Jours d’Exil, tome I/Genève

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Jours d’Exil, tome I
Genève


Juillet 1849.


GENÈVE.




111 Genève sombre et noire, comment passes-tu la vie ?

Quand la bise s’engouffre dans tes tristes rues ; quand l’eau gèle et que le bois se fend, voit-on suinter une larme sur ton visage de pierre ?

Ville plus glacée que la bise ! qui pourrait t’arracher des pleurs ?

Genève ! quand les vagues du lac t’apportent les vœux des cités voisines, que leur réponds-tu ?

Ville muette ! quel autre messager que le Dieu du vol fut jamais bien reçu à tes portes de fer ?

Genève ! quand les bateaux du Léman apportent sur tes rives la foule bigarrée des voyageurs, flot d’or dans lequel tu puises à pleines mains, quelle sorte d’hommes envoies-tu pour les accueillir ?

Ville de trafic ! comme d’avides araignées, tes aubergistes seuls sortent de leurs demeures et s’en vont lentement saisir leur proie le long des quais.

Genève ! quand le dimanche joyeux secoue ses grelots sur tes églises, tu restes morne et sourde, ô la fille puritaine du bilieux Calvin !

Genève ! te réjouis-tu lorsque la Suisse en fête hisse le drapeau fédéral sur une de ses villes aimées, et danse autour en lui tendant les bras ?

Cité solitaire ! tes commerçants sont les plus rusés des hommes. En ce jour, ils revêtent l’habit de fête et la figure d’allégresse ; ils deviennent affables et naïfs, comme les jeunes hommes de l’Allemagne 112 rêveuse. Leur voix se prête aux chants patriotiques, et leur regard est caressant. Pour eux la fête de la Confédération est une fête de négoce.

Genève ! bondis-tu d’orgueil quand l’univers répète le nom de Rousseau ?

Ville doctrinaire ! Il semble que tu aies peur des revenants, et que le pauvre Jean-Jacques soit condamné par toi à l’éternel exil ! Tu sais au monde mauvais gré d’avoir fait cet homme immortel.

Genève ! le vautour de Rome, Voltaire, écrivait à Ferney. Vas-tu rendre hommage à sa mémoire insultée ?

Ville sceptique ! tu te réjouis de sa célébrité. Car les pèlerins venus de lointains rivages s’attardent, à cause de lui, dans tes murs. Leur bourse est lourde, et tu les soulages charitablement d’une partie de leur charge.

Genève ! que fais-tu de tes fils ? Des commerçants qui courent le monde et rampent pour l’exploiter. Que fais-tu de tes filles ? Des institutrices qui subissent la domesticité partout où il y a de l’or, dans l’Angleterre brumeuse et dans la Russie désolée.

Cité marâtre ! sois fière. Comme agioteurs et valets tes citoyens sont préférés aux autres. Mais n’enfante plus, malheureuse, puisque tes mamelles sont desséchées.

Oh ! la plus aristocratique et la plus pédante des villes qu’éleva jamais la main des hommes ! J’ai froid quand je marche par tes rues étroites, quand je vois tes maisons barricadées comme autant de forteresses. Qui pourrait parcourir sans tristesse, ton petit territoire confisqué par la plus avare des bourgeoisies ?

Tu es rapace au voyageur, inhospitalière à l’exilé, impénétrable à tous. Tu es plus dure que Londres, et tu n’en a pas la grandeur.

Tu as rempli le monde du bruit de ton savoir et de ton industrie ; tu l’as peuplé de tes hommes d’État hypocrites, de tes négociants juifs, tu l’as pillé comme un ennemi sans armes.

Et tu es restée seule, comme la mouette, entre le Léman et le mont Salève ; et tu n’as pas une alliée dans le monde ; et ceux qui t’entourent ne se hasardent pas dans tes murs.

Genève ! le soleil réfléchit tous ses rayons dans l’azur du lac et du Rhône qui baignent tes pieds ; tes grandes promenades sont vertes ; tu possèdes bibliothèques, temples, observatoire, hôpitaux, 113 académies, tout ce qui fait les capitales. Et par les nuits étoilées, on voit les grandes ombres de Saussure et de Candolle suivre les chemins sablés de ton magnifique jardin des plantes. Tu es riche, civilisée, républicaine et vertueuse. Si l’on te voit avec les yeux du corps, rien ne manque à ta gloire.

Cependant, comme ces tombeaux de marbre et d’or, où les puissants du monde dorment leur dernier sommeil, tu n’as laissé en moi que tristesse, et pas un souvenir que j’aime à évoquer.




PREMIERS JOURS D’EXIL.


Située au centre de trois pays en feu, la Suisse s’offrait aux proscrits comme un asile naturel. Elle avait reçu, les premiers, les fugitifs de Novarre ; puis les débris de l’insurrection badoise avaient franchi ses frontières. Presque dans le même temps, les républicains de Rome y étaient arrivés, suivis, quelques jours plus tard, par les socialistes de Paris et de Lyon, qui avaient soutenu, contre l’armée, la cause commune.

Principal foyer des lumières et de l’industrie de la confédération, régénérée par une révolution récente, Genève était devenue le centre le plus important de la proscription européenne. Les exilés y affluaient de toutes parts, espérant des sympathies au milieu de ses prolétaires intelligents qu’agitaient les idées nouvelles. D’ailleurs tout républicain doit trouver place dans toute république, et la main de la réaction n’avait pas encore souillé les couleurs fédérales. L’asile libre, honoré, tranquille, voilà le droit qu’ont à maintenir contre toute prétention injuste ceux qui reçoivent, comme ceux qui donnent l’hospitalité. Malheur à qui laisse violer ce droit ! Malheur surtout au peuple, qui, tout entier contre quelques hommes errants, les expulse de son territoire, sur la sommation d’une puissance supérieure. Il n’est pas de crime qui s’expie plus chèrement que celui-là.

Les fruits s’étiolent dans les serres chaudes ; les hôtes des forêts meurent dans la captivité ; les plus superbes intelligences se flétrissent sous les verroux. Entre la nature et l’homme s’exerce une réaction constante dont la suspension est incompatible avec la vie.

114 Nous séparer de l’espace et du temps, rompre nos attaches dans le passé et dans l’avenir, nous arracher brusquement à nos occupations de chaque jour, à notre société, à nos proches, c’est nous faire respirer le vide, c’est nous condamner à une mort pleine de lenteurs.

La lâcheté des gouvernements préfère ces silencieuses exécutions à toutes les autres, elles l’exposent à moins de réprobation et de représailles. Les rois ont calculé la moisson de cadavres que leur préparait l’exil, ils sèment à l’envi dans ce champ du meurtre. Ils savent combien succomberont à la rigueur des climats, combien à la nostalgie, combien à la misère, combien aux sollicitations de leurs proches, et combien au mépris. C’est à nous de déjouer leurs calculs et de les fatiguer du bruit de noire existence.

L’homme n’a qu’une ressource contre l’exil, c’est le mouvement ; qu’il trouve une occupation quelle qu’elle soif. Si le travail lucratif lui est refusé, qu’il fouille la terre, qu’il tourmente le métal, qu’il écrive son journal, qu’il rame, qu’il s’agite. La terre est grande, et le repos est mortel. Ne vous absorbez point dans vos propres pensées, raidissez-vous contre vos souvenirs. Recommencez la vie en vous créant un nouveau monde, une nouvelle cité, de nouvelles connaissances, une autre langue. Et si toute sympathie vous manque de la part des hommes, aimez la nature ou les livres. Le malheur a besoin d’affections.




Pour tout homme détaché de l’esprit de parti, ce devait être un pénible spectacle que de voir passer tous ces proscrits de nations diverses, gens de guerre, de travail, de pensée ou de tribune, qui tous avaient surmonté les épreuves des révolutions, et qui, maintenant, semblaient anéantis par une inactivité forcée. Ils parcouraient tristement les rues et les larges quais, étrangers à tout ce qui se passait autour d’eux, cherchant à s’expliquer les désastres passés, et à prévoir l’issue des événements actuels.

Les premiers jours, on se mettait aux fenêtres pour les voir ; on les avait représentés si horribles ! Aucune sympathie ne leur fut témoignée en public ; mais quelquefois le soir, dans un café borgne, lorsque le vin les avait enhardies, des mains hésitantes 115 s’approchaient de leurs mains. Et puis, quand on vit que ce n’étaient pas des géants, qu’ils ne se jetaient sur personne, qu’ils n’écorchaient pas les enfants, qu’ils payaient régulièrement leurs pauvres dépenses ; quand on se fut bien convaincu qu’à l’instar de tous les gens inoccupés, ils bâillaient pour se réveiller, parlaient pour n’en pas perdre l’habitude, enfonçaient les mains dans leurs poches, écartaient les jambes, tendaient le cou et prêtaient l’oreille ; quand les imaginations ne furent plus frappées du bruit de leurs conspirations colossales : — alors on ne les estima même plus dignes de cette vague curiosité qui agite les grandes villes. Les fenêtres se refermèrent, les enfants reprirent leurs jeux, les promeneurs se risquèrent à les approcher ; le vide et le silence s’organisèrent autour d’eux.

