Légendes chrétiennes/Celui qui racheta son père et sa mère de l’enfer

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IX
celui qui racheta son père et sa mère de l’enfer.



Au temps jadis, il y avait au château de Kerjean, en Braspartz, un riche et puissant seigneur qui avait trois fils.

Quand moururent leur père et leur mère, les trois jeunes seigneurs menèrent joyeuse vie, et bientôt ils eurent mangé tout ce que leur avaient laissé leurs parents. L’aîné, qui s’appelait François, voulut alors quitter le pays et voyager, pour chercher fortune. Il fit donc ses adieux à ses deux frères et partit.

Il rencontra bientôt sur sa route un vieillard à mine vénérable qui lui demanda :

— Que cherchez-vous, jeune homme ?

— Je cherche du travail, pour gagner ma vie, répondit-il.

— Vous ne me paraissez guère avoir l’habitude du travail, pourtant.

— J’ai été riche ; mais j’ai follement dépensé ce que m’avaient laissé mes parents, et, à présent, il me faut travailler pour vivre.

— Eh bien ! venez avec moi, et je verrai ce que je pourrai faire pour vous.

Et le jeune homme suivit le vieillard. Celui-ci remmena avec lui dans un beau château, le fit manger et le conduisit ensuite à son lit, et lui dit qu’il n’aurait pas besoin de se lever, le lendemain matin, jusqu’à ce qu’il entendît sonner la cloche. Il ajouta qu’il lui ferait connaître, le lendemain, les conditions de son engagement. Puis il s’en alla.

François dormit on ne peut mieux, satisfait d’avoir affaire à un maître qui paraissait si bon, et il s’éveilla vers six heures, le lendemain matin. Comme il n’entendait sonner aucune cloche, il s’ennuya dans son lit, se leva à sept heures et descendit. Le vieillard lui dit :

— Je vous avais recommandé de ne descendre que lorsque vous entendriez sonner la cloche ; est-ce que votre lit n’était pas bon ?

— Si, sûrement, maître ; mais, une fois éveillé, le matin, je n’aime pas à rester au lit, et je n’ai pas cru mal faire en me levant à sept heures.

— C’est bien ; déjeûnez toujours, puis je vous indiquerai votre travail de la journée.

François déjeûna, et, quand il eut fini, le vieillard lui fit signe de le suivre. Il le conduisit dans une vaste cour, où il y avait un grand troupeau de moutons, et lui dit :

— Voilà un troupeau de moutons que vous aurez à garder, tous les jours, jusqu’au coucher du soleil, et, au bout de l’année, si je suis content de vous, vous recevrez cent écus.

— Cela me convient, répondit François ; ce n’est pas là une besogne bien difficile.

— Je dois vous dire encore, reprit le vieillard, que vous ne devez jamais mentir, car, au premier mensonge, je vous renverrais, sans le sou.

— C’est entendu, maître ; mais où faut-il conduire les moutons ?

— Vous n’avez qu’à les laisser marcher devant vous et à les suivre ; ils savent bien où ils doivent aller. Quand ils s’arrêteront, vous vous arrêterez aussi, et, au coucher du soleil, vous les ramènerez.

— C’est bien, maître, je ferai exactement comme vous dites, car je désire vous contenter.

Et les moutons sortirent alors de la cour, un grand bélier à la tête du troupeau, et François les suivant. Ils passèrent, tôt après, auprès d’une fontaine. Les moutons continuèrent de marcher, sans y faire attention. François, en voyant l’eau limpide et claire, se dit :

— Voilà de l’eau qui doit être bien bonne ! Il faut que j’en boive, pour voir.

Et il en but, dans le creux de sa main, et la trouva, en effet, délicieuse. Puis il se remit à suivre ses moutons, qui allaient toujours. Peu après, ils passèrent auprès d’une autre fontaine remplie de lait. Les moutons continuèrent de marcher, sans s’arrêter. Mais François s’arrêta, tout étonné, et s’écria :

— Tiens, une fontaine de lait ! Jamais je n’avais vu pareille chose ; il faut que j’en boive.

Et il en but, et puis il suivit encore son troupeau. Ils arrivèrent alors à une troisième fontaine, qui était de vin rouge. Les moutons continuèrent leur marche. Mais François s’arrêta encore et but à la fontaine de vin rouge, comme aux deux autres, et il en but tant même, qu’il se trouva ivre et s’endormit sur le gazon, auprès. Quand il se réveilla, le soleil se couchait, et il vit les moutons qui rentraient. Il ne savait où ils avaient été, et il les suivit encore. Quand il arriva dans la cour du château, le vieillard, qui l’attendait, lui dit :

— Vous voilà de retour ?

