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L’Âme bretonne série 4/La Haute-Bretagne

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Édouard Champion (série 4 (1924)p. 283-299).

LA HAUTE-BRETAGNE.


À René Grivart.


La Constituante avait divisé la Bretagne en cinq départements. Ils subsistent toujours, mais à cette division artificielle on préfère généralement la division en Haute et Basse-Bretagne qui n’est pas beaucoup plus exacte, car il y a au moins trois Bretagnes en Bretagne. Et il est vrai que ces trois Bretagnes ont des caractères communs. L’unité d’origine d’abord : le même sang coule aux veines des morutiers cancalais, des éleveurs du Léon et des saulniers du Bourg-de-Batz. Et la physionomie générale des trois régions est sensiblement la même aussi.

Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la page célèbre des Mémoires d’Outre-Tombe : vallons étroits et profonds, où coulent, parmi des saulaies et des chenevières, de petites rivières qui prennent brusquement à quelques lieues de leur embouchure la majesté des fleuves américains, futaies à fonds de bruyère et à cépées de houx, plateaux pelés, champs rougeâtres de sarrazin, grandes landes semées de pierres druidiques autour desquelles plane l’oiseau marin, solitudes infinies où l’on peut cheminer des journées entières sans apercevoir autre chose que des ajoncs, des grèves et une mer qui blanchit contre une multitude d’écueils, tous ces traits, recueillis dans la description de Chateaubriand, peuvent convenir aussi bien à l’une qu’à l’autre des trois Bretagnes : la Bretagne du Nord-Ouest, où l’on parle la variété dialectale du celtique connue sous le nom de breton armoricain ; la Bretagne du Sud, dont Nantes est la métropole ; la Bretagne de l’Est et du Centre, qui correspond à l’ancien comté de Rennes, agrandi du Vitrélais, du Penthièvre et du Porhoët et tel ou à peu près que l’avait constitué, dès la fin du Xe siècle, le duc Geffroi Ier.

Ces deux dernières Bretagnes, depuis longtemps, ne parlent plus que le français ou, comme on dit là-bas, le « gallot » : mais nombre de leurs villages et de leurs bourgs portent encore des noms bretons, reconnaissables aux préfixes en tré, en plou et en lan ; les « pardons » y font défaut, mais on y tient toujours des « assemblées » et des « louées », comme cette foire aux Terreneuvas où se fait, en rompant le pain sur une table d’auberge, l’embauchage des hommes pour la grande pêche[1] ; le costume masculin s’y est banalisé, sauf dans le Fougérais, où les paysans, l’hiver, sur leurs gilets, passent encore le sayon en poils de chèvre de leur homérique ancêtre Marche-à-Terre : mais il reste quelque chose des élégantes vêtures d’autrefois dans les guimpes et les châles des femmes, dans leurs « devantières » de satin crème ou lilas et leurs ceintures de moire à boucle d’argent, dans leur coiffe surtout, d’une richesse et d’une variété extraordinaires, tantôt architecturale comme la mitre de Miniac-Morvan, tantôt amenuisée, réduite aux proportions d’un petit carré de dentelle guère plus large que la main, comme la « polka » des environs de Rennes — la plus petite coiffe de Bretagne —, tantôt éployée à la façon d’une grande paire d’ailes stylisées dont les extrémités se recourberaient en volutes, comme dans les campagnes de Saint-Brieuc, tantôt adoptant cette forme de conques marines qu’on voit aux sveltes cancalaises de Feyen-Perrin. Si vous voulez boire du cidre, du vrai cidre breton, doré, sapide et doux-fleurant, vous ne pouvez être mieux servis qu’à Lamballe ou qu’à Plouer, dont les crus valent ceux de Fouesnant. Et quel beurre de Bretagne serait comparable à celui de la Prévalaye, qui faisait les délices de Me de Sévigné ? Laënnec, dans la préface de sa Moutarde celtique, comptait au nombre des mets qui ne dépareraient point une table divine les poulardes de Rennes, les huîtres de Cancale, les miches de Guichen, les laitages de Fougères et ces fameuses brioches « qui naquirent sans doute à Saint-Brieuc, comme le démontre l’origine du mot », de même que les pralines, « blanches, brunes, roses, lilas », furent « inventées dans les fêtes de Lorge pour les seigneurs du lieu, nos braves et généreux Praslins. » Il n’est bon sel que de Guérande, comme il n’est fines aloses qu’en Loire et loyal muscadet qu’à Nantes. En vérité non, la Haute-Bretagne, pour reprendre l’ancienne appellation, moins exacte, plus commode que la division tripartite des géographes, n’a rien à envier sur ce chapitre, ni sur beaucoup d’autres, à la Basse. Et peut-être même, quelquefois, l’avantage lui reste-t-il : Lokmariaquer possède le géant des menhirs, le Men-er-H’roech, haut de 22 mètres, mais il git à terre en quatre tronçons, tandis que la pierre levée du Champ-Dolent, près de Dol, qui mesure 9 mètres 30 d’élévation, 8 mètres 70 de tour et qui plonge à 7 mètres dans le sol, commande encore les solitudes de Carfantain.

