Légendes chrétiennes/Sainte Touina

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VIII


sainte touina.



Il y avait une fois un riche veuf qui s’était remarié à une veuve riche aussi. Ils avaient chacun une fille de leur premier mariage. Celle du mari, nommée Touina, était jolie, aimable, soumise et laborieuse. Celle de la dame, au contraire, nommée Margot, était laide, disgracieuse, méchante et paresseuse. Pourtant, sa mère lui trouvait toutes les qualités, n’aimait qu’elle et était très-dure pour la pauvre Touina. Le père de celle-ci allait souvent en voyage, et, dès qu’il avait quitté le château, on envoyait sa fille garder les moutons sur la lande, avec un morceau de pain d’orge, comme on en donnait aux chiens, ou une galette de sarrasin pour toute nourriture. Un matin qu’elle se rendait à la lande avec son troupeau, tout en se faisant à elle-même ses plaintes, le long de la route, elle aperçut derrière un buisson un homme bien mis et armé d’un fusil, qui l’écoutait et qui lui dit :

— Vous êtes donc bien malheureuse, mon enfant ?

— Hélas ! monseigneur, j’ai une marâtre qui ne m’aime pas et me rend la vie bien dure. Quand mon père est absent, elle m’envoie tous les jours garder les moutons sur la lande, et ne me donne pour toute nourriture qu’un morceau de pain noir, comme on en donne aux chiens ; voyez (et elle lui montra un morceau de pain d’orge, noir et tout moisi) ; et pendant ce temps-là, sa fille Margot reste avec elle dans le château, à essayer tous les jours des robes neuves, à s’amuser, et à courir, et à manger de bons fruits, dans les jardins.

— Eh bien ! mon enfant, venez avec moi, et je vous donnerai de plus belles robes et de plus belles parures que n’en a la fille de votre marâtre, et vous ne manquerez de rien de ce qui pourra vous faire plaisir.

Touina regarda l’inconnu avec étonnement et ne sut, d’abord, que lui répondre. Il était jeune et avait assez bonne mine, et elle se trouvait si malheureuse, qu’elle abandonna son troupeau et le suivit.

Il la conduisit dans un vieux château en ruine, où il y avait beaucoup de gens de mauvaise mine, qui lui firent peur d’abord. C’étaient des brigands, et il en était le chef. Voilà donc la pauvre Touina dans une caverne de brigands ! Le chef ordonna à ses gens de la respecter et de lui obéir comme à leur maîtresse, et lui-même eut pour elle toutes sortes d’attentions. Il y avait là des chambres remplies d’or et d’argent, et de beaux habits, et des parures de toute sorte, et elle pouvait choisir et en changer tous les jours, à sa fantaisie. Elle resta quatre ans dans ce château, et, au bout de ce temps, elle eut un enfant, dont le chef des brigands était le père, Elle voulut le faire baptiser à l’église la plus voisine ; mais le père ne voulait pas qu’il fût baptisé. Touina en était fort désolée, et elle conçut le projet de profiter de la première occasion pour s’enfuir et retourner chez son père. Une nuit donc que tous les brigands étaient partis pour une expédition importante, avec leur chef en tête, elle mit son enfant, qui n’avait encore que trois ou quatre mois, dans un panier, et s’enfuit en l’emportant. Après beaucoup de mal, elle arriva heureusement au château de son père, et lui sauta au cou pour l’embrasser.

— Jésus ! mon enfant, dit le vieux seigneur en pleurant de joie, que je suis donc heureux de te revoir ! À présent, tu resteras avec ton vieux père, qui t’aime tant, n’est-ce pas, mon enfant ?

— Oui, mon père, à présent je resterai avec vous et ne vous quitterai plus jamais. Je vous ai causé bien du chagrin, n’est-ce pas ? Mais je ne vous en causerai plus. Je cours jusqu’à l’église pour me confesser ; je reviendrai sans tarder ; n’ayez point d’inquiétude.

Et elle embrassa encore son père et sortit aussitôt, laissant sur une table, où elle l’avait déposé en entrant, le panier dans lequel se trouvait son enfant. Elle prit la route de Rome pour aller se confesser à notre Saint-Père le Pape.

L’enfant ne tarda pas à crier. La marâtre ouvrit le panier et s’écria aussitôt, en s’adressant à don mari :

— Ne vous avais-je pas dit que votre fille n’est rien qui vaille ? Voyez un peu le beau cadeau qu’elle vous a apporté !…

L'enfant fut mis en nourrice, dans une ferme voisine. Mais suivons Touina, qui marche sur le chemin de Rome.