— Oui, maître, comme vous me l’aviez recommandé, au coucher du soleil.

— C’est bien ! et qu’avez-vous vu d’extraordinaire ?

— Ma foi, j’ai vu d’abord une fontaine dont l’eau était bien limpide et bien claire.

— Et vous en avez bu ?

— Oui, j’en ai bu ; j’avais soif.

— Qu’avez-vous vu ensuite ?

— Ensuite j’ai vu une autre fontaine, une fontaine de lait, ce que je n’avais jamais vu encore.

— Et vous en avez encore bu ?

— Oui, j’ai bu à celle-là aussi.

— Et après ?

— Après, j’ai vu une troisième fontaine, une fontaine de vin rouge, cette fois.

— Et vous en avez bu, comme des autres ?

— Non, je n’ai pas bu à celle-là.

— Vous y avez bu, et vous vous êtes enivré, et vous n’avez pas suivi plus loin votre troupeau. Vous êtes un mauvais berger, et vous avez menti. Vous vous rappelez nos conditions ? Vous pouvez donc vous en aller ; je n’ai pas besoin de vous, et je ne vous dois rien.

Et il lui fallut partir, sans le sou. Il revint vers ses frères, dans un état fort piteux, et leur raconta ce qui lui était arrivé.

— Eh bien ! moi, je veux voyager aussi, — dit alors le second frère, qui s’appelait Yves, — et j’espère ne pas m’en retourner dans un aussi piteux état.

Et il partit, et ne fut pas plus heureux que son aîné. Il lui arriva absolument comme à celui-ci. Il rencontra le même vieillard, alla avec lui à son château, but aux trois fontaines, s’enivra à la fontaine de vin rouge, mentit et fut aussi renvoyé, sans le sou.

En le voyant revenir dans un aussi triste état que François, le cadet, qui avait nom Jean, voulut partir à son tour.

Il rencontra aussi le même vieillard que les deux autres et alla aussi avec lui à son château. Mais, le lendemain matin, il ne se leva pas avant que la cloche n’eût sonné, et, au moment de partir avec les moutons, le vieillard lui fit les mêmes recommandations qu’à ses deux frères. Il sortit alors du château et suivit le troupeau. Il arriva bientôt à la fontaine d’eau limpide et claire, et, en la voyant, il s’agenouilla et dit :

— Si cette fontaine était faite des larmes que répandit la sainte Vierge, quand son divin Fils mourut pour nous, sur la croix !...

Et il récita cinq Pater et cinq Ave, puis il se releva, et ses moutons, qui l’avaient attendu pendant qu’il priait, continuèrent de marcher.

Arrivé à la fontaine de lait, il dit :

— Si cette fontaine était faite du lait que fournit la mère de notre Sauveur pour nourrir son divin Fils !…

Et il s’agenouilla encore, et récita cinq Pater et cinq Ave, et les moutons s’arrêtèrent pendant qu’il priait, puis ils continuèrent leur route et arrivèrent à la fontaine de vin rouge. Jean s’agenouilla pour la troisième fois, en disant :

— Si cette fontaine était faite du sang que répandit notre divin Sauveur sur la croix !…

Et il récita encore cinq Pater et cinq Ave, puis les moutons, qui semblaient prier aussi, se remirent en marche, et il les suivit.

Ils arrivèrent alors à un grand château d’une forme étrange. La porte de la cour en était grande ouverte, et les moutons y entrèrent et se couchèrent sur le pavé. Jean entra aussi, à leur suite. Il fut étonné de ne voir aucune porte pour entrer dans le château, ni personne à qui parler.

Une échelle était appuyée contre la muraille d’une grosse tour. Il monta à cette échelle et regarda dans l’intérieur de la tour par la fenêtre du premier étage. Il vit une vaste salle remplie de feu et de flamme, et, au milieu du feu, une infinité d’hommes et de femmes de tout âge et de toute condition, torturés par des diables et des monstres affreux. Et c’était partout des cris et des imprécations épouvantables. Il recula d’effroi et d’horreur. Mais, comme il lui avait semblé reconnaître dans la fournaise ardente son père, sa mère et sa tante, il regarda de nouveau, et, s’étant assuré que c’était bien eux, il leur cria :

— N’est-il pas possible, mes pauvres parents, de vous retirer de là, à quelque prix que ce soit ?

— Hélas ! non, répondirent-ils, car nous sommes ici dans l’enfer !

Il monta alors plus haut, l’âme navrée de douleur, et regarda par une autre fenêtre placée au-dessus de la première. Et il vit une autre fournaise ardente, immense, et pleine aussi d’hommes et de femmes de tout âge et de toute condition ; et là encore, il reconnut plusieurs personnes. Et tous ces malheureux tendaient vers lui des mains suppliantes et lui criaient :

— Ayez pitié de nous ! tirez-nous d’ici !...

