L’écrin disparu/07

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Éditions Édouard Garand (p. 25-29).

VII

LE FUGITIF.


Il est minuit passé ; un ciel noir et chargé de lourdes vapeurs, semble présager l’orage. Sur le chemin solitaire qui conduit de Montréal à Lachine, se profilant comme une ombre, un jeune homme, à la démarche traînante et irrégulière, avance à pas incertains. Derrière lui, de la grande Cité qu’il n’ose regarder, à peine quelques lumières étagées au flanc du Mont-Royal, piquent l’horizon au travers d’un halo brumeux.

Cette ville, qui l’a vu naître, et à laquelle il tourne le dos, le nocturne voyageur n’y veut plus rentrer ; non, il n’y rentrera jamais, car au coin d’une rue, quelqu’un le reconnaîtrait et le montrant du doigt, dirait :

« C’est celui qui a fait mourir son père ; c’est le fameux Rodolphe Raimbaud, le voleur de bagues, que la police recherche. »

Comment traversa-t-il la ville et sanglotant éperdument, se retrouva-t-il solitaire sur ce chemin au milieu de la nuit ? Il n’aurait su le dire ; car dès le moment, où, sous la malédiction de son père mourant, il franchit le seuil de la maison paternelle, il ne se rendit plus compte de ce qu’il faisait, tant il était accablé de remords et d’épouvante.

Le voilà seul, par cette nuit sans étoiles au ciel, sans étoile en son âme, et la tempête fait rage en son cœur désemparé. Déjà aux récifs de la vie, il s’est à demi brisé ; il n’a nul flambeau pour lui indiquer la voie, lui faire éviter le naufrage : le phare de la foi, dans son âme s’est éteint.

Craignant quelque rencontre inopportune sur la voie publique, il avise un sentier qui côtoie une habitation à quelque distance des établissements de la « Dominion Bridge ». Bientôt, devant lui, il aperçoit une lumière, dont les reflets rouges scintillent comme un œil effrayant dans l’obscurité. Il est sur le bord du canal ; un bateau est là amarré, un fanal éblouissant à l’avant. Du fond de cette masse liquide, malgré le silence profond, une voix aussi mystérieuse qu’impérative semble lui crier : « Viens à moi ; dans mon sein, tu trouveras la délivrance de tes maux ; la vie est mauvaise, les hommes injustes ; la somme des douleurs l’emporte sur celle des plaisirs ; quitte cet esclavage où tu ne peux plus vivre que misérable et déshonoré ; mieux vaut la mort que la torture. »

Écrasé sous le poids de sa propre existence, le malheureux jeune homme hésite, désespéré, ne sachant quel parti prendre. Il fait encore quelques pas, comme pour s’enfoncer dans une ombre plus profonde, et s’affaisse sur le talus du canal, telle une loque humaine, triste épave d’une famille naguère honorée. Au sortir de cette prostration inconsciente, l’infortuné reprenant ses sens, s’assied, la tête dans les mains. L’instinct de la vie, lui inspire de lutter contre cet affolement atroce, dont l’issue pourrait être la folie.

Alors, dans cette ombre silencieuse, dans cette profonde solitude, Rodolphe, devant ses yeux, comme dans une vision, voit se dérouler le tableau de sa vie. Tout d’abord, au premier plan de ses souvenirs, surgit une physionomie douce, belle, aimante : c’est celle de sa mère si tendre, qu’il a perdue trop tôt, hélas !… il y a quatre ans passés. Il se remémore les douceurs de la vie de famille, alors que docile et sage, agenouillé près d’elle, le soir, il répétait les prières touchantes qu’elle lui avait apprises et qu’il trouvait si belles. Comme elle l’aimait, sa mère !… et comme il la payait de retour !… Puis l’âge monte ; il se revoit au beau jour de sa première communion : il se rappelle sa consécration à Marie dans la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours ; il songe à cette formule apprise par cœur et prononcée la main sur l’Évangile ; « Je renonce au démon, à ses pompes et à ses œuvres et m’engage à Jésus-Christ pour toujours… » Ah ! comme il en comprend le sens aujourd’hui et comme il a honte de sa vie de parjures.

Voici la date fatale : la disparition de cette mère bénie, enlevée en moins de huit jours, par une maladie foudroyante. Dans l’affreux chagrin de son père, la vie change ; la maison devient morne, privée de celle qui la peuplait de sa foi sereine, de sa tendresse douce et ferme, de ses sourires qui étaient une lumière et une récompense !…

Son père, sans doute l’aime et il aime son père ; mais une mère peut-elle se remplacer ? il n’aura pas pour l’auteur de ses jours, ces élans de tendre confiance qui le portaient à confier à sa mère ses joies puériles comme ses chagrins d’enfant. Et puis, privé de sa compagne chérie, Monsieur Raimbaud chercha trop souvent au club, la compagnie qui lui faisait défaut au foyer. D’un caractère froid et posé, il savait moins se mettre à la portée des enfants.

Rodolphe avait treize ans à la mort de sa mère. Une année encore, le père avait essayé de le maintenir au Collège, mais ses études n’avançaient pas, d’ailleurs son indiscipline s’accentuait chaque jour. C’est alors que Monsieur Raimbaud le fit entrer comme clerc, chez un notaire de ses amis, résidant au Carré Victoria. La liberté plus grande dont il jouit, la rencontre de camarades suspects, l’âge critique de la jeunesse, la surveillance trop molle du père, furent autant de causes qui accélérèrent la déroute de l’enfant.

