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Journal de la comtesse Léon Tolstoï/Tome II/Seconde partie/Chapitre IV-1

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1er juin 1897.


Mon petit Vanitchka est mort le 23 février, il y a deux ans. Depuis lors, j’ai fermé mon journal de même que j’ai clos mon cœur et ma vie, étouffé ma sensibilité et perdu toute joie de vivre. Depuis que j’ai perdu cet enfant, je ne suis pas encore revenue à moi, mais ma complète solitude morale a réveillé dans mon âme le désir d’écrire mon journal. Je veux esquisser ici le tableau de ces derniers temps, surtout de ma vie conjugale. Je me bornerai à noter les faits et attendrai d’être mieux disposée pour narrer les événements des deux années qui se sont écoulées dans l’intervalle et qui ont été si importants pour ma vie intime.
C’est le jour de la Trinité. Temps clair et beau ! Ce matin, j’ai accompagné Tania et Serge à Moscou pour le mariage de Macha qui aura lieu demain. Puis j’ai lu les épreuves du douzième tome de la nouvelle édition publiée par mes soins. Léon Nikolaïévitch écrit un article sur l’art, je ne le vois pas le matin avant le repas. Nous avons déjeuné à 2 heures. A 3 heures, Léon Nikolaïévitch m’a appelée pour une promenade à cheval. J’ai refusé et ensuite j’ai regretté ce refus. Il m’a paru pénible de rester seule à la maison. Nous sommes partis à trois (Dounaïev était le troisième) à Zassiéka où nous avons visité de forts jolis endroits. Nous avons visité aussi des mines d’où une société belge extrait actuellement le minerai, puis un endroit délaissé connu sous le nom de « Royaume de la Mort ». Nous sommes descendus dans des ravins dont nous avons ensuite remonté les pentes. Léon Nikolaïévitch était très tendre et aux petits soins pour moi, — cela m’a touchée et attendrie. Jadis, une telle attitude de sa part m’eût causé un immense bonheur, — mais aujourd’hui que son journal m’a révélé ses véritables sentiments pour moi, — je suis seulement émue de la bonté de ce vieillard, mais jamais plus, je ne m’abandonnerai à ces accès de joie ou de désespoir auxquels je m’abandonnais parce que je l’aimais, avant d’avoir lu son journal. J’écrirai un jour ce qui est arrivé avec son journal, je narrerai cette histoire qui a bouleversé toute ma vie sentimentale.
Notre promenade, qui a duré trois heures et demie, a été très agréable. En rentrant, nous avons rencontré A. A. Zinoviev. Léon Nikolaïévitch a donné lecture à ses hôtes d’une lettre allemande. De nouveau, j’ai corrigé des épreuves. Andrioucha est arrivé et, hélas ! il est allé avec Micha à la fête du village. Sonia Kolokolzéva est venue voir Sacha et toutes deux sont allées se promener avec Mlle Aubert.

2 juin.


Toujours la même chose ! Le matin, corrigé des épreuves, le soir, promenade avec Léon Nikolaïévitch, Dounaïev et Maklakov. Dounaïev a parlé tout le temps d’une voix très forte, de l’importation et de l’exportation des marchandises. Un beau coucher de soleil [11]. De bonnes pensées me sont venues à l’esprit et je me suis rappelé les temps heureux. Maintenant, notre existence est troublée. Léon Nikolaïévitch me fait peur et cela au sens le plus direct de ce mot : il maigrit, pâlit et en outre cette maladive jalousie. Suis-je coupable ? Je ne sais. Quand je me suis rapprochée de Tanéïev, j’ai pensé qu’il serait bon pour moi d’avoir, dans ma vieillesse, un ami tel que lui, serein, bon, plein de talent. J’aimais les relations qu’il entretenait avec les Maslovii et j’aurais voulu en avoir de semblables avec lui… Qu’en est-il advenu ?
Zinoviev, Féré et sa femme sont venus le soir. En se rendant à Kozlovka, Sacha a rencontré miss Welsh. La lune, l’humidité, le froid et une telle nostalgie !

3 juin.


Visite de Macha et de Kolia qui sont mariés. Tanéiev et Tourkine, qui fait travailler Micha, sont venus aussi. Le supplice que j’éprouve à l’idée des désagréments qu’entraînera l’arrivée de Tanéïev a étouffé en moi tout autre sentiment. Macha me fait peine, j’ai de la tendresse pour elle. Certes, je l’aimerai et l’aiderai dans la mesure de mes forces. Kolia me fait toujours l’impression d’un brave garçon, mais aussitôt que je vois en lui le mari de ma fille, je cesse d’éprouver à son égard de bons sentiments. Il ne peut être ni un soutien, ni un appui dans la vie. Enfin, nous verrons. La puissance de mon mari m’a brisée et anéanti ma personnalité et ma vie. Et pourtant, n’étais-je pas forte, manquais-je d’énergie ? Maintenant, la paix règne dans mon âme, mais la jalousie maladive qu’a manifestée Léon Nikolaïévitch à la nouvelle de l’arrivée de Tanéïev m’a fait beaucoup de mal et m’a remplie d’effroi. Je ne puis voir souffrir Liovotchka. Mais moi…

4 juin.


Ce matin, entretien pénible avec Léon Nikolaïévitch au sujet de S. I. Tanéïev. Toujours la même insupportable jalousie. Des spasmes dans la gorge, d’amers reproches à un mari qui souffre et tout le jour une mortelle angoisse. Lu les épreuves de la Puissance des Ténèbres. C’est une œuvre d’art sincère, magnifique, parfaite. En allant me baigner, j’ai rencontré Tanéïev et me suis rappelé avec regret les joyeuses et quotidiennes rencontres de l’année dernière. Après dîner, il a joué à Tania ses romances. J’aime sa musique et son caractère calme, bon, généreux. Ensuite, j’ai copié l’étude de Léon Nikolaïévitch sur l’art. Avec une grande bonté, mon mari est venu me chercher et nous avons fait ensemble une excellente promenade. Pénible scène d’Andrioucha pour des questions d’argent. Il a pleuré et j’ai eu pitié de lui. Mais sa faiblesse, son peu de virilité me sont désagréables.
Tanéïev a joué deux romances sans paroles de Mendelssohn qui m’ont bouleversée. Copié pour Léon Nikolaïévitch jusqu’à ce que j’aille me coucher.
Macha et Kolia sont venus. Ils sont maigres et font peine à voir. J’aime Tania qui est très gentille. Qui donc a hérité de toute mon énergie ?

5 juin.