Est-ce l’âme qui diffère ? Les pays de « marche » participent toujours d’un double caractère et cette Haute-Bretagne, riveraine de la Normandie, de l’Anjou et du Maine, n’a pas été bien évidement sans se ressentir, d’un tel voisinage. Les traits sont moins accusés que ceux de la Bretagne bretonnante et il semble que l’air y soit plus léger, moins chargé de mystère et, pour dire le mot, sensiblement plus fade que l’air trégorrois ou vannetais. Autour de Saint-Malo cependant, les « intersignes » sont aussi fréquents qu’autour de Paimpol ; ils s’appellent seulement ici des « avènements ». Comme les femmes des Islandais, les femmes des Terreneuvas sont « averties » du décès de leurs hommes par des chandelles qui s’allument toutes seules, par des voix inconnues qui les hèlent au détour d’un chemin creux, par des larmes de sang qui s’égouttent sur leurs couettes, par un goéland obstiné qui frappe à leurs vitres, quelquefois par une apparition vaporeuse, le fantôme de la victime, encore vêtue de son « ciré » et coiffée de son suroit, qui les regarde de ses yeux troubles, pâlit et s’efface. Les marins eux-mêmes, si bronzés qu’ils soient contre les dangers physiques, n’échappent pas à la contagion et pour eux, dit M. Herpin, les processions de glaçons en dérive sur le Banc sont les transparents cercueils des « péris en mer », les cercueils de leurs âmes qui, encloses dans ces étranges et miroitantes prisons, rôdent autour des navires pour demander une prière. Les cloches d’Is, en Basse-Bretagne, ont pour pendant exact dans la Haute la cloche du Murain que des pirates Scandinaves dérobèrent à l’église Saint-Melaine et qu’une tempête engloutit : l’ouïe des pâtres, certains soirs, perçoit encore sous les eaux sa rumeur étouffée. Ces cloches submergées sont toutes un peu magiciennes ; elles prolongent, dans les profondeurs, une existence clandestine ; il arrive même qu’elles remontent à la surface. C’est le cas, paraît-il, de la cloche du Murain qui, toutes les fois qu’un grand événement s’apprête pour la Bretagne, reprend sa place au clocher de l’église métropolitaine et mêle son timbre rouillé au concert des autres cloches…

Sonna-t-elle pour la naissance de René ? On veut l’espérer et que, dans l’enfant obscur pareil à tous les enfants, la cloche-fée pressentit l’écrivain de génie qui, suivant le mot de Brunetière, devait « rétablir parmi les hommes le sens presque éteint de l’Au-Delà, c’est-à-dire, et du même coup celui de la religion et de la poésie » : Chateaubriand est né à Saint-Malo, si c’est à Combourg qu’il s’est connu. Mais Combourg aussi est en Haute-Bretagne ; ses vieilles tours féodales sont toujours debout ; elles se mirent dans les mêmes eaux mortes ; elles oppressent de leur stature le même horizon mélancolique. Certes il suffirait à la gloire de la Haute-Bretagne que, sur une de ses bruyères, René adolescent se soit éveillé au sentiment de l’infini. Et, pour que cette terre affirmât plus hautement encore combien elle était bretonne jusque dans ses contradictions, c’est à quelques lieues de ce même Combourg, dans la solitude sylvestre de la Chesnaye, où il a reconstitué les premières communautés celtiques, que l’âpre génie d’un Lamennais conçoit son Essai sur l’Indifférence, sommet vertigineux qui, de chute, en chute, doit le jeter aux abîmes de l’incroyance universelle.

