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L’École des Journalistes/Acte I

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L’École des Journalistes
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome 6 (p. 9-28).
Acte II  ►


L’ÉCOLE
DES JOURNALISTES.



ACTE PREMIER.


Le théâtre représente un salon richement meublé. Fauteuils à la Voltaire, canapés forme anglaise ; tables couvertes de journaux, de revues et d’albums. Dans le fond une grande porte à deux battants. À gauche une cheminée, à droite une porte cachée par une portière. Au milieu une table ronde.

Scène I.

DEUX LAQUAIS en grande tenue, livrée de fantaisie.


Une voix derrière le théâtre.

Ô journal vertueux ! je bois à ta santé !
Vive la Vérité !


Plusieurs voix en chœur.

Vive la Vérité ! Vive la Vérité !
Vive la Vérité ! Vive la Vérité ! (On entend des rires.)
Ah ! ah !


Premier Laquais préparant le service du café.

Ah ! ah ! Les entends-tu ? peste ! ils ne sont pas tristes !


Deuxième Laquais allumant les candélabres.

Les bons enfants, ma foi ! J’aime les journalistes !
Ça mange bien, ça rit, ça chante des couplets,
Et puis ça boit, ça boit ! Hein !


Premier Laquais.

Et puis ça boit, ça boit ! Hein ! Comme des Anglais.


Deuxième Laquais.

On n’imagine pas tout ce que ça peut dire.


Premier Laquais.

Monsieur te grondera ; tu ne faisais que rire.


Deuxième Laquais.

Ah ! dame ! si l’on doit hurler avec les loups,
Il est aussi permis de rire avec les fous.
C’est ce petit rougeaud, Dieu ! Dieu ! qu’il était drôle !
Il mettait sa serviette en manteau sur l’épaule,

Il demandait du poivre avec des fruits confits ;
Il déclamait des vers, et m’appelait son fils.
Des roses du surtout il couronnait sa tête,
En criant comme un sourd : Je suis roi de la fête !


Scène II.

Les Mêmes, MARTEL en habit du matin.


Premier Laquais.

Tais-toi donc.


Martel.

Tais-toi donc.Ces messieurs sont encore à dîner ?
Mais, que vois-je ? Pluchard a fait illuminer !


Premier Laquais voulant annoncer Martel.

Monsieur vient tard, faut-il…


Martel.

Monsieur vient tard, faut-il…Non pas ; je sors de table.
J’ai fait par parenthèse un dîner détestable !
J’ai fait par parenthèse un dîner(À part.)
Je vais attendre ici ces messieurs. Il est dur
De manger un pain sec arrosé d’un vin sûr,
Quand d’un si bon repas on était le convive.
Mais, hélas ! je dépends d’une belle… un peu… vive,
Qui me guette des yeux, qui me tient enfermé.
C’est un malheur parfois que d’être trop aimé.
Si l’on m’offre un plaisir, sa colère s’allume,
Je refuse… et m’échappe en cet humble costume ;
Un frac serait suspect… Pour rassurer son cœur,
Il faut que je sois sale et fait comme un voleur.
(Regardant autour de lui.)
Le salon de Pluchard me paraît fort passable
Pour un appartement d’éditeur responsable.
C’est fort beau ; tout ceci fait honneur au journal !
(Voyant qu’on allume le lustre.)
Mais madame Pluchard a donc ce soir un bal ?


Premier Laquais.

Madame ?… Elle a dîné chez une de ses tantes,
Sachant qu’il s’agissait d’affaires importantes,
Pour laisser ces messieurs libres.

(On entend de grands rires.)

Martel.

Pour laisser ces messieurs libres.Elle a bien fait,
Et ces affaires-là sont graves en effet.

(Les laquais sortent.)

Ô madame Pluchard, que vous êtes sublime !
Sainte abnégation de femme légitime !
Quoi ! vous êtes épouse, et votre digne époux
Peut donner à loisir de gais repas sans vous !
Et moi qui n’ai point fait de serments chez un maire,
Moi, je n’y puis venir, tant ma coupe est amère.
Ah ! c’est dans l’hymen seul qu’avec sécurité
L’homme respire enfin l’air de la liberté !

(On entend des rires.)

Scène III.

MARTEL, GUILBERT est introduit par un laquais.


Martel.

