Récits populaires/5

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 253-).


OÙ L’AMOUR EST, DIEU EST
(1885)

Il y avait, dans une certaine ville, un cordonnier appelé Martin Avdieitch. Il occupait dans un sous-sol une pièce éclairée d’une seule fenêtre, laquelle donnait sur la rue. Par la fenêtre on voyait passer les gens. Il est vrai qu’on ne distinguait que leurs pieds, mais Martin Avdieitch reconnaissait les passants à leurs bottes. Il vivait là depuis longtemps, à la même place et connaissait beaucoup de monde. Il était rare qu’une paire de chaussures ne lui passât pas une ou deux fois entre les mains. Il ressemelait les unes, rapiéçait les autres, parfois changeait les empeignes. Et souvent il voyait de sa fenêtre l’œuvre de ses mains. Avdieitch avait beaucoup d’ouvrage ; car il travaillait proprement, fournissait de bonne marchandise, ne prenait pas trop cher et livrait au jour dit. S’il peut livrer le jour convenu, il prend le travail ; sinon, il ne trompe pas, il le dit d’avance. Et tous connaissaient Avdieitch et l’ouvrage ne manquait pas.

De tout temps, Avdieitch s’était montré bon garçon. Mais avec l’âge, il se mit à songer davantage à son âme et à se rapprocher de Dieu. Il travaillait encore chez un patron quand sa femme était morte, lui laissant un petit garçon de trois ans. Les autres, les aînés, il les avait perdus avant. D’abord, il voulut envoyer son fils chez sa sœur, à la campagne. Puis il eut pitié et pensa : « Ça lui serait trop dur, à mon petit Kapitocha, de vivre dans une famille étrangère. Je veux le garder avec moi. »

Avdieitch quitta donc son patron, se mit à son compte et garda son fils. Mais Dieu ne bénit pas Martin dans ses enfants. Kapitocha, commençait agrandir, à aider son père ; les bons jours semblaient venus, mais voilà qu’il tomba malade ; il garda le lit une semaine et mourut. Martin ensevelit son enfant et fut pris de désespoir.

Il était si désolé, qu’il se prit même à murmurer contre la Providence ; il se sentait si malheureux, que souvent il demandait la mort à Dieu, lui reprochant de ne l’avoir pas rappelé, lui vieillard, à la place de son fils unique, de son fils adoré. Avdieitch cessa même d’aller à l’église.

Un jour vers la Pentecôte, Avdieitch eut la visite d’un de ses pays, un pèlerin, qui cheminait depuis huit ans. Ils causèrent et Avdieitch se plaignit amèrement de ses malheurs :

— Je ne tiens même plus à la vie, homme de Dieu, dit-il. Je ne désire que la mort. C’est tout ce que je demande au Seigneur. Je n’ai maintenant plus d’espérance.

Le petit vieux lui répondit.

— C’est mal de parler ainsi, Martin. Il ne nous appartient pas de juger ce que Dieu a fait. C’est au-dessus de notre intelligence. Dieu seul est juge de ce qu’il fait. Il a décidé que ton fils mourrait et que toi tu vivrais, c’est sans doute que cela vaut mieux ainsi. Et ton désespoir vient de ce que tu veux vivre pour toi, pour ton propre bonheur.

— Mais pourquoi vit-on ? demanda Martin.

Le vieux répondit :

— C’est pour Dieu qu’il faut vivre. C’est lui qui te donne la vie, c’est pour lui que tu dois vivre. Quand tu commenceras à vivre pour lui, tu n’auras plus de chagrin, et tout te semblera léger.

Martin resta un moment silencieux, puis reprit :

— Et comment vivre pour Dieu ?

Le vieux répondit :

— Comment vivre pour Dieu ? Le Christ nous l’a révélé. Sais-tu lire ? Achète l’Évangile et lis. Là tu apprendras comment il faut vivre pour Dieu ; c’est écrit.

