trois mètres cinquante.

L’artillerie de la défense compte, — comme nous avons pu le constater plus tard, en relevant le nombre des épaulements destinés à la protection des pièces, — sept batteries de campagne : la première est placée en arrière de la crête A ; cinq autres sont réparties en arrière des collines B et C ; la dernière défend les positions en échelon L-M ; au total, cinquante-six canons. Tous, sans exception, sont placés en arrière des crêtes, de manière à ne pouvoir exécuter que du tir indirect.

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Telle est la position contre laquelle marchent les Japonais venant du sud. Dans la nuit du 28 au 29 août, cette marche ne rencontra aucune opposition de la part de l’ennemi. Le 29, elle fut suspendue pendant la journée et ne reprit qu’à la nuit tombante. L’armé d’Okou allait se trouver à distance de tir ; les 5e et 3e divisions se trouvaient en face des positions russes et c’est à ces deux divisions qu’allait incomber la tâche de s’emparer des lignes de Chiouchanpou.

L’effectif dont elles disposaient pour cette attaque comprenait dix régiments d’infanterie (huit d’activé et deux de réserve) à trois bataillons, soit vingt mille hommes environ. L’artillerie comptait les trente-six pièces de campagne de la 3e division, les trente-six pièces de montagne de la 5e et trente-six obusiers de campagne appartenant à l’armée territoriale : en tout cent huit canons, presque le double de l’artillerie de la défense. Les canons japonais des divisions actives sont du modèle Arisaka, de soixante-quinze millimètres, à tir accéléré, enregistrant le recul sur des freins élastiques, mais nécessitant sinon une remise en batterie, du moins un nouveau pointage après chaque coup. Les obusiers de la territoriale sont de vieilles pièces de bronze adhérant à une plate-forme : tout le système saute en arrière au départ du coup ; il est remis en batterie grâce à des roues mobiles se glissant sur deux fusées. Ces canons sont portés sur des espèces de brouettes traînées par leurs servants.

Obusier de campagne traîné par ses servants.

La cavalerie des deux divisions leur avait été enlevée pour couvrir le flanc droit de la 5e et maintenir le contact avec la 10e ; elle ne joua aucun rôle dans l’attaque, non plus que les divisions de gauche (4e et 6e), qui se bornèrent à un combat traînant contre les corps d’infanterie et la nombreuse cavalerie russe dispersés, au delà du chemin de fer, dans la plaine du Liao.

Pendant la nuit précédente, les lignes japonaises avaient franchi le Tchaho. L’avant-garde de la 5e division s’engageait dans le défilé de Loutaoutchouan, dont la pente s’élève graduellement vers les pilons E, F, G. Toute la division occupa le défilé, et son artillerie de montagne se mit en position : trois batteries sur le point H et trois autres sur le sommet I, qui dominait d’une vingtaine de mètres la gauche de la ligne russe. Toutes les pièces étaient défilées en arrière des crêtes ; comme l’artillerie adverse, elles étaient dans l’impossibilité d’exécuter aucun tir direct. Avant le lever du jour, le premier bataillon du 41e d’infanterie, appuyé par le reste du régiment, se porta contre le piton G, extrême-gauche de la position russe, et l’enleva à la baïonnette après un sanglant combat.

La 3e division avait de son côté commencé sa marche d’approche pendant la nuit. Un pareil mouvement, toujours difficile, l’était particulièrement sur le terrain très spécial qu’il fallait parcourir dans l’obscurité. Les fantassins avançaient dans leur formation de combat, c’est-à-dire sur plusieurs lignes déployées, échelonnées en profondeur ; la direction était à gauche, les lignes successives devant rester perpendiculaires à la voie ferrée et conserver rigoureusement leur alignement. Le fouillis inextricable du gaolian constituait un obstacle très sérieux. Aussi, un peu avant l’aurore, la première ligne ne se trouvait encore qu’à hauteur de Kheinioutchouang, entre ce village et le remblai du chemin de fer. Elle s’arrêta et creusa de suite des tranchées-abris pour se trouver protégée, au lever du jour, contre l’artillerie russe, éloignée de deux mille trois cents mètres. Les bataillons disposaient à cet effet des outils du sac (analogues aux nôtres) et des outils du bataillon, portés par quatre chevaux de bât du train de combat.

J’ai dit plus haut comment aux premières lueurs de l’aube, à cinq heures et demie exactement, le duel d’artillerie commença sur toute la ligne. Les batteries de montagne japonaises étaient groupées sur les hauteurs ; les batteries de campagne, au contraire (qu’on avait renforcées de plusieurs batteries provenant de la brigade indépendante) se trouvaient éparpillées dans la plaine, en arrière de l’infanterie. Elles procédaient également à un tir indirect et se dissimulaient derrière le gaolian, presque toutes dans le voisinage des villages. Cette disposition procurait un meilleur abri aux attelages rassemblés derrière les maisons ; de plus, les arbres qui entourent les habitations offraient d’excellents observatoires aux officiers chargés de régler le tir des pièces. Les batteries d’obusiers de la territoriale, arrêtées par l’état des chemins, n’arrivèrent que dans l’après-midi. Ou les groupa dans le fond de la vallée, en arrière des pièces de la 5e division, d’où elles tiraient à très grand angle par-dessus les hauteurs. Leur tir était corrigé par des observateurs placés sur le sommet des collines et reliés aux batteries par le téléphone de campagne.

Ce duel d’artillerie s’est poursuivi pendant toute la journée du 30 sans grands résultats ; l’emplacement des pièces de la 5e division n’a jamais été découvert par l’artillerie russe, qui fut un peu plus heureuse contre les batteries de la plaine, grâce au procédé de tir qu’elle a employé. Il consistait à fouiller méthodiquement et à battre une zone profonde de terrain, en exécutant un tir progressif par salves de batteries, Bien des salves étaient perdues, mais, de temps à autre, une d’entre elles éclatait au-dessus de l’objectif et causait des pertes. Des deux côtés, d’ailleurs, on n’a tiré que par salves de batteries. L’absence d’objectifs suffisants et la nécessité d’économiser les munitions ont fait dégénérer le feu en bombardement régulier et lent, sans permettre de donner au tir toute la rapidité que pouvait fournir le matériel en service.

La rafale, dont il a été si souvent parlé depuis l’adoption des pièces à recul sur affût, n’a jamais pu être employée.

Pendant toute la journée, la 3e division est restée terrée dans ses tranchées de la plaine sans bouger. La 5e division, au contraire, profitant des abris naturels et de l’avantage obtenu grâce à l’occupation du piton G, a tenté dans la matinée de continuer le mouvement, afin de déborder complètement le flanc gauche de l’ennemi. Un régiment, laissé en arrière pendant la nuit, passa le défilé de Loutaoutchouan sur notre droite, et, obliquant franchement vers l’est, prolongea la gauche de la première ligne. De là, il avait pour mission de déboucher au nord du sommet G, et de prendre à revers les positions E, F. Arrêté de front par le feu de F, et d’écharpe par les balles et les obus de la position flanquante L-M, il ne parvint pas à se déployer et battit en retraite après avoir éprouvé des pertes considérables.

Vers quatre heures du soir, les régiments de la 9e brigade (5e division) qui se trouvaient massés à mes pieds dans le vallon séparant O et H reçurent à leur tour l’ordre d’attaquer de front le piton E. La tâche était impossible, car avant de se déployer, il fallait d’abord traverser à huit cents mètres de l’ennemi un couloir étroit et sans abri.

Je descends de la colline et me trouve à côté de la première compagnie au moment où elle quitte son couvert. À peine s’est-elle montrée que la fusillade éclate ; les balles sifflent avec une rapidité terrible, deux sections sont fauchées, les deux suivantes s’aplalissent derrière des tombes chinoises sans pouvoir avancer ni reculer d’un pas. Aussitôt, l’ordre arrive de suspendre le mouvement.

Il est cinq heures, et le crépuscule approche. Je remonte à cheval et me mets en quête d’un asile pour la nuit : ce n’est pas chose facile. Toutes les fermes sont transformées en hôpitaux. Après deux heures de marche, j’avise un temple bouddhiste sur lequel ne flotte pas le pavillon de la Croix-Rouge. C’est celui-là même près duquel j’ai fait dans la matinée ma première halte pour examiner le champ de bataille.

La vieille pagode émergeant d’un bouquet de sycomores, dorée par les derniers rayons du soleil, le roucoulement des tourterelles apprivoisées, la lente mélopée des bonzes en prière, accompagnée des vibrations profondes des gongs de métal, donnent une impression de repos et de paix si différente des visions sanglantes de tout à l’heure, que je me crois tout à coup transporté dans un autre monde.

Quelques vieux prêtres sont assis sur le seuil ; ils dévisagent le nouveau venu d’un air rogue et méfiant ; mais l’un d’eux, ayant pu lire sur mon brassard blanc et rouge que je ne suis qu’un correspondant inoffensif, se transfigure soudain, me frappe sur l’épaule et saisit mon cheval par la bride en répétant : Megoua, Megoua (Américain). Très intrigué, je l’accompagne à travers la cour d’honneur et monte à sa suite l’escalier donnant accès au sanctuaire. Là, prosterné au pied d’un colossal bouddha, environné par la fumée d’encens, je reconnais mon collègue, Grant Wallace, représentant de l’Evening Bulletin de San-Francisco.

Le premier moment de stupeur passé, nous quittons le lieu saint et, cinq minutes plus tard, chacun racontait son odyssée devant une tasse de thé. Autour de nous sont rangés en cercle les vénérables ecclésiastiques qu’une offrande de quelques dollars a transformés en amis dévoués des diables étrangers.

Après mon équipée, tous mes camarades, paraît-il, étaient revenus auprès de nos surveillants. Lui seul, imitant mon exemple, s’était caché dans le gaolian et avait ainsi pu reconquérir sa liberté. Un excellent souper chinois termine mieux qu’elle n’a commencé cette première journée de bataille, et peu après nous dormons profondément sous le toit hospitalier, protégés par l’ombre sacrée de Confucius.

Avant l’aube, le bruit du canon nous met sur pied ; une tasse de bouillon, une dernière poignée de main à nos hôtes, et en route. Laissant l’armée d’Okou sur notre gauche, nous tournons nos chevaux vers la droite de la 5e division.

Ce nouvel itinéraire nous mène derrière la montagne couronnée par les canons de Nodzou. Cette artillerie avait enfin été renforcée par les batteries des territoriaux, arrivées hier soir trop tard sur le champ de bataille pour avoir pu jouer un rôle actif avant le coucher du soleil. Ce sont les vieux obusiers à plateforme dont j’ai déjà parlé. Les braves pères de famille qui les servent ont accumulé là six batteries dans un espace de quelques mètres carrés et tirent pardessus les montagnes à un angle formidable.

Batterie d’obusiers de campagne. (Liaoyang, 30 août.)

Nous contemplions leurs efforts poussifs depuis quelques instants, lorsqu’un officier d’état-major s’approche de nous et entame la conversation. Il parle fort bien l’allemand et étale ses connaissances avec fierté. La nuit a été bonne : on a enlevé d’assaut deux positions russes. La 5e division est au contact en avant de l’artillerie :

— Ce serait bien plus intéressant pour vous d’aller là-bas que de perdre votre temps à regarder « ces cochonneries de bronze », ajoute-t-il fort irrévérencieusement en désignant les canons des pauvres territoriaux.

Ces confidences ne me surprennent qu’à moitié, car notre interlocuteur appartient à la quatrième armée. Celle-ci est la seule à laquelle ne sont attachés ni correspondants ni officiers étrangers. Les troupes de Nodzou n’ont reçu aucune instruction nous concernant, et partout je trouverai auprès d’elles meilleur accueil et moins de méfiance que par le passé de la part de celles qui appartiennent à l’armée d’Okou.

Le conseil de l’officier nous paraît bon et, une demi-heure plus tard, après avoir été désagréablement douchés par une salve de shrapnells destinée à une batterie de campagne établie à cinquante mètres de la route, nous contournons la colline R, longeant G et F, et arrivons enfin aux tranchées russes conquises le matin même.

À hauteur de F, se tient en réserve, derrière la position de première ligne, un bataillon japonais. Insouciants des balles qui leur passent par-dessus la tête, les ingénieux fantassins ne pensent qu’à se protéger du soleil avec des toiles de tente, dressées sur des piquets ou même sur les quittons des fusils.

Nous nous hâtons de notre mieux vers le pic abrupt et boisé G, dernier point occupé par les Japonais du côté de l’ennemi. Un furieux combat s’y est livré quelques heures auparavant. Le sommet a été pris et repris trois fois pendant la nuit ; deux compagnies du 41e ont été détruites dans cette sanglante mêlée. Laissant nos chevaux au pied de la hauteur, à la porte d’un temple déjà rempli de blessés, nous grimpons péniblement la pente en enjambant les cadavres. Les derniers survivants du premier bataillon du 41e régiment se cramponnent à la position sous un feu très vif.

