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L’École des Journalistes/Acte II

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L’École des Journalistes
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome 6 (p. 29-48).
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ACTE DEUXIÈME


Le théâtre représente un cabinet-bibliothèque. Sur le devant un bureau ; à gauche un canapé. On voit dans le fond, sur un fauteuil, un châle ; sur un autre fauteuil, un col de satin noir ; sur le canapé, une redingote, un chapeau d’homme et le sac à ouvrage d’une femme. Par terre beaucoup de papiers chiffonnés. Les cartons, les papiers du bureau sont en désordre.

Scène I.

MARTEL, BAPTISTE.


Martel reconduisant deux importuns.

Messieurs, j’en suis fâché, cela m’est impossible…
Baptiste !… maintenant je ne suis plus visible
Pour personne ; entends-tu ? pour personne !


Baptiste.

Pour personne ; entends-tu ? pour personne ! C’est bien.
Bien.


Martel.

Bien.Je veux être seul, ne m’apporte plus rien,
Ni lettres ni journaux… enfin !… Quelle galère !
Et que c’est fatigant de se mettre en colère
Du matin jusqu’au soir !… Mon courage est à bout.
Ces gens-là viendront-ils me poursuivre partout ?
L’un m’attrape au collet, et me force d’entendre
Un article assommant qu’il s’obstine à me vendre ;
L’autre d’un grand projet prétend m’entretenir,
Et me prend mon chapeau pour mieux me retenir.
J’en trouve un toujours là, que je rentre ou je sorte ;
Je passe tout mon temps à les mettre à la porte.
Des auteurs !… c’est très-long à chasser poliment.
Enfin me voilà seul ! seul et libre un moment !
La reine de mes jours, Nélie, est au théâtre :
Elle répète un pas… Nymphe, je t’idolâtre,
Mais j’aime à te savoir heureuse loin de moi,
Et mon plus grand plaisir est de penser à toi !
Je ris, et cependant, je le sens, il est triste,
Quand on est né rêveur, de vieillir journaliste ;
De perdre la saison où le talent fleurit
En de mesquins travaux et de vains jeux d’esprit ;
De vendre ses destins pour un mince salaire ;

De travailler toujours, toujours pour ne rien faire ;
Griffonnage honteux qui nous gâte la main,
Œuvre sans avenir, succès sans lendemain !
Heureux si l’on nous jette un regret pour hommage,
Et si l’on nous admire en disant : Quel dommage !
Mais, il est tard ; voyons, pour ce soir j’ai promis
Un article saillant contre nos faux amis.
(Il s’assied devant son bureau.)
Nous n’avons point, dit-on, de couleur politique,
Nous parlons pour ou contre un langage mystique.
Eh bien, soit, pourquoi prendre un chemin détourné ?
Attaquons le pouvoir, et flattons l’abonné ;
Mettons-nous franchement contre le ministère,
Soyons durs, disons-lui qu’il est sans caractère,
Qu’il subit sans courage une invisible loi,
Qu’il se laisse mener bassement… par le roi ;
Oui, commençons ainsi : « L’homme d’État résiste
» Au monarque, et pour lui la fermeté… »


Cornélie dans la coulisse ; elle crie.

 » Au monarque, et pour lui la fermeté… » Baptiste !


Martel.

Ah ! mon Dieu, la voici… déjà… je suis perdu !


Scène II.

MARTEL, CORNÉLIE, BAPTISTE.


Cornélie.

Baptiste, entendez-vous ?


Baptiste.

Baptiste, entendez-vous ? Oui, j’ai bien entendu.
Je viens, mademoiselle.


Cornélie avec humeur.

Je viens, mademoiselle.On m’appelle madame.
(À Martel.)
Dites-lui donc, monsieur, que je suis votre femme.


Martel à son bureau.

Il ne le croirait pas, c’est un vieil entêté.


Cornélie à Baptiste.

Mon costume est-il prêt ? l’avez-vous rapporté ?
Sur la manche a-t-on mis des rosettes nouvelles ?
À-t-on raccommodé le ressort de mes ailes ?


Baptiste.

Oui, mad… ame, à présent elles battent toujours.


Cornélie.

Mes socques, prenez-les… les monstres, qu’ils sont lourds !