Ces paroles impressionnèrent Avdieitch. Le jour même il s’en fut acheter un Nouveau Testament, en gros caractères, et se mit à le lire. Il voulait lire seulement pendant les fêtes. Mais une fois qu’il eut commencé, il ressentit un tel soulagement, qu’il prit l’habitude d’en lire chaque jour quelques pages. Parfois, sa lecture le captivait tellement, que tout le pétrole de sa lampe était consumé sans qu’il pût encore se détacher du livre.

Il lisait ainsi chaque soir ; et plus il lisait, plus il comprenait clairement ce que Dieu voulait de lui, et comment il faut vivre pour Lui. Et la joie emplissait de plus en plus son âme.

Jadis, avant de se coucher, il lui arrivait de soupirer, de gémir, en évoquant le souvenir de Kapitocha. Maintenant il se contentait de dire : « Gloire à toi ! Gloire à toi, mon Dieu ! C’est ta volonté. »

À dater de cette époque, la vie d’Avdieitch changea du tout au tout. Auparavant, il lui arrivait, les jours de fête, d’entrer au débit, de boire du thé, et même un verre d’eau-de-vie. Il se laissait aller avec un ami, et sortait du débit, non pas ivre, mais un peu gai, et il se mettait à dire des insanités, à apostropher et injurier les passants.

Mais tout cela était fini : sa vie, maintenant, s’écoulait calme et heureuse. Il se mettait à l’ouvrage avec le jour, faisait sa besogne, puis décrochait sa lampe, la posait sur la table, prenait son livre sur la planche, l’ouvrait et lisait. Et plus il lisait, plus il comprenait, et plus son âme était paisible.

Une fois, il lui arriva de s’attarder à sa lecture plus que de coutume. Il en était à l’Évangile selon saint Luc. Il lut, au chapitre vi, les versets suivants : « …et à celui qui te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre ; et si quelqu’un t’ôte ton manteau, ne l’empêche point de prendre aussi l’habit de dessous.

« Donne à tout homme qui te demande : et si quelqu’un t’enlève ce qui est à toi, ne le redemande pas.

« Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le aussi de même. »

Il lut ensuite les autres versets, où le Seigneur dit :

« Mais pourquoi m’appelez-vous Seigneur ! Seigneur ! tandis que vous ne faites pas ce que je vous dis !

« Je vous montrerai à qui ressemble tout homme qui vient à moi et qui écoute mes paroles, et qui les met en pratique.

« Il est semblable à un homme qui bâtit une maison, et qui enfin ayant enfoui et creusé profondément en a posé le fondement sur le roc, et quand il est survenu un débordement d’eau, le torrent a donné avec violence contre cette maison ; mais il ne l’a pu ébranler, parce qu’elle était fondée sur le roc.

« Mais celui qui écoute mes paroles et qui ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur le sable, sans fondement ; et le torrent a donné avec violence contre elle, et aussitôt elle est tombée ; et la ruine de cette maison-là a été grande. »

À cette lecture, le cœur d’Avdieitch fut pénétré de joie. Il ôta ses lunettes, les posa sur le livre, s’accouda sur la table et demeura pensif. Il mit sa propre vie en regard de ces paroles et pensa : « Ma maison est-elle fondée sur le roc ou sur le sable ? C’est bien si c’est sur le roc. On se sent si léger, lorsqu’on se trouve seul et que l’on agit comme Dieu l’ordonne ! Tandis que si on se laisse détourner de Dieu, on peut retomber dans le péché. Je vais continuer : Je me sens si bien. Que Dieu m’assiste ! »

Ayant ainsi pensé, il voulut se coucher. Mais il ne pouvait se résoudre à quitter son livre. Et il se mit à lire encore le septième chapitre. Il lut l’histoire du Centenier et du fils de la veuve ; il lut la réponse de Jésus aux disciples de Jean. Il arriva au passage où le riche Pharisien convie chez lui le Seigneur ; il lut comment la pécheresse lui oignit les pieds et les arrosa de ses larmes, et comment il lui remit ses péchés.

Arrivé au verset 44, il lut :

« Alors se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison et tu ne m’as point donné d’eau pour me laver les pieds, mais elle a arrosé mes pieds de larmes et les a essuyés avec ses cheveux.