Chateaubriand et Lamennais, les deux plus grands noms littéraires de la Haute-Bretagne et dans lesquels on peut croire qu’elle se résume avec tous ses contrastes et ses heurts, mais toujours son même besoin d’absolu ! Il y a mieux pourtant que Combourg et La Chesnaye et, dans cette Haute-Bretagne encore, il y a Paimpont ou, comme on l’appelait autrefois, Brocéliande, la forêt bretonne par excellence, sanctuaire des traditions de la race celtique et laboratoire de sa poésie. Merveilleuses fictions du Val-Sans-Retour et de la Quête du Graal, prodige de la fontaine de Baranton, dont quelques gouttes, jetées sur la margelle, opéraient un brusque changement atmosphérique, ombre adorable de Viviane rôdant sous le couvert, fantôme de Merlin prisonnier, sous un buisson d’aubépine, du sortilège dont il a lui-même fourni la formule, telle est la fidélité de cette terre, sa puissance de conservation, que leur prestige n’a pas faibli. Après avoir ravi tout l’Occident, modifié la conception de l’amour profane, instauré le dogme de la fatalité de la passion, les vieilles traditions de la forêt enchantée continuent à vivre d’une sorte de vie souterraine dans les âmes des riverains. La fontaine de Baranton elle-même n’a pas perdu, si l’on en croit Paul de Courcy, toutes ses propriétés : quand on l’entend mugir, c’est signe d’orage ; dans les temps de sécheresse, le clergé s’y rend processionnellement, trempe la croix paroissiale dans le bassin, la secoue sur le perron et l’antique miracle se renouvelle… Pour des « sots Bretons », comme les Bretons bretonnants appellent quelquefois leurs compatriotes des hautes terres, concédez que les Bretons de la Bretagne rennaise n’ont pas mal servi la gloire de leur vieille province !…

Paimpont est comme le cœur du pays celte. Nous sommes avec cette forêt enchantée sur la limite des trois Bretagnes : au Sud, par Redon, les marécages de la Grande-Brière, les salins du Bourg-de-Batz, le mail guérandais, vert écrin d’un des plus purs joyaux que nous ait légués la Féodalité, nous touchons à la Loire et à son grand emporium, Nantes-la-Superbe, qui tranche par sa richesse, son luxe, son heureux sens du commerce, sur la pauvre et triste Bretagne d’alentour.

— Les Bretons n’ont jamais eu de bonheur, aimait à dire le malicieux Paul Féval, excepté les Nantais pourtant, qui regardent où ils mettent le pied et sont les Normands de la Bretagne…

Saint-Nazaire, qui est l’avant-port de Nantes, serait donc un peu normand aussi, par alliance. À l’Ouest et au Nord, Paimpont regarde vers les âpres solitudes morbihannaises, la riante Cornouaille, le grave et charmant Trégor. C’est ici la Bretagne classique, si l’on peut dire, la Bretagne des « pardons », des calvaires, des binious, des menhirs, des korrigans, des clochers à jour, des vêtures pittoresques, la Bretagne bretonnante des vieux bardes, rhapsodes ambulants dont la rauque mélopée déchire l’air dans les assemblées, mais qui est aussi la Bretagne de Brizeux, de Hello, de Renan et de Le Braz, du français le plus musical qu’on ait parlé au XIXe siècle.

Et enfin, à l’Est, Paimpont est tout rennais et haut breton. Mais où commence exactement la Haute-Bretagne ? Là où manquent les fleuves et en l’absence d’un système orographique bien dessiné, c’est l’incertitude, le vague. Il ne faudrait pas juger, par exemple, la molle région ondulée, qui s’étend au-delà de Vitré sur la description un peu trop conventionnelle qu’en a donnée Balzac et qui ne s’applique qu’à la Pèlerine et à ses environs. Ce pays de transition, ce border est moins breton que ne le dit Balzac. Déjà pourtant, dans le vallonnement du sol, dans ces levées de terre, cernant les petites divisions agricoles et toutes hérissées de gros arbres ou de fascines d’ajoncs, dans ce perpétuel ruissellement d’eaux vives, de sources et de cascatelles, dans ces chemins encaissés où s’enliserait encore, pendant les pluies d’hiver et malgré les progrès de la voirie, le carosse de Mme de Sévigné qui eut là sa délicieuse retraite des Rochers, dans un air plus vif et comme imprégné de senteurs marines, dans tout un je ne sais quoi qui ne se peut définir et qui est particulier à ce pays, on respire, on sent la Bretagne.

