L’Église chrétienne (Renan)/XXIV. Le christianisme dans les Gaules

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Calmann Lévy (p. 467-479).


CHAPITRE XXIV.


LE CHRISTIANISME DANS LES GAULES.
L’ÉGLISE DE LYON.


On crut un moment que la mort de Polycarpe avait mis fin à la persécution[1], et il semble qu’il y eut en effet un intervalle d’apaisement. Le zèle des Smyrniotes ne fit que redoubler ; c’est vers ce temps qu’il faut placer le départ d’une colonie chrétienne qui, partant probablement de Smyrne[2], porta d’un élan vigoureux l’Évangile en des contrées lointaines, où le nom de Jésus n’avait pas encore pénétré. Un vieillard de soixante et dix ans, Pothin[3], peut-être Smyrniote et disciple de Polycarpe, était, ce semble, le chef du départ.

Depuis longtemps, un courant de communications réciproques était établi entre les ports d’Asie Mineure et les rivages méditerranéens de la Gaule. Les vieux sillages des Phocéens n’étaient pas tout à fait effacés. Ces populations d’Asie et de Syrie, très-portées à l’émigration vers l’Occident, aimaient à remonter le Rhône et la Saône, ayant avec elles un bazar portatif de marchandises diverses[4], ou bien s’arrêtant sur les rives de ces grands fleuves, aux endroits où s’offrait à elles l’espérance de vivre[5]. Vienne et Lyon, les deux principales villes de la contrée, étaient en quelque sorte le point de mire de ces émigrants, qui apportaient en Gaule des qualités de marchands, de domestiques, d’ouvriers, et même de médecins, que les paysans allobroges et ségusiaves n’avaient sans doute pas au même degré. La population laborieuse ou industrielle des grandes villes des bords du Rhône était pour une forte partie composée de ces Orientaux, plus doux, plus intelligents, moins superstitieux que la population indigène, susceptibles, par leurs manières insinuantes et aimables, d’exercer sur celle-ci une profonde influence. L’empire romain avait fait tomber les barrières d’esprit national qui empêchaient le contact des différents peuples. Des propagandes que les anciennes institutions gauloises, par exemple, eussent arrêtées dès le premier pas étaient devenues possibles. Rome persécutait, mais n’employait pas de moyens préventifs, si bien que, loin de nuire au développement d’une opinion aspirant à devenir universelle, elle y servait. Ces Syriens, ces Asiates arrivaient dans l’Occident ne sachant que le grec. Ils n’abandonnaient pas cette langue entre eux ; ils s’en servaient dans leurs écrits et dans toutes leurs relations ; mais ils apprenaient vite le latin et même le celtique[6]. Le grec, d’ailleurs, qui continuait à être parlé dans la région du bas Rhône[7], était assez répandu à Vienne et à Lyon[8].

Sortis d’une région bien limitée, l’Asie et la Phrygie, tous presque compatriotes, nourris des mêmes livres et des mêmes enseignements, les chrétiens de Lyon et de Vienne offraient une rare unité. Leurs rapports avec les Églises d’Asie et de Phrygie étaient fréquents ; dans les circonstances graves, c’était à ces Églises qu’ils écrivaient[9]. Ils étaient piétistes ardents, comme en général les Phrygiens ; mais ils n’avaient pas la nuance sectaire qui allait bientôt faire des montanistes un danger, presque un fléau dans l’Église. Pothin, reconnu tout d’abord pour chef de l’Église de Lyon[10], fut un vieillard respectable et modéré dans son exaltation même. Attale de Pergame, fort âgé comme lui, paraît avoir été après lui la colonne de l’Église et la principale autorité. C’était un citoyen romain, un personnage assez considérable ; il savait le latin ; toute la ville le connaissait pour le principal représentant de la petite communauté[11]. Un Phrygien, nommé Alexandre, exerçant la profession médicale, était connu et aimé de tous. Affilié aux pieux secrets des saints de Phrygie, il avait part aux charismes, c’est-à-dire aux dons surnaturels de l’âge apostolique, que sa patrie faisait renaître[12] ; comme Polycarpe, il était arrivé aux plus hauts états de l’oraison intérieure[13]. C’était, on le voit, un coin de la Phrygie que le hasard avait transporté en pleine Gaule. Des apports continuels venant d’Asie[14] entretenaient ce premier fond et y conservaient l’esprit de mysticité qui en avait fait le caractère primitif. Le plus tôt qu’il put, Irénée, fatigué peut-être de ses luttes avec Florin et avec Blastus, quitta Rome, pour cette Église composée tout entière de compatriotes, de disciples, d’amis de Polycarpe.