(Baptiste emporte les socques.)

J’ai les pieds tout enflés… la maudite chaussure !
Pour de certains états il faut une voiture.
Je ne dis pas cela pour me faire valoir,
Mais trotter le matin quand on danse le soir,
C’est très-pénible…

(Elle s’assied sur le canapé. Baptiste sort.)

Martel à part.

C’est très-pénible…Oh ! oh ! le temps est à l’orage.
Ne nous démontons pas, et montrons du courage.


Cornélie tirant de sa poche un journal.

Me maltraiter ainsi, c’est une indignité !
Parler ainsi de moi dans votre Vérité !

(Elle lit.)

C’est affreux, voyez donc : « L’antique Cornélie
» A beau faire semblant d’avoir été jolie,
» Et raconter toujours ses succès d’autrefois,
» On ne l’applaudit point ; cette nymphe aux abois
» Dont l’âge prohibé joue au trente et quarante… »
Quel mauvais calembour !

(Elle jette par terre le journal.)

Martel écrivant toujours.

Quel mauvais calembour ! Vous paraissez souffrante.


Cornélie.

Oui, plaisantez, monsieur, prenez-le sur ce ton.
Vous n’avez donc pas lu ce mauvais feuilleton ?


Martel.

L’article de Griffaut ? si fait, ma bonne amie ;
Mais je l’ai lu très-tard, et ma vue endormie…


Cornélie.

Fort bien ; vos rédacteurs m’attaquent à loisir ;
C’est sans doute, monsieur, pour vous faire plaisir,
Que dans votre journal on m’insulte, on m’outrage ?


Martel lisant le journal qu’elle lui met sous les yeux.

Ah !… je n’avais pas lu cet insolent passage ;
C’est un tour de Pluchard ; mais il me le paîra !


Cornélie.

Tout le monde en riait tantôt à l’Opéra…
Belle nymphe aux abois, c’est ainsi qu’on me nomme.


Martel.

Le traître de Pluchard !


Cornélie.

Le traître de Pluchard ! Oh ! c’est un vilain homme !
Je l’ai toujours haï, je ne veux plus le voir.


Martel à part.

Il va me dire encor : Je remplis un devoir.
Il faut la consoler.

(Il se lève et va s’asseoir près d’elle sur le canapé.)
(Haut.)

Il faut la consoler.C’est une indigne ruse.
Va, je les punirai ; ce tour n’a pas d’excuse ;
Ils savent tous combien je te suis attaché.


Cornélie.

Le bel attachement !


Martel.

Le bel attachement ! D’honneur, j’en suis fâché !
(À part.)
Ce coup est à la fois maladroit et barbare,
Car ces sinistres-là, c’est moi qui les répare.
Je ne la vois jamais chagrine sans effroi :
Ses consolations sont mes malheurs, à moi.
(Haut.)
Allons, il ne faut pas que cela te tourmente,
Tu n’as jamais été plus jeune et plus charmante :
Toujours tes petits pieds, et tes beaux cheveux d’or,
Et tes grands yeux d’azur…


Cornélie très-radoucie.

Et tes grands yeux d’azur…Ce n’est pas tout encor
J’ai perdu mon manchon.


Martel avec effroi.

J’ai perdu mon manchon.Elle devient câline.


Cornélie.

Un superbe manchon en martre zibeline.


Martel à part.

Ce manchon égaré me paraît menaçant.
Je n’aime pas du tout ce regard caressant.

(Haut.)
Patience, Nélie, on va jouer mon drame,
Le succès est certain pour le rôle de femme ;
J’ai trouvé quelques vers très-beaux… Écoute-les.


Cornélie.

Si vous m’aimiez, monsieur, vous feriez des ballets.


Martel.

J’en ai fait trois, et c’est… un travail monotone :
La Fille des déserts, Jupiter chez Latone,
Et Roland furieux.


Cornélie.

Et Roland furieux.Mon manchon !


Martel à part.

Et Roland furieux. Mon manchon ! Je suis pris.
Ah ! je suis ruiné, la martre est hors de prix ;
Le moindre chinchilla coûte une somme énorme.
(Haut, regardant le châle de velours que porte Cornélie.)
Quel joli mantelet ! quelle élégante forme !


Cornélie avec humeur.

