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L’Âme enchantée/Annette et Sylvie/Partie 1

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Ollendorff (1p. 13-129).
Annette et Sylvie
PREMIÈRE PARTIE


Elle était assise près de la fenêtre, tournant le dos au jour, recevant sur son cou et sur sa forte nuque les rayons du soleil couchant. Elle venait de rentrer. Pour la première fois depuis des mois, Annette avait passé la journée dehors, dans la campagne, marchant et s’enivrant de ce soleil de printemps. Soleil grisant, comme un vin pur, que ne trempe aucune ombre des arbres dépouillés, et qu’avive l’air frais de l’hiver qui s’en va. Sa tête bourdonnait, ses artères battaient, et ses yeux étaient pleins des torrents de lumière. Rouge et or, sous ses paupières closes. Or et rouge dans son corps. Immobile, engourdie sur sa chaise, un instant, elle perdit conscience…


Un étang, au milieu des bois, avec une plaque de soleil, comme un œil. Autour, un cercle d’arbres aux troncs fourrés de mousse. Désir de baigner son corps. Elle se trouve dévêtue. La main glacée de l’eau palpe ses pieds et ses genoux. Torpeur de volupté. Dans l’étang rouge et or elle se contemple nue… Un sentiment de gêne, obscure, indéfinissable : comme si d’autres yeux à l’affût la voyaient. Afin d’y échapper, elle entre plus avant dans l’eau, qui monte jusque sous le menton. L’eau sinueuse devient une étreinte vivante ; et des lianes grasses s’enroulent à ses jambes. Elle veut se dégager, elle enfonce dans la vase. Tout en haut, sur l’étang, dort la plaque de soleil. Elle donne avec colère un coup de talon au fond, et remonte à la surface. L’eau maintenant est grise, terne, salie. Sur son écaille luisante, mais toujours le soleil… Annette, au bras d’un saule qui pend sur l’étang, s’accroche, pour s’arracher à l’humide souillure. Le rameau feuillu, comme une aile, couvre les épaules et les reins nus. L’ombre de la nuit tombe, et l’air froid sur la nuque…


Elle sort de sa torpeur. Depuis qu’elle y a sombré, quelques secondes à peine se sont écoulées. Le soleil disparaît derrière les coteaux de Saint-Cloud. C’est la fraîcheur du soir.

Annette, dégrisée, se lève, un peu frissonnante, et, fronçant le sourcil de dépit irrité pour l’aberration où elle s’est laissée choir, dans le fond de sa chambre, devant son feu va se rasseoir. Un aimable feu de bois, dont l’office était de distraire les yeux et de tenir compagnie, plus que de réchauffer : car du jardin entrait, par la fenêtre ouverte, avec le souffle mouillé d’un soir de premier printemps, le mélodieux bavardage des oiseaux revenus qui allaient s’endormir. Annette songe. Mais cette fois, elle a les yeux ouverts. Elle a repris pied dans son monde ordinaire. Elle est dans sa maison. Elle est Annette Rivière. Et, penchée vers la flamme qui rougit son jeune visage, — en taquinant du pied sa chatte noire qui tend le ventre aux tisons d’or, elle ranime son deuil, un instant oublié ; elle rappelle l’image (de son cœur échappée) de l’être qu’elle a perdu. En grand deuil, au front, aux plis des lèvres, la trace non effacée du passage de la douleur, et le dessous des paupières encore un peu gonflé par les larmes récentes, mais saine, fraîche, baignée de sève comme la nature nouvelle, cette robuste jeune fille, point belle, mais bien faite, aux lourds cheveux châtains, au cou d’un blond hâlé, aux joues, aux yeux de fleur, — cherchant à ramener sur ses regards distraits et ses rondes épaules les voiles dispersés de sa mélancolie, — semble une jeune veuve, qui voit fuir l’ombre aimée.

Veuve, Annette l’était en effet dans son cœur ; mais celui dont ses doigts voulaient retenir l’ombre, était son père.

Il y avait six mois déjà qu’elle l’avait perdu. Vers la fin de l’automne, Raoul Rivière, jeune encore, (il n’avait pas atteint tout à fait la cinquantaine), fut enlevé en deux jours par une crise d’urémie. Bien que, depuis plusieurs années, sa santé, dont il abusait, l’obligeât à des ménagements, il ne s’attendait pas à un baisser de rideau aussi brusque. Architecte parisien, ancien pensionnaire de la Villa Romaine, beau garçon, né malin et doué d’une faim peu commune, fêté dans les salons, comblé par le monde officiel, il avait su collectionner, toute sa vie, sans paraître les chercher, les commandes, les honneurs et les bonnes fortunes. Figure bien parisienne, popularisée par la photographie, les dessins des magazines et la caricature, — avec son front bombé, renflé aux tempes, tête baissée, comme un taureau qui fonce, ses yeux au globe saillant, au regard d’audace, ses cheveux blancs touffus, taillés en brosse, sa mouche sous la bouche rieuse et vorace, un air d’esprit, d’insolence, de grâce et d’effronterie. Dans le Tout-Paris des arts et des plaisirs, chacun le connaissait. Et nul ne le connaissait. Homme à double nature, qui savait admirablement s’adapter à la société pour l’exploiter, mais qui savait aussi se tailler à part sa vie cachée. Homme à fortes passions et à vices puissants, qui, tout en les cultivant, se gardait d’en rien montrer qui pût effaroucher les clients, — qui avait son musée secret (fas ac nefas), mais qui ne l’entr’ouvrait qu’à de très rares initiés, — qui se foutait du goût et de la morale publics, tout en y conformant sa vie apparente et ses travaux officiels. Nul ne le connaissait, ni parmi ses amis, ni parmi ses ennemis… Ses ennemis ? Il n’en avait point. Des rivaux, tout au plus, à qui il en avait cuit de se mettre sur son chemin ; mais ils ne lui en voulaient pas : après les avoir roulés, il avait eu si bien l’art de les enjôler que, comme ces timides sur le pied desquels on marche, ils eussent été près de sourire et de s’excuser. Le rude et matois avait réussi le tour de force de rester en bons termes avec les concurrents qu’il supplantait, et les conquêtes qu’il délaissait.

Il avait été un peu moins heureux en ménage. Sa femme eut le mauvais goût de souffrir de ses infidélités. Quoique, depuis vingt-cinq ans qu’ils étaient mariés, elle aurait eu largement, pensait-il, le temps de s’habituer, jamais elle n’en prit son parti. D’une honnêteté morose, de manières un peu froides comme l’était sa beauté de Lyonnaise, ayant des sentiments forts, mais concentrés, elle n’était aucunement adroite à le retenir ; et elle avait encore moins le talent, si pratique, de paraître ignorer ce qu’elle ne pouvait empêcher. Trop digne pour se plaindre, elle ne put cependant se résigner à ne pas lui montrer qu’elle savait et souffrait. Comme il était sensible, — (du moins, il le croyait), — il évitait d’y penser ; mais il lui gardait rancune de ne pas savoir mieux voiler son égoïsme. Depuis des années, ils vivaient à peu près séparés ; mais, d’un tacite accord, ils le cachaient aux yeux du monde ; et même leur fille Annette ne se rendit jamais compte de la situation. Elle n’avait pas cherché à approfondir la mésintelligence de ses parents ; ce lui était désagréable. L’adolescence a bien assez de ses propres préoccupations. Tant pis pour celles des autres !…

La suprême habileté de Raoul Rivière fut de mettre sa fille de son parti. Bien entendu, il ne fit rien pour cela : c’est le triomphe de l’art. Pas un mot de reproche, pas une allusion aux torts de madame Rivière. Il était chevaleresque ; il laissait à sa fille le soin de les découvrir. Elle n’y avait pas manqué : car elle était, elle aussi, sous le charme de son père. Et le moyen de ne pas donner tort à celle qui, étant sa femme, avait la maladresse de se gâter ce bonheur ! Dans cette lutte inégale, la pauvre madame Rivière était vaincue d’avance. Elle acheva sa défaite, en mourant la première. Raoul resta seul maître du terrain, — et du cœur de sa fille. Pendant les cinq dernières années, Annette avait vécu dans l’enveloppement moral de son aimable père, qui la chérissait et, sans penser à mal, lui prodiguait les séductions qui lui étaient naturelles. Il en fut d’autant plus dépensier avec elle qu’il en trouvait moins l’emploi au dehors ; car, depuis deux ans, il était retenu davantage au foyer par les annonces de la maladie qui devait l’emporter.

Rien n’avait donc troublé la chaude intimité qui mariait le père et la fille, et remplissait le cœur, mal éveillé, d’Annette. Elle avait de vingt-trois à vingt-quatre ans ; mais son cœur paraissait plus jeune que son âge ; il n’était pas pressé. Peut-être, comme tous ceux qui ont devant soi un long avenir, et parce qu’elle sentait battre en elle une vie profonde, elle la laissait s’amasser, sans hâte d’en faire le compte.

Elle tenait à la fois des deux parents : du père, pour le dessin des traits et le sourire charmant qui, chez lui, promettait beaucoup plus qu’il ne pensait, et chez elle, restée pure, beaucoup plus qu’elle ne voulait ; — de la mère, pour la tranquillité apparente, la mesure des manières, et pour le sérieux moral, malgré l’esprit très libre. Doublement attirante, par la séduction de l’un et la réserve de l’autre. On ne pouvait deviner ce qui dominait en elle des deux tempéraments. Sa vraie nature restait encore inconnue. Des autres, comme d’elle-même. Nul n’avait le soupçon de son univers caché. Telle une Ève au jardin, à demi endormie. Des désirs qui étaient en elle, elle n’avait pas eu à prendre conscience. Rien ne les avait éveillés, car rien ne les avait heurtés. Il semblait qu’elle n’eût qu’à étendre le bras pour les cueillir. Elle n’essayait point, assoupie à leur bourdonnement heureux. Peut-être ne voulait-elle pas essayer… Qui sait jusqu’à quel point on tâche à se duper ? On évite de voir en soi ce qui inquiète… Elle préférait ignorer cette mer intérieure. L’Annette qu’on connaissait, l’Annette qui se connaissait, était une petite personne très calme, raisonnable, ordonnée, maîtresse d’elle-même, qui avait sa volonté et son libre jugement, mais qui n’avait eu, jusqu’ici, nulle occasion d’en user contre les règles établies du monde ou du foyer.

Sans nullement négliger les devoirs de la vie mondaine, et sans être blasée sur ses plaisirs, qu’elle goûtait de fort bon appétit, elle avait senti le besoin d’une activité plus sérieuse. Elle tint à faire des études assez complètes, à suivre les cours de la Faculté, à passer des examens, une double licence. D’intelligence vive, qui voulait s’occuper, elle aimait les recherches précises, particulièrement les sciences, où elle était bien douée ; — peut-être parce que sa saine nature sentait le besoin d’opposer, par instinct d’équilibre, la stricte discipline d’une méthode nette et d’idées sans brouillards à l’inquiétant attrait de cette vie intérieure, qu’elle craignait d’affronter, et qui, malgré ses soins, à chaque arrêt de l’esprit inactif, venait battre son seuil. Cette activité claire, propre, régulière, la satisfaisait pour l’instant. Elle ne voulait pas songer à ce qui viendrait après. Le mariage ne l’attirait point. Elle en écartait la pensée. Son père souriait de ses partis-pris ; mais il n’avait garde de les combattre : il y trouvait son compte.


La disparition de Raoul Rivière ébranla jusque dans ses fondations l’édifice ordonné, dont il était, à l’insu d’Annette, le pilier principal. Elle n’ignorait point le visage de la mort. Elle avait fait connaissance avec lui, lorsque cinq ans avant, sa mère l’avait quittée. Mais les traits de ce visage ne sont pas toujours les mêmes. Soignée depuis quelques mois dans une maison de santé, madame Rivière était partie silencieusement, comme elle avait vécu, gardant le secret de ses affres dernières, comme des soucis de sa vie, et laissant après elle, dans le candide égoïsme de l’adolescente, avec une douleur tendre, pareille aux premières pluies de printemps, une impression de soulagement que l’on ne s’avouait pas, et l’ombre d’un remords, que bientôt recouvrit l’insouciance des beaux jours…

Tout autre fut la fin de Raoul Rivière. Frappé en plein bonheur, alors qu’il se croyait sûr de le savourer longtemps, il n’apporta au départ aucune philosophie. Il accueillit les souffrances et l’approche de la mort avec des cris de révolte. Jusqu’au suprême souffle d’une agonie haletante, comme un cheval au galop qui gravit une pente, il lutta dans l’effroi. Ces affreuses images, ainsi qu’en une cire, s’imprimèrent dans l’esprit brûlant d’Annette. Elle en resta, des nuits, hallucinée. Dans le noir de sa chambre, couchée, près de s’endormir, ou réveillée soudain, elle revivait l’agonie et le visage du mourant, avec une telle violence qu’elle était le mourant ; ses yeux étaient ses yeux ; son souffle était son souffle ; elle ne les distinguait plus ; dans ses orbites elle percevait l’appel du regard chaviré. Elle faillit être détruite. — Mais une jeunesse robuste jouit d’une telle élasticité ! Plus la corde est tendue, et plus loin rejaillit la flèche de la vie. L’aveuglante lumière de ces images affolées s’éteignit, par son excès, et fit la nuit dans le souvenir. Les traits, la voix, le rayonnement du disparu, tout disparut : Annette, fixant jusqu’à l’épuisement l’ombre qui était en elle, n’y retrouva plus rien. Rien qu’elle-même. Elle seule… Seule. L’Ève au jardin se réveillait sans le compagnon à ses côtés, celui qu’elle avait toujours su près d’elle, sans chercher à le définir, celui qui, dans sa pensée, prenait, sans qu’elle s’en doutât, les formes imprécises encore de l’amour. Et soudain, le jardin perdit sa sécurité. Les souffles inquiétants du dehors étaient entrés : et le souffle de la mort, et celui de la vie. Annette ouvrit les yeux, comme les premiers hommes dans la nuit, avec l’appréhension des mille dangers inconnus embusqués autour d’elle, et l’instinct de la lutte qu’il lui faudrait livrer. Subitement, les énergies assoupies se ramassèrent et, tendues, se tinrent prêtes. Et sa solitude se peupla de forces passionnées.

L’équilibre était rompu. Ses études, ses travaux, ne lui étaient plus rien. La place qu’elle leur avait attribuée dans sa vie lui parut dérisoire. L’autre partie de sa vie, que la douleur venait d’atteindre, se révélait d’une incommensurable étendue. L’ébranlement de la blessure en avait éveillé toutes les fibres : autour de la plaie ouverte par la disparition du compagnon aimé, toutes les puissances d’amour, secrètes, ignorées ; aspirées par le vide qui venait de se creuser, elles accouraient, des fonds lointains de l’être. Surprise par cette invasion, Annette s’efforçait d’en détourner le sens ; elle s’obstinait à les ramener toutes à l’objet précis de sa souffrance : — toutes, l’âpre aiguillon brûlant de la Nature, dont les souffles de printemps la baignaient de moiteur, — le vague et violent regret du bonheur… perdu, ou désiré ? — les bras tendus vers l’absence, — et le cœur bondissant, qui aspire au passé…, ou bien à l’avenir ? Mais elle ne parvenait ainsi qu’à dissoudre son deuil dans un trouble mystère de douleur et de passion et d’obscure volupté. Elle en était, à la fois, consumée, révoltée…


Ce soir de fin d’avril, la révolte l’emporta. Son esprit de raison s’indigna des confuses rêveries, qu’il laissait sans contrôle depuis de trop longs mois, et dont il voyait le danger. Il voulut les refouler ; mais ce ne fut pas sans peine : on ne l’écoutait plus ; il avait perdu l’habitude du commandement… Annette, s’arrachant au regard du feu dans le foyer et à l’insidieuse emprise de la nuit qui était tout à fait venue, se leva et, frileuse, s’enveloppant dans une robe de chambre du père, elle fit la lumière dans la pièce.

C’était l’ancien cabinet de travail de Raoul Rivière. Par les baies ouvertes, on voyait, au travers du jeune feuillage des arbres, clairsemé, la Seine dans la nuit, et sur sa masse sombre qui semblait immobile, les reflets des maisons, dont les fenêtres s’allumaient sur l’autre rive, et du jour qui mourait au-dessus des collines de Saint-Cloud. Raoul Rivière, qui était homme de goût, bien qu’il se gardât d’en user pour satisfaire à l’insipide routine ou aux caprices cocasses de ses riches clients, avait fait choix pour lui, aux portes de Paris, sur le quai de Boulogne, d’un vieil hôtel Louis XVI, qu’il n’avait point bâti. Il s’était contenté de le rendre confortable. Son cabinet de travail eût aussi bien servi pour des travaux galants. Et il y avait lieu de croire que cette vocation n’était pas restée sans emploi. Rivière avait reçu ici plus d’une visite aimable, dont nul ne se doutait : car la pièce avait son entrée directe sur le jardin. Mais depuis deux années, l’entrée ne servait à rien ; et la seule visiteuse avait été Annette. C’était là qu’ils avaient leurs meilleurs entretiens, Annette, allant, venant, rangeant, versant de l’eau dans un vase de fleurs, toujours en mouvement, puis immobilisée soudain avec un livre, pelotonnée dans son coin favori du divan, d’où elle pouvait voir en silence passer la rivière soyeuse, et suivre, sans interrompre sa distraite lecture, une conversation distraite avec son père. Mais lui, assis là-bas, nonchalant et lassé, dont le profil malicieux happait du coin de l’œil ses moindres mouvements, de vieil enfant gâté qui ne pouvait admettre que, là où il était, il ne fût pas le centre de toutes les pensées, la harcelait de pointes, de questions câlines, railleuses, exigeantes, inquiètes, afin de ramener sur lui l’attention d’Annette et de s’assurer qu’elle écoutait bien tout… Jusqu’à ce qu’à la fin, agacée et ravie qu’il ne pût se passer d’elle, elle laissât tout le reste, pour ne s’occuper que de lui. Alors, il était satisfait ; et sur de son public, il lui faisait largesse des ressources variées de son brillant esprit. Il brûlait ses fusées, il effeuillait ses souvenirs. Bien entendu, il avait soin de n’en choisir que les plus flatteurs ; et il les arrangeait ad usum Delphini — , au goût de la dauphine, dont il percevait finement les curiosités secrètes et les répugnances brusquement hérissées : il lui racontait juste ce qu’elle désirait entendre. Annette, tout oreilles, était fière de ses confidences. Elle croyait volontiers qu’elle avait de son père plus que n’avait jamais su en recevoir sa mère. De l’intimité de sa vie, elle restait, pensait-elle, l’unique dépositaire.