— Et comment pourrais-je le faire, pauvres malheureux ?

— En priant Dieu et en faisant dure pénitence.

— Je prierai Dieu pour vous, et je ferai dure pénitence.

El il monta plus haut encore, et, par une troisième fenêtre, il vit un jardin délicieux, rempli de belles fleurs aux suaves parfums, de chants, de musique et d’anges radieux. Il y vit aussi grand nombre de gens de tout âge et de toute condition, des évêques, des prêtres, des moines, des religieuses, des vieux solitaires, et beaucoup de gens du peuple, des paysans et des paysannes, des artisans, des mendiants, et tous étaient rayonnants de bonheur et chantaient les louanges de Dieu. Et au milieu de cette foule de bienheureux, il reconnut son maître, le vieillard à qui appartenaient les moutons. Il était là comme un roi au milieu de son peuple, et tous l’aimaient et chantaient ses louanges. Et le vieillard, l’ayant aperçu, le salua avec un sourire et lui dit de faire une demande, et qu’il la lui accorderait, quelle qu’elle pût être, parce qu’il était content de lui.

— Eh bien ! maître, dit alors Jean, puisque vous avez cette bonté, je vous demande de vouloir bien mettre un terme aux souffrances de mon père, de ma mère et de ma tante, que j’ai vus, plus bas, dans un lieu dont la pensée seule fait frémir d’effroi et d’horreur !

— Hélas ! mon pauvre enfant, cela ne se peut pas, car ils sont dans l’enfer, d’où l’on ne sort plus, une fois qu’on y est.

— Oh ! mon bon maître, ne repoussez pas ma prière ; exigez de moi, en échange, telle pénitence qu’il vous plaira, et, quelque dure qu’elle puisse être, j’aurai le courage de tout soufffrir, pour délivrer mes pauvres parents, qui sont si malheureux !

— Eh bien ! mon enfant, j’y consens, tant ta charité et ta foi sont grandes. Écoute donc à quel prix tu peux les délivrer : tu ceindras autour de ton corps nu une ceinture de fer garnie de clous dont les pointes aiguës, tournées en dedans, te déchireront la chair ; je fermerai cette ceinture avec une petite clé d’or, que je jetterai ensuite au fond de la mer, et ta pénitence ne finira que lorsque tu retrouveras cette clé, pour ouvrir la ceinture. Tu te retireras dans quelque bois, où tu vivras, comme tu pourras, de racines, d’herbes et de fruits sauvages. Vois si tu te sens le courage d’accomplir jusqu’au bout une telle épreuve.

— Oui, maître, je l’accomplirai, avec l’aide de Dieu !

Alors fut apportée une ceinture de fer garnie de clous aux pointes aiguës et tournées en dedans ; on la lui mit sur son corps nu, et on la ferma avec une petite clé d’or, qui fut ensuite jetée dans la mer. Puis, on lui dit de retourner dans son pays et de se retirer au fond d’un bois, pour accomplir sa pénitence.


Jean, après une marche longue et pénible, arriva auprès de ses frères, qui ne le reconnurent pas d’abord, tant il était maigre et décharné ! Deux ans s’étaient écoulés depuis le jour de son départ. Il leur raconta tout ce qui lui était arrivé et ce qu’il avait vu. François et Yves, en apprenant que leur père, leur mère et leur tante étaient damnés, dans l’enfer, mais que néanmoins le Seigneur voulait bien rendre leur délivrance possible, se vouèrent aussi à la pénitence, pour aider leur jeune frère dans la terrible épreuve qu’il avait acceptée. Leur vie n’avait pas été exemplaire jusque-là, et le récit de leur cadet les avait effrayés pour eux-mêmes. L’un d’eux se retira donc dans le bois du Crannou, l’autre dans le bois du Fréau, et Jean établit son ermitage dans le bois de Huëlgoat.

Après plusieurs années de cette vie que pratiquaient seuls les saints des anciens temps, un jour que Jean était en prière, selon son ordinaire, il entendit une voix du ciel qui lui disait d’aller rejoindre ses deux frères, afin de se rendre avec eux dans la ville de Morlaix. Dieu le voulait ainsi. Les trois frères ermites prirent ensemble la route de Morlaix, et, en les voyant passer sur les chemins, les habitants du pays s’effrayaient et se demandaient si ce n’étaient pas trois morts sortis de quelque cimetière. En arrivant dans la ville de Morlaix, comme ils passaient par le marché aux poissons, deux femmes s’y querellaient au sujet d’une petite clé d’or qui venait d’être trouvée dans le ventre d’un poisson, et à la possession de laquelle elles prétendaient toutes les deux. Il y avait un grand rassemblement autour d’elles.