Compagnie japonaise de deuxième ligne (31 août.)

Le mamelon E offre certainement le meilleur observatoire du champ de bataille. On découvre droit devant soi toutes les positions russes jusqu’au mont Chiouchan. À droite, au premier plan, s’élève la position flanquante des Russes, L-M, qui nous couvre de shrapnells, et plus loin, la tour coréenne de Liaoyang, dominant les jardins et les plantations qui nous cachent la ville chinoise. À notre gauche, l’infanterie japonaise n’a progressé pendant la nuit dernière que de quelques centaines de mètres ; elle se trouve à hauteur des premières maisons du village de Syangyoungsou, à un kilomètre en moyenne des tranchées russes.

— Vous arrivez bien, me dit le capitaine de la compagnie de tête ; le maréchal Oyama a prescrit, pour faciliter le mouvement enveloppant de la première armée, d’enlever la position russe avant la nuit. L’attaque générale va avoir lieu bientôt. Nous la secondons tant bien que mal en fusillant ces tranchées en face de nous ; malheureusement on n’a pu traîner de canons jusqu’ici.

Confortablement installés derrière de gros rochers, nous braquons nos jumelles sur la plaine. Tout à coup, au revers d’un talus, une mince ligne jaune apparaît. Ce sont les fantassins japonais qui ont mis sac à terre et commencent l’attaque. Pour cette attaque, on a fractionné les lignes en petits groupes de douze à vingt hommes, placés chacun sous le commandement d’un officier ou d’un gradé. À chacun de ces groupes, on a fixé le point de la position ennemie où il doit parvenir ; c’est la seule indication qu’il recevra du commandement.

La première ligne bondit hors des tranchées, les chefs de groupe se jettent en avant, courant de toutes leurs forces jusqu’à la ride de terrain la plus proche où ils se couchent à terre. Leurs fractions les suivent sans observer aucun ordre, chaque homme ayant pour unique préoccupation d’arriver le plus vite possible à l’endroit où il pourra s’aplatir. Je fixe ma lorgnette sur une de ces sections ; elle traverse d’abord une plantation de sorgho sans être découverte par l’ennemi ; mais la voici qui débouche dans un champ de fèves. Les points jaunes se précipitent. Un homme tombe, se relève, fait quelques pas, puis retombe définitivement. Deux autres se tordent à terre ; un quatrième tâche vainement de regagner le couvert que ses camarades viennent de quitter : il roule à côté des trois autres blessés.

Maintenant, devant toute la position russe, on distingue le fourmillement khaki se rapprochant par bonds. Les hommes suivent le chef, le chef choisit l’abri en avant, et le cheminement à suivre pour s’y rendre. Souvent, profitant de couverts favorables situés en dehors de leur axe de marche, on voit des groupes obliquer à droite et à gauche, prendre la même route qu’une fraction voisine et revenir ensuite à leur direction primitive. Aussi, dès le premier arrêt, le bel alignement du début s’est brisé : on aperçoit les sections disséminées sur le glacis, les unes couchées, d’autres rampant, d’autres en pleine course. Les neuf cents mètres à parcourir jusqu’aux défenses accessoires des Russes sont franchis de la sorte, et c’est là seulement que ce qui reste de la première ligne japonaise se reforme à l’abri du talus de terre maladroitement élevé par les Russes pour protéger leurs fils de fer.

Lorsque la première ligne d’assaillants est arrivée à moitié chemin de son objectif, la deuxième quitte à son tour les tranchées où elle est restée abritée et se lance sur le glacis, utilisant le terrain et marchant comme la première. La troisième ligne suit la seconde et ainsi de suite. Six vagues successives montent la côte semée de cadavres et de blessés, et l’une après l’autre viennent se tapir derrière le talus protecteur à cent mètres des tranchées ennemies. Pendant ce temps, des volontaires coupent les fils de fer sous la bouché même des fusils russes. En rampant, ils réussissent à ouvrir des passages à travers les défenses accessoires, mais bien peu de ces héros rejoignent leurs camarades.

La compagnie postée à côté de moi tire aussi vite qu’elle peut ; les Russes augmentent également l’intensité du feu, les hommes tombent autour de nous. Mais on n’entend plus ni le sifflement des balles, ni le crépitement de la mousqueterie, ni les grondements plus lointains du canon. Debout maintenant pour mieux voir, nous n’avons d’attention que pour le combat acharné qui se livre à huit cents mètres de nous. Toute la ligne japonaise est illuminée par l’éclair de l’acier sortant des fourreaux. C’est la dernière phase, c’est l’assaut. Les officiers, une fois de plus, quittent l’abri au cri de banzaï, répété par tous les assaillants. Ils progressent péniblement, mais sûrement, malgré les réseaux de fil de fer, les trous de loup et la fusillade inexorable ; des unités sont détruites, d’autres les remplacent ; le flot s’abat par instant, mais avance toujours. Les voilà à quelques mètres des tranchées ; alors du côté russe, la longue ligne grise des fusiliers sibériens se dresse à son tour, envoie une dernière salve sur l’ennemi, et descend en courant le revers de la montagne.

Notre compagnie redouble son feu sur l’ennemi en retraite, puis elle quitte, elle aussi, ses abris, et court à la poursuite. Mais le feu de la position en échelon nous prend en flanc. La compagnie est décimée en un instant. Le capitaine a son képi traversé par une balle, le sous-lieutenant est blessé à la main, le lieutenant tombe laide, la tête fracassée. Les sous-officiers ramènent péniblement leurs sections derrière la crête protectrice.

La bataille est gagnée ; l’assaut a duré exactement une heure et dix minutes. Les Russes ne tiennent plus que quelques points de la ligne pour opérer leur retraite à la faveur de la nuit.

Il n’y a plus rien à faire sur la colline. Je redescends vers le temple transformé en charnier : une suite ininterrompue de blessés défile, on les panse, puis ils sont évacués sur des hôpitaux mieux installés en arrière dans les fermes et les villages.

Vers le soir, un orage éclate et couvre le bruit de la canonnade mourante. Nous n’avons d’autre abri que la chapelle qui a servi pendant toute la journée de salle d’opérations. La statue brisée d’une divinité guerrière, badigeonnée d’écarlate et roulant des yeux terribles, domine la grande table, autrefois l’autel, sur laquelle, aujourd’hui, on a coupé tant de bras et de jambes. Nous nous y installons, couchés dans les couvertures de nos chevaux avec nos selles pour oreillers ; la lueur d’une bougie éclaire la face de l’idole mutilée. Elle paraît enfin apaisée par les centaines de victimes qu’on lui a apportées et dont le sang baigne encore les dalles du sanctuaire violé.

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Le lendemain est un jour de répit pour la deuxième armée ; au loin, nous entendons l’écho faible du canon de Kouroki pendant que nous regardons le champ de bataille de la veille. Cette inspection m’aide à débrouiller le spectacle resté un peu confus de l’attaque d’hier matin. En en repassant les diverses péripéties, je parviens difficilement à m’expliquer le rôle de l’artillerie japonaise. Je m’attendais à la voir soutenir jusqu’au bout le mouvement de l’infanterie, mais à peine la première ligne avait-elle fait la moitié du chemin à parcourir que les batteries nipponnes cessèrent le feu, précisément à l’instant où elles auraient rendu les plus grands services.

On ne peut attribuer cette abstention qu’à la crainte de tirer sur leurs propres fantassins ; il faut avouer que la mauvaise qualité des munitions japonaises permet d’adopter cette explication. Il est difficile, à distance, de se rendre compte du degré de précision de la fusée ; néanmoins, de la défectuosité des obus percutants des Japonais, on peut conclure que leurs projectiles fusants ne doivent pas être parfaits. On sait, en effet, que l’artillerie mikadonale ne possède pas d’obus à double effet, mais des munitions distinctes pour les deux genres de tir. Or, on pouvait constater, en parcourant le revers de la position russe, qu’une proportion considérable des obus percutants n’a pas éclaté. Les Japonais paraissent avoir prévu ce résultat, car nous voyons partout des équipes de fantassins recherchant l’emplacement des obus encore intacts. Ces hommes fichent en terre des baguettes surmontées d’un avis en caractères chinois, prescrivant de ne pas toucher aux projectiles avant l’arrivée des artificiers. Si les obus fusants ne valent pas mieux, la prudence des artilleurs est très compréhensible. On affirme qu’ils ont souvent tué des fantassins japonais aux premiers combats de la guerre, notamment sur le Yalou et à Télissé.

L’artillerie russe, de son côté, fut dans l’impossibilité, à cause de l’angle de site trop considérable, de battre le glacis sur lequel s’avançait l’infanterie ennemie. Son rôle se borna pendant l’attaque à tirer quelques dernières salves contre les batteries ennemies qui ne répondirent pas. Toutes les pièces russes furent sauvées.

Pour l’infanterie, la formation — ou plutôt l’absence de formation — adoptée pendant l’attaque par les Japonais eut pour premier effet d’interdire complètement aux assaillants l’emploi du feu : les groupes de fantassins, nous l’avons vu, chevauchant les uns sur les autres s’interposaient entre leurs camarades et les Russes. En tirant, on eût risqué de faire plus de mal à ses propres troupes qu’à l’ennemi. D’ailleurs, les Russes, cachés derrière le parapet de leurs tranchées, n’offraient qu’un objectif difficile à apercevoir. Pour les viser convenablement, les Japonais auraient dû quitter eux-mêmes la position couchée et cela, au prix de pertes telles que le mouvement n’eût pas pu se poursuivre. Toute l’attaque s’était exécutée sans faire usage du feu ; à la lettre, aucun coup de fusil n’avait été tiré par les fantassins japonais.

Ce procédé d’attaque sans tirer est complètement nouveau et se trouve en contradiction absolue avec toutes les théories émises jusqu’à ce jour. Sur les positions enlevées, je rencontre de nombreux officiers d’infanterie avec qui je m’entretiens de cette tactique employée la veille :

— Vous êtes sans doute étonné, me dit l’un d’eux, des différences qui existent avec ce que vous avez pu voir chez vous en temps de paix. Nous ne l’avons pas moins été nous-mêmes, car vous savez que nos règlements sont identiques à ceux des armées européennes ; aussi avons-nous commencé par manœuvrer selon les livres, et c’est ainsi qu’on nous a fait enlever les lignes de Nanchan, le 27 mai, en une seule journée, mais au prix de quelles pertes !… Notre 3e division, qui était à gauche et ne bénéficiait pas du secours des canonnières embossées dans la baie de Kintchéou, fut décimée. Cette leçon nous profita, et grâce à l’expérience acquise, nous sommes arrivés à marcher moins vite et à nous couvrir davantage en nous privant de l’aide du feu, comme vous avez pu vous en rendre compte hier et avant-hier.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le long trajet d’un bout à l’autre de la position russe comptera parmi mes souvenirs les plus pénibles. Le spectacle est hideux. Nous ne sommes plus soutenus par l’intérêt passionnant de l’action ; je renonce à décrire le carnage, les piles de cadavres tordus au fond des tranchées et recouverts déjà d’un bourdonnement de mouches. Des corvées de soldats et de coolies chinois enterrent les Russes et brûlent les Japonais sur de grands bûchers de feuillage et de bois enduits de pétrole. Je m’approche d’un groupe d’officiers penchés sur une civière. C’est le corps de mon malheureux ami, le commandant Tatchibana qui a été percé de six balles sur le parapet du dernier retranchement. Il avait tué deux Russes à coups de sabre avant de mourir ; son ordonnance était tombé à ses côtés en s’efforçant de le couvrir de son corps…

Incinération des cadavres (1er septembre.)

Nous quittons sans regret cette lugubre apparition pour remonter à cheval. Wallace n’a pu supporter les fatigues et les privations qu’il nous a fallu endurer pendant deux jours. Il rentre au quartier général en quête de nos camarades et ne veut pas que je l’accompagne.

— Allez de votre côté, me dit-il en me serrant la main ; ici, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous : vous serez donc le seul d’entre nous à voir la fin de la bataille.

Il tourne son cheval vers le sud pendant que je mets le mien au galop pour rejoindre les colonnes de la 5e division qui reprennent leur marche sur Liaoyang.

La deuxième ligne de défense au-dessous des murs de la ville chinoise reste encore intacte. Les Russes ont évacué non seulement toutes les lignes de Chiouchanpou, mais encore la position flanquante L-M. C’est sur ce dernier point que je me porte. La 5e division marche dans cette direction pour appuyer le mouvement prescrit aux divisions de Kouroki. On se souvient que la première armée devait déborder la gauche russe et couper la retraite au général Kouropatkine. Personne, dans l’armée japonaise, ne doutait de l’heureuse issue de ce plan audacieux. Un petit sous-lieutenant, frais émoulu de l’École militaire de Tokio, m’en fit part tandis que je marchais à côté de sa compagnie. Exalté sans doute par le succès de la veille, et sachant que j’étais Français, l’insolent blanc-bec se campa devant mon cheval et me dit :

— C’est aujourd’hui l’anniversaire d’une bataille mémorable ; nous le fêterons aussi à l’avenir, car ce sera le Sedan de l’armée russe.