Mais un autre dépôt se trouvait en ses mains, depuis la mort du père : c’étaient tous ses papiers. Annette ne cherchait pas en prendre connaissance. Sa piété lui disait qu’ils ne lui appartenaient pas. Un autre sentiment lui soufflait le contraire. Il fallait, en tout cas, décider de leur sort : Annette, seule héritière, pouvait disparaître à son tour ; et ces papiers de famille ne devaient pas tomber en des mains étrangères. Il était donc urgent de les examiner, soit afin de les détruire, soit pour les conserver. Déjà, depuis plusieurs jours, Annette s’y était décidée. Mais quand elle se retrouvait, le soir, dans la pièce imprégnée de la présence aimée, elle n’avait plus le courage que de s’en pénétrer, des heures, sans bouger. Elle craignait, en rouvrant les lettres du passé, un contact trop direct avec la réalité…

Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s’y résolut. Dans la douceur diffuse de cette nuit trop tendre, où elle sentait, inquiète, se fondre sa douleur, elle voulut s’affirmer sa possession du mort. Elle alla vers le meuble en bois de rose, mieux fait pour une coquette que pour un travailleur, — un haut chiffonnier Louis XV, — où Rivière entassait, dans les tiroirs à sept ou huit étages, qui en faisaient comme une réduction anticipée et charmante des sky-scrapers américains, ses lettres et ses papiers intimes. Annette, s’agenouillant, ouvrit le tiroir du bas ; pour mieux l’examiner, elle l’enleva du meuble ; et, reprenant sa place près de la cheminée, elle le mit sur ses genoux et se pencha dessus. Nul bruit dans la maison. Elle y habitait seule, avec une vieille tante, qui tenait le ménage, et qui ne comptait guère : sœur effacée du père, tante Victorine avait toujours vécu à son service, le trouvait naturel, et maintenant continuait, au service de sa nièce, son rôle de gouvernante, — ainsi que les vieux chats, ayant fini par faire partie des meubles de la maison, auxquels elle était attachée, sans doute, autant qu’aux êtres. Retirée de bonne heure dans sa chambre, le soir, sa présence lointaine à l’étage au-dessus, le va-et-vient paisible de ses vieux pas feutrés, ne dérangeaient pas plus les songeries d’Annette qu’un animal familier.

Elle commença de lire, curieuse, un peu troublée. Mais son instinct de l’ordre et son besoin du calme, qui voulaient que, dans elle et autour, tout fût clair et rangé, s’imposaient en prenant et dépliant les lettres, une lenteur de mouvements, une froideur détachée, qui, quelque temps, du moins, purent lui faire illusion.

Les premières lettres qu’elle lut étaient de sa mère. Le ton chagrin lui rappela d’abord ses impressions de naguère, pas toujours bienveillantes, un peu agacées parfois, avec quelque pitié à l’égard de ce qu’elle jugeait, dans sa haute raison, une habitude d’esprit véritablement maladive : « Pauvre maman !… » Mais, petit à petit, poursuivant sa lecture, elle s’apercevait, pour la première fois, que cet état moral n’était pas sans motifs. Certaines allusions aux infidélités de Raoul l’inquiétèrent. Trop partiale pour juger au détriment de son père, elle passa, affectant de ne pas très bien comprendre. Sa piété lui fournissait d’excellentes raisons pour détourner les yeux. Elle découvrait toutefois le sérieux de l’âme, la tendresse blessée de madame Rivière ; et elle se reprocha, en l’ayant méconnue, d’avoir ajouté aux tristesses de cette vie sacrifiée.

Dans le même tiroir, côte à côte, dormaient d’autres paquets de lettres, — (certaines même détachées, mêlées aux lettres de la mère) — que la tranquille légèreté de Raoul avait réunies ensemble, comme, dans sa vie de ménage multiple, il avait fait des correspondantes.

Cette fois, le calme imposé d’Annette se vit soumis à une difficile épreuve. De tous les feuillets de la nouvelle liasse, des voix se faisaient entendre, bien autrement intimes et sûres de leur pouvoir que celle de la pauvre madame Rivière : elles affirmaient sur Raoul leurs droits de propriété. Annette en fut révoltée. Son premier mouvement fut de froisser dans sa main les lettres qu’elle tenait, et de les jeter au feu. — Mais elle les en retira.

Elle regardait, hésitante, les feuilles déjà mordues par la flamme, qu’elle venait de reprendre. Certes, si elle avait de bonnes raisons, tout à l’heure, pour ne pas vouloir s’introduire dans les querelles passées entre ses parents, elle en avait encore de meilleures pour vouloir ignorer les liaisons de son père. Mais ces raisons ne comptaient pour rien, maintenant. Elle se sentait personnellement atteinte. Elle n’eût pas su dire comment, à quel titre, pourquoi. Immobile, penchée, fronçant le bout de son nez, avançant son museau, avec une moue de dépit, comme une chatte irritée, elle frémissait du désir de relancer au feu les insolents papiers, qu’elle serrait dans son poing. Mais, ses doigts se desserrant, elle ne résista pas à l’envie d’y jeter un regard. Et, brusquement décidée, elle rouvrit la main, redéplia les lettres, effaçant soigneusement du doigt les froissures qu’elle avait faites… Et elle lut, — elle lut tout.


Avec répulsion, — (non sans attrait aussi), — elle voyait passer ces liaisons amoureuses, dont elle n’avait rien su. Elles formaient un troupeau fantasque et bigarré. Le caprice de Raoul, en amour comme en art, était « couleur du temps ». Annette reconnaissait certains noms de son monde ; et elle se rappelait, avec hostilité, les sourires, les caresses, qu’elle avait reçus jadis de telle des favorites. D’autres étaient d’un niveau social moins relevé ; l’orthographe n’en était pas moins libre que les sentiments exprimés. Annette accentuait sa moue ; mais son esprit, qui avait les yeux vifs et railleurs, comme ceux du père, voyait l’application comique de celles qui, penchées, un frison sur les yeux, tirant le bout de la langue, faisaient galoper leur plume sur le papier. Toutes ces aventures, les unes un peu plus longues, les autres un peu moins longues, jamais très longues en somme, passaient, se succédaient ; et l’une effaçait l’autre. Annette leur en savait gré, — froissée, mais dédaigneuse.

Elle n’était pas encore au bout de ses découvertes. Dans un autre tiroir, soigneusement mise à part, — (plus soigneusement, elle dut le remarquer, que les lettres de sa mère), — une liasse nouvelle lui révéla une liaison plus durable. Bien que les dates fussent négligemment marquées, il était facile de voir que cette correspondance embrassait une longue suite d’années. Elle était de deux mains, — l’une, dont l’écriture incorrecte et lâchée, qui courait de travers, s’arrêtait à moitié du paquet, — l’autre qui, d’abord, enfantine, appuyée, s’affirmait peu à peu, et continuait jusqu’aux dernières années, — bien plus, (et cette constatation fut particulièrement pénible à Annette), jusqu’aux derniers mois de la vie de son père. Et cette correspondante, qui lui dérobait une part de cette période sacrée, dont elle pensait avoir eu le privilège unique, cette intruse, doublement, écrivait à son père : « Mon père » !… Elle eut la sensation d’une intolérable blessure. D’un geste de colère, elle rejeta de ses épaules la houppelande du père. Les lettres tombées de ses mains, repliée sur sa chaise, elle avait les yeux secs, et ses joues la brûlaient. Elle ne s’analysait pas. Elle était trop passionnée pour savoir ce qu’elle pensait. Mais, de toute sa passion, elle pensait : « Il m’a trompée !… »

Elle reprit de nouveau les lettres exécrées ; et cette fois, elle ne les lâcha plus qu’elle n’en eût extrait jusqu’à la dernière ligne. Elle lisait, en soufflant des narines, bouche fermée, brûlée d’un feu caché de jalousie, — et d’un autre sentiment, obscur, qui s’allumait. Pas une seconde, l’idée ne lui vint, en pénétrant l’intimité de cette correspondance, en s’emparant des secrets de son père, qu’elle pouvait commettre un délit de conscience. Pas une seconde, elle ne douta de son droit… (Son droit ! L’esprit de raison était loin. Une bien autre puissance, despotique, parlait !)… Au contraire, c’était elle qui s’estimait lésée dans son droit — dans son droit — par son père !

Elle se ressaisit pourtant. Elle entrevit, un instant, l’énormité de cette prétention. Elle haussa les épaules. Quels droits avait-elle sur lui ? Que lui devait il ? — L’impérieux grondement de la passion dit : « Tout. » Inutile de discuter ! Annette, abandonnée à l’absurde dépit, souffrait de la morsure, et goûtait en même temps une amère jouissance de ces forces cruelles qui, pour la première fois, enfonçaient dans sa chair leur cuisant aiguillon.

Une partie de la nuit passa à sa lecture. Et lorsqu’elle consentit enfin à se coucher, sous ses paupières baissées elle relut longtemps des lignes et des mots, qui la faisaient tressauter, jusqu’à ce que le fort sommeil de la jeunesse la domptât, sans mouvement, étendue, respirant largement, très calme, soulagée par la dépense même qui s’était faite en elle.

Elle relut, le lendemain ; bien des fois, elle relut, dans les jours qui suivirent, les lettres qui ne cessaient d’occuper sa pensée. Maintenant, elle pouvait à peu près reconstituer cette vie — cette double vie, qui s’était déroulée, parallèle à la sienne : — la mère, une fleuriste, à qui Raoul avait fourni les fonds pour ouvrir un magasin ; la fille, qui était dans les modes, ou bien dans la couture (on ne savait pas très bien). L’une se nommait Delphine, et l’autre (la jeune) Sylvie. À en juger par le style fantasque, négligé, mais dont le déshabillé ne manquait pas de charme, elles se ressemblaient. Delphine paraissait avoir été une aimable personne, qui, malgré de petites roueries tendues çà et là dans ses lettres, ne devait pas avoir fatigué beaucoup Rivière de ses exigences. Ni la mère, ni la fille ne prenaient la vie au tragique. Au reste, elles semblaient sûres de l’affection de Raoul. C’était peut-être le meilleur moyen pour la conserver. Mais cette impertinente assurance ne froissait pas moins Annette que l’extrême familiarité de leur ton avec lui.

Sylvie occupait surtout son attention jalouse. L’autre avait disparu ; et la fierté d’Annette affectait de dédaigner le genre d’intimité que Delphine avait eue avec son père ; elle oubliait déjà que, les jours précédents, la découverte d’attachements du même ordre lui avait été une sensible offense. Maintenant qu’entrait en lice une intimité beaucoup plus profonde, toute autre rivalité lui semblait négligeable. L’esprit tendu, elle tâchait de se représenter l’image de cette étrangère qui, malgré son dépit, ne l’était qu’à demi. Le sans-gène riant, le tranquille tutoiement de ces lettres où Sylvie disposait de son père, comme s’il eût été sa propriété entière, l’indignaient ; elle cherchait à fixer l’insolente inconnue, afin de la confondre. Mais la petite intruse défiait son regard. Elle avait l’air de dire :

— C’est mon bien, j’ai son sang.

Et plus Annette s’irritait, plus cette affirmation faisait son chemin en elle. Elle la combattait trop pour ne pas s’habituer peu à peu au combat, et même à l’adversaire. Elle finit par ne plus pouvoir s’en passer. Le matin, la première pensée qui l’accueillait, au réveil, était celle de Sylvie ; et la voix narquoise de la rivale lui disait maintenant :

— J’ai ton sang.

Si nette elle l’entendit, si vive fut, une nuit, la vision de la sœur inconnue que, dans son demi-sommeil, Annette tendit les bras, afin de la saisir.

Et le lendemain, courroucée, protestant, mais vaincue, le désir la tenait et ne la lâcha plus. Elle partit de la maison, à la recherche de Sylvie.


L’adresse était dans les lettres. Annette alla boulevard du Maine. C’était l’après-midi. Sylvie était à l’atelier. Annette n’osa point l’y relancer. Elle attendit quelques jours, et elle revint un soir après dîner. Sylvie n’était pas rentrée ; ou elle était déjà ressortie : on ne savait au juste. Annette, qu’à chaque course une impatience nerveuse tenait crispée d’attente tout le jour, s’en retournait déçue ; et une secrète lâcheté lui conseillait de renoncer. Mais elle était de celles qui ne renoncent jamais à ce qu’elles ont décidé ; — elles y renoncent d’autant moins que l’obstacle s’entête, ou qu’elles craignent ce qui va arriver.

Elle alla de nouveau, un jour de la fin mai, vers neuf heures du soir. Et cette fois, on lui dit que Sylvie était chez elle. Six étages. Elle monta, trop vite, car elle ne voulait pas se laisser le temps de chercher des raisons pour rebrousser chemin. En haut, elle eut le souffle coupé. Elle s’arrêta sur le palier. Elle ne savait pas ce qu’elle allait trouver.

Un long couloir commun, sans tapis, carrelé. À droite, à gauche, deux portes entr’ouvertes : d’un logement à l’autre, des voix se répondaient. De la porte de gauche venait sur les carreaux rouges un reflet du couchant. Là habitait Sylvie.

Annette fit : « Toc ! toc ! » On lui cria : « Entrez ! » sans cesser de bavarder. Elle poussa la porte ; la lueur du ciel doré vint la frapper en face. Elle vit une jeune fille, à demi dévêtue, en jupon, épaules nues, pieds nus dans des savates roses, qui allait et venait, en lui tournant le dos souple et dodu. Elle cherchait quelque chose sur sa table de toilette, se parlant toute seule, et se poudrant le nez avec une houppette.

— Eh bien ! Qu’est-ce que c’est donc ? demanda-t-elle, d’une voix qui zézayait, à cause des épingles qu’elle mordait de côté.

Puis, subitement distraite par une branche de lilas, qui trempait dans son pot à eau, elle y plongea le nez, avec un grognement de plaisir. En relevant la tête et regardant ses yeux rieurs dans le miroir, elle aperçut, par derrière, hésitante, sur le seuil de la porte, Annette, auréolée de soleil. Elle fit : « Ah ! » se retourna, ses bras nus levés autour de sa tête, prestement renfonçant les épingles dans la chevelure refaite, puis vint, les mains tendues, — et soudain, les retira, faisant un geste d’accueil, aimable, mais réservé. Annette entra, essayant, mais en vain, de parler. Sylvie se taisait aussi. Elle lui offrit une chaise ; et, passant un peignoir à raies bleues usagé, elle s’assit en face d’elle, sur son lit. Toutes deux se regardaient ; et chacune attendait qui allait commencer…

Qu’elles étaient différentes ! Chacune étudiait l’autre, avec des yeux aigus, exacts, sans indulgence, qui cherchaient : « Qui es-tu ? »


Sylvie voyait Annette, grande, fraîche, la face large, le nez un peu camus, le front de jeune génisse sous la masse des cheveux châtain d’or en torsades, les sourcils très fournis, des yeux larges bleu-clair qui affleuraient un peu et qui, étrangement, parfois se durcissaient, par ondes venues du cœur ; la bouche grande, lèvres fortes, un duvet blond au coin, habituellement fermées, en une moue défensive, attentive, butée, mais qui, lorsqu’elles s’ouvraient, pouvaient s’illuminer d’un ravissant sourire, timide et rayonnant, qui transformait toute la physionomie ; le menton, comme les joues, pleins, sans empâtement, solidement charpentés ; la nuque, le cou, les mains, couleur de miel foncé ; une belle peau bien ferme, baignée par un sang pur. Un peu lourde de taille, le buste un peu carré, elle avait les seins larges et gonflés ; l’œil exercé de Sylvie les palpa sous l’étoffe, et s’arrêta surtout sur les belles épaules, dont la pleine harmonie formait avec le cou, blonde et ronde colonne, le plus parfait du corps. Elle savait s’habiller, était mise avec soin, presque trop pour Sylvie, un soin trop observé : les cheveux bien tirés, pas une boucle folle, pas une agrafe en faute, tout en ordre. — Et Sylvie se demandait : « Et dedans, est-ce de même ? »

Annette voyait Sylvie presque aussi grande qu’elle — (aussi grande, oui, peut-être) — mais mince, fine de taille, tête petite pour le corps, demi-nue sous le peignoir, peu de gorge, grassouillette pourtant, les bras dodus, assise, se balançant sur son petit croupion et les deux mains croisées sur ses deux genoux ronds. Ronds, elle avait aussi le front et le menton ; le nez petit, retroussé ; les cheveux d’un brun-clair, très fins et plantés bas sur les tempes, des boucles sur les joues, et de petits cheveux fous sur la nuque et le cou, blanc, très blanc, et gracile. Une plante qui vit en chambre. Les deux profils du visage étaient asymétriques : celui de droite, langoureux, sentimental chat qui dort ; celui de gauche, malicieux, aux aguets, chat qui mord. La lèvre supérieure se retroussait en parlant, sur les canines rieuses.

— Et Annette pensait : « Gare à qui elle croque ! »

Qu’elles étaient différentes ! Et pourtant, toutes deux avaient, du premier regard, reconnu le regard, les yeux clairs, le front, le pli du coin des lèvres, — le père…

Annette, intimidée, raidie, prit son courage et dit, d’une voix blanche, que glaçait l’excès d’émotion, qui elle était, son nom. Sylvie la laissa parler, sans cesser de la fixer, puis dit tranquillement, avec le sourire un peu cruel de sa lèvre retroussée :

— Je le savais.

Annette tressaillit.

— Comment ?

— Je vous ai vue déjà — souvent — avec le père…

Elle avait eu, avant les derniers mots, une hésitation imperceptible. Peut-être, malignement, elle allait dire : « mon père ». Mais elle eut ironique pitié du regard d’Annette, qui lisait sur ses lèvres. Annette comprit, détourna les yeux, rougit, humiliée.

Sylvie n’en perdit rien ; elle se délecta lentement de cette rougeur. Elle continuait de parler, sans hâte, posément. Elle racontait qu’à la cérémonie mortuaire, elle était à l’église, dans un des bas-côtés, et qu’elle avait tout vu. Sa voix qui chantonnait, en nasillant un peu, dévidait son récit, sans montrer d’émotion. Mais si elle savait voir, Annette savait entendre. Et quand Sylvie eut fini, Annette, relevant les yeux, lui dit :

— Vous l’aimiez bien ?

Les regards des deux sœurs échangèrent une caresse. Mais ce ne fut qu’un moment. Déjà une ombre jalouse avait passé dans les yeux d’Annette, et elle continua :

— Il vous aimait beaucoup.