Les communications entre Lyon et Vienne étaient continues ; les deux Églises n’en faisaient guère qu’une ; dans toutes les deux, le grec dominait ; mais, dans toutes les deux aussi, il existait entre les émigrés d’Asie et la population indigène, parlant latin ou celtique[15], d’étroites relations. L’effet de cette prédication intime de la maison et de l’atelier fut rapide et profond. Les femmes surtout se sentirent vivement entraînées. Naturellement sympathique et religieuse, la nature gauloise s’ouvrit promptement aux idées nouvelles apportées par ces étrangers. Leur religion à la fois très-idéaliste et très-matérielle, leur croyance en de perpétuelles visions, leur habitude de transformer des sensations vives et fines en intuitions surnaturelles[16], allaient très-bien à ces races, portées au rêve religieux et que les cultes insuffisants de la Gaule et de Rome ne pouvaient satisfaire. Le ministère évangélique s’exerçait parfois en langue celtique[17]. Il est remarquable que, parmi les nouveaux convertis, un grand nombre étaient citoyens romains[18].

Une des plus importantes conquêtes fut celle d’un certain Veltius Épagathus, jeune noble lyonnais qui, à peine affilié à l’Église, surpassa tout le monde en piété, en charité, et devint un des spirites les plus distingués[19]. Il menait une vie si chaste, si austère, qu’on le comparait, malgré sa jeunesse, au vieux Zacharie[20], ascète visité sans cesse par le Saint-Esprit. Voué aux œuvres de miséricorde, il se faisait le serviteur de tous, et employait sa vie au soulagement du prochain, avec un zèle, une ferveur admirables. On croyait qu’il avait en lui le Paraclet, et qu’il agissait en toute circonstance sous l’inspiration du Saint-Esprit[21]. Le souvenir laissé par les vertus de Vettius resta dans la tradition populaire, qui prétendit rattacher à sa famille l’évangélisation des pays voisins[22]. Il fut vraiment les prémices de la Gaule en Christ. Le diacre Sanctus[23], de Vienne, et surtout la bonne servante Blandine, qui lui étaient fort inférieurs en dignité sociale, l’égalèrent en volonté. Blandine surtout fit des miracles. Elle était si frêle de corps, que l’on craignait qu’elle n’eût pas la force physique pour confesser Christ. Elle déploya au contraire, le jour du combat, une force nerveuse inouïe, fatigua les bourreaux un jour entier ; on eût dit qu’à chaque torture elle éprouvait une recrudescence de foi et de vie.

Telle était cette Église, qui du premier coup atteignit aux privilèges des plus hautes Églises chrétiennes de l’Asie, et dressa, au centre d’un pays encore à demi barbare, comme un phare lumineux. Ivres de l’Évangile de Jean et de l’Apocalypse[24], les chrétiens de Lyon et de Vienne, sans avoir besoin des écoles de balbutiement que le christianisme avait traversées, furent portées tout d’abord au sommet de la perfection. Nulle part, la vie n’était plus austère, l’enthousiasme plus sérieux, la volonté de créer le royaume de Dieu plus intense. Le chiliasme, qui avait son foyer en Asie Mineure, n’était pas à Lyon moins hautement proclamé[25].

La Gaule entra ainsi dans l’Église de Jésus par un triomphe sans égal. Lyon fut désigné pour être la capitale religieuse de ce pays. Fourvières et Ainai sont les deux points sacrés de nos origines chrétiennes. Fourvières, à l’époque des annales ecclésiastiques où nous sommes arrivés, est encore une ville toute païenne ; quant à Ainai (Athanacum), il est permis de supposer que les souvenirs chrétiens ont quelque raison de s’y rattacher. Ce faubourg, situé dans les îles du confluent, en aval de la cité romaine et gauloise[26], devait être une basse ville où abordaient les Orientaux et où probablement ils faisaient quelque séjour avant de se placer[27]. Là fut sans doute le premier quartier chrétien, et la très-ancienne église qui s’y voit est peut-être l’édifice de France que l’ami des souvenirs antiques doit visiter avec le plus de respect. Le caractère lyonnais se dessinait dès lors avec tous les traits qui le distinguent, le besoin de surnaturel, la chaleur de l’âme, le goût de l’irrationnel, la fausseté du jugement, l’ardente imagination, la mysticité profonde et sensuelle. Chez cette race passionnée, les hauts instincts moraux dérivent non de la raison, mais du cœur même et des entrailles. Les origines de l’école lyonnaise en art et en littérature sont déjà tout entières dans cette admirable lettre sur le drame effroyable de 177. C’est beau, bizarre, touchant, maladif ; il s’y mêle une légère aberration des sens, quelque chose du tremblement nerveux des saints de Pépuze[28]. Les rapports d’Épagathus avec le Paraclet sentent déjà la ville du spiritisme[29], la ville où, vers la fin du dernier siècle, Cagliostro eut un temple[30]. Les anesthésies de Blandine[31], ses conversations intimes avec Christ, pendant que le taureau la lance en l’air[32], l’hallucination des martyrs, croyant voir Jésus dans leur sœur, au bout de l’arène, attachée nue à un poteau[33], — toute cette légende qui, d’un côté, vous transporte au delà du stoïcisme, et où, de l’autre côté, on touche à la catalepsie et aux expériences de la Salpétrière, semble un sujet fait exprès pour ces poëtes, ces peintres, ces penseurs, tous originaux, tous idéalistes, s’imaginant ne peindre que l’âme, et en réalité dupes du corps. Épictète se portait mieux ; il a montré dans la lutte de la vie autant d’héroïsme qu’Attale et que Sanctus ; mais il n’a pas de légende. L’hégémonikon seul ne dit rien à l’humanité. L’homme est chose très-complexe. On n’a jamais charmé ou passionné les foules avec la vérité pure ; on n’a jamais fait un grand homme avec un eunuque, ni un roman sans amour.