Que les journées leur semblaient longues ! Le matin ils tournaient leurs regards vers l’Orient où la Hongrie vaillante se levait chaque jour pour de nouveaux combats. Puis, ils les reportaient vers le sud, où le lion de Venise se défendait encore contre l’aigle de Hapsbourg. L’après-midi ils parcouraient avidement les journaux, espérant toujours de meilleures nouvelles, et n’y trouvant jamais que la relation de nouveaux malheurs. Le soir, fatigués de n’avoir rien fait, ils allaient à la rencontre du bateau à vapeur, qui leur apportait à chaque voyage de nouveaux compagnons. Les sanglantes révoltes de ces deux dernières années avaient eu aussi trois phases. D’abord le matin l’action, la victoire brillante, enthousiaste, universelle, pavoisant de couleurs républicaines les clochers de toutes les capitales. Et puis, la lutte par la pensée, par la presse, par les écrits, moins glorieuse, moins active. Enfin, le soir, la défaite qui a perdu la voix, et ces révolutionnaires, à qui le monde semblait trop étroit, fuyant, contenus à l’aise sur le pont des bateaux du lac.

Encore s’ils s’étaient entendus, s’ils avaient pu mettre d’accord leurs opinions et leurs voix ! Mais non ; ils parlaient des langues différentes, leurs idées n’étaient pas les mêmes, et plus ils s’efforçaient de se réunir dans une commune croyance, plus ils découvraient entre eux d’infranchissables distances. De là des découragements infinis, des discussions sans fin où chacun voulait prendre part, des paroles qui se croisaient, se heurtaient sans ménagement, des convictions entières qui se fatiguaient à vouloir s’imposer et 116 qui ne parvenaient même pas à se faire écouter par des convictions plus absolues encore. De là ces voix qui s’enrouaient, grossissaient, éclataient, enivrées par le feu de la contestation. De là ces raisonnements mille fois interrompus et mille fois repris, à chaque nouvelle occasion. Oh ! que sont stériles et dangereuses les discussions qu’entretient l’oisiveté et sur lesquelles souille l’amour-propre !

Le malheur aigrit et rend injuste. La partie avait été perdue ; à cela il fallait trouver des causes : l’homme est ainsi fait ; — ni vous ni moi ne le changerons. — C’était pitié d’entendre ces accusations fausses et passionnées renvoyées de l’un à l’autre. Chacun défendait avec acharnement sa faction, son école et le tribun qui la commandait. Pour les uns, c’étaient le National, le gouvernement provisoire, et les assemblées qui avaient compromis la Révolution ; pour les autres, c’étaient le socialisme naissant et la génération nouvelle. L’un s’en prenait à tel homme qui avait joué un rôle important ; et l’autre, à tel autre.

Récriminations insensées dont le temps a fait justice ! En cinq années il nous a prodigué plus de leçons que ne s’en sont laissé arracher certains siècles avares. Il nous a démontré qu’il est une force universelle, supérieure à la force humaine, qui, Fatalité ou Dieu, ne nous laisse qu’une part d’action limitée dans les événements d’ici-bas. Il a fait voir aux plus myopes que, pour une Révolution profonde et universelle, comme celle qui se prépare, il fallait un siècle d’idées péniblement acquises et un monde de peuples fraîchement remués. Il a fait comprendre à tous que l’heure était venue de tendre à un but équitable par des moyens justes, d’arriver à la Liberté par la Liberté, à l’émancipation universelle par l’affranchissement individuel, à la possession générale par la démonopolisation particulière. Du même coup, il a fauché les gouvernements et les partis, les rois et les tribuns, la propriété et le communisme, le jésuitisme et la démagogie : herbes folles ! Tout cela ne se relèvera plus.

C’est en ce sens que les mouvements révolutionnaires de 1848 et 1849 furent utiles : qui le nierait ? Ils replongèrent dans l’oubli les réputations usurpées et firent briller au jour des idées trop peu répandues jusque-là. Aujourd’hui, ces idées se propagent en surface et en profondeur ; elles remuent et confondent les peuples de l’Europe. 117 Une fermentation aussi nécessaire se fut-elle produite, si les deux forces, du choc desquelles résulte la marche de l’humanité, n’en fussent pas venues aux prises ? Non, certes, car alors la forme républicaine eut trôné seule sur les décombres de la réaction, agitant d’une main le glaive sanglant de 93, et tenant de l’autre le voyage en Icarie de M. Étienne Cabet.

C’était cependant là tout ce que nous savions en Février, notre alpha et notre oméga, notre Évangile et notre Coran ! Ah ! je le répète, mille fois tant mieux pour la Révolution qu’il se soit trouvé dans la défroque de l’empire un nom d’aventurier qui put faire oublier les piteuses traditions de la première République, l’ambition pompeuse du colossal Ledru, et les mignardises doctrinaires de l’invisible Louis Blanc. Pourvu que l’instrument du pouvoir tranche bien, pourvu qu’il démolisse, que nous importe à quels feux il ait été trempé : — qu’il s’use ! — Et quant aux impatients, réussiront-ils jamais à se vieillir d’un jour pour apprendre le sort que l’avenir leur réserve ?





MAL DU PAYS — OISIVETÉ — MOUCHARDS.


Je veux dire les plus grands malheurs de l’exil : le mal du pays, l’oisiveté et les mouchards.


Parmi les femmes des proscrits, il en était une dont la vue arrachait des larmes. Elle avait à peine vingt-cinq ans, de grands yeux rêveurs, des traits amaigris, une taille frêle, des narines minces, et des doigts effilés. Et ces yeux pleuraient sans cesse ou restaient attachés sur les personnes avec une fixité morne ; cette taille s’était affaissée ; ces traits, ces narines, ces doigts se flétrissaient chaque jour davantage. Quand elle parlait, il semblait entendre une voix de jeune fille sortir d’un tombeau. Quand on l’interrogeait, elle n’écoutait pas, répondait au hasard, et ne pouvait réprimer un mouvement d’impatience involontaire.

Son âme était ailleurs. Sa pauvre âme ! elle était tout entière à la petite ville de Louhans où elle était née, où elle avait été fille chérie, épouse bien-aimée, mère tendre et bonne ; où ses vieux parents étaient restés seuls. Là était son univers, sa joie ; elle ressemblait, la pauvre femme, à un enfant qui aurait grandi sans détacher 118 les yeux de la terre natale. Que lui voulaient les lacs bleus, les grandes Alpes, les glaciers, les chalets et les costumes suisses ? Depuis un an qu’elle parcourait Genève dans tous les sens, elle ne savait pas encore le nom d’une seule rue, elle n’avait vu ni les jardins, ni les promenades, ni les monuments. Avec quelle joie elle eut quitté cette Suisse si pittoresque, si parcourue, si vantée, pour revoir les grandes plaines de Saône-et-Loire et les blés dorés où elle avait cueilli tant de fleurs d’écarlate et d’azur !

Oh ! combien elle regrettait que ses concitoyens eussent remarqué la haute probité et les profondes convictions de son mari, et qu’ils l’eussent envoyé à l’Assemblée nationale de France. Elle se trouvait si tranquille dans sa médiocrité ; toutes ses infortunes dataient du jour maudit qui l’avait élevé aux honneurs. Dès lors, il avait fallu venir à Paris, rester seule pendant les longues heures des séances, vivre, effrayée, perdue au milieu de ce grand bruit. Quand finiraient-elles ces quatre années de législature qui lui semblaient quatre siècles ? Déjà, elle comptait les jours ; elle se reprochait de ne pas avoir apporté d’entraves à une élection qu’elle déplorait, et se promettait bien de l’empêcher une autre fois.

Pauvre femme ! depuis le 13 juin, c’était d’éternelles secondes qu’elle avait à suivre sur le cadran de la douleur dont les aiguilles d’airain ne s’arrêtent jamais. Car elle partageait une condamnation perpétuelle, et sa pensée, qui creusait toujours le passé et l’avenir, était le plus grand de ses maux ; son cœur était littéralement séparé en deux par l’amour de ses parents et par celui de son mari et de son enfant, et chacune de ses moitiés déchirées saignait toujours. Elle eut voulu réunir toute sa famille dans un même amour, comme la colombe rassemble sous ses ailes tout ce qu’elle chérit. Mais impuissante à le faire, pareille au pauvre oiseau privé de la moitié des siens, elle voletait çà et là, tremblant de froid. Qu’elle fût près de ses parents ou près de son mari, elle avait toujours à regretter des affections absentes : Et ses regrets n’étaient que trop fondés.

C’est qu’autour d’elle, obéissant à l’irrésistible entraînement de son amour, s’était groupée toute une famille aimante. C’était des parents qu’elle n’avait jamais quittés et qui l’avaient élevée pour son bonheur et non pour le leur. C’était un mari dont elle admirait le courage et la résignation. Et puis enfin, un enfant, le plus 119 aimable, le plus gracieux, le plus souriant, le plus naïvement spirituel de ces petits êtres que nous appelons des anges, parce que leurs âmes se montrent plus à nu que les nôtres à travers l’enveloppe de la matière transparente encore. Qui n’eût envié une pareille famille ? Qui n’eût compris ce poignant chagrin ?

