L’écrin disparu/05

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Éditions Édouard Garand (p. 17-20).

V

BIOGRAPHIE.


Originaires de Florence, les parents de Léo Giraldi, l’année même de leur mariage, avaient échangé les douceurs du beau ciel d’Italie, pour le climat plus sévère, mais aussi plus rémunérateur du Canada. Les lettres enthousiastes reçues d’amis qui les y avaient précédés, leur dépeignaient le Saint-Laurent comme un nouveau Pactole, l’Eldorado de tous les prolétaires !… Au mois de mai suivant, vaincu par la fascination, le jeune couple s’embarquait au Havre, à bord de « La Savoie » dans la modeste classe des émigrants.

Bon catholique et musicien distingué, le jeune époux se forma rapidement une bonne clientèle d’élèves et obtint la place d’organiste dans l’une des nouvelles paroisses de la banlieue de Montréal. Les choses allaient à souhait, et le ciel bénissant leur union, Léo leur premier né, avait été reçu comme l’envoyé de Dieu, le soleil de leur foyer. Quinze années coulèrent, dans le bonheur paisible d’un modeste ménage, sans ambitions démesurées, sans nuages à l’horizon. Pour eux aussi, malheureusement, devait se réaliser le dicton : « On risque de tout perdre, en voulant trop gagner. »

Poussé par le désir d’accélérer l’accroissement de sa petite fortune, le musicien avait, dans des spéculations minières, engagé toutes ses petites économies. Or l’entreprise était aussi aléatoire qu’imprudente ; trompé par des prospecteurs malhonnêtes, le malheureux organiste vit dans un même jour, l’effondrement de sa fortune et de ses espérances. Le chagrin qu’il en ressentit, porta un coup fatal à sa santé ; moins d’un an après le désastre, l’infortuné mourait, laissant sa veuve et son fils, dénués de toutes ressources. Ils connurent alors des jours sombres, voisins de la misère.

Il fallut que la mère travaillât dur et que l’enfant, dont l’intelligence était remarquable, interrompît des études qui s’annonçaient brillantes et laissaient déjà entrevoir un avenir prospère, sinon glorieux. Le jeune Léo, en effet, en plus de la langue italienne apprise au foyer, maîtrisait parfaitement l’anglais et le français, avantages précieux qui lui seront d’un grand secours.

Devant la nécessité, il fallut songer au pain quotidien. L’influence d’un camarade de classe lui ouvrit les bureaux de la « Canadian Motors Limited » avec les appointements minimum d’un jeune débutant. Ses qualités natives heureusement, compensèrent en partie l’insuffisance de sa préparation professionnelle. Habile, sérieux et intelligent, le jeune employé donna complète satisfaction à ses chefs, et graduellement s’éleva aux positions comme aux salaires supérieurs.

À vingt ans, il eut le malheur de perdre sa pieuse mère. Désorienté par ces deuils successifs, Léo garda de ces épreuves et de cet isolement précoce, une sensibilité excessive et une défiance de la vie qu’il essayait de dissimuler sous une froideur plus apparente que réelle. Cette réserve, ce manque de spontanéité et d’expansion, ne lui ouvrait pas le chemin des cœurs ; il n’eut jamais de vrais amis. Chacun l’estimait : on ne l’aimait point.

Tant qu’avait vécu sa bonne mère, il avait fidèlement pratiqué sa religion. Livré trop tôt à lui-même, il suivit l’influence du courant. La plupart de ses compagnons de bureau, étaient ou protestants de religion, ou émancipés des pratiques catholiques. L’instruction religieuse trop rudimentaire qu’il avait reçue, ne put tenir longtemps devant les sophismes de l’incrédulité. Incapable de réfuter ses adversaires, il prit le parti du faible devant le fort : se taire ; cependant, son indifférence religieuse ne dégénéra jamais en hostilité ; si l’Église ne le vit plus que rarement, du moins il fréquentait ses ministres sans déplaisir, et avait gardé pour l’Aumônier de la pieuse et ancienne Chapelle de Notre-Dame de Pitié, un culte et des relations que le digne prêtre entretenait en vue du plus grand bien de son protégé.

Après cinq années de services à l’emploi de la « Canadian Motors Limited » Léo Giraldi devint chef de Section au bureau principal. Cette situation nouvelle, qui en lui donnant autorité sur nombre de subalternes, l’obligeait au coudoiement quotidien d’individualités différentes, assouplit son caractère, lui fit mieux comprendre les hommes. Sa défiance de lui-même s’atténua ; il craignit moins la vie, parce qu’il se reconnut supérieur à beaucoup de ceux qu’il avait étudiés en psychologue sagace.

