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Jours de famine et de détresse/28

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Éditions de la Toison d’or (p. 123-129).


MARCHANDE DE RUE


Les jours suivant l’incarcération de mon père, la misère devint atroce chez nous. Les trois florins qu’il gagnait par semaine, servaient à payer le loyer et les quelques dettes criardes ; pour le reste, nous vivions au jour le jour des pourboires qu’il recevait. Et maintenant tout était supprimé du coup.

Nous délibérâmes avec une vieille voisine sur le parti à prendre. Elle et presque tous les habitants de notre impasse étaient des colporteurs allemands, qui vendaient des poteries en terre. Elle mit trois casseroles sous mon tablier d’enfant, m’expliqua combien elles coûtaient, ce qu’elles devaient rapporter, et le boniment que j’avais à faire pour les vendre.

Chez moi, toute émotion se traduit par des tremblements. Je partis donc en tremblotant. Je pris le quartier juif où, de porte en porte, j’offris timidement mes casseroles. On avait refusé partout, et voilà qu’une juive m’acheta les trois pots à la fois. Ah ! par exemple ! du coup, de froid que j’avais, je pris la fièvre. Je cours à la maison chercher trois autres casseroles ; je les vends. Quelle joie ! Le soir, j’avais un gain inespéré d’un demi-florin. J’écrivis tout de suite à mon père de ne pas s’inquiéter de nous : que, moi, je gagnais largement la vie pour tous ; que je n’avais plus de semelles à mes souliers, mais que je mettrais des sabots ; qu’il devait seulement songer à s’innocenter de son larcin.

Me voilà marchande de rue ! En quelques jours, avec un peu de crédit, j’eus une charrette pleine de poteries, qu’en criant je débitais de porte en porte : « Koop ! potten en pannen ! Koop ! »[1]

Comme les Pâques juives approchaient, j’allai dans la Joden Breestraat me poster parmi les autres colporteurs, chez qui les juives venaient renouveler leur vaisselle de Pâques. Comme tous les marchands, je devenais fourbe. Quand je pouvais coller une casserole fêlée à un client, je n’y manquais pas ; les chrétiens se fâchaient, et j’avais à m’excuser, mais les juifs point. Un jour, une juive me demande un pot ; je lui en montre un ; au moment de l’acheter, elle le retourne et aperçoit une fêlure : elle ne me dit rien et en prend un autre. Survient une deuxième juive à qui je veux passer le même pot : elle l’avertit simplement :

— Ne prenez pas celui-là : il est fêlé.

Ni l’une ni l’autre ne se fâcha de ce qu’à deux reprises, j’avais essayé de tromper. Mais où tous s’emportèrent et s’ameutèrent presque contre moi, et où je n’eus que juste le temps de filer avec ma charrette, c’est quand ils trouvèrent une tartine beurrée dans une des casseroles qu’ils devaient acheter « Kaucher » pour les Pâques.

Après les fêtes, je me répandis par la ville avec mes poteries. J’errais sur les grands canaux d’Amsterdam, qui m’attiraient toujours par leurs hôtels sévères aux majestueux perrons, par leur bordure de vieux arbres aux frondaisons opulentes, par l’eau d’un vert noirâtre où parfois une barque à voile glissait silencieuse, par le grand calme qui s’en dégageait et qui me reposait du bruit et de la pauvreté de chez nous, où les enfants pleuraient toujours de malaise et de faim. Là, il faisait tranquille et exquis : je pouvais m’isoler, et me raconter des histoires ou lire les « Mystères de Paris ».

J’étais Fleur-de-Marie, et quand Rodolphe me reconnaissait comme sa fille, je ne faisais que changer de robe pour être une princesse, en avoir les épaules, les mains blanches et le langage. J’aurais grasseyé : les riches grasseyent. Ce n’est pas moi qui aurais embêté mon prince de père pour rentrer à l’impasse, comme Fleur-de-Marie pour retourner à la Cité : non, je l’aurais supplié qu’il en retirât les miens. Être princesse sans Klaasje et Keesje, m’en enlevait tout le goût. Mère et Mina y retourneraient certainement, les jours où elles mettraient des robes neuves.

Dieu ! que la femme Segers va rager ! Elle se cachera en les voyant venir. Puis la propriétaire, qui n’a aucune pitié de nous maintenant que père est en prison, sera bien déconfite aussi quand on partira en lui payant l’arriéré, et en laissant tout dans la chambre. On lui dira : « Nous n’emportons pas ces guenilles, donnez-les aux pauvres. Nous sommes des Princes ».

Mes rêves ne me faisaient cependant pas oublier la réalité. Je ne vendais rien sur les grands canaux : les gens riches achètent dans les magasins, et les larbins me claquaient la porte au nez en m’insultant. Alors, je retournais dans les rues populaires, où la vente marchait : « Koop ! potten en pannen, Koop ! »

À midi, j’allais, pour cinq « cents », dîner au « Lokaal ». Tous les marchands de rue, les tourneurs d’orgue, les aiguiseurs de ciseaux, enfin tous les gagne-petit de la rue, tous les éclopés, les épileptiques et les aveugles venaient y manger. Les hommes prenaient un plat de fèves avec un morceau de graisse au milieu, en guise de viande ; les femmes mangeaient beaucoup de l’orge au sirop ; mais les enfants, comme moi, choisissaient tous du riz saupoudré de cassonade : c’était servi très chaud et très propre. On avait aussi du pain et du café pour le même prix : tout, jusqu’au bain, coûtait cinq « cents ». On laissait dehors les orgues, les charrettes et les balles remplies de marchandises, et jamais rien n’était soustrait.

Je rencontrais là mes voisins, les autres marchands de poteries. Un d’eux, Willem, était un garçon de mon âge ; quand nous colportions ensemble, il m’aidait à monter, avec ma charrette, les nombreux ponts d’Amsterdam, ce qui était très dur pour moi. Il me dit un jour qu’il me préférait à tous, et me demanda si, moi aussi, je l’aimais un peu. J’avais la tête baissée et je tremblais ; je répondis que oui. Alors il m’aidait régulièrement à passer les ponts, et, quand la vente marchait, il achetait quelques friandises dont il me donnait la plus grosse part.

Un matin, Willem se trouvait parmi plusieurs colporteurs de l’impasse, arrêtés au Canal des Lys : c’étaient des grands, presque des hommes. J’arrivais sur la rive opposée et devais, pour les rejoindre, monter un pont très raide. Willem accourait à mon secours, mais les autres, se moquant de mes efforts, lui crièrent de ne pas m’aider. Il était déjà au milieu du pont quand, honteux de leurs quolibets, il rebroussa chemin. La tâche était excessive pour mes forces : comme j’avais pris le tournant trop court, si je reculais, je tombais dans le canal avec ma charrette ; je me raidis, je traversai le pont. Mais, au lieu d’aller vers les camarades, je continuai droit sur l’autre canal, et ne voulus plus jamais ni de l’aide, ni des friandises de Willem. Je l’avais trouvé lâche, et sans explications, c’était fini ; mais il était si enfant que son chagrin ne parut guère ; il n’était pas assez fin non plus pour comprendre : c’était un bon gros chien, avec un beau rire exubérant.

Comme les Pâques juives finies, je ne rapportais plus qu’un gain dérisoire pour les dix bouches qu’il fallait nourrir, nous finîmes par manger le fonds avec le gain, et après un petit temps, tout était consommé.



  1. Achetez des pots et des casseroles ! Achetez !