Abandonnant la bride à un vice déjà naissant, Rodolphe pour alimenter ses excès, et d’ailleurs sollicité par des amis pervers, osa puiser impudemment dans la caisse paternelle. La première fois que Monsieur Raimbaud s’en aperçut, il y eut une scène terrible et Rodolphe pliant sous l’orage, crut que son père allait le chasser à tout jamais de sa présence. Mais une fois sa violence épuisée, ce faible père pardonna !… Et… Rodolphe, enhardi par l’impunité, renouvela ses larcins.

Il en était arrivé là de ses réminiscences, quand un douloureux soupir s’échappant de sa poitrine, il passa la main sur son front comme pour y chercher les traces manifestes de son déshonneur. Oui, il avait volé son père et souvent ; mais ce jour-là, il n’avait dérobé que ce joyau, dont la valeur ne dépassait pas $2000 dollars. Les autres, il les avait laissés dans l’écrin, et avait remis ce dernier à la place même où son père l’avait déposé. Et voilà que tout avait disparu !… ce devait être vrai, puisque son père l’avait dit ; et son père avait cru qu’il avait tout pris et ceux qui étaient là l’avaient cru, et tout le monde le croirait et il ne pouvait pas se défendre.

Oh ! comme ces souvenirs l’accablaient ; mieux informé, le père eût sans doute pardonné, cette fois encore, mais pour la dernière, car l’enfant était sincère dans son repentir, et il aurait changé, serait redevenu honnête, bon, affectueux, travailleur comme autrefois. Combien ses excès, ses vols lui faisaient horreur maintenant… comment avait-il pu en venir là ? Pourquoi avait-il oublié le souvenir de sa mère qui l’aimait si tendrement, qu’elle en serait morte de chagrin, si elle l’avait vu dans cet état.

Enfin une vague mémoire du Prodigue de l’Évangile lui revint en pensée, et aussitôt, il se leva. Son parti était pris : peut-être que son père n’était pas mort. Et cet écrin, si mystérieusement disparu !… nul autre que lui et son père n’en savaient l’emplacement… qui donc aurait pu le dérober ?… Peut-être lui-même, ne l’avait-il pas remis à sa place primitive ; peut-être, dans sa stupéfaction, Monsieur Raimbaud, comme affolé, avait-il mal cherché, n’ayant pas eu l’idée de regarder partout… Alors, lui, Rodolphe, allait retourner à la maison, il retrouverait l’écrin, et le brandissant triomphalement, dirait à son père :

— Vous voyez bien, père, que je ne vous avais pas menti ; vous aviez mal cherché, voilà tout : votre fils n’est pas aussi méchant que vous le pensiez. Il faut me pardonner cette fois encore, car je vous le jure ce sera la dernière occasion que vous en aurez. Je me repens, je veux changer ; vous allez guérir et ensemble, nous vivrons heureux ; un jour vous serez fier de celui qui vous a causé tant de chagrin durant sa jeunesse.

Sous l’empire de ces pensées généreuses et réconfortantes, malgré l’épuisement où il se trouvait, Rodolphe avait repris le chemin de la ville. Il avait hâte d’en finir avec ce cauchemar affreux ; son cœur n’était pas encore endurci : confusément, il songeait à Dieu qu’il avait oublié, à sa mère chérie, à son père, dont il allait être le sauveur, peut-être la gloire un jour, et il marchait d’un pas résolu.

Tout à coup, il s’arrête : ses jambes semblent fléchir, le courage l’abandonne ; est-ce la fatigue qui l’accable ?… — Non… une soudaine pensée de désespoir a traversé son âme :

— Même si je retrouve L’ÉCRIN, on ne me croira pas ; on pensera que je l’avais volé et qu’ensuite, je l’ai remis en feignant de le retrouver… Et impitoyable par sa logique, cette idée, était impossible à réfuter. On ne verrait dans sa démarche généreuse qu’un mensonge de plus et une scène ajoutée à cette indigne tragédie. Non, personne, pas même son père, supposé vivant, n’aurait foi dans ses dires. Il ne pouvait donc retourner à la ville… La situation était affreuse, inextricable. C’était fini… bien fini…

Et derechef tournant le dos à la Cité, il revint sur ses pas, cherchant l’ombre pour s’enfoncer de plus en plus dans l’obscurité, comme dans un refuge.

Il n’espérait plus rien, il ne pleurait pas ; dans son égarement, il remuait des pensées confuses, faites de remords et de stupeur. Par moment, il aurait voulu prier : « Mon Dieu… mon Dieu… » étaient les deux seuls mots qui s’échappaient de ses lèvres ; tout le reste, il semblait l’avoir oublié. Parfois levant ses yeux désespérés vers la nuit noire, il cherchait un guide, une étoile, comptant peut-être voir se détacher là-haut, nimbée de lumière, la douce, la sereine figure de sa mère tant aimée…

Puis, comme si elle n’avait pas pu l’entendre, il s’arrêtait, et tandis que des larmes coulaient de ses yeux enflammés, joignant les mains dans une infinie et pitoyable plainte, il allait répétant :

— Maman, ce n’est pas moi !… ce n’est pas moi… qui l’ai dérobé.