L’Étourdi, 1784/Seconde partie/21

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, ou attribué au chevalier de Neufville-Montador.
(p. 109-111).

LETTRE XXI.

Concluſion.


JE partis de Beſançon, & pris ma route par la Champagne. Enſuite je parcourus toute la Flandre, l’Artois, & toutes nos côtes maritimes, juſques à Oſtende où je m’embarquai pour l’Angleterre. Et ayant voyagé dans les trois Royaumes je revins à Paris où je reſtai quelque temps encore. Mais contrarié derechef par quelques créanciers opiniâtres qui n’avaient pas voulu entrer dans les arrangemens que j’avais pris avec les autres ; & brouillé pour ainſi dire avec ma famille qui s’était refroidi ſur mon compte depuis mes folles & exceſſives dépenſes, & qui ne voulait ni ne pouvait plus me fournir ſelon mes deſirs quoique bornés. D’ailleurs n’ayant plus ni le goût ni le moyen de paraître dans le monde, comme j’y avais toujours été, je me vis forcé de m’éloigner. Je choiſis la ville de B *** pour ſéjour. Et depuis lors j’y ſuis, comme tu le ſais, fixé ; partageant mon temps entre les occupations que mon état exige, & des méditations ſur les viciſſitudes de ce monde qui eſt un théâtre où chacun joue un rôle, mais peu d’acteurs ont des maſques qui emboitent bien. D’ailleurs preſque tous le portent avec tant de négligence qu’avec un peu d’attention on peut remarquer leurs traits naturels.

Je regrette peu, & je ne cherche plus ces liaiſons paſſageres, brillantes ſans devenir flatteuſes, & ſi voiſines du ridicule. Si l’amour-propre en eſt ſatisfait, ſi les ſens y trouvent une ſorte de variété piquante, l’eſprit ne ſaiſit rien qui l’attache, le cœur n’y rencontre rien qui ſoit capable de le fixer. Le mien s’eſt ouvert à la mélancolie, dès le moment où j’ai été éloigné de Cécile, de cette femme charmante qui me faiſait oublier dans le ſein de l’amitié, la mort de Mademoiſelle d’Herbeville qui eſt la ſeule perſonne pour laquelle j’ai réellement éprouvé ces élans de l’ame & ces ſentimens tendres & délicats inſpirés par le vrai amour. Je ne puis pas, en conſcience donner ce nom là, pris dans toute ſa valeur, à l’inclination que j’ai eu pour toutes les autres femmes, ſoit Madame De Larba, ſoit Cécile, deux perſonnes dont le ſouvenir m’eſt cependant encore bien cher, & que je n’oublierai jamais.


F I N.