Heureux…
Heureux…(Apercevant Guilbert.)
Heureux…Monsieur Guilbert, notre capitaliste,
Notre budget !


Guilbert apercevant Martel.

Notre budget ! Martel ! le fameux journaliste !


Martel à part.

Je n’ose en cet état paraître devant lui,
Je suis trop laid… Ah bah ! c’est la mode aujourd’hui.
On ne s’habille plus pour aller dans le monde.
(Regardant Guilbert, qui est assez mal mis.)
Et d’ailleurs…


Guilbert à part.

Et d’ailleurs…Parlons-lui du grand journal qu’il fonde.
Prouvons à ce Geoffroi, malgré ce qu’il écrit,
Qu’un homme de finance est un homme d’esprit.


Martel à part.

Le gros Mondor, je crois, me fait dès prévenances ;
Prouvons-lui qu’un auteur se connaît en finances.


Guilbert à Martel.

Pluchard nous fait attendre, il m’avait dit pourtant
Que nous pouvions ici nous rejoindre un instant,
Pour causer à loisir de sa belle entreprise.
Que fait la Vérité ce soir ?


Martel à part.

Que fait la Vérité ce soir ? Elle se grise.
(Haut.)
Le premier numéro doit paraître demain.


Guilbert.

La vérité nous guide une plume à la main !


Martel à part.

Oh ! oh ! le financier se lance dans l’image ;
L’intention me plaît, c’est pour me rendre hommage.
(Bas au laquais qui vient de relever le feu.)
Dites à ces messieurs de ne pas se presser,
Et de parler plus bas et de ne rien casser.
(À part.)
Ce bruit l’alarmerait… la finance est peureuse.
(Haut.)
Le plan de ce journal est une idée heureuse.
J’ai bien chiffré l’affaire et la crois sans défaut ;
Mais ce sont des soutiens comme vous qu’il nous faut,
Car ce n’est pas l’argent, c’est le crédit qui manque.


Guilbert à part.

Oh ! oh ! notre Geoffroi se lance dans la banque,
Venons à son secours.
(Haut.)
Venons à son secours.Vous avez mon secret.
Dans ce nouveau journal je prends un intérêt ;
Mais ma position… mon gendre au ministère…
Vous comprenez…


Martel.

Vous comprenez…Très-bien.


Guilbert.

Vous comprenez… Très-bien.J’agis avec mystère.
Par moi vous obtiendrez plus d’un renseignement,
Mais vous en userez vous-même prudemment.
D’une indiscrétion on chercherait la source,
Et je ne pourrais plus…


Martel à part.

Et je ne pourrais plus…Spéculer à la Bourse.


Guilbert.

Vous donner des avis avec autorité ;
Et tout doit être vrai dans notre Vérité.
J’ai là le prospectus, il est fait à merveille.

(Il va pour lire le prospectus.)

Une voix derrière le théâtre.

La vérité se trouve au fond de la bouteille.
Buvons, du vin, du vin !


Pluchard derrière le théâtre.

Buvons, du vin, du vin ! Servez du vin du Rhin.


Guilbert.

C’est la voix de Pluchard, il paraît fort en train.
Ceci n’annonce point une chère frugale.


Martel au supplice.

Ce sont des… Marseillais… que notre ami régale…
(À part.)
Scandaliser ainsi son banquier, l’étourdi !
(Haut.)
D’aimables Provençaux… mais cerveaux du Midi.
Ce prospectus vous plaît ; vous disiez, ce me semble,
Qu’il était convenable ?
Qu’il était convenable ? (À part.)
Qu’il était convenable ? Ils vont venir, je tremble !


Guilbert.

Oui, j’en suis très-content. Il est de vous, je crois.


Martel.

De moi.


Guilbert.

De moi.Je veux encor le relire une fois.

(Il parcourt des yeux le prospectus. On entend rire. Après avoir lu.)

Fort beau !… je vous prédis un succès magnifique ;
Journal bien informé, savante polémique,
Un rédacteur en chef grave, adroit, respecté,
Car moi je tiens beaucoup à la moralité.


Martel à part.

Diable ! que dirait-il s’il savait qu’à cette heure
Une nymphe en courroux ravage ma demeure ?
(Haut.)
Mais je vois qu’il vous faut des sages éprouvés,
Et j’ai bien peur…


Guilbert.