Elle voulait sincèrement faire plaisir à Sylvie ; mais sa voix, malgré elle, prit une nuance de dépit. Sylvie crut y sentir une intonation protectrice. Ses petites griffes pointant aussitôt des pattes, elle dit avec entrain :

— Oh ! oui, il m’aimait beaucoup !

Elle fit une petite pause ; puis, d’un air complaisant, décocha :

— Il vous aimait bien aussi. Souvent, il me l’a dit.

Les mains passionnées d’Annette, ses mains grandes et nerveuses, frémirent et se serrèrent. Sylvie les regardait. La gorge contractée, Annette demanda :

— Il vous parlait de moi, souvent ?

— Souvent, répéta l’innocente Sylvie.

Il n’était pas très sûr qu’elle dît la vérité. Mais Annette, peu experte à cacher sa pensée, ne mettait pas en doute la parole des autres ; et celle de Sylvie l’atteignit au cœur. Ainsi, son père parlait d’elle à Sylvie, ils parlaient d’elle ensemble ! Et elle, jusqu’au dernier jour, avait tout ignoré ; il semblait se confier, et il l’avait dupée ; il la tenait à l’écart ; elle ne savait même pas l’existence de sa sœur !… Une telle inégalité, si injuste, l’accabla. Elle se sentit vaincue. Mais elle ne voulut pas le montrer ; elle chercha une arme, la trouva ; et elle dit :

— Vous l’avez vu bien peu, dans ces dernières années.

— Dans ces dernières années, concéda, fort à regret, Sylvie. Sans doute. Il était malade. On le tenait enfermé.

Il y eut un silence hostile. Souriantes toutes deux, toutes deux rongeaient leur frein. Annette, rude et guindée ; Sylvie, l’air faux comme un jeton, caressante, maniérée. Avant de continuer la partie, elles comptaient les points, Annette, un peu soulagée d’avoir repris un (bien faible) avantage, secrètement honteuse de ses mauvaises pensées, s’efforça de remettre l’entretien sur un ton plus cordial. Elle parla du désir qu’elle avait eu de se rapprocher de celle en qui revivait, aussi, — « un peu » — son père. Mais elle avait beau faire : malgré elle, elle établissait une différence entre leurs parts ; elle laissait entendre que la sienne était privilégiée. Elle racontait à Sylvie les dernières années de Raoul ; et elle ne pouvait pas s’empêcher de montrer combien elle avait été plus intime avec lui. Sylvie profitait d’un arrêt dans le récit, pour servir à Annette, en retour, ses propres souvenirs de l’affection paternelle. Et chacune, sans le vouloir, enviait la part de l’autre ; et chacune tâchait de faire valoir la sienne. Parlant ou écoutant, — (ne voulant pas écouter, mais entendant quand même), — elles continuaient de s’inspecter, de la tête au talon. Sylvie, complaisamment, comparait ses jambes longues et les fines chevilles de ses petits pieds nus qui jouaient dans les pantoufles, aux attaches un peu lourdes, aux chevilles engoncées d’Annette. Et Annette, étudiant les mains de Sylvie, n’oubliait pas de noter les lunules travaillées de ses ongles trop roses. — Ce n’étaient pas seulement deux jeunes filles qui se trouvaient en présence ; c’étaient les deux ménages rivaux. Aussi, malgré l’abandon apparent de l’entretien, elles restaient armées du regard et du bec, et s’observaient rudement. La féroce acuité de la jalousie leur faisait à chacune percer du premier coup d’œil, crûment, jusqu’au fond de l’autre, les tares, les vices cachés, dont l’autre ne se doutait peut-être pas. Sylvie lisait dans Annette le démon d’orgueil, la dureté de principes, la violence despotique, qui n’avaient pourtant pas eu encore l’occasion de s’exercer. Annette lisait dans Sylvie la sécheresse foncière et la fausseté souriante. Plus tard, quand elles s’aimèrent, elles se donnèrent bien du mal pour oublier ce qu’elles avaient lu. Pour l’instant, leur animosité le regardait par un verre grossissant. Il y avait des secondes où elles se haïssaient, Annette, le cœur gros, pensait :

— Ce n’est pas bien, ce n’est pas bien ! Je dois donner l’exemple.

Ses yeux faisaient le tour de la modeste chambre, regardaient la fenêtre, les rideaux de guipure, dans une lueur de lune le toit et les cheminées de la maison d’en face, la branche de lilas dans le pot à eau ébréché.

L’air froide, d’autant plus qu’elle brûlait au fond, elle offrit à Sylvie son amitié, son aide… Sylvie, négligemment, — un mauvais petit sourire, — écouta, laissa tomber… Annette, mortifiée, cachant mal son dépit d’orgueil et de passion naissante, se leva avec brusquerie. Elles échangèrent un adieu aimablement banal. Et, tristesse et colère au cœur, Annette sortit.

Mais comme elle était au bout du couloir carrelé et descendait déjà la première marche de l’escalier, Sylvie courut à elle, dans ses petites babouches, dont l’une resta en route, et, par derrière, lui passa les bras autour du cou. Annette se retourna, en criant d’émotion. Elle étreignit Sylvie, d’un élan passionné. Sylvie cria aussi, mais de rire, pour la violence de l’étreinte. Leurs bouches fougueusement s’étaient jointes. Mots amoureux. Tendres murmures. Remerciements, promesses qu’on se re verrait bientôt…

Elles se détachèrent. Annette, riant de bonheur, se trouva, sans savoir comment elle l’avait descendu, au bas de l’escalier. D’en haut, elle entendit un sifflement gamin, comme pour appeler un chien, et la voix de Sylvie qui chuchotait :

— Annette !

Elle leva la tête, vit tout en haut, dans un rond de lumière, la frimousse penchée de Sylvie qui riait :

— Attrape !…

reçut en pleine figure une pluie de gouttelettes et le lilas mouillé que Sylvie lui jetait, — et lui jetait aussi, des deux mains, des baisers…

Sylvie disparut. Annette, la tête levée, continuait de la chercher, quand elle n’était plus là. Et serrant dans ses bras la branche de fleurs trempée, elle embrassait le lilas.


Malgré la distance, et bien que certaines rues, à cette heure tardive, ne fussent pas très sûres, elle revint à pied. Elle aurait bien dansé. Rentrée enfin chez elle, heureuse et harassée, elle ne se coucha pas avant d’avoir placé les fleurs dans un vase, près de son lit. Et elle se releva pour les en retirer, et — comme chez Sylvie — les mettre dans son pot à eau. Recouchée, elle gardait sa lampe allumée, car elle ne voulait pas se séparer de cette journée. Mais elle se retrouva, soudain, trois heures après, au milieu de la nuit. Les fleurs étaient bien là. Elle n’avait pas rêvé, elle avait vu Sylvie… Elle se rendormit, sur le sein de l’image chérie.

Les journées qui suivirent furent remplies par un bourdonnement d’abeilles, édifiant une ruche nouvelle. Tel, autour d’une jeune reine, un essaim qui se groupe. Autour de Sylvie aimée, Annette bâtissait un nouvel avenir. La vieille ruche était désertée. Sa reine était bien morte. S’efforçant de masquer cette révolution de palais, le cœur passionné feignait de croire que son amour pour le père émigrait en Sylvie, et qu’il l’y retrouverait… Mais Annette savait bien qu’elle en prenait congé.

Impérieux grondement de l’amour nouveau, qui crée et qui détruit… Les souvenirs du père, impitoyablement, furent écartés de la vue. Les objets familiers, relégués — avec tous les égards — dans l’ombre pieuse de chambres où ils ne couraient pas risque d’être souvent troublés. La houppelande, remisée au fond d’un vieux placard. Après l’avoir enfouie, Annette l’en retira, indécise, y appuya sa joue, puis, soudain, rancunière, la rejeta. Illogisme de la passion ! Qui des deux trahissait ?…

Elle s’était éprise de la sœur qu’elle avait découverte. Elle ne la connaissait guère ! Mais, du moment qu’on aime, cette incertitude n’est qu’un attrait de plus. Le mystère de l’inconnu s’ajoute au charme de ce qu’on croit connaître. De Sylvie entrevue, elle ne voulait retenir que ce qui lui avait plu. Elle convenait en secret que ce n’était pas très exact. Mais quand, honnêtement, elle tâchait de revoir les ombres du portrait, elle entendait les petites savates trotter dans le couloir ; et les bras nus de Sylvie se nouaient autour de son cou.

Sylvie allait venir. Elle l’avait promis… Annette préparait tout, afin de la recevoir. Où la ferait-elle entrer ? — Là, dans sa jolie chambre. Sylvie s’assiérait ici, à la place favorite, devant la fenêtre ouverte. Annette voyait par ses yeux, se réjouissait de lui montrer sa maison, ses bibelots, ses arbres revêtus de leur plus tendre verdure, et l’échappée là-bas, sur les coteaux fleuris. D’en partager avec elle la grâce elle confort, elle en jouissait avec une fraîcheur de sensations toutes neuves. — Mais voici qu’elle pensa que les yeux de Sylvie feraient la comparaison entre son propre logement et la maison de Boulogne. Une ombre tomba sur sa joie. Cette inégalité lui pesa, comme si elle était à son tort… N’avait-elle pas les moyens de la réparer, précisément en conviant Sylvie à profiter des avantages que le sort lui avait faits ?… Oui, mais ce serait s’attribuer sur elle un avantage de plus. Annette pressentait qu’on ne le lui consentirait pas sans résistance. Elle se souvenait du silence railleur, dont Sylvie avait accueilli ses premières invites. Il fallait ménager sa susceptibilité. Comment faire ?… Annette essaya quatre ou cinq plans, dans sa tête. Aucun ne la satisfit. Elle changea dix fois l’arrangement de la chambre ; après y avoir disposé, avec un plaisir d’enfant, les objets de plus de prix, elle les remporta, et elle ne laissa que ce qu’elle avait de plus simple. Il n’y eut pas un détail — une fleur sur l’étagère, la place d’un portrait, — qu’elle ne discutât… Pourvu que Sylvie n’arrivât point, avant que tout fût en ordre ! — Mais Sylvie ne se pressait point ; et Annette eut le temps de défaire et refaire, et encore, et encore, ses petits arrangements. Elle trouvait Sylvie bien lente à venir ; mais elle en profitait pour corriger quelque chose à ses plans. Inconsciente comédie ! Elle se dupait, en attribuant une importance à ces riens. Toute cette agitation de rangements, de dérangements, n’était qu’un prétexte pour se donner le change sur une autre agitation de pensées passionnées, qui troublaient l’ordre habituel de sa vie raisonnée.

Le prétexte s’usa. Cette fois, tout était prêt. Et Sylvie ne venait point. Annette l’avait déjà reçue dix fois, en imagination. Elle s’épuisait à attendre… Elle ne pouvait pourtant pas retourner chez Sylvie ! Si, allant la revoir, elle lisait dans les yeux ennuyés de Sylvie qu’on se passait bien d’elle ! À cette seule idée, l’orgueil d’Annette saignait… Non, plutôt que cette humiliation, ne la revoir jamais !… Pourtant… Elle se décidait, hâtivement, s’habillait pour chercher l’oublieuse. Mais elle n’avait pas fini de boutonner ses gants qu’elle se décourageait ; et, les jambes cassées, elle se rasseyait sur une chaise du vestibule, ne sachant plus que faire…

Et, juste à cet instant, — affaissée près de la porte, son chapeau sur la tête, toute prête à sortir, et ne s’y décidant pas, — juste, Sylvie sonna !…

Entre la sonnerie et la porte qui s’ouvre, dix secondes ne s’écoulèrent pas. Une telle promptitude et l’apparition des yeux ravis d’Annette, dirent assez à Sylvie qu’elle était attendue. Déjà les deux museaux sur le seuil s’embrassaient, avant d’avoir dit un mot. Annette, impétueusement, entraîna Sylvie à travers la maison, sans lui lâcher les mains, en la mangeant des yeux, riant de la gorge, sottement, comme un enfant heureux…

Et rien ne se passa comme elle l’avait prévu. Aucune des phrases d’accueil préparées ne servit. Elle ne fit pas asseoir Sylvie à la place choisie. Tournant le dos à la fenêtre, elles s’assirent toutes deux sur le divan, côte à côte, et, les yeux dans les yeux, parlant sans s’écouter, leurs regards se disaient :

Annette : — « Enfin ! Tu es donc là ? »

Sylvie : — « Tu le vois, je suis venue… »

Mais Sylvie, ayant examiné Annette, dit :

— Vous alliez sortir ?

Annette secoua la tête, sans vouloir expliquer. Sylvie comprit très bien, et, se penchant, souffla :

— C’est chez moi que tu allais ?

Annette tressauta, et, appuyant sa joue sur l’épaule de sa sœur, elle murmura :

— Méchante !

— Pourquoi ? demanda Sylvie, baisant du coin de sa bouche les blonds sourcils d’Annette.

Annette ne répondit pas. Sylvie savait la réponse. Elle sourit, épiant malignement Annette qui, maintenant, évitait son regard. Cette violente fille ! Sa fougue était brisée. Une timidité subite s’était abattue sur elle, comme un filet. Elles restèrent sans bouger, la grande sœur appuyée sur l’épaule de la petite, satisfaite d’avoir si promptement établi son pouvoir…

Puis, Annette releva la tête ; et, maîtresses toutes deux de leur premier émoi, comme de vieilles amies, elles commencèrent à causer.

Elles n’avaient plus, cette fois, d’intentions hostiles. Elles étaient, au contraire, désireuses de se livrer… Oh ! pas complètement, pourtant ! Elles savaient qu’il est en chacun des choses qu’il ne faut pas montrer. Même quand on aime ? Justement, quand on aime ! Mais lesquelles, exactement ? Chacune, tout en se confiant, conservant ses secrets, tâtait les limites de ce que l’amour de l’autre pourrait supporter. Et plus d’une confidence qui commençait bien franche, oscillait incertaine, au milieu de la phrase, et coulait gentiment en un petit mensonge, Elles ne se connaissaient pas ; elles étaient, l’une pour l’autre, par beaucoup de côtés, une énigme déconcertante : deux natures, deux mondes, malgré tout, étrangers. Sylvie, pour cette visite, — (elle y avait songé plus qu’elle n’en eût convenu), — s’était faite aussi séduisante qu’elle pouvait. Et elle pouvait beaucoup. Annette était sous le charme, et, en même temps, gênée par certains petits artifices de coquetterie qui la mettaient mal à l’aise. Sylvie s’en apercevait, sans tenter d’y rien changer ; et cette grande sœur, libre et naïve, brûlante et réservée, l’attirait, l’intimidait. (À l’entendre bavarder, on ne s’en fût pas douté !) L’une et l’autre étaient fines et très observatrices ; elles ne perdaient pas un coup d’œil, ni une réflexion. Elles n’étaient pas sûres encore l’une de l’autre. Méfiantes et expansives, elles voulaient se donner. Oui, mais elles ne voulaient pas donner sans recevoir ! Elles avaient toutes deux un diable de petit orgueil. Annette avait le plus fort. Mais les mouvements d’amour chez elle étaient aussi plus forts. Et elle se trahissait. Quand elle donnait plus qu’elle n’aurait voulu, c’était une défaite, que Sylvie savourait. — Tels deux négociateurs qui, brûlant de s’entendre, mais, sagement circonspects, guettant chaque mouvement, s’avancent prudemment…

Le duel était inégal. Très vile, Sylvie se rendit compte de la passion impérieuse et implorante d’Annette. Mieux qu’Annette. Elle rexpérimenta ; d’une patte fourrée, elle en joua, sans en avoir l’air. Annette se sentit vaincue. Elle en eut honte et joie.

Sur la demande de Sylvie, elle lui montra tout son appartement. Elle ne l’eût pas fait, d’elle-même ; elle craignait de la froisser, en étalant le bien-être dont elle était pourvue ; mais, à son soulagement, Sylvie n’en manifesta pas la plus petite gêne. Elle était fort à l’aise, allait, venait, regardait et touchait, comme si elle était chez elle. Ce fut plutôt Annette qui se sentit choquée de ce parfait sans-gêne ; et en même temps, elle en fut réjouie dans sa tendresse. Passant près du lit de sa sœur, Sylvie donna sur l’oreiller une petite tape amicale. Elle examina curieusement la table de toilette, d’un regard fit la revue exacte des flacons, passa distraitement dans la bibliothèque, s’extasia devant une paire de rideaux, critiqua un fauteuil, en essaya un autre, fourra son nez dans l’armoire entr’ouverte, palpa la soie d’une robe, et, ayant fait son tour, revenue dans la chambre à coucher d’Annette, s’assit dans le fauteuil bas, près du lit, continuant l’entretien. Annette lui offrit le thé, auquel Sylvie préféra deux doigts de vin sucré. Tandis que, du bout de la langue, elle suçait un biscuit, Sylvie regardait Annette, hésitante, qui voulait parler ; et elle avait envie de lui dire :

— Vas-y donc !

Enfin, Annette prit son élan et, avec une brusquerie qui venait de sa tendresse contrainte, elle proposa à Sylvie d’habiter avec elle. Sylvie sourit, se tut, avala sa bouchée, trempa dans son malaga ses miettes et ses doigts, sourit de nouveau, gentiment, remerciant des yeux et de la bouche pleine, en secouant la tête, comme on fait quand on parle à un enfant ; puis elle dit :

— Chérie…

Et elle refusa.

Annette insista, pressante ; elle mettait à forcer le consentement une violence impérieuse. Au tour de Sylvie, maintenant, de ne plus vouloir parler ! Elle s’excusait, à mi-mots, d’une voix caressante, avec un peu de gêne, aussi avec malice… (Elle l’aimait bien, la brusque et tendre, la candide grande sœur !)… Elle disait :

— Je ne peux pas.

Et Annette demandait :

— Mais, pourquoi ?

Et Sylvie :

— J’ai un ami.

Annette ne comprit pas, l’espace d’une seconde. Puis, elle comprit trop, et elle fut atterrée, La lorgnant du coin de l’œil, Sylvie, toujours riante, se leva, et partit, dans un gazouillis de petits mots et de baisers.


Annette demeura en présence de son château détruit. Elle avait une grande peine, confuse, faite de sentiments mêlés. Il en était d’assez acres, qu’elle aimait mieux ne pas connaître, mais qui, par bouffées, lui contractaient la gorge… Elle qui se croyait libre de préjugés, l’idée que cette jolie sœur… Ah ! c’était trop pénible ! Elle en aurait bien pleuré… Pourquoi ? C’était stupide ! De la jalousie encore ?… Non !