Nous verrons bientôt les plus dangereuses chimères du gnosticisme trouver à Lyon un prompt accueil et, presque à côté de Blandine, les victimes des séductions de Marcus fuir l’Église ou venir y avouer leur faute en habits de deuil[34]. Le charme de la Lyonnaise, résidant en une sorte de décence tendre et de chasteté voluptueuse, sa séduisante réserve, impliquant l’idée secrète que la beauté est chose sainte[35], son étrange facilité à se laisser prendre aux apparences du mysticisme et de la piété, produiront, sous Marc-Aurèle, des scènes qu’on se figurerait s’être passées de nos jours.

Marseille, Arles et les environs purent également recevoir sous Antonin une première prédication chrétienne[36]. Nîmes, au contraire, paraît être restée fermée aussi longtemps que possible au culte venu d’Orient[37].

C’est vers le même temps que l’Afrique vit se former de solides Églises qui devaient bientôt constituer une des parties les plus originales du nouveau monde religieux. Chez ces premiers fondateurs du christianisme africain, la teinte mystique qui, dans quelques années, s’appellera montaniste n’est pas moins forte que chez les chrétiens de Lyon. Il est probable cependant que le levain du royaume de Dieu fut ici apporté de Rome et non d’Asie. Les Actes de sainte Perpétue et en général les Actes des martyrs d’Afrique, Tertullien et les autres types du christianisme africain ont un air de fraternité avec le Pasteur d’Hermas. Sûrement les premiers porteurs de la bonne nouvelle parlaient grec à Carthage comme partout ailleurs. Le grec était presque aussi répandu dans cette ville que le latin[38] ; la communauté chrétienne se servit d’abord des deux langues[39] ; bientôt, cependant, la langue de Rome l’emporta. L’Afrique donna ainsi le premier exemple d’une Église latine. Dans quelques années, une brillante littérature chrétienne se produira dans ce bizarre idiome que le rude génie punique avait tiré, sous la double influence de la barbarie et de la rhétorique, de la langue de Cicéron et de Tacite. Une traduction des écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament en ce dialecte énergique[40] répondra aux besoins des nouveaux fidèles, et deviendra pour longtemps la Bible de l’Occident.

