L’Ève future/Livre 1/18

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 70-75).


XVIII


Confrontation


Sous cette pesante chape de plomb, le désespéré proféra cette seule parole : « Je n’en peux plus !… »
(Dante, l’Enfer).


Lord Ewald, tout à coup, s’écria, cédant à quelque irritation juvénile, jusque-là contenue :

― Ah ! qui m’ôtera cette âme de ce corps ! ― C’est à croire à quelque inadvertance d’un Créateur ! Je ne pensais pas que mon cœur méritât d’être attaché au pilori de cette curiosité ! ― Demandais-je tant de beauté, au prix de tant de misère ? Non. J’ai droit de me plaindre. Une enfant d’un cœur simple, d’un visage vivant, éclairé par des yeux aimants et ingénus, et j’eusse accepté la vie ; je n’eusse pas ainsi fatigué mon esprit à son sujet. Je l’eusse aimée tout simplement, ― comme on aime. ― Mais cette femme !… Ah ! c’est l’Irrémédiable. ― De quel droit n’a-t-elle pas de génie, ayant une telle beauté ! De quel droit cette forme sans pareille vient-elle faire appel, au plus profond de mon âme, à quelque amour sublime pour en démentir la foi ! « Trahis-moi, plutôt, mais existe ! Sois pareille à l’âme de ta forme ! » lui dit perpétuellement mon regard, ― qu’elle ne comprend jamais. Tenez, un Dieu apparaissant à celui qui l’intercède, transporté d’amour, de ferveur et d’extase, et ce Dieu lui disant, à voix basse : « Je n’existe pas ! » ne serait pas plus inintelligible que cette femme.

Je ne suis pas un amant, mais un prisonnier. Ma déception est affreuse. Les joies que cette vivante morose m’a prodiguées furent plus amères que la mort. Son baiser n’éveille en moi que le goût du suicide. Je ne vois même plus que cette délivrance.

Lord Ewald, se remettant de ce mouvement, reprit bientôt de sa voix redevenue plus calme :

― Elle et moi, nous avons voyagé. Les pensées changent de couleur, parfois, avec les frontières. Je ne sais trop ce que j’espérais : un étonnement peut-être, quelque diversion salubre. Je la traitais comme une malade, à son insu.

Eh bien, ni l’Allemagne, ni l’Italie, ni les steppes russes, ni les splendides Espagnes, ni la jeune Amérique n’ont ému, distrait ou intéressé cette mystérieuse créature ! Elle regardait, jalouse, les chefs-d’œuvre qui, pensait-elle, la privaient, pour un instant, d’une attention totale, sans comprendre qu’elle faisait partie de la beauté de ces chefs-d’œuvre et que c’étaient des miroirs que je lui montrais.

En Suisse, devant le mont Rose, à l’aurore, elle s’écriait (et avec un sourire aussi beau que cette aurore sur cette neige) : « Ah ! je n’aime pas les montagnes, moi ; cela m’écrase. »

À Florence, devant les merveilles du siècle de Léon X, elle disait avec un bâillement léger :

― Oui, c’est très intéressant, tout cela.

En Allemagne, en écoutant Wagner, elle disait :

― On ne peut pas suivre un « air », dans cette musique-là ! Mais c’est fou !

D’ailleurs, tout ce qui n’est même pas simplement sot ou vil, elle appelle cela les étoiles.

Ainsi, à chaque instant, je l’entends murmurer de sa voix divine :

― Tout ce que vous voudrez, mais pas les étoiles ! Voyez-vous, mon cher lord, ce n’est plus sérieux.

Telle est sa devise favorite, qu’elle récite machinalement, ne traduisant, en ce refrain, que sa soif natale d’abaisser toujours ce qui dépasse le strict niveau de la terre.

― L’Amour ? c’est un de ces mots qui ont le don de la faire sourire, et je vous dis qu’elle clignerait de l’œil, si son visage sublime obéissait à la frivole grimace de son âme, puisqu’il paraît qu’elle en a une. Et j’ai constaté qu’elle en avait une dans les seuls et terribles instants où elle semble avoir je ne sais quelle peur obscure et instinctive de son corps sans pareil !