— Rapportez-vous-en, dit quelqu’un, au jugement de ces trois saints hommes qui passent.

Les deux femmes y consentirent, et on pria les trois ermites de s’approcher. On leur expliqua le sujet de la querelle, et on leur présenta la clé d’or. Jean reconnut sur le champ la clé de sa ceinture. Il la prit, la mit dans la serrure, et l’ouvrit facilement.

Aussitôt il s’affaissa sur lui-même, et mourut sur la place. Et l’on vit alors deux anges blancs qui descendirent du ciel et l’emportèrent au paradis !

Quant aux deux autres, ils ne tardèrent pas à mourir aussi dans le couvent des capucins de Morlaix, et ils allèrent rejoindre leur frère, leur père, leur mère et leur tante, qui les attendaient dans le paradis de Dieu !

(Conté par Guillaume Le Goff, laboureur, au bourg de Braspartz (Finistère).


Les fontaines où il ne faut pas boire et dont l’eau fait dormir ont quelque analogie avec celles de l’Homme aux dents rouges, du recueil de M. Bladé : Contes populaires recueillis en Agenais.

La leçon morale qui ressort de ce conte, c’est la toute-puissance de la foi et de la pénitence. Cette morale était chère aux écrivains du moyen âge. C’est aussi celle de la légende de saint Grégoire le Grand, dont la fin ressemble à notre conte. En voici une analyse très-sommaire :

Grégoire, d’après cette légende, est le fruit de l’union incestueuse d’un frère et d’une sœur. La fatalité, qui le poursuit comme Œdipe, lui fait plus tard épouser sa propre mère, sans le savoir. Lorsqu’il découvre l’horrible vérité, il s’enfuit secrètement, vêtu de haillons. Il erre au hasard et arrive sur le bord de la mer. Il demande l’hospitalité à un pécheur. Celui-ci le repousse grossièrement et plaisante sur son embonpoint, qu’il trouve étrange chez un mendiant. La femme du pécheur intercède pour l’étranger, et on lui permet de passer la nuit dans la cabane, sur la paille. Pendant le repas, Grégoire ne veut accepter qu’un morceau de pain d’orge. Le pêcheur continue de railler son hôte. Il lui conseille de se faire ermite. Grégoire répond qu’il cherche précisément un lieu qui lui convienne. Le pêcheur lui propose une roche abrupte et aride, qu’il connaît sur la côte. « J’ai même là, ajoute-t-il, de bons fers que je vous mettrai aux pieds, si vous voulez ». Grégoire accepte. Le pêcheur le conduit alors à la roche, l’y enchaîne solidement, puis il jette la clé à la mer, en disant : « Quand cette clé se retrouvera, vous sortirez d’ici. » Grégoire demeure sur la roche dix-sept ans, n’ayant pour toute nourriture que les coquillages que le flot y apporte parfois à ses pieds. Il est nu, exposé au soleil, au froid, à la tempête, à toutes les intempéries des saisons.

Les dix-sept ans écoulés, des ambassadeurs romains arrivent à la cabane du pêcheur. Ils sont à la recherche d’un pénitent nommé Grégoire, qui vit sur une roche solitaire, au bord de l’Océan. Un ange les a avertis de donner ce pénitent pour successeur au souverain pontife qui vient de mourir. Le pêcheur leur dit qu’il connaît la retraite de celui qu’ils cherchent. On trouve dans le ventre du poisson qui est servi au repas la clé qui a été jetée à la mer, il y a dix-sept ans. Au matin, les ambassadeurs se font conduire au rocher. Ils aperçoivent Grégoire, décharné, « velu et chenu ». Ils lui annoncent qu’ils viennent le chercher pour l’élever au Saint-Siège de Rome. Grégoire repousse leurs instances ; il finit par s’écrier : « Je ne quitterai ce lieu que lorsqu’on me rapportera la clé des fers que j’ai aux pieds. »

Les ambassadeurs lui présentent alors la clé, et Grégoire cesse de se défendre. C’est ainsi que ce « fort pécheur » devint le chef de l’Église et le vicaire du Christ.

Cependant sa mère, avancée en âge, vient à Rome, demander l’absolution de ses péchés. La mère et le fils se reconnaissent. La mère entre dans un couvent, où le Saint-Père vient souvent la visiter. Tous deux meurent saintement.



X


LE MARQUIS DE TROMELIN[1]


qui vendit son fils au diable et alla dans l’enfer retirer le titre de vente.



