Légendes pour l’imagerie populaire/2

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 281-284).


II

LES PETITES FILLES PLUS SAGES QUE LES VIEUX


La semaine sainte, cette année-là, tombait de très bonne heure. À peine avait-on cessé de circuler en traîneau, la neige couvrait encore les cours, et dans la campagne les ruisseaux couraient. Dans une ruelle, une grande mare s’était formée, entre deux cours, près du fumier. Deux fillettes, de deux maisons différentes, se rencontrèrent sur le bord de cette mare : l’une petite, l’autre plus âgée. Elles avaient des robes neuves, celle de la petite était bleue, celle de la grande, jaune, à ramages. Toutes les deux avaient un foulard noué sur la tête. Au sortir de la messe, elles avaient couru à la mare, et après avoir fait admirer leurs robes, s’étaient mises à jouer. Elles voulaient s’amuser à faire jaillir l’eau. Comme la plus petite allait entrer dans l’eau toute chaussée, l’aînée lui dit : — « N’y va pas ainsi, Malacha ; ta mère te gronderait. Je vais retirer mes souliers, fais comme moi » — Les fillettes se déchaussèrent, relevèrent leur robe et marchèrent dans la mare à la rencontre l’une de l’autre. Malacha entra dans l’eau jusqu’à la cheville et dit :

— Que c’est profond, Akoulina ! J’ai peur.

— Cela ne fait rien répondit celle-ci. Ce ne sera nulle part plus profond. Viens tout droit à ma rencontre.

Tandis qu’elles se rapprochaient l’une de l’autre, Akoulina dit à Malacha :

— Prends garde de m’éclabousser. Va plus doucement.

Mais à peine avait-elle prononcé ces paroles que Malacha tournait son pied dans l’eau et éclaboussait la robe d’Akoulina. Non seulement sa robe se trouva éclaboussée, mais l’eau jaillit même sur son nez et ses yeux. En voyant sa belle robe ainsi maculée, elle se fâcha contre Malacha, l’injuria et courut sur elle pour la battre. Malacha eut peur. Elle vit bien qu’elle avait fait quelque chose de mauvais. Elle sortit vivement de la mare et s’élança vers sa demeure.

À ce moment passait la mère d’Akoulina. En voyant la chemisette et la robe de sa fille toutes sales, elle demanda :

— Où donc as-tu sali ta robe, vilaine ?

— C’est Malacha qui m’a éclaboussée exprès.

La mère d’Akoulina empoigna Malacha et la frappa sur la nuque. Malacha se mit à crier si fort qu’on l’entendit de toute la rue. Sa mère se précipita au dehors :

— Pourquoi bats-tu la mienne ? fit-elle. Et elle dit des grossièretés à sa voisine.

La querelle s’envenima. Les femmes allaient se prendre aux cheveux. Les paysans sortirent de leurs maisons, et une foule s’amassa dans la rue. Tout le monde criait à la fois, personne n’écoutait l’autre. On s’injuriait, on se bousculait, une bagarre était imminente, lorsqu’une vieille, la grand’mère d’Akoulina, se jeta au milieu des paysans pour leur faire entendre raison.

— Que faites-vous donc, mes amis ? Et dans un pareil jour ! Pécher de la sorte, alors qu’il faudrait se réjouir !

Mais on ne l’écouta point. Elle faillit même être renversée ; et la vieille n’aurait pu les apaiser sans Akoulina et Malacha elles-mêmes.

Tandis que les femmes s’injuriaient, Akoulina avait essuyé sa robe. Elle retourna en courant à la mare, prit un petit caillou et creusa la terre pour que l’eau pût s’échapper dans la rue. Pendant qu’elle était ainsi occupée, Malacha s’approcha de son côté, et à l’aide d’un bâton, se mit à tracer une petite rigole.

Déjà les paysans commençaient à échanger des coups, lorsque l’eau, s’échappant dans la rue par la rigole, arriva juste à l’endroit où la grand’mère essayait d’apaiser les paysans. Les enfants couraient des deux côtés du ruisselet :

— L’eau va plus vite que nous ; rattrape-la, Malacha, rattrape-la ! criait Akoulina.

Malacha voulait aussi dire quelque chose ; mais la joie lui coupait la parole. Les fillettes couraient toujours et riaient de voir le bâton nager sur le ruisselet. Elles arrivèrent ainsi jusqu’au milieu des paysans. La vieille les aperçut et cria aux gens :

— Vous ne craignez donc pas Dieu, vous, paysans ! C’est à cause de ces enfants que vous avez commencé de vous battre ; et voyez, elles l’ont oublié depuis longtemps, elles, les voilà qui jouent ensemble de bon cœur. Elles sont plus raisonnables que vous.

Les paysans regardèrent les deux fillettes et eurent honte de ce qu’ils faisaient. Ils se moquèrent d’eux-mêmes et chacun rentra chez soi.

« Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. »