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L’émancipation de la femme (Daubié)/07

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Ernest Thorin (p. 99-112).


SEPTIÈME LIVRAISON.


CARRIÈRES PROFESSIONNELLES POUR LES FEMMES.


Sans réclamer le droit au travail, il faut faire observer que l’état actuel de notre civilisation laisse privées de tout appui une foule d’orphelines de mères et de pères vivants ou morts, envers lesquelles la société a les devoirs les plus étroits, et dont il est urgent de s’occuper dans l’intérêt de la justice et des mœurs. Un grand nombre trouveraient instruction professionnelle et métier dans la confection des habillements et des vêtements pour l’armée. Au lieu d’enrichir scandaleusement de gros fournisseurs, on pourrait créer des ateliers d’apprentissage et de confection, qui livreraient directement l’ouvrage aux ouvrières, et étudier dans ce but certains établissements d’orphelines qui, en Italie, s’acquittent très-bien de ces travaux.

Quant aux métiers qui réclament une intelligence plus cultivée, des femmes de dévouement et de cœur ont, par la création des écoles professionnelles de Paris, montré toute la puissance de l’initiative individuelle pour l’instruction de la jeune fille. Mais cette œuvre louable si elle n’était secondée resterait une protestation énergique contre les pouvoirs établis dont elle attesterait l’injustice.

En effet, dès qu’en dehors de enseignement libre existe un enseignement subventionné par les villes, les départements et le budget, les contribuables, femmes ou hommes, y ont des droits égaux, puisque les filles les plus indigentes subventionnent, par l’impôt indirect et par l’octroi, ces écoles secondaires et supérieures ouvertes aux garçons riches seulement.

D’ailleurs, quand on parle de l’enseignement libre et laïc, on oublie peut-être trop qu’il est impossible de le généraliser et même, pour la plupart du temps, de le réaliser chez nous dans l’état de choses actuel. Les subventions budgétaires, départementales et communales, affectées à l’instruction secondaire et supérieure des garçons, forment un monopole écrasant contre lequel les congrégations religieuses sont seules à même de lutter. Ces deux forces rivales se réunissant contre nos écoles libres les neutralisent et les broient avec une puissance égale à celle de l’étau où l’ouvrier dompte la matière qu’il veut asservir. Des écoles professionnelles sur le modèle de celles de Paris ne pourraient donc réussir que dans quelques villes populeuses où les élèves affluent et où les ressources abondent. N’est-il pas plus simple de reconnaître que l’intérêt social et le droit individuel nous contraignent d’accorder la même initiative à tous et de laisser ensuite la nature et la concurrence, c’est-à-dire l’émulation, classer chacun d’après ses aptitudes dans l’école comme dans vie. Pourquoi les nombreuses écoles professionnelles de nos villes serait-elles plus longtemps fermées aux femmes ? Il est évident que si on les leur ouvrait, des talents, aujourd’hui inconnus d’eux-mêmes, naîtraient, se développeraient et fourniraient des candidats aux carrières libérales. Nos facultés de lettres seules créeraient certainement le contingent de professeurs qui manquent à l’enseignement secondaire et supérieur des femmes, monopolisé aussi jusqu’à présent au profit des professeurs hommes. Pour que cet enseignement libre se trouve dans des conditions semblables à celui des garçons, il faut donc qu’il y ait au préalable, en faveur des filles, un partage des bourses, du matériel et du personnel de nos cent lycées nationaux, de nos deux cent soixante colléges communaux et de nos écoles professionnelles et normales à tous les degrés qui reçoivent des subventions sur les deniers publics. Et même, après cet acte d’équité sociale, l’enseignement des filles trouverait dans l’enseignement congréganiste, jusqu’ici seul dominant, une concurrence plus redoutable que l’enseignement des garçons, les congrégations de femmes étant beaucoup plus nombreuses que celles d’hommes.

Le droit conquis naguère par les femmes de prendre des inscriptions en Sorbonne leur ouvre aussi aux cours un accès dont les simples auditrices doivent profiter comme les auditeurs. La faculté de théologie même ne nous exclura plus, il faut l’espérer, de ses cours de morale évangélique quand la société pratiquera les enseignements du Christ et se rappellera ses traditions. Maintes écoles supérieures, comme celles des Ponts et chaussées et des Mines, peuvent vulgariser de saines notions sur les sciences naturelles et l’économie politique. Nos écoles des chartes peuvent préparer à la France les femmes archivistes qu’elles donnent aux États-Unis ; les écoles de droit nous ouvriront surtout l’accès à ces carrières qui, relevant de l’initiative individuelle, doivent être tout d’abord laissées aux lois de la liberté et de la concurrence. Nos diverses écoles d’art abjureront aussi leur monopole ; l’école des beaux-arts de Paris, qui enseigne à un si éminent degré l’imitation des maîtres et la composition, ne limitera pas plus longtemps aux jeunes hommes ses bourses départementales et rougira bientôt, il faut l’espérer, de n’ouvrir ses portes aux jeunes filles qu’à titre de modèles, etc[1].