C’est mon vieux mantelet, je le mets tous les jours.


Martel.

Eh bien, rien ne sied mieux qu’un châle de velours ;
Cela grandit la taille, ennoblit la tournure.


Cornélie.

Oui, mais sur le velours il faut de la fourrure ;
On ne peut pas sortir sans manchon le matin.


Martel à part.

Le manchon me poursuit ; inflexible destin !
(Haut.)
Un manchon ! la saison est bien trop avancée.
Nous sommes au printemps.


Cornélie.

Nous sommes au printemps.La rivière est glacée.


Martel.

Cela ne prouve rien. Les bourgeons vont s’ouvrir.


Cornélie.

Il neige tous les jours.


Martel.

Il neige tous les jours.Les lilas vont fleurir.


Cornélie.

Il me faut un manchon.


Martel s’impatientant.

Il me faut un manchon.Alors, cherchez le vôtre.


Cornélie.

Je l’ai perdu, vous dis-je, et j’en désire un autre.


Martel.

Je ne suis pas en fonds… Mais chut ! voici quelqu’un.


Cornélie à part.

C’est bon, j’y reviendrai.


Martel.

C’est bon, j’y reviendrai.Encore un importun.


Scène III.

Les Mêmes, BAPTISTE.


Baptiste.

Monsieur, c’est ce monsieur…


Martel.

Monsieur, c’est ce monsieur…Je n’y suis pour personne ;
Tu ne comprends donc pas les ordres que je donne ?


Baptiste.

Mais c’est monsieur Guilbert.


Martel à Cornélie.

Mais c’est monsieur Guilbert.Va vite, et laisse-nous.
C’est notre homme d’argent !
C’est notre homme d’argent ! (Allant au-devant de Guilbert.)
C’est notre homme d’argent ! Pardon, je suis à vous.

(Baptiste sort. Cornélie se retire lentement. Guilbert la regarde s’éloigner.)

Scène IV.

MARTEL, GUILBERT, et par moments CORNÉLIE.


Martel.

Pardon, monsieur Guilbert, on vous fait bien attendre.


Guilbert à part.

J’interromps, je le vois, un entretien très-tendre ;
Mais je suis sans pitié. Perdre cent mille écus
Par ce maudit journal ! Assez, je n’en suis plus.
(Haut.)
C’est madame Martel ? Monsieur, je vous dérange.


Martel.

Non, moi, je suis garçon.
Non, moi, je suis garçon.(À part)
Non, moi, je suis garçon.Sa figure est étrange.
Il a l’air mécontent, il paraît agité.
N’oublions pas qu’il tient à la moralité.
(Haut.)
C’est une femme auteur qui m’apportait un livre.
Et de ces femmes-là j’aime qu’on me délivre.
Vous venez, n’est-ce pas, me parler du journal ?
Comment le trouvez-vous ?


Guilbert.

Comment le trouvez-vous ? Je le trouve fort mal.


Martel.

Vous m’étonnez, monsieur, son succès est immense.


Guilbert.

Me ruiner d’un mot, c’est par là qu’il commence.


Martel.

Redoutez-vous déjà nos indiscrétions ?


Guilbert.

Vous avez fait baisser toutes nos actions.


Martel.

Je ne vous comprends pas. Comment, monsieur, vous dites…


Guilbert.

Je dis, parbleu, je dis que vos phrases maudites.
Sur les chemins de fer, que vous montrez mourants,
Font perdre à moi Guilbert…


Martel.

Font perdre à moi Guilbert…Quoi ?


Guilbert.

Font perdre à moi Guilbert…Quoi ? Trois cent mille francs !


Martel.

Ah ! monsieur ; j’ignorais que dans cette industrie
Vous fussiez engagé ; croyez-le, je vous prie,
C’est un malheur affreux… j’en suis au désespoir
Mais on peut…


Cornélie.

Mais on peut…Avons-nous la loge pour ce soir ?
(Apercevant Guilbert.)
Je le croyais parti.
Je le croyais parti.(Martel lui fait signe, elle sort.)


Guilbert avec malice.

Je le croyais parti.C’est encor cette dame ;
Elle vient donc souvent ?


Martel avec embarras.

Elle vient donc souvent ? Oui, pour une réclame
Que dans notre journal elle veut publier.