Moi qui écris ces lignes, j’ai vu cette jeune femme subir ces interminables journées. Résignée, muette, tantôt elle passait machinalement les doigts dans les cheveux de son enfant, et tantôt elle le pressait contre elle de toute sa force, et l’embrassait à le faire crier. La tristesse s’était si profondément incarnée en elle qu’il ne semblait pas qu’elle pût jamais sourire de nouveau. Elle réalisait, dans tout ce qu’elles ont de plus sublime, ces grandes figures plaintives par lesquelles le christianisme et la fable parlent si puissamment à notre imagination. Triste destinée que la sienne ! Avoir passée toute sa jeunesse à semer le bonheur autour de soi, et ne recueillir au temps de la moisson que des épis amers ! Comme elle, ressentait cela ! Comme elle attisait le feu ! Comme elle prenait plaisir à creuser dans sa propre douleur ! Fatiguée du monde, ne voulant plus voir personne, elle recherchait la mansarde la plus haute, et le chalet le plus caché.

Cependant sa santé délicate s’affaiblissait chaque jour sous des angoisses si profondément ressenties. Elle toussait constamment de cette petite toux sèche qui met la poitrine en feu. Des fraîches couleurs de son visage il ne lui était plus resté que ces deux taches d’un rose bleuâtre qui se fixent sur les pommettes des malades comme pour insulter à leurs souffrances. Ses grands yeux noirs étaient entourés de deux grands cercles noirs. Matin et soir elle tremblait la fièvre ; à la voir marcher, manger et vivre, on se sentait pris de peur comme lorsqu’on songe aux revenants.

Pourtant elle allait toujours, elle luttait de toutes ses forces épuisées pour ne pas trop effrayer les affections qui veillaient sur elle. Et puis, vaincue, elle cédait tout à coup, se couchait, et son mari venait me chercher pour lui donner mes soins. Je me rappellerai toujours la bonté de cet homme. Il ne quittait pas le lit de la malade, plus attentif, plus tendre que la plus tendre femme ; il parlait bas, marchait nu-pieds, et ne lisait plus même son cher journal pour ne pas faire de bruit en le dépliant. Et quand j’entrais, 120 il me serrait la main plus affectueusement que de coutume et suivait tous mes mouvements avec anxiété.

Triste médecine ! Vil métier ! Art menteur qui nous laisse impuissants devant les souffrances de nos meilleurs amis ! Était-ce avec de grands mots et de petites fioles que j’allais soulager cette immense tristesse ? Ah ! si encore, lorsqu’il se porte bien, le médecin pouvait infuser, avec son sang, la moitié de sa force dans les veines de ceux qui lui sont chers ! Le bonheur de les avoir rappelés à la vie, lui rendrait bientôt ce qu’il leur a prêté de santé.

Heureux, bienheureux, je le répéterai toujours, ceux qui n’ont pas connu les tourments de la pensée ! Mieux vaut la fièvre chaude, mieux vaut le franc délire, qui se terminent par la vie ou par la mort, que ces crampes de l’âme qui nous rongent et nous laissent toujours pantelants au supplice d’une existence flétrie. Si encore elle avait pu dormir ! je ne connais de vrai médecin que le sommeil. Mais non, ses peines volaient autour de sa tête obsédée, comme ces insectes qui se repaissent de notre sang et nous réveillent du bourdonnement de leurs ailes.

Je ne sais par quel miracle cette existence si rudement secouée put se conserver ainsi pendant les deux années que je la vis s’effeuiller heure par heure. Depuis, j’ai quitté la Suisse, et j’ai appris que la pauvre femme avait encore échappé à une atteinte plus grave et plus longue que toutes les autres. Puis-je espérer que le coup-d’État du Deux-Décembre qui a banni son père lui aura fait trouver moins dur un exil partagé ? Telles sont cependant nos plus douces consolations, à nous !

Quel homme a donc le droit de parler de ses épreuves lorsqu’il voit des femmes souffrir ainsi ? Qui pourrait dire combien d’années d’existence celle-ci consuma dans ces commotions incessantes ? Chaque jour je regardais ses cheveux pour voir s’ils ne blanchissaient pas ; et je me disais qu’il y a donc encore bien de la vie dans les natures les plus frêles pour qu’elles puissent résister ainsi.

Ils vivent cependant les lâches gouvernements qui mettent en pièces des cœurs de femmes, qui les déportent, les emprisonnent, les exilent, et s’en font gloire ! Et les prêtres imposteurs sont encore écoutés quand ils nous parlent de la justice céleste ! Et l’on élève des arcs de triomphe sur le passage des histrions de l’Empire, ridicules bourreaux déguisés en guerriers ! Et l’on rit, 121 et l’on danse dans les villages dépeuplés ! Et l’orgie couvre Paris de son voile souillé ! Et les familles décimées elles-mêmes ont oublié leurs enfants ! Malédiction sur ce pays et sur ce siècle ! Quand nous mourrons, nous répandrons la peste noire sur le monde éternel, et les vampires n’oseront pas sucer la moelle de nos os !

Les souffrances de cette jeune femme si chétive par le corps, et si forte par l’amour, me révélèrent tout un monde de notions morales. Par elle je compris la source infinie d’affection que renferme un cœur de femme ; jusque-là je ne m’étais rendu compte que de l’amour maternel. Par elle j’admirai l’union et les joies de la famille, lorsqu’elle n’est pas devenue l’arène où se choquent des âges et des intérêts disproportionnés. Par elle je fus amené à réfléchir de nouveau sur la notion de patrie, et je reconnus, ce que j’étais près d’oublier, qu’il est naturel à l’homme de s’attacher à un pays qui n’est pas limité ou avili par la main des tyrans. Par elle enfin, je sus ce que peut produire une passion unique, concentrée dans une âme forte, lorsque l’opinion et les préjugés ne l’ont pas amoindrie. Cette femme fut pour moi un livre ouvert ; malheureusement, par la main du malheur.

Par toutes ses qualités, par tous ses grands sentiments, par son enfant, par son mari, par ses parents aimés qu’elle soit heureuse enfin ! Que son fils grandisse loin des esclaves et des flatteurs ! Qu’élevé librement, sur un sol dont il n’est pas sujet, il ignore à jamais ce que c’est qu’un gouvernement et une hiérarchie sociale ! Heureux les enfants qui croissent dans l’exil ! Leurs parents en supportent les peines ; eux en retirent l’indépendance et la dignité. Ils se considèrent comme citoyens du monde, et s’habituent aux conséquences qu’entraîne cette grande pensée. Et nous, imbus de préjugés, souillés de sol natal, imprégnés d’air français, nous sommes partout comme des sensitives qu’on irrite pour les faire trembler.





Il n’y a pas de méchants dans le monde ; il y a seulement des hommes inoccupés. Il n’y a pas de passions mauvaises ; il n’y a que des passions déclassées. Il n’y a pas d’autre vice sur la terre 122 que l’oisiveté. Quelle aveugle fureur pousserait donc les hommes à piller et tuer leurs semblables, au risque de la potence el des chaînes, si leur activité était dirigée vers des travaux utiles, et si ces travaux les faisaient vivre ? Les fauves seules ont de pareils instincts, et les fauves périront avant nous, car leurs races disparaîtront le jour où l’homme aura résolu de les exterminer.

Oisiveté ! source croupissante où tout vice prend racine, mère maudite d’enfants désespérés ! D’où nous es-tu venue ? Du rut de deux lézards endormis, d’un bâillement de Proserpine, d’une angoisse de Tantale, du tremhlement des déserts stériles, du soulèvement des vagues, des tempêtes, ou du choc des mondes dans le sein du chaos ? Quel semeur réprouvé te planta ? Entre quelles pierres se cramponne ta maigre racine ? C’est toi, la courtisane, aux cheveux qui frisent sans art, aux yeux à peine entr’ouverts, qui, du soir au matin, étends dans les boudoirs ta coquetterie languissante. Tu attires l’homme qui flâne, tu l’endors sur ton cou de Sirène. Et quand il est à toi, tu le traînes par les cheveux sur la poussière des villes industrieuses, tu écrases avec son corps les fourmis, filles du travail ; et tu le pousses, de ta main potelée, dans les tavernes et les estaminets qui fument, ou dans les antres de l’infamie.

Là, tu mets une table boiteuse sous ses coudes, le verre dans sa main, des baisers de prostituées sur ses lèvres, une couronne de douce-amère dans ses cheveux, dans sa bouche des paroles inutiles, et dans sa poitrine d’éternels bâillements. Et puis tu le laisses, inutile, épuisé, las de toi et de lui, incapable cependant de trouver une autre maîtresse, tout à toi, rien qu’à toi, pour la vie !

Oh ! le café, le café ! Si la justice de Dieu et celle des hommes que j’ai tant offensées veulent bien me punir un jour, qu’elles ne me condamnent ni à l’enfer ni aux pontons, mais qu’elles montent un estaminet dans le purgatoire, et qu’elles m’attachent aux pieds d’une table où se débattront quatre joueurs de piquet.