« Tu ne m’as point donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré, n’a cessé de me baiser les pieds.

« Tu n’as point oint ma tête d’huile ; mais elle a oint mes pieds d’une huile odoriférante. »

Il lut ce verset et pensa : « Tu ne m’as point donné d’eau pour les pieds ; tu ne m’as point donné de baiser ; tu n’as point oint ma tête d’huile. »

Et Avdieitch, ôtant de nouveau ses lunettes, posa son livre et se mit à réfléchir : « Sans doute, il était comme moi, ce Pharisien. Moi aussi j’ai songé uniquement à moi quand je buvais mon thé, que j’avais chaud et ne manquais de rien. Je ne pensais guère au convive. C’est à moi seul que je songeais, et je ne me souciais point de l’autre. Et le convive, quel est-il ? Le Seigneur lui-même !… S’il était venu chez moi, aurais-je donc agi de la sorte ? »

Et Avdieitch s’accoudant sur ses deux mains, s’endormit sans s’en apercevoir.

— Martin ! fit tout à coup une voix à son oreille.

Martin se réveilla en sursaut : — Qui est là ?

Il se retourna, regarda vers la porte ; personne. Il se rendormit. Soudain, il entendit distinctement ces paroles :

— Martin ! Eh ! Martin ! Regarde demain dans la rue ; je viendrai.

Martin revint à lui, se leva de sa chaise et se frotta les yeux.

Il ne se rendait pas compte s’il avait entendu ces paroles en réalité ou en rêve. Il éteignit sa lampe et se coucha.

Le lendemain, il se leva avant le jour, fit sa prière, alluma son poêle, y mit à cuire une soupe aux choux et du gruau, fit bouillir son samovar, passa son tablier, et s’assit près de la fenêtre pour travailler.

Tout en travaillant, il songeait à ce qui lui était arrivé la veille, et il ne savait que penser : avait-il été le jouet d’une illusion, où lui avait-on réellement parlé ? « Ces choses-là arrivent », se dit-il.

Martin était là, travaillant et regardant par la fenêtre ; et quand il remarquait des bottes qu’il ne connaissait pas, il se penchait pour voir à travers la fenêtre non seulement les pieds, mais le visage du passant.

Un portier passa, en bottes de feutre neuves ; puis le porteur d’eau, puis un vieux soldat du temps de Nicolas, chaussé de vieilles bottes rapiécées, et armé d’une longue pelle. À ses chaussures Avdieitch l’avait reconnu.

Il s’appelait Stepanitch, et vivait chez un marchand du voisinage qui l’avait recueilli par charité. Il était chargé d’aider les portiers.

Le vieux soldat se mit à déblayer la neige devant la fenêtre d’Avdieitch. Celui-ci le regarda et reprit sa tâche.

« Comme je suis sot de guetter ainsi, pensait Avdieitch se raillant lui même. C’est Stépanitch qui déblaye la neige, et moi je crois que c’est le Christ qui vient me voir. Je divague, vieil imbécile que je suis. »

Cependant, après qu’il eut tiré l’aiguille une dizaine de fois, de nouveau il regarda par la fenêtre. Il vit Stépanitch qui, ayant appuyé sa pelle contre le mur, se reposait et se réchauffait.

« Il est vieux, ce pauvre homme, pensa Avdieitch. On voit qu’il n’a même plus la force de déblayer la neige. Il faudrait peut-être lui donner du thé, j’ai justement mon samovar qui va s’éteindre. »

Il piqua son alène sur l’établi, se leva, posa le samovar sur la table, versa de l’eau dans la théière et frappa à la fenêtre. Stépanitch se retourna et s’approcha. Avdieitch lui fit un signe et alla ouvrir la porte.

— Entre et réchauffe-toi, lui dit-il ; tu dois avoir froid.

— Que le Christ te sauve ! Oui ; c’est vrai, les os me font mal, répondit Stépanitch.

Stépanitch entra, secoua la neige, essuya ses pieds de peur de salir la chambre, et chancela sur ses jambes.