On y entre réellement à Vitré.

La défense de la Bretagne à l’Est s’appuyait sur deux piliers qui passaient pour inébranlables : Fougères et Vitré. Ils flanquaient le seuil du haut pays, le bastionnaient vers la Normandie et le Maine. Ils ne sont plus que des curiosités archéologiques.

Mais on en chercherait vainement d’aussi bien conservées dans tout le reste de la Bretagne. Vitré surtout nous est parvenu presque intact. La ville n’a pas gardé qu’une moitié de son enceinte et la totalité de son imposant château fort de la Trémoille dont le châtelet, la courtine et les cinq tours d’angle aux noms pittoresques (la Montalifant, la tour des Archives, la tour Saint-Laurent, la tour de la Chapelle et la tour de l’Argenterie) font un cadre à souhait aux magnifiques logis seigneuriaux enfin dégagés et restitués dans leur état primitif : c’est encore dans ses rues et ses venelles, sauf aux abords de la gare, un véritable musée à ciel ouvert. Rue Baudrairie, rue Gatesel, rue Notre-Dame, rue Poterie, rue d’Embas, place du Marchix, carrefour Garengeot, ce ne sont que maisons à bardeaux et aux étages surplombants, pignons à boiseries sculptées, toits à épis, faîtages ajourés, statuettes, gargouilles, niches, tourelles, porches en ogive ou en plein cintre, tout un délicieux bric à brac du temps de la Renaissance et de la féodalité. L’église Notre-Dame a grand air, quoique composite, mais sa chaire à prêcher extérieure, timbrée d’un écu, tonna pendant toute la Ligue contre les réformés et est entrée par eux dans l’histoire ; le trésor de la sacristie renferme une série d’émaux du célèbre artiste limousin Penicaud. Au pied des remparts coule la Vilaine, fraîche et dorée ici comme une nymphe de Rubens. Et, la Grande-Poterne franchie, voici le faubourg du Rachapt, curieux assemblage de bicoques en tire-bouchon dont les plus biscornues grimpent le long d’une rue à pic où l’on peut voir travailler sur le pas de leurs portes les ouvrières qui se livrent à l’industrie du tricotage à main, une des spécialités vitréennes avec les bagés, qui sont la grande friandise locale. Les aiguilles de buis trottent prestes aux doigts des artisanes, mais les langues vont encore plus vite et les yeux ne chôment point quand passe un étranger.

Se targuant, ni plus ni moins que Rome, d’une origine remontant à la guerre de Troie, Vitré, dont les bourgeois se donnaient du gentilhomme, avait élu pour fondateur Vitruvius, un des compagnons du petit-fils d’Enée, le légendaire Brutus, père putatif des Bretons de la Grande-Bretagne. Vitrivius, est-il besoin de le dire ? n’a jamais existé que dans l’imagination de quelque scribe en mal d’érudition. Le nom de Vitré ne commence d’apparaître que vers la première moitié du xve siècle, avec ce Riwallon d’Auray, qui fut une manière d’Aymerillot bas-breton et à qui le duc Geffroi, pour prix de son zèle à le servir, apanagea un grand fief limitrophe du Maine et de l’Anjou : le Vandelais. Riwallon y bâtit le château de Vitré et prit le titre de baron. Au bout d’une année, sa femme Gwen-Arc’hant (blanche comme l’argent), qui était de Basse-Bretagne comme lui, mit au monde un fils qu’on appela Tristan. Et ce fut Tristan le bien nommé ; car, à la mort de ses parents, chassé par ses vassaux en révolte, il lui fallut chercher un asile à Fougères près du Seigneur Main, lequel avait pour sœur Inoguen.

« Or, cette sœur, belle à merveille, dit la chronique, aima Tristan de Vitré et, désirant l’avoir à époux et non autre, révéla le secret de son cœur à son frère Main, qui de ce requit Tristan. Et Tristan, en s’excusant, répondit qu’il était déshérité et n’avait terre où il la pût mener quand il l’aurait épousée. Adonc Main lui promit en dot de mariage, avec la dite Inoguen sa sœur, tout ce qu’il avait en Vandelais, outre le fleuve de Couesnon. Quand Tristan se vit ainsi pressé, il considéra la grâce que lui avait faite Main ; ainsi ne l’osa refuser, mêmement pour l’honneur et la beauté de la demoiselle, et la prit à femme avec la dot qui lui fut assise et baillée. »

Conte-t-on encore ce joli déduit d’amour aux pèlerins qui se rendent de Vitré à Fougères ? L’histoire de Tristan et d’Inoguen a comme un parfum de chevalerie. Les Guides devraient la recueillir : ce serait la meilleure initiation aux beautés féodales de la reine des places fortes bretonnes.

