Légendes chrétiennes/Le pont de Londres

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I


LE PONT DE LONDRES
trois fois plus grand que la grâce de dieu.



Deux marchands, deux frères, passaient le pont de Londres. Chacun d’eux conduisait un cheval chargé de marchandises. Le plus âgé des deux s’appelait Robert, et l’autre Ollivier.

— Nous voici donc, dit Ollivier à son frère, sur le pont de Londres, dont nous avons entendu parler si souvent. Quel beau pont ! Et comme il est long !

— Oui, trois fois plus long que la grâce de Dieu, répondit Robert.

— Que dis-tu là, mon frère ? Où as-tu entendu cela ?

— Tout le monde te le dira, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu.

— C’est péché à toi de parler de la sorte, mon frère ; rien au monde n’est aussi grand que la grâce de Dieu, ni n’en approche même.

— Eh bien ! parions pour voir.

— Je le veux bien ; mais tu perdras.

— Ton cheval avec sa charge et tout ton argent, contre mon cheval avec sa charge et tout mon argent, que les trois premières personnes que nous rencontrerons me donneront raison.

— C’est entendu, puisque tu y tiens.

Ils rencontrèrent d’abord un prêtre. Robert alla droit à lui et lui parla de la sorte :

— N’est-il pas vrai, monseigneur, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu ?

— Oui, vraiment, répondit le prêtre sans hésiter, et celui qui soutient le contraire est dans l’erreur.

— Vois-tu ? dit Robert, triomphant, à son frère.

— Ce n’est qu’un, répondit 0llivier, et, à te parler franchement, je soupçonne même cet homme d’être un faux prêtre. Demande encore à ce juge qui vient vers nous.

Et Robert aborda le juge, en le saluant, et lui dit :

— N’est-il pas vrai, monseigneur le juge, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu ?

— Tout le monde sait cela, imbécile, lui répondit le juge ; d’où donc viens-tu pour être si ignorant ?

— Tu as encore entendu celui-là ? dit Robert, en se détournant vers son frère ; et de deux !

— Des méchants, répondit Ollivier ; je parie qu’ils ne sont pas chrétiens. Mais demande encore à ce vieux moine à barbe blanche qui passe.

Et Robert demanda encore au vieux moine à barbe blanche :

— N’est-ce pas, mon père, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu ?

— C’est parfaitement vrai, mon fils, répondit le moine, et tout le monde vous le dira.

— Tu as entendu, Ollivier ? dit Robert à son frère ; et de trois ! Ton cheval avec sa charge et tout ton argent sont à moi.

— Allons ! je n’aurais jamais cru pareille chose ! dit Ollivier, qui ne revenait pas de son étonnement. Prends mon cheval avec sa charge, puisqu’il est vrai que j’ai perdu.

— Et ton argent ? Ton argent m’appartient aussi.

— C’est vrai, mon argent est aussi à toi. Mais, mon frère, tu me laisseras bien, sans doute, quelque chose ? Car comment ferai-je pour vivre, si tu me prends tout ?

— Écoute, nous avons parié, et tu as perdu ; tu n’as donc qu’à payer, à présent ; je ne connais que ça.

Et il lui prit son cheval avec sa charge et tout l’argent qu’il avait. Puis, avant de partir, il lui dit :

— Tiens, voilà dix sous que je te donne, par pitié pour toi ; et, à présent, bonsoir, et tire-toi d’affaire comme tu pourras !

— Mais, mon frère, nous nous reverrons, sans doute ?

— Oui, retrouve-toi ici, sur le pont, dans un an et un jour, et tu verras quel homme je serai devenu.

Et Robert partit alors, emmenant les deux chevaux.

Le pauvre Ollivier pleura beaucoup, et, ne sachant que faire ni où aller, il se mit à regarder tristement l’eau passer sous le pont. Il resta longtemps ainsi, et ses larmes tombaient dans le fleuve. Mais, comme le soir avançait, il se décida à poursuivre sa route, dans la direction qu’avait prise son frère. Quand il eut franchi le pont, il s’engagea dans un chemin creux et sombre [1]. Bientôt il y trouva un grand coffre ou bahut qui paraissait abandonné.

— Que signifie ce grand coffre, ici ? se dit-il ; voyons ce qu’il y a dedans.

Et il l’ouvrit et vit qu’il était vide.

— Si je passais la nuit dans ce coffre ? Je serais quitte de dépenser mon argent dans une auberge ; J’en ai si peu ! et je me contenterai pour mon souper d’une croûte de pain que j’ai dans ma poche.

Et il entra dans le coffre et se disposa à y passer la nuit. Il commençait à sommeiller, lorsqu’il fut réveillé par un bruit qui ressemblait à celui que ferait une personne en s’asseyant rudement sur le couvercle du coffre : boum !