Que d’existences a dévorées ce minotaure ! Que d’avenirs brisés par lui, comme de jeunes pousses sur le passage du sanglier ! Que d’étudiants arrachés à leurs pensées fécondes ! Que de pères ravis à leurs enfants ! Que de femmes, que de mères viennent lui redemander leurs maris ou leurs fils ! que d’intelligences sidérées, que d’affections flétries, que de bourgeons de gloire gisent là, pêle 123 mêle, avec des tuyaux de pipes et des tessons de bouteilles ! On apporte tout au café : son intelligence, sa mémoire et son cœur ; on n’en rapporte rien que le mépris de soi-même et des autres, car la vue de l’homme inoccupé est funeste à son semblable. Là le sang se vicie, les nerfs prennent l’habitude d’un tremblement continuel, les chairs deviennent jaunes, et l’âme flasque, sale, comme le vieux chiffon qu’on passe sur les tables de jeu.

C’est au café que prennent naissance ces querelles frivoles qui ne se terminent que trop souvent par des morts lamentables. C’est au café que les jeunes gens grisonnent, et que les vieillards blanchissent en quelques saisons. Aux portes veillent la Dispute aux joues rouges, la Dénonciation câline, le Désespoir chauve, la Trahison avec son stylet, le Meurtre aux longues dents, la Dette aux doigts crochus, et l’épileptique Jeu, souriant aux habitués et les provoquant de l’œil.

Pour ces hommes il n’est pas de saisons ; ils ne savent pas les brises embaumées du printemps, les nuits d’été dorées par les étoiles, les matinées d’automne argentées par le givre, et les soirées d’hiver empourprées par le feu des sarments. Ils n’ont jamais vu les plaines d’épis, étendues, comme des camps de drap d’or, sous les terribles rayons du soleil levant ; ils n’ont pas vu le pied du vendangeur fouler les grappes mûres, et s’il n’y avait qu’eux pour les aller chercher, les fruits pourriraient sur les branches des arbres. Pour eux, pas d’affections ; pas d’amour. Ils ne connaissent pas les caresses des femmes, la joie des enfants, les confidences des amis. Ils ne peuvent rien produire, rien admirer, rien rêver, ceux qui déposent leur âme au fond d’un verre d’absinthe.

Montrez-moi des pourceaux dans une étable, mais ne me faites pas voir l’homme, ce roi superbe de la nature, passant sa vie dans une salle de douze pieds carrés, fumant comme un tuyau de locomotive, buvant comme une éponge, crachant comme une borne-fontaine, et respirant l’haleine et la sueur des pieds de ses semblables, converti en une argile poreuse qui absorbe et excrète sans désirer, sans jouir, sans se mouvoir seulement ! Quelle noble occupation, en vérité, de pousser une bille de billard sur un tapis vert, de battre les cartes ou de remuer les dominos ! Comme la vigueur et la santé doivent bien se trouver de ces fatigants exercices ! Quel sublime essor prend l’intelligence dans ces salles basses où elle est 124 comprimée par les plafonds, étouffée par une atmosphère infecte, noyée dans la bière et les boissons falsifiées ! Comme l’homme peut s’appartenir et penser dans un lieu où tout s’échauffe et crie autour de lui !

Dans la vieille école révolutionnaire, c’était une tradition respectée de se réunir au café, d’y vieillir, d’y conspirer, de s’exalter par la consommation, et de disposer alors des destinées des empires. C’était le cas de s’écrier avec Schiller : « Républicains ! vous êtes plus habiles à maudire les tyrans qu’à les faire sauter en l’air. » J’ai vu ces aristarques verbeux boire douze chopes de bière pendant que sonnait midi, et puis frapper du poing la table, étendre leur bras droit sur des coupes brisées, et hurler d’un ton victorieux les strophes de la Marseillaise et du Chant du Départ. Deux ou trois scènes semblables et les orgues de Barbarie m’ont fait prendre en haine ces deux chants d’une autre époque, dignes trophées de la démagogie nationale.

Jeunes hommes au sang vermeil ! rompons avec ces habitudes d’indolence. Nous portons les idées nouvelles, et il serait contre nature qu’elles cédassent aux idées vieillies. Chantons le bonheur ; appelons-nous épicuriens, fouriéristes, Sardanapales ; buvons des vins généreux dans des coupes de vermeil ; aimons les filles des hommes quand elles sont belles, sensibles et bien parées ; que le luxe et la joie multiplient les heures de notre courte existence ! Mais ne prenons pas l’inaction pour le plaisir, l’immobilité pour le délassement, la somnolence pour la volupté, l’indigestion pour l’ivresse. Saturons-nous de plaisir, mais aussi de travail, et que l’attraction nous les fasse confondre tous deux.

L’âme de l’homme se traduit dans sa physionomie ; les plaisirs d’une société sont l’expression de son organisme. Les hommes sont divisés aujourd’hui, leurs intérêts sont antagonistes ; les civilisés se rapprochent parce qu’en Europe, il n’y a pas assez de place pour qu’ils se fuient ; mais cette société n’est qu’une juxtaposition. Les corbeaux renfermés ensemble se mangent la cervelle ; les plus forts seuls survivent. Ainsi de nous. S’ils ne sont pas ennemis, les habitués de café ne peuvent être qu’inconnus les uns des autres. Il en résulte que, s’ils se parlent, c’est pour se quereller. Alors à quoi bon s’assembler ? Je comprends les réunions d’hommes sympathiques, dont les affections et les intérêts 125 sont les mêmes ; j’appelle cela de l’association. Mais je ne comprends plus les agglomérations de gens envieux, acharnés les uns contre les autres, comme nous le sommes tous, dans lesquelles on s’asphyxie d’hydrogène carboné sous prétexte de se saturer de plaisir.

Et puis l’épargne règne en souveraine sur nous. En fait de bien-être, le civilisé est réduit à se délecter d’une demi-tasse, il ne peut l’offrir qu’à charge de revanche. Combien serait différente de la nôtre la société où tous les biens de la terre seraient mis en circulation constante, où tous les délassements de la vie seraient prodigués aux hommes suivant leur choix, en échange du travail qu’ils peuvent donner ! Alors ce serait le règne des contrats, l’association générale assurée par le droit de chacun au travail et à la liberté. Alors les cafés disparaîtraient comme tous les mauvais lieux, restes hideux des siècles de monopole.




« Les hommes se rompent la tète pour
savoir comment la nature a pu produire
un Iscariote, et le moins pervers d’entre
eux trahirait pour dix deniers
la très-sainte Trinité. »
Schiller.


— Avez-vous remarqué cet homme au front bas, au regard oblique, au sourire contracté, qui va de table en table, liant conversation avec tout le monde ? Il passe la majeure partie de sa vie penché sur le billard. Il porte une cravate rouge, un pantalon frangé par en bas, une chemise crasseuse, des souliers et un habit dont la brosse n’approcha jamais ; il fume la pipe marseillaise. La moustache, l’impériale, les cheveux plats et longs, le chapeau à large bord complètent le personnage.

Voici ce qu’il dit : « Sous le dôme du ciel qui m’entend, personne n’est aussi républicain que moi : avec qui voudra, je le gage. Je méprise la science et les doctrines sociales ; je ne suis que les impulsions de mon cœur. Les septembriseurs seuls comprirent la révolution française. Gloire et amour au tribunal révolutionnaire dans les siècles des siècles !... Rage de ma vie ! Vous verrez que 126 tous ces propres à rien, que vous appelez les chefs du parti démocratique, n’auront pas le cœur de tuer Bonaparte, et qu’il faudra que je salisse ma propre main de cette putréfaction ! Aussi vrai que mon cœur bat, qu’on me fournisse seulement cinquante hommes déterminés comme moi, et je fais flamber la France comme une poignée de chanvre. Alors mes maîtres, je vous enseignerai la manière de diriger une révolution ; je vous apprendrai de quels hommes on entoure le pouvoir ; comment on travaille les têtes des rois, des aristocrates et des prêtres ; quels impôts on prélève sur les riches ; avec quel raffinement inquisitorial on rédige des tables de proscription, comme on peut enfin torturer, noyer, retrancher et déporter sans bruit tous les suspects. Je vous montrerai à fonder la république à l’intérieur, et à imposer la domination française dans les contrées les plus lointaines. »

Certes, la démagogie la plus chaude et le plus égayant chauvinisme ne trouveraient rien à ajouter à des protestations aussi enthousiastes.

Cet homme sort ; il va revêtir un costume élégant ; puis, traversant à pas pressés un dédale de rues sombres, il s’arrête à la porte d’un hôtel où sont suspendues les armes de France. L’ambassade lui est ouverte à toute heure. Là, il raconte qu’il a réussi à s’introduire dans les conciliabules des réfugiés, qu’il les a vus menant vie joyeuse, pariant, jouant, jurant et se vautrant dans l’orgie, comme pourraient le faire les très honorables employés du gouvernement. Ces irréconciliables ennemis de l’ordre juraient sur des poignards et s’enivraient du bruit de leurs vaines menaces. Il les a entendus décréter la mort de l’Empereur et la proclamation de la République rouge. Il a appris qu’on construisait à Marseille une machine infernale. Les réfugiés de Suisse bivouaquent dans les gorges du Jura ; ceux de l’Espagne se tiennent prêts à franchir la Bidassoa, avec une armée de contrebandiers. Les sociétés de Londres, reliées à celles de Bruxelles et de Jersey, se sont mises à la tête de ce mouvement concerté ; elles doivent constituer un gouvernement provisoire à Boulogne, où elles tenteront une descente prochaine avec les fonds de l’emprunt italien. Tous les rapports des mouchards sont les mêmes. Ce n’est pas ma faute si les gouvernements croient nécessaire d’entretenir tous ces meurt-de-faim. Je répète ce qu’ils disent.