Elle secoua les épaules et se leva. Elle ne voulait plus y penser. — Elle y pensait, tout le temps… Elle allait, à grands pas, de pièce en pièce, afin de se distraire. Elle s’aperçut qu’elle refaisait dans l’appartement la promenade de sa sœur. Elle ne pensait qu’à elle. À elle et à cet autre… Jalouse, décidément ? Non ! Non ! Non ! Non !… Elle tapa du pied, avec colère… Elle ne l’admettrait pas !… Mais qu’elle l’admît ou non, le mal lui mordait le cœur. — Elle se chercha des explications morales. Elle en trouva. Elle souffrait dans sa pureté. En sa nature complexe, riche d’instincts opposés, qui n’avaient pas encore eu l’occasion de se quereller, il ne manquait pas de forces puritaines. Pourtant ce n’étaient pas les scrupules religieux qui la gênaient. Élevée par un père sceptique, une mère libre-penseuse, en dehors de toute Église, elle s’était habituée à discuter de tout. Elle n’avait peur de soumettre aucun préjugé social à l’esprit d’examen. Elle admettait l’amour libre ; en théorie, elle l’admettait très bien. Souvent, dans ses entretiens avec son père ou avec ses camarades d’études, elle en avait soutenu les droits ; à ces revendications ne se mêlait pas trop le désir juvénile de paraître « avancée » : elle trouvait sincèrement légitime, naturelle, et même raisonnable la liberté en amour. Jamais elle n’eût songé à blâmer les jolies filles de Paris, qui vivent comme il leur plaît ; elle les voyait avec sympathie, certes plus que les femmes de son monde bourgeois…. Eh bien, qu’avait-elle donc maintenant qui la peinait ? Sylvie usait de son droit… Son droit ? Non, pas son droit ! Les autres, mais non pas elle !… On permet davantage à ceux qu’on met moins haut. Pour sa sœur, comme pour elle, Annette avait, justes ou non, — oui, justes ! — de plus strictes exigences. L’amour unique lui semblait une aristocratie du cœur. Sylvie avait déchu, Annette lui en voulait !… « l’amour unique ? L’amour de toi !… Jalouse, qui te mens !… » Mais plus elle était jalouse de Sylvie, plus elle l’aimait. Et plus elle lui en voulait, plus elle l’aimait. On n’en veut tant qu’à ceux qu’on aime !…

Le charme de la petite sœur, tranquillement, opérait. Inutile de s’irriter, de vouloir qu’elle fût différente ; elle était ce qu’elle était. Annette se sentait peu à peu travaillée par un autre sentiment : la curiosité. Malgré elle, son esprit tâchait de se figurer comment vivait Sylvie. Elle y pensait beaucoup trop. Il lui arriva de se mettre à sa place. Elle fut assez confuse de constater qu’elle ne s’y trouvait pas trop mal. Le dépit, la révolte indignée qu’elle en eut contre elle-même, la rendit plus sévère pour Sylvie. Elle continua de bouder, et s’interdit de retourner chez sa sœur.


Sylvie ne s’en troublait point. Qu’Annette ne lui donnât plus signe de vie, ne l’inquiétait aucunement. Elle avait jugé la grande sœur, elle savait qu’Annette reviendrait. L’attente ne lui pesait pas. Elle avait de quoi occuper son cœur. Son ami, d’abord, — qui n’en habitait pourtant qu’un coin, et pas pour très longtemps. Et tant d’autres objets ! Elle aimait bien Annette. Mais enfin, elle avait vécu près de vingt ans sans elle ! Elle pouvait attendre encore quelques semaines… Elle devinait ce qui se passait dans l’esprit de sa sœur. Elle en éprouvait un amusement, mêlé d’un reste d’hostilité. Les deux races rivales. Les deux classes. Sans qu’il y eût paru, Sylvie avait, chez Annette, fait la comparaison de leurs vies et de leurs conditions. Elle pensait :

— Tout de même, tu vois, on a ses petits avantages. J’ai ce que tu n’as pas… Tu croyais me tenir, et tu ne me tiens pas… Oui, va, va, fais ta moue et ta lèvre gonflée !… J’ai choqué tes convenances… Quel coup, ma pauvre Annette !…

Et riant de la déconvenue qu’elle s’imaginait lire sur le visage d’Annette, elle embrasserait sa main et envoyait un baiser. Mais, tout en se disant qu’Annette avait de la peine et que le morceau était un peu dur à passer, elle n’en était pas fâchée. Et, comme pour un enfant qui boude devant sa cuiller pleine, elle soufflait narquoise et câline :

— Allons, mon beau petit ! Ouvrez le bec !… Houp là !…

Il ne s’agissait pas seulement des convenances choquées. Sylvie savait fort bien qu’elle avait blessé Annette dans un autre sentiment beaucoup moins avouable. Et la brigande s’en réjouissait, car elle se sentait ainsi maîtresse de sa sœur ; elle en ferait tout ce qu’elle voudrait… « Pauvre Annette ! Tu peux te débattre…! » Sylvie était sûre, absolument sûre, qu’elle l’« aurait ! » Railleuse, attendrie quand même, elle lui chuchotait, en pensée :

— Va ! je n’en abuserai pas…

Elle n’en abuserait pas ?… Et pourquoi donc point ? C’est amusant d’abuser ! Après tout, la vie, c’est la guerre. Au vainqueur, tous les droits ! Si le vaincu y consent, c’est qu’il y trouve son compte !

— Baste ! Nous verrons bien ! Un lundi matin, elle faisait des courses, lorsque, dans la rue de Sèvres, un peu plus loin devant elle, marchant dans le même sens, elle aperçut Annette. Elle s’amusa à la suivre, quelque temps, pour l’observer. Annette marchait à grands pas, selon son habitude. Sylvie, aux petits pas, vifs, souples et dansants, riait de son allure garçonnière et sportive ; mais elle appréciait la belle harmonie de ce corps vigoureux. La tête droite, sans regarder autour d’elle, Annette était absorbée. Sylvie la rattrapa, et continua de cheminer sur le trottoir auprès d’elle, sans qu’Annette la remarquât. Imitant sa démarche, et lorgnant du coin de l’œil la joue de la grande sœur, que paraissait pâlir une ombre de mélancolie, Sylvie, sans tourner la tête, remuait les lèvres, disant tout bas :

— Annette…

Impossible de l’entendre, dans le bruit de la rue. Sylvie s’entendait à peine. Annette l’entendit pourtant. Ou bien eut-elle conscience de ce « double » moqueur, qui, depuis quelques instants, l’escortait en silence ? Elle vit soudain près d’elle le profil amusé, les lèvres qui remuaient comiquement sans parler, le petit œil rieur qui regardait de côté… Alors, elle s’arrêta, avec un de ces mouvements de joie impétueuse, qui avaient, une fois déjà, surpris, séduit Sylvie. Les bras brusquement tendus. Un élan de tout l’être. Sylvie pensait :

— Elle va bondir…

Un instant seulement. Déjà, elle s’était ressaisie ; et, presque froidement, elle dit :

— Bonjour, Sylvie.

Mais ses joues s’étaient colorées ; et sa raideur ne tint pas devant l’éclat de rire de la petite, enchantée de sa gaminerie. Elle rit avec elle :

— Ah ! tu m’as attrapée !

Sylvie lui prit le bras, et elles continuèrent leur chemin, modelant tendrement leur pas, l’une sur l’autre.

— Tu étais là depuis longtemps ? demandait Annette.

— Oh ! depuis une demi-heure ! affirma, sans hésiter, Sylvie.

— Non ? s’exclamait la crédule Annette.

— Je suivais tes mouvements. Je voyais tout. Tout. Tu parlais en marchant.

— Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! protesta Annette. Ah ! la petite menteuse !… Leurs deux bras se serrèrent. Elles se mirent à bavarder des courses qu’elles venaient de faire. Elles étaient toutes joyeuses. Au milieu d’un récit passionnant d’une Exposition de blanc, au Bon Marché, où l’une était allée, où l’autre devait aller, — dans le vacarme d’une rue qu’elles traversaient, se glissant entre les voitures, avec le sur instinct de deux petites Parisiennes, Sylvie murmura à l’oreille d’Annette :

— Tu ne m’as pas embrassée !…

Un mouvement brusque d’Annette faillit les faire écraser. En abordant le trottoir, sans cesser de marcher, leurs deux becs se joignirent… Elles allaient maintenant, plus étroitement serrées, dans une rue plus calme, qui menait… Où menait-elle ?…

— Où est-ce que nous allons ?

Elles s’arrêtèrent, amusées de constater que, dans leur bavardage, elles s’étaient égarées. Sylvie, agrippant Annette, dit :

— Déjeuner ensemble.

Annette se défendait, — (l’imprévu la charmait, mais la gênait un peu : elle était méthodique), — parlant de sa vieille tante, qui là-bas l’attendait. Mais Sylvie ne s’embarrassait pas de ces menus détails : elle s’était emparée d’Annette, et ne la lâcherait pas. Elle la fit téléphoner d’un bureau à la tante, et elle l’emmena dans une crémerie de sa connaissance. Ce fut pour les deux jeunes filles, et surtout pour Annette, une partie de plaisir, ce petit déjeuner que Sylvie tenait à offrir à sa sœur plus fortunée : (celle-ci l’avait compris). Annette trouvait tout exquis. Elle s’extasiait sur le pain, sur la côtelette bien cuite. Et il y eut, à la fin, des fraises dans de la crème, dont elles se régalèrent, à petits coups de langue.

Mais les langues étaient encore plus occupées à causer qu’à manger. Elles ne parlaient pourtant que de choses insignifiantes, s’imbibant l’une de l’autre, de leurs regards et de leur voix et de leur rayonnement. L’instinct a ses chemins, et plus courts et meilleurs. Il n’était pas encore temps de toucher aux sujets essentiels. Elles tournaient autour, tournaient joyeusement, telles ces guêpes bourdonnantes, qui font dix fois le tour d’une assiette, avant de s’y poser. — Elles ne s’y posèrent pas…

Sylvie se leva, et dit :

— Maintenant, il faut aller travailler.

Annette fit la mine penaude d’un enfant à qui on enlève brusquement son dessert. Elle dit :

— On était si bien ! Je n’en ai pas assez.

— Moi non plus, dit Sylvie en riant. Quand est-ce qu’on en reprend ?

— Le plus tôt, et le plus long… C’était trop vite fini. — Ce soir, alors. Viens me chercher, vers six heures, à la porte de l’atelier.

Annette se troubla :

— Mais est-ce que nous serons seules ?

Elle s’inquiétait de l’idée qu’elle pourrait rencontrer « l’autre ».

Sylvie lut en elle :

— Oui, oui, on sera seules, dit-elle, indulgente, avec une pointe d’ironie. Elle expliqua tranquillement que l’ami était allé passer deux ou trois jours en province, dans sa famille. Annette avait rougi que Sylvie l’eût devinée. Elle ne se souvenait plus que, la veille, le matin, elle était résolue à lui marquer sa désapprobation morale. En fait de morale, elle ne vit plus qu’une chose : « Ce soir, il ne serait pas là ».

— Quel bonheur ! ou pourra passer toute la soirée ensemble.

Elle le dit, en tapant des mains. Sylvie balança son pied, comme si elle allait danser, grimaça de plaisir, dit :

— Tout le monde est content.

prit un air distingué, parce qu’un monsieur venait d’entrer, dit :

— Au revoir, ma chère,

et fila comme un trait.

Elles se retrouvèrent, quelques heures plus tard, dans la sortie de l’essaim baguenaudeur. — Babillant, lorgnant, trottant, achevant de se coiffer devant un miroir de poche, ou devant la glace du coin, les petites cousettes se retournaient en passant, et, de leurs yeux battus, vifs et curieux, dévisageaient Annette, — encore dix pas plus loin, trottant, lorgnant, babillant, se retournaient pour regarder Sylvie qui embrassait Annette. Et Annette avait peine, en voyant que Sylvie avait bavardé.

Elle emmena sa sœur dîner à Boulogne. Sylvie s’était invitée. Pour épargner la tante, qui eût fait des « Oh ! », des « Ah ! », il fut convenu en route que Sylvie serait présentée, à titre d’amie. Ce qui ne l’empêcha pas, à la fin du dîner, quand la vieille dame se retira dans sa chambre, conquise par les gentillesses de la petite rusée, de l’appeler : « Ma tante », comme par jeu familier…

Seules, dans le grand jardin, par la claire nuit d’été. Tendrement enlacées, elles allaient à petits pas, aspirant l’haleine des fleurs lasses, qui s’exhale à l’orée d’un beau jour. Comme les fleurs, leur âme exhalait ses secrets. Aux questions d’Annette, Sylvie répondait, cette fois, sans trop cacher. Elle racontait sa vie, depuis la petite enfance ; et d’abord, ses souvenirs du père. Elles en parlaient maintenant sans gêne et sans mutuelle envie ; il leur appartenait à toutes deux, et elles le jugeaient d’un sourire indulgent, ironique, comme un grand gosse amusant, séduisant, pas sérieux, pas très sage…

— (Tous les hommes sont de même !) — On ne lui en voulait pas…

— Dis, Annette, s’il avait été sage, je ne serais pas ici…

Annette lui pressait la main.

— Aïe ! ne serre pas si fort !

Sylvie parla ensuite de la boutique de fleuriste, où elle avait, enfant, assise sous le comptoir, avec les fleurs tombées, tressé ses premiers rêves, — ses premières expériences de la vie de Paris, en écoutant causer sa mère et les clients, — puis, quand mourut Delphine, — (Sylvie avait treize ans), — son apprentissage chez une couturière, qui était l’amie de la mère, et l’avait recueillie, — puis, après une année et la mort de la patronne, usée par le travail, (on s’use vite, à Paris !) ses divers avatars. Des notations crues, des expériences amères, toujours contées gaiement, vues avec drôlerie. Elle peignait au passage les types et les caractères, piquant d’un coup d’aiguille, sur la trame du récit, un trait, une saillie, un mot ou un museau. Elle ne contait pas tout ; elle avait un peu plus expérimenté la vie qu’elle ne disait et que peut-être il ne lui plaisait de s’en souvenir. Elle se rattrapait sur le chapitre de l’ami, — de l’ami dernier. (S’il y avait d’autres chapitres, elle les garda pour elle). Un étudiant en médecine, rencontré à un bal de quartier : (elle se fût bien privée de dîner, pour danser !) Pas très beau, mais gentil, grand, brun, les yeux rieurs, qui se plissaient au coin, les narines retroussées, un nez de bon chien, amusant, affectueux… Elle le décrivait sans le moindre emballement, mais avec complaisance, vantant ses qualités, aussi le blaguant un peu, satisfaite de son choix. Elle s’interrompait pour rire, à certains souvenirs qu’elle disait, et à d’autres qu’elle ne disait pas. Annette, tout oreilles, troublée, intéressée, se taisait, glissant çà et là quelques paroles gênées. Sylvie lui tenait la main, et de son autre main libre, comme égrenant un chapelet, lui caressait le bout des doigts, un à un, en parlant. Elle percevait la gêne de sa sœur, elle l’aimait et s’en amusait.

Les deux jeunes filles s’étaient assises sur un banc, sous les arbres ; et dans la nuit venue elles ne se voyaient plus. Ce petit diable de Sylvie en profita pour conter des scènes un peu lestes et fort tendres, afin d’intimider tout à fait la grande sœur. Annette devinait sa malice ; elle ne savait si elle devait sourire ou blâmer, elle eût voulu blâmer ; mais elle était si jolie, la petite sœur ! Sa voix sonnait si riante, sa joie semblait si saine ! Annette respirait à peine, tâchant de ne pas montrer l’émoi où la jetaient ces récits amoureux. Sylvie, qui sentait sous ses doigts les émotions de l’autre, s’arrêta pour en jouir et préparer une malice nouvelle : et, se penchant vers Annette, à mi-voix, candidement, lui demanda si elle avait aussi un ami. Annette tressaillit — (elle ne s’y attendait pas) — et rougit. Les yeux perçants de Sylvie cherchaient à voir ses traits dans l’ombre protectrice : et, n’y parvenant pas, elle promena ses doigts sur la joue d’Annette…

— Elle brûle, dit-elle, en riant.

Annette riait gauchement, et brûlait encore plus. Sylvie se jeta à son cou.

— Ma sotte, ma bécasse, comme tu es donc mignonne ! Non, tu es impayable ! Ne m’en veux pas ! Je me tords. Je t’aime bien. Aime un peu ta Sylvie ! C’est pas grand’chose de bon. Mais tel quel, c’est à toi. Annette, ma canette ! Tends ton bec, je t’amoure !…

Annette, passionnément, la serra dans ses bras, jusqu’à en perdre haleine. Sylvie, se dégageant, dit d’un ton connaisseur :

— Tu sais bien embrasser. Qu’est-ce qui t’a appris ? Annette lui ferma la bouche, rudement, avec sa main :

— Ne plaisante pas toujours !

Sylvie lui baisa la paume : — Pardon, je ne le ferai plus.

Et, la joue appuyée sur le bras de sa sœur, elle resta sagement sans parler, écoutant, regardant sur l’obscure transparence d’un pan de ciel échancré par les branches de l’arbre, dans les demi-ténèbres, le visage d’Annette qui s’inclinait vers elle et tout bas lui parlait.

Annette ouvrait son cœur. Elle disait, à son tour, la plénitude heureuse de sa jeunesse solitaire, cette aube de petite Diane, passionnée, mais sans troubles, qui jouit de ce qu’elle désire, non moins que de ce qu’elle possède, car entre l’un et l’autre, il n’y a pour elle d’autre distance que d’aujourd’hui à demain. Et elle est si sûre de demain qu’elle en goûte par avance à la treille le parfum de jasmin, sans se presser de le cueillir.

Elle conta le tranquille égoïsme de ces années, vides d’événements, gonflées du suc des rêves. Elle dit l’intimité, la tendresse absorbante qui la liait à son père. Et, en se racontant, il lui arrivait ceci de singulier qu’elle se découvrait : car, jusqu’à cette heure, elle n’avait pas eu l’occasion d’analyser son passé. Elle en était, par instants, effarée. Elle s’arrêtait dans son récit ; tantôt elle avait de la peine à s’exprimer, tantôt elle s’exprimait avec une ardeur trouble et imagée. Sylvie ne comprenait pas toujours, s’amusait, écoutait moins qu’elle n’observait l’expression du visage, du corps et de la voix.

