L’écrin disparu/20

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Éditions Édouard Garand (p. 70-74).

XX

LE FIN MOT.


Le jeune homme ne répond pas. Il reste là, effondré, anéanti. Il se rend compte, il est convaincu à présent. Ainsi, il a suffi d’un rien, du plus minime des incidents, d’une petite boîte déplacée de quelques pouces, de l’endroit où elle aurait dû être remise, pour tuer son père, et pour briser lui-même son avenir.

Et c’est lui, en effet, qui est la cause de tout ; il est l’involontaire, ou plutôt l’indirect coupable.

Et tout à coup, il se lève, transporté comme par une pensée soudaine.

— Mais alors, l’écrin est toujours dans la table-bureau ?…

Le détective le regarde avec calme, en hochant le tête.

— Je n’ai pas tout dit. Veuillez vous rasseoir, Monsieur et cher Client. Je n’ai pas terminé mon récit, ni tiré mes conclusions. Vous savez qu’il y a beau temps quelle a été vendue cette table-bureau avec tout le mobilier de votre père !…

Hippolyte s’assoit docilement. Il est consterné, se demandant où cet homme va le conduire.

— Car, continua monsieur Charles Précy, tout ce que je viens de vous exposer, en somme ne constitue qu’une hypothèse, vraisemblable et séduisante, mais hypothèse quand même.

Cependant, avec quelle certitude cinglante, ne deviendrait-elle pas pour vous une réalité, s’il vous était donné de connaître le reste !… Permettez-moi, ici, une digression qui m’a plus d’une fois intrigué.

Quand vous vîntes me trouver, il y a trois mois, à ma résidence, vous ne m’avez pas donné un renseignement qui pourrait m’ouvrir des horizons nouveaux. Mais, à présent, et avant de continuer, y aurait-il indiscrétion à vous demander pourquoi vous avez différé neuf ans, avant de commencer cette enquête, dont je tiens pour ainsi dire la clé ?

— Tout simplement, répondit le jeune homme aussitôt, parce que je n’avais pas d’argent, et que sans cet auxiliaire indispensable, on ne peut rien faire.

Ce n’est qu’après avoir appris mon métier de mécanicien dans un grand garage, à Chicago, et avoir obtenu le 1er Prix des Courses d’auto à Key-West en Floride, et gagné le championnat de la course « DAVIS & COY » que je pus reprendre mon idée, avec chance de succès.

Monsieur Charles Précy hochait la tête d’un air satisfait.

— Parfait… le motif est plausible. D’autre part, avez-vous obéi à des desseins secrets, quand il y a six mois, vous revîntes dans votre ville natale, comme Secrétaire de monsieur Giraldi ?

Et sans hésitation, le jeune homme de répondre : Pour aucun motif nettement déterminé. Il n’y a eu, en somme, qu’une occasion que j’ai saisie, un pur effet du hasard. J’avais, comme je vous l’ai dit, abandonné tout espoir de percer ce mystère que vous savez. D’autre part, vu l’intervalle de neuf ans, et les changements physiques qui en sont la conséquence, je pouvais compter ne pas être reconnu par mes compatriotes, grâce spécialement à un léger accent que j’ai contracté dans des milieux anglais, et qui a toujours donné le change sur le lieu de mon origine.

Et quand monsieur Holden de Chicago me proposa avec un salaire avantageux de remplir à Montréal les fonctions de Secrétaire de monsieur Giraldi, j’acceptai sans craintes, comme sans hésitations. — D’ailleurs, n’y a-t-il pas toujours cette attraction mystérieuse, qui invinciblement nous attire vers les lieux témoins de notre enfance, et en rend si dur l’éloignement forcé !…

De plus, n’avais-je pas des chances, étant sur place, de pouvoir saisir quelques indices susceptibles de me conduire au chemin de la vérité que je voulais savoir ?…

En plus des conditions pécuniaires extrêmement avantageuses que m’offrait la collaboration aux travaux de l’illustre Giraldi, dont j’admirais la renommée et ambitionnais de mériter l’estime, je travaillerais dans une ligne qui répondait à mes goûts, comme à mes aptitudes professionnelles. C’était pour moi, une situation inespérée et avantageuse à tous les points de vue…

Vous savez ensuite, comment mon esprit, las de forger des hypothèses et de se consumer en vaines suppositions, eut l’idée d’avoir recours à vos lumières et de vous donner tous les renseignements capables d’éclairer votre marche, dans ce dédale ténébreux où j’errais depuis si longtemps.

— Renseignements qui étaient plutôt minces, avouez-le, reprit le détective. La preuve, c’est que voilà six mois que vous êtes ici, et vous n’avez rien vu, rien pressenti, rien deviné ?…

Et sous le regard étonné du jeune homme, Monsieur Charles Précy, nerveux, se mit à marcher précipitamment, allant et venant dans la chambre.

Puis soudain s’arrêtant, et d’un ton ironique : Monsieur et cher Client, si jamais vous abandonnez l’automobilisme ne vous mettez pas détective, vous n’y trouveriez aucune chance de succès. J’en ai plus appris en deux jours que je suis ici, que vous dans six mois !…

— La vérité que vous cherchez ?… mais depuis des mois, vous marchez dessus, si je puis dire ; elle vous crève les yeux cette vérité…

— Je ne comprends pas… Non, je ne vois riens !…

Le détective revint s’asseoir, et d’un ton plus calme.

— Revenons au fait. Tout le mobilier de monsieur Raimbaud fut vendu aux enchères ; donc la table-bureau qui nous intéresse. Or le jour où l’acquéreur en prit possession, contenait-elle encore le précieux écrin ? telle est la question, et vous voyez si elle est d’importance

— Mais…

— Patience ; à cette question, je puis répondre : « Quand la table-bureau fut vendue, l’écrin était toujours dedans. »

— En êtes-vous certain ?…

— Vous me croyez présomptueux, peut-être. Rétablissons les choses comme elles ont dû logiquement se passer.