Une fois, à Paris, il s’est passé ce fait extraordinaire. Doutant de mes yeux, doutant de ma raison, l’idée sacrilège ! ― folle, je l’avoue ! ― me prit d’une confrontation de cette morne vivante, avec la grande pierre, qui est, vous dis-je, son image, avec la Vénus Vitrix. Oui, je voulus savoir ce que cette accablante femme répondrait à cette présence. Un jour donc, en plaisantant, je la conduisis au Louvre, en lui disant : « Ma chère Alicia, je vais vous causer, je pense, une surprise. » Nous traversâmes les salles, et je la mis brusquement en présence du marbre éternel.

Miss Alicia releva son voile, cette fois. Elle regarda la statue avec un certain étonnement ; puis, stupéfaite, elle s’écria naïvement :

― Tiens, moi !

L’instant d’après, elle ajouta :

― Oui, mais moi, j’ai mes bras, et j’ai l’air plus distingué.

Puis elle eut comme un frisson : sa main, qui avait quitté mon bras pour s’appuyer à la balustrade, le reprit, et elle me dit tout bas :

― Ces pierres… ces murs… Il fait froid, ici. Allons-nous-en.

Une fois au dehors, comme elle était demeurée silencieuse, j’avais je ne sais quel espoir d’une parole inouïe.

En effet, je ne fus point déçu ! ― Miss Alicia, qui suivait sa pensée, se serra tout contre moi, puis me dit :

Mais, si l’on fait tant de frais pour cette statue, alors, ― j’aurai du succès ?

Je l’avoue, cette parole me donna le vertige. La Sottise (poussée ainsi jusqu’aux cieux !) me parut comme une damnation. Déconcerté, je m’inclinai.

― Je l’espère, lui répondis-je.

Je la reconduisis chez elle. Ce devoir accompli, je revins au Louvre.

Je rentrai dans la salle sacrée ! Et après un regard sur la Déesse, dont la forme contient la Nuit-étoilée, ah ! pour l’unique fois de ma vie, j’ai senti mon cœur se gonfler de l’un des plus mystérieux sanglots qui aient étouffé un vivant.

Ainsi cette maîtresse, dualité animée qui me repousse et m’attire, me retient à elle par cela même, comme les deux pôles de cet aimant attachent à lui, par leur contradiction, ce morceau de fer.

Toutefois, je ne suis pas d’une nature capable de subir longtemps l’attrait (si puissant qu’il soit) de ce que je dédaigne à moitié. L’amour où nul sentiment, nulle intelligence ne se mêle à la sensation me semble offensant envers moi-même. Ma conscience me crie qu’il prostitue le cœur. Les réflexions très décisives que ce premier amour m’a inspirées, en me donnant un grand éloignement pour toutes les femmes, m’ont conduit au plus incurable spleen.

Ma passion d’abord ardente pour les lignes, la voix, le parfum et le charme extérieur de cette femme, est devenue d’un platonisme absolu. Son être moral m’a glacé les sens à jamais : ils en sont devenus purement contemplatifs. Voir en elle une maîtresse me révolterait aujourd’hui ! Je n’y suis donc attaché que par une sorte d’admiration douloureuse. Contempler morte miss Alicia serait mon désir, si la mort n’entraînait pas le triste effacement des traits humains ! En un mot la présence de sa forme, fût-elle illusoire, suffirait à mon indifférence éblouie, puisque rien ne peut rendre cette femme digne de l’amour.

Je me suis décidé, d’après ses instances, à lui faciliter l’accès du théâtre, à Londres : ce qui signifie, en d’autres termes, que… je ne me soucie plus de la vie.

Maintenant, pour me prouver que je ne fus pas totalement un inutile, j’ai voulu venir vous reconnaître et vous serrer la main avant de m’effacer…

Voilà mon histoire. C’est vous qui l’avez demandée. Vous voyez que je suis sans remède. Votre main donc et adieu.