Grâce à l’amble rapide de mon infatigable petit poney, j’arrivai aux ouvrages L-M quelques minutes avant les bataillons japonais et je pus les examiner à loisir en compagnie d’un adjudant-major et du colonel du 41e régiment. Les fusiliers sibériens avaient pu enlever leurs blessés et même leurs morts, et ne laissaient comme trophées aux vainqueurs que des monceaux de munitions et une profusion de cartes à jouer qui tapissaient le sol des tranchées.

Passage du Taïtsého (1er septembre).

L’infanterie japonaise, qui nous rejoignit bientôt, ne fut pas longue à s’installer et à dresser ses couverts de toile ; tout indiquait que la garnison de Liaoyang ne viendrait pas les troubler dans leur pacifique besogne. Je les quittai pour rejoindre les autres régiments de la 5e division, déjà disparus dans les villages qui s’étendent jusqu’au cours du Taïtsého. Lorsque j’y arrivai à mon tour, la première ligne s’était déjà déployée face à la ville et gagnait lentement du terrain en avant sous l’insuffisante protection des batteries de montagne. Je me dirigeai vers l’une de celles-ci ; le colonel Nagata, commandant l’artillerie de la division, se trouvait là. Il vint au-devant de moi, se nomma et me fit les honneurs avec une courtoisie parfaite. Il me présenta par ordre de grade tous les officiers présents :

— Voici le lieutenant-colonel X…, mon collaborateur dévoué ; le commandant Y…, qui sort de l’Académie de guerre : le lieutenant Z…, qui dirige aujourd’hui cette batterie. J’ai le regret de ne pouvoir vous montrer le capitaine Ichida, son chef titulaire ; mais il a été tué hier un peu avant l’assaut.

Toute cette conversation se tenait sous des salves intermittentes de shrapnells russes qui me faisaient trouver l’étiquette japonaise un peu trop minutieuse, du moins sur le champ de bataille.

Heureusement, les canons ennemis portèrent leur attention d’un autre côté, et la conversation put se prolonger dans des conditions moins gênantes. Je demandai d’abord au colonel pourquoi l’artillerie japonaise n’exécutait jamais que du tir indirect.

— La raison est simple, dit en souriant le colonel : parce que le tir direct est devenu complètement impossible. Avec la rapidité de tir des pièces russes, les nôtres seraient vite hors de combat, si l’ennemi parvenait à en découvrir l’emplacement. En un mot, montrer une batterie, c’est la détruire.

Je m’étonnai également du bombardement lent et, selon moi, prématuré que l’on avait dirigé, le 30, contre les lignes russes, apparemment avec une efficacité médiocre :

— Votre observation, repartit mon interlocuteur, est tout à fait exacte. L’effet matériel sur l’ennemi est presque négligeable. Ne croyez pas pourtant que nous ayons ainsi vidé nos caissons en pure perte ; l’effet moral produit a été considérable pour l’ennemi et pour nos propres troupes. Soyez persuadé que les nerfs des défenseurs, forcés de se terrer derrière des parapets à chacune de nos salves, ont été fortement secoués après un jour et demi de cet exercice, et qu’au moment de l’assaut la précision de leur tir s’en est ressentie. Voyez la batterie qui tire devant vous ; elle vise les redoutes russes à trois mille cinq cents mètres, et elle n’est composée que de pièces de montagne. Je suis sûr, à cette distance, de ne pas tuer grand monde, mais je ne doute pas du plaisir qu’éprouvent nos fantassins, à deux kilomètres en avant de nous, en entendant nos obus siffler par-dessus leur tête. Voulez-vous accompagner l’adjudant-major ? ajouta mon hôte ; il va reconnaître un emplacement plus favorable en avant.

J’acceptai avec reconnaissance, et un moment après nous chevauchions côte à côte : après un kilomètre de trot sur la route qui mène tout droit à Liaoyang, il fallut mettre pied à terre et confier nos montures au cavalier qui nous escortait. Le sifflement des balles indiquait que nous approchions de la ligne de feu. Heureusement le terrain était très coupé et sillonné de murs et de levées de terre ; le cheminement vers l’infanterie était facile ; bientôt nous atteignions les tirailleurs sans encombre. Les fantassins, couchés à l’abri d’un talus, entretenaient contre les tranchées ennemies, à huit cents mètres de là, un feu languissant. Je laissai l’officier d’artillerie continuer ses recherches et me couchai à côté de deux lieutenants. Tout l’après-midi se passa ainsi, sans autre incident que l’arrivée d’un bataillon de réserve qui perdit pas mal de monde en commettant la maladresse de se déployer sous le feu.

Bataillon japonais renforçant la ligne de feu (Liaoyang, 1er septembre.)

J’aurais voulu bivouaquer sur place avec ce régiment, mais une conversation avec un des officiers me fit préférer un autre gîte. La voici :

— Vous êtes Français, monsieur ?

— Oui, monsieur.

— Il y a eu un très grand général en France, n’est-ce pas ?

— Certainement, il y en a même eu plusieurs.

— Oui, mais un plus grand que tous les autres, celui qui s’appelait Napoléon.

— Eh bien ?

— Eh bien, nous sommes les plus grands généraux du monde, puisque les Russes ont battu Napoléon et que nous avons battu les Russes.

— Où avez-vous appris l’histoire ?

— Au Collège militaire.

— Permettez-moi de vous dire que les professeurs y sont fort mauvais ou que vous n’avez pas retenu leurs leçons, car Napoléon a souvent battu les Russes, mais ne l’a jamais été par eux. En outre, la guerre actuelle n’est pas finie, il se peut très bien que vous ne soyez pas toujours vainqueurs.

Après ce colloque, je quittai l’officier et allai chercher refuge dans un village plus en arrière. Un charitable colonel d’infanterie m’offrit la moitié de sa chambre, un peu de biscuit et une boîte de saumon conservé ; il était temps, depuis trente-six heures je n’avais mangé que quelques physalis non mûrs et des oignons crus volés dans un potager chinois.

Le lendemain, de bonne heure, je me dirigeai vers le nord où l’on m’assurait que je trouverais l’état-major de la quatrième armée, dont le chef, le général Ouéhara, était le seul officier japonais que j’avais connu en France. Un régiment de la 10e division, le 20e, marchait précisément de ce côté ; je résolus de le suivre et le vis tout entier défiler devant moi. Il était commandé par un chef de bataillon ; son colonel et son lieutenant-colonel avaient été tués par le même obus le 28 août à Anchantien. Ce régiment, dont les hommes traversaient gaiement un affluent du Taïtsého avec de l’eau jusqu’aux genoux, allait être presque entièrement détruit le lendemain sur les réseaux de fil de fer des redoutes de Liaoyang. À la fin de l’assaut définitif, un capitaine et deux lieutenants restaient seuls valides pour commander la poignée de héros épargnés par le feu. Le drapeau passa successivement entre les mains de six lieutenants et fut porté finalement par le capitaine chef du régiment…

Le drapeau du 20e. (Liaoyang, 2 septembre.)

Pendant le reste de la journée du 2 septembre, je parcourus toutes les lignes de la quatrième armée sans succès, et la nuit me surprit en plein champ, sans possibilité de trouver un gîte. J’attachai mon cheval à un arbre et, m’en roulant dans ma couverture, la fatigue aidant, je parvins à m’endormir. Mais, une heure plus tard, saisi par le froid et trempé de rosée, je me réveillai tout ankylosé et passai la fm de la nuit à marcher en rond pour me réchauffer. Lorsque le soleil bienfaisant reparut je repris ma marche de la veille en sens inverse ; les lignes japonaises n’avaient fait aucun progrès, et l’artillerie russe continuait à répondre vaillamment au feu concentré des batteries des 3e et 5e divisions. Des assauts partiels avaient échoué la nuit précédente, mais les ouvrages étaient serrés de près et il était clair qu’ils ne tiendraient pas devant une attaque générale. Au coucher du soleil, j’arrivai enfin au sommet de la colline qui domine le village de Chiouchanpou, où l’on s’était battu le 31 août avec tant d’acharnement. C’est là que je retrouvai après cinq jours d’absence les attachés militaires et les correspondants de guerre ; ils étaient postés exactement à dix kilomètres du combat ! Les Européens me reçurent avec enthousiasme, mais les Japonais se montrèrent plutôt froids et le général Okou me fit demander un rapport justifiant ma conduite.

Cet accueil ne m’empêcha pas, malgré l’interdiction formelle de l’état-major, de repartir le lendemain pour Liaoyang. Les derniers ouvrages et la ville elle-même avaient été abandonnés par les Russes après le coucher du soleil ; l’arrière-garde s’était retirée à une heure quarante et les Japonais passèrent la grande brèche du sud moins d’une heure plus tard. Le général Kouropatkine s’était tenu sur la muraille d’enceinte jusqu’à une heure dix et avait pris le dernier train pour Yentaï.

Occupation de la grande route de Liaoyang (4 septembre.)

Ma première visite fut pour les ouvrages extérieurs, qui entouraient la ville à douze cents mètres en moyenne des murs chinois. Ils se composaient d’une série de onze redoutes reliées par des tranchées et des épaulements pour l’artillerie. Cette ligne défensive, beaucoup moins forte naturellement que celle de Chiouchanpou, avait été bien mieux organisée et, ne présentant pas de points faibles, avait résisté beaucoup plus efficacement aux assauts de l’infanterie nipponne.

J’arrivai à la grande redoute, située à l’est du chemin de fer, au moment où un lieutenant et vingt-deux soldats japonais y entraient par la gorge. L’officier m’expliqua que c’était tout ce qui restait d’une compagnie forte de deux cents hommes qu’on avait envoyée à l’attaque de l’ouvrage ; à cinq cents mètres de l’escarpe, des rangées de cadavres semés dans le gaolian indiquaient l’endroit où elle s’était fait détruire.

Kann - Journal d'un correspondant de guerre en Extrême-Orient - p310.jpg

La redoute était d’ailleurs un véritable ouvrage de fortification permanente ; elle avait été construite depuis longtemps, l’herbe couvrait les parapets et dissimulait les fils de fer et les trous de loup. On peut voir sur le plan ci-dessus à quel point on avait multiplié les retranchements et les défenses accessoires sur toutes les faces de l’ouvrage.

Je restai une grande partie de la matinée à dessiner et à photographier cette redoute ; en sortant, j’eus une fois de plus l’occasion de constater à quel point le simple soldat japonais est bon et serviable. J’avais attaché mon cheval par la bride à un poteau eu dehors des fossés extérieurs ; lorsque deux heures après je vins le chercher, les fantassins avaient détaché le mors, entravé l’animal avec le licol ; l’un d’eux lui avait jeté une brassée de fèves et de sorgho, un autre était allé remplir un seau en toile à deux cents mètres de là, pour l’abreuver, et tout cela sans que je leur eusse rien demandé.

Redoute de Liaoyang ; parapets et revêtements.

Vers midi, je passai la porte de l’est et traversai la grande avenue centrale de la ville. Jamais on n’aurait cru, à l’aspect des maisons et des rues remplies de monde, que les obus y étaient tombés sans interruption pendant deux jours. Les boutiques se rouvraient l’une après l’autre et déjà les bons de guerre circulaient entre les mains des marchands. Les braves Chinois, mitraillés hier par les batteries de la 5e division, avaient vu pendant la nuit leurs habitations pillées d’abord par les Russes, puis par les Japonais, qui avaient brisé les serrures des armoires et tout emporté. Ils affectaient pourtant une joie artificielle pendant le défilé de leurs pseudo-protecteurs et avaient décoré les linteaux de pavillons japonais et de feuilles rouges barbouillées de caractères exprimant leur allégresse… On compta plus tard que deux cents avaient été tués et huit cents blessés, le 2 et le 3 septembre.

Pendant tout l’après-midi, la 5e et la 3e division traversèrent la ville pour franchir le Taïtsého et se porter à la hauteur de la première armée face à Yentaï. Les malheureux soldats, qui venaient de combattre pendant cinq jours et cinq nuits sans interruption, marchaient comme un troupeau, les yeux hagards, à l’allure trop rapide des troupes fourbues. À chaque halte on en voyait se coucher à terre et bientôt ronfler sous le soleil brûlant, sans même enlever leur sac. Les officiers ne cachaient pas leur désappointement. C’était bien la peine d’avoir sacrifié tant d’hommes pour si peu de résultats ; pas un canon, quinze prisonniers constituaient toutes les dépouilles. Il était loin le Sedan promis par le jeune sous-lieutenant trois jours plus tôt ! En somme, on avait simplement repoussé les Russes de quelques kilomètres et de ce train-là on n’arriverait pas vite à Kharbine.

