L’Éternel Mari/6

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Traduction par Nina Halpérine-Kaminsky.
Librairie Plon (p. 86-98).

VI. Nouvelle Fantaisie d’un oisif


— Vous vous trouvez mal ? dit Veltchaninov effrayé ; je vais faire arrêter, je vais faire apporter de l’eau…

Elle leva sur lui un regard violent, plein de reproches.

— Où m’emmenez-vous ? fit-elle d’une voix sèche et coupante.

— Chez d’excellentes gens, Lisa. Ils sont maintenant à la campagne ; la maison est très agréable ; il y a là beaucoup d’enfants, qui vous aimeront tous ; ils sont gentils… Ne soyez pas fâchée contre moi, Lisa, je ne vous veux que du bien…

Un ami qui l’eût vu à ce moment l’eût trouvé étrangement changé.

— Que vous êtes… que vous êtes… oh ! que vous êtes méchant ! s’écria Lisa, étouffée par les sanglots, en le regardant de ses beaux yeux brillants de colère.

— Mais, Lisa, je…

— Vous êtes un méchant, un méchant, un méchant !

Elle serrait les poings. Veltchaninov était anéanti.

— Lisa, ma petite Lisa, si vous saviez la peine que vous me faites !

— C’est bien vrai, qu’il viendra demain ? C’est bien vrai ? demanda-t-elle d’une voix impérieuse.

— Oui, oui, bien vrai ! Je l’amènerai moi-même ; j’irai le prendre et je l’amènerai.

— Vous ne pourrez pas : il ne viendra pas, murmura Lisa, en baissant les yeux.

— Pourquoi ?… Est-ce qu’il ne vous aime pas, Lisa ?

— Non, il ne m’aime pas.

— Dites, est-ce qu’il vous a fait de la peine ?

Lisa le regarda d’un air sombre, et ne répondit pas. Puis elle se détourna, et garda les yeux baissés, obstinément. Il essaya de la calmer, il lui parla avec feu, dans une sorte de fièvre. Lisa écoutait d’un air défiant et hostile, mais écoutait. Il était heureux qu’elle fût si attentive ; il se mit à lui expliquer ce que c’est qu’un homme qui boit. Il lui disait qu’il aimait, lui aussi, son père, et qu’il veillerait sur lui. Lisa leva enfin les yeux, et le regarda fixement. Il lui raconta comment il avait connu sa maman, et s’aperçut qu’elle s’intéressait à son récit. Peu à peu l’enfant commença à répondre à ses questions, mais de mauvais gré, par monosyllabes, d’un air soupçonneux. Aux questions les plus importantes elle ne répondait rien ; elle gardait un silence obstiné sur tout ce qui avait trait à ses relations avec son père.

Tout en lui parlant, Veltchaninov lui prit la main, comme tantôt, et la garda dans les siennes, et elle ne la retira pas. L’enfant ne se tut pas jusqu’au bout ; elle finit par lui répondre, en termes confus, qu’elle avait aimé son père plus que sa mère, parce que jadis il l’aimait beaucoup et que sa mère l’aimait moins ; mais que maman, au moment de mourir, l’avait embrassée très fort, et avait beaucoup pleuré, quand tout le monde avait eu quitté la chambre et qu’elles étaient restées seules toutes les deux… et que maintenant elle aimait sa mère plus que tout le monde, et l’aimait chaque jour davantage.

Mais l’enfant était très fière : lorsqu’elle s’aperçut qu’elle s’était laissée aller à parler, elle se referma et se tut ; maintenant c’est avec une expression de haine qu’elle regardait Veltchaninov, qui l’avait amenée à lui en dire tant. Vers la fin de la route, ses nerfs étaient apaisés, mais elle restait pensive, l’air sombre, sauvage et dur. Elle semblait cependant souffrir moins à l’idée qu’on la conduisait chez des inconnus, dans une maison où elle n’avait jamais été. Ce qui l’obsédait, c’était autre chose, et Veltchaninov le devinait : elle était honteuse de lui, elle était honteuse que son père l’eût abandonnée si facilement à un autre, qu’il l’eût comme jetée aux mains d’un autre.