Après beaucoup de mal, demandant l’aumône et l’hospitalité tout le long de la route, elle arriva enfin au terme de son voyage. Elle alla se prosterner aux pieds du Saint-Père, et se confessa à lui avec un sincère repentir. Le pape l’écouta avec intérêt, puis il lui dit d’aller trouver un saint ermite qui demeurait dans un bois, à quelque distance de la ville, et de se confesser à lui, après quoi le saint homme lui indiquerait la pénitence qu’elle aurait à faire pour obtenir l’absolution.

Touina se remit donc en route. Elle arriva à l’ermitage du saint anachorète et se jeta à ses pieds, en le priant d’écouter sa confession. Mais le vieillard, étonné et troublé de voir une belle jeune femme dans sa pauvre hutte de terre et de feuillage, crut que c’était le démon qui venait le tenter sous cette forme, et il lui cria, en se couvrant la figure de ses deux mains :

— Retire-loi, démon ; va loin de moi !...

Touina se retira, désespérée.

Cet ermite recevait tous les jours la visite de son bon ange. L’ange resta alors trois jours sans venir, et le vieillard en était désolé et ne savait à quoi attribuer ce changement. Quand l’ange revint, le quatrième jour, il lui demanda pourquoi il était resté trois jours sans venir, et quelle faute il pouvait avoir commise.

L’ange lui dit :

— Vous avez repoussé durement une pauvre jeune femme qui venait à vous, pleine de repentir, pour chercher conseil et consolation. Vous l’aviez appelée « démon, » et elle s’est retirée, le désespoir dans l’âme. C’est là un grand péché, et, pour le racheter, voici ce qu’il vous faudra faire. Vous chercherez cette jeune fille, jusqu’à ce que vous l’ayez retrouvée, et vous la confesserez et lui donnerez l’absolution. Le Saint-Père lui-même lui donnera à communier, puis vous la suivrez partout où elle ira, et la surveillerez et la protégerez, comme si elle était votre propre fille. jusqu’à ce qu’elle ait trouvé à se marier, car vous êtes, dès à présent, responsable d’elle, et si elle venait à se perdre, vous seriez perdu vous-même. Vous la placerez comme domestique dans quelque maison honnête, et vous mettrez comme première condition à son engagement que ses maîtres la laisseront assister à la messe tous les jours. Lorsqu’elle sera mariée, vous retournerez à votre ermitage, et Dieu disposera de vous comme il l’entendra.

Ayant ainsi parlé, l’ange disparut. Le pauvre ermite était tombé la face contre terre, et il pleura abondamment. Puis, prenant son bâton, il se mit en route pour accomplir les ordres du Seigneur.

Il retrouva Touina, qui n’avait pas encore quitté Rome, et passait tout son temps à prier et à pleurer dans les églises de la ville sainte. Il la confessa, lui donna l’absolution et la consola de son mieux. Puis, quand elle eut reçu à communier de la main du Saint-Père, il lui chercha une place dans une maison honnête, à la campagne. Tout le monde, en voyant cette belle jeune fille accompagnant ce vieillard à barbe blanche, pour lequel elle avait tant de soins et de prévenances, la prenait pour sa fille. L’ermite réussit à la placer chez une vieille dame veuve, riche et dévote, puis il alla établir son ermitage dans un bois voisin, afin de ne pas la perdre de vue. Touina, grâce à la douceur de son caractère et à son cœur aimant, plut tout de suite à la vieille dame et s’attira ainsi la jalousie de deux autres servantes qui étaient dans la maison. Tous les jours elle accompagnait sa maîtresse à la messe, dans la chapelle du château. Bien plus, dès qu’elle avait un moment de loisir, elle y allait prier. Les deux autres servantes la plaisantaient sur cette dévotion excessive, et faisaient leur possible pour la retenir avec elles, aux heures de récréation, et lui faire prendre part à leurs jeux, à leurs danses et à leurs folles chansons. La pauvre Touina ne pouvait toujours résister à leurs instances ; mais, même au milieu des jeux les plus bruyants, elle était toute pensive et priait, en esprit et d’intention, dans la chapelle, devant l’image de la sainte Vierge. Bien plus, la Vierge, la prenant en pitié, la faisait disparaître du milieu des sociétés joyeuses et bruyantes où elle se trouvait si malheureuse, sans que personne sût comment elle disparaissait, ni où elle allait. Quatre anges invisibles la prenaient, un par chaque membre, la soulevaient en l’air et la transportaient dans la chapelle, puis ils la ramenaient de la même manière au milieu de ses compagnes, étonnées de la voir reparaître tout d’un coup, comme si elle sortait de terre ou descendait du ciel.