Serge Ivanovitch est parti aujourd’hui, mon mari a recouvré calme et gaieté. Moi aussi, je suis calme parce que j’ai vu Tanéïev. Si mon mari exige que je rompe toute relation avec Serge Ivanovitch c’est uniquement parce qu’il souffre. Mais pour moi, rompre ces relations sera une souffrance. Je me sens si peu coupable et j’éprouve une joie si sereine de ces relations pures et simples avec un être que je ne puis tuer dans mon cœur, de même que je ne puis m’empêcher de regarder, de respirer, de penser. Ce matin, j’ai corrigé des épreuves et attendu sur le balcon Serge Ivanovitch pour prendre le café. Il est arrivé juste au moment où j’allais au jardin, sous la tonnelle, pour causer avec Vanitchka et lui demander si mon sentiment pour Serge Ivanovitch était coupable. Aujourd’hui, Vanitchka, évidemment parce qu’il a pitié de son père, m’a éloignée de Serge Ivanovitch. Pourtant je sais qu’il ne me condamne pas et ne veut pas me priver de Serge Ivanovitch puisqu’il me l’a envoyé.
Plus tard, je suis allée me baigner avec Maria Vasilievna. Ma santé et la légèreté avec laquelle j’ai marché me font peur. Après dîner, Léon Nikolaïévitch, Serge Ivanovitch, Tourkine et moi sommes allés nous promener ; j’ai fait un bouquet magnifique. Léon Nikolaïévitch, avec talent et chaleur, a exposé à Serge Ivanovitch ses idées sur l’art et cela n’a pas laissé de m’étonner après cette scène de méchante jalousie. Je regrette de n’avoir point corrigé la traduction que j’avais donnée à faire à Sacha. Visite de Viéra et de Macha Tolstoï. Travaillé toute la soirée, relu d’abord les épreuves avec Maria Vasilievna et copié durant trois heures les articles de Léon Nikolaïévitch sur l’art.
A la maison, peu d’animation, peu de monde. Je m’ennuie en l’absence de Serge Ivanovitch.

6 juin.


Cette nuit, des douleurs dans le dos, la tête et une intolérable tristesse m’ont tenue éveillée [10]. Je suis allée me baigner avec Tania, Viéra et Macha Tolstoï. Aujourd’hui, pas d’épreuves à corriger, j’ai passé tout mon temps à copier pour Léon Nikolaïévitch. Cet article m’intéresse beaucoup et m’incite à réfléchir.
Tout le monde est parti pour Ovsiannikovo, je reste seule à la maison avec Léon Nikolaïévitch. Je me disposais à monter pour écrire et lui à passer dans son bureau, mais nous sommes restés ensemble et avons parlé de Macha qui a perdu les sentiments religieux qui naguère l’aidaient à vivre. Léon Nikolaïévitch a dit que les sentiments religieux avaient transformé toute son existence. Je lui ai répondu que cela était peut-être vrai de sa vie intérieure, mais ne l’était pas le moins du monde de sa vie extérieure. Il s’est fâché, s’est mis à crier qu’auparavant, il chassait, gérait les domaines, instruisait les enfants, amassait de l’argent et qu’aujourd’hui, il avait renoncé à tout cela. J’ai répliqué que c’était bien dommage, qu’autrefois, il travaillait dans l’intérêt de la famille et du pays, qu’il avait amélioré et emplanté beaucoup de terres, qu’il m’avait aidée en s’occupant des enfants et en gagnant de l’argent, tandis que maintenant, sans que rien soit changé dans sa vie extérieure : mêmes chambres, même nourriture, même entourage, il allait se promener à bicyclette ou à cheval dès qu’il avait fini son travail (ainsi avait-il fait tous ces jours derniers), montait tantôt un cheval, tantôt un autre, selon son bon plaisir, se nourrissait très bien et non seulement ne s’occupait pas des enfants, mais allait même souvent jusqu’à oublier leur existence. Ces mots l’ont fait tressaillir. C’est la cruelle vérité. Je ne devrais pas la lui rappeler, mais le laisser se consoler et se reposer dans sa vieillesse. Mais il me reproche de lui avoir gâté toute sa vie alors que je n’ai vécu que pour lui et les enfants et je ne puis le supporter.
Depuis longtemps, je n’avais pas éprouvé un tel déchirement intime ; je me suis enfuie hors de la maison ; je voulais me tuer, partir, mourir, tout plutôt que de souffrir moralement. Comme j’eusse été heureuse de couler des jours paisibles, de vivre amicalement avec un homme bon et serein, de n’avoir point à supporter des scènes de folle jalousie comme avant-hier, ni de cruels reproches comme aujourd’hui. Le ciel est si clair, le temps d’une si resplendissante beauté ! Tout est calme. La nature est riche, pleine de sève, claire et d’une telle exubérance qu’auprès d’elle l’homme se sent misérable avec toutes ses passions et sa tristesse.
Le soir, nous nous sommes réconciliés, sans explication. Au crépuscule, je suis allée me baigner et Léon Nikolaïévitch est venu me rejoindre en voiture et m’a dit avec bonté qu’il était temps que nous cessions de nous aimer et de nous quereller aussi passionnément et aussi violemment. Amour et querelles, — ai-je répondu, — découlent de la même et unique source [20]. Jamais nous ne parviendrons à une amitié calme, tendre, profonde. — Je suis revenue seule par la forêt en priant et en pleurant. J’ai pleuré sur Vanitchka et sur ces liens sacrés, — uniques dans ma vie, — sur le profond amour dont nous nous aimions l’un l’autre. Jamais personne ne m’aimera ainsi ; je suis l’objet d’une passion sensuelle et jalouse qui exige que j’exclue de mon cœur tout autre attachement.

7 juin 1897.


Aujourd’hui, pour la première fois, je sens la beauté de la nature et mon sentiment pour elle est pur, c’est-à-dire qu’il n’est mélangé, ni du souvenir, ni du regret de ceux avec qui et par qui j’ai aimé cette magnifique nature de Iasnaïa Poliana. [144].
Ce matin, beaucoup copié pour Léon Nikolaïévitch ; donné une leçon à Sacha, c’est un plaisir de la faire travailler ; avec moi elle est gentille, mais avec les autres, son caractère devient insupportable ; elle bat sa gouvernante, les bonnes, Maria Vasilievna et quiconque lui tombe sous la main [30].
Ce matin, nous sommes allés en bande nous baigner ; j’ai copié. Ce soir, j’ai de nouveau pris un bain, coupé les branches le long des allées, attaché les tilleuls et les rosiers et passé la journée dans le calme et la solitude.
Léon Nikolaïévitch est calme lui aussi ; il a écrit, fait une promenade à bicyclette, puis est parti à cheval pour Ovsiannikovo, mais, chemin faisant, il a rencontré Macha et Kolia et n’est pas allé jusque-là. Le soir, il a pris plaisir à regarder les reproductions des tableaux du Salon que reçoit Tania. Cette dernière est partie pour Kozlovka avec Maria Vasiliévna. Micha est allé à cheval chez son camarade Kouléchov.
Un orage sans pluie, la chaleur. Le soir, quelques ondées.
J’ai une envie terrible d’entendre de la musique. Je voudrais jouer moi-même, mais n’en ai jamais le temps. Aujourd’hui, pourtant, j’ai joué deux romances sans paroles de Mendelssohn. O ces romances, surtout l’une d’elles, comme elles sont profondément gravées dans mon cœur !