Annette avouait maintenant la souffrance jalouse, que lui avait apportée la découverte de la seconde famille que son père lui avait cachée, et le bouleversement où la jeta l’existence de cette rivale, de cette sœur. Avec sa franchise brûlante, elle ne dissimula rien de ce dont elle rougissait ; sa passion se réveillait, tandis qu’elle l’évoquait ; elle dit :

— Je t’ai haïe !…

d’un accent si emporté qu’elle s’arrêta, saisie du son de sa voix. Sylvie, beaucoup moins émue, mais très intéressée, sentait contre sa joue frémir la main d’Annette, et pensait :

— Il y en a du feu, là dedans !

Annette avait repris la suite des aveux qui lui coûtaient. Et Sylvie se disait :

— Est-elle drôle de tout me raconter !

Mais elle sentait croître pour l’étrange grande sœur un respect, certes moqueur, mais infiniment tendre, qui lui faisait frotter câlinement son visage contre la paume fraternelle…

Annette, dans son récit, en était venue au point où l’attrait de la sœur inconnue s’était emparé d’elle, malgré sa résistance, et où, pour la première fois, elle avait vu Sylvie. Mais ici, la franchise ne put vaincre l’émotion de son cœur. Elle essaya de poursuivre, s’arrêta et, renonçant, elle dit :

— Je ne puis plus…

Le silence se fit. Sylvie souriait. Elle se souleva, rapprocha son visage de celui de sa sœur, et, lui pinçant le menton, elle lui souffla tout bas :

— Tu es une grande amoureuse.

— Moi ! protesta Annette, toute confuse.

Sylvie s’était levée du banc, et, debout devant sa sœur, elle lui serra la tête tendrement contre son corps, et dit :

— Pauvre… pauvre Annette !… À partir de ce jour, les deux sœurs se virent constamment. Il ne se passa plus de semaine qu’elles ne se réunissent. Sylvie venait le soir, à Boulogne, surprendre Annette. Plus rarement, Annette retournait chez Sylvie, Par une convention tacite, elles s’arrangeaient de façon qu’Annette ne pût rencontrer l’ami. Elles adoptèrent un jour régulier pour déjeuner ensemble à la crémerie, et jouaient à se donner rendez-vous, çà et là dans Paris. Elles avaient autant de joie l’une que l’autre, à se retrouver ensemble. Ce devint un besoin. Les jours où on ne s’était pas vues, les heures se traînaient, la vieille tante ne parvenait pas à rompre le mutisme d’Annette, et Sylvie, maussade, turlupinait l’ami, qui n’en pouvait mais. La seule chose qui permît de tolérer l’attente était la pensée de tout ce qu’on aurait à se dire, quand on se reverrait. Cela ne suffisait pas toujours ; et jamais Annette ne fut aussi heureuse qu’un soir, passé dix heures, quand Sylvie sonna à la porte, disant qu’elle n’avait pu attendre au lendemain pour l’embrasser. Elle brûlait de la retenir ; mais la petite, qui n’avait, jurait-elle, que cinq minutes à rester, repartit en courant, après une heure de caquetage, tout d’un trait, sans souffler.

Annette eût voulu faire profiter sa sœur de sa maison, de son bien-être. Mais Sylvie avait une façon brusque d’écarter toutes les tentatives : elle avait mis dans sa tête — sa petite tête butée — qu’elle n’accepterait aucune avance d’argent. Elle ne faisait, en revanche, aucune difficulté pour accepter un objet de toilette, ou bien pour « l’emprunter » : (ce qu’elle empruntait, elle oubliait de le rendre). Il lui arriva même, une ou deux fois, de chiper… oh ! rien d’important !… Et, bien entendu, elle n’eût jamais touché à une pièce de monnaie ! L’argent, ça c’est sacré ! Mais un petit bibelot, un bijou sans valeur… Elle n’y résistait pas. Annette avait remarqué ce jeu de petite gazza ladra ; et elle en était gênée. Pourquoi Sylvie ne lui demandait-elle pas ? Elle eût été si heureuse de lui donner ! Elle tâchait de ne pas voir. — Mais le grand plaisir était d’échanger entre les deux sœurs une blouse, un cache-corset, le linge de leur corps : la passion d’Annette s’en alimentait. Sylvie était experte dans l’art de s’ajuster les robes de sa sœur ; et son goût modifiait le goût plus sérieux d’Annette. L’effet n’en était pas toujours très heureux, car Annette, trop éprise, exagérait parfois l’imitation, au delà de ce qui seyait à son style personnel ; et Sylvie, amusée, devait retenir son zèle. Beaucoup plus avisée, elle savait, sans le dire, profiter de ce que lui apprenait la sobre distinction d’Annette, certaines nuances de parler, de gestes et de manières ; mais sa copie était si fine qu’on eût dit que son modèle la lui eût empruntée.


Cependant, malgré leur intimité, Annette ne parvenait à connaître qu’une part de la vie de sa sœur. Sylvie avait son indépendance ; et elle aimait à la faire sentir. Au fond, elle n’avait pas tout à fait désarmé, de son hostilité de classe ; elle tenait à ce qu’Annette vît bien qu’on ne disposait pas d’elle et qu’on n’entrait chez elle qu’autant qu’il lui plaisait. D’ailleurs, son amour-propre n’était pas sans remarquer que sa sœur n’approuvait pas tout en elle. Notamment sa liaison amoureuse. Bien qu’Annette fît effort pour l’accepter, elle ne savait pas dissimuler la gêne que ce sujet lui causait. Ou bien elle le fuyait, ou, quand elle s’obligeait à en parler, avec le désir sincère de faire plaisir à Sylvie, elle avait dans le ton un rien de forcé, que percevait Sylvie ; et celle-ci, d’un mot, écartait le sujet. Annette s’en attristait. Elle voulait de tout cœur que Sylvie fût heureuse, heureuse à sa manière. Que cette manière ne fût point celle qu’elle eût préférée, elle ne voulait pas le montrer. Mais elle le montrait sans doute. Quand on a des sentiments forts, on n’est pas très adroit. — Sylvie lui en voulait ; et elle se vengeait par son silence. Il fallait un hasard pour qu’Annette apprît, plusieurs semaines après, certains événements importants dans la vie de la jeune sœur.

À vrai dire, de leur importance, il était impossible de faire convenir Sylvie ; et peut-être glissaient-ils en effet sur l’élasticité de son tempérament ; mais il se pouvait aussi que son amour-propre le prétendît plus que ce n’était. Annette, incidemment, reçut ainsi la nouvelle que, « depuis quelque temps », — (impossible de préciser : c’était de « l’histoire ancienne » !…) — l’ami n’était plus là, la liaison s’était dénouée. Sylvie ne s’en montrait pas autrement affectée. Annette l’était davantage ; mais ce n’était point de regrets. Elle essaya gauchement de savoir ce qui s’était passé. Sylvie haussait les épaules, riait, disait :

— Il ne s’est rien passé. C’est passé, voilà tout.

Annette eût dû s’en réjouir ; mais ces mots de sa sœur lui causaient une peine… Quel étrange sentiment ! Comme elle était mal faite !… Ah ! ce mot : « passer »…, pour le monde du cœur ! Et qu’on le dît en riant !… Mais cette grande nouvelle — (c’en était une pour elle) — fut, peu après, suivie d’une autre découverte. Un jour qu’Annette annonçait l’intention d’aller prendre sa sœur, au sortir de l’atelier, Sylvie dit tranquillement :

— Non, non, je n’y suis plus…

— Comment ? fit Annette, étonnée. Depuis quand ?

— Oh ! depuis quelque temps…

(Toujours la même façon évasive de compter ! Ç’aurait pu être aussi bien la veille que l’an dernier !)

— Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Il est arrivé… ce qui arrive chaque année : (ainsi que dans Malbrough… « sà sa Pâques ou à la Trinité… » ) Sitôt après le Grand-Prix, vient la morte-saison. Les patronnes se font rosses, pour nous fournir généreusement le prétexte de nous faire fiche à la porte.

— Mais alors, où es-tu ?

— Oh ! je suis ici et là. Je vais, je cours, je fais un peu de tout.

Annette était consternée :

— Alors, tu es sans place, et tu ne me le dis pas !

Sylvie jouait celle « qui ne s’en fait pas », qui a bien l’habitude ! Négligemment, elle expliquait, d’un petit air de supériorité, (pas fâchée dans le fond, de l’émotion produite), qu’elle bâclait des costumes bon marché pour des entrepreneuses de confections, elle ourlait des petites robes, elle cousait des pantalons d’hommes — (elle bouffonnait en le racontant). — Mais Annette ne riait point. Serrant de près son enquête, elle découvrait que sa sœur courait à droite, à gauche, pour trouver du travail, et qu’elle en acceptait parfois d’exténuant, de rebutant. Maintenant, elle comprenait pourquoi la petite, « depuis quelque temps », lui paraissait pâlie… Pourquoi elle était restée plusieurs jours sans venir, donnant de mauvais prétextes, des mensonges absurdes, afin de passer sans doute une partie de la nuit à s’user les doigts et les yeux à sa couture… Sylvie continuait de conter, à sa façon railleuse d’indifférence affectée, ses petites mésaventures. Mais elle vit les lèvres de sa sœur qui tremblaient de colère. Et brusquement, Annette éclata :

— Non ! fit-elle, c’est indigne ! Je ne puis pas, je ne puis pas le supporter ! Quoi ! tu dis que tu m’aimes, tu m’as demandé toi-même que l’on soit des amies, tu prétends en être une, et tu me caches tout le plus grave de ce qui te concerne !…

(La lèvre retroussée de Sylvie faisait : « Peuh ! quelle importance !… » — Mais Annette ne la laissa pas parler, le torrent était lâché).

— … J’avais confiance en toi, je croyais que tu me dirais tes peines, tes ennuis, comme je te dis les miens, que tout serait en commun… Et tu me tiens à l’écart, ainsi qu’une étrangère ; je ne sais rien, je ne sais rien ! Sans un hasard, je n’aurais jamais appris que tu te trouves gênée, que tu cours après une place, que tu ruines ta santé ; et tu accepterais n’importe quel travail, plutôt que de m’en parler, quand tu sais que mon bonheur serait de t’aider… C’est mal, c’est mal ! Tu m’as blessée. C’est un manque de franchise, c’est un manque d’amitié !… Mais je ne le tolérerai plus !… Non !… Pour commencer, tu vas venir chez moi, et tu y resteras, jusqu’à ce que la période de chômage soit passée…

(Sylvie secouait la tête).

— … Tu viendras, ne dis pas non ! Écoute-moi bien, Sylvie, je ne te le pardonnerais pas. Si tu me disais non, je ne te verrais plus, de ma vie…

Sans se donner la peine de s’excuser, d’expliquer, Sylvie, souriante et entêtée, faisait :

— Non, non, chérie.

Elle avait grand plaisir de l’agitation d’Annette, qui ne se possédait plus, qui était près de pleurer, qui l’aurait bien battue. Elle pensait : — Quand elle est animée, comme elle est plus jolie !

Mais elle n’en démordit point. Elle était bien aise de montrer à Annette qu’elle avait, elle aussi, sa petite volonté.

Le visage empourpré de colère, Annette répétait, suppliante, impérieuse :

— Reste !… Tu resteras… Je le veux… C’est dit ?… Tu restes ?… Tu restes ?… Réponds !… C’est oui ?…

Avec son même sourire exaspérant, la petite têtue répondit :

— C’est non, chérie.

Annette s’éloigna, d’un mouvement emporté :

— Alors, tout est fini.

Et, lui tournant le dos, elle alla vers la fenêtre et ne sembla plus voir Sylvie. — La petite attendit un moment, puis se leva et, de sa voix câline, dit :

— Au revoir, Annette.

Annette ne se retourna pas.

— Adieu, dit-elle.

Ses mains étaient crispées. Si elle avait fait un mouvement, Dieu sait ce qui fût arrivé ! Elle eût pleuré, crié… Elle resta sans bouger, hautaine et glacée. Sylvie, un peu gênée, non sans quelque inquiétude, malgré tout amusée, s’en allant, derrière la porte lui fît un pied-de-nez. Elle n’était pas très fière — (un peu fière, tout de même) — de sa telle résistance. Annette ne l’était pas davantage de son emportement. Avec consternation, elle se disait maintenant qu’elle avait coupé les ponts : au lieu d’être patiente, adroite, de conquérir Sylvie, elle l’avait presque chassée. Sylvie ne reviendrait plus, c’était un fait certain. Annette, par son dilemme, lui avait fermé sa porte, elle s’était interdit à elle-même de la lui rouvrir. Elle ne pouvait pourtant pas, après ses déclaration, aller chercher Sylvie ! C’était s’avouer vaincue. Sa fierté ne le permettait pas. Ni même son bon droit. Car Sylvie avait mal agi… Non, non, elle n’irait pas !…

Elle mit son chapeau, et alla droit chez Sylvie.

Sylvie venait de rentrer. Songeuse, elle examinait la situation embrouillé. Elle la trouvait stupide, mais elle ne voyait pas le moyen d’en sortir : car elle n’envisageait pas l’idée de se plier à la volonté d’Annette, et elle n’envisageait pas davantage celle qu’Annette plierait. Au fond, elle trouvait que la Canette n’avait pas tort. Mais elle ne voulait pas céder. Sylvie n’était pas insensible aux biens de la fortune. Ceux dont disposait Annette avaient, sans qu’il y parût, suffisamment éveillé en elle la tentation et l’envie. (On ne peut pas s’en défendre, même quand on n’est pas — presque pas — envieuse !… Est-ce qu’on peut se défendre, quand on a un jeune corps, tout plein de beaux petits désirs, de se dire ce qu’on eût fait de la fortune, et comme on eût mieux su en jouir que les maladroits qui l’ont reçue dans leur bec, toute rôtie !…) Et — elle n’en convenait pas — mais elle en voulait un peu à Annette… Pourtant, si c’était une faute, Annette tâchait de se la faire pardonner. — Mais justement, Sylvie ne tenait pas à la lui pardonner… Oh ! tout cela ne s’avoue pas ! Chacun cultive en soi, bien cachés, cinq ou six petits monstres. Et l’on ne s’en vante point, on n’a pas l’air de les voir ; mais on n’est pas du tout pressé de s’en débarrasser — Un sentiment plus avouable était que, tentée par ces biens qu’elle n’avait pas, Sylvie voulait se donner le luxe de paraître les dédaigner… Mais, en vérité, ce luxe était sans charme ; et il faisait peu d’usage. — Non, décidément, Sylvie ne goûtait pas un plaisir bien vif de sa victoire ; il n’y avait pas de quoi se pavaner, si elle avait vaincu, à ses dépens ! Ce qui rendait cette constatation plus pénible, c’est qu’en réalité, sa situation n’avait rien de plaisant, Sylvie avait beaucoup de mal à se tirer d’affaire. Le nombre des chômeurs était considérable ; et naturellement, les exploiteurs en abusaient. La santé de la petite n’était pas très brillante. Les chaleurs écrasantes d’un mois de juillet torride, les veilles, la nourriture médiocre, l’eau fade ingurgitée, avaient produit une crise d’entérite avec dysenterie, dont elle était affaiblie. Sous le gril de son toit rôti par le soleil, ses persiennes baissées, Sylvie, à demi nue, la peau brûlante, cherchant un objet frais pour y poser les mains, pensait qu’il eût fait bien bon dans la maison de Boulogne ; et, comme elle était, à défaut d’autres biens, abondamment dotée d’ironie, elle s’égayait de sa stupidité. Elle avait bien travaillé !… Et dire qu’elle et Annette étaient d’accord, au fond !… Maintenant, elles s’étaient butées… Mon Dieu ! qu’on est donc bête !… Nulle des deux ne céderait !…

Et bien sûre, en effet, qu’elle ne céderait point, qu’elle serait bête jusqu’au bout, elle souriait, retroussant sa lèvre pâle, quand elle entendit dans le couloir les pas impétueux d’Annette. Tout de suite, elle les reconnut ; elle bondit sur ses pieds :

— Annette revenait !… Chère fille !…

Elle ne l’attendait pas… Certes, Annette était « la plus bonne !… »

Annette était déjà entrée. Toute rouge de passion et de la chaleur de sa course, elle ne savait ce qu’elle allait faire ; mais à peine entra-t-elle qu’aussitôt elle le sut. Suffoquée par l’atmosphère de four qui embrasait la demiobscurité de la chambre, de nouveau elle fut prise d’une colère passionnée. Elle alla à Sylvie, qui se jeta à son cou ; elle lui serra les épaules moites, de ses mains impatientes ; et, sans répondre à ses baisers, elle dit, d’une voix irritée :

— Je t’emmène… Habille-toi… Et ne discute pas !

Sylvie discutait tout de même, pour n’en pas perdre l’habitude. Elle faisait mine de protester. Mais elle se laissait faire. Annette l’habillait impérieusement, lui mettait ses bottines, lui boutonnait sa blouse, lui piquait avec brusquerie son chapeau sur la tête, la remuait comme un paquet. Sylvie disait toujours : « Non, non, non », poussait de petits cris indignés, pour la forme ; mais elle était ravie de se sentir brutalisée. Et quand Annette eut fini, elle lui prit les deux mains, les baisa, y imprima la marque de ses quenottes, et, riant de contentement, elle dit :

— Madame Tempête… Rien à faire ! Je me soumets… Emporte !…

Annette l’emporta. Elle lui avait pris le bras dans ses fortes mains, qui tenaient comme un étau. Elles montèrent en taxi. — Quand elles furent arrivées, Sylvie dit à Annette :

— Je puis te le dire maintenant : eh bien, j’en mourais d’envie.

— Pourquoi étais-tu si méchante ? demanda grondeuse et heureuse, Annette.

Sylvie prit la main d’Annette, et de l’index recourbé fit : « toc, toc » sur son petit front bombé.

— Oui, il en a de la malice ! fit Annette.

— Il est pareil au tien, dit Sylvie, lui montrant dans une glace leurs deux fronts obstinés. Elles sourirent l’une à l’autre.