Et j’ai bien peur…Comment ! Pluchard les a trouvés.
Oui, Pluchard m’a promis des jeunes gens très-sages,
Qui sauront respecter le monde et les usages ;
Qui, se sentant goûtés par un public instruit,
Sauront être amusants sans scandale et sans bruit.

(On entend casser des assiettes et des rires forcenés.)

Martel.

Les maudits Provençaux !


Guilbert.

Les maudits Provençaux ! Ils rompent nos oreilles.
Que leur mistral fameux les emporte…


Martel.

Que leur mistral fameux les emporte…À Marseilles.


Guilbert.

La Vérité, monsieur, c’est un titre excellent ;
Mais qu’on y soit fidèle. Ah ! point de faux semblant !
La vérité, toujours.


Martel.

La vérité, toujours.Bon, vous parlez en maître.
Pour la dire toujours, il faudrait la connaître.
Chaque objet aux regards présente deux côtés,
Monsieur ; chaque principe a ses deux vérités,
Dont l’obligation tour à tour se démontre.
Si vous plaidez le pour, je plaiderai le contre,
Et je crains qu’arrivés à la péroraison,
Nous n’ayons tous les deux…


Guilbert.

Nous n’ayons tous les deux…Tort.


Martel.

Nous n’ayons tous les deux…Tort.Ah ! bien pis, raison.
Quand deux hommes ont tort chacun dans leur système,
Quelque autre peut venir résoudre le problème ;
Mais quand des deux côtés le droit se trouve égal,
Il en résulte un choc à tous les deux fatal.
À qui rendre justice et donner préférence ?
Nous avons tous raison, c’est ce qui perd la France.
Ceux-ci, fiers du passé, vivent du souvenir ;
Ceux-là, rêveurs ardents, font tout pour l’avenir.
Les uns veulent garder tout le vieil édifice,
Les autres au progrès l’offrent en sacrifice,
Et chacun fait pour vaincre un inutile effort.
On s’entendrait déjà… si quelqu’un avait tort.


Guilbert avec ironie.

Je vois que vous jugez heureusement les choses.


Martel.

Oui, monsieur, nos malheurs n’ont que de nobles causes.

Le mal n’existe pas chez nous, il n’est dans rien,
Et notre seul fléau…


Guilbert.

Et notre seul fléau…C’est…


Martel.

Et notre seul fléau… C’est…C’est l’abus du bien.
Mais cet abus fatal détruit tout sans ressource.
Par lui le fleuve pur est souillé dans sa course :
Le ciel dorait ses flots, et le sang les rougit ;
Il coulait en chantant, en roulant il rugit ;
Au lieu de féconder la terre, il la ravage,
Et le peuple à jamais déserte son rivage.
Ainsi nous avons fait haïr par leur abus
De belles vérités dont nous ne voulons plus.
Nous avons abusé des vertus les plus grandes :
Les autels ont croulé sous nos lâches offrandes :
Nous sommes aujourd’hui sans prière, sans foi,
Pour avoir abusé de la divine loi.
Le trône a succombé par excès de puissance ;
La liberté mourut en devenant licence ;
Et la presse, monsieur, nouvel astre du jour,
Pour avoir trop brillé, va s’éteindre à son tour.
Si nous sommes tombés, c’est par excès de gloire ;
Nous avions abusé même de la victoire.
Ah ! nous regretterons un jour, pauvres Français,
Tous ces trésors perdus, perdus par nos excès.


Guilbert.

Je pense comme vous, nous manquons de mesure ;
Mais le temps nous instruit, et cela me rassure.


Martel allant écouter au fond du théâtre.

Ils viennent, c’en est fait…


Guilbert.

Ils viennent, c’en est fait…Il doit être fort tard.


Martel.

Oui… neuf heures…


Guilbert.

Oui… neuf heures…Déjà ! Veuillez dire à Pluchard
Que je suis obligé de faire une visite
Indispensable.


Martel.

Indispensable.Bien… allez vite… allez vite.


Guilbert revenant.

Veuillez lui dire aussi que tout est convenu.


Martel.

Oui.


Guilbert revenant encore.

Oui.Mais dans peu d’instants je serai revenu.

(Il sort.)

Scène IV.

MARTEL seul.