8 juin 1897.


Je fais de grands efforts pour reprendre courage et j’y réussis. Si je ne recouvre pas la joie, du moins me remettrai-je au travail. Ce matin, après avoir corrigé des épreuves, je suis allée me baigner. J’ai mis pour dîner (pour qui et pourquoi ? simplement pour ne pas me laisser aller) une robe blanche et, après le repas, je suis allée regarder les joueurs de tennis. Quel vide ! Ni Tchertkov, ni Tanéïev. J’ai coupé les branches sèches dans la roseraie, fait un bouquet pour Léon Nikolaïévitch, puis me suis remise à la correction des épreuves. Le soir, après être allée en voiture me baigner, j’ai fait des comptes, vérifié les tables des matières de la nouvelle édition, puis corrigé d’autres bonnes feuilles. Il est 2 heures du matin. Temps doux, clair, chaud, magnifique. Tania reprend courage elle aussi. La pauvre voudrait tant un bel amour : l’amour d’un mari qui serait aussi un ami, l’amour d’enfants qui seraient à elle. Certes, l’amour des enfants donne une joie meilleure, plus pure, tandis que l’amour du mari donne des joies mi-pures, illusoires…
Hier je me suis couchée de très bonne humeur, j’étais calme, sereine et me suis mise à causer amicalement avec Léon Nikolaïévitch. Il m’a répondu de bonne grâce et avec douceur. « Comme ta voix est agréable, féminine, aujourd’hui, m’a-t-il dit, je n’aime pas que tu cries ». Soudain, la tristesse m’a envahie. J’ai compris que toute cette tendresse provenait toujours et toujours de la même cause [38]. Hélas ! aujourd’hui déjà, il aura cessé d’être tendre ! Corrigé les épreuves de la Sonate à Kreutzer et éprouvé de nouveau le même sentiment pénible ; que de cynisme dans cet étalage des mauvais côtés de l’être humain. Pozdnichev déclare à chaque instant : nous nous sommes abandonnés aux passions bestiales, nous avons éprouvé la satiété. Partout, il dit : nous. Mais la nature de la femme est tout autre ; il est impossible de généraliser les sensations, voire les sensations sexuelles. Il y a une grande différence dans la manière de sentir des hommes et des femmes.
Voici l’aube, je n’ai plus envie de dormir. Il sonne 2 heures. La lune brille juste devant la fenêtre. Quelle belle clarté elle répand aujourd’hui, on dirait qu’elle lutte avec la jeune aurore.

10 juin 1897.


Je n’ai pas écrit hier. Uniformes et monotones les jours succèdent aux jours. M.-A. Schmidt est venue hier. La fanatique adoration qu’elle a pour Léon Nikolaïévitch est son unique raison de vivre. Jadis, elle était une orthodoxe exaltée. Après avoir lu les articles de Léon Nikolaïévitch, elle a enlevé icones et veilleuses qu’elle a remplacées par des portraits de Tolstoï dont elle collectionne les œuvres prohibées qu’elle copie moyennant salaire. Elle est d’une maigreur impossible, vit d’un labeur au-dessus de ses forces, fait tout de ses propres mains, tire plaisir de son potager, de sa vache, de son veau et de tout le monde de Dieu. Nous autres, femmes, ne pouvons vivre sans idoles. L’idole de M.-A. Schmidt est Léon Nikolaïévitch, la mienne était Vanitchka, maintenant ma vie est vide. J’ai découronné Léon Nikolaïévitch qui a cessé d’être une idole pour moi. Je conserve pour lui un profond attachement, il me serait infiniment pénible d’être privée de sa sympathie de tous les instants. Où qu’il soit, quoi qu’il fasse, il ne manque pas de venir me chercher et c’est toujours pour moi une joie de le voir. Mais le bonheur, un véritable bonheur, il ne peut déjà plus me le donner.
Toujours la même chose : des épreuves à corriger, le bain. Matin, jour, soir, toujours, toujours la même chose. Avant le repas, j’ai taillé pour Léon Nikolaïévitch une blouse de toile que je lui ai essayée. Le soir, composé et vérifié les tables des matières des derniers tomes. Après le dîner, j’ai invité pour la promenade Léon Nikolaïévitch, Tourkine et le père d’un peintre qui est en séjour chez nous. Le contact avec la nature a été bienfaisant. Serge est arrivé à bicyclette de Nikolskoïé. Simon Ivanovitch est venu en voiture voir Macha. Temps doux, clair, splendide ! Orages, ondées. Nature fraîche, verte, somptueuse.
Je suis accablée moralement : aux prix de terribles efforts, j’étouffe en moi tous les souvenirs. Aujourd’hui, j’ai fondu en larmes en regardant le portrait de Vanitchka. Il n’existe pas de consolation. Non, il n’y en a pas. Un télégramme de Liova qui est inquiet au sujet de la famille. A-t-il de l’affection pour nous ? S’il nous aime pourquoi nous cause-t-il tant de tourments ? Que de mal il m’a fait dans un court laps de temps ! Tania a repris courage elle aussi. Que Dieu lui vienne en aide ! J’ai beaucoup d’affection pour elle, je voudrais lui aider, mais ce n’est pas en mon pouvoir.

11 juin.


Tout le monde est gai et en train. Levée tard, je n’ai pas dormi cette nuit. Je suis allée me baigner avec Sacha et miss Welsh. Le jardinier et moi, nous nous sommes occupés des pommiers, des greffes, des fleurs, nous avons planté des pins [16]. Dans la soirée, en allant nous baigner, Tania et moi avons parlé de l’amour sensuel. Cette question commence à l’inquiéter et j’ai grand’peur pour elle ! Elle est si pudique de nature ! Dieu la préserve d’épouser un homme qu’elle n’aime pas ou Soukhotine ! [1] Le soir, nous avons fait un tour de jardin, Serge et le vieux Simon Ivanovitch sont chez nous. Tout le monde était de joyeuse humeur, on a chanté, dansé et fait des farces. En rentrant à la maison, j’ai entendu Serge jouer du piano, et soudain s’est réveillée dans mon cœur la nostalgie de cette musique qui m’avait mise dans un si magnifique état d’âme et m’avait rendue si heureuse ! Le soir, des épreuves, un peu de photographie, des lettres et des préparatifs pour mon voyage à Toula. 2 heures du matin.

12 juin 1897.