Il y avait une fois un marquis, qui avait été très-riche. Mais il avait dépensé tout son bien, et il était pauvre à présent, et si pauvre même qu’il s’en fallait de peu qu’il ne fût réduit à chercher son pain. Sa femme lui dit un jour :

— Allez au bois, pour chercher un peu de bois mort ; pendant ce temps-là, moi j’irai chercher de la farine au moulin, et nous aurons de la bouillie d’avoine à notre souper.

Le marquis se rendit au bois, et comme il était occupé à ramasser les menues branches mortes que le vent avait fait tomber des arbres, il vit tout à coup devant lui un beau seigneur inconnu qui lui parla de la sorte :

— Te voilà bien pauvre aujourd’hui, marquis de Tromelin, après avoir été un riche seigneur ! Eh bien ! si tu veux me promettre de me livrer, dans quinze ans d’ici, ce que ta femme porte en ce moment, tu n’auras plus besoin d’aller glaner du bois mort pour faire cuire ta bouillie d’avoine, car je te rendrai aussi riche que tu le fus jamais.

Le marquis, étonné, réfléchit quelque temps :

— Qu’est-ce donc que ma femme peut porter en ce moment ? se dit-il ; un peu de farine d’avoine, qu’elle est allée chercher au moulin ; je ne risque donc pas grande chose à dire oui.

Et il répondit au seigneur inconnu :

— Je le veux bien ; j’accepte le marché.

— Alors, signe ce papier avec ton sang.

Et il signa, et aussitôt l’inconnu partit en emportant le papier.

— Et l’argent que vous m’avez promis ? lui cria le marquis.

— Tu le trouveras en arrivant chez toi. Le vieux marquis retourna à la maison, impatient de voir si la promesse de l’inconnu s’accomplirait. Hélas ! il ne se doutait pas du malheur qui venait de lui arriver : sa femme était enceinte, et il avait vendu son enfant au diable, car cet inconnu était le diable lui-même !

Quand le marquis arriva chez lui, il trouva sa femme tout occupée à ramasser des pièces d’or qui, par la cheminée, tombaient, comme la grêle, sur la pierre du foyer. Il en tomba tant et tant, qu’ils devinrent en un moment riches comme auparavant, et ils rachetèrent leur vieux château et quittèrent leur pauvre chaumière pour aller l’habiter.

La marquise accoucha quelque temps après, et donna le jour à un fils, un enfant superbe. On le baptisa, en grande cérémonie.

L’enfant fut mis en nourrice, et il venait à ravir.

À l’âge de sept à huit ans, on l’envoya à l’école, et il apprenait tout ce qu’il voulait. Mais, à mesure qu’il avançait en âge, son père devenait plus triste tous les jours, et souvent il pleurait en regardant son fils. Quand l’enfant fut entré dans sa quinzième année, le marquis dit qu’il voulait l’embarquer sur un navire marchand, pour aller visiter des pays lointains. Mais sa mère dit que, n’ayant qu’un enfant, elle ne le laisserait pas s’aventurer sur la mer, de peur de le perdre. Et il fallut lui obéir.

Cependant le temps avançait ; les quinze ans étaient sur le point d’être révolus, et la tristesse et l’inquiétude du marquis ne faisaient qu’augmenter. Un jour, qu’il se promenait sur la grande route avec son fils, ils rencontrèrent un marchand de pourceaux, qui allait à la foire.

— Voulez-vous prendre ce jeune garçon, pour lui apprendre votre métier ? lui demanda le marquis.

— Je ne demande pas mieux ; il a, ma foi, bonne mine.

— Eh bien ! emmenez-le.

Et il livra son fils au marchand de pourceaux ; mais, en lui faisant ses adieux, il lui glissa dans sa poche une bouteille remplie d’eau bénite.

Le vieux marquis alla ensuite se confesser au recteur de sa paroisse. Le recteur, en apprenant qu’il avait vendu son fils au diable pour de l’argent, ne voulut pas lui donner l’absolution. Il s’adressa successivement à tous les prêtres du pays ; personne ne voulait l’absoudre, et il en était très-malheureux. Enfin, il se résolut à aller jusqu’au Pape, à Rome. Il y alla à pied, avec beaucoup de mal, se prosterna aux pieds du Saint-Père, et se confessa à lui. Mais le Pape aussi ne voulut pas l’absoudre et lui dit :

— J’ai un frère ermite qui habite une petite cabane, au milieu d’un bois, à cent lieues d’ici ; allez le trouver, car il a plus de pouvoir que moi, et peut-être vous donnera-t-il l’absolution. Voici une lettre pour lui.

Le marquis prit la lettre et se mit en route vers l’habitation du saint ermite.

— Bonjour, mon père ermite, lui dit-il en arrivant à l’ermitage.

— Bonjour, mon fils ; que puis-je faire pour vous ?

— Voici une lettre de la main de votre frère, notre Saint-Père le Pape, de Rome, qui m’envoie vers vous.

