L’écrin disparu/04

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Éditions Édouard Garand (p. 13-17).

IV

EN FAMILLE.


Après une demi-heure de traitements assidus et énergiques, le Docteur était enfin parvenu à faire reprendre connaissance au moribond ; ce que voyant, Léo GIRALDI l’avait laissé converser avec le prêtre, et avait repris le tramway de la direction d’Outremont ; nul autre lien, d’ailleurs, que des relations de bon voisinage, ne l’attachait au mourant.

Il était près de onze heures du soir. La fraîcheur de la nuit, jointe au silence relatif de cette heure tardive, avait apaisé la nervosité du Dessinateur. En son esprit plus calme, il repassait les tragiques péripéties de cette soirée.

Bientôt, il fut en face de sa coquette et paisible demeure. À une fenêtre de l’étage, brillait encore de la lumière ; il pensa :

— Lucie m’attend.

C’était son épouse, qu’une union de douze années lui avait rendue de plus en plus chère, en dépit de certaines divergences d’idées, résultant de la diversité de leur race.

Dans le salon modeste, mais d’une propreté méticuleuse, Lucie, en effet, l’attendait. Grande et bien faite, le regard clair et franc, tout, dans sa physionomie, dénote une virile et sympathique distinction. Elle brodait à la clarté d’une lampe, dont l’abat-jour emplissait d’une teinte rose tout l’appartement.

Ce modeste, mais convenable logis, où tout brillait dans un ordre parfait, cet aimable visage d’une mère de trois enfants, donnaient, dès l’entrée, une impression de quiétude et de douce sérénité.

Léo s’assit près de sa compagne, dont le regard affectueux, mais inquiet, s’était attaché à lui.

— Comme tu es en retard ce soir, Léo !… déjà de noirs pressentiments commençaient à me trotter dans l’imagination… Que t’est-il donc advenu ?

Alors, posément, presque froidement, GIRALDI conta par le menu, tout le drame dont il venait d’être témoin. Elle l’écoutait émue, les yeux et les oreilles grands ouverts, buvant ses paroles, sa broderie tombée sur ses genoux.

— Pourtant, ajouta-t-elle rêveuse, quand il eut terminé, si vraiment Rodolphe n’a dérobé qu’une bague, comme il l’affirme, ne trouves-tu pas effrayante et injuste cette malédiction d’un père mourant ?…

— Sans doute : mais alors, pourquoi s’est-il enfui ? Et que serait devenu l’écrin des bagues ?

Comme elle se taisait, frappée de la logique du raisonnement, il ajouta aussitôt :

— Des bijoux pour une valeur de douze mille dollars… trouves-tu que c’est peu de chose ?

Le ton singulier, dont il articula ces mots, la surprit. Un instant, elle regarda la pâle figure, au front pensif, aux traits un peu durs, dont les yeux gris se baissèrent une seconde sous son clair regard.

— Voyons Léo, ce n’est pas bien ce que tu dis là. Tu es bon pour moi, bon pour nos enfants, mais il y a des moments où ton indifférence pour les autres m’effraye.

Dans ce drame, par exemple, où tu viens de passer, tu ne songes ni à la torture morale du pauvre père, ni à l’effroyable remords de son indigne fils. Faut-il te l’avouer, Léo, je me demande vraiment à qui va ta compassion en cette affaire, et ce que tu en penses…

— Inutile de t’expliquer, répondit-il presque sèchement. Ma pauvre Lucie, le sentiment, comme d’habitude, t’égare un peu, et longtemps encore tu demeureras romanesque !…

Parce que je ne m’excite pas, et que je raconte les choses comme un homme, tu me juges de suite, et sans cœur, et incapable de compassion !… Crois-moi, j’ai eu, et je garde encore pour ces deux êtres toute la pitié qu’ils méritent ; mais dire qu’elle est excessive serait aussi déraisonnable que faux. — D’ailleurs, moi aussi, j’ai souffert et sans avoir rien à me reprocher !… Te souviens-tu encore Lucie, des dures années qui suivirent notre mariage ? qu’avions-nous fait pour mériter la misère injuste qui fut la nôtre ? Tu n’as jamais su les angoisses qui m’ont assailli lors de ta maladie, quand je faillis te perdre, toi que j’aime plus que ma vie, et cela, faute de pouvoir te soigner convenablement.

Qui alors, nous tendit la main ?… qui s’occupa de nous, parmi nos connaissances et nos soi-disant amis ?… Qui vint à notre aide Lucie ? — Seul, un bon vieux Canadien me donna… sais-tu quoi ?… des conseils !…

Léo GIRALDI s’animait en parlant, le sang colora ses joues pâles.

— Jamais, entends-tu, jamais je n’oublierai ces cruelles impasses, où je sentis toutes les cruautés de l’égoïsme humain. — J’avais partagé, jadis, de généreuses illusions, sur la bonté et la solidarité humaines !… Aujourd’hui, déçu, mon cœur s’est cuirassé contre les apitoiements stériles.

La vie n’est qu’une lutte sauvage, âpre, féroce parfois ; il faut s’y frayer un chemin dans la mêlée et ici, comme toujours, il sera vrai de dire : « Malheur au vaincu ! » à celui qui tombe : il sera piétiné sans merci…

Lucie relevant la tête :

— C’est parce qu’on oublie Dieu, dit-elle.