Il est parti, parti, très-parti, je respire !
Vénérable banquier, je souffrais le martyre !
S’il avait reconnu les convives, grand Dieu !
À l’argent du journal il fallait dire adieu.
Avant tout, éloignons ce fâcheux trouble-joie ;
Il prétend revenir, faisons qu’on le renvoie.

(Il sort.)

Scène V.

EDGAR DE NORVAL, PLUCHARD, JOLLIVET, GRIFFAUT, BLONDIN, DUBAC, autres Journalistes, Personnages muets, ensuite MARTEL.

(Entrée bruyante des convives ; Jollivet, très-gris, s’avance comme un roi de mélodrame, appuyé sur Griffaut et Dubac ; Blondin s’élance sur le devant de la scène en faisant des entrechats et des pirouettes. Rire général.)

Tous.

Ah ! ah ! ah ! c’est charmant !


Pluchard.

Ah ! ah ! ah ! c’est charmant ! Ah ! bravo, Jollivet.


Griffaut quittant Jollivet.

Ah ! ah ! avez-vous vu, messieurs, comme il buvait !


Tous.

Honneur à Jollivet !


Jollivet.

Honneur à Jollivet ! Quel bruit insupportable !
Oh ! vous n’entendez rien au culte de la table.
Après dîner, messieurs, j’aime à me recueillir.

(Les convives se dispersent dans le salon ; les uns causent assis sur les divans, les autres lisent des revues et parcourent des albums. De temps en temps Blondin s’amuse à danser. On sert le café.)

Edgar causant avec Pluchard.

Chaque jour les Bédouins viennent nous assaillir
Aux environs d’Alger ; mais nos colons sont braves.


Griffaut mettant du sucre dans une tasse de café.

Pluchard, je m’y connais, sucre de betteraves.


Jollivet prenant un verre de liqueur.

Je le bois au succès de l’empire ottoman !
Et je vais là-dessus… rêver en musulman.

(Il s’étend dans un fauteuil.)

Griffaut à Jollivet.

Tu n’étais pas hier à la pièce nouvelle ?


Jollivet.

Non, j’avais une noce. Eh bien, comment est-elle ?


Griffaut.

Exécrable, stupide, on nous fait la leçon ;
Ah ! je vais l’arranger d’une belle façon.
L’auteur nous traite mal.


Jollivet.

L’auteur nous traite mal.Je pardonne ce crime.
Moi, quand j’ai bien dîné, je suis très-magnanime.

(Martel revient, tous vont lui tendre la main.)

Pluchard courant vers Martel.

Ah ! mon pauvre Martel ! te voilà donc enfin !
Mais, tu n’as pas dîné ?


Jollivet.

Mais, tu n’as pas dîné ? L’heureux homme, il a faim !


Pluchard à Martel.

Nous t’avons attendu plus d’une heure et demie.


Jollivet.

Et d’un dîner servi l’attente est ennemie.
Mais quel dîner ! c’était le chef-d’œuvre de l’art !
Ce quartier de chevreuil, parfait… et ce homard !
Il valait à lui seul vingt buissons d’écrevisses.
Ce punch au marasquin entre les deux services,
Exquis. J’ai bien dîné, très-bien, je suis content ;
Je voudrais tous les jours pouvoir en faire autant.
(À Martel.)
Pauvre ami, je te plains, oh ! de toute mon âme !
Manquer un tel festin !… pour quoi ? pour une femme


Edgar.

Est-il donc vrai, Martel ?


Martel.

Est-il donc vrai, Martel ? Mais j’ai peu de loisirs.
On me défend le monde et ses bruyants plaisirs.


Edgar.

Pour ta santé ?


Martel.

Pour ta santé ? Non, mais…


Pluchard.

Pour ta santé ? Non, mais…Une affreuse jalouse
Le suit comme un recors.


Edgar.

Le suit comme un recors.Qui donc ?


Pluchard.

Le suit comme un recors. Qui donc ? Sa fausse épouse,
Une ancienne beauté, nymphe de l’Opéra.
Si nous n’y prenons garde, elle l’étranglera.


Edgar.

Pour avoir tant d’empire, elle est donc bien jolie ?


Martel.

Elle ? oui.


Pluchard.

Elle ? oui.Non.


Griffaut faisant signe à Pluchard.

Elle ? oui. Non.Si.


Pluchard.