En passant par la ville russe, je rencontrai toute notre colonne groupée autour de la villa du directeur local du Transsibérien ; elle était située en face de la maison qu’avait habitée Kouropatkine et où s’installait l’état-major de la deuxième armée. C’est là que nous devions habiter pendant notre séjour à Liaoyang.


Liaoyang, 7 septembre.

La ville russe de Liaoyang est bâtie entre la voie ferrée et l’enceinte murée, autour de la pagode coréenne. Les maisons n’ont été ni détruites ni incendiées, mais elles sont complètement vides. Dans les rues, d’énormes tas de grains fument encore, malgré les efforts des Japonais pour éteindre le feu, qui les consume lentement. Les jolies tentes vertes et blanches des Russes ont été lacérées, et leurs lambeaux claquent au vent. Partout, des boutiques nues, surtout des restaurants et des ateliers de photographes. Près des murs, sur une bicoque abandonnée et trouée d’un obus, je lis cette enseigne tristement ironique : « Château des Fleurs. » C’était là que les officiers russes venaient chercher l’oubli de leurs maux, parmi les bouteilles de Champagne et les sourires de dames âgées, mal rajeunies par des montagnes de fard. Aujourd’hui, plus de chansons ni de bouchons qui sautent. Çà et là, on voit encore les cadavres de fusiliers sibériens qui se sont traînés blessés jusqu’ici, et sont tombés sans avoir pu atteindre l’hôpital. Partout, c’est la solitude, la désolation, la mort.

J’ai voulu me soustraire à ce sombre tableau, en allant me promener dans la ville chinoise, cette fois-ci avec une autorisation en règle. On m’a indiqué la présence d’un missionnaire français à qui je vais rendre visite. Le brave homme habite une jolie maisonnette indigène tout près d’une vaste place changée en lac par les dernières pluies. Les petits Chinois y ont transporté quelques baignoires qu’ils ont pu trouver dans la ville russe et naviguent dans ces cuirassés d’un nouveau genre.

La conversation du missionnaire n’est qu’une plainte sans fin. Il se lamente des excès commis par les premiers Japonais entrés dans la ville. Ils ont abattu le drapeau français qui flottait sur son toit et menacé de leurs fusils les chrétiens chinois qui faisaient mine de l’y replacer. Puis ils ont volé tout ce qui se trouvait dans la mission. Encore notre compagnon s’estime-t-il heureux d’en être quitte à si bon compte : un vieillard anglais, moitié missionnaire, moitié médecin, qui cherchait à défendre son bien, a été blessé de deux coups de baïonnette.

En dehors des missionnaires, il n’est resté, à Liaoyang, qu’un seul Européen, un marchand allemand, dont la boutique a été mise en miettes par les Russes d’abord, et les Japonais ensuite. Il me donne quelques renseignements.

Sa fureur d’être ruiné certainement à l’impartialité de ses déclarations, dont je lui laisse toute la responsabilité.

— Le dernier jour, raconte-t-il, quatre batteries russes se trouvaient dans la ville et n’en sont pas sorties. Dans la matinée, les officiers sont partis pour aller je ne sais où. Les soldats restés sans leurs chefs se sont tenus tranquilles pendant deux heures, puis ont couru au pillage. Tout le monde s’en est un peu mêlé, mais c’est le 10e régiment de fusiliers sibériens qui a fait le plus de mal. Les hommes connaissaient la ville mieux que personne, puisqu’ils y tenaient garnison en temps de paix. Sous prétexte de ne rien laisser aux Japonais, ils sont entrés dans les magasins pendant la nuit, ont bu le Champagne et cassé tout le reste. Pendant l’interrègne qui a suivi la retraite des Russes, les Chinois ont fait main basse sur les débris. J’avais donné cinquante roubles à un agent de la police indigène pour protéger ma porte : c’est lui-même qui a montré le chemin aux pillards.

Je demandai au commerçant combien de Chinois avaient péri ; il me répondit qu’il y avait deux mille tués et blessés environ.

— Pourquoi sont-ils restés ? ajoutai-je.

— Oh ! c’est toute une histoire. Le 28, pendant qu’on se battait à Anchantien, une députation de notables vint se présenter à Kouropatkine, et lui demanda humblement l’autorisation pour les habitants de quitter la ville. Le général en chef les reçut en souriant et, très surpris, leur demanda ce qui pouvait leur avoir donné une pareille idée.

« — Mais on se bat, non loin d’ici.

» — Comment, on se bat ?

» — En ce moment même, nous entendons le bruit du canon.

» — Ah ! vous faites allusion à ces quelques Japonais. N’en parlons pas, ils n’en valent pas la peine. On leur donne une petite correction, mais ce n’est pas votre affaire. Vous pouvez vous retirer.

» Le 30, pendant le combat de Chiouchanpou, nouvelle députation, nouveau sourire étonné du général.

» — Les Japonais approchent, Excellence. On voit les obus éclater sur la montagne.

» — Ne vous occupez donc pas de ces détails et demeurez tranquillement chez vous. Allez plutôt près de la pagode, à la promenade ; la musique militaire y joue justement aujourd’hui ses meilleurs morceaux. Voilà comment nous nous soucions de ces singes.

» — Mais pourtant, Excellence…

» — Il n’y a pas de mais, cela suffit. »

Le 2 septembre, les notables voulaient encore réclamer des laissez-passer, mais c’était trop tard. Les batteries de la 5e division japonaise, ayant aperçu les officiers russes sur le haut de l’enceinte, dirigèrent leurs projectiles de ce côté. Les coups longs tombèrent dans la ville avec le résultat que l’on connaît.

Ce fut d’ailleurs un bombardement très comme il faut : les obus de 75 millimètres faisaient de petits trous discrets dans les toits et les murs, et tuaient les gens sans détruire tout le mobilier, comme autrefois les grosses bombes inélégantes des anciens canons.

La porte et les murs de Liaoyang.

Le marchand me raconta encore comment un espion japonais vivait à Liaoyang depuis le début de la guerre, déguisé en Chinois. Il se démasqua dès l’arrivée des vainqueurs et courut faire son rapport aux autorités nipponnes. Ce Fouquier-Tinville à peau jaune a dénoncé tous les indigènes soupçonnés d’avoir rendu des services aux Russes ; il a probablement aussi, par la même occasion, vengé quelques rancunes personnelles. Les musulmans, fort nombreux ici, sont particulièrement suspects, notamment le taotaï, qui appartient à cette religion et dont l’emploi et la tête ne tiennent plus qu’à un fil.

Le malheureux négociant, las de raconter, recommença à geindre en contemplant un fleuve de pétrole qui s’écoulait lentement des bidons crevés. Je le laissai à sa désolation.

En rentrant dans la ville russe, je rencontrai quelques-uns des correspondants attachés à l’état-major de Kouroki. Ce sont des vétérans ; ils suivent la première armée depuis la bataille du Yalou. Nous leur offrons de partager notre modeste repas. L’invitation n’est pas tentante, car les conserves emportées du Japon commencent à s’épuiser. Ici, on ne peut rien acheter. Le pillage a rendu les Chinois méfiants au point de refuser de rien vendre, malgré les prix royaux que nous leur offrons et les bons de guerre que nous leur fourrons sous le nez.

Notre conversation avec nos nouveaux collègues se limite, bien entendu, à un échange de doléances réciproques. Ils ont eu autant, sinon plus à supporter que nous. L’un d’eux, pour avoir frappé un boy qui le volait et refusé de lui faire des excuses, a été emprisonné et menacé du conseil de guerre.

Leur détachement, néanmoins, est sain et sauf, ainsi que celui des attachés militaires de la première armée. Parmi ces derniers, un officier l’a échappé belle à deux reprises. C’est le général anglais Ian Hamilton, qui jadis se trouvait en face de moi à la bataille de Diamond-Hill au Transvaal ; il est devenu depuis mon ami sur le paquebot qui nous porta tous deux de Marseille à Yokohama.

Une première fois, en rade de Tchémoulpo, il sauta d’une chaloupe sur l’échelle du transport, glissa et tomba à la mer. Le courant très rapide l’entraînait, lorsqu’un autre passager lui saisit le bras et réussit à le hisser à bord.

Enfin, ces jours derniers, le boy du général avait placé sur son chariot un obus encore chargé qu’il voulait rapporter dans son pays comme souvenir de la guerre. Au premier cahot de la route, le projectile fit explosion, tuant l’auteur de l’imprudence, les deux charretiers chinois, les mules composant l’attelage, et réduisant en poussière tous les bagages. Cinq minutes plus tôt, le général eut été lui-même victime de l’accident.


Liaoyang, 9 septembre.

Nous ne sommes plus ici que sept correspondants du groupe de la deuxième armée. Ceux d’entre nous qui sont liés par des traités avec leurs journaux les engageant jusqu’à la fin de la guerre restent seuls à Liaoyang. Tous les autres sont partis pour l’Europe. Ils n’ont rien vu de la bataille, mais ce n’est pas leur seul grief. On a cru bon de conserver pendant quatre jours les télégrammes qu’ils avaient remis à la censure. De cette manière leurs dépêches vieillies ont dû produire un effet ridicule à Londres et à New-York, et les exposeront sans doute aux reproches de leurs directeurs.

Ils ont réclamé leurs passeports en protestant ; les lettres adressées à ce sujet au chef d’état-major étaient conçues en termes singulièrement violents. Le général Otchiaï en a même renvoyé quelques-unes sans y répondre.

Pour ma part, si je n’ai pas à me plaindre des Japonais depuis Anchantien, eux, au contraire, ont à se plaindre de moi. Mon rapport justificatif n’a pas été de leur goût ; il est vrai que j’y avais décrit mon aventure avec une certaine ironie en expliquant comment j’avais suivi la bonne route et que mes collègues et leurs guides s’étaient malencontreusement égarés.

Je n’ai pas été surpris ce matin quand on me lit comprendre que je devais m’en aller. Cela fut fait à la mode japonaise qui exige, on le sait, que les condamnés d’un certain rang s’exécutent eux-mêmes. On se garda de rien me dire personnellement ; mais on prévint mes confrères que ma correspondance serait interceptée, mes mouvements surveillés, et autres aménités du même genre.

Faisant donc bonne mine à mauvais jeu, je me rendis auprès de M. Okabé, lui déclarai que j’avais vu tout ce que je désirais voir, et demandai à partir.

Loin de protester, je le priai de transmettre mes remerciements à l’état-major pour m’avoir laissé une liberté aussi complète pendant la bataille de Liaoyang. Quelques minutes plus tard, ma feuille de route m’était remise. Elle prescrivait aux commandants d’étapes de me fournir logement et nourriture jusqu’à Nioutchouang. Il se trouve qu’un correspondant américain du premier groupe, Frédéric Palmer, du Colliers Weekly, quitte également l’armée. Il possède une voiture et m’offre fort à propos d’y placer mes bagages et de faire route avec moi.


Anchantien, 10 septembre.

Ce matin, j’ai pris non sans un serrement de cœur le chemin du retour. La voiture est partie en avant, Palmer est déjà à cheval, et je dois me hâter de serrer la main aux derniers compagnons de mes jours d’épreuves. Je m’arrête encore un moment pour faire mes adieux à M. Tanaka. C’est un véritable ami dont je me sépare ; sans cesse attentif à adoucir les mesures rigoureuses de l’état-major, il a su s’acquitter, à la satisfaction de tous, de son ingrate mission.

Notre route nous mène une dernière fois à travers le champ de bataille. D’abord, les redoutes de Liaoyang, puis le village de Chiouchianpou, la position de première ligne et ses fortifications multiples, enfin le glacis de mort et la longue plaine jusqu’au Tchaho. Tout cela passe comme un mauvais rêve, nous ne quittons pas le galop, car partout dans les sorghos, des corps pourrissent. Les fossoyeurs n’ont pas terminé leur funèbre besogne ; à perte de vue, les colonnes de fumée révèlent la place des bûchers où les Japonais achèvent d’incinérer leurs morts. L’épouvantable odeur de cadavre est partout ; elle paraît nous poursuivre et courir derrière nous plus rapide que nos chevaux. Longtemps après avoir dépassé le champ de carnage, nous la sentons encore.

Avant la nuit nous atteignons la gare d’Anchantien. On y a construit un hôpital temporaire qui regorge de blessés et de malades. Le kakké fait des victimes de plus en plus nombreuses, mais les pauvres soldats qui en souffrent ne sont l’objet d’aucun soin. On ne leur accorde même pas de moyens de transport, et c’est un spectacle lamentable que les détachements de ces malheureux boitant le long des chemins sur leurs membres endoloris.

Anchantien possède de vastes hangars remplis d’approvisionnements. Ce qui m’étonne le plus ici, c’est l’absence de toute protection. Même à si courte distance de l’ennemi, on n’a laissé aucune fraction constituée : il n’y a toujours, comme garnison, que quelques modestes tringlots. Il faut véritablement que les Japonais aient bien confiance dans leur service de sûreté de première ligne ou dans l’inertie de la cavalerie ennemie. Il me semble pourtant qu’avec quelques escadrons russes, audacieux et énergiquement conduits, on pourrait faire par ici bien du mal aux colonnes de ravitaillement. Mais l’armée de Kouropatkine paraît décidée à s’incruster dans une passivité absolue.