Allée à Toula avec Serge et niania. Touché pour niania les intérêts des sommes qu’elle a déposées à la Caisse d’épargne. Serge m’a aidée à régler les affaires d’argent de Macha : on a accepté ma demande d’être nommée tutrice de Micha. Nous avons fait des achats pour tous. Chaleur, poussière, tristesse épouvantable ! Je me suis rappelé le séjour que Tania, Sacha, Serge Ivanovitch et moi avions fait à Toula l’an dernier, notre promenade en barque, le dîner à la gare, le retour par le train de nuit, l’apparition inopinée d’Andrioucha, notre gaieté, notre insouciance. En rentrant à la maison, j’ai trouvé tout le monde de bonne humeur, je me suis mise à la correction des épreuves. Puis, je suis allée seule me baigner. En sortant de Zakaz, j’ai été frappée par le coucher de soleil [18]. Je suis rentrée seule à la maison ; l’obscurité était complète, mais je n’ai pas eu peur. Sur le petit tertre de Vanitchka où naguère il cueillait des champignons blancs et où nous nous reposions, je me suis arrêtée comme de coutumes et ai récité un Pater noster. Lorsque je me promène seule, je ne me sens pourtant pas seule ; mon âme est toujours avec ceux que j’ai aimés dans la vie et qui déjà m’ont quittée [19].
Olga Frédériks est venue le soir. Il y a entre Serge et elle tout un passé sentimental. Ils sont malheureux l’un et l’autre. Tania semble avoir choisi un meilleur sort.
Tourkine et moi avons regardé de vieilles photographies et, de nouveau, le souvenir et le regret du passé m’ont bouleversée.
Léon Nikolaïévitch est gai, heureux et follement passionné. Cela a été le cas la nuit dernière. Dieu me donne de l’aider à rester calme et me préserve de charger ma conscience de fautes que je pourrais me reprocher. J’ai écrit à Liova. Des erreurs désagréables dans les tables de matières de la nouvelle édition.

13 juin.


J’ai mal dormi, me suis levée tard et ai couru me baigner. Croisé sur la route des enfants de paysans qui portaient à dîner à leurs parents occupés aux travaux de la fenaison. Les petits m’ont paru si gentils avec leurs yeux caressants, curieux et graves. Je me suis souvenue de Vanitchka et ai poursuivi mon chemin le cœur gonflé de larmes. Sur le seuil de la cabine de bains, Tania m’accueillit par ces mots : « Je pensais justement à vous ! — A quoi précisément ? demandai-je. — A Vanitchka. Je me rappelle avec tant de peine comment il pleurait en faisant la moue, jamais par caprice ou méchanceté, mais toujours de chagrin. Combien ce souvenir doit vous être plus douloureux encore ! — Ce sont les enfants qui t’ont fait penser à lui ? ai-je demandé. — Oui. » Et toutes deux, nous avons fondu en larmes. Que de fois j’entends et je trouve inopinément dans le cœur de ma fille Tania l’écho de mon propre cœur et de mes propres pensées. Sans échanger un seul mot, nous avons éprouvé au même moment et à la même occasion, le même sentiment.
En mon absence, Sacha a failli se noyer dans la rivière. Tania l’a retirée de l’eau à grand’peine et l’a ramenée dans la cabine. En rentrant à la maison, je suis allée auprès de Léon Nikolaïévitch. Il est en train, joyeux et a très bien travaillé aujourd’hui. Puis, j’ai écrit quatre heures de suite et copié pour Léon Nikolaïévitch l'Étude sur l’art.
[2] Maklakov est venu le soir. Après le repas, nous sommes allés visiter une usine belge, nous avons vu des machines et assisté au coulage de la fonte. Très intéressant, mais triste de voir cet enfer où les gens rôtissent jour et nuit [14]. Léon Nikolaïévitch est aux petits soins pour moi et c’est là ma meilleure joie. En sera-t-il longtemps ainsi ? Nuit calme, fraîche. Les feux du couchant se mêlent aux lueurs de l’aube. Je me souviens des promenades en voiture que nous fîmes l’année dernière.
A la maison m’attendait un grand désagrément : on m’a envoyé de Moscou de la musique mal reliée. Le pire est que l’on a arraché et jeté la couverture du quartetto sur laquelle Serge Ivanovitch m’avait écrit une dédicace. J’ai failli en pleurer.
Léon Nikolaïévitch a pris ombrage de mon chagrin. J’ai fait effort pour n’en rien laisser voir, mais j’ai une nature ardente et indomptable et je n’apprendrai jamais à me dominer [7].

14 juin.


Ce matin, j’ai fait travailler Sacha, corrigé sa composition sur les animaux domestiques, une traduction qu’elle a faite de l’anglais, puis je l’ai interrogée sur sa leçon de géographie, la Chine. Elle travaille bien, attentivement et ne me donne aucun mal. J’aime à enseigner, c’est un travail dont j’ai l’habitude. Je suis allée me baigner avec Tania, Sacha et Maria Vasilievna. Après dîner, des épreuves et encore des épreuves jusqu’à la nuit. Le soir, nous sommes allés de nouveau en bande nous baigner. Tania, Kolia, Macha et Micha sont allés à Pirogov, les uns à cheval, les autres en cabriolet. Maklakov et Tourkine sont partis pour Moscou. Le soir, j’ai pris le thé avec Léon Nikolaïévitch et Serge. Je me sens constamment seule. Je vois peu mon mari qui passe la matinée dans son bureau et écrit jusqu’au déjeuner, c’est-à-dire jusqu’à 2 heures. Après le repas, il va faire un tour à bicyclette ou à cheval. Puis il fait la sieste. Aujourd’hui, il est allé à Kozlovka accompagner un jeune homme de Kiev qui, semble-t-il, aurait voulu vivre chez nous, mais Léon Nikolaïévitch lui a fait comprendre que cela était impossible. Nous avions déjà terminé notre repas lorsqu’il est rentré et il a dîné seul. Il est allé se coucher de bonne heure et moi je veille tard.
Je vis de la nature et d’un travail assidu. Je m’ennuie dans la solitude, m’efforce d’être courageuse devant autrui et me sens coupable envers moi et envers la destinée qui a été relativement assez généreuse à mon égard.

15 juin.


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Vers le matin, je m’étais assoupie, mais les sanglots m’ont réveillée. En songe, je me suis vue rangeant avec niania les jouets de Vanitchka et j’ai pleuré. Quoi que l’on fasse, un profond chagrin de même qu’un violent amour, ne peut être étouffé [38].
Aussitôt levée, je suis allée auprès de Léon Nikolaïévitch. Il faisait des patiences et m’a dit que son travail allait très bien. Puis il m’a regardée et avec un sourire : « Tu m’as dit que je me courbais, je tâche de me tenir droit, » et il s’est redressé.
Il a plu cette nuit, maintenant le temps est clair et il souffle un vent frais. Après le café, j’ai corrigé des épreuves, j’aurai bientôt fini. Visite de P.-A. Boulanger, de ma sœur Lise et de sa fille. Je suis heureuse de les voir. Malgré le vent du nord, nous sommes allés nous baigner deux fois. Le soir, Boulanger et moi avons parlé de Léon Nikolaïévitch en tant que grand réformateur [61].

16 juin.