— Qu’est cela ? se dit-il, peu rassuré.

Un moment après, le même bruit se répéta deux fois : boum ! boum ! comme si deux autres personnes eussent sauté sur le coffre, puis il entendit cette conversation :

— Eh bien ! camarades, dit une voix, quoi de nouveau ? La journée a-t-elle été bonne ?

— On ne peut plus mauvaise, répondit une autre voix ; je n’ai trouvé qu’un vieil ivrogne crevé dans une douve, et je l’ai apporté se chauffer chez nous.

— Moi, dit un autre, j’ai fait mieux que ça : j’ai porté au grand feu, dans un même sac, un prêtre, une religieuse et le seigneur d’un château.

— Bah ! bah ! dit le troisième, tout cela n’est rien, camarades, auprès de ce que j’ai fait, moi.

— Qu’as-tu donc fait ? demandèrent les deux autres.

— Je vais vous le dire ; mais il faut que je voie auparavant s’il n’y a personne à nous écouter dans ce coffre sur lequel nous sommes assis.

Le pauvre Ollivier se crut perdu en entendant cela.

— Bah ! que veux-tu qu’il y ait là ? dirent les deux autres ; personne assurément, et tu peux parler sans crainte.

— Eh bien ! camarades, moi, j’ai pris possession de la fille du roi d’Angleterre, et je parle à présent par sa bouche.

— Ah ! la bonne affaire, si cela est vrai !

— C’est comme je vous le dis ; vous pouvez m’en croire, sur l’honneur.

— Dis-nous donc comment-tu t’y es pris.

— Voici : comme elle se rendait à la table sainte pour communier, je lui soufflai dans l’oreille : « Mettez l’hostie dans votre poche ; emportez-la chez vous, puis jetez-la dans la mare où barbottent les canards, et vous verrez des choses extraordinaires. » Elle a fait de point en point comme je lui ai dit, et quand elle jeta l’hostie dans la mare, un crapaud vint qui l’avala, et aussitôt je pris possession du corps de la princesse. Depuis ce moment, elle ne fait que jurer et blasphémer, et injurier et insulter son père et sa mère, et les menacer de les tuer, si bien qu’il a fallu l’attacher avec une chaîne de fer. Elle crie et hurle comme une bête sauvage ; personne n’ose approcher d’elle, et on lui présente sa nourriture au bout d’une fourche de fer.

— Voilà qui est à merveille ; mais prends bien garde qu’elle t’échappe ; tu ne devrais pas t’en éloigner de la sorte.

— Soyez tranquilles à ce sujet ; pendant que je suis venu ici, pour vous faire part de la bonne nouvelle, j’ai envoyé à ma place notre camarade Astaroth, et elle n’échappera pas à celui-là, vous le savez bien.

— Comment faudrait-il s’y prendre pour te l’enlever ?

— Je vous le dirais bien à vous, mais je crains d’être entendu... S’il y avait quelqu’un à nous écouter...

— Où veux-tu qu’il y ait quelqu’un à nous écouter ?

— Je ne sais... dans ce coffre, peut-être ?...

— Sois donc tranquille à ce sujet, et parle hardiment.

— Eh bien ! celui qui la délivrerait de moi — mais cela n’arrivera pas — devrait rester pendant huit jours avec elle, dans sa chambre, ayant près de lui une barrique pleine d’eau bénite, et l’asperger continuellement avec un balai vierge trempé dans cette eau bénite.

Ollivier, dans son coffre, ne perdait pas un mot de ce qu’on disait au-dessus de lui.

— C’est bien, se dit-il ; cela pourra me servir, si je parviens à sortir d’ici sans mal.

Le chant d’un coq, annonçant le jour, se fit entendre en ce moment, et les trois camarades partirent aussitôt avec des bruits d’ailes, comme de grands oiseaux. Ollivier sortit alors de son coffre.

— Dieu soit loué, dit-il, puisque je suis encore en vie !

Il entra alors dans la ville de Londres et mit à son chapeau un ruban sur lequel il avait fait écrire ces mots : Premier chirurgien de la Basse-Bretagne.

Le roi avait fait publier par tout le royaume qu’il donnerait la main de sa fille à celui qui la guérirait. Ollivier se dirigea vers le palais du roi ; il frappa à la porte, et on lui ouvrit.

— Que demandez-vous, mon brave homme ? lui dit le portier.

— Je voudrais parler au roi.

— Tout de suite, monseigneur, reprit le portier, qui avait lu l’inscription qu’il avait à son chapeau.

Et il le conduisit à la chambre du roi, qui lui dit :

— Vous êtes le premier chirurgien de la Basse-Bretagne ?