Guilbert.

Elle demeure près ?


Martel.

Elle demeure près ? Sur le même palier.
Tout sera réparé, monsieur ; nous pouvons faire
Demain un autre article à celui-ci contraire ;
Oui, quelque industriel fictif nous écrira
Que nous avons eu tort, et tout s’arrangera.
Cela se fait souvent dans un cas difficile.
Un bon journal, monsieur, est un coursier docile
Qui peut passer partout quand il est bien monté.


Guilbert.

Galopez donc sans moi, car votre Vérité
M’a mis à pied. Adieu ; ce début m’est funeste.


Martel.

Comment ?


Guilbert.

Comment ? Je veux garder pour moi ce qui me reste.
Je suis quitte envers vous, j’ai payé largement.
Demain je reprendrai mon cautionnement.

(Il se dirige vers la porte.)

Martel.

Monsieur Guilbert !…


Cornélie.

Monsieur Guilbert !…Édouard…


Guilbert heurtant Cornélie.

Monsieur Guilbert !… Édouard…Pardon… mais il me semble
Que je connais ces yeux… Cette femme ressemble…
C’est elle…


Martel bas à Cornélie.

C’est elle…Va-t’en donc.

(Elle sort.)

Guilbert.

C’est elle… Va-t’en donc.Le mensonge est flatteur.
Depuis quand Cornélie est-elle femme auteur ?

Je crois que c’est plutôt la femme de ménage.
Ah ! monsieur, je comprends.


Martel confus.

Ah ! monsieur, je comprends.Pardonnez à mon âge.


Guilbert.

Tout s’explique : vraiment, je ne m’étonne plus,
Messieurs, si vos écrits le soir sont mal relus,
Et si l’on trouve tant de prose vertueuse
Dans vos articles faits aux pieds d’une danseuse !
Comme vous, nous vivions très-gaiement autrefois,
Mais nous ne faisions pas et les mœurs et les lois.
Comme vous, nous aimions des femmes de théâtre,
Nous nous mêlions aux jeux de leur troupe folâtre ;
Nous flattions chaque jour leurs caprices nouveaux,
Nous leur donnions de l’or, des hôtels, des chevaux,
Des diamants, des fleurs, des châles, des dentelles,
Mais nous ne vivions pas en ménage avec elles !

(Il sort indigné.)

Scène V.

MARTEL seul.

Qu’est-ce qu’il chante là, ce vieux mauvais sujet ?
Je règle mes amours, parbleu ! sur mon budget :
Si j’avais tant de luxe à donner à ma belle,
Va, je ne vivrais pas en ménage avec elle,
Et je lui ravirais le droit de m’enchaîner ;
Mais on partage, hélas ! quand on ne peut donner.
Quand on n’a pas d’argent pour payer l’infamie
D’une maîtresse… eh bien, l’on se fait une amie.
À sa dure misère on unit son destin,
En offrant ce qu’on gagne : un asile et du pain.
(Réfléchissant)
Il est fâché… Sans lui nous serons mal à l’aise…
Mais il nous reviendra. Toute affaire mauvaise
À l’attrait du danger et du fruit défendu.
Rien ne ramène un cœur comme l’argent perdu…
Quoi ! deux heures déjà ! vite que je travaille !
Interrompu toujours, on ne fait rien qui vaille.

(Il s’assied encore devant son bureau.)

Je disais… je disais… mais je ne sais plus quoi…
Ah !… que le ministère est mené par le roi.


Scène VI.

MARTEL, CORNÉLIE.


Cornélie à part.

Enfin le voilà seul !
Enfin le voilà seul ! (Haut.)
Enfin le voilà seul ! Je venais pour te dire…


Martel avec impatience.

Laissez-moi, laissez-moi… je suis en train d’écrire.
Laissez-moi !…


Cornélie.

Laissez-moi !…Travaillez, je ne vous parle pas.
(À part.)
J’ai trouvé le moyen.

(Elle ouvre les cartons d’un cartonnier.)

Martel.

J’ai trouvé le moyen.Que fais-tu donc là-bas ?


Cornélie.

Je cherche des papiers.


Martel riant.

Je cherche des papiers.Des papiers de famille ?


Cornélie.
(Elle prend un manuscrit et lit.)

