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L’École de la paix sociale/15

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§ 15

Les cinq Institutions de l’École.


La « Société d’économie sociale » est, par rang d’ancienneté, la première institution de l’École. Elle fut fondée en 1856, sous le patronage de l’Académie des sciences de Paris, et elle a son siège dans cette ville. Au nombre de ses fondateurs, figuraient les cinq commissaires, MM. Charles Dupin, de Gasparin, Bienaymé, Boussingault et Mathieu[1], sur le rapport desquels cette compagnie venait de décerner à l’ouvrage intitulé les Ouvriers européens le prix de statistique institué par M. de Montyon. Admise le 15 mai 1869 au nombre des établissements d’utilité publique, elle est depuis lors autorisée en cette qualité à recevoir des dons et legs. Un autre savant illustre, M. J.-B. Dumas, qui est aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, se trouvait également au nombre des fondateurs, et il se trouve encore parmi les membres du Conseil d’Administration. M. Villermé, auteur du Tableau physique et moral des ouvriers, fut son premier président.

La société d’économie sociale comprend deux sortes de membres, savoir : des patrons fondateurs, payant une subvention annuelle dont le minimum est fixé à 100 fr., et qui s’élève parfois jusqu’à 1 000 fr. ; des membres titulaires payant annuellement 20 fr. Elle est dirigée collectivement par un conseil élu en permanence et par un secrétaire général ; enfin, elle est présidée par un membre du conseil renouvelé chaque année par l’élection.

Les recettes de la société ont pour emploi la publication de deux ouvrages : l’un, les Ouvriers des Deux Mondes, étend au globe entier, selon le vœu exprimé dans le rapport des Commissaires de l’Académie, la méthode d’observation et les monographies de familles ouvrières, conformément au plan adopté par l’auteur des Ouvriers européens ; le second, le Bulletin des séances de la Société d’économie sociale, reproduit textuellement les travaux intérieurs de chaque session.

Les « Unions de la paix Sociale » sont la deuxième institution. Celle-ci, ébauchée d’abord en juin 1871, fut le produit d’un élan spontané de patriotisme, dont les détails sont rappelés dans l’ouvrage, qui fait partie de notre Bibliothèque, et qui a pour titre : la Paix sociale après le désastre. À cette époque, beaucoup de personnes, que les récentes catastrophes avaient consternées, se rappelèrent que je les avais prédites dès 1864, en publiant mon deuxième livre, la Réforme sociale en France. Pendant la plus grande partie de la guerre, j’habitai ma résidence du Limousin. Ne pouvant mieux faire pour la patrie, j’y avais organisé une correspondance avec un journal de Toulouse. Je reçus dans cette résidence un grand nombre de lettres, dont les auteurs m’exprimaient l’intention de mieux suivre mes conseils à l’avenir. Après la conclusion de la paix avec l’étranger et à la fin de la guerre civile, les auteurs de ces lettres se groupèrent près de moi ; enfin, en 1874, ils commencèrent à organiser les Unions, et me prièrent de présider à cette organisation. Toutefois, à la vue des discordes qui divisaient alors les quatre partis réformistes, je compris que la restauration de la paix sociale exigerait une longue suite d’efforts. Dans ma conviction intime, cette œuvre, si elle était réalisable, serait exclusivement accomplie par de vrais savants, qui s’interdiraient à eux-mêmes toute action dans le domaine de la politique. Je n’étais point assuré que mes amis garderaient la réserve dont ils comprennent maintenant la nécessité absolue après une expérience de sept années. Malgré les instantes prières des membres déjà réunis, je refusai d’intervenir en quoi que ce fût dans l’administration ou les actes des petits groupes locaux qui se constituaient, en France ou à l’étranger, pour propager dans leur voisinage les vérités sociales que je recueillais depuis quarante-cinq ans par la méthode des monographies de familles. Je me bornai à régler les rapports qui devaient être établis entre le « Trésorier général » de Paris et les « Correspondants » locaux des Unions, pour l’expédition des livres de notre Bibliothèque et la réception des sommes qui devaient en acquitter le prix. L’opportunité de l’autonomie qui fut alors imposée aux localités par une sorte de contrainte, est maintenant justifiée par les résultats obtenus. Un certain nombre d’Unions locales se sont constituées ; et l’on peut déjà entrevoir, en germe, les coutumes qui les multiplieront en assurant le développement de chacune d’elles. Ce développement aura lieu, du moins en France, si les classes dirigeantes conservent l’esprit de réforme que la catastrophe de 1871 avait fait naître parmi elles, après la déplorable quiétude où elles restèrent pendant toute la durée du second empire. La réforme s’accomplira si la nation entière revient à l’esprit de paix qui amena en juillet 1848, parmi les quatre partis réformistes, l’accord, trop court, hélas ! d’où sortit la loi du 15 mars 1850 sur l’enseignement secondaire, c’est-à-dire celle qui, depuis les édits de 1598 et de 1629, a le plus contribué à réagir contre les corruptions de l’ancien régime et les violences de la révolution. Enfin les Unions apporteront un concours utile à la réforme sociale de la France, car elles continuent à se multiplier, par leur propre initiative, en dehors de toute préoccupation politique.

