Léonie de Montbreuse/10

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 53-59).


X


M. de Montbreuse, meilleur observateur que ma tante, avait deviné et suivi tous les mouvements de mon âme, aussi ne fut-il point surpris de l’altération de mes traits, lorsqu’il me revit le lendemain de cette triste fête.

— Vous avez beaucoup souffert hier, me dit-il avec sensibilité ! mais croyez, ma chère Léonie, que mon cœur vous tient compte de tous les sacrifices du vôtre, et que bientôt…

À ces mots, il fut interrompu par l’arrivée de ma tante qui, entrant brusquement sans se faire annoncer, se jeta sur un fauteuil en s’écriant :

— Mon frère venez à notre secours, Alfred est arrêté, je suis au désespoir.

Cette nouvelle m’arracha un cri de douleur et d’effroi qui retentit jusqu’au cœur de mon père ; il me prit la main, la serra tendrement, et me dit à voix basse :

— Plus de courage, ma fille.

En effet la crainte de l’affliger m’empêcha de succomber à l’émotion qui venait de surprendre mon âme. Je m’efforçai de consoler madame de Nelfort que ses pleurs inondaient. Quand elle fut un peu plus calme, elle nous raconta que son fils ayant éprouvé la veille un vif chagrin dont il s’était obstiné à lui cacher la cause, avait accepté, dans l’espérance de se distraire, la proposition que madame de Rosbel lui avait faite d’aller souper chez sa cousine, madame de L***.

— Vous savez, ajouta-t-elle, combien le maître de cette maison est joueur ; à trois heures du matin quand toutes les femmes ont été retirées, M. de L*** a proposé à ceux qui restaient de se remettre au creps. On a fait servir du punch. L’ivresse s’est bientôt mêlée à l’humeur du jeu ; les perdants étaient intraitables et juraient de se rattraper à tout prix. Alfred avait encore trois mille louis à regagner, lorsqu’on est venu lui annoncer qu’un courrier du ministre de la guerre, après avoir fait vingt courses pour le rejoindre, venait loi apporter l’ordre de se rendre sur-le-champ chez son général, pour y recevoir les dépêches d’une mission aussi pressée qu’importante. Alfred, furieux de perdre autant, et hors de lui, a répondu à ce message par mille impertinences. À la fin, le courrier las d’attendre, s’est vu contraint d’aller instruire le ministre de ce qui se passait chez M. de L***, et le ministre a donné aussitôt l’ordre d’arrêter Alfred comme ayant manqué aux lois de la subordination en refusant de se rendre à son devoir, et le malheureux a été conduit ce matin en prison, ignorant encore dans son ivresse, de quel crime on le punissait.

— Tranquillisez-vous, ma sœur, dit M. de Montbreuse après avoir écouté attentivement son récit, je vais à l’instant chez le ministre. J’espère en obtenir quelque indulgence pour votre fils, mais, vous le savez, ma sœur, de pareilles fautes ne peuvent rester impunies !

En finissant ces mots, il sonna, demanda ses chevaux et nous laissa toutes deux dans l’impatience de son retour.

J’aurais voulu en vain dissimuler à quel point je partageais les inquiétudes de ma tante ; j’ajoutais au chagrin de savoir Alfred coupable et malheureux, le reproche d’avoir causé son malheur ; car, si je lui avais appris avec plus de ménagement la nécessité où je me trouvais de l’éloigner de moi, peut-être ne se serait-il point rapproché de cette madame de Rosbel dont l’influence sur lui n’était jamais marquée que par des effets funestes. Dans cet état de douleur et de repentir, mon âme avait besoin de s’épancher et j’avouai tout à ma tante. Cet aveu la consola presque entièrement de son chagrin. Elle ne vit plus dans le malheur présent d’Alfred, qu’un moyen d’accélérer le moment de son bonheur. Sa faute était celle de l’amour, mon père ne pouvait lui refuser son pardon, et, moi, je devais récompenser tant de folie. Ce calcul paraissait si simple à madame de Nelfort, elle doutait si peu de la faiblesse de mon père, et ses projets flattaient si bien mes espérances, que je me livrai sans réserve à la confiance qu’elle voulait me faire partager.

M, de Montbreuse revint bientôt nous apprendre le succès de sa démarche. Le ministre, en considération de sa véritable estime pour l’oncle, avait consenti à ce que le neveu gardât les arrêts pendant quinze jours chez lui, au lieu de rester un mois en prison, comme il l’avait d’abord décidé dans sa juste sévérité ; et pour mettre le comble à sa générosité, il s’était engagé à faire tout ce que lui indiquerait M. de Montbreuse pour empêcher cette malheureuse aventure de venir jusqu’aux oreilles du roi. Madame de Nelfort, qui sentait toute l’importance du secret, nous quitta, après avoir témoigné sa reconnaissance à mon père, pour aller réclamer la discrétion de M. et de madame de L*** sur ce fait. Ils étaient trop intéressés à se taire, pour ne pas s’engager de bonne foi à tout ce qui pourrait la rassurer. Alfred fut reconduit le même soir chez lui ; et voici le billet que je trouvai le lendemain sur le pupître de mon piano, sans deviner comment il s’y était pris pour me le faire parvenir :


« Cessez de me plaindre, Léonie ; je suis auprès de ma mère, et je sais tout ce que je vous inspire. Comment pourrai-je me repentir d’une faute à laquelle je dois la certitude de vous intéresser ? Accordez-m’en le pardon, vous sans qui je ne l’aurais jamais commise ; permettez-moi d’espérer qu’un jour je recevrai le prix d’un amour que vous seule pouviez faire naître : dictez vos lois, et vous verrez si je sais obéir à l’être adoré qui d’un mot peut régler le destin de ma vie.

» Alfred de Nelfort.


Ce billet ne me laissait aucun doute sur l’indiscrétion de ma tante ; elle avait peint à son fils mon émotion, mes larmes, en apprenant son arrestation ; peut-être même avait-elle exagéré ma douleur pour le mieux consoler de ses regrets. Il n’était plus temps de dissimuler une préférence dont j’avais eu l’imprudence de faire l’aveu à la mère de celui qui en était l’objet. Cependant je voulais toujours obéir à mon père, surtout ne pas le tromper. Comment faire pour accorder tant d’intérêts différents ? Montrer ce billet à M. de Montbreuse, c’était livrer Alfred à son ressentiment, et ajouter au mécontentement que lui inspirait déjà sa conduite ; garder la lettre sans y répondre, c’était inquiéter Alfred, lui laisser croire qu’il m’avait offensée et que je ne lui pardonnerais jamais ; c’était l’accabler quand je le savais malheureux, et la générosité ne me permettait pas de prendre ce dernier parti. Dans cet embarras extrême, je résolus d’avoir recours aux conseils de mon Eugénie, et fis demandera mon père la permission d’aller passer la journée au couvent ; il me l’accorda, et je me rendis aussitôt chez mon amie.