Lorsque le droit commun nous sera acquis pour toutes les études libérales, la femme trouvera surtout un vaste champ d’activité dans l’exercice de la médecine ; mais ici il faudrait débuter par l’instruction professionnelle des gardes-malades, qui n’ont d’ordinaire ni le développement moral ni les connaissances pratiques qu’exige cet emploi ; viendrait ensuite l’instruction des sages-femmes encouragées par une puissante initiative à des études qui leur permettraient de se rendre aptes à l’inspection des crèches, des enfants trouvés et assistés, des salles d’asile, au service des vaccinations gratuites, de l’assistance sanitaire dans la plupart des communes rurales, etc. Le diplôme autrefois exigé de l’officier de santé serait un titre de capacité suffisant pour l’exercice de ces fonctions, quoiqu’il faille encourager la femme qui désirerait prendre un grade plus élevé ; puisque la compétition à des emplois sociaux identiques exige des études et des examens communs.

Cette égalité devant le devoir, qui est le fondement du droit social, sera un résultat de la décentralisation ; l’admission à certains examens et aux concours qui en résultent, les conditions différentes imposées aux hommes et aux femmes qui les subissent, dépendent du bon plaisir de la centralisation administrative pour une foule d’emplois dans l’enseignement secondaire et supérieur, les postes, les télégraphes, les monts-de-piété, les hospices, les prisons, les manufactures, ateliers et imprimeries de l’État, etc. Ainsi les femmes se trouvent repoussées ou retenues systématiquement dans l’infériorité par les principes d’arbitraire et d’absolutisme exposés plus haut.

Il est vraiment triste de voir que nous croyions faire de la décentralisation en nous attachant exclusivement aux choses, sans paraître songer à cette décentralisation intellectuelle et morale des individus qui peut seule développer chez nous une émulation salutaire et fonder une liberté durable.

Alors seulement seront brisées les entraves qui asservissent les filles pauvres ; mais ces réformes supposent aussi, indépendamment de la gratuité demandée dans toutes les branches d’instruction professionnelle, une harmonie complète de principes entre l’éducation des adolescents et des adolescentes. Question capitale qu’il faut examiner à propos de l’enseignement mixte et de l’externat qui en est d’ordinaire la conséquence.



ENSEIGNEMENT MIXTE ET EXTERNATS.


Si le préjugé qui déclare les femmes impropres à certains emplois est très-préjudiciable à l’ordre social les systèmes préconçus sur l’enseignement mixte lui sont aussi nuisibles. Cette question étant une des plus controversées, il faut, par l’examen des faits, nous convaincre que l’enseignement mixte, souvent indispensable au point de vue économique, constitue un progrès intellectuel et moral ; qu’en conséquence l’État centralisateur, au lieu de promulguer à ce sujet des lois prohibitives, doit respecter la liberté qui ouvrira des écoles spéciales ou mixtes en raison des besoins locaux et des convenances individuelles. On ne saurait trop attirer l’attention publique sur ce point peut-être le plus essentiel de décentralisation administrative.

Tout d’abord pour l’enseignement, comme pour toutes les autres branches d’activité, un des principes les plus élémentaires est de chercher à produire beaucoup avec le moins de frais possible. Les individus et les peuples qui, par un bon emploi de l’argent et du temps, généralisent cette économie dans la dépense, arrivent à un très-haut développement de prospérité privée et publique. Or si de ce point de vue nous considérons en France l’enseignement à tous ses degrés, nous y trouvons d’un côté une abondance, un gaspillage énorme de ressources, de l’autre une disette, une pénurie déplorables. Qu’on en juge, pour l’enseignement primaire seulement, par les paroles mêmes d’un de nos ministres de l’instruction publique. M. Duruy s’exprimait ainsi en 1865 : « Le pays dépense actuellement pour les écoles primaires plus de 58 millions et les services de 77 000 personnes (plus 28 000 agents gratuits) pour produire ce faible résultat de 60 enfants sur 100 sortant chaque année des écoles publiques avec l’esprit ouvert et fécondé. »

On ne peut fournir un témoignage plus accablant contre l’état de choses actuel qu’il faut chercher à améliorer par tous les moyens possibles.