Il parut piqué de ce doute, et ses yeux accentuant sa voix, il ajouta :

— Crois-tu que je n’aie pas foi en Dieu ?

Elle ne baissait pas les yeux ; mais du geste, atténuant un demi-sourire :

— Oui, je sais, murmura-t-elle ; mais, tu n’y crois pas comme il faudrait !…

Le mot, prononcé avec une singulière netteté, tomba comme un froid…

— Nous y voilà, prononça-t-il d’un ton un peu caustique : Me préférerais-tu matérialiste, niant l’autorité et fanatique ?

Lucie sourit mélancoliquement :

— Ne discutons plus sur ce point Léo. Je t’aime comme tu es, et puis crois-moi, il n’y a pas grand’chose qui nous sépare. Tu viendras à nous, parce que tu es droit et fier, et que les caractères de ta trempe, parviennent à la vérité suprême, qui n’est pas humaine.

Je connais tes aspirations, le noble but que tu rêves, et je sais que ta fierté naturelle méprisera toujours les voies basses et louches pour y parvenir. Mais ma joie et ma confiance seraient décuplées, si ta religion passait d’une foi purement spéculative, à une foi vraiment pratique.

Léo GIRALDI gardait au front un pli obstiné.

— Tel que tu me vois, dit-il, je n’ai jamais dévié du droit chemin.

— Je n’en ai jamais douté Léo, mais c’est ton plan, ton idée fixe, à laquelle tu ramènes tout, qui m’inquiète… En écoutant ton récit tout à l’heure, il me semblait que ta pensée s’hypnotisait sur un seul détail : l’argent !

GIRALDI ne s’en défendit pas.

— Pourquoi le nier, puisque tu sais comme moi, que c’est la seule question d’argent qui m’arrête ! Que peut-on faire sans lui ?

Pour moi, il n’est pas le but, mais un moyen… Ah ! ce n’est pas à la richesse que je songe, quand je m’absorbe dans mon rêve, quand je me crois vainqueur, triomphant, glorieux…

Lucie répondit en soupirant :

— La gloire vaut-elle mieux ? n’est-elle pas aussi vaine ?… Et de quel prix ne faut-il pas la payer ! Mon rêve à moi, mon cher Léo, c’est de rester dans l’état où nous sommes.

— Oublies-tu Lucie, qu’on ne vit pas pour soi ; qu’on se doit aux siens ? que c’est pour toi, pour nos chers enfants, que je voudrais réussir !… Seul ?… je vivrais sans ambition, quasiment sans besoins…

Lucie savait bien qu’il disait vrai ; que sous son air froid et égoïste il cachait des trésors de tendresse.

C’étaient les épreuves de la vie, qui l’avaient aigri, et son pessimisme paraissait incurable. Une fois encore la jeune mère soupira. Puis les douze coups de minuit sonnèrent à la pendule du salon.

— Entends-tu Léo ?… il est grand temps d’aller reposer.

Déjà, il se levait sans répondre ; puis, bientôt Lucie éteignit la lumière.

Sans bruit, pour ne pas réveiller les enfants, qui sous la lueur vacillante d’une veilleuse dormaient dans la chambre voisine, GIRALDI ne ferma que les persiennes, car, bien que rafraîchie, la température demeurait encore élevée.

Avant de prendre son repos, il voulut accorder à ses yeux comme à son cœur, le spectacle si doux de sa jeune famille reposant dans le calme de l’insouciance, auréolée de candeur. Voici le petit lit blanc de Madeleine ; quelle quiétude ; elle aura dix ans à la Saint-Michel ; brune comme son père, à travers les paupières fermées, celui-ci voit les yeux bleus de la Maman. Dans l’autre, Gaston, enfoui sous ses oreillers, laisse apparaître un côté de son petit front volontaire et ronfle de tout son cœur. Le berceau est occupé par Jean, qui va atteindre ses dix-huit mois et demi, et dont l’heureux père ne se lasse pas d’admirer les petites mains potelées, la bouche rose et les jolis yeux clos sous les blondes boucles de ses cheveux en broussailles. Tandis qu’attendri, Léo s’attardait aux charmes angéliques de son chérubin, à l’autre extrémité de la pièce, déjà Lucie reposait, fatiguée par les émotions de cette longue veille.

GIRALDI quitta ce sanctuaire du sommeil serein, ému et pensif, ouvrit la fenêtre de sa chambre, s’y accouda rêveur. La douceur de l’atmosphère, le scintillement des étoiles, les sentiments si divers, qui dans cette journée, avaient traversé son âme, l’inclinaient plus à la rêverie qu’au sommeil.

Invinciblement, sa pensée allait à l’agonisant, qui là-bas, achevait sans doute de mourir. Puis, obsédante, cette idée revenait sans cesse :

— Douze mille dollars !… si je les avais !…

Oui, si je les avais… ces trois mots, martelés avec une âpre insistance, résonnaient au plus intime de son âme. Une colère grondait en lui : il s’exaspérait contre le fils indigne : il lui semblait, que le volé, c’était lui, Léo GIRALDI…

Il avait comme une impression vague, indéfinissable que des liens invisibles le rattachaient à ce drame, que sa vie n’allait plus être la même, et qu’il y avait désormais pour lui et en lui, quelque chose de changé. — Vaincu enfin par le sommeil, Léo se jeta sur son lit tout habillé.