127 Tous les mouchards se ressemblent, tous fréquentent les cafés français à l’étranger. Ils montent leur faction à l’arrivée et au départ des voitures publiques ; ils paraissent dans tous les rassemblements, ils revêtent tous les costumes, déclament sur tous les tons, et font serment de républicanisme cent fois le jour. Ils s’informent près de chacun des nouvelles politiques, les colportent, les altèrent, les interprètent suivant l’esprit de leurs auditeurs. Ils scrutent l’opinion, étudient le regard, se disent réfugiés dans une maison, artistes dans une autre, commis-voyageurs dans une troisième. Ils cherchent des leçons et n’en trouvent jamais. Ils entreprennent mille brillantes affaires et ne font jamais rien. Ils ne possèdent aucune ressource et mangent bien, boivent mieux, jouent gros jeu, courent les filles, changent tous les mois de logement, et ne se refusent aucune des jouissances de la vie.

Les pauvres gens ! c’est un ingrat métier qu’ils font-là, un métier qui commence et qui finit par la misère et le déshonneur !




SCHNEPP LE MOUCHARD.


C’était dans une cellule de prison. La nuit était tombée ; une chandelle baveuse jetait dans un coin ses dernières exhalaisons. Une paillasse humide sur le sol, huit pieds carrés, quatre murs de pierre, une grille pour l’œil du guichetier, un soupirail pour les plaintes du vent, d’énormes verroux, un froid de Genève, un cachot de Genève enfin !... voilà pour la description des lieux.

Ils étaient deux. L’un était jeune et beau ; c’était Beyer, grand artiste par le cœur et par le génie. L’autre était un petit homme maigre, ridé et raccorni comme la semelle d’un vieux soulier. Il tenait du chat sauvage et du loup-cervier. Ses yeux étaient gris-fauves, ses cheveux hérissés, rasés en brosse, son front plissé, ses oreilles longues, sa figure démesurément ovale, comme si elle eût été aplatie sur l’enclume de l’enfer. C’était Schnepp, le mouchard.

— « Maudit soit celui qui vend ses amis ! s’écria Beyer.

— « Qui a vendu quelqu’un ? répondit effrontément l’espion.

« Malheureux ! reconnais-tu ces papiers ? » Et Beyer lui montrait une liasse de feuilles volantes contenant les signalements des 128 réfugiés, leurs demeures, leurs actions, plusieurs rapports de police, et toute la correspondance de l’agent avec la rue de Jérusalem.

« Reconnais-tu cela ? répéta Beyer. Nieras-tu ton écriture de chat sauvage et ton nom déshonoré ? La Providence ne permet pas que des bandits de ton espèce restent impunis. Tu as laissé tomber ces papiers devant ton hôtel à Lausanne, et le hasard nous en a rendus maîtres. Avoue, ou tu es mort ! »

Schnepp attéré jeta un rapide coup d’œil sur la main de Beyer, et voyant qu’elle était armée et tenait solidement les témoignages accusateurs : « Tu sais tout, vous savez tout, s’écria-t-il ; c’est vous qui m’avez fait arrêter ; je suis un homme perdu ! »

— Et il avait pâli, et il embrassait les genoux de Beyer en pleurant. — « Tu n’as pas connu la misère, reprit-il d’une voix entrecoupée. Tu n’es jamais parti de chez toi le matin entendant la faim hurler à tes talons et te suivre tout le jour ; tu n’es jamais rentré le soir pour annoncer à ta famille qu’il fallait jeûner encore. Tu ne sais pas combien est atroce la fringale qui nous pousse à étrangler nos enfants pour leur épargner des souffrances. Tu ne peux te figurer, avec quel désespoir, l’homme qui meurt d’inanition saisit tout ce qui se trouve sous sa main, épine ou roseau. Tu n’as pas vu les entremetteurs de la police accourir à tes cris de détresse, comme les vautours chauves autour des blessés.

« Oh ! méprise-moi, condamne-moi, frappe, mais écoute-moi jusqu’au bout, reprit l’espion, voyant Beyer s’attendrir. Depuis trois jours nous n’avions pas mangé, j’avais plus faim que de coutume. Au sortir d’une réunion politique, un homme, qui recherchait depuis quelque temps ma connaissance, s’approcha de moi. « Veux-tu manger ? » me dit-il. — « Je mangerais du fer rouge » : telle fut ma réponse.

« Pourquoi la Faim prend-t-elle tant de précautions pour détruire l’homme fragile ? Que ne me clouait-elle à cette place où je perdis mon honneur ? Mais je souffrais, je me sentais mourir... je suivis l’homme. Ce n’est qu’à ton heure dernière que tu sentiras combien nous sont chères les caresses de la vie.

« Lui et moi nous dinâmes dans un cabinet particulier. À la fin de ce repas qui fut long, je sentais mon cerveau fermenter dans mon crâne, comme le vin dans un tonneau longtemps resté vide. J’étais joyeux, je rêvais liberté, je chantais !

129 — « Tu as bien dîné, toi, murmura l’homme infernal, mais que « font à cette heure ta femme et tes enfants ? » Ces paroles résonnèrent dans mon cœur comme la trompette du jugement, les heureuses vapeurs du vin se dissipèrent, je me rappelai mon horrible situation. Je me tordis les mains, je m’arrachai les cheveux : je ne devais pas manger, criai-je. Qu’ai-je fait ? Maintenant, je vais rentrer, et je leur dirai qu’il faut jeûner encore jusqu’à mourir. Et de mes deux mains je me cachai le visage.

— « Sois tranquille, reprit l’homme, je leur donnerai tout ce « qu’il faudra. » — J’embrassai ce misérable, et je le bénis. — Beyer, n’as-tu jamais lu Faust, et ne sais-tu pas que l’homme au désespoir finit par s’éprendre de la laideur du diable ?

« Alors, l’homme : — Je t’ai sauvé, en retour tu peux me rendre un service. » — « Prends ma vie, lui dis-je. » — « Je ne te demande pas tant. Je ne sais pas bien écrire, et pour cela je manque de gagner beaucoup d’argent. On m’a demandé ces jours derniers un rapport statistique sur les départements du Haut et du Bas-Rhin que tu connais mieux que moi. Veux-tu le faire ? Nous partagerons la récompense que donnera l’administration. »

— « Quel rapport ? quelle récompense ? quelle administration, lui demandai-je ? Je te dois tout, mais non pas l’honneur. Et un nuage passa devant mes yeux, et j’essuyai la sueur de mon front. Car je sentais que cet homme exigeait de moi des choses inconciliables avec ma propre estime. — « Eh ! qui donc en veut à ton honneur ? Suis-je donc un mouchard ou un entremetteur ? Il s’agit simplement de fournir à l’administration civile de la police un travail statistique, administratif et moral sur l’Alsace ; cela n’a rien à voir avec tes opinions politiques. Il y a une grande différence entre le département administratif et le département politique de la Préfecture. Profiterais-je donc de ta misère pour te proposer un infâme marché ? » J’hésitai, je tremblai. Et puis l’homme venant à me reprocher mon ingratitude, et à me marchander la vie de mes enfants, je consentis à tout ce qu’il voulut. Je fis le rapport, et nous le portâmes ensemble à la Préfecture.

« De ce jour, ce fut fait de moi. Le rapport était signé de mon nom, je ne pouvais le nier, et l’on me menaçait de le rendre public, si je refusais d’entrer dans la police secrète. J’aurais voulu tuer 130 l’infâme instigateur qui m’avait perdu ; mais je ne le revis plus, on avait su le soustraire à ma vengeance.

« C’est ainsi que je devins mouchard. Le sentier de la honte n’aboutit jamais, ajouta-t-il avec un profond soupir. Dès qu’il s’y est engagé, l’homme marche, [marche en] avant sans pouvoir reculer d’un pas. Comme je vous connaissais tous, que j’avais partagé votre exil, et que je jouissais d’une certaine influence parmi vous, on me chargea de l’odieuse mission que j’accomplis aujourd’hui. Au rebours des autres administrations, la Préfecture de Police confie ces négociations les plus importantes à ses agents les plus nouveaux. On est sitôt connu, on vieillit si vite dans la carrière de l’infamie !

« Voilà ma lamentable histoire, Beyer, voilà le gouffre sans ciel et sans fond dans lequel je suis ballotté depuis trois mois ; voilà comment aujourd’hui, moi, votre ancien camarade, je ne mange pas un morceau de pain qui ne soit arrosé de votre sang. Hélas ! la terre de Suisse me brûle les pieds, moi qui la trouvais si riante et si fraîche quand je la foulais en te donnant le bras ! Il me semble que ce beau ciel va se couvrir de nuages, et m’emporter, avec ses tempêtes, dans le fond des abîmes. Il me semble que les murs de cette prison vont se rapprocher pour m’aplatir, comme un reptile immonde. Que répondrai-je à ma femme, à mes enfants, à l’ombre de mon père, quand ils me demanderont si la faim me donnait le droit de salir leur nom ? Comment oserai-je affronter les regards de ceux qui me connurent.