Fougères en effet offre cette singularité d’être à la fois une ville industrielle — la première ville industrielle de Bretagne après Nantes — et une ville du plus parfait archaïsme, la ville par excellence de la féerie celtique : Viviane de Brocéliande n’y est-elle point honorée sous le vocable d’une sainte totalement inconnue de la liturgie officielle [2], et Juliette Drouet, cette autre Viviane de cet autre magicien du verbe que fut l’auteur de la Légende des Siècles, n’y ouvrit-elle pas ses beaux yeux de jais à la lumière ? Accord miraculeux du paysage et des amants qui s’y bercèrent tout un été de 1837 ! Le soir surtout, quand Fougères arrête ses métiers et que, rendues au silence du passé, ses vieilles tours de Mélusine et du Gobelin, ses remparts, ses échauguettes et ses flèches s’enlèvent en noir sur le ciel, c’est un rêve de Hugo réalisé ; on dirait un de ces dessins à l’encre où, sous un ciel dramatique et mouvementé, le grand poète s’amusait à ériger les capricieuses architectures moyenâgeuses qui hantaient son cerveau de burgrave en disponibilité. Cette flore de pierre épanouie à l’extrémité d’une longue artère moderne — le boulevard de Rennes — peut à la fois s’admirer d’en bas et d’en haut, car une partie de la ville la domine. De la Place aux Arbres, observatoire merveilleux où aimait à s’accouder la rêverie de Balzac suivant au fond du vallon la reptation silencieuse de ses Chouans, un petit chemin brusque et ombreux, dit de la duchesse Anne, mène dans le populeux faubourg du Nançon, pressé autour de sa vénérable abbaye de Saint-Sulpice et tout bruissant, comme les rues de la haute ville, d’un claquement de sabots et de galoches. C’est vers 1830 que fut importée à Fougères la fabrication du chausson de lisières qui occupait, quelques années plus tard, un millier d’hommes. Fougères fabrique aujourd’hui tous les produits ordinaires de la cordonnerie ; ses ateliers sont pourvus des machines les plus perfectionnées ; 15.000 ouvriers et 1.200 employés y travaillent dans 35 fabriques : le total de la production s’élève à 80 millions de francs[3]. Mais les crises sont fréquentes céans ; les grèves sans violence, mais longues et passionnées. L’ouvrier fougerais est un syndicaliste qui se prend au sérieux, la féodale Fougères un second Limoges : tout s’y traite en accord avec la C. G. T., qui donne au besoin l’impulsion, entretient sur place des délégués permanents. Presque aucun soir, à Fougères, ne se passe sans quelque réunion corporative et ce n’est pas en somme une des moindres surprises que réserve au visiteur cette paradoxale cité d’y voir les questions économiques les plus aiguës se débattre dans un décor du temps de Merlin l’enchanteur.

Quelle différence avec Rennes ! Rien — ou si peu — n’y est du moyen-âge ou de la Renaissance ; rien ou presque rien, dans cette capitale d’Arthur de Richemont et de François II, n’évoque les temps de l’indépendance. Et, en revanche, tout y reporte l’esprit vers le siècle qui consomma l’asservissement de la province. C’est ainsi qu’on a pu définir Rennes un Versailles sans Versailles, autrement dit sans le château ni le parc, mais avec les vastes avenues, les routes droites, l’herbe entre les pavés et cette couleur grise du temps passé qui, à Rennes comme à. Versailles, revêt toute chose de sa mélancolie solennelle. Mais la vérité est que Rennes est surtout une ville parlementaire, et c’est pour n’avoir pas compris ce caractère qu’on l’a tant calomniée, même l’indulgent Henry Houssaye qui, rappelant, à l’Académie française, que Leconte de Lisle y passa ses premières années d’étudiant, disait : « Encore que Rennes ne soit pas précisément une ville enchanteresse… » Mais Marbode, qui fut évêque de Rennes et qui cultivait le vers « catapultin », a-t-il parlé en termes plus flatteurs de sa bonne ville épiscopale ?