L’ermite prit la lettre, et après l’avoir lue :

— Vous avez commis un grand crime, mon pauvre homme, un crime effroyable !

— Hélas ! oui, mon père.

— N’importe, il ne faut jamais désespérer. Allez trouver le recteur du bourg le plus voisin ; confessez-vous à lui, et avouez tout, excepté votre plus grand péché, et il vous donnera l’absolution. Quand vous irez communier, n’avalez pas la sainte hostie, mais retirez-la de votre bouche, quand personne ne vous observera, et apportez-moi-la vite, dans votre mouchoir.

Il alla donc se confesser au recteur du bourg le plus voisin ; il reçut l’absolution, s’agenouilla à la table sainte et apporta l’hostie à l’ermite. Celui-ci la reçut avec respect et vénération, et dit au marquis :

— Je vais, à présent, vous faire une incision à la poitrine, y introduire la sainte hostie, entre chair et peau, puis je recoudrai la peau dessus.

Et il fit comme il l’avait dit, puis il ajouta :

— Voici, à présent, une lettre que vous porterez à un frère brigand que j’ai, et qui habite dans une forêt, à quatre-vingts lieues d’ici. Quand vous entrerez dans le bois, vous le verrez assis à une table, occupé à partager de l’or et de l’argent à ses camarades, qui seront debout autour de lui. Approchez-vous tout doucement par derrière, et faites en sorte de jeter la lettre sur la table avant qu’il vous ait aperçu. Si vous pouvez faire cela, tout ira bien ; si, au contraire, vous ne le pouvez pas, malheur à vous ! Mais, malgré tout, le diable viendra encore à bout de vous trouver, et il vous faudra aller dans l’enfer avec lui !

Le marquis prit la lettre des mains de l’ermite, puis il lui fit ses adieux et partit à la recherche du brigand. Après bien des fatigues, il arriva enfin à la forêt où il faisait son séjour. Parvenu dans la profondeur du bois, il vit une bande de voleurs debout autour d’une table, sous un vieux chêne ; leur chef était au milieu d’eux, et leur partageait de l’or et de l’argent. Il s’approcha doucement, sur la pointe du pied, et parvint à jeter sa lettre sur la table, avant d’avoir été aperçu.

— Tiens ! dit le chef, en apercevant la lettre, que signifie cette lettre ?

Et il la prit, et l’ayant examinée :

— Une lettre de mon frère l’ermite ! s’écria-t-il ; voyons ce que dit mon frère l’ermite ; il y a bien longtemps que je n’ai eu de ses nouvelles !

Après avoir lu la lettre, il retourna la tête et vit le marquis.

— C’est vous, lui dit-il, qui m’avez apporté cette lettre ?

— Oui, monseigneur, c’est moi.

— C’est bien ; mais vous avez eu de la chance de n’avoir pas été aperçu avant d’avoir jeté la lettre sur la table ! Vous devez, d’après ce que je vois, vous rendre dans l’enfer, et mon frère l’ermite vous a envoyé vers moi, pour que je vous en montre la route, car nous sommes, ici, sur la route de l’enfer, nous autres, et nous n’en sommes même pas loin. Tenez ! vous n’avez qu’à suivre ce chemin que vous voyez là, et vous rencontrerez, sans tarder, quelqu’un qui vous conduira. Mais, puisque vous êtes si pressé d’y aller, regardez donc si vous n’y verrez pas aussi mon siège, car je dois avoir par là, quelque part, un beau siège !

Le marquis s’engagea dans le chemin que lui avait montré le brigand, et bientôt il rencontra un beau seigneur, celui-là même qu’il avait vu, il y avait juste quinze ans, pendant qu’il ramassait du bois sec, dans les bois de Tromelin. Le seigneur lui dit :

— Comment, c’est donc toi, marquis de Tromelin ?

— Oui, sûrement, monseigneur, c’est moi.

— Et ton fils, où est-il ?

— Mon fils n’est pas venu.

— Alors, tu viendras avec moi à sa place ; le père ou le fils, peu m’importe, après tout.

— Soit ; j’irai avec vous.

— Allons ! marche devant alors, et plus vite que cela !

— Je suis fatigué de la route, et je ne puis aller plus vite.

— Voyons, pas tant de façons ; marche plus vite, te dis-je.

— J’ai les pieds écorchés, et je ne puis aller plus vite.

— Monte sur mon dos, alors.

— Je le veux bien.

Et il monta sur le dos du diable ; mais celui-ci le rejeta aussitôt à terre en disant :

— Qu’a-t-il donc sur lui ? Il me brûle plus que le feu de l’enfer ! Voyons, il faut que tu marches, il n’y a pas à dire !