« Malheureux assassin ! pour moi la vie ne refleurira plus sur sa tige flétrie, pour moi le monde est sans fin et sans lumière, comme la nuit du tombeau ! Je suis maudit, plus maudit qu’Étéocle, plus maudit que Pierre-le-Cruel, plus maudit que les enfants de Jacob et que l’apôtre qui vendit le Christ en le baisant au front ! Je suis le plus infâme et le plus criminel des fratricides, car j’ai vendu l’âme de mes frères ! »

Et l’espion se roulait sur la terre, et de son front il battait les murs du cachot. Beyer, tout ému, s’efforçait de le contenir.

« Écoute, Beyer, ajouta-t-il, accorde-moi une dernière grâce. Tu vas retourner vers nos amis, dis-leur que je me repens, et que je mange avec volupté le pain noir de la prison, quand je songe au pain blanc de la hideuse police. Dis-leur que si je sors d’ici, je me 131 voilerai de noir, et que je me traînerai jusqu’à vous, sur les pieds et sur les mains, pour que vous me pardonniez. Et que cette expiation accomplie, j’irai finir ma misérable existence dans les mondes nouveaux, bien loin de tous ceux qui m’ont connu.

Les nobles cœurs ne croient pas au cynisme de l’imposture. Beyer fut convaincu de la sincérité de Schnepp. « Malheureux, dit-il, je m’étais promis de ne pas sortir d’ici sans savoir quelle affreuse grimace fait un mouchard en mourant. Vois, j’avais apporté tout ce qui était nécessaire pour en finir avec toi ; je t’aurais laissé le choix entre ce couteau-poignard que tu m’as donné, et ces rapports de police que j’aurais enfoncés jusqu’au fond de ta gorge. Depuis quinze jours je songeais au moyen de te détruire. Je voulais souiller les eaux du lac de la putréfaction de ton corps, je voulais te serrer la gorge, je voulais t’arracher la langue, pour que tu ne prêtasses plus de faux serments. Ton repentir m’a vaincu. Aussi bien, la justice des hommes est aveugle, soûle de meurtres, et sourde à la réhabilitation. Elle me fait horreur dans ma main, comme dans celle des juges qui m’ont condamné. Je te pardonne, et puisses-tu vivre assez longtemps pour racheter ton crime ! »


Comment Beyer fut-il payé de sa générosité ? Hélas ! comme il était dans la logique des faits. Toutes les polices sont sœurs, et jamais un mouchard n’eut tort devant leur fraternel tribunal. L’ambassadeur de la République française réclama son agent, et le gouvernement de la république de Genève le lui rendit, après un procès pour la forme, dans lequel il s’excusait d’avoir laissé tromper sa bonne foi par des suggestions haineuses, et d’avoir emprisonné un fonctionnaire qu’une administration amie honorait de sa confiance. Schnepp fit sa rentrée triomphale à Paris, et quelque temps après, son amour-propre froissé se donnait largement carrière dans les journaux de la réaction. Cela devait être ainsi. Il faut pourtant voir l’homme tel qu’il est, et non pas tel que nous voudrions qu’il fût. Au fond de son cœur, il peut se reconnaître coupable, et confier cela à un ami dans un moment où le malheur et la crainte le rendent expansif. Mais c’est trop exiger de lui que de lui demander une confession publique. Quoi ! voilà un espion que vous faites emprisonner, qui subit, à cause de vous, un jugement infamant, contre lequel vous publiez une lettre sanglante : et 132 vous voudriez que cet homme acceptât tout sans mot dire ? Cela n’est pas possible ; si vous étiez à sa place, comme lui vous chercheriez à vous blanchir. Bien plus, il n’y a pas un homme qui consente à supporter le poids de sa propre humiliation. S’il a du courage, il se tue dans le premier moment de sa honte. S’il a peur, il se persuade que le suicide est une lâcheté, et cherche des excuses à ses plus noires infamies. Le mouchard a des convictions et un orgueil à lui. M. Delahodde n’a-t-il pas écrit que les chiens de chasse étaient utiles pour détruire les animaux nuisibles, et qu’il était un chien de chasse ? Je ne vois pas pourquoi M. Schnepp ne finirait pas par se convaincre qu’il sauvegarde la société.


Eh ! mon Dieu ! n’allons pas chercher les mouchards si loin. En quoi tel ou tel citoyen, qui va porter chaque jour ses rapports à un chef de parti diffère-t-il donc tant de M. Schnepp adressant les siens au préfet de police ? Dans le but, direz-vous ; la fin justifie les moyens. Aux Jésuites, ces raisons ; à un autre chien, cet os. Quant à moi,

« J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon. »

J’estime que les gens qui espionnent pour le compte de M. Ledru et de M. Étienne Cabet, sont aussi bien mouchards que les agents secrets du gouvernement. Et j’ai le droit de le dire, parce qu’ils m’ont surveillé tout autant, si ce n’est plus. Qu’importe une différence dans les noms ? Que la démagogie arrive demain aux affaires, et les agents des Césars républicains auront leurs entrées à la rue de Jérusalem, tandis que les Schnepp, les Chenu et les Delahodde, reprenant leur vie errante, iront rendre leurs comptes à Brompton ou à Harley street.


Mais il ne me convient pas de célébrer ainsi la suppression de toute police et de toute organisation de parti, sans confesser un péché que j’ai là, sur la conscience. J’ai mouchardé Schnepp ; et quoiqu’il ne me revienne que le tiers de cette vilaine action, je m’en repens pour moi et pour mes complices. Quand les notes accusatrices, tombées entre nos mains, nous eurent clairement démontré le caractère de Schnepp, il fut décidé qu’une commission de trois membres se rendrait à Genève pour le faire arrêter. J’en fis partie. Le système des commissions est aussi vieux que le 133 monde politique, et les jeunes gens sont toujours disposés à se dévouer, — traduisez : à se faire valoir.

À cette époque, je croyais rendre un signalé service à la démocratie en faisant emprisonner un mouchard ; aujourd’hui, je ne le ferais plus. Toute persécution, toute flétrissure policière est attentatoire à la dignité humaine, et je ne sache pas qu’elle perde ces caractères lorsqu’elle est infligée par la main de la démocratie. En pareil cas, l’exécuteur se salit autant que la victime. Que faisions-nous autre chose que rendre à Schnepp ce qu’il nous faisait ? œil pour œil, dent pour dent, dénonciation pour dénonciation. En droit, nous agissions mal ; en fait, notre démarche ne devait rien produire que plonger Schnepp plus avant encore dans sa perdition. Il nous reste la triste satisfaction de l’avoir fait renfermer pendant deux mois dans les prisons de Genève. J’en suis profondément affligé pour ma part ; peut-être avons-nous fermé de cette manière toute issue à son repentir. Que ceux qui s’en réjouissent ne parlent plus de réformes judiciaire et pénitentiaire, ni de fraternité humaine. Ils ne connaissent pas la liberté.

Non, mille fois non, et surtout quand il s’agit d’un espion, ce n’est pas à nous qu’il appartient de chanter les louanges de la police, d’inoculer la délation aux hommes, de peupler les cachots, d’exciter le sergent de ville, et de déifier le bourreau. Laissons grouiller les mouchards autour de nous ; disons-leur qui nous sommes, ce que nous voulons, les principes que nous propageons de tout notre pouvoir, et pourquoi nous avons résolu de combattre tout gouvernement, tout ordre, toute société civilisée, par tout l’univers. Qu’ils sachent que nous serons prêts à l’action, quand les hommes, devenus fiers, jugeront à propos de se passer de gouvernants. Si nous ne conspirons pas jusque-là, c’est que nous ne nous reconnaissons ni le droit de commander aux autres, ni le pouvoir de produire dans les sociétés une révolution organique.

Que la démocratie tienne ce fier langage, et qu’elle cesse de craindre la police, car elle lui aura porté le coup de mort, et elle n’exposera plus elle-même, aux regards du public, les plaies qui la dévorent. Plus de corps, plus d’ombre ; plus de partis, plus de police ; qu’aurait-elle à l’aire au milieu d’hommes indépendants ? — Je reviendrai sur ce point, car il en vaut la peine, quand je parlerai des sociétés politiques de Londres et de leurs ridicules 134 tentatives pour établir une cour de cassation, jugeant les proscrits en dernier ressort, sous le titre pompeux de jury d’honneur.