« Elle est malade, songeait-il, très malade, peut-être ; on l’a trop fait souffrir… Ah ! l’ivrogne, l’être abject ! Je te comprends, maintenant !… » Il pressa le cocher. Il comptait, pour elle, sur la campagne, le grand air, le jardin, les enfants, le changement, une vie nouvelle ; et puis, après cela… Quant à ce qui arriverait, après cela, il n’y songeait pas le moins du monde ; il était tout entier à l’espérance. Il ne voyait qu’une chose : c’est que jamais il n’avait ressenti ce qu’il ressentait maintenant et que jamais, de toute sa vie, il ne l’oublierait ! « Le voilà, le vrai but de la vie ! la voilà, la vraie vie ! » pensait-il, tout transporté.

Les idées lui venaient en foule, mais il ne s’y arrêtait pas, se refusait à entrer dans les détails. Prises en gros, les choses étaient très simples, iraient sans qu’on y mît la main. Le plan d’ensemble se dessinait de lui-même : « Il y aura moyen, songeait-il, de faire marcher ce misérable, en nous y mettant tous. Il a beau ne nous avoir confié Lisa que pour peu de temps, il faudra qu’il la laisse à Pétersbourg, chez les Pogoreltsev, et qu’il s’en aille tout seul : et Lisa me restera. Voilà tout : pourquoi se monter la tête davantage ? Et puis… et puis, après tout, c’est bien ce qu’il désire lui-même : autrement pourquoi la tourmenterait-il comme il fait ? »

Enfin ils arrivèrent. La maison des Pogoreltsev était en effet un charmant petit nid. Une troupe bruyante d’enfants vint se répandre sur le perron, pour les accueillir. Il y avait longtemps que Veltchaninov n’était venu, et la joie des enfants fut extrême, car ils l’aimaient bien. Avant même qu’il fût descendu de voiture, les plus grands lui crièrent :

— Eh bien, et votre procès ? où en est votre procès ?

Et tous les autres, jusqu’au plus petit, répétèrent la question, avec des rires. C’était une habitude, de le taquiner au sujet de son procès. Mais lorsqu’ils virent Lisa, ils l’entourèrent aussitôt, et se mirent à l’examiner, avec la curiosité silencieuse et attentive des enfants. Au même instant, Klavdia Petrovna sortait de la maison, et, derrière elle, son mari. Eux aussi, leur premier mot fut pour lui demander en riant où en était son procès.

Klavdia Petrovna était une femme de trente-sept ans, brune, forte, encore jolie, le teint frais, avec des couleurs. Son mari était un homme de cinquante-cinq ans, intelligent et fin, surtout très bon. Leur maison était vraiment, pour Veltchaninov, « un coin de famille », comme il disait. Voici pourquoi.

Vingt ans auparavant, Klavdia Petrovna avait failli épouser Veltchaninov, alors qu’il était encore un étudiant, presque un enfant. Ç’avait été le premier amour, l’amour ardent, l’amour absurde et admirable. Tout cela avait fini par son mariage avec Pogoreltsev. Ils se retrouvèrent cinq ans plus tard, et leur amour de jadis devint une amitié franche et calme. De l’ancienne passion il ne subsistait qu’une sorte de lueur chaude, qui colorait et échauffait leurs relations d’amitié. Il n’y avait rien que de pur et que d’irréprochable dans le souvenir que Veltchaninov conservait du passé, et il y tenait d’autant plus que c’était là, peut-être, une chose unique en sa vie. Ici, dans cette famille, il était simple, naïf et bon, il était aux petits soins pour les enfants, ne s’emportait jamais, acquiesçait à tout, sans réserve. Plus d’une fois il déclara aux Pogoreltsev qu’il vivrait encore quelque temps dans le monde, et qu’ensuite il viendrait s’installer chez eux tout à fait, pour ne plus les quitter. À part lui, il songeait à ce projet, très sérieusement.