Elle ? oui. Non. Si.Non.


Griffaut.

Elle ? oui. Non. Si. Non.Si.


Pluchard.

Elle ? oui. Non. Si. Non. Si.Parbleu ! c’est Cornélie
Ce squelette dansant que vous connaissez tous
Plus ou moins.


Martel.

Plus ou moins.Ah ! Pluchard, ménage-moi les coups.


Pluchard.

Non, je hais cette sotte et son fatal empire.
Elle est vieille, elle est laide, elle ne sait pas lire ;
Elle réduit à rien un homme intelligent,
Lui vole tout son temps, son temps et son argent ;
Car sa rapacité ne connaît point d’obstacle,

Il lui faut la mener tous les soirs au spectacle,
Avec de grands turbans ou de petits chapeaux,
Ou la conduire au bal couverte d’oripeaux…


Edgar.

C’est traîner un boulet.


Pluchard.

C’est traîner un boulet.D’une étrange nature ;
Peste ! un boulet qui veut qu’on le traîne en voiture !
C’est un luxe…


Martel.

C’est un luxe…Pluchard !


Pluchard.

C’est un luxe… Pluchard ! Je remplis un devoir.


Martel.

J’en conviens, je suis faible, et je crains son pouvoir.
Mais elle me permet de sortir pour affaire,
Elle me laisse aller tout seul chez mon notaire,
Je suis libre les jours de grands événements :
J’ai pour moi les duels et les enterrements.


Pluchard.

Riez, riez, bercez son éternelle enfance,
C’est honteux ! c’est honteux !



Griffaut à Martel.

C’est honteux ! c’est honteux ! J’accours à ta défense.
Qu’est-ce ?


Martel.

Qu’est-ce ? Pluchard me gronde, il a le vin moral.
Mais il faudrait un peu s’occuper du journal ;
Tu me fais des sermons, et tes farces bouffonnes
Ont failli d’un seul coup renverser nos colonnes.


Pluchard.

Comment ?


Martel.

Comment ? Monsieur Guilbert était scandalisé.


Pluchard.

Guilbert était ici ?


Dubac qui écoutait.

Guilbert était ici ? Guilbert ? ce gros frisé,
Qui pour mieux resserrer les nœuds de la famille
À l’amant de sa femme a marié sa fille ?


Pluchard.

Chut ! d’un homme d’honneur parlez avec respect.


Dubac.

Bah !


Pluchard regardant si Edgar les écoute.

Bah ! Edgar de Norval…


Dubac à part.

Bah ! Edgar de Norval…Ce Norval m’est suspect.


Pluchard bas à Dubac.

Doit épouser bientôt la sœur de Valentine…
La fille de Guilbert.


Dubac.

La fille de Guilbert.Que m’importe !


Pluchard.

La fille de Guilbert. Que m’importe ! Il s’obstine.
(Durement.)
D’ailleurs, c’est mon banquier, et vous m’obligerez
En parlant mieux de lui.


Dubac.

En parlant mieux de lui.Tout ce que vous voudrez


Pluchard à Martel.

Tu dis donc que Guilbert…


Martel.

Tu dis donc que Guilbert…Entendant ce tapage,
S’alarmait.


Pluchard.

S’alarmait.En effet.


Martel.

S’alarmait. En effet.J’ai conjuré l’orage.
J’ai dit ce qu’il fallait pour expliquer vos cris,
J’ai dit que vous étiez des Provençaux très-gris.
Il fallait bien mentir : c’est chose respectable,
Au temps où nous vivons, qu’un banquier véritable,
Et Guilbert est de ceux sur qui l’on peut compter.
Il n’escamote point l’argent qu’il doit prêter ;
Il n’est point de ces gens, banquiers imaginaires,
Qui promettent toujours, Célimènes d’affaires,
Qui ne donnent jamais ; spéculateurs profonds
Que nous avons nommés entrebailleurs de fonds.
C’est un appui solide, et nous…


Pluchard.

C’est un appui solide, et nous…Veux-tu te taire ?
Le secours qu’il nous donne est encore un mystère.


Martel.

Qu’ai-je fait ?


Dubac finement.

Qu’ai-je fait ? Bon, Guilbert.


Pluchard aux rédacteurs.

Qu’ai-je fait ? Bon, Guilbert.Eh ! messieurs !