« Le Ministre et l’amant, ou la Mère et la fille. »
Je savais bien l’avoir serré dans ce carton.


Martel.

Quel est ce manuscrit ?


Cornélie.

Quel est ce manuscrit ? C’est un vieux feuilleton…
Une histoire d’amour que vous avez écrite
Un matin, en riant.


Martel.

Un matin, en riant.Une histoire inédite ?


Cornélie.

Un article de mœurs qui n’est pas important…
(À part.)
Mais que nous donnerons pour trois cents francs comptant.
(Elle lit.)
« Madame de Lorville aimait à la folie,
» Comme on aime à trente ans, quand on n’est plus jolie,
» Un préfet. » — C’est cela, bien…

(Elle tourne quelques pages et lit encore.)

 » Un préfet. » — C’est cela, bien… « Très-honnêtement
» La mère a marié sa fille à son amant. »
De madame Guilbert c’est le portrait, l’histoire…
Bah ! les noms sont changés… il n’a pas de mémoire.
D’ailleurs, je saurai bien l’envoyer malgré lui.
Patience, j’aurai la victoire aujourd’hui.
Ceci, c’est un manchon.

(Elle roule le manuscrit, dans lequel elle met ses mains comme dans un manchon.)

Martel.

Ceci, c’est un manchon.Tu bavardes sans cesse,
Je ne puis travailler.


Cornélie.

Je ne puis travailler.Bien, monsieur, je vous laisse.


Martel écrivant rapidement.

Ne me dérange plus, je suis très en retard.

(Elle sort.)

Scène VII.

MARTEL, PLUCHARD.


Pluchard.

Il faut que je lui parle ! Allons, c’est moi, Pluchard.


Martel impatienté.

À l’autre, maintenant.


Pluchard avec effroi.

À l’autre, maintenant.Martel, as-tu des armes ?


Martel.

Qu’est-il donc arrivé ?

(Il quitte son bureau.)

Pluchard.

Qu’est-il donc arrivé ? Ma femme est tout en larmes.


Martel.

On veut t’assassiner ! D’où te vient cet émoi ?
Parle.


Pluchard.

Parle.Un homme est venu pour se battre avec moi.
Ah ! jamais je n’ai vu de pareille colère.
Il criait, il jurait comme un héros d’Homère.
Ah ! quel homme !


Martel.

Ah ! quel homme ! Son nom ?


Pluchard.

Ah ! quel homme ! Son nom ? Morin.


Martel.

Ah ! quel homme ! Son nom ? Morin.Quoi ! ce vieillard ?


Pluchard.

Un vieillard, lui ! Tudieu, c’est un fameux gaillard,
Qui devient diablement jeune quand il se fâche.
Il vous traite de fou, d’ignorant et de lâche,
Et de mille autres noms à peu près de ce goût.
Mais le plus effrayant, c’est qu’il me suit partout.
Oui… je viens de le voir en entrant tout à l’heure.


Martel.

Rien de plus naturel, c’est ici qu’il demeure.


Pluchard.

Je respire.

(On entend tomber des tables, des chaises.)

Martel.

Je respire.Entends-tu ce bruit ?


Pluchard.

Je respire. Entends-tu ce bruit ? Quel bacchanal !
Qu’est-ce que ce tapage ?


Martel.

Qu’est-ce que ce tapage ? Un effet de journal.


Pluchard.

J’entends marcher là-haut.


Martel.

J’entends marcher là-haut.C’est ton homme qui rentre.
C’est le lion blessé qui rugit dans son antre,
Exhalant contre nous sa haine et sa fureur.


Pluchard.

Dis-moi, n’était-il pas peintre de l’empereur ?


Martel.

Oui.


Pluchard reculant épouvanté.

Oui.Mais qui vient donc là… dans ce corridor sombre ?


Martel.

Tout l’effraye aujourd’hui.


Pluchard.

Tout l’effraye aujourd’hui.Mon ami, c’est une ombre,
Un fantôme boiteux ; ce n’est point un mortel.
Quels cheveux ! quelle barbe !… il vient !


Scène VIII.

MARTEL, PLUCHARD, ANDRÉ.

(André entre par la porte de service ; il a une jambe de bois et un bras de moins.)

André.