— Je vous l’ai déjà dit, mes pieds sont tout écorchés, et il m’est impossible de marcher ; il faut me porter, ou me laisser ici.

Alors le diable alla chercher d’autres diables pour l’aider. Il revint avec une troupe de démons. Un d’eux prit le marquis sur son dos en disant :

— N’est-ce que cela ?

Mais il le rejeta aussitôt en criant :

— Aïe ! aïe !

Il en fut de même d’un troisième, puis d’un quatrième. Aucun ne pouvait le supporter sur son dos. C’était la sainte hostie, cousue sous la peau de la poitrine du marquis, qui les brûlait, bien plus que le feu de l’enfer[2]. Alors ils le roulèrent, à coups de pieds, jusqu’à la porte de l’enfer, et l’y précipitèrent, la tête la première. On entendit aussitôt dans tout l’enfer des cris épouvantables ; tous les diables s’éloignaient du marquis, en criant :

— Faites sortir cette peste ! relancez-le sur la terre ! qu’il ne reste pas ici un instant de plus !

Mais nul ne s’approchait de lui ni n’osait le toucher pour le faire sortir. Et lui ne semblait souffrir en aucune façon, pour être au milieu des flammes.

— Rendez-moi, dit-il alors, le papier que j’ai signé avec mon sang, et je m’en irai aussitôt.

— Rendez-lui son papier, vite, vite, et qu’il s’en aille ! cria le chef des diables.

Et on lui rendit le papier qu’il avait signé avec son sang, et par lequel il vendait l’âme de son fils.

— Va-t-en, à présent, va-t-en, vite, vite, et ne retourne pas ! lui criait-on de tous côtés.

Mais comme il ne se pressait pas de partir, et qu’il promenait ses regards autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose :

— Que te faut-il encore ? lui demanda-t-on.

— Je veux voir le siège préparé au frère du Pape, au grand brigand ; car il m’a dit qu’il en doit avoir un beau par ici, quelque part.

— Le voilà ! lui cria-t-on.

Et il vit un beau siège d’or, au milieu d’un feu si furieux, qu’il en détourna ses yeux d’horreur.

Alors le marquis s’en alla, emportant le contrat de la vente de son fils, et il revint vers le chef de brigands.

— Eh bien ! lui demanda celui-ci, as-tu vu mon siège là-bas ?

— Oui, je l’ai vu.

— Et comment est-il ?

— C’est un beau siège doré, placé au-dessus des autres, au milieu d’un feu furieux, et dont la vue seule remplit d’horreur !

— Vraiment ! Et penses-tu que je serai bien là ?

— Oh ! je vous en prie, renoncez à la vie que vous menez ; détournez-vous vers Dieu, et faites pénitence !

— Oui, il en serait grand temps, n’est-ce pas ?

Et le grand brigand devint triste et soucieux. Il retint le marquis à souper, passa la nuit à s’entretenir avec lui, et, le lendemain matin, il rassembla tous ses gens et leur parla ainsi :

— Camarades, voici assez longtemps, je pense, que nous menons une vie détestable et qui doit nous conduire tout droit en enfer ; pour moi, je veux en finir avec cette vie et faire pénitence, avant de mourir. Ceux d’entre vous qui voudraient m’imiter peuvent rester avec moi ; quant aux autres, je les invite à s’éloigner sur le champ, car je ne les reconnais plus.

Les brigands, étonnés d’une conversion si subite, s’éloignèrent tous en plaisantant et en maudissant leur chef ; le marquis de Tromelin, seul, resta auprès de lui. Le brigand lui dit alors :

— Allez chercher du gros sable pierreux, dans le ruisseau voisin, et répandez-le autour de cette grande table.

Le marquis apporta du gros sable et le répandit autour de la table. Alors le brigand fit cent fois, sans s’arrêter, le tour de cette table, sur ses genoux nus. Le sang ruisselait autour de la table, et les os de ses genoux étaient à nu !

Alors il dit encore au marquis :

— À présent, prenez des tenailles, et arrachez-moi un ongle de pied et un ongle de main, à chaque demi-heure ; si je viens à m’évanouir, présentez-moi un verre de vin, pour me donner des forces.

Le marquis obéit. Quand il eut arraché tous les ongles, l’un après l’autre, le brigand lui dit encore :

— À présent, vous m’arracherez un membre par heure !