Et maintenant, qui pourrait dire si Schnepp avait l’âme foncièrement mauvaise, s’il faut le lapider ou le plaindre, s’il ne s’est pas repenti, s’il pouvait faire autrement enfin que de persister dans sa voie maudite ? — Je ne suis ni criminaliste, ni casuiste, je ne puis prononcer. Je dirai seulement que cet homme s’était trouvé placé dans une de ces positions douteuses, si communes aujourd’hui. Élevé dans la misère et dans l’obscurité, il était parvenu, à force d’adresse, à une sorte d’aisance. Lui, qui n’avait reçu qu’une éducation superficielle, il s’était fait une importante position politique dans le département du Bas-Rhin, et s’était vu recherché par des hommes éminents. C’était Schnepp : existence besoigneuse, déclassée, barbier et chef politique, un de ces hommes que les partis recherchent parce qu’ils ne sont propres à rien, et qu’ils sont propres à tout, parce qu’ils se chargent, sans répugnance, de tout ce que les autres ne veulent pas exécuter. Schnepp faisait des représentants, comme Warwick faisait des rois ; il n’était rien, et il était tout ; pas une ambition républicaine ne pouvait se passer de son patronage. C’était une épée à deux tranchants, un de ces artisans d’émeute qu’on trouve toujours prêts à pousser les autres, à parler ou à écrire, parce qu’ils en font métier, et qu’ils n’ont pas besoin d’attendre l’enthousiasme vengeur et l’inspiration sacrée. Comme tous ceux de son espèce, il ne pouvait vivre qu’au milieu des partis influents et agités ; il lui fallait un déguisement, du bruit et de la foule. Sortez de pareilles gens de semblables conditions, ils n’ont plus de raison d’être ; leurs grands besoins ne sont plus satisfaits ; et cependant ils ne peuvent se résigner aux privations. Ce sont ces malheureux que la police dispute sans cesse à l’organisation des partis ; nouvelle preuve à l’appui de l’utilité de ceux-ci.


Ainsi tomba Schnepp. Combien d’autres glisseront encore dans cet étroit sentier qui sépare les deux gouffres de la démagogie et de la police. J’ai pitié de l’homme qui se fait espion, mais je n’ai pas le droit de le condamner. Je ne puis le juger même qu’à mon point de vue, et je n’agirais pas comme lui.

135 Le jour où je manquerai de tout, s’il ne me reste plus assez d’énergie pour conserver mon indépendance, je subirai la prison qui m’attend. Mais si j’ai encore mon courage d’aujourd’hui, et que je sois bon à quelque chose pour cette sorte de revendication, je me ferai voleur ; je me glorifie de le penser comme je l’écris. Ainsi du moins, je serai resté fidèle à ma révolte anti-sociale, et je n’aurai pas été mendier un morceau de pain à la police, clef de voûte et sentine de toutes les iniquités. Le collier sied mal au loup.




— Homme ! comment gagnes-tu ta vie ?

— Avec la vie des autres hommes.

— Tu es soldat, sans doute ? Un de ces malheureux chargés de la haine des peuples, parce qu’ils portent la livrée des despotes et qu’ils enfoncent le fer dans la poitrine de leurs frères. == Pauvre soldat, je te plains !

— Je ne suis pas soldat, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

— Brigand alors ? Es-tu du moins l’un de ces fameux révoltés qui rendent aux sociétés le mal pour le mal, et qui trouvent même parfois le temps de faire du bien. Alors où sont tes hommes d’armes, tes vassaux, ton nid d’aigle ? Sur quelle contrée s’étend la terreur de ton nom ? Quels emblèmes portent tes bannières ? Quel cri de carnage répandent au loin les trompes de tes hérauts ?... Ou bien les voyageurs tremblants te voient-ils courir sur le front des Apennins ou des Sierras grises, comme une flamme de soufre échappée des volcans ? Alors raconte-moi les exploits de ceux que tu commandes ?... Ou bien encore, corsaire audacieux, fils de l’écume des mers et de l’éclair du ciel, tes canons ne répondent-ils qu’aux éclats du tonnerre, aux imprécations des équipages naufragés ? Alors montre-moi ta rouge flamme, et fais-moi savoir dans quels parages ton vaisseau trace son sillon sanglant ? == Brigand ! hâte-toi de vivre ; les têtes comme la tienne ne restent pas longtemps sur leurs épaules aujourd’hui.

— Je ne suis pas brigand, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

— Tu es donc assassin ? Tu te glisses donc la nuit, le long des 136 murs, derrière la victime que tu convoites, tu te caches donc sous son lit, tu forces donc sa porte, pour arriver jusqu’à sa vie ? Tu sais donc préparer les poisons subtils ? Tu connais donc le remords que la brise des forêts et la lune argentée laissent au cœur de l’homme qui les rend témoins de ses meurtres ? Tu marcherais donc sur le corps de ton père, s’il te barrait le chemin ? == Assassin ! si la société t’a fait ce désespoir, elle est plus coupable que toi.

— Je ne suis pas assassin, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

Serais-tu donc voleur ? Voleur d’or ou voleur de pain ? Banquier, propriétaire ; ou simplement escroc ? == Voleur ! tu es lâche si, pour dévaliser la société, tu as besoin de son aide ; tu es perdu, si c’est la faim qui te met aux prises avec la justice des hommes.

— Je ne suis pas voleur, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

— Duelliste alors ? Un homme qui passe sa vie à faire des morts, une de ces bêtes féroces sur le passage desquelles on devrait tendre des pièges à loup, un mercenaire qu’on paie pour détruire, au nom de l’honneur, et dont tout l’honneur consiste à faire étinceler la pointe d’une épée. == Spadassin ! tu es trop vil pour que jamais je mette ma vie à la discrétion de ton adresse.

— Je ne suis pas duelliste, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

— Bourreau donc ? Crâne rempli de sang et de bestialité, instrument qui efface l’œuvre du temps et des mondes, l’homme, fleur à peine éclose de l’éternelle création. T’es-tu jamais demandé qui l’avait fait, qui pourrait le refaire, qui a le droit de le supprimer ? Non tu es payé par les sociétés lâches pour tirer le fil qu’ont tissé leurs colères. == Oh ! la plus épouvantable des machines ! Le père qui t’engendra sema du sang dans le ventre de ta mère, car tu fais tomber des têtes sans jamais exposer la tienne, et tu t’engraisses de la maigreur des condamnés !

— Je ne suis pas bourreau, et je gagne ma vie avec la vie de mes semblables.

— Qu’es-tu donc enfin ?

— Je suis agent de la police secrète.

— Loin de moi, loin de moi ! C’est toi qui ravis à l’homme, plus que son sang, plus que sa vie. C’est toi qui frappe dans l’ombre, 137 sans danger, et qui ne peux entendre le cri du coq. Toi qui t’assieds partout ; au foyer de famille, et dans les saintes assemblées de la Liberté. Toi qui te traînes au bras de l’ami que tu vas livrer ! Oh ! que cela fait de mal de voir l’homme aussi bas !

Créature dégradée ! dans les rues chacun t’évite ; on ne te nomme qu’à voix basse, on ne te connaît que par un numéro ; la vue de ton pareil te fait horreur. Tu trahis ton père et ta mère, et les frères de tes frères, et ceux que tu ne vis jamais, et les imprudents qui t’ont confié leurs secrets. Tu vicies l’air, tu troubles l’eau, tu crains l’éclat du soleil ; la femme qui partage ta couche est empoisonnée. De l’univers des morts tes aïeux se sont levés contre toi ; tes enfants renient ton nom. Le pain que tu manges brûlera ta gorge jusqu’à ce que la police te laisse mourir de faim, après t’avoir abreuvé de honte.

Va maudit ! épuise les joies amères que t’offre la main du crime ; de toi seul sur la terre la pitié détourne ses blanches ailes. Que l’air que tu respires t’étouffe ! Que les aliments sèchent sous ta main ! Que le vin s’aigrisse dans ton verre ! Que tu ne boives d’eau que l’eau des mers ! Que tout asile te soit refusé ! Que ta femme soit stérile ! Et s’il te naît un fils d’une femme honnête, qu’il rougisse de t’appeler son père !





Celui avec qui j’ai rompu le pain et vidé la coupe !

L’homme au bras duquel j’étais fier de me promener par la ville !

Celui dont je prenais la réputation pour garant dans un temps ou j’étais obligé de cacher mon nom !

L’être à qui j’avais ouvert mon cœur, pour qui j’aurais donné ma vie !

Celui dont le dévouement affecté me faisait douter de ma théorie de l’intérêt personnel !

Celui que j’appelais mon ami, ce républicain si désintéressé, si simple, si enthousiaste…..

Il trahissait ! C’était un agent de police.

Sans répugnance, je me suis assis à sa table, et j’ai couché sous son toit ;

138 Car il me semblait que la maison de l’espion devait différer des autres, et qu’il s’en exhalait comme une odeur de Sodome. Je m’étais figuré que les murailles en étaient sales, les vitres brisées par la foudre, le plancher rempli de vermine, les meubles couverts par des toiles d’araignées. Et au milieu de tout cela, je plaçais le malheureux, seul, comme un hibou dans une église en ruines.

Cependant sa demeure était semblable aux autres demeures.

Je ne croyais pas qu’un mouchard pût être joyeux ; je n’aurais pas imaginé que, depuis Judas, il osât reparaître dans les festins, et embrasser ceux qu’il voulait trahir.

Celui-là cependant assistait à nos banquets, et nous appelait ses frères.

Homme ! construis ta maison sur le sable ; confie ton existence à un coursier d’Ukraine, et tes biens à un navire démâté. Mais défie-toi des gens dévoués.