Quels cheveux ! quelle barbe !… il vient ! Monsieur Martel.


Martel.

C’est quelque mendiant, va-t’en fermer la porte.
Quand puis-je travailler ?
Quand puis-je travailler ? (Il s’assied devant son bureau.)


André tenant un papier.

Quand puis-je travailler ? Monsieur, je vous apporte
La liste des tableaux du grand peintre Morin.


Pluchard d’un air gracieux.

C’est un talent sublime, et nous étions en train
De faire son éloge.(À part.)
De faire son éloge. Attirons ce sauvage,
Et servons-nous de lui pour apaiser la rage
De ce fou dangereux qui trouble mon repos.
(Haut.)
Je vous le disais bien, vous venez à propos :
Vous êtes de Morin…


André.

Vous êtes de Morin…Le serviteur fidèle,
L’ami, le confident, et, de plus, le modèle.
Depuis deux ans je souffre en le voyant souffrir.
Ah ! monsieur, les journaux ! ils nous feront mourir.


Pluchard.

Martel, écoute donc cet homme ; il m’intéresse,
Vraiment.


André.

Vraiment.Monsieur Martel, pardon, si je m’adresse
À vous pour obtenir quelques soulagements
Aux chagrins de mon maître, à ses affreux tourments ;
Ce désespoir, monsieur, c’est comme une folie ;

Ses accès me font peur : il s’emporte, il s’oublie.
Un jour, n’en dites rien, il s’est empoisonné.
Ses élèves déjà l’ont tous abandonné.
Dam, messieurs, vous avez tant ri de son école,
Que tous ces jeunes gens vous ont crus sur parole ;
En lisant les journaux, ils rougissaient de lui,
Et comme des ingrats loin du maître ils ont fui.
L’atelier est désert. Monsieur le journaliste,
Ayez pitié de lui. Tenez, voici la liste
Des tableaux qu’il a faits jadis, dans son bon temps :
Alexandre, l’Amour faisant passer le Temps,
La Bataille d’Iéna, les Muses au Parnasse…


Martel toujours assis à son bureau.

Bien ; pour le consoler, que veux-tu que je fasse ?


André.

Un éloge, monsieur, lui rendrait la raison.


Martel.

Un éloge, en effet, c’est le contre-poison
De la critique.


André.

De la critique.Un mot, et moi je vous pardonne
D’avoir dépareillé mon auguste personne.


Martel.

Que dis-tu ? je serais…


André.

Que dis-tu ? je serais…Vous, non, mais vos pareils,
Dont j’ai trop bien suivi les dangereux conseils ;
Ceux qui nous font rester trois jours en embuscade
Derrière un omnibus, qu’ils nomment barricade ;
Qui, chauffant nos esprits, dans de sanglants combats
Nous donnent rendez-vous, et qui n’y viennent pas.
Nous étions des héros dans notre imprimerie,
Nous allions tous les ans délivrer la patrie.
En juin, j’étais là-bas ; diantre ! il y faisait chaud !
J’y courus patriote, et j’en revins manchot ;
Les balles m’ont taillé, messieurs, vous voyez comme.
Or, n’ayant plus d’état, je me suis fait bel homme.


Pluchard.

En effet.


André.

En effet.Non, je suis mieux que je ne parais ;
La blouse me va mal, il faut me voir de près.


Pluchard.

Vous avez une barbe…


André.

Vous avez une barbe…Ah ! c’est là ma fortune.
Cette barbe, messieurs, c’est celle de Neptune,
C’est celle de Moïse et celle de Platon.
Je nourris quatre enfants des fruits de mon menton.
Pour un boiteux manchot, c’est être encore habile
Que de gagner sa vie en restant immobile.
N’importe, j’aimais mieux mon état d’imprimeur.
Je me sens mannequin et j’en ai de l’humeur.
Ah ! les vilains journaux ! ah ! que je les déteste !
Je les déchire tous de la main qui me reste.
Tiens ! j’oubliais, monsieur… vous êtes du métier…


Martel.

Je te livre, mon cher, le troupeau tout entier.
Mais va vite porter ma promesse à ton maître :
Nous ferons son éloge.


André.

Nous ferons son éloge.Il ne doit point connaître
Ma visite.


Martel.