Il sentit que sa vie allait prendre une orientation nouvelle ; les circonstances d’ailleurs, le servirent à souhait. Plusieurs fois, à l’occasion de procédures légales qu’avait nécessitées la mort de sa mère, Léo Giraldi avait remarqué dans l’étude du notaire, une jeune fille fort réservée et dont la distinction ne le cédait qu’à son habileté au maniement des affaires. La similitude d’âge, de position et d’aptitudes frappa le jeune homme qui garda dans sa mémoire l’image vivante, incarnant à ses yeux, l’idéal de ses rêves.

Depuis deux ans déjà le notaire était mort, et n’avait pas laissé de fortune personnelle. Sa veuve, Madame Robin, avait quelques biens, dont elle et sa fille Lucie subsistèrent durant ces deux années ; mais la gêne ne tarda pas à se faire sentir au foyer.

D’autre part, plus d’une fois, les deux femmes avaient été frappées du sérieux de ce jeune homme, qui sortait rarement, s’amusait peu, si différent en cela des jeunes gens de son âge, et dont le front méditatif, semblait combiner de vastes projets. Madame Robin sentait sans le dire, décliner ses forces. Souvent, elle s’effrayait du sort que l’avenir réserverait à sa fille, si elle la laissait aux prises avec les embûches de la vie ; et cette pensée, s’ajoutant à la langueur de sa santé chancelante, assombrissait ses derniers jours.

Instinctivement, elle avait songé, que ce jeune employé, dont elle appréciait la dignité et la réserve, serait pour sa tendre Lucie, le soutien qui lui conviendrait. Elle-même fit les premières avances, afin d’étudier à fond ce caractère qui ne se livrait pas. Bientôt, des relations s’établirent entre eux, et souvent le soir en des causeries qui lui devinrent de plus en plus chères, Léo Giraldi, délaissant sa froideur coutumière apparaissait aux deux femmes, tel qu’il était, avec sa droiture native, ses idées originales parfois, généreuses souvent et qu’il exposait avec une véhémence singulière.

Les liens de sympathie noués sous les yeux de la mère, parurent à celle-ci, aussi sincères que réciproques ; aussi, quand elle vit Léo Giraldi faire près d’elle la démarche espérée, elle répondit par l’affirmative, sans la moindre hésitation. Il fut convenu que le mariage aurait lieu le mardi de la deuxième semaine après Pâques et que Madame Robin demeurerait avec ses enfants.

Très pieuse, Lucie exigea que Léo se préparât chrétiennement à la réception de ce grand sacrement ; et, muni des autorisations voulues, ce fut l’aumônier de Notre-Dame de Pitié, qui dans sa propre chapelle, unit par les liens indissolubles, ces deux âmes de race différente, comme de mentalité bien dissemblable. Madame Robin ne fit pas un long séjour au nouveau foyer. Moins de deux ans après le mariage de sa fille, elle s’en allait rejoindre au champ du repos, celui qu’elle n’avait cessé de pleurer. Cependant, la Providence lui avait ménagé la joie de se voir aïeule et de connaître le premier de ses petits-enfants, car Madeleine avait déjà trois mois quand mourut sa grand’mère.

Lucie, déjà éprouvée par la mort de sa mère, contracta une fièvre maligne, qui en quelques jours, la mit elle-même aux portes du tombeau. Son mari désespéré, et craignant de la perdre à son tour, connut des jours d’angoisses indescriptibles. Sa plus grande torture, fut de ne pouvoir lui faire suivre, (faute de ressources) le traitement, qui, aux dires du spécialiste, la rétablirait infailliblement. Cependant, le retour de la bonne saison, joint aux soins dévoués de Monsieur Giraldi, la rétablirent peu à peu et à moins de frais.

Il était écrit que la série de leurs épreuves, n’était pas close. Lucie avait à peine repris sa vie normale, que Léo tombait malade à son tour. Un mois durant, il dut garder la chambre, sans pouvoir aller une seule fois jusqu’à son bureau. Déjà fortement entamées par la maladie de la mère, les quelques épargnes accumulées disparurent rapidement, et le jeune ménage connut la gêne, sinon pire.

Ce dur passage, néanmoins, fut traversé, grâce au courage admirable de Léo et à la pieuse énergie de sa jeune épouse, qui était une chrétienne convaincue. Mais Monsieur Giraldi qui n’avait pas la foi virile de sa vaillante compagne, garda de cette dernière crise une sourde exaspération. Il estimait souverainement injustes les multiples épreuves, qui depuis le début de sa vie, n’avaient guère cessé de fondre sur les siens. Une indignation révoltée montait en son âme, à la pensée qu’aux jours de l’épreuve, aucun de ceux qu’il connaissait et qui s’étaient déclaré ses amis, ne lui avait tendu la main !…