Si nous avons demandé que, dans des communes populeuses, on ne surcharge pas l’instituteur primaire d’un trop grand nombre d’élèves, il faut réclamer ici qu’on lui en laisse assez pour occuper son temps d’une manière suffisante. Il faut se rappeler à cette occasion que, d’après une statistique donnée cette année à la chambre, sur nos 26 000 communes, 433 n’ont pas 75 habitants ; 7 000 en recensent moins de deux, trois et quatre cents. Quelques centaines de ces communes ne possèdent aucune école ; dans les autres, vingt à trente élèves fréquentent la classe quelques heures par jour, pendant les mois d’hiver seulement ; là, il ne peut être question d’enseignement spécial, puisqu’un seul maître est à peine occupé en y instruisant garçons et filles.

Quant aux communes de 500 âmes, d’où une loi récente vient de repousser l’enseignement mixte, nous sommes loin certes de favoriser le progrès en imposant deux écoles et deux maîtres lorsqu’un seul suffirait. Même dans les villes où l’on peut ouvrir de nombreux cours spéciaux, il est fâcheux pour les adultes que nos prohibitions législatives éloignent de l’école ces nouveaux mariés qui voudraient acquérir ensemble quelques notions intellectuelles pendant les longues soirées d’hiver.

Dans les campagnes une meilleure organisation permettra de réaliser sur le personnel et le matériel des économies qui laisseront aux pauvres l’accès gratuit de l’école, permettront d’améliorer la situation des instituteurs, de mieux approprier les locaux et d’enrichir les classes de bibliothèques et de collections scientifiques.

L’institutrice munie du diplôme des asiles et de celui de l’instruction primaire est seule à même de permettre d’atteindre ce but dans les 10 000 communes avec une seule école où la loi se voit obligée d’adjoindre aux maîtres des directrices d’ouvroirs.

Les considérations précédentes deviennent bien plus importantes encore si on les applique à l’instruction secondaire ; des richesses énormes sont affectées dans les bourgs, les petites villes, des colléges communaux, à des écoles professionnelles qui ont un nombre insuffisant et quelquefois dérisoire d’élèves pendant que des jeunes filles sans aucun moyen de s’instruire contemplent ces maîtres inoccupés, ces locaux vides, ces bibliothèques, ces collections intangibles. D’un autre côté, il est reconnu que le nombre des écoles professionnelles est insuffisant pour les garçons comme pour les filles ; si nous multiplions les écoles spéciales sans mieux les utiliser que la plupart de celles qui existent, nous serons loin de réaliser l’idéal qu’il faut poursuivre sans relâche : la plus grande diffusion de l’enseignement avec le moins de frais possible.

Pour l’enseignement supérieur, les mêmes inégalités sont sensibles dans les grands centres de population. Quoi qu’on fasse, nos diverses facultés ne pourront jamais être à la porté de tous et de toutes si l’on spécialise systématiquement l’instruction. Nos cabinets de physique, nos laboratoires de chimie, nos bibliothèques, nos collections littéraires, scientifiques et artistiques sont des richesses trop précieuses et trop rares pour que nous ne les utilisions pas mieux ; les hommes éminents qui dispensent l’enseignement des facultés ne sont pas assez communs non plus pour que nous fassions de leur parole le monopole d’un sexe ; la France enfin n’a pas trop de lumière pour la tenir ainsi d’une main avare sous le boisseau. Supposons même que nous ayons assez d’argent à gaspiller pour ouvrir aux jeunes filles un nombre suffisant d’écoles secondaires et supérieures, tel jeune homme pauvre de la localité où serait située cette école serait encore privé d’instruction parce qu’il ne pourrait aller chercher au loin à grands frais l’école spéciale des garçons, et réciproquement la jeune fille pour n’avoir pu suivre les cours de la faculté ouverte aux jeunes gens dans sa commune ne trouverait pas moyen de s’instruire. C’est une des causes qui expliquent la supériorité intellectuelle des peuples qui admettent l’enseignement mixte à tous les degrés sur ceux qui la repoussent.

Cette égalité civile dans les moyens d’instruction est du reste, comme nous l’avons fait remarquer, un droit particulier pour la femme, contribuable et administrée au même titre que l’homme ; pour la fille pauvre surtout, qui alimente par l’octroi et les contributions indirectes ces écoles d’où on la repousse, et qui, faute d’initiative sociale pour l’apprentissage d’un métier, tombe souvent dans la dégradation la plus abjecte.