Ma visite.Souvent, va, je prends son parti ;
Tu n’as en me parlant prêché qu’un converti.
(À Pluchard.)
Toi, Pluchard, maintenant que tu n’as rien à craindre,
Cours apaiser Guilbert ; il est venu se plaindre.


Pluchard.

Guilbert ?


Martel.

Guilbert ? Il veut, dit-il, reprendre son argent.
Va vite le calmer.


Pluchard.

Va vite le calmer.Ah ! ce n’est pas urgent,
Car nous serons bientôt hors de sa dépendance.


Martel.

Vrai ? tant mieux ! À ce soir.


Pluchard.

Vrai ? tant mieux ! À ce soir.Au foyer de la danse.


André.

Adieu, monsieur Martel, je n’espère qu’en vous.


Martel.

Va, sous deux jours Morin sera content de nous.


Scène IX.

MARTEL seul.

Je n’ai rien fait encor, la journée est passée !
Reprenons, s’il se peut, ma phrase commencée.
Je ne sais où j’en suis. Mais, dites-moi, peut-on,
Avec tous ces tracas, écrire rien de bon ?
Comment ne pas manquer un article qu’on bâcle ?
S’il n’est pas monstrueux, c’est encore un miracle.
Voyons… « Le ministère agit légèrement.
» Nous pourrions le laisser dans son aveuglement ;
» Mais ses folles erreurs, la France les expie,
» Et nous devons sauver les… »


Scène X.

MARTEL, CHARLES.


Charles.

 » Et nous devons sauver les… » Monsieur, la copie ?


Martel.

Ah ! malédiction ! déjà !… me voilà bien !


Charles.

Avez-vous quelque chose à donner ?


Martel.

Avez-vous quelque chose à donner ? Je n’ai rien.


Charles.

Monsieur, les ouvriers attendent.


Martel.

Monsieur, les ouvriers attendent.Qu’ils attendent !


Charles.

J’arrive du bureau ; ces messieurs vous demandent
Le feuilleton des arts.


Martel.

Le feuilleton des arts.Eh bien, va le chercher.
Griffaut…


Charles.

Griffaut…Il est malade et vient de se coucher.
On ne peut pas le voir, et sa mère le garde.


Martel.

Quoi, pas de feuilleton !


Scène XI.

MARTEL, CORNÉLIE, un manuscrit à la main, CHARLES.


Cornélie.

Quoi, pas de feuilleton ! Bon, ceci me regarde.
Un feuilleton, Édouard ? moi, j’ai ce qu’il vous faut,
Et cet article-là vaut tous ceux de Griffaut.


Martel.

Ah ! tu viens me sauver. Quelle excellente idée !
Voyons ce manuscrit.


Cornélie à part.

Voyons ce manuscrit.Je vais être grondée.
(À Charles.)
Tiens, petit.


Martel.

Tiens, petit.Non, donnez, donnez donc.


Cornélie.

Tiens, petit. Non, donnez, donnez donc.Le voilà.


Martel parcourant le manuscrit.

Je ne veux point du tout qu’on imprime cela.
Pour madame Guilbert le tour serait infâme.


Cornélie.

Vous avez toujours dit du mal de cette femme :
Je ne sais d’où vous vient cette prompte amitié.


Martel.

Mais sa fille est un ange.


Cornélie.

Mais sa fille est un ange.Eh bien !


Martel.

Mais sa fille est un ange. Eh bien ! J’en ai pitié.
Ce serait la frapper, elle aime tant sa mère !


Cornélie avec affectation.

Madame de Dercourt vous est-elle si chère ?
Je vous trouve, vraiment, très-sensible aujourd’hui.


Martel déjà ébranlé.

D’ailleurs, monsieur Guilbert…


Cornélie.

D’ailleurs, monsieur Guilbert…Gênez-vous donc pour lui !
Ne vous souvient-il plus de ses grosses injures
À propos de vos goûts et de vos mœurs impures,
Et ne trouvez-vous pas qu’il ait bien mérité
Qu’on l’épargne à son tour dans sa moralité ?
Son indignation était trop pathétique.


Charles.

Monsieur ne donne pas l’article politique ?


Cornélie reprenant le manuscrit.

Donnez ce feuilleton…


Martel.

Donnez ce feuilleton…Laissez-moi le revoir…


Cornélie.