Et quand tous ses membres eurent été arrachés, l’un après l’autre :

— C’en est fait de moi, à présent, dit-il ; achevez-moi, puis construisez un bûcher, et brûlez-y mon corps et mes membres. Vous recueillerez les cendres, et vous les mettrez dans un cercueil que vous irez placer sur le mur du cimetière du bourg le plus voisin. Vous verrez alors arriver un corbeau noir et une colombe blanche, des deux points opposés de l’horizon. La colombe blanche essaiera, à coups d’ailes, de faire tomber le cercueil dans le cimetière, et le corbeau noir travaillera à le faire tomber du côté opposé. Si le corbeau noir l’emporte, ma pauvre âme, hélas ! ira dans l’enfer ; mais si la victoire reste à la colombe blanche, alors mon âme sauvée s’envolera au paradis de Dieu !

Le combat dura longtemps, sur le mur du cimetière, entre le corbeau noir et la colombe blanche ; plus d’une fois le cercueil menaça de tomber du mauvais côté ; mais la colombe blanche était pleine de courage, et elle finit par l’emporter sur l’ennemi. L’âme du brigand était sauvée !

Le marquis de Tromelin, le cœur plein de joie, revint alors vers le vieil ermite.

— Eh bien ! mon fils, avez-vous réussi ? lui demanda celui-ci, dès qu’il l’aperçut.

— Oui, mon père, grâce à Dieu !

Et il lui raconta comment tout s’était passé.

— Que ma bénédiction et celle du Seigneur soient avec toi, puisque tu as sauvé l’âme de mon frère le brigand ! Va maintenant annoncer la bonne nouvelle à mon frère le Pape !

Et il fit ses adieux au saint ermite, et reprit la route de Rome.

Grande fut la joie du Saint-Père, en apprenant que le marquis avait réussi dans son redoutable voyage, et qu’il avait même sauvé l’âme de son frère le brigand. Il ouvrit alors la poitrine du marquis, en retira la sainte hostie et la lui donna ensuite à manger, et le bénit.

Le marquis reprit alors la route de son pays. Il y avait dix ans qu’il en était parti, et personne s’y attendait plus à le revoir. Pendant son absence, son fils, qui n’était pas resté longtemps avec le marchand de pourceaux, était retourné à l’école, et avait étudié pour être prêtre. Le jour même où son père arrivait dans le pays, il devait dire sa première messe, et, à cette occasion, il y avait un grand repas au manoir de Tromelin. Le vieux marquis, instruit de tout cela, se déguisa en mendiant et alla à la cuisine demander l’aumône. Personne ne le reconnaissait. Sa femme, qui trouvait là, lui dit :

— Oui, mon ami, pauvre de Dieu, vous aurez à manger votre content ; depuis que j’ai perdu mon mari, je n’ai jamais refusé un pauvre.

— Que la bénédiction de Dieu soit sur vous, ma bonne dame ! Vous célébrez aujourd’hui une grande fête, il me semble ?

— Oui ! mon fils doit dire sa première messe aujourd’hui même, et nous en sommes tous heureux. Ah ! plût à Dieu que son père vécût encore, pour avoir sa part de notre joie et notre bonheur !

— Ayez confiance en la bonté de Dieu, ma bonne dame ; peut-être vit-il encore.

— Ah ! si cela pouvait être ! mais, hélas !...

La dame lui fit donner des vêtements, pour s’habiller proprement (c’étaient ses propres habits) et le fit aussi asseoir à la table du festin, avec les parents et les amis.

Le jeune prêtre regardait le mendiant, et il ne savait pourquoi son sang se réchauffait, et il se sentait attiré vers lui.

Le repas fini, le mendiant pria le jeune prêtre de le confesser sur le champ. Ils se rendirent à l’église, qui était tout auprès. Le père se donna alors à connaître à son fils. Celui-ci courut aussitôt porter la bonne nouvelle à sa mère :

— Mon père ! mon père ! Le mendiant est mon père ! lui cria-t-il.

— Serait-il possible, mon Dieu !

Et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et leur joie et leur bonheur furent si grands de se retrouver réunis, qu’ils en moururent tous les trois sur la place.

— La bénédiction de Dieu soit sur leurs âmes ! dirent les assistants[3].

(Conté par Barba Tassel, Plouaret, janvier 1869.)





  1. Les conteurs populaires ont la fâcheuse habitude d’introduire dans leurs récits des noms de localités et de personnes qu’ils connaissent, les substituant à d’autres noms plus anciens, et qu’il eût été intéressant de connaître. C’est ainsi que le titre de marquis de Tromelin, dans ce conte, est une substitution toute locale et suffirait pour désigner le lieu où le conte a été recueilli. Il y a, en effet, un manoir de ce nom dans la commune de Plouaret.
    Cette observation s’applique à plusieurs autres des récits que j’ai recueillis.
  2. Le même épisode se retrouve dans le Filleul de la sainte Vierge du volume de contes bretons que j’ai publié, en 1870, chez Clairet, imprimeur à Quimperlé.
  3. Bennoz Doue war ho ineou !


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