Au point de vue intellectuel, l’enseignement mixte nous paraît également constituer un progrès essentiel et nécessaire ; lorsque l’instruction spécialisée d’après un système arbitraire de centralisation administrative, les locaux, trop nombreux pour les besoins de l’ensemble de la population scolaire, sont mal pourvus du matériel nécessaire aux explications des maîtres ; ceux-ci trop nombreux sont souvent mal rétribués et, par conséquent, mal recrutés ; une disproportion affligeante s’établit alors entre le développement des garçons et celui des filles, surtout lorsque celles-ci sont livrées à des institutrices sans diplômes qui répandent dans toute la commune la contagion de leur ignorance et de leurs préjugés. S’il en est ainsi pour l’enseignement primaire, que dire de l’enseignement secondaire et supérieur qui n’existent point pour la femme ? On ne saurait calculer les conséquences funestes de ce manque d’harmonie dans les intelligences.

L’interdiction pour la femme de puiser l’instruction aux mêmes sources que l’homme est en outre une négation de nos théories d’égalité civile qui établit un antagonisme déplorable entre nos principes et nos mœurs. En dehors de tout système préconçu sur les aptitudes propres à chaque sexe, et sur leur destination sociale, il faut songer qu’il en est pour eux de la nourriture intellectuelle comme de la nourriture corporelle ; chacun se l’assimile selon sa nature et ses besoins sans qu’hommes et femmes perdent leurs aptitudes on leurs qualité natives pour avoir partagé les mêmes mets à la même table.

L’harmonie du foyer, l’influence de la mère sur les enfants exigent en outre que l’époux et l’épouse reçoivent un développement intellectuel et moral identique ; et, pour les carrières professionnelles où l’on est admis après examens et concours, la fréquentation des mêmes écoles est indispensable. Dans des emplois comme ceux de la médecine surtout, une infériorité de connaissances pour la praticienne serait très-préjudiciable à tous. L’externat et les cours spéciaux dans les mêmes écoles permettent aussi de concilier les exigences professionnelles avec les aptitudes de chacun et, ainsi le prouve l’expérience des États-Unis surtout, l’enseignement mixte donne une émulation, qui élève le niveau, des études[2].



OBJECTIONS


Les femmes ne voteront pas, nous a-t-on dit hier ; les femmes voteront trop, nous dit-on aujourd’hui, car c’est ainsi qu’il faut traduire les terreurs que nous rencontrons à ce sujet, soit chez les ultra-réactionnaires, soit chez les ultra-libéraux.

Les premiers invoquent contre nous une loi naturelle et religieuse qui consacre à jamais notre incapacité native à distinguer le blanc du noir ; comme ils sont incorrigibles, je ne leur rappellerai même pas que les Anglais et les Américains ont tiré leurs arguments les plus convaincants en faveur de la femme de la loi naturelle et religieuse ; que selon ces peuples il y a harmonie aussi nécessaire entre les idées et les sentiments de l’homme et de la femme qu’entre leurs organes ; que les dix commandements de Dieu ne font nulle acception des sexes ; que le Christ a apporté à tous le même code ; qu’il doit en être de même parmi les peuples libres, afin que la nouvelle Jérusalem descende du ciel pour habiter la terre, etc.

Certains absolutistes intraitables ; qui prétendent nous régénérer par le fer et le feu, affirment aussi que l’âge d’or allait apparaître sans nos prétentions intempestives :

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

Eh quoi ! s’écrient-ils, quand tout est en question, au moment où il faut fonder le gouvernement et les lois sur la justice, vous venez écraser le progrès sous l’avalanche de vos superstitions et de vos préjugés.

La preuve, répondrai-je, que le suffrage universellement masculin, quelques réformes qu’on y apporte, est impuissant à fonder le droit et le devoir social, c’est qu’il a accru, sans contredit, dans ces vingt dernières années l’antagonisme qui existait entre l’éducation de l’homme et de la femme, et n’a songé à émanciper celle-ci par aucune loi rationnelle ; c’est qu’il n’a su sanctionner ni même affirmer un seul principe nécessaire dans l’ordre moral et économique, ni, par conséquent, dans l’ordre politique. En raisonnant à la manière de mes antagonistes, je pourrais conclure ainsi à l’interdiction du suffrage masculin, et encore mes arguments seraient-ils mieux fondés que les leurs, puisqu’ils n’ont que des préjugés à opposer à des faits.