Vous le corrigerez aux épreuves ce soir.

(Elle donne l’article à Charles, qui sort. Des marchands envahissent le théâtre.)

Martel.

Maintenant, laissez-moi travailler, je vous prie.


Cornélie à part.

Malgré sa volonté, malgré sa brusquerie,
Quand il est en retard j’en fais ce que je veux.


Scène XII.

MARTEL, CORNÉLIE ; UN POËTE tenant un gros livre ; UN ÉDITEUR portant plusieurs volumes ; UN ABONNÉ ; UN NÉGOCIATEUR DE MARIAGES ; MARCHANDS de toute espèce : l’un porte un parasol, l’autre un fusil, l’autre un fourneau, l’autre un chapeau : plusieurs marchandes de modes portent des cartons ; BAPTISTE.


Un Marchand de cosmétiques, à Cornélie.

Madame, c’est une eau pour teindre les cheveux.


Le Poëte à Martel.

C’est vous monsieur Martel, le fameux journaliste ?


Cornélie voyant toute cette foule.

Que de monde, grand Dieu !


Martel.

Que de monde, grand Dieu ! D’où sortent-ils ?


Cornélie et Martel.

Que de monde, grand Dieu ! D’où sortent-ils ? Baptiste !


Cornélie à Baptiste.

Qu’est-ce que ces gens-là ?


Baptiste.

Qu’est-ce que ces gens-là ? Ce sont… des inconnus.


Cornélie.

Le sot ! je le sais bien.


Martel.

Le sot ! je le sais bien.Par où sont-ils venus ?


Baptiste.

Par la porte, monsieur. Ce gamin veut ma perte,
Il a laissé là-bas la porte tout ouverte.


Le Poëte à Martel, en lui offrant un livre.

Monsieur Martel, ce livre est un petit recueil
De vers badins, daignez y jeter un coup d’œil.


Un Libraire-éditeur offrant quatre volumes.

Daignez lire, monsieur, ce traité de morale.


Un Pharmacien offrant une boîte.

Daignez goûter, monsieur, ma pâte pectorale.


Martel impatienté.

Les annonces, messieurs, ne me regardent point.


Un Abonné.

Monsieur, nous différons d’avis sur plus d’un point…
À propos du sultan vous dites de ces choses
Qui… que… Vous confondez les effets et les causes…


Martel avec humeur.

Eh ! monsieur !


L’Abonné.

Eh ! monsieur ! De ce ton j’ai droit d’être étonné.


Martel.

Eh ! qui donc êtes-vous ?


L’Abonné.

Eh ! qui donc êtes-vous ? Je suis votre abonné.

(Martel, furieux, range ses papiers et se dispose à sortir ; les marchands qu’il a repoussés se retournent vers Cornélie et Baptiste.)

Un Grainetier à Baptiste, lui montrant Martel.

À vous importuner, monsieur, je me hasarde ;
Veuillez l’intéresser à ma blanche moutarde.


Un Négociateur de mariages à Cornélie, que des marchandes de modes entourent.

Je puis vous marier, madame, à peu de frais ;
Le monde est tout rempli des heureux que j’ai faits.


Un Fabricant de briquets phosphoriques.

Ces briquets merveilleux ont détrôné Fumade.


Un Fabricant de cheminées à Baptiste.

Essayez mes fourneaux.


Un Parfumeur à Cornélie.

Essayez mes fourneaux.Protégez ma pommade !


Un Marchand de comestibles à Cornélie.

Mon racahout engraisse et fait vivre cent ans.


Cornélie.

Qui nous délivrera de tous ces charlatans ?


Baptiste mettant, dans ses poches force boîtes et pots de pommade qu’on lui donne de tous côtés.

Sans rien dire, je fais ma petite récolte.


Cornélie à Martel, qui marche vers la porte.

Où courez-vous, Édouard ?


Martel exaspéré.

Où courez-vous, Édouard ? Ma foi, je me révolte ;
Oui, je vais loin de vous, de ce bruit infernal,
Écrire mon article au bureau du journal.
J’en conviens, on fait peu de bonne politique
Dans votre compagnie et dans cette boutique.


(Il sort avec son portefeuille sous le bras ; tous les marchands le poursuivent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.