Voyant cela et n’y comprenant rien, les deux jalouses crièrent à la sorcière et allèrent la dénoncer comme telle à leur maîtresse. Celle-ci, intriguée et désireuse de voir par elle-même quel cas elle devait faire de semblables rapports, se mit un jour à la fenêtre de sa chambre, afin d’observer les trois filles, au moment où elles sortiraient ensemble, à midi, pour aller se récréer pendant une heure dans le jardin. Et elle vit fort bien quatre anges à ailes blanches qui enlevèrent Touina du milieu de ses deux compagnes et la transportèrent dans la chapelle ; puis ils la rapportèrent encore auprès des deux autres filles, quand l’heure fut venue de rentrer au château. Elle comprit que c’était là un miracle de la part de Dieu ou de sa sainte mère, et que Touina devait être une sainte ; et, à partir de ce jour, elle dit qu’elle n’irait plus travailler à la cuisine, ni nulle part ailleurs où seraient les deux autres filles, mais qu’elle resterait à filer dans sa chambre, et irait prier à la chapelle quand bon lui semblerait.

La dame n’avait qu’un enfant, un fils de dix-huit ou dix-neuf ans, qui était aux écoles. Quand ses études furent terminées, il revint à la maison, et il y eut, à cette occasion, un grand repas, auquel on invita tous les parents et les autorités du pays. Les deux servantes jalouses demandèrent à leur maîtresse de leur envoyer Touina à la cuisine pour les aider. La dame y consentit, et Touina descendit de sa chambre. Elle fut employée à poser les plats sur la table dans la salle à manger. Le jeune seigneur, qui ne l’avait pas encore vue, fut frappé de sa bonne mine, de son air distingué, de son maintien modeste, et il demanda à sa mère qui elle était.

— Je ne sais pas bien, répondit-elle ; elle m’a été présentée par un vieillard à barbe blanche, que je crois être son père. Je l’ai prise par pitié, car ils paraissaient bien malheureux et ne vivaient que d’aumônes, et je suis loin de m’en repentir, car cette jeune fille a toutes les qualités possibles, et de plus je la crois une vraie sainte.

Le jeune seigneur fut vivement intrigué par ces paroles de sa mère. Pendant tout le repas, il ne quitta pas des yeux Touina, et il était déjà amoureux d’elle. Son amour ne fit que croître de jour en jour, si bien qu’il demanda à sa mère de lui permettre de l’épouser. La dame, bien qu’aimant et estimant beaucoup la jeune fille, ne trouvait pas que ce fût un parti convenable pour son fils, et elle lui représentait de son mieux qu’elle ne pouvait le laisser épouser une servante, une fille venue on ne savait d’où, dont le père mendiait son pain de porte en porte. Mais toutes ces représentations et ces sermons étaient en pure perte, et le jeune homme était tellement frappé au cœur, qu’il en tomba malade.

- On consulta tous les médecins du pays et même les sorciers ; mais ce fut en vain, et le jeune seigneur ne faisait que dépérir, tous les jours, de plus en plus. Voyant cela, sa mère résolut de ne plus le contrarier, et elle lui annonça qu’elle consentait à le laisser épouser Touina. Cette bonne nouvelle le guérit sur le champ, comme par enchantement. On fit chercher le vieux mendiant, qu’on regardait comme le père de Touina, et on l’amena au château. Mais il se tint à la porte et tendit la main pour demander l’aumône, selon son habitude. La dame vint et lui dit :

— Entrez, mon brave homme, et asseyez-vous au foyer.

Et il entra et s’assit au foyer, et la dame lui dit encore :

— Mon fils désire avoir votre fille pour femme ; êtes-vous content de la lui donner ?

— Ma fille est pauvre comme moi, et elle ne peut pas espérer de s’élever si haut ; pourtant, si c’est la volonté de Dieu, qu’elle s’accomplisse.

Les noces furent célébrées sans délai, et il y eut de grands festins, des jeux et des réjouissances de toute sorte, pendant plusieurs jours.