Tous.

Qu’ai-je fait ? Bon, Guilbert. Eh ! messieurs ! Nous voici !


Pluchard.

On va vous apporter vos épreuves ici.


Edgar.

On fait donc un journal ?


Griffaut riant.

On fait donc un journal ? D’où venez-vous ?


Edgar.

On fait donc un journal ? D’où venez-vous ? D’Afrique.


Martel.

Tu n’as donc pas compris ce dîner symbolique ?


Edgar.

Non.


Martel.

Non.C’était un festin d’inauguration.


Pluchard.

Et cette symbolique illumination,
Une image empruntée à là mythologie :
La Vérité, journal, nous éclaire.


Martel.

La Vérité, journal, nous éclaire.En bougie.
Quand tu goûtais ces vins, ces truffes, ces pâtés…


Edgar.

Bien !


Martel.

Bien ! Tu te nourrissais de saines vérités.


Edgar.

On ne m’avait rien dit, j’ai mangé sans comprendre.
Mais aussi votre argot…


Martel montrant les journalistes.

Mais aussi votre argot…Viens, je veux te l’apprendre.

Tu vois ces jeunes fous, ce sont nos rédacteurs,
Plus ou moins gens d’esprit et plus ou moins auteurs.
Celui-ci n’a jamais écrit une colonne,
Le moindre article ; mais pour auteur il se donne,
Et son plus grand effroi, c’est d’être reproduit.
Celui-là se croit Kant parce qu’il l’a traduit ;
Il épluche pour nous les journaux d’Allemagne.
Celui qui dort là-bas en ronflant, c’est l’Espagne.
Ce petit, c’est Bertrand, voyageur du journal ;
Oui, sans que ça paraisse, il est au Sénégal.
Ce grand pâle est Griffaut, une tête savante.


Edgar.

Griffaut, je le connais, son nom seul m’épouvante ;
Il poursuit de sa haine un grand peintre, Morin,
Mon maître. Le pauvre homme ! il en meurt de chagrin.


Martel.

Griffaut n’est point méchant, mais dès qu’il veut écrire,
Il ne sait pas comment, tout lui tourne en satire ;
Sa plume est venimeuse et son rire fatal.
C’est un fort bon garçon qui fait beaucoup de mal,
Il est chargé des arts, de la littérature,
Des peintres, des auteurs.


Edgar.

Des peintres, des auteurs.Excellente pâture !
Mais il doit exciter de vifs ressentiments ?


Martel.

Il les brave, il ne fait ni tableaux ni romans.


Edgar montrant Jollivet qui dort.

Dis-moi, ce gros joufflu là-bas n’est pas des vôtres ?


Martel.

Qui ? lui !… c’est Jollivet, un de nos grands apôtres,
Écrivain politique et sermonneur de rois !
Le soutien du journal !…


Edgar.

Le soutien du journal !…Il chancelle parfois.


Martel.

C’est le premier Paris, l’article d’importance,
Que l’on appelle aussi morceau de résistance !
C’est un homme très-fort et qui sait son métier.
Comme buveur il peut troubler tout son quartier ;

Mais comme journaliste il est juge sévère ;
Diable ! il ne confond pas la plume avec le verre.
Ce Bacchus puritain, professeur de vertu,
N’est jamais plus moral que quand il a trop bu.
Il faut le voir, l’œil glauque et la face rougie,
S’indignant pour l’Europe au récit d’une orgie !
Il est beau !…


Edgar.

Il est beau !…Je le crois, car en fait de repas,
Il doit trouver honteux tous ceux dont il n’est pas.


Dubac qui écoutait.

Martel et Jollivet feront la politique,
Moi, je fais les canards.


Martel.

Moi, je fais les canards.Ce mot veut qu’on l’explique.
On nomme fiction un mensonge rimé,
On appelle canard un mensonge imprimé.
Ainsi, ces deux Anglais jetés sur le rivage
Et mangés par un ours…


Edgar.

Et mangés par un ours…C’est un canard.


Martel riant.

Et mangés par un ours… C’est un canard.Sauvage.


Edgar.

Ce calembour, mon cher, est de bien mauvais goût.


Dubac.

Ce coquin de Martel met de l’esprit partout.


Edgar montrant Dubac.

Cet homme est du journal ?


Martel.