— Pour vous servir, sire, répondit Ollivier.

— Et vous pourriez guérir ma fille ?

— Oui, sire, car si je ne le fais pas, personne au monde ne le fera.

— Si vous faites cela, je vous la donnerai pour épouse, et de plus je vous céderai même ma couronne. Tout ce qu’il y a de médecins, chirurgiens, magiciens et sorciers en Angleterre ont été voir la princesse, et malgré tout son mal ne fait qu’empirer tous les jours : mon cœur est navré de voir dans quel état elle se trouve, la pauvre enfant !

Alors Ollivier fit transporter dans la chambre de la princesse une barrique défoncée par un bout ; il la remplit d’eau bénite, puis, avec un balai de genêt qu’il avait coupé lui-même dans les champs, il se mit à asperger la princesse. Celle-ci se démenait, criait et hurlait tellement que tout le monde en était effrayé dans le palais : elle ressemblait à une diablesse enragée. Mais elle avait beau faire, Ollivier lui lançait toujours de l’eau bénite à tour de bras. Au bout de quatre jours de ce traitement, la princessse s’était calmée et paraissait délivrée de l’esprit malin qui l’obsédait. On fit venir alors un prêtre, sur sa demande, et elle lui avoua son péché, ou plutôt son sacrilège. On dessécha aussitôt la mare, et le crapaud y fut trouvé. Le prêtre l’ouvrit, et, en ayant extrait la sainte hostie, il la donna à manger à la princesse. Elle fut aussitôt complètement guérie, et elle devint, à partir de ce moment, la personne la plus sage et la plus dévote de la ville de Londres. Son mariage avec son sauveur fut célébré peu après, et le vieux roi étant venu à mourir dans l’année, Ollivier lui succéda sur le trône et se trouva être ainsi roi d’Angleterre.

Le jour vint où expirait l’année depuis que les deux frères s’étaient séparés, sur le pont de Londres. Ollivier n’avait pas oublié, malgré sa fortune inespérée, le rendez-vous qu’ils s’étaient donné au même lieu. Au terme convenu, il se rendit donc sur le pont de Londres, habillé comme un bon bourgeois, et non comme un roi. Quand il arriva, Robert n’était pas encore au rendez-vous ; Il se mit à se promener sur le pont et vit venir bientôt un mendiant couvert de guenilles, appuyé sur un bâton et marchant péniblement. C’était son frère ; mais il ne le reconnut pas, et, s’adressant à lui :

— N’avez-vous pas vu, par ici, mon brave homme, un marchand avec deux chevaux chargés de marchandises ?

— Non, vraiment, répondit-il.

— C’est que voici un an et un jour que je quittai en cet endroit mon frère, en lui laissant deux chevaux chargés de marchandises, et nous nous étions donné rendez-vous pour aujourd’hui, au même lieu.

— Tu ne me reconnais donc pas ? Je suis ton frère ! répondit le pauvre.

Et Ollivier se jeta à son cou et l’embrassa en disant :

— Serait-il possible !... Tu n’es donc pas heureux, mon pauvre frère ?

— Non, répondit Robert, je n’ai pas eu de chance ; et toi ?

— Moi, je me suis bien tiré d’affaire, grâce à Dieu, puisque je suis aujourd’hui roi d’Angleterre.

— Roi d’Angleterre, toi !... Ce n’est pas possible ; tu te moques de moi !...

— Je ne me moque pas de toi, mon frère, et ce que je te dis est parfaitement vrai. Viens avec moi, et tu ne manqueras de rien pendant que tu vivras.

— Comment t’y es-tu donc pris pour devenir roi ?

— Ma foi ! c’est le diable qui m’a fait roi.

— Le diable !... Tu t’es donc vendu au diable ?

— Non, mon frère, je ne me suis pas vendu au diable ; sois tranquille à ce sujet. Voici ce qui est arrivé.

Et Ollivier lui conta de point en point comment les choses s’étaient passées.

— Je voudrais être roi aussi, comme toi, lui dit Robert ; et si ce n’est pas plus difficile que cela, j’irai, dès ce soir, m’enfermer dans le même coffre.

— À quoi bon, mon frère ? Viens avec moi, te dis-je, et tu ne manqueras de rien ; il est probable, d’ailleurs, que tu ne réussirais pas comme moi.

— Et pourquoi donc ne réussirais-je pas tout aussi bien que toi ? Je veux être roi aussi, te dis-je, et non pas valet à ta cour.

Il fut impossible à Ollivier de lui faire entendre raison, et il alla s’enfermer dans le coffre, dès que le soir fut venu. Il y était déjà depuis quelque temps, et commençait de s’impatienter et de craindre de manquer son coup, lorsqu’il entendit comme un grand bruit d’ailes, et les trois diables (car c’étaient des diables) descendirent encore sur le coffre.