Urbs Redonis, spoliata bonis, viduata colonis,
Plena solis, odiosa polis, sine lumine solis…

Et Paul Féval — un Rennais encore — se montrait-il plus tendre quand il parlait des puces de sa ville natale, « renommées depuis Jules César pour leur grosseur », et qu’il ajoutait : « À Rennes, presque toutes les maisons ont à l’intérieur des galeries régnantes qui ne rappellent en rien celles de Florence. Ce sont de longs appendices branlants comme des échafaudages et soutenus par de simples soliveaux tout naïvement piqués dans les murs » ?

Voilà une belle description ! Il est incontestable que Rennes manque de gaieté, que la Vilaine, bloquée entre deux hautes parois de pierre, y fait l’effet d’un fossé bourbeux, que l’architecture de certains faubourgs laisse grandement à désirer ; mais sur la rive droite du fleuve, dans le quartier large et aéré, où voisinent l’Hôtel de Ville, la Préfecture, le Palais de Justice, le Théâtre, l’Hôtel-Dieu, la Cathédrale, etc., l’impression est très différente. Ce sont bien là ces « belles grandes rues monumentales » dont a parlé Taine et où il regrettait cependant qu’il n’y eût rien pour le goût. Il eût fallu dire pour un certain goût, car le Palais de Justice tout au moins, qui est l’ancien palais du Parlement de Bretagne et qui fut bâti de 1618 à 1694 sur les plans de Debrosse et décoré intérieurement par Coypel, Erhard et Jouvenet, possède toute la majesté qui sied aux monuments de cette sorte. Et enfin Rennes a son Thabor, un des plus beaux jardins d’agrément qu’il y ait par le monde, sa porte Mordelaise, flanquée de grosses tours à mâchicoulis — tout ce qui lui reste de ses ducs —, le Véronèse et le Jordaëns de son musée, surtout ses Lices, ses Arcades et son Café de la Comédie, fameux à vrai dire moins par lui-même que par la clientèle panachée dont il était le rendez-vous aux premiers âges de la République. Waldeck-Rousseau, qui y fréquenta, en gardait le plus joyeux souvenir.

— Figurez-vous, me contait-il un soir, au Dîner des Bretons de Paris, qu’il était divisé, comme la Chambre, en droite et en gauche. Bien entendu, les républicains, Méhaulle, Jouin, Martin-Feuille, Brice, Hovius, Durand, Robidou, moi-même, nous siégions à gauche. À droite les conservateurs. Un terrain neutre, le centre, occupé par un billard. Mais il n’y avait pour tout le café qu’un billard, et les deux camps comprenaient d’acharnés pousseurs de billes. Des compétitions étaient à craindre. La gérante, du haut de son comptoir, prononçait : « Au tour de ces messieurs de la gauche ! » ou bien : « Messieurs de la droite, le billard est vacant. » Cette gérante était une belle et puissante dame qui, avec un bandeau sur les yeux et une balance dans la main, aurait fait une excellente incarnation de la Justice. Nous appartenions presque tous au barreau ; nous avions le respect des formes. Et c’est ainsi que des conflits sanglants purent être évités…

Le barreau rennais ! Il a sa page dans l’histoire. Et le fait est que, sans remonter aux jurisconsultes dont les statues ornent le perron du Palais (d’Argentré, La Chatolais, Touillier et Gerbier), bien peu de barreaux de province comptèrent autant d’illustrations, depuis le bâtonnier Méhaulle, représentant du peuple en 48, homme éloquent, mais disgracié, sous le portrait duquel un plaisant qu’on dit être Dumas père avait griffonné ce quatrain qui courut tout Paris :

        Cette image dont j’ai l’étrenne
Représente Méhaulle au regard incertain.
        On lit en haut : Ille-et-Vilaine,
        On devrait dire : Il est vilain


jusqu’au petit papa Jouin, guère plus grand que Thiers et presque aussi bien doué que lui, en passant par Me Hamard, le Lachaud breton. Me Giraudeau, Me Ménard, Me de la Pinelais, Me Grivart surtout, dont on citait ce beau trait : gouverneur du Crédit Foncier en même temps que sénateur, il se signalait par l’indépendance de ses votes. Un ministre lui en fit l’observation :

— Je ne comprends pas, M. Grivart, je trouve même étrange qu’un fonctionnaire vote si souvent avec l’opposition.