Cet homme est du journal ? Non pas.


Edgar.

Cet homme est du journal ? Non pas.C’est quelque artiste ?


Martel.

Non.


Edgar.

Non.Quel est son état ?


Martel.

Non. Quel est son état ? Flatteur de journaliste.
(Il pose ses deux mains sur les épaules de Blondin, qui danse.)
Allons, maudit sauteur, toujours en mouvement.


Blondin.

J’imitais Taglioni ; vois, ce pas est charmant.

(Il danse.)

Martel.

Il pleure le matin, et le soir il s’enivre.


Blondin.

Plus on est nécrologue, et plus on aime à vivre.


Edgar riant.

Monsieur est nécrologue ?


Martel.

Monsieur est nécrologue ? Il écrit à ravir
Les articles de deuil.


Blondin à Edgar.

Les articles de deuil.Tout prêt à vous servir !
Qui pleurons-nous demain ? Un grand homme célèbre
Dont le nom soit ronflant dans la phrase funèbre.


Martel.

Non, c’est un vieux chimiste, un savant ingénu.


Blondin.

Tant mieux, en fait de morts j’adore l’inconnu.
Trop de célébrité me gêne quand je vante,
Et je me tire mieux des vertus que j’invente.
Par aucun souvenir je ne suis arrêté.
Je brode sans remords, je pleure en liberté.
Mais j’exige qu’on soit bien mort ; je me défie.
Depuis que l’on m’a fait vanter un homme en vie,
J’y regarde à deux fois ; car messieurs les auteurs
Sont des fripons fieffés, d’infâmes imposteurs,
Qui, se moquant de tout, même du nécrologe,
Font semblant de mourir, pour voler un éloge.
(On entend frapper à la petite porte.)
Qu’ai-je entendu ! Messieurs, on a frappé trois coups.
Le spectacle commence.


Pluchard.

Le spectacle commence.Entrez ; que voulez-vous ?


Scène VI.

Les Mêmes, CHARLES. Jollivet s’éveille.


Martel.

Ah ! je n’avais pas vu cette porte perfide.


Blondin.

C’est quelque femme !


Martel effrayé.

C’est quelque femme ! Ô ciel !


Blondin s’approchant de la petite porte.

C’est quelque femme ! Ô ciel ! Venez, beauté timide,
Ne tremblez pas, donnez votre gentille main.
Venez… Je ne vois rien…
Venez… Je ne vois rien…(Apercevant Charles.)
Venez… Je ne vois rien…Ah ! quel affreux gamin !


Pluchard à Charles.

Viens, viens.


Charles.

Viens, viens.Voilà, monsieur, une heure que je sonne,
Que je cherche partout, je ne trouve personne,
Et je me suis perdu dans ce grand corridor.


Pluchard.

Les gens sont à dîner.


Jollivet étendant le bras.

Les gens sont à dîner.Peut-on dîner encor !

(Charles donne les épreuves à Pluchard, qui les passe à Martel.)

Martel distribuant les épreuves, s’assied à la table.

Allons, messieurs, venez corriger votre style.
Tiens, donne à Jollivet.


Blondin regardant Jollivet.

Tiens, donne à Jollivet.Ah ! c’est bien inutile !


Martel.

Griffaut, voilà pour toi. Tout ceci m’appartient.


Griffaut.

Il me manque un feuillet.


Martel.

Il me manque un feuillet.Celui-là te revient.


Blondin secouant Jollivet.

Il ne pourra jamais corriger une phrase,
Il est tout à fait gris.


Jollivet.

Il est tout à fait gris.Moi ! je suis en extase.
Il est tout à fait gris.(Il prend ses épreuves.)
(Il lit.)
Voyons : « Nous assistons à de tristes débats. »

(Il saute plusieurs feuillets et ne regarde que la fin.)

C’est très-bien. « Le roi règne et ne gouverne pas. »

(Il se rendort, les épreuves tombent par terre. Pluchard les ramasse.)

Martel corrigeant son article.

Que vois-je ? Chocolat… Chocolat de vanille.
Les bourreaux ! au lieu de consulat de Manille.
C’est charmant.


Griffaut.

C’est charmant.Moi, j’ai bien quelque petite erreur :
Ils ont mis l’empirique au lieu de l’empereur.


Blondin.