Levée tard ; je n’ai pas vu Léon Nikolaïévitch avant le déjeuner ; corrigé des épreuves. Tout le monde est rentré fatigué de Pirogov pour dîner. Ma sœur Lise est venue, nous avons parlé religion. Je regrette d’avoir exprimé mon opinion. Il faut conserver jalousement le sentiment intime qui nous unit à Dieu ; de l’église, il faut prendre ce qui a été apporté par les Saints-Pères et par Dieu lui-même — surtout, il n’y a pas besoin de formes, ni de règles morales ou religieuses, tout cela est secondaire. Le principal c’est d’entretenir ce sentiment intérieur qui guidera nos actions afin que nous sachions clairement et sûrement ce qui est bien et ce qui est mal. J’ai couru me baigner avec Maria Vasilievna, mon unique interlocutrice de cet été. Cela revient presque à être seule, elle est vulgaire, bruyante et, sans cette bonté profonde, elle serait insupportable. Le soir, corrigé des épreuves, je terminerai aujourd’hui.
Le froid, le vent. Il fait sombre.

17 juin 1897.


[20] J’ai fait un rêve ; je suis étendue sur un lit dans une chambre que je ne connais pas. Entre Serge Ivanovitch qui, sans me voir, se dirige vers la table où se trouve un paquet de papiers que l’on dirait arrachés à un carnet de notes ou à un livre de comptes. Les feuillets sont petits. Serge Ivanovitch met ses lunettes et écrit d’une main hâtive. Je ne fais aucun mouvement de peur qu’il ne me voie. Après avoir couvert ces feuillets de son écriture, il les met en tas, ôte ses lunettes et s’en va. Je saute de mon lit, prends ces papiers où je trouve une description détaillée de son état d’âme : la lutte, les désirs. Je parcours cela d’un œil rapide. Soudain, on frappe à la porte et je me réveille. Je n’ai pas pu achever ma lecture. C’est grand dommage que je me sois réveillée, j’aurais voulu me rendormir, continuer à lire, mais naturellement, je n’y suis point parvenue.
Lecture des épreuves, bains dans l’eau froide, promenade à l’air froid, retour à la maison par le chemin que j’ai pris si souvent depuis trente-cinq ans que nous sommes mariés. Après le thé, nous sommes partis en bande pour Kozlovka et nous avons fait une promenade agréable. Tourkine m’a expliqué les tendances de la nouvelle philosophie anglaise. J’ai évoqué en pensée les promenades que j’avais faites à Kozlovka l’année dernière. Quelle différence ! Comme tout était alors joyeux et serein !
La différence réside en ceci : au lieu de la musique délicate, magnifique que me faisait l’an dernier Serge Ivanovitch, Liovotchka frappe en ce moment de faux et bruyants accords pour accompagner Micha qui, à la balalaïka, joue assez habilement des chansons russes que je n’aime pas. Involontairement, je fais la comparaison et celle-ci n’est pas à l’avantage de Léon Nikolaïévitch. Une chose me fait plaisir : la présence ici de Micha qui, au moyen de cette musique, entre en contact avec son père, ce qui lui arrive bien rarement. Je vais corriger de nouvelles épreuves. Encore un jour de ma vie passé !
Avec Sacha, les choses ne s’arrangent pas. Elle est grossière, bizarre, entêtée et me met au supplice en blessant à chaque instant mes meilleurs sentiments. Aujourd’hui, Léon Nikolaïévitch est allé voir deux fois un paysan à l’agonie. Il a beaucoup écrit pendant que nous nous promenions, puis il est allé faire un tout à bicyclette. Il est joyeux et en train comme à l’ordinaire [4]. Et moi, au contraire, je suis troublée, triste ; j’éprouve le besoin, le désir violent d’un être avec qui j’aurais des relations poétiques, purement psychiques, sentimentales même, mais surtout pas sensuelles.

18 juin 1897.


Anniversaire de naissance de Sacha qui a treize ans. Combien est douloureux le souvenir de ces couches ! Nous étions tous réunis le soir pour prendre le thé. Il y avait aussi les Kouzminskii alors en séjour chez nous, Mme Seuron, la gouvernante et son fils Alcide (qui est mort du choléra, le pauvre !). Nous parlions de chevaux. Je fis observer à Léon Nikolaïévitch que ses opérations se soldaient toujours par des pertes : il avait acheté à Samara de superbe chevaux pour la reproduction et tous avaient crevé. Et l’affaire avait coûté des milliers de roubles ! C’était la vérité, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il s’irrite toujours contre moi lorsque je suis enceinte, sans doute parce que mon aspect lui est désagréable. Cette fois-là, il se fâcha terriblement, rassembla quelques effets dans un sac de toile et vint m’annoncer qu’il quittait la maison pour toujours, qu’il partait pour l’Amérique peut-être et, malgré mes supplications, il partit.
Les douleurs commencèrent. J’étais au supplice, — mais lui n’était pas là. J’étais seule au jardin, assise sur un banc, les douleurs devenaient de plus en plus violentes, mais lui n’était toujours pas là. Mon fils Liova et Alcide vinrent me trouver et me prièrent d’aller me coucher. J’étais comme abrutie par le chagrin. Je vis arriver la sage-femme, ma sœur, mes filles qui, en pleurant, me prirent sous les bras et me conduisirent dans ma chambre. Les douleurs se faisaient de plus en plus fortes et fréquentes. Enfin, vers 5 heures du matin, Liovotchka revint.
Je descendis pour le voir et le trouvai d’humeur sombre et méchante : « Liovotchka, lui dis-je, les douleurs ont commencé, je suis sur le point d’accoucher. Pourquoi t’es-tu fâché ? Si je suis coupable, pardonne-moi. Peut-être ne survivrai-je pas à ces couches. » Il ne me répondit pas. Soudain, une idée me traversa l’esprit : serait-ce de la jalousie, des soupçons ? J’ajoutai : « Peu importe que je meure ou que je vive, je veux seulement te dire que je meurs pure d’âme et de corps ; que je n’ai aimé nul autre que toi… »
Il a brusquement tourné la tête de mon côté, ses regards se sont posés sur moi, mais il ne m’a pas dit une seule bonne parole. Je me suis retirée et une heure plus tard, je mettais Sacha au monde.
Je la donnai à la nourrice. Comment aurais-je pu nourrir une enfant puisque Léon Nikolaïévitch s’était déchargé sur moi de toutes les affaires et qu’il me fallait accomplir à la fois une tâche de mère et une tâche d’homme ?
Quelle triste période ! Ce fut le moment de la conversion de Léon Nikolaïévitch au christianisme. Si être chrétien consiste à se sacrifier, alors c’est moi et non pas Léon Nikolaïévitch qui suis chrétienne.
Levée tard. Allée me baigner avec Tania et Maria Vasilievna. Un froid terrible. En ce moment, il n’y a que 5°. Paressé tout le jour ; relu quelques épreuves, médité et pris quelques notes pour une nouvelle. Le soir, je suis allée à Ovsiannikovo, chez Macha où je me suis sentie très à l’aise [44].
Ce matin, Léon Nikolaïévitch est allé se baigner dans l’Étang-moyen, puis s’est mis à écrire. Après le repas, il a fait avec les fillettes et Micha une partie de tennis. Après quoi, il est allé se promener, d’abord à bicyclette, ensuite à cheval. Il est venu à notre rencontre. Pendant que je développais des photographies, il a eu avec Bers et Tourkine un entretien sur l’art. Cette question le préoccupe beaucoup en ce moment ; sur de nombreux points, je ne suis pas d’accord avec lui.
Bers a fait de la musique avec Tania, celle-ci jouait de la mandoline. Accompagnées par eux, les trois jeunes filles ont dansé. J’ai fait un tour de valse avec Micha et je me suis sentie si légère que j’en étais moi-même étonnée. Il sonne une heure.