Le soir même, Grivart donnait sa démission de gouverneur et votait de plus belle contre le ministère…

Il semble qu’on franchisse toute une civilisation en passant de Rennes à Saint-Malo, de la vieille cité parlementaire à la cité des corsaires, île plus que presqu’île, secouée sur son roc d’un obscur frémissement et toujours prête, dirait-on, à rompre son amarre continentale pour se lancer dans les aventures du large. Le même besoin d’inconnu, la même aspiration vers les grands horizons de la Nature ou de l’âme travaille ses Jacques-Cartier, ses Duguay-Trouin, ses Mahé de la Bourdonnais, ses Surcouf, ses Chateaubriand et ses Lamennais. Remonteurs de courants, découvreurs de terres vierges, ils sont là comme dans une aire d’où ils s’élancent pour annexer des mondes. Tout ce qu’ils touchent, ils le renouvellent ou le marquent au cachet de leur ardente personnalité ; Broussais fonde la médecine physiologique ; Lamettrie fait de la psychologie une annexe de l’histoire naturelle ; Maupertuis court jusqu’en Laponie mesurer le globe terrestre ; Porcon de la Barbinais ressuscite Régulus ; Boursaint crée l’assistance aux marins. « Ville unique au monde ! pouvait écrire Jules Simon. On fait en un quart d’heure le tour de ses remparts et cependant, rien qu’à parcourir ses rues, on y apprendrait l’histoire de France. »

Les étranges rues ! À peine le guichet de la Grand-Porte franchie, on se sent tout de suite transporté dans une ville à part et comme amphibie, une ville de haut bord, une République de la mer. Tout y est marin, jusqu’à l’escarpement des rues raides comme des haubans, et au clocher de la cathédrale, élancé comme un mât. Nulle autre ville ne possède de ces maisons du XVe siècle dont le pignon en petits carreaux de verre rappelle si étrangement les proues des anciennes galiotes. Et que d’autres bâtisses somptueuses ou bizarres accrochent l’œil au passage ; la Maison d’Argent ; le château des Bigorneaux, ainsi nommé des mollusques lumineux qui, d’après la légende, étoilent sa face à Noël, pendant les douze coups de minuit ; la maison Renaissance à devanture de bois où naquit Duguay-Trouin ; la belle maison Louis XIV d’André Desilles, surnommé « le héros de Nancy » qui, au cours d’une révolte militaire, en 1790, se jeta au devant des canons déjà braqués et fut tué en essayant d’arracher les mèches des mains des servants ; l’Hôtel de France enfin, ancien logis des Chateaubriand et qui conserve dans son état primitif la chambre où, par une symbolique nuit d’orage, la mère de René lui « infligea » la vie. Des îles s’égrènent à l’horizon, cimetières marins préhistoriques, dont l’un, le Grand-Bé, a retrouvé sa destination avec l’incurable hypocondre qui, pareil au pharaon de la colline d’El-Kab, anonyme et solitaire comme lui, y a enfoui son dédain des hommes et sa nostalgie de l’absolu.

Saint-Malo aussi s’endort deux fois l’an. Une première fois après l’émigration de sa population masculine vers Terre-Neuve ; une seconde fois à la fin de la saison balnéaire. Et elle ressemble ainsi tour à tour à une ruche et à un tombeau. Le départ pour Terre-Neuve a lieu généralement en mars. C’est la veille de ce grand exode maritime qu’il faut voir Saint-Malo, avec ses auberges mugissantes comme des repaires de boucaniers. Derrière les remparts on entend la mer qui roule dans la nuit. Au petit jour, dans la brume, la caravane des Terreneuvas s’enfoncera vers l’inconnu. Et Saint-Malo, veuf de ses fils, retombera au silence jusqu’à l’août prochain, où la saison balnéaire emplira de nouveau ses rues d’une animation factice et substituera dans les bassins, aux lourdes coques des goëlettes moruyères, la clientèle élégante du yachting international.



  1. V. notre livre : Les Métiers pittoresques.
  2. Informations prises, Viviane serait une graphie erronée pour Bibiane. Mais cette erreur même n’est-elle point bien significative ?
  3. Ces chiffres ne valent, bien entendu, que pour la période qui précéda immédiatement la guerre.