Ah ! ce n’est rien ; moi, j’ai l’autruche pour l’Autriche.


Charles à Pluchard.

Voulez-vous voir, monsieur, l’épreuve de l’affiche ?


Pluchard.

Sans doute, donne-la.

(Charles rentre dans le corridor.)

Martel parcourant l’article que Griffaut lui donne à lire.

Sans doute, donne-la.Le mot est bien affreux,
Griffaut ; mais tu veux donc tuer ce malheureux ?
Il appelle Morin barbouilleur de murailles !


Griffaut.

N’est-ce pas le vrai nom d’un peintre de batailles ?


Blondin.

Quoi ! c’est toujours Morin ? Tu le poursuis longtemps.


Griffaut.

Aujourd’hui je l’achève.


Blondin.

Aujourd’hui je l’achève.Alors, moi, je l’attends.


Edgar.

Ah ! messieurs, respectez ses quarante ans de gloire ;
Les tableaux de Morin sont toute notre histoire.
Pour parler d’un vieillard quittez ce ton railleur.


Griffaut.

Je me laisse attendrir.
Je me laisse attendrir.(À Martel.)
Je me laisse attendrir.Efface… barbouilleur.


Dubac montrant Edgar.

Monsieur est quelque auteur maltraité, je parie.


Edgar.

Moi, monsieur ? non, je suis dans la cavalerie,
Officier de spahis.


Martel serrant la main d’Edgar.

Officier de spahis.Mon ami, mon témoin.


Edgar.

Oui, dans tous ses duels.


Dubac à part.

Oui, dans tous ses duels.Diable soit du Bédouin !


Martel.

Ce premier numéro, messieurs, est un modèle.
Demain de tout Paris ce sera la nouvelle.
Dans l’immense succès chacun aura sa part.


Pluchard prenant les épreuves.

Et tout cet esprit-là sera signé Pluchard…

(On sert le punch.)

Blondin montrant le rideau de la porte qui s’agite.

Regardez, regardez, on dirait d’une trombe.


Charles soulevant le rideau.

Aidez-moi, c’est trop lourd, tout va tomber ; tout tombe !

(Il laisse tomber un énorme rouleau d’affiches.)

Blondin dépliant le rouleau.

Voici des vérités de toutes les couleurs.

Les journalistes endormis se lèvent et viennent étaler des affiches de toutes couleurs ; ils se posent comme les renommées qui soutiennent les tableaux de bataille. Sur ces affiches immenses on lit :


LA VÉRITÉ,
JOURNAL POLITIQUE QUOTIDIEN
PUBLIÉ
SOUS LES AUSPICES D’UN GRAND NOMBRE DE DÉPUTÉS.



Pluchard servant le punch.

Martel, dans ce punch viens, viens noyer tes douleurs.
Quel amour peut brûler d’une plus belle flamme !


Un Laquais à Martel qui va pour boire.

On vient chercher monsieur.


Pluchard.

On vient chercher monsieur.Eh ! qui donc ?


Le Laquais.

On vient chercher monsieur. Eh ! qui donc ? Une dame.


Martel posant son verre sans boire.

Il me faut vous quitter, mes amis, plaignez-moi !
À demain.


Tous.

À demain.À demain.


Blondin.

À demain. À demain.Va, nous boirons pour toi.


Pluchard appelant Charles.

Eh ! gamin, viens ici ; tiens, voilà pour ta peine.

(Blondin, Martel et Griffaut lui donnent une pièce de monnaie.)

Charles.

(À part.)
Chacun cent sous.
Chacun cent sous.(Haut.)
Chacun cent sous.Merci, messieurs. La bonne aubaine !

(Les journalistes s’approchent de la table et boivent du punch.)

Edgar les regardant.

Voilà donc le pouvoir que l’on nomme journal !
Royauté collective, absolu tribunal :
Un jugeur sans talent, fabricant d’ironie,
Qui tue avec des mots un homme de génie ;
Un viveur enragé — s’engraissant de la mort ;
Un fou — qui met en feu l’Europe et qui s’endort ;
Un poète manqué, grande âme paresseuse,
Qui se fait, sans amour, gérant d’une danseuse…
Tous gens sans bonne foi, l’un par l’autre trahis !
Ce sont là tes meneurs, ô mon pauvre pays !

FIN DU PREMIER ACTE.