— Ne te donne pas la peine d’essuyer tes pieds, je nettoierai, cela ne fait rien. Viens donc t’asseoir et prendre un peu de thé, dit Avdieitch.

Il remplit deux verres et en poussa un vers son hôte ; lui-même vida le sien dans sa soucoupe et se mit à souffler dessus.

Stépanitch but, retourna son verre, posa dessus le restant du sucre et remercia. Mais on voyait qu’il en désirait encore.

— Encore un, dit Avdieitch.

Et de nouveau, il remplit les deux verres. Tout en buvant Avdieitch regardait sans cesse dans la rue.

— Attends-tu quelqu’un ? lui demanda Stépanitch.

— Si j’attends quelqu’un ? J’ai honte de dire qui j’attends. Je ne sais si j’ai raison ou non d’attendre, mais il m’est arrivé quelque chose qui m’a fort impressionné… Était-ce un rêve, ou la réalité, je ne sais… Vois-tu, mon frère, je lisais hier l’Évangile de notre petit Père le Christ : combien Il souffrit, comment Il vécut sur la terre. Tu en as entendu parler, n’est-ce pas ?

— Oui, j’ai entendu… répondit Stépanitch. Mais nous autres, pauvres ignorants, nous ne savons pas lire.

— Eh bien ! Je lisais donc comment Il vivait sur la terre… J’ai lu comment Il est venu chez le Pharisien, et comment celui-ci n’est point allé au-devant de Lui. Eh bien ! Hier, justement après avoir lu cela, je me demandais comment honorer de son mieux notre petit Père le Christ. Je me disais : « Si pareille chose m’arrivait à moi, je ne saurais même pas comment L’honorer assez ; et lui, le Pharisien, il ne L’a pas bien accueilli ! » Voilà ce que je pensais et je m’assoupis. Dans mon assoupissement, frère, voilà que je m’entends appeler par mon nom. Je me lève ; la voix me semble murmurer : « Attends-moi, dit-elle, je viendrai demain. » Et ainsi deux fois de suite… Eh bien ! Me croiras-tu ? cela m’est resté en tête. J’ai beau me raisonner, je L’attends toujours, Lui, notre Père !

Stépanitch hocha la tête sans rien dire. Il acheva son thé, et coucha son verre sur la soucoupe. Mais Avdieitch le releva de nouveau et lui versa du thé.

— Prends, cela te fera du bien ! Je songe que Lui, notre Père, quand Il vivait sur la terre, Il ne rebutait personne ; et Il recherchait surtout les humbles. Il venait toujours chez les petits. Ses disciples, Il les a choisis parmi des gens comme nous, des pêcheurs, des ouvriers. « Celui qui s’élève sera abaissé, disait-il ; celui qui s’abaisse sera élevé… Vous m’appelez Seigneur, et moi je vous lave les pieds. Celui qui veut être le premier doit être le serviteur des autres. » Il disait aussi : « Heureux les pauvres d’esprit, les doux et les bienfaisants. »

Stépanitch avait oublié son thé. C’était un vieillard sensible. Il écoutait, et des larmes coulaient le long de ses joues.

— Eh bien ! prends encore, lui dit Avdieitch.

Mais Stépanitch se signa, remercia, repoussa le verre et se leva.

— Je te remercie, Martin Avdieitch, de m’avoir reçu de la sorte, dit-il, et de m’avoir satisfait l’âme et le corps.

— À ton service. À une autre fois. Je suis toujours content qu’on vienne me voir, dit Avdieitch.

Stépanitch partit. Martin se versa ce qui restait de thé, le but, enleva la vaisselle, puis vint se rasseoir près de la fenêtre, et reprit un talon.

Il coud, et, tout en cousant, il regarde par la fenêtre et attend le Christ. Il ne fait que penser à Lui et à ses actes ; et dans sa tête sont toujours les diverses paroles du Christ.