Cette initiative toute pacifique améliorera d’ailleurs, sur un point essentiel, les mœurs de la nation. L’esprit de centralisation, qui a pour conséquence le développement rapide de notre capitale[2], est incarné dans notre race plus que dans toute autre. L’organisation des Unions fournit un moyen de réveiller quelque peu, en France, l’aptitude au self-government. Au moment où la création de la Revue fortifie l’action de notre École, il importe de laisser à cette institution toute la liberté dont elle a joui jusqu’à ce jour. Ma tâche se réduit donc ici à mentionner les résultats de l’enquête entreprise parmi les Unions locales, touchant les modifications que leur semble exiger l’institution de la Revue. J’indiquerai, en premier lieu, l’organisation arrêtée de concert entre les Unions, le conseil de la Revue et le Comité de la Bibliothèque sociale. J’exposerai, en second lieu, le régime de travail que la plupart des Unions semblent disposées à mettre en pratique pour coopérer à l’œuvre de paix, en usant de leur libre initiative.

Les Unions de la paix sociale comprennent des membres « associés » et des membres « titulaires ». Les membres associés versent une cotisation annuelle de 12 fr. (14 fr. à l’étranger) qui leur donne droit à recevoir la Revue. Les membres titulaires payent, outre la cotisation annuelle pour la Revue, un droit d’entrée dont le minimum est fixé à 10 fr. Ils reçoivent en retour une valeur égale en ouvrages choisis par eux dans la Bibliothèque sociale, et livrés par le trésorier général aux prix réduits indiqués dans le tableau final de cette brochure. Ils constitueront ainsi le premier noyau de la collection de livres qui leur est nécessaire pour coopérer, chacun selon sa spécialité, à l’œuvre de la réforme. Ils pourront d’ailleurs compléter cette collection aux mêmes prix, quand ils le jugeront opportun. Pour être admis dans les Unions de la paix sociale, il faut être présenté par un membre, ou adresser directement au « Secrétaire général » des Unions une demande d’admission. Les noms des membres nouvellement reçus sont publiés dans la Revue.

Les versements sont adressés, soit directement, soit par l’intermédiaire des « Correspondants » de chaque groupe, à M. Dupont, trésorier général des Unions, 35, rue de Grenelle, à Paris. Celui-ci fait envoyer à chacun la Revue et les ouvrages auxquels il a droit.

Pour les membres admis dans les Unions avant le 1er janvier 1881, rien n’est changé aux anciennes conditions ; ils peuvent, à leur choix, continuer à recevoir, en échange de leur cotisation, les livres de la Bibliothèque ; ils peuvent aussi opter pour l’abonnement à la Revue.

Quant à l’organisation locale et aux régimes de travail que la plupart des Unions semblent devoir adopter, ils peuvent être résumés dans les termes suivants. Grouper autant que possible les membres de chaque Union, de manière à profiter des rapports déjà établis entre eux par les autres branches de travail et les anciennes habitudes de sociabilité. En revanche, rapprocher les membres les plus zélés des diverses Unions de la même contrée, conformément aux rapports déjà établis par les habitudes, anciennes ou nouvelles, du gouvernement local. Selon l’expérience acquise depuis le 15 janvier 1881, le principal travail de ces membres les mettra en rapport avec le comité de rédaction de la Revue. Il consistera surtout à transmettre à ce comité les faits sociaux observés dans la localité. D’après le degré d’importance, ces faits seront, soit mentionnés, soit reproduits dans la Revue. Chaque Union peut aussi s’adresser au secrétaire général des Unions pour obtenir des renseignements sur l’organisation et les travaux des autres Unions françaises ou étrangères. Les réponses seront adressées par l’intermédiaire du correspondant local.