— Et, ajouta Sylvie, on sait de qui cela vient. La chambre de Sylvie l’attendait depuis longtemps. Même avant de connaître l’existence de Sylvie, Annette tenait la cage prête pour l’amie qui viendrait. — L’amie n’était pas venue ; à peine avait-on cru voir son ombre, deux ou trois fois. La personnalité d’Annette assez à part dés autres, ses manières, tour à tout froides et ardentes, l’impétueuse brusquerie d’élans qui surprenaient dans une nature réservée, je ne sais quoi d’étrange, d’exigeant, d’impérieux qui, sans qu’elle s’en doutât, couvait et jetait des lueurs, même aux heures où elle était pénétrée du désir de se donner avec une humilité passionnée, — écartaient les jeunes filles de son âge, qui sans doute l’estimaient et subissaient (dirait-on) son fluide, mais prudemment, à distance. Sylvie était la première à prendre possession de la cage d’amitié. On peut croire que ce fut sans trouble, et qu’elle n’était pas en peine d’en sortir, le jour qu’il lui plairait. Annette ne l’intimidait guère. Elle n’eut même aucune surprise de la chambre où elle fut installée. Dès sa première visite, à certains petits détails d’ingénieuse tendresse, et au trouble maladroit d’Annette en la lui montrant, elle avait deviné que ce devait être pour elle.

Maintenant qu’elle s’était reconnue vaincue, — pour son avantage — elle n’opposait plus la moindre résistance. Encore languissante de sa crise d’entérite, la petite convalescente s’abandonnait avec bonheur aux gâteries dont l’entourait sa sœur. Le médecin, appelé, l’avait trouvée anémiée, et il avait conseillé un changement d’air, un séjour d’altitude. Mais ni l’une ni l’autre n’était pressée de quitter le nid commun ; et elles surent, enjôleuses, se faire dire par le médecin qu’après tout, à Boulogne, on était aussi bien, et que même, en un sens, c’était peut-être mieux que Sylvie commençât par se reconstituer dans un repos complet, avant d’aller demander à l’air vif des montagnes un bon petit coup de fouet.

Sylvie put donc s’en donner, de paresser au lit. Il y avait si longtemps que ce ne lui était arrivé ! C’était délicieux de dormir, tout son soûl, de dormir pour tous les sommeils rentrés, et — le plus délicieux — de rester sans dormir, les membres étirés dans de beaux draps bien doux, le corps qui n’en peut plus de torpeur et de bonheur, et de chercher du pied les coins frais dans le lit. Et de rêver, et de rêver !… Oh ! ils n’allaient pas loin, les rêves ! Ils tournaient tous en rond, comme cette mouche au plafond. Ils n’arrivaient même pas à terminer leur phrase. Ils répétaient vingt fois, d’une langue empâtée, une histoire, un projet, un souvenir d’atelier, d’amoureux, ou de chapeau. Au milieu, ils repiquaient une tête dans l’étang au sommeil…

— Mais dis donc, dis donc, Sylvie !… (elle protestait, en rêve)… Ce n’est pas une vie… Veux-tu sortir de là !

En entr’ouvrant un œil, elle apercevait sa sœur, qui se penchait sur elle, et elle faisait effort — (les mots passaient à peine) — pour dire :

— Annette !… Éveille-moi !

Annette disait :

— Marmotte !

et riait, en la secouant. Sylvie jouait à l’enfant :

— Oh ! ma petite maman, qu’est-ce que j’ai donc fait, pour avoir si sommeil ?

Le grand amour d’Annette se déversait en transports maternels. Assise sur le lit, il lui semblait que la chère tête qu’elle pressait contre son sein était celle de sa fille. Sylvie se laissait faire, avec de petites plaintes :

— Mais comment est-ce que je ferai pour me remettre jamais a mon travail, après ?

— Tu ne travailleras plus.

— Ah ! mais si, par exemple ! se révoltait Sylvie.

Du coup, elle était réveillée ; se dégageant de sa sœur, sur son séant dressée, la petite ébouriffée fixait Annette, d’un air qui la défiait.

— Voilà qu’elle croit encore qu’on veut la retenir de force !… Mais, ma fille, va-t’en ! disait Annette, en riant. Va, si le cœur t’en dit ! Personne ne tient à toi !…

— Si c’est comme ça, je reste ! faisait l’esprit de contradiction. Et Sylvie se renfonçait dans le lit, fatiguée de l’effort.

Mais cette fainéantise ne dura que quelques jours ; et, gavée de sommeil, vint, après, la période où il n’était plus possible de la tenir en repos. Elle trôlait tout le jour, à moitié habillée : dans les pantoufles de sa sœur, trop larges pour ses pieds nus, dans le peignoir de sa sœur, qu’elle retroussait en toge, les bras et les mollets nus, elle allait de chambre en chambre, regardant, explorant tout. Elle n’avait pas beaucoup la notion du « tien ». (Du « mien », c’était une autre affaire !) Annette lui ayant dit : « Tu es chez toi », elle l’avait prise au mot. Elle farfouillait partout. Elle essayait de tout. Elle pataugeait, des heures, dans la salle de bains. Elle ne laissait pas un coin sans l’avoir inspecté. Annette la trouva, le nez dans ses papiers, qui, au reste, eurent vite fait de là lasser. Et la tante, ébahie, reçut l’invasion de la petite court-vêtue, qui, après avoir fureté sur tous les meubles, remué tous les objets, et dit des mots mignons à leur propriétaire, (laquelle suivait en émoi chacun de ses mouvements), laissa tout en désordre, et la vieille demoiselle, scandalisée, charmée.

Alors, la maison fut pleine d’un intarissable babil, d’un bavardage sans queue ni tête, sans fin, sans raison de finir. En n’importe quel lieu, en n’importe quel costume, perchées sur le bras d’un fauteuil, ou le peigne à la main, se démêlant les cheveux, ou brusquement arrêtés sur une marche de l’escalier, ou en peignoir de bain, le matin, au sortir du tub, — les deux amies parlaient, parlaient, parlaient ; et, une fois commencé, cela pouvait durer des heures ou des journées. Elles en oubliaient de se coucher ; la tante protestait en vain, toussotait, frappait au plafond ; elles tâchaient de mettre une sourdine à leur voix, en s’étouffant de rire ; mais, au bout de cinq minutes… paf ! le petit hautbois de Sylvie se remettait à flûter, et l’on entendait les exclamations heureuses ou indignées d’Annette, qui s’emballait toujours, et que la petite avait le don de faire monter à l’arbre. Cette fois, les coups devenaient tout à fait fâchés. Alors, on se décidait à se « pagnoter » ; mais cela en durait encore un temps, le déshabillage ! Les deux chambres se touchaient, les portes restaient ouvertes, on était constamment sortie de ses frontières, on causait en jupon, on causait sans jupon, et l’on eût d’un lit à l’autre causé toute la nuit, si le sommeil de la jeunesse ne fût venu tout d’un coup mettre un terme à leur clappette. Il s’abattait sur elles, d’un trait, comme un épervier sur un petit poulet. Elles tombaient sur l’oreiller, bouche ouverte, au milieu d’une phrase. Annette dormait comme une masse ; son sommeil était lourd, très souvent agité, orageux, saturé de rêves ; elle bousculait ses draps, elle parlait en dormant ; mais elle ne s’éveillait point. Sylvie, au sommeil léger, avec un doux petit ronflement, — (si vous le lui aviez dit, elle se fût drapée dans sa dignité blessée) — se réveillait, écoutait, amusée, le charabia de sa sœur, quelquefois se levait, allait auprès du lit, où, les draps soulevés en montagne par les genoux repliés, Annette était prostrée ; et, penchée à la clarté de la lampe-veilleuse — (car Annette ne pouvait dormir sans lumière) — elle épiait, intriguée, le visage épaissi, alourdi, mais étrangement passionné, parfois tragique, de la dormeuse engloutie dans l’océan des songes. Elle ne la reconnaissait plus…

— Annette ? Ça ? C’est ma sœur ?…

Elle avait envie de l’éveiller brusquement, de lui passer les bras autour du cou :

— Loup, y es-tu ?…

Mais elle était trop sûre que le loup y était, pour tenter l’expérience. Moins pure et plus normale que sa dangereuse aînée, elle jouait avec le feu, mais elle ne s’y brûlait pas.

Elles s’étudiaient l’une l’autre, longuement, s’habillant, se déshabillant, se comparant curieusement. Annette avait des accès de pudeur sauvage qui amusaient Sylvie, à la fois plus libre et plus claire. Souvent, Annette paraissait froide, on eût dit presque hostile ; elle avait des violences, ou des larmes sans cause. Le bel équilibre lyonnais, dont naguère elle était fière, semblait bien compromis. Et le plus grave — c’était qu’elle ne le regrettait point.

Les confidences allaient loin, maintenant. Il ne serait pas aisé de les reproduire toutes. Des jeunes filles qui s’aiment en viennent naturellement dans leurs entretiens à des audaces tranquilles, qui gardent en leur bouche une demi-innocence, mais qui n’en auraient aucune, répétées par une autre. En ces propos s’accusait la différence des deux natures : l’amoralisme riant, bon enfant, de tout repos, de l’une ; et le sérieux de l’autre, passionné, inquiétant, chargé d’électricité. Des heurts se produisaient : la légèreté gourmande et volontiers grivoise, avec laquelle Sylvie parlait des sujets amoureux, irritait Annette. Audacieuse dans l’âme, elle était réservée dans les mots ; on eût dit qu’elle craignait d’entendre ce qu’elle pensait. Elle s’enfermait, par accès, à double tour, dans un mutisme farouche, qu’elle comprenait mal. Sylvie le comprenait beaucoup mieux. En quinze jours de vie commune, elle connaissait d’Annette plus qu’Annette n’en connaissait.

Ce n’était pourtant pas que ses facultés d’esprit s’élevassent au-dessus de la moyenne d’une aimable fille du peuple de Paris. En dehors d’un sens pratique, très juste et avisé — dont elle ne tirait point tout le parti possible, parce que, le plus souvent, elle préférait obéir à son caprice — il ne fallait pas beaucoup la sortir de sa sphère. Certes, tout l’amusait ; mais rien ne l’intéressait à fond, hors la mode, qui n’en a point. Pour tout ce qui concernait l’Art : tableaux, musique, lecture, elle ne dépassait point l’honnête médiocrité ; elle ne l’atteignait pas toujours. Annette était souvent gênée par son goût. Sylvie s’en apercevait, et faisait :

Ouf ! j’ai gaffé encore… Eh bien, dis-moi ce qui se porte dans le monde comme il faut !…

(Elle parlait d’un tableau comme on parle d’un chapeau).

— … Qu’est-ce qu’on doit admirer ? Une fois que je le saurai, je le ferai tout aussi bien qu’un autre…

Mais, d’autres fois, elle n’était pas aussi conciliante ; elle tenait mordicus pour un héros de feuilleton, ou pour une romance fade, où elle voyait le dernier mot de l’art et du sentiment. Elle obligea cependant son aînée à découvrir la valeur, ou plutôt les promesses artistiques d’un genre, qu’Annette s’obstinait jusqu’alors à nier sans le connaître : le cinéma, dont Sylvie raffolait, à tort et à travers.

Il arrivait aussi qu’incapable de sentir la beauté d’un livre qu’elles lisaient ensemble, Sylvie comprît mieux qu’Annette la force de certaines pages, dont l’étrange vérité déconcertait sa sœur : car mieux qu’elle, Sylvie connaissait la vie. Et c’est le Livre des Livres. Ne les lit pas qui veut. Chacun le porte en soi, écrit de la première à la dernière ligne. Mais, pour le déchiffrer, il faut que le maître rude, l’Épreuve, en enseigne la langue. Sylvie en avait reçu les leçons, de bonne heure ; elle lisait couramment. Annette commençait tard. Plus lentes à entrer, les leçons devaient pénétrer plus avant.


L’été fut, cette année, d’une ardeur excessive. Vers le milieu d’août, les beaux arbres du jardin étaient déjà brûlés. Dans les nuits embrasées, Sylvie tendait son bec pour gober au passage un souffle d’air. Elle était rétablie, mais elle restait pâlotte, et elle n’avait pas beaucoup d’appétit. De tout temps, elle était petite mangeuse, qui, si on l’eût laissée, eût dîné certains soirs d’une glace et de fruits. Mais Annette veillait. Mais Annette grondait. Elle avait fort à faire. — Elle décida enfin le voyage dans les montagnes, remis de semaine en semaine, avec l’arrière-pensée qu’on l’esquiverait. Elle eût voulu garder sa sœur pour elle seule, tout l’été.

Elles se rendirent dans une station des Grisons, dont Annette conservait, d’un séjour ancien, le souvenir d’une bonne et simple hôtellerie, dans un cadre pastoral, reposant, de la vieille Suisse. Mais, en quelques années, tout s’était transformé. L’hôtel avait essaimé. C’était une cité de palaces prétentieux. Dans les prairies, des routes d’autos étaient percées ; et l’on entendait, au fond des bois, grincer un tramway électrique. Annette voulait fuir. Mais on était fatiguées par la nuit et le jour de voyage étouffants ; on ne savait où aller ; on n’avait envie que de rester étendues, sans bouger : du moins, ou on était, si tout avait changé, l’air avait conservé sa pureté de cristal ; Sylvie le suçait de la langue, comme ces glaces qu’à Paris, au milieu du brouhaha des rues, debout près de la voiture d’un marchand ambulant, elle léchait dans la coupe de verre. On se dit qu’on resterait quelques jours, jusqu’à ce qu’il fit moins chaud. Et puis, on s’habitua. On y trouva du charme.

La saison était animée. Un match de tennis attirait une alerte jeunesse de trois ou quatre nations. Il y avait des sauteries, de petites représentations. Un essaim bourdonnant flânait, flirtait, paradait. Annette s’en fût passée. Mais Sylvie s’amusait franchement ; et le plaisir qu’elle montrait se communiqua à sa sœur. Toutes deux étaient de belle humeur, et n’avaient aucune raison de bouderies divertissements de leur âge.

Jeunes, gaies, attrayantes, chacune à sa manière, elles ne tardèrent pas à être très entourées. Annette était en beauté. Dans le plein air et les sports, elle se montrait à son avantage. Forte, bien découplée, aimant la marche et les jeux de mouvement, elle était au tennis une brillante partenaire, l’œil sûr, le jarret souple, le poignet prompt, des ripostes comme des éclairs. Habituellement sobre de gestes, elle avait, aux instants nécessaires, une admirable fougue, des détentes foudroyantes. Sylvie, émerveillée, battait des mains, en la voyant bondir ; elle était fière de sa sœur. Elle l’admirait d’autant plus qu’elle se sentait incapable de l’imiter : cette svelte Parisienne était inapte à tous les jeux sportifs ; et elle comprenait médiocrement leur attrait. Il fallait se donner trop de mouvement ! Elle trouvait plus agréable — et surtout, plus prudent — de rester spectatrice. Elle ne perdait pas son temps…

Elle avait formé une petite cour, et elle y trônait, comme si elle n’avait fait que cela, de sa vie. La fine mouche savait imiter chez les jeunes femmes du monde qu’elle observait tout ce qui était de bon aloi, piquant, et facile à emprunter. L’air de n’y pas toucher, délicieusement distraite, elle avait toujours l’œil et l’oreille aux aguets ; rien ne se perdait pour elle. Mais son meilleur modèle restait encore Annette. Avec un sûr instinct, elle savait non seulement la copier en maint et maint détails, mais relever la copie par de légères variantes, et même, en certains cas, en prendre le contre-pied, — oh ! juste ce qu’il fallait pour paraître incorrecte, par un raffinement de plus. Elle montrait encore plus d’intelligence, en ne sortant jamais des limites où elle sentait le terrain solide sous ses pas. Là, elle était parfaite, de manières, de tenue et de ton. Une exquise distinction, rehaussée d’une pointe d’extravagance. Annette ne pouvait s’empêcher de rire, en l’entendant débiter à sa cour, avec un aplomb charmant, des connaissances dont elle lui avait, la veille, donné la becquée. Sylvie lui décochait un clin d’œil malicieux. — Il n’aurait pas fallu, certes, la pousser trop loin dans la conversation. Malgré tout son esprit et sa bonne mémoire, elle eût risqué de trahir ses lacunes ; mais elle ne se laissait pas faire : elle surveillait ses frontières. Et puis, elle savait aussi choisir ses partenaires.

C’étaient, pour la plupart, de jeunes sportmen des pays étrangers : anglo-saxons, roumains, plus sensibles à une faute de jeu qu’à une faute de langage. — Le grand favori du petit cercle féminin était un Italien. Porteur d’un nom sonore de vieille famille lombarde, (éteinte depuis des siècles, mais le nom ne meurt jamais), il avait ce type, si répandu parmi la jeunesse à la mode de la Péninsule, et qui est d’une époque encore plus que d’une race : on y trouve curieusement assemblés l’Américain de la Cinquième Avenue et le condottiere du quattrocento : ce qui donne à l’ensemble, parfois, assez grand air — (d’Opéra). — Beau garçon, haut et droit, bien bâti, la tête ronde et la face rasée, très brun, les yeux ardents, un grand nez conquérant, aux narines bleuâtres, et la mâchoire lourde, Tullio marchait, les reins souples et le torse bombé. Ses manières étaient un mélange de hauteur, d’obséquieuse courtoisie, et de brutalité. Un homme irrésistible. Il n’avait qu’à se baisser pour ramasser les cœurs. Il ne se baissait pas. Il attendait qu’on vînt les lui mettre dans la main.

Peut-être pour cette raison qu’Annette, justement, ne lui offrit pas le sien, il avait jeté d’abord son dévolu sur elle. Champion de tennis, il avait apprécié les qualités physiques de la robuste fille ; et, causant avec elle, il avait découvert d’autres sujets sportifs, où leurs goûts s’accordaient, — le cheval, le canotage, dont Annette avait fait, avec la passion qu’elle apportait à tout. Il huma de son grand nez le trop plein d’énergie qui gonflait ce corps vierge ; et il le désira. Annette perçut ce désir, et elle en fut à la fois blessée et captivée. Sa forte vie physique, comprimée par des années de demi-claustration, s’éveillait, sous la flambée de ce superbe été, au milieu de cette jeunesse qui ne songeait qu’au plaisir, et dans l’excitation de ces jeux vigoureux. Les dernières semaines passées avec Sylvie, ses libres entretiens, la tendresse excessive dont elle était saturée, avaient jeté le trouble dans sa nature, dont elle connaissait si mal et si peu l’étendue. Contre un assaut des sens, la maison était mal défendue. Pour la première fois, Annette éprouva la morsure de la passion sexuelle. Elle en eut honte et colère, comme si on l’eût souffletée. Mais ce n’était pas une raison pour que le désir tombât. Au lieu de se dérober, elle tint tête aux avances, avec une froideur fière et le cœur frémissant. Lui, toujours enveloppant d’une déférence parfaite une rapace convoitise, dont la fascination luisait, il s’éprit d’autant plus qu’il vit qu’elle l’avait compris et qu’elle se posait en adversaire. C’était un autre match, autrement passionnant ! Il y eut de durs défis échangés, de rudes passes d’armes, sans qu’il en parût rien au dehors. Tandis qu’il s’inclinait, avec une mâle politesse, pour lui baiser la main, — tandis qu’elle lui souriait, avec une grâce hautaine, elle lisait dans ses yeux :

— Je t’aurai.