Deux soldats passèrent ; l’un dans des bottes d’ordonnance, l’autre dans des bottes à lui ; puis un monsieur en galoches vernies, puis un boulanger avec sa corbeille. Enfin, devant la fenêtre passa une femme en bas de laine, en souliers de paysanne. Elle dépassa la fenêtre et s’arrêta tout contre le mur. Avdieitch se pencha pour regarder. Il vit, appuyée au muret tournant le dos au vent, une femme étrangère, pauvrement vêtue, avec un enfant dans les bras. Elle essayait d’abriter son nourrisson, mais en vain, car elle n’avait rien pour l’envelopper. Cette femme portait de sordides vêtements d’été.

À travers la fenêtre, Avdieitch entendit l’enfant crier et sa mère le consoler, mais sans y parvenir. Il se leva, ouvrit sa porte, sortit et cria dans l’escalier :

— Bonne femme ! Eh ! bonne femme !

L’étrangère l’entendit et se tourna vers lui.

— Pourquoi donc rester au froid avec ton enfant ? Viens chez moi, tu seras mieux pour le soigner… Par ici ! Par ici !

La femme toute surprise aperçoit un vieillard en tablier et en lunettes qui lui fait signe de venir. Elle le suit. Elle descend l’escalier et entre dans la chambre.

Le vieillard amena la femme près du lit :

— Ici, viens donc ici, lui dit-il. Assieds-toi plus près du poêle. Chauffe-toi et fais téter ton petit.

— C’est que je n’ai plus de lait, répondit-elle. Depuis ce matin je n’ai moi-même rien mangé.

Cependant elle donna le sein à l’enfant.

Avdieitch hocha la tête. Il s’approcha de la table, prit du pain, un bol, ouvrit le poêle, où cuisaient les choux, sortit le pot de gruau, mais comme il n’était pas encore cuit, il mit seulement de la soupe aux choux dans le bol et le posa sur la table. Il coupa du pain, décrocha une serviette et mit le couvert.

— Assieds-toi, dit-il, et mange, ma bonne femme ! Moi, je garderai un peu ton enfant. J’ai eu aussi des enfants, moi, et je sais les soigner.

La femme se signa, puis se mit à table et mangea, tandis qu’Avdieitch, s’étant assis sur le lit avec l’enfant, lui envoyait des baisers pour le consoler. Comme l’enfant continuait à pleurer, Avdieitch imagina de le menacer de son doigt, qu’il approchait et éloignait alternativement de ses lèvres, mais sans le lui mettre dans la bouche, car son doigt était noir de poix. L’enfant, le regard fixé sur le doigt, cessa de pleurer et même se mit à rire. Avdieitch était tout content.

En mangeant, la femme raconta qui elle était, et d’où elle venait.

— Je suis la femme d’un soldat, dit-elle. Voilà huit mois qu’on l’a fait partir, et depuis je n’ai pas eu de ses nouvelles. J’étais en service comme cuisinière lorsque j’accouchai. Avec un enfant on n’a pas voulu me garder, et voilà trois mois que je suis sans place. J’ai mangé tout ce que j’avais. J’ai voulu me placer comme nourrice ; je n’ai pas trouvé : on me disait que j’étais trop maigre. Alors je me suis rendue chez une marchande ; là on promit de me prendre. Je pensais que l’affaire allait s’arranger tout de suite, mais on m’a dit de revenir dans une semaine… Et elle demeure bien loin. Je n’en puis plus, et mon pauvre petit est exténué aussi. Heureusement que la logeuse a eu pitié de nous, et nous laisse, au nom du Christ, coucher chez elle. Autrement je ne saurais que devenir.

Avdieitch soupira et dit :

— N’as-tu pas de vêtements chauds ?

— Non ; hier j’ai engagé mon dernier châle, pour vingt kopeks.

La femme s’approcha du lit et prit l’enfant. Avdieitch se leva, se dirigea vers le mur, chercha et apporta une houppelande.

— Prends, dit-il ; c’est mauvais, mais cela te garantira toujours.

L’étrangère regarda le vêtement, regarda le vieillard, prit la houppelande, et fondit en larmes. Avdieitch se détourna ; puis il alla vers son lit, retira un petit coffre, l’ouvrit, chercha, et vint se rasseoir en face de la femme.