Quand tout fut terminé, l’ermite prit congé de Touina et lui dit :

— À présent, mon enfant, je retourne à mon ermitage, dans le bois où vous m’avez trouvé, pour faire pénitence et attendre la mort, quand il plaira à Dieu de me l’envoyer. Quant à vous, continuez d’aller tous les jours à la messe et d’être dévote à la sainte Vierge ; ne vous plaignez jamais des épreuves qu’il plaira à Dieu de vous envoyer, et ne vous mettez pas en colère, quoi qu’il puisse vous arriver. De plus, à présent que vous voilà riche, ne refusez jamais l’aumône au pauvre qui vous demandera, au nom de Dieu, et, quoi qu’il puisse vous, demander, donnez-le-lui.

Touina promit de suivre minutieusement ses recommandations, et le vieillard partit.


Voilà Touina grande dame à présent. Mais, dans la prospérité, elle n’oublia pas qu’elle avait été malheureuse. Son cœur était plein de compassion pour tous les malheurs, pour toutes les misères, et personne ne s’adressait jamais à elle sans être secouru et consolé.

Au bout d’un an de mariage ou environ, elle, donna le jour à un fils. L’enfant fut baptisé, puis, mis en nourrice chez une fermière, où il devait rester trois ans. C’était un enfant superbe, et il venait à merveille.

Quand les trois ans furent accomplis, la nourrice le ramena au château, où il devait rester désormais. Il y eut un grand repas à cette occasion, et on y invita beaucoup de monde.

Touina entendait tous les jours la messe dans la chapelle du château, selon la recommandation de l’ermite, et elle n’y avait jamais manqué une seule fois. Le jour du repas, elle y alla, comme à l’ordinaire. L’enfant avait été confié à une servante, qui n’avait rien autre chose à faire que le surveiller, en l’absence de sa mère. Elle alla avec lui à la cuisine, pour voir les préparatifs du festin. Il avait une boule dorée qu’il s’amusait à faire rouler, pour courir après elle. Tout en courant et en sautant par la cuisine, il tomba dans une bassine pleine de lait bouillant, qu’on venait de retirer de dessus le feu. Y étant tombé la tête, la première, il ne pouvait crier, de sorte qu’il y resta quelque temps, sa surveillante n’ayant pas les yeux sur lui, et quand on l’en retira, il était déjà mort, le pauvre petit ange ! Voilà grand émoi et grande douleur dans la maison, comme bien vous pensez ! Sur ce, Touina revint de la chapelle, et, voulant savoir où en étaient les apprêts du dîner, elle entra dans la cuisine. Tout le monde y était en larmes. Elle prévit aussitôt quelque grand malheur et demanda ce qui était arrivé. personne ne lui répondit, mais les larmes et les cris augmentèrent.

— Où est mon enfant ? demanda-t-elle alors.

Et comme on ne lui répondait toujours que par des larmes et des cris, elle se mit à chercher de tous les côtés et finit par le découvrir sur un lit où on l’avait déposé. Elle le prit dans ses bras et l’embrassa, en le baignant de ses larmes. Puis elle dit avec résignation :

— Dieu me l’avait donné, et Dieu me l’a ôté ; que son saint nom soit béni !

Et elle le déposa dans une armoire, sur un coussin, et, s’adressant ensuite aux cuisinières et aux autres domestiques qui étaient là, d’un air résigné et calme elle leur dit :

— Essuyez vos larmes, et cessez vos cris ; faites comme moi ; que chacun soit à son travail, et que les invités qui vont venir ne sachent rien du malheur qui vient d’arriver. C’est la volonté de Dieu, et il ne sert de rien de se désoler ou de murmurer.

Et, donnant l’exemple, elle s’occupa elle-même de préparer la table et d’orner la salle, comme si son cœur de mère n’était pas navré.

Cependant, les invités arrivaient, et Touina les recevait gracieusement et le sourire sur les lèvres ; et à ceux qui demandaient à voir son enfant elle disait qu’il dormait pour le moment, et qu’elle craignait de l’éveiller, parce qu’il était un peu indisposé, mais qu’à la fin du dîner elle le présenterait à tous les invités, dans la salle à manger…

Quand tous les invités furent arrivés, on se mit à table, et nul ne se serait douté, à voir l’air calme, serein et gracieux de la pauvre mère, qu’elle venait de perdre son fils, son unique enfant. Le père lui-même n’en savait rien encore.