Haïtcheng, 11 septembre.

Le seul événement qui ait marqué cette seconde étape est la rencontre à mi-chemin de la brigade de cavalerie du prince Kannin, se rendant à l’armée. Elle est fort amusante à voir. Sauf dans un peloton qui entoure l’étendard, tous les hommes ont mis pied à terre, chaussé des ouaradjis (sandales de paille) et pendu leurs bottes à l’arçon de la selle. Ces régiments sont les premiers que je vois en tenue de drap depuis que j’ai débarqué en Mandchourie.

L’uniforme de la cavalerie japonaise est le seul de l’armée qui ne soit ni simple ni seyant. On y a prodigué les couleurs les plus criardes ; tunique bleue, parements verts, brandebourgs jaunes, culottes rouges : cela fait pleurer. Ces perroquets ambulants remorquant leurs montures par la bride donnent l’impression d’un cirque en tournée plutôt que d’un régiment en marche. Les officiers se rendent peut-être compte du spectacle grotesque qu’offre la troupe qu’ils commandent, car leurs regards évitent le mien et ils ne répondent pas à mon salut.

En arrivant à Haïtcheng. j’ai la satisfaction de recevoir comme logement l’auberge « qui regarde la lune » et de passer une nuit de plus dans la chambre que j’ai habitée aux jours d’emprisonnement.


Tachichiao, 12 septembre.

Nous devions accomplir aujourd’hui notre dernière étape. Sur une carte, nous avions soigneusement relevé notre itinéraire. Il consistait à suivre la voie ferrée jusqu’à la station de Tasanpo et de Là, coupait à travers la campagne par une route menant droit à Nioutchouang.

La première partie du programme s’accomplit sans le moindre accroc. Les routes sont bonnes, le temps superbe, et nous trottons avec l’insouciance heureuse de gens qui se croient bientôt au bout de leurs peines. En chemin, nous rattrapons un wagon, traîné par des coolies, qui suit la même direction que, nous. Les passagers nous appellent ; ce sont trois attachés militaires anglais et un capitaine espagnol, qui, eux aussi, se sont mis en grève et retournent dans leur pays. Ils ont donné l’hospitalité à Grant Wallace, trop affaibli par la fièvre la dysenterie pour monter à cheval. Nous les accompagnons jusqu’à Tasanpo et promettons de leur retenir des chambres à l’hôtel de Nioutchouang, où nous nous faisons fort d’arriver avant eux.

Nous bifurquons sur un chemin excellent. Il franchit d’abord une colline escarpée du haut de laquelle nous découvrons la plaine maritime. Peu après, nous traversons un gros village où une foire a réuni toute la population des environs. À partir de ce point la route diminue insensiblement de largeur et bientôt se réduit à un sentier occupant le sommet d’une digue étroite entre deux flaques d’eau. La digue s’abaisse, se perd elle-même dans la nappe liquide où nos chevaux s’engagent bravement. D’abord tout va bien, l’étang est peu profond et le sol ferme ; mais à mesure que nous avançons, nos montures enfoncent de plus en plus. Nous pataugeons horriblement. Palmer a eu le courage de descendre de sa bête et de marcher en éclaireur, avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous gagnons péniblement un îlot où sont construites quelques huttes. Sur l’assurance de leur habitants qui affirment, à grands renforts de gestes, que le terrain est praticable au delà, nous continuons notre marche. Il faut d’abord franchir un gué où l’eau monte aux genoux, suivre une nouvelle digue, et ensuite recommencer à s’embourber. Une forte odeur de marais nous renseigne définitivement sur l’impossibilité d’aller plus loin. Furieux, nous revenons en arrière et reprenons, en sens inverse, la filière de nos épreuves aquatiques. Notre seule consolation est de jeter, en diverses langues, une bordée d’injures aux misérables Chinois, dont les perfides conseils ont prolongé nos malheurs. Enfin, nous retrouvons la terre ferme et un peu plus loin la voie ferrée, à laquelle nous nous accrochons désormais.

Au coucher du soleil, nous arrivons boueux, crottés, ruisselants, à la gare de Tachichiao, au moment où en repart le wagon des attachés. Je vous laisse à penser, quels sarcasmes nous accueillent. Pendant dix minutes, ces messieurs s’étendent en variations sur l’apologue du lièvre et de la tortue.


Nioutchouang, 13 septembre.

Le trajet de Tachichiao à Nioutchouang est court. Il faut l’accomplir tout entier sur la voie ferrée, car, à cette époque de l’année, l’inondation a fait, de toute la plaine, un marécage analogue à celui qui nous a arrêtés hier.

En débouchant de Tachichiao, la ligne passe sur un pont d’une centaine de mètres. Le tablier du viaduc s’est formé de madriers transversaux, séparés par des lentes assez larges. Entre les rails, on a mis, bout à bout, un passage en planches pour les chevaux. Arrivé presque au bout du trajet, je m’aperçois que les deux dernières planches ont été enlevées. Confiant dans l’adresse de ma monture, je la tire par la bride sur la partie dangereuse ; déjà je me trouve en sécurité et mon cheval n’a plus qu’une foulée à faire lorsqu’il met le pied dans un trou et tombe, les jambes prises entre les madriers. J’ai le plus grand mal à le dégager et à l’amener tremblant et couvert de sueur sur le remblai. Par une chance inespérée, il n’a rien de cassé et pas même une écorchure.

À mi-chemin, on est en tram de rapprocher la voie à l’écartement japonais d’un mètre. Cette opération consiste simplement à déplacer un des rails sans même déboulonner les éclisses, en se bornant à enlever les tirefonds. On reporte ensuite le rail à sa nouvelle position, mesurée avec un gabarit en bois. Ce travail, aussi facile que rapide, est exécuté par des coolies chinois, sous la surveillance de contremaîtres et d’ingénieurs japonais, appartenant au service civil des chemins de fer. Sur la ligne principale, la locomotive qui, au moment de notre arrivée en Mandchourie, n’arrivait que jusqu’à Poulantien, atteint déjà Tachichiao. Dans quelques semaines, elle mettra directement en communication les ports de débarquement et l’armée.

Depuis longtemps, on découvre à l’horizon la fumée des navires ancrés sur le Liao. Enfin, voici le faubourg d’Inkéou. Je me présente au bureau des étapes, près de la station, on me renvoie à l’administrateur militaire à Nioutchouang. Laissant mon cheval au boy de Palmer, je descends la rivière en sampan, jusqu’à la concession européenne. À l’hôtel le « Mandchuria House », je trouve mes bagages installés dans une chambre retenue à mon intention.


Nioutchouang, 14 septembre.

Pour la première fois, depuis un mois et demi, j’ai couché dans un lit : je n’ai pas dormi une minute. Ce matin, chez l’administrateur, on m’a demandé quand je voulais partir.

— Tout de suite, ai-je répondu.

— Je regrette qu’il n’y ait pas de bons bateaux en partance, mais, si vous le désirez, on vous fera embarquer sur le Tsoukouchi-Marou, un vieux transport de huit cents tonnes qui retourne à vide au Japon. Vous y serez très mal, mais il part dès la nuit prochaine.

J’accepte avec empressement.

Avant de partir, je vais rendre visite à l’agent consulaire de France, directeur de la succursale de la Banque russo-chinoise avant l’occupation japonaise. Il me raconte ce qui s’est passé à Nioutchouang depuis le commencement de la querre. L’indécision des Russes à l’approche de l’armée du général Okou est caractéristique. Ils évacuèrent la ville, la réoccupèrent, puis l’évacuèrent encore le jour de la bataille de Tachichiao. La vieille canonnière Sivoutch fut armée et désarmée quatre fois, et finit par se faire sauter avec tous ses canons.

La situation du consul sous le nouveau régime est fort délicate. Les Japonais refusent de le reconnaître, répondant ainsi à la mesure des Russes qui, peu après la déclaration de guerre, n’ont pas admis des consuls américains récemment nommés à Dalny et à Antoung.

Comme consul de France, notre représentant est également chargé des intérêts russes. Ce n’est qu’au prix de longs efforts et grâce à une attitude énergique qu’il a réussi à empêcher l’occupation du consulat de Russie et des locaux qui en dépendent. Il a fait mettre sur tous ces bâtiments des pavillons français. Un quartier de la ville se trouve ainsi pavoisé de drapeaux tricolores qui le font ressembler à une commune française au 14 juillet. Le consul a prévenu les Japonais que, s’ils touchaient à nos couleurs, le ministre de France à Pékin en serait avisé sur-le-champ, et qu’un incident diplomatique des plus graves surgirait entre Paris et Tokio. Pour veiller effectivement à la sécurité des consulats, comme il n’avait pas de soldats français à sa disposition, le consul a ramassé une demi-douzaine de Sikhs des Indes en rupture d’emploi qui tramaient sur le quai de Nioutchouang et leur a distribué quelques vieux remingtons.

Une nuit, des Japonais éméchés sont venus insulter les Hindous et ont essayé de faire effraction dans un des établissements russes. Les factionnaires, qui ne connaissaient que leur consigne, ont riposté à coups de baïonnette. À la plainte des autorités militaires, le consul a répondu en invoquant le principe de légitime défense et a obtenu qu’une sentinelle japonaise montât la garde à côté des Sikhs ; de sorte qu’on assiste maintenant au curieux spectacle du drapeau français protégé par un soldat anglais et un fantassin nippon.

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À midi, j’arrive à l’échelle du Tsoukouchi-Marou, avec mes bagages. Le capitaine me refuse l’accès de son navire, prétendant qu’il n’a reçu aucun ordre à mon égard. Il faut encore courir les mille et un bureaux de l’administration la plus paperassière du globe, avant d’être installé définitivement à bord. Dans le port, à côté de nous, il y a un destroyer deux torpilleurs, un vaisseau-hôpital de la Croix-Rouge et un transport de troupes qui vient d’accoster. Les compagnies de renfort débarquent dans le plus grand ordre et se forment en ligne sur le quai, avant d’être dirigés vers leurs casernements.

Comme les cavaliers rencontrés près d’Haïtcheng, ils portent la tenue d’hiver. Ils sont tout neufs, propres et astiqués comme des mannequins de tailleur. Un jeune officier s’approche de moi ; il me demande de lui « raconter quelque chose de la guerre ».

— Tout ce que je puis vous dire, c’est que dans un mois vous serez beaucoup moins beau qu’aujourd’hui.

Cette réponse l’empêcha de prolonger son interrogatoire, et il se retira tout décontenancé.


À bord du Tsoukouchi-Marou, 15 septembre.

C’est à Modji que se rend le Tsoukouchi-Marou. Les avertissements de l’administrateur de Nioutchouang n’étaient que trop justifiés. Le vieux bateau qui me porte a trente-cinq ans d’existence, et dégage une intolérable odeur de moisi capable de donner le mal de mer aux marins les plus éprouvés. On m’a installé dans la cabine du mécanicien près du carré. J’y suis bien à l’étroit, mais il n’y a que quelques jours de traversée, et l’espoir d’un prochain retour aide à supporter bien des choses.

Ce soir, nous avons passé au large de Port-Arthur, dont les projecteurs électriques, illuminant au loin la mer, attestent que la vaillante citadelle tient encore malgré la faim, le bombardement et les assauts.


Yokohama, 20 septembre.

Me voici revenu à Yokohama, et confortablement assis dans le hall spacieux de l’Oriental Hôtel. La fin de mon voyage sur le Tsoukouchi-Marou a été troublée par un reste de typhon, qui nous a saisis à hauteur de Tsouchima, et a fait danser toute une journée comme un bouchon notre coque vermoulue. Il nous a fallu douze heures pour franchir les quelques milles qui nous séparaient de Modji. Enfin, vers le soir, nous jetions l’ancre dans le port.

J’allais débarquer, quand le capitaine me signifia de rester à bord, jusqu’il ce qu’il eût fait rendre compte de mon arrivée au bureau militaire. Ce retard m’eût fait manquer le train de Kobé. Il fallut encore une scène de protestations et de menaces pour secouer définitivement le joug de l’autorité japonaise.

Une journée de chemin de fer me mène à Kobé, une autre à Yokohama.


Yokohama, 22 septembre.

L’Australien, paquebot des Messageries Maritimes, doit partir incessamment pour la France, et je n’ai eu que quarante-huit heures à passer au Japon. Je les ai partagées entre Tokio où sont mes amis et Yokohama où j’ai à régler mes affaires. Aux moments les plus pénibles de mon voyage en Mandchourie, j’ai trouvé plus de répit que pendant ces deux dernières journées. J’ai fait hier jusqu’à quatre fois le trajet du port à la capitale, ne me nourrissant qu’avec des sandwichs absorbés en wagon. J’ai pu prendre congé de tout le monde à l’exception du bon général Mourata, dont l’appui m’a été si utile. Il m’eût été agréable de le remercier chaleureusement avant mon départ, mais j’ai appris que son fils, lieutenant dans la garde impériale, a été tué à Liaoyang, et j’ai craint que ma présence ne ravivât sa douleur.