— Eh bien ! camarades, dit un d’eux, la journée a-t-elle été bonne ?

— On ne peut plus mauvaise, répondirent les deux autres.

— Moi, reprit le premier, je suis content.

— Raconte-nous donc ce que tu as fait.

— Je le veux bien ; mais il faut que je voie auparavant s’il n’y a personne à nous écouter dans le coffre.

— Qui veux-tu qu’il y ait dans le coffre ? Parle vite ; nous sommes impatients de connaître tes exploits.

— Je ne dirai pas un mot avant d’avoir visité l’intérieur du coffre. Vous avez donc oublié déjà comme nous avons été pris dans l’affaire de la fille du roi d’Angleterre ?

Et il ouvrit le coffre, et apercevant Robert qui s’y blotissait et se faisait aussi petit qu’il pouvait :

— Ah ! c’est toi qui es là y l’ami Robert ? À merveille ! je suis enchanté de te retrouver. Ne te rappelles-tu pas que tu avais parié avec ton frère Ollivier, qui est à présent roi d’Angleterre, que le pont de Londres est trois fois plus grand que la grâce de Dieu, et que tu gagnas ton pari, grâce aux témoignages d’un prêtre, d’un juge et d’un moine, qui soutinrent que tu avais raison ? Le prêtre, le juge et le moine, c’étaient nous trois, mon ami, et nous prétendons être payés du service que nous t’avons rendu. Viens donc nous voir chez nous. Tu es près de mourir de froid là-dedans ; dans notre maison, tu ne manqueras pas de feu pour te réchauffer.

Robert s’était jeté à genoux, les mains jointes, et criait :

— Grâce ! grâce !...

Mais un des trois diables le saisit par les cheveux et, s’élevant en l’air avec lui, il le porta tout droit au feu de l’enfer !

Rien, mes enfants, n’est aussi grand que la grâce de Dieu, ni n’en approche même !


(Conté par Jean le Laouenan, Plouaret, décembre 1848.)


M. Reinhold Koehler, de Weimar, écrivait, en 1872, le commentaire suivant sur cette légende :

Comparez les contes réunis par moi dans l’Annuaire pour la littérature romane et anglaise, contes auxquels il faut ajouter Zingerlé, Contes d’enfants et du foyer, tome I, n° 13 ; tome II, pages 53 et 319 ; Schneller, Contes du Tyrol italien, n° 9 et 11 ; Sutermeister, Contes d’enfants et du foyer de la Suisse, 2e édition, augmentée, à Aarau, nos 43 et 47 ; Imbriani, la Novellaja milanese, n° 10 (la 2e partie de la fable seulement s’y réfère), publié dans la Revue : Il Propugnatore, vol. III, partie Ire, page 499 ; Francisco Maspons y Labros, Rondallayre, Barcelone, 1871, n° 15 ; Radloff, Spécimen de la littérature populaire des races turques de la Sibérie méridionale, tome III, page 343.

Plusieurs de ces contes commencent, comme le conte breton, par un pari. Dans le conte serbe, on parie qui vaut mieux de la justice ou de l’injustice ; dans le conte grec, si c’est le droit ou l’injustice qui gouverne ; dans le conte de Jean Pauli : ' Plaisanteries et choses sérieuses, n° 489 de l’édition d’Osterley, si c’est la vérité et la justice, ou la fausseté et la mauvaise foi, qui gouvernent ; dans le conte wende, si le droit reste toujours le droit ; dans le conte vénitien, si celui qui agit bien est celui qui fait bien ou fait mal ; dans des contes finnois, si c’est l’honnêteté ou la malhonnêteté qui est la plus avantageuse dans le commerce ; dans le conte allemand de Prœhle, si la reconnaissance ou l’ingratitude est la récompense du monde ; dans le conte de Libro de los gatos, s’il est plus avantageux de mentir ou de dire la vérité ; enfin, dans le conte catalan, un voiturier qui entend régulièrement la messe tous les jours, et qui pour cela arrive toujours plus tard qu’un autre à son but, parie un jour qu’il entendra la messe, selon son ordinaire, et que, malgré cela, il arrivera plus tôt que l’autre. Comme dans le conte breton, ce sont les trois premiers passants qui doivent juger le pari ; de même dans le conte serbe, dans le conte vénitien et dans le conte finnois, c’est aussi le premier passant. Dans le conte serbe et dans le conte vénitien, les passants sont, comme dans le conte breton, des diables déguisés. Dans le conte finnois, le passant est aussi quelqu’un de la bande du diable.





  1. Comme on le voit, ma conteuse avait des idées étranges sur la position géographique du pont de Londres.


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