L’Âme bretonne série 4/Félix Le Dantec II Sur la mort de Félix Le Dantec

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Édouard Champion (série 4 (1924)p. 248-252).


II.

SUR LA MORT DE FÉLIX LE DANTEC.
(Liberté du 9 juin 1917).


Avec quel déchirement j’écris ce nom en tête de mon article ! J’ai perdu le plus cher de mes amis, mon plus ancien compagnon, car nous nous connaissions depuis l’enfance, et je voudrais m’isoler dans mon chagrin, en épuiser à l’écart toute l’amertume.

Cette satisfaction égoïste m’est refusée. Le public a le droit de savoir ce qu’était l’homme qui vient de disparaître, la grande perte qu’ont faite en lui la science et les lettres françaises. Je suis mal qualifié sans doute pour parler du savant. D’ailleurs, de très bonne heure, Le Dantec avait abandonné les recherches pures de la biologie pour la philosophie des sciences ; son cerveau était tourné vers la synthèse. Pasteur, qui l’aimait comme un fils, l’avait chargé de fonder un laboratoire à Sao-Paulo pour l’étude de la fièvre jaune. C’était au plus fort de l’épidémie. Il avait vingt-trois ans, l’âge des épanouissements sentimentaux. Les hôpitaux regorgeaient. Il vécut dix-huit mois, comme un chartreux, au milieu de cette pourriture mortuaire. Mais ce rude noviciat décida de sa vocation : les problèmes de la vie et de la mort l’intéressèrent seuls désormais.

Nommé à son retour du Brésil maître de conférences à la Faculté de Lyon (1893), puis chargé du cours d’embryologie générale à la Sorbonne, il publia coup sur coup la Matière vivante, Théorie nouvelle de la vie, l’Unité dans l’être vivant, etc., etc. Tous ces livres se tenaient étroitement : c’étaient les pièces d’un vaste système philosophique qu’il construisait avec une hâte fiévreuse, le pressentiment très net de la brièveté de sa destinée. Que vaut ce système ? Félix Le Dantec, quoi qu’il en soit, est le premier qui ait appliqué à l’étude des êtres vivants les méthodes qui avaient servi jusque-là pour l’étude des corps bruts ; il se flattait d’être arrivé à raconter tous les phénomènes vitaux objectifs dans « le langage général de l’Équilibre ». Les étrangers le tenaient pour l’égal de Comte.

Sa pensée eût-elle évolué par la suite ? « Ayant aperçu les limites du connaissable, dit Gaston Deschamps, et libérée des bornes fatales de l’empirisme, peut-être eût-elle rencontré, dans une dialectique hardie, la pensée d’un Henri Poincaré, d’un Boutroux, d’un Bergson ? » Je ne le crois pas pour ma part. L’agnosticisme scientifique de Le Dantec n’avait fait que se fortifier avec l’âge. J’en parle en homme très détaché et qui, philosophiquement, habitait aux antipodes de l’auteur du Conflit. Mais ce libre-penseur véritable avait cette originalité de comprendre et d’accepter les formes de pensée qui lui étaient les plus étrangères. Il ne cherchait jamais, fût-ce dans son entourage, à imposer ses façons de voir ; il ne contrariait personne sur ses croyances et, par respect pour la chrétienne accomplie qu’il avait épousée[1], il faisait maigre le vendredi, comme Littré, qu’il rappelait par tant de côtés et qui fut, comme lui, une manière de saint laïque, de chrétien sans la Grâce. Il doit y avoir tout de même, dans le Paradis, un petit coin pour ces mécréants-là.

C’était surtout le plus sincère des hommes et qui sacrifia tout à ce qu’il croyait être la vérité. Vous savez le bruit que fit un de ses livres : l’Égoïsme, seule base de la Société et l’indignation qu’il provoqua dans les clans socialistes du haut enseignement. D’aucuns crièrent à la trahison parce qu’il n’avait pas respecté leur erreur. Cette erreur leur était chère et, comme Rachel qui ne voulait pas être consolée, ils ne voulaient pas être détrompés. Et ils le signifièrent à leur contradicteur en le confinant dans des postes secondaires, en lui refusant la titularisation…

Le Dantec souriait de ces mesquines représailles. Depuis longtemps sa santé était atteinte. Il se savait perdu, mais il ne se plaignait pas. L’une des dernières fois que je le vis dans son cher Ty-Plad où il se retrempait chaque année, car ce Breton ne pouvait se passer de sa Bretagne et c’était d’ailleurs un de nos plus remarquables celtisants, il me dit avec un accent que je ne lui connaissais pas et comme s’il parlait déjà de lui au passé :

— En somme, j’ai été un homme heureux. En trente ans de ma vie scientifique, je n’ai pas connu une heure de doute. J’ai joui, comme aucun homme n’en a peut-être joui, de toutes les découvertes de mon temps. Cette certitude que j’ai tout de suite acquise, cette plénitude de sécurité, je les dois à la méthode. La méthode, tout est là. Trois hommes l’ont créée chez nous : Descartes, Lavoisier et Laplace. Ils ont fait la clarté dans le monde. La clarté, la qualité essentielle du génie celtique !

Et il répéta encore :

— J’ai été un homme heureux. La vie m’a gâté. C’est qu’il se satisfaisait de peu, comme la plupart des Bretons qui sont indifférents aux vanités de ce monde, comme ce La Tour d’Auvergne qui avait pris pour devise : Bara, lez ha librente, du pain, du lait et la liberté, ou comme ce Duclos à qui Mme de Rochefort disait un jour : « Oh ; vous, Duclos, on sait ce qu’il vous faut : du pain, du fromage et la première venue ». Son bonheur, il le mettait à faire celui des autres. Il était adoré là-bas des paysans. Trop faible pour s’engager, il avait pris du service, au début de la guerre, dans un hôpital de la région ; l’un de ses frères, René, commandait en second le front de mer de Dunkerque ; un autre, Jules, capitaine au 19e de ligne, avait été promu chef de bataillon et décoré pour sa magnifique défense de Tahure. Je vois encore Félix venant m’apporter la citation de ce brave.

— C’est un héros, tu sais, un vrai !

Il rayonnait de fierté fraternelle. Il y a deux mois, le 15 avril, sur l’Aisne, la veille de l’attaque de Craonne, le commandant Le Dantec partait en reconnaissance avec un de ses hommes : on vient de retrouver son corps criblé de mitraille. Le soldat et le philosophe s’en vont presque à la même heure. En des postes différents, tous deux ont fait leur devoir jusqu’au bout, Félix comme Jules. Et cependant une inquiétude travaillait cette conscience scrupuleuse. Dans son agonie, on l’entendit demander :

— Ai-je été un bon Français ?

— Oui, Félix, lui répondit sa belle-mère, un bon Français… et un bon Breton.

Il sourit… Ah ! comme la lande, les îles, la mer, cette année, vont me sembler vides !



  1. Mlle Yvonne Legros, fille de la baronne Legros et l’une des amies les plus chères de l’admirable Élisabeth Leseur, dont une partie de la correspondance lui est adressée.