19 juin.


Ce matin, avant de m’habiller, j’ai tiré les photographies de Sacha et de Viétotchka : accompagné celle-ci et son père et continué la correction des épreuves. Allée me baigner avec Maria Vasilievna, l’eau était très froide. Hier soir, à 9 heures, il n’y avait que 5°. Après dîner, je me suis remise à la correction des épreuves. Nous sommes allés à Kozlovka chercher le courrier. Tout le long du chemin, je me suis entretenue avec Tourkine, le professeur de Micha, de l’éducation et de la diversité des types et des caractères. En rentrant, nous avons rencontré Léon Nikolaïévitch. Il accompagnait un homme qui avait fait de la prison pour les vers qu’il avait écrits à l’occasion de la catastrophe de Khodinskoïé. Léon Nikolaïévitch a pris congé de lui et est rentré avec nous, ce qui m’a fait grand plaisir. Ma santé laisse à désirer. J’ai constamment de la fièvre et des douleurs dans les jambes [7]. Le plus pénible est cette tristesse devant laquelle je me sens souvent impuissante. Une fois encore, quelque chose s’est brisé en moi.
Des désagréments : on a coupé des arbres dans la forêt. L’auteur du délit, un misérable paysan en haillons, est venu demander pardon en se prosternant jusqu’à terre. J’avais envie de pleurer et j’étais irritée que l’on m’ait mise, malgré moi, dans cette situation et que l’on m’ait obligée à administrer le domaine, à entretenir la forêt et, pour la sauvegarder, à punir de malheureux paysans. Jamais je n’ai aimé, désiré, ni su administrer le domaine, ce qui revient à lutter avec le peuple pour l’existence. Je suis tout à fait incapable de mener cette lutte.
Nous avons décidé de contraindre les auteurs du vol à nous fournir du travail, de ne pas déposer plainte contre eux et de leur abandonner le bois qu’ils ont déjà utilisé pour construire.
Encore une lettre désagréable de Kholievniskaïa. On l’a déportée à Astrakhan pour avoir, sur les indications de Tania, donné à lire à un scribe des livres prohibés. Épuisée et mécontente, elle me prie de lui venir en aide. Je ne sais que faire, mais j’aurais bien voulu entreprendre des démarches pour obtenir sa grâce.
Léon Nikolaïévitch écrit fiévreusement sur l’Art. Il aura fini bientôt. Il ne s’occupe de rien d’autre. Ce soir, il nous a lu à haute voix une comédie française que publie la Revue Blanche.

20 juin.


Tout le jour corrigé activement des épreuves et, ô joie, j’ai fini ! Ce travail durait depuis six mois. Enfin, le voilà terminé ! Est-il bien fait ? Allée me baigner avec Tania et Maria Vasilievna. L’eau avait 12° ; les nuits sont froides. Léon Nikolaïévitch est allé à cheval jusqu’à Toula pour expédier un télégramme à Tchertkov qui est actuellement en Angleterre et qui s’inquiète au sujet des sentiments de Léon Nikolaïévitch à son égard. Mais combien Léon Nikolaïévitch lui est attaché ! Le soir, j’ai joué les Romances sans paroles de Mendelssohn et me suis souvenue de l’interprétation qu’en donnait Serge Ivanovitch.
Plus tard, j’ai lu les lettres que j’ai reçues de Liova qui est en Suède et de V. V. Stasov. Après avoir collé des photographies, j’ai écrit à Liova.
Le temps que Liovotchka et moi avons passé seuls ensemble a été agréable. Je me suis souvenue de mes jeunes années alors que j’avais l’âme si pure, si sereine. C’était presque de l’apathie, mais une apathie innocente, sans émotion, sans passion [58].

21 juin 1897.


Je n’ai pas dormi, me suis levée tard et ai travaillé avec Sacha. Soudain, je m’aperçois qu’elle est toute pâle, qu’elle a mal au cœur et à la tête. La leçon en a pâti, c’est si dommage ! Elle a eu des vomissements et s’est couchée ; comme son père, elle souffre de migraines. J’ai appelé Tania et Maria Vasilievna pour qu’elles vinssent se baigner. J’ai essayé des robes, puis nous avons dîné. Les Obolienski sont venus. Pendant que tout le monde jouait au tennis, j’ai fait un tour seule, me suis assise sous la tonnelle, ai causé en pensée avec Vanitchka et ai cueilli des fleurs pour son portrait. Sur le chemin du retour, j’ai trouvé tout le monde qui venait à ma rencontre. Pourtant, je suis rentrée seule, me suis assise au piano pour me dégourdir les doigts ; je voudrais me remettre à jouer. Ilia est arrivé. Je regrette que ses affaires aillent mal, mais il m’est impossible de donner ainsi aveuglément de l’argent à mes enfants. Je ne sais jamais pourquoi j’en donne, ni quand je dois cesser d’en donner. Je voudrais ne pas refuser à mes enfants, mais leurs exigences n’ont pas de bornes et moi je dois payer les éditions, vivre et je n’ai jamais assez d’argent. Les affaires d’argent sont ce qu’il y a de plus pénible dans la vie.
Le soir, nous avons fait une bonne promenade à Groumont. C’était très beau et nous avions l’âme en paix !
S’il n’y a pas dans la vie de bonheur parfait, sans bornes, si ce n’est pas toujours fête, la complète quiétude est du moins quelque chose de bien. Il faut en remercier le Seigneur.
Je ne me porte pas bien. Aussitôt après mon arrivée ici, quelque chose s’est brisé en moi et je m’en ressens jusqu’à aujourd’hui. J’ai surpris dans mon âme un sentiment étrange : on dirait que je cherche un prétexte à m’ôter la vie. Voilà longtemps que cette idée est en moi et elle mûrit toujours davantage. J’en ai peur comme j’ai peur de la folie. Je l’aime pourtant, mais la superstition et le simple sentiment religieux m’empêchent de mettre ce projet à exécution. Je crois que le suicide est un péché et que, si je me suicidais, mon âme serait privée de la communion avec Dieu, par conséquent de la communion avec les saints, c’est-à-dire avec Vanitchka. Aujourd’hui, tout en cheminant, j’ai pensé que j’allais écrire des centaines de lettres dans lesquelles j’expliquerais pourquoi je me suis donné la mort et que je les enverrais aux personnes qui s’y attendaient le moins. J’ai composé cette confession et elle est si émouvante que j’ai eu envie de pleurer sur moi. Et maintenant, j’ai peur de devenir folle. Chaque fois que j’ai du chagrin, des contrariétés, que l’on m’adresse des reproches, je songe avec joie : j’irai à Kozlovka et je me suiciderai ; quant à vous, arrangez-vous comme vous voudrez. Je ne veux plus souffrir, je n’en puis plus, je n’en puis plus. Ou bien vivre sans souffrir ou bien mourir. Oui, c’est ce qui vaut le mieux, mourir. Seigneur, pardonnez-moi !
Il faut que j’écrive le menu : soupe printanière. Ah ! comme cela m’ennuie ! Depuis trente-cinq ans, chaque jour : soupe printanière. Je ne veux plus écrire « soupe printanière » ni rien de semblable, je veux entendre la fugue ou la symphonie la plus difficile ; je veux entendre chaque jour la musique symphonique la plus savante, que toute mon âme soit tendue dans un effort d’attention afin de comprendre ce que le compositeur a voulu exprimer dans cette langue mystérieuse et complexe, ce qu’il a éprouvé dans le fond de son cœur lorsqu’il composait cette œuvre.
Micha et Ilia ont joué de la guitare, frappé des accords sur le piano et crié à tue-tête des chansons russes… De même que le verbe est propre à exprimer les besoins les plus élémentaires et les spéculations philosophiques les plus ardues [24], de même la musique peut tout exprimer : une simple mélodie, une chanson, ce sont des paroles simples accessibles à Ilia, à Micha, à un paysan, à un enfant. La musique compliquée, une symphonie, une sonate sont des discours philosophiques que seul l’homme cultivé peut comprendre. Que n’aurais-je pas donné pour entendre, au lieu de ce bruit, les sons élégants qui m’ont fait vivre l’été dernier. Oui, alors, la vie était une fête ! Pour ce souvenir, je remercie la destinée.