Vers la fin du repas, un vieux mendiant à la barbe longue et blanche, et s’appuyant sur un bâton, se présenta à la porte de la cuisine et demanda quelque chose à manger, au nom de Dieu ; Personne ne le connaissait ; pourtant, il fut reçu, comme tous les autres mendiants, qui se présentaient en grand nombre tous les jours, et on lui présenta un morceau de pain blanc avec un peu de viande.

— Ce n’est pas là ce que je veux, dit-il.

— Que voulez-vous donc ? lui demanda la servante, étonnée.

— Allez dire à votre maîtresse de venir me servir, et je lui dirai ce que je veux.

On trouva cet homme fort exigeant. Cependant, comme Touina avait donné ordre de ne jamais refuser aucun mendiant et de l’appeler toutes les fois qu’il s’en trouverait qui voudraient lui parler, une servante alla lui faire part de ce qui se passait.

Aussitôt elle se leva de table et vint trouver le mendiant. Elle ne le reconnut pas, et elle lui demanda :

— Que désirez-vous, cher pauvre de Dieu ?

— J’ai faim, et je demande à manger.

Elle lui présenta du pain blanc, du lard et du rôti.

— Ce n’est pas de cela qu’il me faut, dit le vieillard.

— De quoi donc, mon frère ? Dites hardiment ; je vous donnerai ce que vous désirerez ; entrez, et voyez ce qui vous plaira.

Le vieux mendiant entra dans la cuisine ; mais, au lieu de s’arrêter devant la table qui y était, couverte de toutes sortes de viandes et d’autres mets, il alla droit à l’armoire où Touina avait mis son fils mort, et dit :

— Je veux un morceau du mets qui est là, dans cette armoire.

— Il n’y a là rien à manger, cher pauvre de Dieu.

— Je veux un morceau de ce qui y est, vous dis-je. Ne m’avez-vous pas dit que vous ne me refuseriez rien de ce que je vous demanderais ? Ouvrez l’armoire.

Touina, étonnée, regarda le mendiant en face et ne le reconnut pas encore ; puis elle ouvrit l’armoire en tremblant. Mais, au premier regard qu’elle y jeta, elle poussa un cri de joie. Qu’avait-elle donc vu ? Son enfant, qu’elle y avait déposé mort il y avait quelques heures, y était toujours, mais plein de vie et souriant, et jouant avec des oranges qui se trouvaient là. Elle l’enleva dans ses bras, et le couvrit de baisers et de larmes de joie et de bonheur.

Puis elle voulut l’aller montrer à tous ses invités, dans la salle du festin. Mais le vieux, mendiant l’arrêta, et lui dit, en montrant l’enfant du doigt :

— Voilà le mets dont je veux manger ma part.

La pauvre mère poussa un cri, comme si on lui eût plongé un poignard dans le cœur, et cacha son enfant dans son sein. Mais l’impitoyable mendiant reprit :

— Vous avez donc oublié déjà la promesse que vous fîtes au vieil ermite de ne jamais rien refuser à aucun mendiant, quoi qu’il pût vous demander ?

— C’est vrai, hélas ! répondit-elle avec résignation. Voilà mon enfant ; disposez-en comme vous l’entendrez, et que Dieu ait pitié de moi.

Et elle remit l’enfant au mendiant. Celui-ci prit alors un grand couteau sur la table de la cuisine et le leva, comme pour frapper l’innocente créature. Touina se contenta de tourner la tête en pleurant et sans faire aucun effort pour l’arrêter.

Alors le vieillard lui dit :

— Rassurez-vous, Touina, et ne craignez pas pour la vie de votre enfant : le voilà, plein de vie et de santé, et sans avoir éprouvé aucun mal.

Et il lui remit son enfant, puis il ajouta :

— Ô sainte Touina, — car vous êtes une vraie sainte, — votre épreuve et vos douleurs sont terminées dans ce monde, et les miennes aussi, grâce à vous. Vous avez été fidèle à la promesse que vous aviez faite de ne jamais rien refuser à un mendiant, quoi qu’il pût vous demander, au nom de Dieu ; vous avez poussé le dévoûment jusqu’au sacrifice de votre enfant, et Dieu, touché de votre foi, vous accorde le pardon et à moi comme à vous. Je suis le vieil ermite de la forêt, vers qui vous aviez été envoyée par le Saint-Père, et qui vous repoussa si durement, en vous appelant « démon, » vous mettant ainsi le désespoir dans l’âme. Dieu, pour me punir, avait attaché mon sort au vôtre, et si vous aviez failli dans la terrible épreuve à laquelle vous avez été soumise, nous aurions été damnés tous les deux pour l’éternité. À présent, je vais mourir ici sur la place, et mon âme ira tout droit au ciel, où vous viendrez vous-même me rejoindre, quand vous aurez fait l’éducation de votre enfant.