— Que le Christ te sauve, grand-père ! dit la femme. C’est Lui sans doute qui m’a conduite devant ta fenêtre. Sans cela l’enfant aurait gelé. Quand je me suis mise en route, il faisait chaud, et maintenant quel froid ! Comme il t’a bien inspiré, notre Sauveur, en te faisant regarder par la fenêtre et t’apitoyer sur moi !

Avdieitch sourit.

— C’est Lui, en effet, qui m’a inspiré cette idée, dit-il. Ce n’était point par hasard que je regardais par la fenêtre.

Et Martin raconta son rêve à la femme ; comment il avait entendu une voix, et comment le Seigneur lui avait promis de venir chez lui ce jour même.

— Tout peut arriver, fit la femme. Elle se leva, prit le vêtement, enveloppa l’enfant, salua et remercia Avdieitch.

— Prends, au nom du Christ, dit-il en lui glissant dans la main une pièce de vingt kopeks ; prends pour dégager le châle.

La femme se signa : Avdieitch fit de même, puis il la reconduisit. Et la femme s’en alla.

Après avoir mangé sa soupe aux choux, Avdieitch se remit au travail. Tout en tirant l’alène, il ne quittait pas de l’œil la fenêtre ; et chaque fois qu’une ombre se profilait, il levait les yeux pour regarder qui passait. Il connaissait certains des passants, d’autres point ; mais ceux-ci n’avaient rien de particulier. À un moment, il vit s’arrêter, juste en face de sa fenêtre, une vieille femme, une marchande ambulante, qui tenait à la main un petit panier de pommes. Il n’en restait plus guère ; elle avait dû vendre les autres. Elle portait sur son dos un sac de menu bois, ramassé sans doute dans quelque chantier, et s’en retournait chez elle. Fatiguée, probablement, elle voulut changer le sac d’épaule. Elle le posa à terre, mit le panier de pommes sur une poutre et tassa le bois. Pendant qu’elle était ainsi occupée, un gamin en casquette déchirée, venu on ne sait d’où, chipa une pomme dans le panier et voulut se sauver. Mais la vieille s’en était aperçue. Elle se retourna et empoigna le gamin par la manche. L’enfant se débattit, mais elle le maintint des deux mains, lui arracha sa casquette, et lui tira les cheveux. Le gamin hurle, la femme glapit. Avdieitch, sans prendre le temps de piquer son alène, la jette par terre et court à la porte. Dans sa hâte il trébuche dans l’escalier et laisse choir ses lunettes. Il s’élança dans la rue. La vieille tirait toujours les cheveux du gamin, le grondant de belle façon et le menaçant du commissaire.

L’enfant se débattait et criait :

— Je n’ai rien pris ! Pourquoi me battre ? Laissez-moi !

Avdieitch voulut les séparer. Il prit l’enfant par la main et dit :

— Laisse-le, grand’mère. Pardonne-lui, au nom du Christ.

— Je m’en vais si bien lui pardonner qu’il s’en souviendra jusqu’aux prochaines verges. Je vais le conduire au poste, le vaurien.

Avdieitch supplia la vieille.

— Laisse-le, grand’mère ; il ne le fera plus. Laisse-le donc, au nom du Christ.

La vieille le lâcha. Le gamin allait se sauver, mais Avdieitch le retint.

— À présent, demande pardon à la femme, et ne recommence plus à l’avenir, car je t’ai vu prendre la pomme.

L’enfant se mit à pleurer et demanda pardon.

— À la bonne heure. Et maintenant, voici une pomme.

Avdieitch prit dans le panier une pomme qu’il tendit à l’enfant.

— Je vais te la payer, grand’mère, fit-il à la vieille.

— Tu le gâteras, ce mauvais sujet, lui dit-elle. Il fallait le récompenser de manière qu’il s’en souvint toute la semaine.

— Eh ! grand’mère, grand’mère ! cela nous semble, mais Dieu n’en juge pas ainsi. S’il faut le fouetter pour une pomme, que faudra-t-il nous faire, à nous, pour nos péchés !