22 juin 1897.


Journée d’été, claire, magnifique ! Ce matin, j’ai étudié mon piano, fait des gammes et des exercices ; nous sommes allés nous baigner. Ilia et Kolia Lopoukhine ont dîné chez nous. Après le repas, j’ai joué encore pendant une heure. A la fin de l’après-midi, les femmes sont allées se promener seules. Sacha a grogné parce que je l’arrachais à la partie de tennis, à laquelle elle ne faisait qu’assister, pour l’emmener en promenade.
Tania nous a rattrapées et est venue avec nous, ce qui m’a fait grand plaisir. Elle m’a dit : « Je me sens de plus en plus attirée vers vous ; je crois que je vais redevenir petite enfant et recommencer à vous têter. » Moi aussi, je suis de plus en plus attirée vers elle. J’ai refusé de l’argent à Ilia qui m’a dit des choses désagréables : que Léon Nikolaïévitch avait eu tort de me donner le domaine en pleine propriété et non en viager ; que j’aimerais l’argent dans mes vieux jours, etc… Mon Dieu, mes relations avec mes fils aînés se réduiraient-elles donc à des questions d’argent ? Andrioucha, lui aussi, ne fait que me réclamer de l’argent. C’est terrible !
Dans la soirée écrit six lettres [9].

23 juin.


Enfin, la nature vient de me frapper par sa beauté ! Elle a chassé de mon âme beaucoup de choses pénibles qui me faisaient souffrir et illuminé mon existence. Longtemps, je suis restée fermée et indifférente au printemps ; toute mon attention était concentrée sur moi-même. Maintenant, c’est passé et c’est si bon ! On fait les foins partout, l’odeur en est excellente. Journées claires, la lumineuse faucille de la lune [28].
Ce matin, après avoir fait des exercices de piano, je suis allée me baigner. Après déjeuner, de 3 à 7 heures, copié l’étude de Léon Nikolaïévitch sur l’art. Beaucoup écrit. Après le thé, nous sommes allés nous promener à Goriëla Poliana, nous avons traversé le pont et suivi la route. Sous le pont, au bord de la rivière, se trouve une nouvelle cabine. Sacha et moi avons pris un bain froid, mais bon. Nous sommes rentrées en voiture. Léon Nikolaïévitch est venu à notre rencontre à bicyclette et s’est plaint ensuite d’être fatigué. Pendant le dîner, Micha a parlé au domestique en termes brutaux. Son père lui en a fait l’observation ; Micha ayant continué sur le même ton, Léon Nikolaïévitch s’est fâché, a pris son assiette et s’est retiré chez lui. Scène fort désagréable ! Reçu une lettre d’Andrioucha qui me réclame encore de l’argent. Que peut-on attendre d’autre de sa part ? Les enfants me causent tant de chagrin ! Tania est la seule à ne pas me faire de peine et à me donner des joies, pour le moment du moins.
En rentrant, nous avons trouvé Maria Aleksandrovna. Elle ne vit que par Léon Nikolaïévitch pour qui elle a une fanatique adoration dans laquelle elle puise la force de travailler et de tout supporter. Et où donc ailleurs, ce corps amaigri et épuisé par la maladie pourrait-il prendre des forces ? Que de vertu dans chaque amour ! C’est vraiment la maîtresse poutre sur laquelle repose toute la vie.
Le soir, après dîner, Liovotchka nous a lu le récit des derniers jours de Hertzen ; j’ai copié un chapitre pour Léon Nikolaïévitch ; nous avons parlé longuement, évoqué le souvenir de N. N. Gay et discuté son Crucifiement. Je ne supporte pas ce tableau qu’admirent Léon Nikolaïévitch et Maria Aleksandrovna. Nous avons exprimé des jugements outrés, aussi la discussion n’a-t-elle pas tardé à prendre fin. J’ai reçu une lettre de Liova qui est en Suède.

24 juin 1897.


Il pleut depuis ce matin, je me suis levée tard ; toute la nuit, j’ai eu mal à la main droite. Donné une bonne leçon à Sacha qui a été très attentive. Elle a moins besoin d’acquérir de nouvelles connaissances que de se développer et c’est à cela que tend mon effort. Nous avons travaillé deux heures. Tout en tenant compagnie à Maria Aleksandrovna, j’ai transformé les manches de ma robe ; nous avons parlé des affaires de famille, elle est bonne et pleine de sympathie [24]. Léon Nikolaïévitch est tellement concentré sur son travail que le monde entier a cessé d’exister pour lui. Et maintenant je suis seule avec lui comme je l’ai été toute ma vie. Il a besoin de moi la nuit, mais pas le jour. C’est triste et, involontairement, je regrette mon charmant camarade et interlocuteur de l’année dernière. En rentrant d’Ovsiannikovo où il s’est rendu à cheval, Léon Nikolaïévitch est allé dans son bureau. Je suis descendue près de lui et l’ai trouvé en train de faire des patiences. Profitant d’un moment où il n’y avait personne à la maison, j’ai joué deux sonates de Beethoven et une Romance sans paroles de Mendelssohn que j’aime beaucoup et que je garde toujours pour la fin. Je termine par elle comme par une prière. Depuis le dîner jusqu’à maintenant, copié pour Léon Nikolaïévitch, le travail a beaucoup avancé. Voici 2 heures du matin, je vais me coucher.
Une lettre de Soukhotine dont la femme vient de mourir. Les relations et la correspondance que Tania entretient avec Soukhotine nous déplaisent beaucoup, à Léon Nikolaïévitch et à moi [39].