Et le vieillard expira dès qu’il eut prononcé ces paroles. Touina lui fit faire de belles funérailles, auxquelles assistèrent tous ses parents et amis, et tous les invités du grand dîner, qui étaient encore à table pendant que tout ceci se passait dans la cuisine du château.

(Ce conte a été conté à Marguerite Philippe, de Pluzunest, par une pèlerine, en se rendant en pèlerinage au Relec, arrondissement de Morlaix.)


Twina ou Touina n’est pas un personnage purement imaginaire, comme on serait tenté de le croire, parce qu’on ne trouve ni sa vie, ni ses actes, ni même son nom, dans les hagiographes ni ailleurs, que nous sachions du moins. On rencontre seulement dans le calendrier de saint Meen un saint Touinianus, qui était son père ou son frère peut-être, ou pour le moins un parent. Une petite chapelle de Plouha, dans les Côtes-du-Nord, qui était originairement sous le patronage de sainte Touina, est aujourd’hui consacrée à sainte Eugénie, dont la légende, qui rappelle sans doute celle de l’ancienne patronne, y est retracée, dans une peinture du XVIIIe siècle, signée Hamonnic, peintre breton parfaitement ignoré. Nombre de saints personnages, jadis connus et vénérés du peuple, surtout en Bretagne, se sont vus déposséder ainsi, au profit de noms plus connus, des hommages et du culte qui leur revenaient de droit. Ces substitutions ou ces usurpations sont dues généralement à l’analogie plus ou moins grande des noms ou à la similitude des légendes des premiers titulaires avec celles des usurpateurs. C’est ainsi, pour citer quelques exemples, que de saint Guéganton on a fait saint Agathon ; de saint Clévé, saint Clet ; de saint Drien, saint Adrien ; de saint Gily, saint Gilles ; de saint Alar, saint Éloi ; de saint Dominoc’h, saint Dominique, etc.

Le dénoûment de cette légende rappelle celui de Amis et Amiles qui fut très-populaire au moyen âge. (Quelques critiques croient que le fond en est historique et qu’il se rapporte à deux frères d’armes de l’armée de Charlemagne, dans la guerre de Lombardie. La version la plus ancienne en a été rédigée en vers latins, de 1090 à 1100, par Raoul Tortaire, moine de l’abbaye de Fleury. Mais la plus connue des œuvres inspirées par les aventures des deux amis est un poème français composé au XIIIe siècle.

Voici comment on peut analyser en peu de mots le poème en question.

Deux guerriers, tous les deux beaux, braves, et offrant une ressemblance parfaite de l’un avec l’autre, sont unis par les liens d’une étroite amitié. Ils s’appellent Amis et Amiles. Amiles est accusé par le traître Hardré d’avoir abusé de la fille du roi, et sommé de se laver de cette grave accusation par le duel judiciaire. Son ami se bat à sa place et sort vainqueur de l’épreuve. Mais celui-ci, Amis, est à son tour en butte aux disgrâces du sort : il est atteint de la lèpre. Amiles apprend alors que son ami ne peut être guéri qu’en arrosant ses plaies du sang innocent de jeunes enfants. Il n’hésite pas à sacrifier les siens. La guérison merveilleuse s’opère. Mais, lorsqu’on retourne dans la chambre des innocentes victimes, on les trouve jouant tranquillement sur leur lit avec des oranges.

Dans un conte des frères Grimm, intitulé le Fidèle Jean, nous trouvons aussi un vieux serviteur qui sauve la vie à son maître et se voit, plus tard, changer en statue de marbre, depuis les pieds jusqu’aux épaules, pour lui avoir révélé le secret du service qu’il lui a rendu. Le maître apprend qu’il peut délivrer son fidèle serviteur en l’arrosant du sang encore chaud de son enfant unique. Il sacrifie son enfant, arrose de son sang la statue de marbre, et son fidèle Jean est sauvé. Puis, quand le père et son ami retournent au berceau de l’enfant, ils l’y retrouvent plein de vie et qui leur tend les bras en souriant.