Légendes pour l’imagerie populaire/1

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 277-280).


I

DIEU ET LE DIABLE


Au vieux temps jadis, il existait un bon maître. Il possédait beaucoup de biens ; il avait à son service beaucoup de serfs. Et les serfs louaient leur maître. Ils disaient : « Il n’y a pas sous le ciel de meilleur maître que le nôtre. Il nous donne à manger, nous fournit de bons vêtements et nous fait travailler raisonnablement. Jamais d’injures, jamais de rancune ; il ne ressemble en rien aux autres maîtres qui traitent leurs serfs pis que le bétail, les punissent à tout propos, et n’ont jamais une bonne parole à leur dire. Le nôtre nous veut du bien, il nous traite avec douceur et nous parle avec bonté. Nous ne pourrions trouver mieux. »

C’est ainsi que les serfs vantaient leur maître. Mais le diable était furieux de les voir vivre en aussi bon accord avec le maître. Il s’empara donc d’un des serfs de ce maître, Aleb ; et quand il le posséda, il lui suggéra d’induire en péché les autres serfs.

Un jour donc que les serfs se reposaient et louaient leur maître, Aleb prit la parole et dit : « Mes frères, c’est à tort que vous louez la bonté de votre maître. Si vous vous mettiez à faire toutes ses volontés, le diable lui-même deviendrait bon. Nous servons bien notre maître ; nous lui obéissons en tout ; nous exécutons ses moindres ordres ; nous prévenons ses moindres désirs ; comment ne serait-il pas bon pour nous ? Mais si nous agissions autrement ; si nous faisions mal, il deviendrait tout comme les autres, il nous ferait même souffrir davantage que les maîtres les plus cruels. »

Une discussion s’engagea entre les autres serfs et Aleb. Ils discutèrent et firent un pari. Aleb gagea de mettre en colère le bon maître. Il stipula que s’il échouait, il perdrait ses habits de fête ; et que, si au contraire, il réussissait, chacun lui donnerait les siens. En outre, les serfs promirent de le défendre contre le maître, et, si on le mettait aux fers ou en prison, de le délivrer. Le pari fut tenu. Le lendemain matin, Aleb annonça qu’il mettrait le maître en colère. Aleb était attaché à la bergerie : il soignait les moutons de race, des moutons très chers. Ce matin-là, tandis que le bon maître entrait dans la bergerie avec des visiteurs auxquels il voulait montrer ses moutons favoris, l’esclave du diable fit signe à ses camarades comme pour leur dire : « Regardez bien ! Je vais le mettre en colère. »

Les serfs accoururent, les uns regardaient par les portes, les autres par les fentes des cloisons. Et le diable grimpa sur un arbre et de là regarda dans la cour, pour mieux voir comment son possédé allait travailler pour lui. Après avoir promené un moment ses hôtes dans la cour, et leur avoir montré ses béliers et ses brebis, le bon maître voulut leur faire voir son bélier le plus précieux : « Les autres, dit-il, sont bons, mais celui qui a les cornes tordues n’a pas de prix, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. »

Les béliers et les brebis se sauvent des visiteurs, et ceux-ci ne peuvent examiner la bête précieuse. Au moment où cet animal venait de s’arrêter, l’ouvrier de Satan, comme par hasard, fit peur à tout le troupeau ; une confusion s’ensuivit : pas moyen encore de voir le précieux animal. Le maître en était contrarié :

— Aleb, dit-il, mon cher ami, donne-toi la peine de saisir doucement mon mouton préféré aux cornes tordues, et retiens-le.

À peine eut-il prononcé ces paroles qu’Aleb s’élança comme un lion au milieu du troupeau, et empoigna l’animal précieux par l’échine. D’une main il lui saisit la toison, de l’autre la jambe gauche qu’il leva, et sous les yeux du maître, lui tordit brusquement le pied qui craqua. Aleb lui avait cassé la jambe au-dessous du genou. Le mouton se mit à bêler, et tomba sur ses pattes de devant. Aleb lui prit la jambe droite tandis que la gauche pendait inerte comme un fouet.

Les visiteurs, les serfs, tous poussèrent des ah ! Le diable, voyant comment Aleb menait l’affaire, s’en réjouissait. Le maître devint sombre comme la nuit. Il courba la tête et ne souffla mot. Les visiteurs et les serfs se taisaient.

On attendait ce qui allait se passer.

Le maître gardait toujours le silence. Puis, s’étant secoué, comme s’il eût voulu se délivrer de quelque fardeau, il releva la tête et regarda le ciel.

Il ne le regarda pas longtemps. Les rides de son visage s’effacèrent, il sourit, il abaissa les yeux sur Aleb. Il regarda Aleb, sourit et dit :

— Oh ! Aleb, Aleb, ton maître t’a commandé de me mettre en colère. Mais mon maître est plus fort que le tien, et tu n’as pas réussi à me fâcher. C’est moi qui vais rendre ton maître furieux. Tu as craint que je ne te punisse, et tu as voulu être libre, Aleb. Sache donc que tu ne seras point puni : et puisque tu as voulu être libre, je t’affranchis en présence de mes hôtes. Va où bon te semble, et prends tes habits de fête.

Et le bon maître rentra chez lui avec ses hôtes, et le diable, grinçant des dents, tomba de l’arbre et disparut sous terre.