Ces misérables rient ! Ils chantent, les infâmes, des hymnes à la liberté ! Ils célèbrent la Vertu et le Patriotisme. Aucune probité, aucun malheur ne leur sont sacrés. Ils ne meurent pas de honte quand on découvre un de leurs complices, et qu’eux présents, on le marque au fer rouge. Ils salissent de leur amitié, de leur contact, de leur souvenir.

Mais jamais ils ne s’aventurent à vous regarder en face. Remarquez-les bien : tous sont myopes, presbytes ou louches ; il leur faut un prétexte pour porter lunettes.

— L’ignominie s’étend sur la vie de l’homme, comme la tache d’huile sur la soie, comme l’incendie dans la forêt. Rien d’immaculé ne reste au centre, le cœur est consumé. On n’est pas fourbe à moitié. Celui qui est contraint de désavouer une de ses actions, les désavouera bientôt toutes. Jamais traître ne tenta de se réhabiliter. Le gouffre de la trahison ne rend rien que de la fange, des chairs vertes et des âmes noircies. Qu’on ne joue pas autour. Il attire, il attire ; jamais il ne crie assez.





139 En vérité, je vous le dis : les mouchards croissent sur la terre comme les herbes mauvaises, le monde est envahi par la Délation. Tous nos petits neveux seront agents de police.

Les racines des bonnes qualités, comme celles des vices, ne sont pas au cœur de l’homme, elles sont au cœur des sociétés.

Les terres arides produisent l’ivraie. Dans une société où personne ne peut trouver place et travail, la multiplication des mouchards est aussi logique que celle des fonctionnaires et des voleurs.

De par la nature, l’homme est forcé de vivre à tout prix. Les considérations morales se taisent devant cette horrible nécessité. Un pareil axiome est suffisamment prouvé, je pense, par le radeau de la Méduse.

Il est également prouvé que, quand l’homme ne peut vivre d’une autre manière, il mange de l’herbe, du bois, ou... de l’homme. Qu’on place le moraliste le plus austère entre l’Inanition et l’Espionnage, et je serai curieux de voir son choix.

À cette nécessité de vivre au milieu de la disette des choses et de l’encombrement des personnes, ajoutez le besoin de luxe et de bien-être qui nous est naturel, et que nous ne pouvons satisfaire aujourd’hui que très médiocrement, au moyen de la prévarication, de la prostitution et de l’infamie ;

Et puis, étonnez-vous que la France soit fertile en mouchards ! Je m’étonne bien davantage qu’elle puisse encore produire quelques honnêtes gens.

Je n’appelle pas seulement mouchards les agents payés par le gouvernement. Mouchards sont encore ceux qui espionnent pour les partis, pour les banquiers, pour les officiers supérieurs, pour les rois de boutique. Mouchard est celui qui, dans les sociétés ou dans les familles, divise par des calomnies intéressées. Mouchard, est l’héritier qui épie les derniers soupirs d’un vieillard. Mouchard, le domestique ; mouchard le soldat ; et mouchard, le prêtre : mouchard enfin, tout homme à qui sa rapacité l’ait oublier son honneur, et qui ouvre, dans la main dorée de son maître, sa droite pleine de trahisons.

Faites le compte.




140 En vérité, en vérité, la police ne disparaîtra que par sa généralisation même. Il faut qu’elle couvre le monde d’une inondation de fange.

Si tous les hommes se mouchardaient, il n’y aurait plus de mouchards. La police, ainsi que tous les monopoles, constitue une société dans une société, une hiérarchie dans un monde. Dépouillez-la de ces caractères, elle meurt.

L’universalisation de la curiosité et de l’inquisition produira l’opinion publique qui jugera de tout moins partialement que les tribunaux, la presse et les clubs. Elle ne pourra jamais nuire quand les hommes vivront sous le régime de la liberté et de la justice, parce que leurs jugements seront sincères et que leurs opinions se corrigeront les unes par les autres.

Nous courons à cette universalisation. Les portes de la préfecture sont assiégées de candidats. Les marquis ruinés, les guerriers en retraite, les négociants faillis, les clubistes enroués, les filles sans amants, les portiers sans cordons, les laquais mis à pied, les avocats sans causes, les médecins sans malades, toutes les existences qui périclitent en un mot, se donnent rendez-vous dans la rue de Jérusalem. On les renvoie, ils reviennent. On les paie mal, ils reviennent encore. On les humilie, ils reviennent toujours. On les destitue, ils cherchent à rentrer. La police est la mieux servie des administrations publiques. La peste est précieuse aux fossoyeurs ; la débauche, aux entremetteuses ; les partis, aux mouchards...

On a semé la misère, on récolte l’infamie.




— C’est en se gardant de l’oisiveté que les proscrits échapperont à la police. Elle n’ira pas les chercher dans leur intérieur, elle ne les atteindra pas dans l’atelier ou le cabinet d’études. Au contraire, elle les saisira, comme dans un vivier, s’ils se laissent entraîner dans les cafés de bas étage, les seuls que l’exiguïté de leurs ressources leur permette de fréquenter.

— Il faut bien le dire, la police de l’exil est faite en majeure partie par les exilés. L’un est possédé de la manie de la célébrité, et ne peut imaginer de meilleur moyen de réclame que de fournir matière à de nombreux rapports. L’autre croit se donner de 141 l’importance en disant à qui veut l’entendre qu’il médite un régicide. Celui-ci vous annonce confidentiellement qu’avant huit jours il y aura du nouveau. Celui-là dégonfle son cœur à mesure qu’il vide son verre. Et puis tous se plaignent d’être vendus, et passent leur temps à se juger les uns les autres et à provoquer ainsi de nouvelles révélations. Si j’étais ministre de la police, je ferais une rente aux réfugiés.

— Aussi, pourquoi y a-t-il des gens qui se croient dispensés de tout travail dès qu’ils ont dit : « Nous sommes des hommes politiques ? » Pourquoi y a-t-il des partis qui les soutiennent, des polices qui les emploient et des estaminets ouverts à leur fainéantise ?

Pourquoi vivons-nous en 1854 ?




Les derniers instants d’un mouchard doivent être affreux, lorsqu’il est susceptible de songer à la vie future. À cette heure suprême où, pareil à un auteur fatigué, l’homme écrit fin sur la dernière page du livre de sa vie, un irrésistible besoin de confidence s’empare de lui. Alors, nous faisons le résumé de nos actes et de nos pensées, nous sentons que nos semblables vont feuilleter avec avidité cette publication nouvelle, et nous la relisons avec un ami.

Mais lui, qui n’a personne, à qui confiera-t-il ses remords ? Et que confesserait-il ? Il ne peut pas dire qu’il a tué ; à peine pourrait-il s’accuser d’avoir empoisonné comme un gaz que nous ne voyons pas, comme un virus délétère, comme l’égoût qui coule sous nos pieds et qui va troubler les grands fleuves.

La pâle Mort trépigne sur son corps, il ferme les yeux pour ne pas rencontrer son affreux sourire, et la voix recule au plus profond de ses poumons. Il n’ose pas réfléchir sur le sort qui l’attend dans une autre existence. Crucifiement horrible qui suffit pour racheter toute une vie de forfaits !




— Roulez donc civilisés ! Sus aux places ! Sus à l’or ! 142 remplissez les tripots et les maisons de jeu. Roulez, roulez toujours ! Au fond du gouffre du déshonneur, vous attendent l’Impudence au front d’acier, le Désespoir en guenilles, et l’Infamie qui joue des âmes d’hommes sur un coup de dés !

Hélas ! que j’en ai vu faillir de jeunes hommes ! C’est la société. Il faut une proie à l’injustice et du bois à la flamme ! Il faut que le scorbut fasse tomber les dents ; il faut que la gangrène pénètre jusqu’à la moelle de nos os ! Il faut que la corruption foule de jeunes femmes sous ses pas ! Il faut que nous nous développions, comme les vers, dans les fumiers ! Et plus tard, que nous-mêmes servions d’amorces ! !

— À qui se fier maintenant ? Dans quel cœur verser son cœur, dans quelle vie noyer sa vie, comment étancher sa soif ? Les sources de l’amitié et de l’amour ont été empoisonnées. Partout le pouvoir a glissé sa main chargée d’or. Il a rendu froids le lit de la maîtresse et les serrements de main des amis. Malheur aux hommes qui répandent le sang avec plus de prodigalité que le vin ! Malheur surtout à ceux qui achètent ce que personne n’a le droit de vendre ; la bonne foi et l’affection d’un homme !




Rien n’est plus dangereux que la ruse chronique. En révolution, les plus habiles diplomates reçoivent des leçons des ouvriers ; en duel, les plus brillants tireurs se font tuer par des apprentis. N’aiguisez pas la lame du stylet, n’élevez pas de loups, ne caressez pas d’aspics, ne plongez pas la main dans le feu ; ne jouez pas à la police avec les mouchards. Plus vous vous tiendrez en garde contre eux, et plus ils vous pénétreront. Vous les attendez par la porte, ils entrent par la fenêtre ; vous déjouez leur impudeur, ils feignent la modestie ; vous vous couvrez d’une cuirasse d’acier, ils en trouvent le défaut avec des larmes de tendresse. Toujours la vipère parvient à inoculer son venin ; la flèche de Paris atteignit le talon d’Achille. — Ne jouez pas à la police avec les mouchards.