Détroit de Chimonocéki, 26 septembre.

Le grand paquebot blanc franchit par un lumineux après-midi d’automne le détroit de Chimonocéki. Le soleil adouci baigne les collines verdoyantes qui s’inclinent vers nous et se resserrent de plus en plus, comme pour retenir le voyageur sous leurs érables rouges parmi les chrysanthèmes épanouis.

Nous franchissons la passe et quittons bientôt les derniers groupes d’îles. La côte s’estompe peu à peu et s’efface à l’horizon au moment où le soleil va disparaître dans le flots. Assis à l’arrière du navire, je contemple jusqu’au dernier instant ce Japon si étrangement unique, à la fois mystérieux et terre à terre, antique et naissant, où j’ai vu sortant des ruines du passé une puissance audacieuse et nouvelle.

CONCLUSION


Dans ]e journal qui précède, il a été souvent parlé des troupes japonaises : ce dernier chapitre sera consacré à résumer les renseignements et les impressions recueillies sur cette armée extraordinaire, qui, née d’hier, tient aujourd’hui en échec la plus colossale puissance militaire que le monde ait jamais vue.

Avant la guerre contre la Russie, l’armée japonaise était peu connue. On savait que, dans les îles lointaines du Soleil-Levant, les Nippons essayaient d’imiter notre organisation militaire comme ils imitaient toutes choses, mais on ne s’en préoccupait pas. La guerre de Chine en 1894 mit plutôt en lumière la faiblesse et l’incapacité des Célestes que les qualités de leurs vainqueurs. Peu d’étrangers, d’ailleurs, en suivirent de près les péripéties. L’expédition de 1900 contre les Boxeurs attira pour la première fois l’attention sur la valeur des troupes mikadonales. Les officiers étrangers constatèrent que les soldats nippons se battaient aussi bien que les leurs, étaient conduits par des chefs fort instruits, et que l’organisation du corps expéditionnaire japonais ne le cédait en rien à aucune nulle. Tout y marchait parfaitement. Néanmoins, on était loin de s’attendre aux surprenants résultats de la campagne actuelle. À la suite des premières victoires de Kouroki et d’Okou, la presse européenne n’a pas manqué de crier au prodige et de sacrer les généraux japonais grands capitaines et stratégistes de génie. C’était passer d’un extrême à un autre.

Nous allons essayer de réduire les choses à leurs justes proportions.


L’armée japonaise, telle qu’elle existe aujourd’hui, a été constituée par la loi de recrutement de 1875, calquée sur le système français en vigueur avant 1870. Plusieurs modifications y furent apportées depuis. L’influence allemande remplaçait peu à peu la nôtre et devint finalement prépondérante il y a quinze ans environ. La loi du 21 janvier 1889 élabora un régime de recrutement identique à celui de l’armée allemande actuelle.

L’armée japonaise est formée par la conscription. Dans ces conditions, le soldat vaut ce que vaut la population dont il sort. J’ai montré dans la première partie de ce récit les rares qualités de patriotisme, d’abnégation et de discipline du peuple japonais. Habilement exploité par le maître d’école chez les enfants, développé encore par les succès de ces dernières années, le chauvinisme orgueilleux des Nippons s’est exalté outre mesure.

Ajoutons à ces vertus morales des dons physiques indiscutables : la vigueur, l’insensibilité à la souffrance, la résistance aux fatigues, enfin le mépris de la mort, commun à toute la race jaune. Ce sont là des éléments excellents.

Le contingent annuel, très restreint, à cause des nécessités budgétaires, ne comprend qu’un dixièmes des conscrits reconnus bons pour le service, et permet une sélection inconnue dans les armées occidentales en général et dans la nôtre en particulier.

Telles sont les conditions premières qui permettent de faire de la recrue japonaise un soldat de premier ordre. L’homme passe trois ans à la caserne ; il est intelligent et facile à instruire, surtout dans la partie sud de l’empire où, par contre, il est moins robuste que le montagnard de la région septentrionale. L’instruction est analogue à celle des armées les plus modernes. Quant à l’éducation morale dont on fait tant de cas en ce moment chez nous, les soldats du Mikado n’en ont pas besoin pour obéir à leurs chefs et faire leur devoir sur le champ de bataille. Les théories néfastes, poussant les hommes à l’indifférence et même à la rébellion, sont inconnues au Japon et ne viennent pas jeter la division et l’indiscipline dans les régiments. Le courage extraordinaire, déployé en tant d’occasions par les troupes japonaises, n’est pas en effet le résultat d’un fanatisme provoquant des accès d’héroïsme momentané ; il s’explique par un sentiment très développé du devoir et de la responsabilité individuels. Chaque soldat se figure que ses moindres actions rejailliront en bien ou en mal sur l’ensemble de l’armée et de la nation. C’est cet état d’esprit qui rend la collectivité aussi forte, aussi brave et aussi disciplinée.

Je viens de prononcer le mot de collectivité. En tant que collectivité, l’armée japonaise approche, en effet, de la perfection. Mais à mesure que l’on monte l’échelle de ceux qui ont à faire mouvoir cette collectivité et à la diriger, on trouve une valeur diminuant sans cesse, depuis le sous-lieutenant jusqu’au commandant en chef.

Voyons, tout d’abord, les officiers de compagnie. Ils sont excellents, habitués par leur genre de vie en temps de paix à un régime identique à celui des soldats ; ils n’ont pas plus de besoins que la troupe et se rapprochent d’elle au point de vue matériel et moral beaucoup plus que les officiers des aimées d’Europe.

Leur éducation professionnelle est la même que chez nous ou en Allemagne. Les officiers passent toute la journée au quartier, jusqu’à cinq heures du soir, même lorsqu’ils n’ont pas de service, ce qui leur laisse de nombreux loisirs pour les études théoriques dans la bibliothèque que possède chaque régiment.

Les officiers supérieurs sont beaucoup moins bons. Le début de leur carrière militaire coïncide avec la fondation de l’armée elle-même. Il en est résulté que la plupart d’entre eux ont reçu une instruction très hâtive au moment où les cadres faisaient défaut, et n’ont pu y suppléer dans la suite, faute de connaissances générales préliminaires. Ils sont, en général, professionnellement très inférieurs aux jeunes officiers.

Il convient de faire exception dans cette catégorie pour les officiers qui ont étudié à l’étranger. On les a choisis parmi les meilleurs sujets, et les stages qu’ils ont accomplis en Europe leur ont donné le moyen de se mettre au niveau des officiers de grade correspondant des meilleures armées actuelles.

Le défaut général le plus frappant dans l’armée japonaise est le manque absolu d’initiative, dû à la fois au caractère même des Japonais et à la coutume qu’on a prise de tout copier sur les modèles européens, souvent sans essayer de les comprendre. Lorsqu’une éventualité inattendue se présente, les Japonais se trouvent presque toujours dépaysés et se reportent, non aux ressources de leur imagination, mais à des théories et à des règlements souvent mal assimilés ou depuis longtemps oubliés.

Le commandement supérieur est l’élément le plus faible de l’organisation militaire japonaise, précisément parce que c’est celui qui demande le plus de décision et d’initiative. C’est là la cause principale de la lenteur et de l’inaction des armées japonaises pendant la première partie de la campagne grâce auxquelles les Russes ont pu amener tous les renforts dont ils avaient besoin. Au début des hostilités, les forces japonaises étaient écrasantes : elles ont été peu à peu égalées, puis dépassées en nombre par l’adversaire.

Un autre, vice du commandement supérieur est le maintien de l’ancien système du chôgounat encore en vigueur pour les plus hauts postes militaires.

On sait que, pendant des siècles, toutes les grandes institutions japonaises étaient divisées entre deux personnages : un d’eux se bornant à un rôle purement représentatif, l’autre exerçant toutes les prérogatives réelles des titres dont jouissait le premier. C’est ainsi que le Mikado représentait une espèce de divinité, mais n’était aucunement consulté pour la direction des affaires qui restaient entre les mains du Chôgoun.

Cet état de choses, cette division des pouvoirs subsiste encore aujourd’hui ans l’ordre militaire. Le maréchal Oyama, commandant les armées réunies en Mandchourie, ne joue aucun rôle effectif. Son chef d’état-major, le général Kodama, et plus encore son sous-chef, le général Foukouchima, dirigent en réalité l’armée.

Les conditions sont les mêmes pour le commandement de chacune des armées. Les généraux Kouroki, Okou, Nogui et Nodzou sont des chefs nominaux. Ils doivent leur situation élevée aux services rendus dans les guerres civiles à la cause de l’empereur et des clans des provinces du sud, qui depuis la restauration, gouvernent le Japon.

Le général Okou, par exemple, n’a d’autre titre au commandement d’une armée que la bravoure avec laquelle il défendit pendant la dernière insurrection de Satzouma le château de Koumamoto. Avec une poignée de samouraïs qui lui étaient dévoués, il contint les rebelles assez longtemps pour permettre aux troupes gouvernementales de se concentrer et de venir à son secours.

Il est vrai que tous ces commandants d’apparat ont conscience du rôle effacé qu’ils ont à jouer et ne cherchent pas à prendre effectivement la direction des troupes qui leur sont confiées. La manière dont ils comprennent leur mission est dépeinte par la déclaration que fit un jour le maréchal Yamagata, le doyen des généraux japonais, à un colonel instructeur français :

— Je suis déjà trop vieux pour apprendre tout ce que vous enseignez à nos jeunes officiers ; aussi je m’attache surtout à une chose : bien connaître la valeur de chacun et l’employer au poste qui lui convient.

Les jeunes généraux qui sont les chefs réels de l’armée japonaise, quoique infiniment plus capables que les vieux samouraïs, n’ont pas jusqu’ici fait preuve de talents militaires très distingués. Ils ne doivent leurs succès qu’à la valeur de la troupe et à l’organisation parfaite de tous les services.

Un d’eux mérite une mention toute particulière, parce que c’est lui qui a établi le plan de la campagne actuelle et en dirige aujourd’hui l’exécution. C’est le général de brigade Foukouchima, sous-chef d’état-major général. Il est nécessaire d’examiner rapidement la carrière de cet officier pour se rendre compte des erreurs qu’il a commises et qui ont abouti à la situation présente. Fils d’un pauvre samouraï hostile à la restauration impériale, il étudia d’abord à l’Université de Tokio. Au moment de la révolte de Satzouma, il lui pris comme scribe à titre civil dans l’état-major des troupes du Gouvernement impérial auquel il s’était rallié. Il y fut remarqué par le maréchal Yamagata qui le nomma sous-lieutenant, malgré son manque d’études militaires préalables et le fit entrer avec ce grade dans son état-major particulier. Depuis, le général Foukouchima n’a pas quitté l’état-major général ; il n’a littéralement pas une heure de service dans un corps de troupe.

En dehors de ses travaux à Tokio, il a été attaché militaire en Allemagne et a accompli plusieurs missions à l’étranger. Il fit un voyage aux Indes anglaises, un autre à travers la Sibérie qu’il traversa à cheval dans toute sa largeur avant la construction du Transsibérien. J’ai parlé plus haut de la popularité que ce raid lui valut dans son pays : on en fit un héros d’épopée.

Il n’est pas étonnant de voir un pareil officier fonder tout son plan de campagne sur les rapports des espions dont il avait inondé la Mandchourie. Ces rapports n’étaient pas d’ailleurs conformes à la situation réelle du pays.

Ils représentaient les Russes connue possédant de nombreuses troupes entre Kharbine et Port-Arthur et faisaient croire que le Transsibérien ne pourrait pas leur en fournir de nouvelles à cause de sa faible capacité de transport. Toutes les précautions à ce point de vue avaient été prises : une foule d’émissaires japonais déguisés et munis d’explosifs devaient faire sauter dès les premiers coups de fusil, les ouvrages d’art les plus importants. Ce dernier projet a été déjoué par la surveillance attentive des gardes du chemin de fer qui ont réussi à s’emparer de ces espions avant qu’ils aient pu endommager la ligne.

Quant aux effectifs, les Russes avaient trompé tout le monde sur leur importance. En réalité, il n’y avait que fort peu de troupes en Mandchourie quand la guerre vint les surprendre. Mais le plan de campagne japonais étant fondé sur une autre estimation, l’état-major nippon n’a pas su profiter d’un avantage qu’il n’escomptait pas et, se tenant à son projet primitif, a perdu une occasion d’anéantir les troupes de couverture de l’ennemi qu’il ne retrouvera pas à l’avenir.