Et ses lèvres fermées lui répondaient :

— Jamais !

Sylvie suivait le duel, de son regard de lynx ; et, tout en s’en amusant, l’envie lui vint d’y jouer sa partie. Quelle partie ? Vraiment, elle n’en savait rien… Eh bien, de se divertir, — et de seconder Annette, bien sûr, cela va sans dire ! Ce garçon était bien. Annette, aussi, très bien. Comme un sentiment fort toujours l’embellissait ! Cette fierté brûlante, ce front de petit taureau qui s’apprête au combat, ces ondes de rougeurs et de pâleurs subites, que Sylvie croyait voir passer sur le corps, comme des frissons… L’homme se piquait au jeu…

— … Rien à faire, mon garçon, non, non, tu ne l’auras pas, si elle ne veut pas !… Mais veut-elle ? ne veut-elle pas ?… Décide-toi, Annette ! Il est pris. Achève-le !… La sotte ! Elle ne sait pas… Bon, nous allons l’aider…

Ce fut par les louanges d’Annette que s’engagea leur connaissance. Ils l’admiraient tous deux. L’Italien était décidément conquis. Radieuse, les yeux brillants, Sylvie abondait en son sens. Elle était bien adroite à célébrer sa sœur. Mais elle ne l’était pas moins à s’armer de tous ses charmes. Et, une fois mis en jeu, il n’était plus moyen de les arrêter. Elle avait beau leur dire :

— Maintenant, tiens-toi tranquille. C’est assez. Tu vas trop loin…

… Ils n’écoutaient plus rien ; il n’y avait qu’à les laisser faire… C’était si amusant ! Naturellement, cet idiot aussitôt avait pris feu. Que les hommes sont bêtes ! Il croyait que, si l’on faisait des grâces, c’était pour ses beaux yeux… Tout de même, ils étaient beaux, ses yeux… Et maintenant, qu’est-ce qu’il allait faire, le poisson, entre les deux hameçons ? Est-ce qu’il avait la prétention de les gober toutes deux ? Qu’est-ce qu’il va décider ?… « Eh bien, mon vieux, choisis ! »

Elle ne faisait rien pour lui faciliter le choix, en s’effaçant devant Annette. Annette, pas davantage. À partir de ce moment, d’instinct elle redoubla d’efforts pour éclipser Sylvie. Les deux sœurs s’aimaient tendrement. Sylvie était aussi fière des éloges faits d’Annette qu’Annette de l’impression produite par Sylvie. Elles se conseillaient mutuellement. Elles veillaient aux détails de la toilette l’une de l’autre. Avec une science très sûre, elles savaient, par contraste, se faire valoir l’une l’autre. Aux soirées de l’hôtel, elles attiraient tous les regards. Mais en dépit qu’elles en eussent, ces regards instituaient une rivalité entre elles. Elles avaient beau s’en défendre, quand elles dansaient, elles ne pouvaient s’empêcher d’évaluer, chacune, les succès de l’autre. Surtout auprès de celui qui, décidément, les occupait beaucoup plus qu’elles ne l’eussent voulu… Il les occupait beaucoup plus, depuis qu’il ne savait de laquelle il était occupé le plus. Annette commença de sentir une souffrance confuse, quand elle vit Tullio s’empresser près de sa sœur. Toutes deux, bonnes danseuses, chacune avait sa manière. Annette fit tout ce qu’elle put pour établir sa supériorité. Et certes, elle dansait mieux, au regard des connaisseurs. Mais Sylvie, moins correcte, avait plus d’abandon ; et dès l’instant qu’elle saisit l’intention d’Annette, elle devint irrésistible. Tullio, en effet, n’y résista point. Annette eut la douleur de voir qu’elle était délaissée. Après une suite de danses avec Sylvie, ils sortirent tous deux, en causant et riant, par la belle nuit d’été. Elle ne put se commander. Il fallut qu’elle quittât le salon, elle aussi. Sans oser s’engager dans le jardin, à leur suite, elle chercha à les voir, de la galerie vitrée qui menait au jardin ; et elle les vit, dans l’allée, elle les vit qui, penchés l’un près de l’autre, en marchant, échangeaient des baisers.

Cette peine n’était rien auprès de celle qui suivit. — Quand, remontée dans sa chambre, assise sans lumière, Annette vit rentrer Sylvie tout animée, qui s’exclama en la trouvant seule dans l’obscurité, lui caressa les mains, lui baisota les joues, lui fit ses mille et une gentillesses ordinaires, — et quand, après avoir prétexté une migraine subite qui l’avait obligée à se retirer, elle demanda à sa sœur comment s’était passé le reste de la soirée, et si elle s’était promenée avec Tullio, — Sylvie, ingénument, répondit qu’elle ne s’était pas promenée, et qu’elle ne savait pas ce que Tullio était devenu : qu’au reste, Tullio commençait à la raser, et puis qu’elle n’aimait pas les hommes qui étaient trop beaux, et puis qu’il était fat, et puis un peu moricaud… Là-dessus, elle alla se coucher, en chantonnant une valse.

Annette ne dormit pas. Sylvie dormit très bien. Elle ne se doutait pas de la tempête qu’elle avait déchaînée… Annette était en proie à des démons lâchés. Ce qui venait de se passer était une catastrophe. Une double catastrophe. Sylvie était sa rivale. Et Sylvie lui mentait. Sylvie, la bien-aimée ! Sylvie, sa joie, sa foi !… Tout était écroulé. Elle ne pouvait plus l’aimer… Plus l’aimer ? Pouvait-elle, pouvait-elle ne plus l’aimer ?… Oh ! combien cet amour était enraciné, plus encore qu’elle ne l’avait pensé !… Mais est-ce qu’on peut aimer ce qu’on méprise ?… Ah ! ce ne serait rien encore, la trahison de Sylvie !… Il y avait quelque chose de plus… « Il y a… il y a… Allons, dis ce qu’il y a !… » Oui, il y avait cet homme, qu’Annette n’estimait pas, qu’Annette n’aimait pas, — et qu’elle aimait maintenant, — aimer ? non ! — qu’elle voulait. Une fièvre d’orgueil jaloux exigeait qu’elle le prît, qu’elle l’arrachât à l’autre, — surtout qu’elle ne laissât point l’autre le lui arracher… (« L’autre », voilà ce que, pour Annette, Sylvie était devenue !…)

Elle ne reposa point une heure, cette nuit. Ses draps lui brûlaient la peau. — De l’autre lit voisin, s’élevait le bourdonnement léger du sommeil de l’innocence.

Quand elles se retrouvèrent face à face, le matin, Sylvie, du premier coup d’œil, vit que tout était changé ; et elle ne comprit pas ce qui s’était passé. Annette, les yeux cernés, pâle, dure, hautaine, mais étrangement plus belle, — (et plus belle et plus laide, comme si, à un appel, toutes ses forces secrètes se fussent soudain levées) — Annette, casquée d’orgueil, froide, hostile, murée, regardait, écoutait Sylvie qui disait ses folies ainsi qu’à l’ordinaire, fit à peine bonjour, et sortit de la chambre… Le babil de Sylvie s’arrêta au milieu d’un mot. Elle sortit à son tour, suivit des yeux Annette descendant l’escalier…

Elle comprit. Annette avait vu Tullio, qui était assis dans le hall, et, traversant la pièce, elle alla droit à lui. Lui aussi reconnut que la situation avait changé. Elle s’assit près de lui. Ils causaient de sujets banals. La tête droite, dédaigneuse, elle regardait devant elle, évitant de le fixer. Mais il n’avait point de doute : c’était lui qu’elle fixait. Sous ses paupières bleuâtres, ce regard qui se cachait, comme pour fuir la lumière trop intense, disait :

— Me veux-tu ?

Et lui qui, d’un ton satisfait, racontait une histoire insipide, en contemplant ses ongles, il guettait de côté, ainsi qu’un grand félin, ce corps aux seins raidis, et demandait :

— Tu veux donc aussi ?

— Je veux que tu me veuilles, — telle était la réponse.

Sylvie n’hésita point. Faisant le tour du hall, elle vint et prit une chaise entre Annette et Tullio. L’irritation d’Annette se trahit d’un regard, — d’un seul : c’était assez, Sylvie en reçut le mépris, à bout portant. Elle en battit des cils, et feignit de ne pas voir ; mais elle se hérissa comme une chatte sur qui vient de passer une décharge électrique ; elle sourit, et se tint prête à mordre. Le duel à trois, doucereux, s’engagea. Annette, semblant ignorer la présence de Sylvie, sans tenir compte de ce qu’elle disait, parlait par-dessus sa tête à Tullio, gêné : ou, forcée de l’entendre, — car l’autre avait bon bec — soulignait, d’un sourire ou d’un mot ironique, une de ces menues erreurs de langage qui émaillaient encore les discours de Sylvie : (car malgré son adresse, la petite commère n’avait pas réussi à les extirper tout à fait de son jardin). Mortellement blessée, Sylvie ne vit plus la sœur, elle ne vit que la rivale ; elle pensa :

— Tu encaisseras, à ton tour.

Et, retroussant sa lèvre sur ses canines :

— Dent pour dent, œil pour œil… Non, les deux yeux pour un…

elle se jeta dans le combat. Ah ! l’imprudente Annette ! Sylvie n’était point, comme elle, gênée par sa fierté ; toutes armes lui étaient bonnes, pourvu qu’elle réussît. Annette, bardée d’orgueil, se fût crue dégradée, si elle eût laissé voir à Tullio une ombre de ses désirs. Sylvie ne s’embarrassait pas de semblables scrupules : on allait jouer au monsieur le jeu qui le flattait le mieux…

— Qu’est-ce que tu préfères ? Aimes-tu mieux le beau dédain, ou bien que l’on t’admire ?…

Elle connaissait l’homme : animal vaniteux, Tullio adorait l’encens. Elle lui en servit bonne mesure. Avec une impudence ingénue et tranquille, la petite rouée fit le tour des perfections du jeune Gattamelata de palace-hôtel : — corps, esprit, et vêture. Vêture principalement : car, comme elle le pensait, c’était à quoi il tenait le plus. Tout hommage lui plaisait. Certes. Mais qu’il fût beau, on ne le lui apprenait pas ; et quant à son esprit, son grand nom lui en était une garantie certaine. Mais son habillement était son œuvre personnelle ; et il était sensible au suffrage d’une experte Parisienne. De son œil connaisseur, qui s’égayait en secret de certaines naïvetés de goût fort éclatant, Sylvie l’admirait tout, du haut en bas. Annette en rougissait, de honte et de colère ; la ruse de la petite lui semblait si grossière qu’elle se demandait :

— Se peut-il qu’il le supporte ?

Il le supportait très bien : Tullio buvait du lait. Quand d’échelon en échelon, elle fut descendue de la cravate orange à la ceinture lilas, aux chaussettes vert et or, Sylvie fit un arrêt : elle avait son idée ! Tout en s’extasiant sur la finesse des pieds de Tullio — (il en était très fier) — elle exhiba les siens, qui étaient fort jolis. Avec une coquetterie gamine, elle les rapprocha de ceux de Tullio, elle les compara, en découvrant sa jambe du talon au genou. Puis, se tournant vers Annette, dédaigneuse, renversée dans son rocking-chair, elle dit, avec un sourire délicieux :

— Chérie ! fais voir aussi les tiens !

Et, d’un geste rapide, elle les dégagea bien, avec le fût des chevilles ensablées et les colonnes un peu lourdes des jambes. Deux secondes seulement. Annette arracha la petite griffe maligne, qui se retirait, contente. Tullio avait vu…

Elle n’en resta point là. Toute la matinée, elle s’ingénia à des rapprochements, qui ne semblaient point voulus, et d’où Annette ne sortait pas à son avantage. Sous prétexte d’en appeler au goût supérieur de Tullio, à propos d’un collet, d’une blouse, ou d’une écharpe, elle s’arrangeait de manière à attirer son attention sur ce qu’elle n’avait pas de plus laid, et sur ce qu’Annette n’avait pas de plus beau. Annette, frémissante, l’air de ne pas entendre, se tenait à quatre de ne pas l’étrangler. Sylvie, toujours charmante, entre deux petites rosseries, de ses doigts joints sur sa bouche lui décochait un baiser. Mais, par instants, un éclair de leurs yeux se heurtait…

(Annette) — « Je te méprise ! »

(Sylvie) — « Possible. Mais c’est moi qu’on aime. »

— « Non ! Non ! » criait Annette.

— « Si ! Si ! » ripostait Sylvie.

Elles échangeaient un regard provocant.

Annette n’était pas de force à cacher longtemps son animosité sous le sourire, ainsi que ce petit serpent sous les fleurs. Si elle fût restée, elle l’eût criée. Brusquement, elle laissa le champ libre à Sylvie. Elle partit, tête haute, lui lançant un dernier regard de défi. L’œil railleur de Sylvie lui répondait :

— Qui vivra rira.


La bataille continua, le lendemain et les jours qui suivirent, sous les regards de la galerie amusée : car la société de l’hôtel s’en était aperçue ; vingt paires d’yeux désœuvrés se tenaient malignement à l’affût ; des paris s’engagèrent. Les deux rivales étaient trop occupées par leur jeu pour se soucier de celui des autres.

La vérité était que, pour elles, ce n’était plus un jeu. Sylvie, aussi bien qu’Annette, était sérieusement prise. Un démon les troublait et irritait leurs sens. Tullio, glorieux de l’aubaine, n’avait point de peine à attiser le feu. Il était vraiment beau, il ne manquait pas d’esprit, il brûlait des désirs qu’il avait allumés : il valait d’être conquis. Nul ne le savait mieux que lui. Les deux sœurs ennemies se retrouvaient dans leurs chambres, chaque soir. Elles se haïssaient. Elles affectaient pourtant de ne pas le savoir. Voisines de lit, la nuit, leur situation eût été intenable, si elles se l’étaient dit : il eût fallu, en venir à un éclat public, qu’elles devaient éviter. Elles s’arrangeaient de façon à entrer, à sortir à des moments différents, à ne plus se parler, à feindre de ne pas se voir, — ou, comme c’était tout de même impossible, — à se dire froidement : « bonjour », « bonsoir », comme si de rien n’était. Le plus loyal, le plus sensé eût été de s’expliquer. Mais elles ne le voulaient pas. Elles ne le pouvaient pas. Quand la passion est lâchée dans une femme, il ne s’agit plus de loyauté ; et de bon sens, moins encore.

La passion chez Annette était devenue un poison. Un baiser que Tullio, profitant de son pouvoir, avait violemment, un soir, au détour d’une allée, imprimé sur la bouche de l’orgueilleuse fille, qui ne s’était pas défendue, avait déchaîné en elle un torrent sensuel. Avec humiliation et rage, elle luttait contre. Mais elle savait d’autant moins résister que c’était la première fois que le flot l’envahissait. Malheur aux cœurs trop défendus ! Quand la passion fait son entrée, le plus chaste est le plus livré…


Une nuit, dans une de ces insomnies fiévreuses qui la consumaient, Annette glissa dans le sommeil, tout en croyant qu’elle restait éveillée. Elle se voyait couchée dans son lit, les yeux ouverts ; mais elle ne pouvait bouger, elle avait les membres liés. Elle savait que Sylvie, à côté, faisait semblant de dormir, et que Tullio allait venir. Déjà, elle entendait dans le couloir le plancher qui craquait et un frôlement de pas prudents qui s’avançaient. Elle voyait Sylvie se soulever de l’oreiller, sortir ses jambes des draps, se lever, se glisser vers la porte qui s’entr’ouvrait. Annette voulait se lever aussi ; mais elle ne pouvait pas. Comme si elle l’eût entendue, Sylvie se retournait, revenait près du lit, la regardait, se penchait sur elle pour mieux la voir. Elle n’était pas du tout, pas du tout comme Sylvie ; elle ne lui ressemblait pas ; et pourtant, elle était Sylvie ; elle avait un rire méchant qui découvrait ses canines ; elle avait de longs cheveux noirs, sans boucles, raides et durs, qui, quand elle se baissait, lui retombaient sur le visage, entraient dans la bouche et dans les yeux d’Annette. Annette avait sur la langue le goût des crins rudes et leur odeur échauffée. La face de la rivale venait plus près, tout près. Sylvie ouvrait le lit, et entrait. Annette sentait le genou dur, qui pesait sur sa hanche. Elle étouffait. Sylvie avait un couteau ; le froid de la lame frôlait la gorge d’Annette, qui se débattait, criait… — Elle se retrouva dans le calme de la chambre, assise sur son lit, ses draps bouleversés. Sylvie dormait paisiblement. Annette, comprimant les battements de son cœur, écoutait le souffle rassurant de sa sœur ; et elle tremblait encore de haine et d’horreur…


Elle haïssait… Qui donc ?… Et qui donc aimait-elle ? Elle jugeait Tullio, elle ne l’estimait pas, elle le redoutait, elle n’avait aucune, aucune confiance en lui. Et cependant, pour cet homme qu’elle ne connaissait pas quinze jours avant, qui ne lui était rien, elle était prête à haïr celle qui était sa sœur, celle qu’elle avait aimée le mieux, celle qu’elle aimait encore… (Non !… Si !… qu’elle aimait toujours…) Elle eût sacrifié à cet homme, sur-le-champ, tout le reste de sa vie… Mais comment…, mais comment cela était-il possible !…

Elle était épouvantée ; mais elle ne pouvait que constater la toute puissance de la folie. À de certaines minutes, un éclair de bon sens, un sursaut d’ironie, le retour d’une vague de son ancienne tendresse pour Sylvie, lui soulevaient la tête au-dessus du courant. Mais il suffisait d’un regard de jalousie, de la vue de Tullio chuchotant avec Sylvie, pour qu’elle replongeât…

Il était évident qu’elle perdait du terrain. C’était justement pour cela que sa passion s’enrageait. Elle était maladroite. Annette ne savait pas cacher sa dignité blessée. Tullio eût consenti, bon prince, à ne pas choisir entre elles ; il daignait leur jeter le mouchoir à toutes deux. Sylvie, prestement, le ramassait ; elle ne faisait point de façons ; elle se réservait, plus tard, de faire danser Tullio, à sa manière. Elle ne se fût guère troublée de voir ce Don Juan grappiller quelques baisers à la treille d’Annette. Et si cela ne lui eût pas plu, elle ne se croyait pas forcée de le montrer. On peut dissimuler… Annette en était incapable. Elle n’admettait pas le partage ; et elle laissait trop bien voir la répulsion que lui inspirait le jeu équivoque de Tullio.