La vieille garda le silence. Et Avdieitch se mit à lui narrer la parabole du créancier qui remit sa dette à son débiteur, et du débiteur qui vint pour tuer son bienfaiteur.

La vieille écoutait et le gamin aussi.

— Dieu nous commande de pardonner, continua Avdieitch, sans quoi il ne nous sera point pardonné à nous-mêmes… de pardonner à tous, et surtout à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font.

La vieille hocha la tête et soupira.

— Si c’est ainsi, fit-elle… Cependant les enfants ne sont déjà que trop portés à faire le mal.

— Alors c’est à nous, les vieux, de leur montrer le bien.

— C’est ce que je dis aussi, approuva la vieille. Moi-même j’avais sept enfants, il ne me reste plus qu’une fille…

Et la vieille se mit à raconter comment elle vivait chez sa fille ; combien elle avait de petits-enfants.

— Tu vois ma faiblesse ? dit-elle, et pourtant je travaille. Mes petits-enfants… je m’attendris sur eux ; ils sont si gentils ; il faut les voir courir à ma rencontre ! Et Axutka ! En voilà une qui n’irait avec personne autre que moi ! « Grand’mère, dit-elle, ma bonne grand’mère !… »

L’émotion gagnait la vieille :

— Certainement, ce n’est qu’un enfant… Que Dieu le garde, fit la vieille en se tournant vers le gamin.

Mais comme elle allait recharger le sac sur ses épaules, l’enfant accourut en disant :

— Donne, grand’mère, je te le porterai. C’est sur mon chemin.

La vieille hocha la tête et lui donna le sac. Et tous deux s’en allèrent côte à côte. La vieille avait même oublié de réclamer à Avdieitch le prix de la pomme. Avdieitch, resté seul, les regardait s’éloigner en causant. Il les suivit des yeux, puis rentra chez lui, retrouva ses lunettes intactes dans l’escalier, ramassa son alène, et reprit sa besogne. Il travailla un moment, mais il n’y voyait déjà plus assez ; et il aperçut l’allumeur de réverbères : « Il faut que j’allume ma lampe », se dit-il. Il apprêta sa petite lampe, la suspendit et se remit à l’ouvrage. Il termina une botte, l’examina : c’était bien. Il ramassa ses outils, balaya les rognures, décrocha la lampe qu’il posa sur la table, et prit l’Évangile sur la planche.

Il voulut reprendre à la page où il en était resté la veille, mais il tomba sur une autre page.

Comme il ouvrait l’Évangile, il se rappela le songe de la veille ; et, aussitôt, il crut entendre remuer derrière lui. Il se retourna. Il lui sembla voir des gens dans le coin… C’étaient bien des gens, mais il ne pouvait les distinguer. Et une voix lui murmura à l’oreille :

— Martin ! Eh ! Martin ! Ne me reconnais-tu pas ?

— Qui es-tu ? fit Avdieitch.

— Mais c’est Moi ! dit la voix ; c’est Moi !

Et c’était Stépanitch, qui, surgissant de l’ombre, lui sourit, se dissipa comme un nuage et disparut.

— Et c’est Moi, aussi ! fit une autre voix.

Et du coin obscur surgit la femme avec l’enfant. La femme sourit, l’enfant sourit ; puis tous deux disparurent.

— Et c’est Moi aussi ! fit une autre voix.

Et surgit la vieille, avec l’enfant tenant une pomme. La vieille et l’enfant sourirent, puis disparurent.

Et Avdieitch se sentit tout joyeux. Il se signa, mit ses lunettes, et lut l’Évangile à la page où il s’était ouvert.

Dans le haut de la page il lut :

« … Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli. »

Et au bas de la page :

« … Je vous dis en vérité, qu’en tant que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me les avez faites. »

Avdieitch comprit alors que le songe ne l’avait pas trompé ; qu’en effet le Seigneur était venu chez lui ce jour-là, et que c’était Lui, qu’il avait accueilli.