Mais enfin considérons cet âge d’or qu’on prépare sans nous et malgré nous ; il est évident pour tous que la régénération de la France dépend de sa réforme morale ; que cette réforme morale dépend de l’émancipation de la femme ; que l’émancipation de la femme dépend de la responsabilité de l’homme ; que la responsabilité de l’homme dépend de l’abrogation des lois et des institutions qui favorisent les désordres de sa vie privée. Or, demandez aux vrais réformateurs s’ils croient que le suffrage universel soit organisé de manière à préparer l’opinion à ces réformes urgentes ; pour moi, je crois que le vote des femmes peut seul y contribuer, parce qu’il contre-balancera un droit par un droit, et que dans mainte occasion le droit de la femme étant le devoir de l’homme l’harmonie sociale résultera de cette pondération du droit et du devoir. Le suffrage des femmes ne dût-il rien changer à l’état des choses, la question de leur droit n’en resterait pas moins intacte.

Mais, objecte-t-on encore, le vote des femmes, loin être bon ou indifférent, peut être très-mauvais au moment où pour promulguer des lois nécessaires il nous faut avant tout un gouvernement libéral ; or si la femme le rend impossible par son vote, elle nous rejette peut-être à tout jamais dans l’ornière.

Rien de cela, répondrai-je, n’est à craindre, vu la manière dont je pose la question du suffrage ; son application limitée ne mettra qu’au petit nombre de femmes en possession d’un droit dont peu profiteront actuellement ; ce sera ensuite l’affaire d’une loi de prévenir les inconvénients d’une innovation dont rien ne peut suppléer les avantages.

Mais si, par impossible, on me prouvait que le vote de la femme empêchera un gouvernement libéral de s’établir, je n’en aurais nul regret en songeant que cette action franche et ouverte nous a épargné les convulsions, les deuils et les larmes d’une guerre civile. En effet, cet eldorado créé aujourd’hui contre la volonté de la femme qui ne vote pas, qui est trop ignorante pour voter, sera nécessairement, fatalement détruit demain par l’action sourde mais incessante qu’elle exercera sur l’éducation et les mœurs tant que la femme sera la mère et la compagne de l’homme. Les fils de la femme, qui raisonnent par elle, quand même ils raisonnent contre elle, devraient apprendre enfin que s’ils ne l’élèvent avec eux elle les entraînera dans son abaissement ; ils devraient se redire surtout que si la religion devient chez eux une pierre d’achoppement, au lieu d’être un instrument de progrès, c’est parce qu’ils ne sont pas assez moraux pour élever le prêtre dans la société, dans et pour la famille ; c’est que celui-ci a le devoir sacré de prémunir et de protéger la femme contre leurs mœurs et leurs principes destructifs.

Plaignons ces pauvres logiciens qui mentent aux lois les plus élémentaires de l’histoire et du sens commun en supposant l’harmonie sociale possible dans une démocratie où l’homme serait trop supérieur à la femme pour daigner l’associer à ses vues de progrès. S’ils veulent devenir aussi serviles, aussi corrompus et aussi savants que les peuples asiatiques, qu’ils continuent à les prendre pour modèles, nos Chinois en robe courte[3].



LE VOTE DES FEMMES EN ANGLETERRE[4]


DISCOURS DE L’HONORABLE AUBERON HERBERT, MEMBRE DU PARLEMENT.


Mesdames et Messieurs,

Je pense que vous serez d’accord avec moi lorsque je dis que nous, hommes, après quelques-uns des discours que vous avez entendus, nous devons veiller à nos lauriers, si nous ne voulons pas descendre au second rang. Je pense que j’exprimerai le sentiment de la plupart des hommes ici présents, en même temps que le mien, en affirmant qu’il me semble absolument impossible de repousser cette revendication du suffrage des jeunes femmes, lorsqu’elle a été sérieusement faite dans ce pays par un grand nombre de femmes ; lorsque je viens vous dire que nous accueillons cette revendication, parce que nous la regardons comme une preuve que la ligne de démarcation qui existait entre l’éducation et le développement intellectuel des hommes et des femmes va désormais cesser ; que nous, hommes, devons inviter les femmes à devenir nos associées pour des sujets du plus haut intérêt intellectuel ; pour des sujets dont nous faisons dériver ce qu’il y a de meilleur et de plus noble dans nos plaisirs et ce qui donne du prix à la vie.