Après l’avis de vente à l’encan, affiché sur la porte du magasin, les Enfants d’Israël de la rue Craig, plus proches, ont dû naturellement être les premiers à apparaître. Voilà ce que j’ai pensé. Or, me donnant comme amateur-antiquaire, j’ai causé avec plusieurs d’entre eux, sans succès ; quand, enfin un antiquaire crasseux à longue barbe blanche, du nom d’Isaac Blum, me fournit les renseignements désirés. Il se rappelait tous les détails de la saisie « Raimbaud ». Tous les meubles vides avaient été étalés dans la pièce principale.

Quant à la question du déménagement, vous pensez bien que l’homme qui a vidé les tiroirs, avait d’autres soucis que celui qui nous occupe, et n’a pas eu l’idée de constater s’il y avait quelque chose en dessous, ou en arrière de l’un d’entre eux…

— Mais alors…

— Alors ?… c’est très simple. Celui qui a acheté le meuble, a acheté pour cinquante dollars, ce qui n’était vraiment pas cher, un écrin en valant dix mille, qui se trouvait dedans.

C’est très simple comme vous voyez…

— Et vous connaissez cet acquéreur ?

Ici le détective eut à l’adresse du jeune homme un singulier regard.

— Je pourrais vous répondre, que vous le connaissez mieux que moi !…

— Comment ?… mieux que vous ?… moi ?… vous voulez plaisanter, sans doute, Monsieur…

— C’était un honnête homme, de condition modeste, et dont l’intégrité était à l’abri de tout soupçon, intelligent, ayant de vastes projets bien que sans ressources, il a trouvé précisément à l’heure où il en avait un impérieux besoin, la valeur qui était nécessaire à ses plans. Il l’a trouvée, ai-je dit, et non dérobée…

— Et il l’a gardée ?… interrogea le jeune homme.

Le détective eut un petit ricanement accompagné d’un geste évasif.

— Depuis lors, ajouta-t-il, ce bienheureux levain a fait fermenter la masse, et aujourd’hui, elle est immense…

— Mais alors, reprit Hippolyte, transporté d’espoir, c’est le salut que vous m’apportez là ? Car, vous le connaissez, n’est-ce pas ce misérable ?

— Oui, je l’avoue : je le connais !…

— Et vous allez me dire son nom ?…

— Je pourrais vous le dire, mais ne vous faites pas illusion : tout est contre vous. — Les faits dont il s’agit, sont vieux de neuf ans : et au point de vue légal, il y a amplement prescription, donc nul espoir de recouvrement.

D’autres parts, vous n’avez que des preuves morales ; puis celui qu’il faudrait poursuivre est riche, respecté, puissant. S’il nie, personne ne vous croira ; sa situation vous domine à tel point, qu’il est sensément inaccessible.

— Mais quel est-il donc cet homme ?

— Je vous le répète, vous le connaissez mieux que moi.

C’était un homme probe, un cerveau puissant, qui se sentait supérieur au rang modeste qu’il occupait alors ; le seul obstacle à l’éclosion de son génie, était l’argent. Pendant des mois, des années, il l’attendit, s’aigrissant, rongeant son frein, côtoyant parfois le désespoir. — Un jour vint où la tentation se présenta ; épuisé par l’attente, sans force devant le péril, privé du flambeau céleste qu’il avait laissé s’éteindre… il succomba…

Ah ! comme elle est éclatante la vérité !… Et comme tout concorde : les dates, les faits…

Un travail insensible s’opère dans l’esprit d’Hippolyte ; il rapproche lui aussi les dates, les faits. Des détails oubliés lui reviennent à la mémoire, et voici que lentement, mais invinciblement, un nom monte, monte à ses lèvres, nom qu’elles se refusent à prononcer, nom qu’il voudrait écarter, mais qui malgré lui s’impose, envahit tout son être, l’enveloppant d’une lumière aussi brillante que le jour… Il murmure, tâchant de se raidir, de se défendre…

Puis, un cri s’échappe ;

— Ah ! mon Dieu !… serait-ce possible ?… Et chancelant, il s’appuie contre la muraille pour ne pas défaillir…

La foudre tombant à ses pieds, ne l’eut pas atterré davantage.

En les scandant, il articule ces mots qui si douloureusement résonnent à ses oreilles :

— « Ce serait… Monsieur GIRALDI ? Ah ! c’est affreux… c’est impossible, non, je n’y veux pas croire… »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et ce voile qui s’est déchiré, ne laisse en lui, qu’une douloureuse stupeur, quelque chose comme le fracas d’un écroulement, les ruines d’un culte jusqu’alors sacré…

Puis d’une voix brisée, avec effort, comme si les mots lui brûlaient les lèvres :

— C’est GIRALDI, n’est-ce pas ?

Et sans articuler un mot, d’un léger signe de tête, le détective dit : « OUI ».

— Merci ! dit le jeune homme, d’un ton où l’on sentait monter le bouillonnement de la fureur :

— « Je me vengerai. »

Il n’ajouta rien ; apparemment calme, le visage défait, il se leva, puis, comme en trébuchant, sortit.

Demeuré seul, le détective rêveur, regarde avec une expression indicible, la porte qui vient de se fermer.

Bientôt, de son front blême, passant la main dans ses longs cheveux, il dit en haussant les épaules :

— « Après tout, il m’a bien payé. »

Et tirant sa montre : « J’ai juste le temps de reprendre le train de Boston ».

Elle est typique cette affaire-là. Peut-être n’est-elle pas achevée ; on tâchera d’y voir…