Il est probable que, si Kouroki avait débarqué en février à Pilséouo comme le lit plus tard la deuxième armée, Port-Arthur dont les fortifications étaient inachevées et la garnison insuffisante eût été forcée de se rendre sans opposer une sérieuse résistance.

De même, après la bataille du Yalou, il ne restait plus en face des soixante mille hommes de la première armée que sept mille Russes battus et dispersés. Le général Kouroki pouvait atteindre Moukden quinze jours plus tard sans coup férir. Il reçut l’ordre de s’arrêter, et attendit deux mois dans l’inaction que les autres armées japonaises se fussent conformées aux plans établis d’avance auxquels les événements enlevaient toute raison d’être.

Quelles que soient les fautes de ses chefs, l’armée japonaise avec ses treize divisions et ses quatre cent cinquante mille hommes n’en représentait pas moins pendant la première année de guerre un engin formidable que les Russes n’ont pu entamer. Il est à craindre pour elle que sa valeur militaire, malgré le patriotisme et l’esprit de sacrifice de la population, ne vienne à diminuer d’une façon constante,

La caractéristique des grandes luttes de l’automne est le manque absolu de sens manœuvrier chez les deux adversaires.

Les armées opposées se sont heurtées de front pendant plusieurs jours, mais aucun mouvement stratégique ou tactique n’est venu donner au vainqueur un avantage décisif ; l’événement napoléonien ne s’est jamais produit. En un mot, la campagne s’est limitée jusqu’à présent à un combat d’usure de gigantesques proportions.

Dans les conditions actuelles, et surtout tant que durera l’hiver, il paraît peu probable que le caractère de la guerre vienne à changer. Dès lors, la question qui se pose naturellement est celle des ressources du recrutement et des possibilités qu’elles offrent aux belligérants pour combler les vides produits dans leurs rangs par ces hécatombes sans résultat.

La Russie est un réservoir de troupes instruites presque inépuisable, et l’envoi de renforts demeure pour elle une simple question de transport. Il n’en est pas de même du Japon, dont la population est considérable, mais où la conscription n’a pas fait appel à toutes ses ressources faute d’argent.

Nous avons vu qu’un dixième seulement des jeunes gens reconnus bons pour le service est appelé sous les drapeaux. Le reste du contingent ne passe jamais par la caserne ; on le classe immédiatement dans la catégorie intitulée pompeusement armée de dépôt, dénomination inexacte puisque les hommes qui la composent ne reçoivent pas d’instruction militaire et qu’on n’a pas prévu de cadres capables de lui en donner.

L’armée réellement instruite, organisée sur le modèle allemand, se divise en armée active avec sa réserve, en armée territoriale et en armée nationale. Cette dernière portion de l’effectif instruit, destinée en principe à être séparée de la territoriale comme le landsturm de nos voisins, a dû être pour les besoins de la campagne actuelle fondue avec elle pour former comme chez nous une réserve de la territoriale.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les armées transportées sur le continent sont formées de fractions de l’active et de la territoriale. Il convient donc de séparer en deux parties le tableau des effectifs.


I. — Armée active.


Elle comprend :

1o 13 divisions (dont une de la Garde) organisées comme suit en troupes de combat :

Infanterie : 2 brigades = 4 régiments = 12 bataillons à 868 hommes
10 416
Cavalerie : 1 régiment à 3 escadrons de 125 hommes
375
Génie : 1 bataillon à 651 hommes
651
Artillerie : 1 régiment à batteries de 150 hommes (campagne ou montagne)
900
Train : 1 bataillon à 384 hommes
384
Équipages de pont : 1 équipage à 341 hommes
341
Total de l’effectif d’une division
13 067
Total général de l’effectif des 13 divisions
169 871

2o Troupes non endivisionnées :

Cavalerie :
2 brigades = 4 régiments = 12 escadrons à 125 hommes
1 500
Artillerie :
2 brigades = 36 batteries à 150 hommes (campagne)
5 400
2 batteries de mitrailleuses à 150 hommes
300

8 batteries d’obusiers de 12 centimètres à 150 hommes
1 200
65 compagnies d’artillerie de forteresse à 160 hommes
10 400
Total de l’effectif des troupes non endivisionnées
18 800


Le total général des effectifs des unités actives donne donc un total de 188 671 combattants, auquel il faut ajouter environ 400 hommes par division pour les services armés des états-majors, des trains régimentaires et de combat, etc., soit 5 200 hommes portant le total complet à 193 871 soldats.

Cet effectif de 194 000 hommes doit être fourni et entretenu pendant la guerre avec les sept classes des années 1897 à 1903, les trois dernières appartenant à l’armée active, les quatre premières à sa réserve.

Voici la liste des hommes disponibles en 1904 ; les chiffres sont établis sur le nombre d’hommes pris chaque année diminué du déchet calculé d’après le barème français correspondant. (D’après le Dictionnaire Militaire de 1897). On remarquera que le déchet n’existe pas pour la dernière année (1903), car, pendant la première année de service, tous les manquants sont remplacés par les hommes de la réserve du recrutement de la même classe.

Armé active.
Classes. Pris pour le Déchet Disponibles
service actif. en %. en 1904.
1903 46 000 46 000
1902 46 000 4,88 43 760
1901 46 000 8,50 42 090
Totaux 138 000 131 850
Réserve de l’armée active.
1900 46 000 12,15 40 410
1899 46 000 15,17 38 780
1898 46 000 18,90 37 310
1897 46 000 21,70 36 020
Totaux 184 000 152 520


Soit un total pour l’armée active et sa réserve de 284 370 hommes, auquel en ajoutant 1 350 engagés volontaires par an, soit 9 450 pour les sept années de recrutement, on obtient un effectif général de 293 820 ou 294 000 disponibles.

Ainsi l’armée active, après avoir été complétée sur le pied de guerre au début de la campagne, ne comptait pour les remplacements que 100 000 hommes environ.

Ce chiffre suffit-il à combler les vides causés dans les rangs des quatre années japonaises depuis le commencement des hostilités ? Les rapports officiels des commandants de divisions donnent les résultats suivants :


Passage du Yalou, 29 avril-1er mai
1 000
Combat de Nanchan (ou Kintchéou), 26-27 mai
4 000
Combat de Télissé, 14-15 juin
1 000
Combat de Tachichiao, 24-25 juillet
1 000
Bataille de Liaoyang, 26 août-4 septembre
18 000
Bataille du Tchaho, 10-18 octobre
15 000
Total 40 000


Aucune indication concernant les pertes n’a jamais été fournie par le général commandant l’armée d’investissement de Port-Arthur (1re, 9e, 11e divisions). Bien plus, on a apporté un soin tout particulier à empêcher tout renseignement provenant de cette partie du théâtre des opérations d’être communiqué au public. On ne compte plus les procès intentés aux journaux japonais et étrangers de Kobé, de Yokohama et de Tokio pour les informations les plus inoffensives concernant l’armée du général Nogui, tandis qu’on s’est montré extrêmement tolérant pour les nouvelles provenant des environs de Liaoyang. Un exemple frappant de l’intransigeance du quartier général de Tokio à ce sujet m’a été rapporté. On sait que, depuis la déclaration de la guerre, notre attaché naval a été chargé par le ministre de France de recueillir les demandes et les réclamations des prisonniers russes internés au Japon. Une fois par mois au moins il les visite à Matsouyama, Marougamé et Himeji, où ils sont casernes. Or, depuis six mois notre attaché a pu communiquer librement, à chaque voyage, avec tous les captifs, mais il est notoire à Tokio qu’on lui a toujours refusé de voir douze soldats pris dans les environs de Port-Arthur, soldats qui d’ailleurs ont été complètement séparés de leurs camarades.

De l’attitude systématiquement mystérieuse adoptée par les autorités militaires, il est logique de conclure que les pertes éprouvées par les divisions assiégeantes ont été considérables. On peut, en y ajoutant celles causées par les nombreux combats secondaires non mentionnés au tableau précédent, les estimer à 30 000, ce qui donnerait un déchet total de 70 000 hommes, résultant uniquement des effets du feu de l’ennemi.

On considère généralement que, dans toute campagne mettant en ligne des contingents importants, les armées éprouvent moins de pertes au cours des combats que du fait des maladies. La guerre actuelle constitue une exception à cette règle jusqu’ici toujours vérifiée. L’état sanitaire de l’armée japonaise a été en général très satisfaisant. Aucune des épidémies (choléra, typhus, etc.) qui avaient sévi pendant la campagne contre la Chine, il y a dix ans, n’a encore fait son apparition parmi les troupes mikadonales. Néanmoins, il y a eu de nombreux cas de dysenterie et d’accidents causés par le froid en février et mars (première armée en Corée). Pendant l’été, le kakké a fortement éprouvé les armées du Nord et littéralement décimé les troupes opérant autour de Port-Arthur.

Il n’est pas exagéré d’évaluer à 30 000 hommes le nombre des soldats malades évacués au Japon, ce qui porte le total général des pertes au chiffre de 100 000, soit exactement le nombre de remplaçants dont disposent l’armée active et sa réserve pour combler les vides des troupes mobilisées au début de la campagne.

Ainsi donc, si l’armée territoriale n’existait pas, il serait actuellement impossible d’envoyer un seul homme instruit du Japon sur le continent.


II. — Armée territoriale.


L’effectif que l’armée territoriale doit fournir à la mobilisation se décompose ainsi qu’il suit, sans compter les escadrons de cavalerie que les ressources en chevaux ne permettent pas de remonter.


Infanterie : 26 brigades = 52 régiments = 114 bataillons à 868 hommes
90 272
Artillerie : 13 régiments = 52 batteries à 150 hommes
7 800
Génie : 13 bataillons à 651 hommes
8 463
Total 106 535


Un tableau analogue à celui établi plus haut pour l’armée active donne les résultats suivants :


Classes. Pris pour le Déchet Disponibles
service actif. en %. en 1904.
1896 42 886 24,20 32 510
1895 21 662 26,90 15 840
1894 18 557 28,90 13 190
1893 17 445 31,25 12 000
1893 17 449 33,58 11 590
Totaux 117 999 85 130


Les cinq classes de l’armée territoriale ne suffisent donc pas à compléter les effectifs prévus pour la mobilisation au moment de la déclaration de la guerre. C’est pourquoi on n’a pu faire partir encore qu’une brigade d’infanterie au lieu de deux dans chaque région militaire. Il a fallu remédier à cette pénurie de contingents en faisant appel à quelques classes de l’armée nationale. Mais, en convoquant même les huit classes de cette armée, on ne peut obtenir que 70 000 hommes au plus, ainsi qu’il ressort du tableau ci-dessous :


Classes. Pris pour le Déchet Disponibles
service actif. en %. en 1904.
1891 17 357 35,90 11 130
1890 16 959 38,20 10 480
1889 16 317 40,30 9 740
1888 17 203 43,80 9 790
1887 13 355 46,20 7 190
1886 15 173 48,44 7 820
1885 14 410 50,70 7 100
1884 12 039 53,10 5 650
Totaux 122 813 68 900


L’armée territoriale et l’armée nationale réunissant tous leurs hommes instruits, soit 155 000 hommes pour former une armée de 106 535 soldats, on constate qu’il reste environ 50 000 hommes pour alimenter les troupes de seconde ligne. Le Japon possédait donc 150 000 hommes instruits à convoquer au début de la guerre ; 100 000 environ ont été employés. La situation est critique.

Pour y remédier, on a mis à l’instruction 45 000 jeunes gens non appelés et reconnus bons pour le service de la dernière classe. On a convoqué également par appel anticipé, en septembre dernier, 90 000 recrues de la classe 1904 ; mais, faute de cadres, cette instruction sera incomplète ou très retardée et certainement insuffisante au moins pour les armes spéciales.

En résumé, il faut conclure que le Japon ne possédera bientôt plus d’hommes instruits dans ses dépôts et que, par conséquent, la valeur de ses troupes d’opérations diminuera progressivement et sûrement.

C’est là un facteur d’affaiblissement avec lequel les Japonais auront à compter et qui, malgré leurs qualités militaires de premier ordre, pourra peut-être rétablir l’équilibre pendant la campagne de 1905.

APPENDICES

Répartition et emplacement des troupes de l’armée active au commencement de la guerre.


DIVISIONS BRIGADES TROUPES
D’INFANTERIE CORPS GARNISONS
Garde.
Général
Hasegaoua.
1re Tokio. 1er régiment d’infanterie. Tokio.
Général Asada. 2e régiment d’infanterie. Tokio.
2e Tokio. 3e régiment d’infanterie. Tokio.
Général Ouatanabe. 4e régiment d’infanterie. Tokio.
1 régiment de cavalerie. Tokio.
1 régiment d’artillerie. Tokio (Chibouya).
1 bataillon du train. Tokio (Chibouya).
1 bataillon du génie. Tokio (Chibouya).
1re Tokio.
Prince
Fouchimi-
Sadanarou.
1re Tokio. 1er régiment d’infanterie. Tokio.
Général Matsoumara 13e régiment d’infanterie. Takasaki.
2e Tokio. 2e régiment d’infanterie. Sakoura.
Général Nakamoura. 3e régiment d’infanterie. Tokio.
1er régiment de cavalerie. Tokio.
1er régiment d’artillerie. Tokio.
1er bataillon du train. Tokio.
1er bataillon du génie. Tokio.