  1. Mart Polyc., 1.
  2. Les preuves à cet égard sont : 1° que la lettre des Églises de Lyon et de Vienne, sur les martyres de 177 (Eus., H. E., V, i), est écrite en grec et adressée aux Églises d’Asie et de Phrygie ; il en fut de même des épîtres des confesseurs relatives au montanisme (ibid., V, iii, 4 ; 2° que la lettre desdites Églises au pape Éleuthère (ibid., V, iii et iv) est également en grec ; 3° que plusieurs des confesseurs de Lyon sont asiates ; 4° qu’Irénée fut prêtre, puis évêque de l’Église de Lyon, après la mort de Pothin (Eus., H. E., V, iv). Quant à l’assertion de Grégoire de Tours (I, 27) sur une mission donnée par Polycarpe à Irénée, c’est une hypothèse gratuite.
  3. Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, dans Eus., H. E., V, i, 29. Pothin avait plus de quatre-vingt-dix ans en 177. Il est donc vraisemblable qu’il partit d’Asie déjà très-âgé.
  4. Inscription bilingue de Genay, près Trévoux, dans les Mém. de la Soc. des antiq. de France, t. XXVIII, p. 1 et suiv. ; inscription de la fille du maître de poste Μόκιμος (nom arabo-syrien), à Vienne, Le Blant, Inscr. chrét. de la Gaule, n° 423. Cf. nos 415, 521.
  5. Le Blant, nos 521, 613. Un riche Trallien à Vienne : Corpus inscr. græc., n° 6783. Voir les Apôtres, p. 300.
  6. Ἡμῶν ἐν Κελτοῖς διατριϐόντων καὶ περὶ βάρϐαρον διάλεκτον τὸ πλεῖστον ἀσχολουμένων. Irénée, I, proœm., 3.
  7. Varron, cité par saint Jérôme, In Gal., lib. II, proœm. ; Strabon, IV, i, 5 ; Panégyr. de Constantin le jeune, prononcé en grec, à Arles, en 340, Hist. litt. de la Fr., I, 2e partie, p. 102-104 ; Vie de saint Césaire, I, 11, dans Mabillon, Acta SS. Ord. S. Bened., I, p. 662 ; Corpus inscr. græc., nos 6764 et suiv., notamment 6785, 6786 ; Allmer, Revue épigraph. (Lyon, 1878), p. 1-2, 49-50, 108 ; La Saussaye, Numism. de la Gaule narb., p. 163 ; Le Blant, Inscr., nos 521, 547.
  8. Inscriptions grecques, Corpus inscr. græc. nos 6781 et suiv., 6792 et suiv. ; nombreux noms grecs dans les inscriptions latines ; J. G. Bulliot, Essai hist. sur l’abb. de Saint-Martin, I, p. 47, 48, 50 (Autun, 1849) ; Le Blant, Inscr. chrét., nos 46, 415, 423 ; Egger, l’Hellénisme en France, I, p. 32, 33. La célèbre inscription chrétienne d’Autun se rapporte au même ensemble de faits. Comp. Le Blant, Manuel d’épigr. chrét., p. 93-94.
  9. Eus., H. E., V, i, 3 ; iii, 4.
  10. Lettre dans Eus., V, i, 29. Cf. Sulp. Sev., II, 46 ; saint Jér., De viris ill., 35.
  11. Lettre précitée, §§ 17, 43, 52.
  12. Οὐκ ἄμοιρος ἀποστολικοῦ χαρίσματος.
  13. Lettre, §§ 49, 51.
  14. Biblis ou Biblias, Ponticus, etc.
  15. Lettre, § 20.
  16. Comparez les Actes de saint Polycarpe, de saint Pione, des martyrs de Lyon, analogues entre eux à tant d’égards, surtout par la place qu’y tient la vision.
  17. Irénée, I, proœm., 3.
  18. Lettre, §§ 10, 44, 47.
  19. Lettre, §§ 9 et 10. Comp. Grégoire de Tours, Hist. eccl., I, 27, 29.
  20. Luc, i, 5 et suiv. ; Protévang. de Jacques, 23, 24.
  21. Ζέων τῷ πνεύματι… ἔχων τὸν Παράκλητον ἐν ἑαυτῷ. Lettre, §§ 9 et 18. Allusion au quatrième Évangile.
  22. Grég. de Tours, l. c.
  23. Ce nom est fréquent dans les inscriptions d’Asie et de Phrygie, Corp. inscr. gr., 3882 f, 4380, 4380 h.
  24. Lettre, §§ 10, 15, 22, 58.
  25. Irénée, V, ch. xxxiii.
  26. Les principales questions de la topographie chrétienne de Lyon seront discutées dans notre livre VII.
  27. En général, dans les grandes villes, les points d’arrivée déterminent jusqu’à un certain point le groupement des étrangers. Ainsi, à Paris, les environs de la gare de l’Ouest renferment beaucoup de Bretons ; les environs de la gare de l’Est beaucoup d’Alsaciens.
  28. Voir notre livre VII.
  29. Lyon est une des villes d’Europe où les folies du spiritisme ont compté le plus d’adhérents. V. Mém. de la Soc. des sciences médicales de Lyon, t. II (1862-1863), p. 58 et suiv.
  30. Revue du Lyonnais, II (1835), p. 242 ; Nouv. Archives du Rhône, t. I, p. 300, 301 ; Éphémérides des loges maçonniques de Lyon, 1875 (par Vacheron), p. 84-85 ; Monfalcon, Hist. monum. de Lyon, III, p. 10.
  31. Lettre des Églises, § 56.
  32. Lettre, § 56.
  33. Lettre, § 41.
  34. Irénée, I, xiii. L’ouvrage entier d’Irénée est la preuve de l’importance qu’eut le gnosticisme dans la vallée du Rhône.
  35. Voir une page, très-bien étudiée, de Lamartine, Girondins, xlix, 13.
  36. Le Blant, Inscr. chrét. de la Gaule, nos 548 A, 551 B.
  37. Voir Hirschfeld, dans la Revue épigraphique de M. Allmer, n° 6, p. 93.
  38. Apulée, Florida, IV, 24.
  39. Tertullien écrivait dans les deux langues. De corona militis, 6 ; De bapt., 15.
  40. C’est la version connue sous le nom d’Itala Vetus.