Il donna au sujet de Lisa toutes les explications nécessaires ; au reste, l’expression de son désir suffisait, sans aucune explication. Klavdia Petrovna embrassa « l’orpheline », et promit de faire tout ce qui dépendrait d’elle. Les enfants prirent Lisa, et l’emmenèrent jouer au jardin. Après une demi-heure d’entretien animé, Veltchaninov se leva et prit congé. Il était si impatient de partir que tous s’en aperçurent. Tout le monde fut surpris : il était resté trois semaines sans venir, et voici qu’il s’en allait au bout d’une demi-heure. Il jura, en riant, qu’il reviendrait le lendemain. On remarqua qu’il était fort agité ; tout à coup, il prit la main de Klavdia Petrovna, et, sous le prétexte qu’il avait oublié de lui dire quelque chose de très important, il l’emmena dans une pièce voisine.

— Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit — à vous seule, car votre mari lui-même l’ignore —, de l’année que j’ai vécue à T… ?

— Je m’en souviens très bien ; vous m’en avez souvent parlé.

— Ne dites pas que j’en ai « parlé » ; dites que je m’en suis confessé, et à vous seule ! Je ne vous ai jamais dit le nom de cette femme : c’était la femme de ce Trousotsky. Elle est morte, et Lisa est sa fille… et ma fille !

— Vraiment ? Vous ne vous trompez pas ? demanda Klavdia Petrovna, un peu troublée.

— Je suis certain, tout à fait certain de ne pas me tromper, dit Veltchaninov avec feu.

Et il lui raconta tout, aussi brièvement qu’il put, vivement, avec volubilité. Klavdia Petrovna, depuis longtemps, savait tout, sauf le nom de la femme. Veltchaninov avait toujours été plein de terreur à la seule idée que quelqu’un pût rencontrer madame Trousotskaïa, et s’étonner qu’il eût pu, lui, avoir tant d’amour pour elle ; c’est au point qu’il avait dissimulé jusqu’à ce jour le nom de cette femme à Klavdia Petrovna elle-même, son aimée la plus entière.

— Et le père ne sait rien ? demanda-t-elle, quand il eut achevé son récit.

— Non… Il sait… Enfin, c’est précisément là ce qui me tourmente : je n’arrive pas à y voir clair, reprit Veltchaninov avec chaleur. Il sait, il sait… je l’ai vu clairement aujourd’hui, et cette nuit. Mais jusqu’à quel point sait-il, voilà ce qu’il faut que je tire au clair, et c’est pour cela qu’il faut que je parte tout de suite. Il doit venir chez moi ce soir. Je n’arrive pas à comprendre d’où il pourrait savoir — je veux dire : savoir tout… Pour Bagaoutov, il n’y a pas de doute, il sait tout. Mais pour moi ?… Vous connaissez les femmes ! Dans ce cas-là, elles ne sont pas embarrassées pour donner confiance à leurs maris. Un ange aurait beau descendre du ciel, c’est sa femme que le mari croirait, et non pas l’ange… Ne secouez pas la tête, ne me condamnez pas ; je me condamne moi-même, je me suis condamné, il y a longtemps, bien longtemps !… voyez-vous, tout à l’heure, chez lui, j’étais tellement convaincu qu’il sait tout que je me suis trahi moi-même, devant lui… Le croirez-vous ? Je suis honteux de l’avoir reçu cette nuit avec la dernière grossièreté… Je vous raconterai, plus tard, tout cela en détail… Évidemment, il est venu chez moi avec l’intention de me faire comprendre qu’il savait l’offense, et qu’il connaissait l’offenseur. C’est l’unique raison de cette visite stupide, en état d’ivresse… Mais, après tout, cela est tout naturel de sa part ! Il a certainement voulu me confondre. Moi, tout à l’heure, et cette nuit, je n’ai pu me contenir. Je me suis conduit comme un imbécile. Je me suis trahi. Aussi, pourquoi est-il venu à un moment où j’étais si peu maître de mes nerfs ?… Je vous affirme qu’il tourmentait Lisa, la pauvre enfant, uniquement pour avoir sa revanche !… Je vous assure, c’est un pauvre homme, non pas un méchant homme. Il a maintenant tout l’air d’un grotesque, lui qui était jadis un homme si parfaitement rangé ; mais, vraiment, c’est bien naturel qu’il en soit venu à se déranger. Voyez-vous, mon aimée, il faut être charitable. Voyez-vous, ma bien chère aimée, je veux être tout autre avec lui ; je veux être très doux pour lui. Ce sera une bonne œuvre. Car, enfin, c’est moi qui ai tous les torts ! Écoutez, il faut que vous le sachiez : une fois, à T…, j’ai eu tout à coup besoin de quatre mille roubles, et il me les a donnés à l’instant même, sans vouloir de reçu, avec une véritable joie de me rendre service, et moi j’ai accepté, et j’ai pris l’argent de ses mains, vous entendez, comme des mains d’un ami !