2e Sendaï.
Général
Nichi.
3e Sendaï. 4e régiment d’infanterie. Sendaï.
Général Matsounaga. 29e régiment d’infanterie. Sendaï.
15e Chibata. 10e régiment d’infanterie. Chibata.
Général Okazaki. 30e régiment d’infanterie. Nouramatsou.
2e régiment de cavalerie. Sendaï.
2e régiment d’artillerie. Sendaï.
2e bataillon du génie. Sendaï.
2e bataillon du train. Sendaï.
3e Nagoya.
Général
Ochima.
5e Nagoya. 6e régiment d’infanterie. Nagoya.
Général Yamagoutchi. 33e régiment d’infanterie. Nagoya.
17e Toyohachi. 18e régiment d’infanterie. Toyohachi.
Général Haragoutchi. 34e régiment d’infanterie. Chidzouoka.
3e régiment de cavalerie. Nagoya.
3e régiment d’artillerie. Nagoya.
3e bataillon du train. Nagoya.
3e bataillon du génie. Nagoya.
4e Osaka.
Général
Ogaoua.
7e Osaka. 8e régiment d’infanterie. Osaka.
Général Nichidjima. 37e régiment d’infanterie. Osaka.
19e Fouchimi. 9e régiment d’infanterie. Otsou.
Général Ando. 38e régiment d’infanterie. Fouchimi.
4e régiment de cavalerie. Osaka.
4e régiment d’artillerie. Osaka.
4e bataillon du génie. Fouchimi.
4e bataillon du train. Osaka.

5e Hirochima.
Général
Oueta.
9e Hirochima. 11e régiment d’infanterie. Hirochima.
Général Nagaoka. 41e régiment d’infanterie. Hirochima.
11e Yamagoutchi. 21e régiment d’infanterie. Hamada.
Général Tsoukamoto. 42e régiment d’infanterie. Yamagoutchi.
5e régiment de cavalerie. Hirochima.
5e régiment d’artillerie. Hirochima.
5e bataillon du génie. Hirochima.
5e bataillon du train. Hirochima.
6e Koumamoto.
Général
Okoubo.
11e Koumamoto. 13e régiment d’infanterie. Koumamoto.
Général Iida. 45e régiment d’infanterie. Kagochima.
24e Kouroumé. 23e régiment d’infanterie. Koumamoto.
Général Otani. 46e régiment d’infanterie. Omoura.
6e régiment de cavalerie. Koumamoto.
6e régiment d’artillerie. Koumamoto.
6e bataillon du génie. Koumamoto.
6e bataillon du train. Koumamoto.
7e Asahigaoua.
Général
Osako.
13e Asahigaoua. 25e régiment d’infanterie. Sapporo.
Général Yochida. 26e régiment d’infanterie. Sapporo.
14e Asahigaoua. 27e régiment d’infanterie. Asahigaoua.
Général Saïto. 28e régiment d’infanterie. Asahigaoua.
7e régiment de cavalerie. Asahigaoua.
7e régiment d’artillerie. Asahigaoua.
7e bataillon du génie. Asahigaoua.
7e bataillon du train. Asahigaoua.

8e Hirosaki.
Général
Tatchimi.
4e Hirosaki. 5e régiment d’infanterie. Aomori.
Général Tomoyason. 31e régiment d’infanterie. Hirosaki.
16e Akita. 17e régiment d’infanterie. Akita.
Général Kimoura. 32e régiment d’infanterie. Yamagata.
8e régiment de cavalerie. Hirosaki.
8e régiment d’artillerie. Hirosaki.
8e bataillon du génie. Hirosaki.
8e bataillon du train. Hirosaki.
9e Kanazaoua.
Général
Ochima.
6e Kanazaoua. 7e régiment d’infanterie. Kanazaoua.
Général Itchinohe. 35e régiment d’infanterie. Kanazaoua.
18e Tsourouga. 19e régiment d’infanterie. Tsourouga.
Général Maeda. 36e régiment d’infanterie. Sabae.
9e régiment de cavalerie. Kanazaoua.
9e régiment d’artillerie. Kanazaoua.
9e bataillon du génie. Kanazaoua.
9e bataillon du train. Kanazaoua.
10e Himeji.
Général
Kaouamoura.
8e Himeji. 10e régiment d’infanterie. Himeji.
Général Tojo. 40e régiment d’infanterie. Tottori.
20e Foukoutchiyama. 20e régiment d’infanterie. Foukoutchiyama.
Général Maroui. 39e régiment d’infanterie. Himeji.

10e régiment de cavalerie. Himeji.
10e régiment d’artillerie. Himeji.
10e bataillon du génie. Foukoutchiyama.
10e bataillon du train. Himeji.
11e Marougamé.
Général
Tsoutchiya.
10e Matsouyama. 22e régiment d’infanterie. Matsouyama.
Général Yamanaka. 44e régiment d’infanterie. Matsouyama.
22e Kouroumé. 12e régiment d’infanterie. Kotchi.
Général Kamio. 43e régiment d’infanterie. Marougamé.
11e régiment de cavalerie. Zentsouji.
11e régiment d’artillerie. Zentsouji.
11e bataillon du génie. Zentsouji.
11e bataillon du train. Zentsouji.
12e Kokoura.
Général
Inouye.
12e Kokoura. 14e régiment d’infanterie. Kokoura.
Général Sasaki. 47e régiment d’infanterie. Kokoura.
23e Omoura. 24e régiment d’infanterie. Foukouoka.
Général Kigochi. 48e régiment d’infanterie. Kouroume.
12e régiment de cavalerie. Kokoura.
12e régiment d’artillerie. Kokoura.
12e bataillon du génie. Kokoura.
12e bataillon du train. Kokoura.
CAVALERIE INDÉPENDANTE
1re brigade.
13e régiment de cavalerie Narachino.
Général Akiyama. 14e régiment de cavalerie Narachino.
2e brigade.
15e régiment de cavalerie Narachino.
Prince Kannin. 16e régiment de cavalerie Narachino.
ARTILLERIE INDÉPENDANTE
1re brigade.
Général Outchiyama
13e régiment d’artillerie Tokio (Chibouya).
14e régiment d’artillerie Tokio (Chibouya).
15e régiment d’artillerie Tokio (Chibouya).
2e brigade.
Général Osago.
16e régiment d’artillerie Konodaï.
17e régiment d’artillerie Konodaï.
18e régiment d’artillerie Chimochidzou.
ARTILLERIE DE FORTERESSE (19 bataillons)
Régiment de la baie de Tokio (4 bataillons) Yokosouka.
Bataillon d’Hakodate Hakodate.
Régiment de Youra (4 bataillons) Youra.
Bataillon de Maïdzourou Maïdzourou.
Régiment de Hirochima (2 bataillons) Hirochima.
Bataillon de Keïyo Chioukaï.
Régiment de Chimonoceki (3 bataillons) Chimonoceki.
Régiment de Sassebo et Nagasaki (2 bataillons) Sassebo.
Bataillon de Tsouchima Takechiki.
2 compagnies de chemin de fer
Tokio.
1 bataillon 1 compagnie de télégraphie
de chemin de fer. 1 détachement d’aérostation
1 détachement de pigeons-voyageurs


CHANT DE GUERRE
PAR
LE GÉNÉRAL FOUKOUCHIMA[5]



   \relative c''{ 
     \clef treble
     \key f \major
     \time 2/4
     \autoBeamOff
     \set melismaBusyProperties = #'() c,8. c16 d8. c16 | f8. f16 f8.( f16) | a8. a16 a8. a16 | a4 r4 | \break
     c8. c16 d8. c16 | a8. a16 a8. g16 | f8. c16 f8. g16 | a4 r4 | \break
     c8. c16 c8. c16 | d8. d16 c8. c16 | c8. a16 g8. f16 | g4 r4 | \break
     f8. f16 a8. a16 | g8. g16 c8. c16 | g8. f16 g8. a16 | f4 r4 \bar "|."
   }

  \addlyrics { Sé- kai- i ni na- da- ka- ki Ni- ho- n ko- kou.
               A- sa- hi ni ka- ga- ya- kou hi no- mi ha_ ta
               Kou o to - re- n- mé- en O - gi- mi no
               Chi- n- chi wa i- ma ya - go sé- n ma- n.
   }


1


Sékai ni nadakaki Dans l’univers célèbre, est
Nihou kokou. Le pays du Japon.
Asahi ni kagayakou Au soleil levant resplendit
Hi no mi hata. Son drapeau du soleil.
Kouoto renmen D’une dynastie ininterrompue
O Gimi no Son grand Empereur
Chinchi oua ima ya De sujets compte maintenant
Go sén man. Cinquante millions.



2


Djingi ouo motté Sur l’Humanité et la justice
Kenkogouchi (L’Empire) est fondé,
Tchouyou sougouréchi En loyauté et en bravoure
Kouni no tami Excelle son peuple.
Koré ni hansourou En cela combien diffère
Téki kokou no Le pays de notre ennemi ;
Sono arisama oua Son état,
Mina chiran. Tout le monde le connaît !



3


Ouso itsououari ouo Le mensonge et la fourberie
Tsoune no chité. Sont dans ses habitudes.
Takokou no riyodo ouo Les biens d’autrui
Kasoumetori Il vole.
Toga naki iyé ouo Des maisons inoffensives
Yaki harai Il brûle.
Tsoumi naki hito ouo Des gens innocents
Outchi korochi. Il massacre.



4


Nigourou foudjochi ouo Des femmes qui fuient
Hadzou kachimé. Il viole.
Tchi ni nakou goni ouo Des enfants demandant le sein en pleurant
Sachi korochi. Il transperce du sabre.
Kiyoakou borei Leur cruauté et leur barbarie
Chin djin no Ni de Dieu, ni des hommes
Tomo ni yourousanou Seront oubliées,
Slave djin. Ces hommes Slaves !



5


Kouni oua hiroki mo Leur pays est vaste,
Are no hara Mais il est inculte ;
Hito oua oki mo Ils sont nombreux,
Ougozei. Mais ce sont des bandes de corbeaux,
Itchi okou han yo no Cent cinquante millions
Djinko mo Est leur population,
Rokou djou you yo no Mais ils sont de plus de soixante
Idjin chou zo. Races différentes.



6


Rékichi ni na ouo yéchi Si fameux dans leur histoire
Cosako mo Les Cosaques eux-mêmes
Ima moukachi no Maintenant des temps anciens
Youmé narou zo Ne sont plus que le rêve.
Asahi ni tokérou Au soleil levant fondent
Youki kori La neige et la glace,
Kiyété zo ousen De même disparaîtront
Rossia hei. Les soldats de la Russie.



7


Iza tatté fourouyé Allons, debout et courage,
Ouada dandji. Nos braves !
Koma sayé isamou Déjà nos chevaux à l’air
Harou tateri. Du printemps bondissent.
Djingi no ikousa ni Une guerre d’humanité et de justice
Téki wa nachi N’a pas d’ennemis ;
Youkai kiwamarou C’est le comble de la jouissance,
Kono ikousa. Cette guerre.



8 et 9


Riodjoun Kharbine Port-Arthur et Kharbine
Fourni yabouri Emportons d’assaut ;
Oural no yama no Des monts Oural
Dzetcho ni Jusqu’aux sommets
Asahi no mi hata ouo Du Soleil-Levant le drapeau
Hirougayéchi Déployons ;
Slave ouo kiyouto Les Slaves, jusqu’à de leur ancienne capitale
Moskoo no Moscou,
Mori no hotori ni La limite des bois,
Oi komété. Refoulons ;
Ouaga O Gimi no De notre grand Empereur
Go itokou ouo La majesté et les vertus
Amanékou oudaï ni Clairement à tout le monde
Sen yo chi Faisons connaître ;
Sekai no heioua ouo Alors de la paix universelle
Tanochiman. Nous jouirons.




FIN


PREMIÈRE PARTIE


DEUXIÈME PARTIE


TROISIÈME PARTIE


QUATRIÈME PARTIE


 341


 363
Répartition et emplacement des troupes japonaises.
Chant de guerre par le général Foukouchima.

  1. Les noms japonais et chinois seront orthographiés d’après leur prononciation. On emploiera ici la phonétique française et non la phonétique anglaise, adoptée par de nombreuses publications et notamment par la plupart des journaux.
  2. Le yen vaut en moyenne 2 fr. 53 c, un peu plus que le rouble ; le sen est le centième du yen.
  3. Point K sur le plan.
  4. Point O.
  5. Nous avons conservé la traduction absolument littérale de cet extraordinaire chant de guerre publié par un officier général en activité de service.