Les deux corporations de bien public que je viens de décrire sont en quelque sorte les chevilles ouvrières de notre instrument de paix. En restant fidèles aux traditions déjà établies et en se fortifiant par la combinaison des efforts, elles pourront être justement appelées les sociétés sœurs de l’École. Dans leur état actuel, elles ont provoqué successivement la création de trois institutions complémentaires. Celles-ci, tout, en restant dans le cercle de la vie privée, mettent dès à présent les maîtres de l’École en communication avec le public. Les frais que ces institutions entraînent sont supportés par des donateurs généreux.

En premier lieu, « l’école des voyages » a été organisée pour former, dans le sein même de la société d’économie sociale, des hommes capables de procéder méthodiquement à la rédaction des monographies de familles destinées à la collection ayant pour titre les Ouvriers des Deux-Mondes. Cette institution a formé en même temps des maîtres ayant l’aptitude nécessaire pour fonder, avec la faveur du public et par le choix de leurs confrères, l’université de la réforme sociale (C. e., vi, 10), qui organisera pour la première fois l’enseignement de la paix, grâce à la constance que l’on accorde de nos jours à la méthode scientifique.

En second lieu, les conférences de la paix commencent à être appréciées du public. Déjà ce genre d’instruction est régulièrement réclamé par plusieurs grandes villes de la France et de l’étranger. C’est là un des symptômes de la transformation qui se produit maintenant dans les idées et les mœurs de l’Occident. Ainsi, par exemple, certaines sociétés, créées à l’origine pour procurer à leurs membres diverses sortes de délassements, s’adressent maintenant à nos conférenciers pour connaître les moyens de salut que les vérités de la science fournissent implicitement aux nations.

En troisième lieu, enfin, le Comité de la Bibliothèque préside à la composition et à la vente des ouvrages publiés, depuis 1855, par les efforts combinés des maîtres de l’École et de la société d’économie sociale. Il comprend à la fois les auteurs qui composent, à leurs propres frais, les manuscrits, pour les livrer gratuitement aux éditeurs, et les chefs de la maison Mame, imprimeurs à Tours, qui se dévouent depuis 1870 à la réforme sociale (C. e., document annexé, § 4), et vendent au prix de revient les ouvrages qu’ils éditent. Cette cinquième institution de l’École a pour but la réduction incessante des prix de vente : elle facilite ainsi, autant qu’il dépend d’elle, l’œuvre de propagande que poursuivent les Unions de la Paix.



  1. M. Mathieu était le beau-frère de M. François Arago, membre du gouvernement provisoire de 1848, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. M. Mathieu avait été spécialement chargé de rappeler en toute occasion la vive sympathie que ce savant illustre avait conçue pour la méthode des Ouvriers européens, au milieu des impressions pénibles qu’avaient laissées dans son souvenir les conférences organisées au palais du Luxembourg en mai 1848.
  2. L’organisation actuelle de la ville de Paris, où affluent les familles riches du monde entier, est une des forces de la France ; mais c’est en même temps son grand danger. Il importerait de conjurer le mal, en conservant le bien ; et cette partie de la réforme sociale serait même facile. Toutefois nos préjugés nationaux sont, à cet égard, tellement invétérés, que je n’ai pas cru jusqu’à ce jour pouvoir aborder ce sujet, dans la crainte d’ameuter l’opinion contre l’ensemble de la réforme. La création de la Revue nous fournira bientôt, je l’espère, le moyen de modifier utilement pour tous les intérêts l’état présent de l’opinion publique. Les Correspondances, dont nous avons fait pour d’autres sujets un usage utile (O. e., I, III, xvii, 12), nous procureront ce moyen. Dans ce cas spécial, les Correspondants seront les hommes compétents en matière d’octroi, de guerre et d’organisation communale.