Tullio commença à se refroidir pour elle. Ce sérieux passionné le gênait, « l’embêtait » : (il croyait, avec beaucoup d’étrangers ce mot très parisien). Un peu de sérieux est bon en amour. Mais pas trop n’en faut : ce serait une corvée, et non plus un plaisir. Il se représentait la passion comme une primadonna qui après avoir proféré sa grande cavatine, revient les bras tendus, pour saluer le public. Mais la passion d’Annette ne semblait pas savoir que le public existât. Elle ne jouait que pour elle. Elle jouait mal….

Elle était trop vraie, trop vraiment passionnée pour songer à s’apprêter, à corriger les traces de ses peines, de ses tourments, et ces imperfections journalières, qu’une femme plus attentive efface ou atténue, chaque jour plus d’une fois. Elle ne paraissait plus du tout à son avantage. Elle devint même laide, à mesure qu’elle se sentit vaincue.

La triomphante Sylvie, sûre de la partie gagnée, lorgnait Annette désemparée, avec une ironie satisfaite, poivrée d’un grain de méchanceté, — et quelque pitié, au fond…

— Eh bien, tu as ton compte ?… C’est cela que tu voulais ?… Tu en fais, une mine !… Un pauvre chien battu…

Et elle avait envie de courir l’embrasser. Mais quand elle s’approchait, Annette lui témoignait une telle animosité que Sylvie, vexée, lui tournait le dos, bougonnant :

— Tu ne veux pas, ma fille ?… À ta guise ! Arrange-toi !… Je suis bien bonne !… Chacun pour soi, et zut pour les autres !… Après tout, si elle souffre, cette idiote, c’est sa faute ! Pourquoi est-elle toujours si ridiculement sérieuse ?

(C’était ce qu’ils pensaient tous.)

Annette finit par se retirer du combat. Sylvie, avec Tullio, organisait une soirée de tableaux vivants, où elle devait se montrer avec tous ses charmes, et quelques autres en plus… (Elle était une petite magicienne de Paris, qui savait, avec un lambeau d’étoile, se métamorphoser en une série de « doubles », tous plus jolis que l’original, mais qui, en le complétant, le faisaient paraître plus charmant qu’eux tous, puisqu’il les contenait tous)… Essayer de lutter avec elle sur ce terrain eût été un désastre pour Annette. Elle ne le savait que trop : elle était vaincue d’avance ; qu’est-ce que c’eût été, après ? Elle demanda à rester en dehors de la fête, prétextant sa santé : sa mauvaise mine lui était une excuse suffisante. Tullio ne se montra point très insistant. — À peine eut-elle refusé qu’elle souffrit bien plus de s’être retiré toute arme pour lutter. Même sans espoir, la lutte est encore un espoir. Maintenant, elle devait laisser en tête à tête Tullio et Sylvie, une partie de la journée. Elle s’obligeait à suivre, pour les gêner, toutes les répétitions. Elle ne les gênait guère. Elle les excitait plutôt, — surtout cette effrontée, qui faisait recommencer dix fois une scène d’enlèvement d’odalisque pâmée par le corsaire byronien aux yeux de sombre feu grinçant des dents, fatal, félin, prêt à bondir comme un jaguar. Il jouait le rôle, comme s’il allait mettre à feu et à sang tout le Palace-Hôtel. Quant à Sylvie, elle en eût remontré aux vingt mille houris, qui tirent la barbe au Prophète, en son paradis.


Le soir de la représentation vint. Annette dissimulée au dernier rang de la salle, heureusement oubliée au milieu de l’enthousiasme, ne put rester jusqu’au bout. Elle sortit, torturée. Sa tête était en feu. Elle avait la bouche amère. Elle remâchait son tourment. La passion dédaignée lui rongeait les entrailles.

Elle alla dans les prairies qui entouraient l’hôtel ; mais elle ne pouvait s’éloigner ; elle tournait toujours autour de cette salle illuminée. Le soleil était couché. L’obscurité tombait. Un instinct d’animal lui fit jalousement flairer la porte par où, certainement, tous deux allaient sortir. Une petite porte de côté, qui permettait aux acteurs, sans traverser la salle, de regagner le magasin d’habillement, dans l’autre aile de la maison. — En effet, ils sortirent ; et, sans aller plus loin, ils s’attardèrent dans l’ombre de la prairie, à causer. Cachée derrière un bouquet d’arbres, Annette entendit Sylvie, qui riait, qui riait…

— Non, non, pas cette nuit !

Et Tullio insistait :

— Pourquoi ?

— D’abord, je veux dormir.

— On a bien le temps de dormir !

— Non, non, jamais assez !…

— Eh bien, la nuit prochaine.

— Les autres nuits, c’est pareil. Et puis, je ne suis pas seule, la nuit. On est guetté !

— Alors, ça ne sera jamais ?

Et ce petit polisson de Sylvie répliquait, en se tordant de rire :

— Mais je n’ai pas peur du jour ! Et vous, vous le craignez ?…

Annette ne put pas écouter davantage. Une rafale de dégoût, de fureur, de douleur, l’emporta, en courant, dans la nuit, dans les champs. Peut-être entendit-on le bruit de sa course éperdue, et des branches froissées, comme sur le passage d’un animal qui fuit. Mais elle ne s’inquiétait plus de ne pas être entendue. Rien ne comptait plus pour elle. Elle fuyait, elle fuyait… Où ? Elle ne le savait pas. Elle ne le sut jamais… Elle courait dans la nuit, avec un gémissement. Elle ne voyait pas devant elle. Elle courut, cinq minutes, vingt minutes, une heure ? Elle ne le sut jamais… Jusqu’à ce que son pied butant contre une racine, elle tomba de tout son long, le front contre un tronc d’arbre… Et alors, elle cria, elle hurla, la bouche sur la terre, comme une bête blessée.


Autour d’elle, la nuit. Ciel sans lune, sans étoiles, noir. Terre sans souffle, sans cris d’insectes, muette. Le seul bruissement d’un filet d’eau sur les cailloux, qui s’égouttait au pied du sapin maigre, contre lequel le front d’Annette avait heurté. Et, du fond de la gorge qui coupait le haut plateau abrupt, montait le grondement farouche d’un torrent. Sa plainte se mêlait à la plainte de la femme blessée. Elles semblaient l’éternel lamento de la terre…

Aussi longtemps qu’elle cria, elle ne pensa point. Le corps, secoué de sanglots convulsifs, se déchargeait du mal, dont le fardeau, depuis des jours, l’écrasait. L’esprit se taisait. — Puis, le corps, épuisé, s’arrêta de gémir. La douleur de l’esprit revint à la surface. Et Annette reprit conscience de son abandon. Elle était seule et trahie. Le cercle de ses pensées ne s’étendait pas plus loin. Elle n’avait pas la force de rassembler leur troupeau dispersé. Elle n’avait pas la force même de se relever. Elle s’abandonnait à la terre, étendue… Ah ! si la terre avait voulu la prendre !… Le grondement du torrent parlait, pensait pour elle.

Il baignait sa blessure. Au bout d’un temps, (qui fut, sans doute, long), de souffrance prostrée, Annette lentement souleva son corps meurtri. La contusion du front lui causait des douleurs assez vives ; ce mal, en l’occupant, soulagea sa pensée. Elle trempa dans le ruisseau ses mains éraflées ; elle les mit sur son front blessé, qui brûlait. Et ainsi, elle resta assise, appuyant ses tempes et ses yeux dans ses paumes mouillées, sentant la pénétrer cette pureté glacée. Et voici qu’elle devenait lointaine à sa douleur… Elle la regardait gémir, ainsi qu’une étrangère ; et elle ne comprenait plus déjà le sens de ces fureurs. Elle pensait :

— Pourquoi ?… A quoi bon ?… Est-ce que cela vaut la peine ?…

Le torrent, dans la nuit, disait :

— Folie, folie, folie… tout est vain… tout n’est rien…

Annette, amèrement, souriait avec pitié :

— Qu’est-ce que j’ai voulu ?… Je ne le sais même plus… Où est-il, ce grand bonheur ?… Le prenne qui voudra !… Je ne le disputerai pas…

Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffées de ces désirs dont son corps — quoique sa raison les niât — était, serait longtemps encore possédé. Dans le sillage tracé par leur âpre éperon, ils traînaient après eux un relent de fureurs jalouses… Elle subit leur assaut, en silence, courbée comme sous l’aile d’un coup de vent qui passe. Puis, relevant la tête, elle dit tout haut :

— J’ai tort… Sylvie est la plus aimée… C’est juste. Elle est mieux faite pour l’amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je l’aime. Je l’aime parce qu’elle est ainsi. Je devrais donc être heureuse de son bonheur. Je suis une égoïste… Mais pourquoi, seulement, pourquoi m’a-t-elle menti ? Tout le reste, mais pas cela ! Pourquoi m’a-t-elle trompée ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit franchement qu’elle l’aimait ? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie ?… Ah ! Et puis toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont pas très propres, pas très bonnes, pas très belles !… Mais ce n’est pas sa faute. Comment pourrait-elle savoir ? Quelle vie, depuis l’enfance, il lui a fallu mener !… Et moi, est-ce que j’ai le droit de lui faire des reproches ? Est-ce que j’étais franche ?… Et était-ce plus propre, ce qu’il y avait en moi ?… Ce qu’il y avait ? Ce qu’il y a !… Je sais bien que c’est toujours là…

Elle soupira, lassée. Puis, elle dit :

— Allons ! il faut en finir ! C’est moi la plus âgée. Et c’est moi la plus folle !… Que Sylvie soit heureuse !

Mais, après avoir dit : « Allons ! » elle resta quelque temps encore sans bouger. Elle écoutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges de ses doigts, écorchées. — Et puis, elle respira, se leva, sans parler, et se mit à marcher.

Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paraître ; elle était encore lointaine ; mais derrière l’horizon, du gouffre des ténèbres on la sentait monter. Une faible clarté frangeait la ligne des cimes qui encerclaient le plateau, comme les bords d’une coupe ; et, de minute en minute, s’accentuaient sur un fond d’auréole leurs profils noirs. Annette marchait sans hâte ; et son sein, qui reprenait son souffle régulier, respirait lentement l’odeur des prés fauchés.

Dans l’ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas précipités. Son cœur battit. Elle s’arrêta. Elle les reconnaissait ; puis, elle se remit à marcher, plus vite, à leur rencontre. De l’autre côté aussi, on avait entendu. Une voix inquiète appelait :

— Annette !

Annette ne répondit pas : elle ne pouvait pas, elle était saisie ; un ruisseau de joie coulait ; tout le reste des peines, tout était effacé. Elle ne répondit pas ; mais elle marcha plus vite, encore plus vite. Et l’autre, maintenant, courait. Elle répéta :

— Annette ! d’une voix angoissée.

Dans la phosphorescence indécise de la lune, qui grimpait derrière la grande muraille sombre, une petite forme indistincte surgit de l’ombre blanchissante. Annette cria :

— Chérie !…

et se précipita. Comme une aveugle, les bras tendus…


Dans leur hâte à se joindre, leurs deux corps se heurtèrent. Elles s’étreignirent. Leurs bouches se cherchaient, se trouvèrent…

— Mon Annette !

— Ma Sylvie !

— Ma grande ! mon amour !

— Ma petite bien-aimée !

Leurs mains palpaient, dans les ténèbres, les joues et les cheveux, se promenaient sur la nuque, le cou et les épaules, reprenaient possession du bien, de l’amie perdue.

— Chérie ! s’exclama Sylvie, sentant les épaules nues, tu n’as pas ton manteau ! tu n’as rien pour te couvrir !…

Annette s’aperçut qu’elle n’avait en effet que sa robe de soirée ; et le froid la saisit : elle frissonna.

— Tu es folle ! tu es folle ! criait Sylvie, l’enveloppant, la serrant dans sa cape. Et ses mains, qui continuaient, tout le long, leur inspection, constataient les dégâts.

— Ta robe est déchirée… Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui est arrivé ?… Et tes cheveux sur tes joues… Et ici, et ici, qu’est-ce que tu as au front ?… Annette, tu es tombée ?…

Annette ne répondait pas. Elle s’abandonnait, la bouche sur l’épaule de Sylvie, et pleurait. Sylvie la fit asseoir près d’elle sur un talus de la route. La lune, franchissant la barrière des monts, vint éclairer Annette au front blessé, que Sylvie couvrait de baisers.

— Dis-moi ce que tu as fait… Dis-moi ce qui s’est passé Mon trésor, mon petit loup, j’ai été si inquiète quand je suis remontée dans ta chambre et que je ne t’ai pas trouvée !… Je t’ai appelée partout… Je te cherche depuis une heure… Ah ! j’étais malheureuse !… Je craignais, je craignais… je ne peux pas dire ce que je craignais… Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi t’es-tu sauvée ?…

Annette ne voulait pas répondre.

— Je ne sais pas, disait-elle, j’avais mal, je voulais… marcher, respirer…

— Non, tu ne dis pas vrai. Annette, dis-moi tout !…

Elle se pencha sur elle, et plus bas :

— Mon cœur, ce n’est pas à cause de ce… ?

Annette l’interrompit :

— Non ! Non !

Mais Sylvie insistait :

— Ne mens pas ! Dis-moi vrai. Dis ! Dis à ta petite ! C’est à cause de lui ?

Annette, s’essuyant les yeux et s’efforçant de sourire, dit :

— Non, je t’assure… J’avais un peu de peine, c’est vrai… C’est bête… Mais c’est fini maintenant. Je suis heureuse qu’il t’aime.

Sylvie bondit sur place, frappa ses mains avec colère :

— Ainsi, c’était bien lui !… Ah ! mais, je ne l’aime pas, je ne l’aime pas, cet individu !…

— Si ! tu l’aimes…

— Non ! non ! non !

Sylvie trépignait sur la route.

— Cela m’amusait de l’aimer, je faisais cela pour jouer, mais ce n’est rien pour moi, rien, à côté de toi… Ah ! tous les baisers d’un homme ne compensent pas pour moi une larme de toi…

Annette fut bouleversée de bonheur :

— C’est vrai ? c’est vrai ?

Sylvie lui sauta dans les bras.

Quand elles furent un peu calmées, Sylvie dit à Annette :

— Maintenant, avoue ! tu l’aimais, toi aussi ! — Aussi ? Ah ! tu vois bien ! tu as dit que tu l’aimais !…

— Non, je te dis, je te défends… je ne peux plus en entendre parler. C’est fini, c’est fini.

— C’est fini, répéta Annette.

Elles revinrent, par la route baignée de clair de lune, se souriant, ravies de s’être retrouvées. …Brusquement, Sylvie s’arrêta, et, montrant le poing à la lune, elle cria :

— Ah ! l’animal !… Il me le paiera !…

Et comme la jeunesse ne perd jamais ses droits, elles rirent aux éclats de ce mot de mauvaise foi.

— Mais, sais-tu ce qu’on va faire ? reprit Sylvie, rancunière. On va faire ses paquets, tout de suite, en rentrant, et demain, demain matin, filer par la première poste. Quand il viendra à table, à l’heure du déjeuner, il ne trouvera plus personne… Les oiseaux envolés !… Oh !… et puis… (Elle pouffa) Et moi qui oubliais !… Je lui ai donné rendez-vous, vers dix heures, dans les bois, tout là-haut… Il courra après moi, toute la matinée…

Elle rit de plus belle. Et Annette fit comme elle. Ce leur semblait si drôle, la tête que ferait Tullio, déçu et furieux. Les deux folles !… Leurs peines étaient déjà loin.

— Tout de même, dit Annette, ce n’est pas bien, chérie, de te compromettre ainsi.

— Bah ! qu’est-ce que ça fait, pour moi ? répliqua Sylvie. Je ne compte pas… Oui, reprit-elle, mordillant au passage la main d’Annette qui lui donnait de petites tapes sur l’oreille, je devrais être plus sage, maintenant que je suis ta sœur… Je le serai, je te promets… Mais toi, sais-tu, ma grande, tu ne l’étais pas beaucoup plus.

— Non, c’est vrai, dit Annette, contrite. Et, j’en ai peur, peut-être, à des moments, que je l’étais encore moins… Ah ! fit-elle, se pressant plus étroitement contre sa sœur, que c’est étrange, le cœur ! On ne sait jamais, jamais, ce qui va se lever dedans et vous emporter… où ?

— Oui, dit Sylvie, l’étreignant, c’est pour ça que je t’aime ! Ça souffle fort chez toi !


Elles étaient près de rentrer. Les toits de l’hôtel luisaient sous la clarté lunaire. Sylvie passa le bras autour du cou d’Annette et lui dit, à l’oreille, d’une voix passionnée, avec un sérieux qu’elle ne se connaissait pas :

— Ma grande ! je n’oublierai pas ce que tu as souffert, cette nuit, — ce que tu as souffert par moi… Si, si, ne dis pas non !… J’ai eu le temps d’y penser, tandis que je courais à ta recherche, tremblante qu’un malheur… S’il était arrivé !… Ah ! qu’est-ce que j’aurais fait !… Je ne serais pas revenue.

— Chérie, fit Annette, saisie, ce n’était pas la faute, tu ne pouvais pas savoir le mal que tu me faisais.

— Je le savais très bien, je savais que je te faisais souffrir ; et même, — Annette, écoute ! — et même cela me faisait plaisir !

Annette avait le cœur étreint ; et elle songea qu’elle aussi, tout à l’heure, elle se serait délectée à voir souffrir Sylvie, à la faire souffrir jusqu’au sang. Elle le dit. Leurs bras se serrèrent.

— Mais qu’est-ce qu’on a ? qu’est-ce qu’on est ? se demandaient-elles, honteuses et écrasées, soulagées tout de même de penser que l’autre avait été pareille…

— On aime, dit Sylvie.

— On aime répéta machinalement Annette.

Elle reprit, effarée :

— C’est ça, l’amour ?

— Et tu sais, dit Sylvie, ça ne fait que commencer.

Annette, avec énergie, protestait qu’elle ne voulait plus aimer.

Sylvie se moqua d’elle. Mais Annette, très sérieuse, répétait :

— Je ne veux plus. Je ne suis pas faite pour ça.

— Ah bien, fit Sylvie en riant, pas de chance, ma pauvre Annette ! Toi, tu cesseras d’aimer, quand tu cesseras de vivre !