25 juin 1897.


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’ai eu de la fièvre et il me semblait être baignée de vapeurs. La période que je traverse est pénible physiquement. J’ai joué deux heures durant des sonates de Mozart et fait des exercices. Beaucoup copié pour Léon Nikolaïévitch. Son article ne me plaît pas et je le regrette. Que d’emportement, que de méchanceté même dans ces articles ! Je sens si bien qu’il attaque un ennemi imaginaire (serait-ce Serge Ivanovitch dont il est si jaloux ?) et qu’il n’a pas d’autre but que de l’anéantir. Allée à pied me baigner ; joui doucement de la nature sans parler à Maria Vasilievna. La journée a passé, — comme d’ailleurs tout l’été, — dans la mollesse et l’ennui. Macha et Kolia sont arrivés. Nadia Ivanova est venue. Gens et choses, tout est gris, morne. Je lis un livre français dégoûtant, — j’ai pris ce qui me tombait sous la main. — Je suis terrifiée par toute cette luxure. Le titre seul, Aphrodite, en dit long ! Jusqu’où va la débauche chez les Français !
Le plus grand bonheur, pour une femme belle, c’est d’ignorer jusqu’à la vieillesse qu’elle est belle, surtout que son corps est beau. C’est à cette condition qu’elle peut conserver la pureté et la fraîcheur morales. Mais des livres comme celui-là sont une perdition.

26 juin 1897.


La chaleur, les foins, très mal à la tête. Ce matin, en allant me baigner avec Nadia Ivanova, je lui ai dit que chaque être avait au fond du cœur un stimulant qui le faisait vivre. Chez les hommes, c’est l’amour de la gloire, du gain — chez quelques-uns, fort rares, c’est l’amour de l’art et de la science sous la forme la plus pure ; chez les femmes, c’est principalement l’amour, le fanatisme. A Chamordino, une religieuse a planté deux pépins d’orange qu’avait crachés le P. Ambroise. Elle adore les deux orangers et ne vit que par eux. C’est une femme de la noblesse qui a fait des études. M. A. Schmidt considère Léon Nikolaïévitch à l’égal d’un Dieu. Mon mari aime la gloire par-dessus tout, etc…
Après déjeuner, j’ai fait de la musique avec miss Welsh. C’est agréable de travailler avec elle. Je vais étudier la Sonate en mi bémol majeur de Beethoven. Tania et Sacha sont allées à Toula. Serge est arrivé. Demain Sacha m’accompagnera chez Serge et chez Ilia. Passé toute la soirée à copier pour Léon Nikolaïévitch, que je ne vois pour ainsi dire pas, comme de coutume. Il est allé à Toula donner sa bicyclette à réparer. Il a fait le trajet du retour en partie à pied, en partie dans des chars de paysans rencontrés en route. Ma santé est de plus en plus mauvaise.

30 juin 1897.


Rentrée hier soir de chez Serge et Ilia où j’étais allée avec Sacha ; je désirais passer auprès de Serge le jour anniversaire de sa naissance, le 28 juin, afin que, précisément ce jour-là, sa solitude lui pesât moins. Il m’émeut et me fait peine. Le malheur l’a adouci, il est devenu humble, mélancolique, et plus indulgent envers son prochain. Sa femme doit accoucher bientôt. Ilia et la vie qu’il mène ont produit sur moi une mauvaise impression : quatre enfants superbes (c’est surtout Micha qui est beau). Quels principes moraux leur inculquera le père ? Les chevaux, les chiens [6]. A chaque occasion, des beuveries avec des gens de tout acabit. Si le père ne change pas, les enfants tourneront mal. Sonia, la femme d’Ilia, sent tout cela confusément, j’ai pitié d’elle. Elle se donne grand’peine pour rompre avec toutes ces habitudes, mais son mari ne lui est d’aucun secours et, seule, comment pourrait-elle mener à bien l’éducation des enfants ?
A Nikolskoïé, chez Serge, — de magnifiques promenades dans des endroits pittoresques, des visiteurs, des entretiens avec Serge sur la théorie de la musique ; il m’a fait part de ce qu’il sait et m’a donné à lire quelques brochures et quelques manuels de musique. J’ai été contente de passer la journée avec Varia Nagornova. Lu en chemin de fer un livre affreux de Marcel Prévost : les Demi-Vierges ; éprouvé de la honte et un malaise presque physique, ce qui m’arrive en général lorsque je lis des livres malpropres. Combien est terrible l’absence de pureté dans l’amour ! Comme c’est affreux que l’amour, même le plus élevé, se mue en un désir d’intimité et de possession. Mais, dans ce livre français, il ne s’agit pas de la chute de la femme, mais d’une demi-débauche. On se permet tout, sauf le dernier pas. N’est-ce pas là le pire ?
A Kozlovka, sur le chemin du retour, j’ai rencontré Tania qui allait chez Olsoufiev. Je suis heureuse qu’au moins de temps à autre elle sorte de ce pénible état où l’a plongée l’influence de Soukhotine et qu’elle trouve quelque distraction à fréquenter des gens comme il faut.
En rentrant, j’ai trouvé Micha malade. Il avait une violente dysenterie et nul ne lui venait en aide. Macha est toute à son jeune mari, Tania préparait son départ et le père, — voilà longtemps déjà que nos enfants n’ont plus de père !
Quant à Léon Nikolaïévitch, il est d’humeur désagréable et fort peu accueillante. Je vois avec peine croître son indifférence envers moi lorsque je vis en famille et ne vois personne. Pour qu’il fasse attention à moi et m’apprécie, il faut qu’il sente le danger de perdre mon amour ou de devoir le partager avec un autre, cet amour fût-il pur et innocent. Comme si le fait de ne voir personne pouvait anéantir dans mon âme mon attachement pour un autre ou renforcer mon attachement pour lui.
La seule chose agréable de la journée c’est l’entretien que j’ai eu avec Tourkine sur l’éducation des enfants, leur caractère et sur l’Émile de Rousseau. Ensuite, il m’a conté ses voyages en Crimée. J’ai beaucoup cousu. Journée assez vide. Il pleut depuis ce matin, ce n’est pas réjouissant.