— Surtout, soyez plus prudent — répondit à ce flux de paroles Klavdia Petrovna, un peu inquiète — ; agité comme vous l’êtes, vraiment j’ai peur pour vous. Certainement, Lisa est à présent ma fille, mais il y a encore dans tout cela tant de choses indécises !… L’essentiel, c’est que vous soyez dorénavant plus circonspect ; il faut absolument être plus circonspect, lorsque vous vous sentez tant de bonheur et tant de chaleur ; vous avez trop de générosité, quand vous êtes heureux — ajouta-t-elle avec un sourire.

Ils sortirent tous pour accompagner Veltchaninov jusqu’à sa voiture ; les enfants amenèrent Lisa, qui jouait avec eux au jardin. Ils la regardaient maintenant avec plus de stupéfaction qu’à l’arrivée. Lisa prit un air tout à fait farouche lorsque Veltchaninov l’embrassa devant tout le monde, lui dit adieu, et lui promit de nouveau, d’une manière formelle, de revenir le lendemain avec son père. Jusqu’au bout elle resta silencieuse, sans le regarder, mais brusquement elle lui prit les mains, l’entraîna à part, fixa sur lui des yeux suppliants : elle voulait lui dire quelque chose. Il l’emmena dans la pièce voisine.

— Qu’y a-t-il, Lisa ? — demanda-t-il d’une voix tendre et persuasive ; mais elle le regardait toujours d’un air craintif, et elle l’entraîna encore plus loin, jusqu’à un coin retiré : elle ne voulait pas qu’on pût les voir. — Dites, Lisa, qu’y a-t-il ?

Elle se taisait, n’osait se résoudre à parler ; ses yeux bleus restaient fixés sur lui, et une terreur éperdue se peignait sur les traits de son visage d’enfant.

— Il… il se pendra ! dit-elle tout bas, comme en délire.

— Qui se pendra ? demanda Veltchaninov épouvanté.

— Lui, lui !… Déjà, cette nuit, il a voulu se pendre ! fit l’enfant d’une voix précipitée, hors d’haleine — oui, je l’ai vu ! Tantôt il a voulu se pendre, il me l’a dit, il l’a dit ! Il y a longtemps qu’il le voulait, toujours il le voulait… Je l’ai vu, cette nuit…

— Ce n’est pas possible ! murmura Veltchaninov tout perplexe…

Soudain elle se jeta sur ses mains, et les baisa ; elle pleurait, étouffée par les sanglots, elle le priait, le suppliait — et il n’arrivait à rien comprendre à cette crise de nerfs. Et toujours, par la suite, en état de veille ou en rêve, il revit ces yeux affolés de l’enfant éperdue qui le regardait avec terreur et avec un dernier reste d’espoir.

« Elle l’aime donc vraiment tant que cela ? — songeait-il avec un sentiment de jalousie, tandis qu’il revenait à la ville dans un état d’impatience fébrile. — Tout à l’heure elle m’a dit elle-même qu’elle aimait bien plus sa mère… Qui sait ? peut-être ne l’aime-t-elle nullement, peut-être le hait-elle !… Se pendre ? Pourquoi dit-elle qu’il veut se pendre ! Lui, l’imbécile, se pendre !… Il faut que je sache, et tout de suite ! Il faut en finir, le plus tôt possible, et pour tout de bon ! »