On me dira, je le sais, que ce changement fera perdre quelque charme à nos foyers ; mais je suis complétement d’accord avec les orateurs qui nient ce résultat.

D’abord je dois avouer que, bien qu’il soit possible de voir mille mariages heureux, j’ose toutefois affirmer qu’il est très-difficile en effet de trouver un mariage n’importe où dans ce pays, duquel on puisse dire sans hésitation que le mari et la femme sont complètement assortis l’un à l’autre. Ce qui me frappe toujours, c’est qu’un mari prend toutes ses grandes sources d’intérêt hors de sa maison ; il y a une certaine ligne tirée sur le seuil de ce foyer, en dehors duquel est tout ce qui invite aux intérêts les plus élevés et les plus grands de sa nature intellectuelle ; mais il me semble qu’il a l’habitude de réserver trop souvent à ce foyer la plus mauvaise, la plus vulgaire, et, j’ose même le dire, la plus maussade partie de sa nature. Je proteste contre cette division et je veux la prendre pour un moment au point de vue tout personnel qui suit : quel homme ici présent aujourd’hui n’a pas senti que l’influence de la femme a été très-grande sur sa vie ? Quel homme ici ne sent pas que sa vie et son caractère, tels qu’ils sont, n’ont pas été extrêmement façonnés et formés par l’influence d’une femme ? Y a-t-il ici un homme qui ne comprenne pas que ces influences auraient été plus puissantes pour le conduire au bien si les femmes avec lesquelles il a entretenu des relations avaient reçu la même éducation, le même, développement intellectuel que peut-être il a reçu, et dans le fait étaient en plus grande sympathie intellectuelle avec lui ? Je crois très-sincèrement et je n’ai pas honte de l’avouer, que les hommes ne sont pas assez bons, que les hommes ne sont pas assez forts pour être capables d’agir, sans toutes les bonnes influences que les femmes peuvent exercer sur leur vie. Tous les deux ont besoin de secours mutuels, et il me semble que nous devons nous efforcer d’organiser la société de manière que les hommes et les femmes puissent réciproquement agir sur le caractère, sur les pensées et sur les sentiments l’un de l’autre, de manière que nous puissions nous unir constamment dans un commun effort pour atteindre un idéal meilleur et plus élevé.

Je ne considérerai plus qu’un des côtés de la question : la grande quantité d’efforts mal dirigés que je crois voir dans ce pays. Nulle part vous ne pouvez en trouver plus que dans la société. Qui ne s’aperçoit de l’énorme quantité de travail, de temps, de dépense, de peines, d’efforts qui se consument, qui s’épuisent entièrement dans la grande machine que nous appelons société ? qui n’est pas sensible à cette considération que nous pouvions un jour diriger ces grandes forces sociales dans une autre direction, s’il nous était donné d’appliquer ces qualités particulières des femmes, cette ardente puissance de devoir, ce dévouement, cette énergie à de plus nobles et de plus hauts objets que ceux que la société leur réserve, qui donc ici ne s’aperçoit que nous avancerions d’un pas bien plus résolu vers cet avenir où il ne sera pas possible de trouver la férocité et la barbarie existant au sein même de notre civilisation ; vers cet avenir où le luxe et l’agitation pour la recherche du plaisir ne restera pas plus longtemps en face de l’ignorance et de la pauvreté privées d’appui ? Dirigeons ces grandes forces sociales vers ce qui est bon, et l’avenir, l’avenir heureux, vers lequel nous tournons nos yeux, sera, à mon avis, rapproché de nous d’une manière incommensurable.

Pour terminer, madame la présidente, je dirai simplement que je ne vois aucune séparation entre les sentiments des hommes et ceux des femmes ; aucune brèche faite par la nature ; il n’existe que celle que nous avons creusée par notre perversité, et plus vite nous y jetterons un pont, plus cela sera bon et heureux pour nous tous.

  1. Miss Putnam, qui vient de soutenir avec un succès si exceptionnel sa thèse de doctorat, à la Faculté de médecine de Paris, est une boursière de la ville de New-York ; ce fait se recommande à l’émulation de nos villes.
  2. Voir le remarquable rapport de M. Hippean sur l’instruction aux États-Unis.
  3. Certaines personnes proposent sérieusement de rendre l’instruction obligatoire pour les hommes seuls, soit par l’armée, soit par le suffrage universel ; c’est à dire à quel point nous sommes Chinois et Japonais.
  4. Rapport d’un meeting tenu à Londres par la Société nationale pour le suffrage des femmes.