L’A B C/Édition Garnier/Entretien 12

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DOUZIÈME ENTRETIEN.
DU CODE DE LA PERFIDIE.

B.

Et du droit de la perfidie, qu’en dirons-nous?

A.

Comment, par saint George! je n’avais jamais entendu parler de ce droit-là. Dans quel catéchisme avez-vous lu ce devoir du chrétien?

B

Je le trouve partout. La première chose que fait Moïse avec son saint peuple, n’est-ce pas d’emprunter par une perfidie les 37C L'A, B, C.

meubles (les Égyptiens', pour s'en aller, dit-il, sacrifier dans le désert? Cette perfidie n'est, à la vérité, accompagnée que d'un larcin ; celles qui sont jointes au meurtre sont bien plus admi- rables. Les perfidies d'Aod-, de Juditli^ sont très-renommées. Celles du patriarche Jacob envers son beau-père et son frère ne sont que des tours de maître Gonin, puisqu'il n'assassina ni son frère ni son beau-père. Mais vive la perfidie de David*, qui, sétant associé quatre cents coquins perdus de dettes et de débauche, et ayant fait alliance avec un certain roitelet nommé Achis^ allait égorger les hommes, les femmes, les petits enfants des villages qui étaient sous la sauvegarde de ce roitelet, et lui faisait croire qu'il n'avait égorgé que les hommes, les femmes et les petits garçons appartenant au roitelet Saill ! Vive surtout sa perfidie envers le bon homme LrialiM Vive celle du sage Salomon, inspiré de Dieu, qui fit massacrer son frère Adonias, après avoir juré de lui conserver la vie!

Nous avons encore des perfidies très-renommées de Clovis, premier roi chrétien des Francs, qui pourraient beaucoup servir à perfectionner la morale. J'estime surtout sa conduite envers les assassins d'un Regnomer, roi du Mans (supposé qu'il y ait jamais eu un royaume du Mans). Il fit marché avec de braves assassins pour tuer ce roi par derrière, et les paya en fausse monnaie; mais comme ils murmuraient de n'avoir pas leur compte, il les fit assassiner pour rattraper sa monnaie de billon.

Presque toutes nos histoires sont remplies de pareilles perfi- dies commises par des princes qui tous ont bâti des églises et fondé des monastères.

Or l'exemples de ces braves gens doit certainement servir de leçon au genre humain : car où en chercherait-il, si ce n'est dans les oints du Seigneur?

A.

Il m'importe fort peu que Clovis et ses pareils aient été oints; mais je vous avoue que je souhaiterais, pour l'édification du genre humain, qu'on jetât dans le feu toute l'histoire civile et ecclésias- tique. Je n'y vois guère que les annales des crimes^; et soit que ces monstres aient été oints ou ne l'aient pas été, il ne résulte de leur histoire que l'exemple de la scélératesse.

1. Exode, XI, '2. fi. IL Bois, xi, 15.

2. Juges, m, 10 et suiv. 7. Ul. Rois, ii, 24-25.

3. Judith, viH. 8. Voltaire l'a déjà dit tome \IV.

4. I. Bois, XXII, 2. page G! ; XXIV, 543, et XXVII, 255.

5. I. Rois, XXVII, 9-10.

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Je me souviens (Favoir lu autrefois VHtstoire du grand schisme d'Occident^. Je voyais une douzaine de papes tous également per- fides, tous méritant également d'être pendus à Tyburn. Et puisque la papauté a subsisté au milieu d'un débordement si long et si vaste de tous les crimes, puisque les arcliives de ces horreurs n'ont corrigé personne, je conclus que l'histoire n'est bonne à

rien.

C.

Oui, je conçois que le roman vaudrait mieux: on y est maître du moins de Teindre des exemples de vertu ; mais Homère n'a jamais imaginé une seule action vertueuse et honnête dans tout son roman monotone de VIliade. J'aimerais beaucoup mieux le roman de THèmaque, s'il n'était pas tout en digressions et en déclamations. Mais puisque vous m'y faites songer, voici un mor- ceau du ré/éîîîflgMc, concernant la perfidie, sur lequel je voudrais avoir votre avis.

Dans une des digressions de ce roman, au livre XX, Adraste, roi des Dauniens, ravit la femme d'un nommé Dioscore. Ce Dioscore se réfugie chez les princes grecs, et, n'écoutant que sa vengeance, il leur offre de tuer le ravisseur leur ennemi. Télé- maque, inspiré par Minerve, leur persuade de ne point écouter Dioscore, et de le renvoyer pieds et poings liés au roi Adraste. Comment trouvez-vous cette décision du vertueux Télémaque ?

A.

Abominable. Ce n'était pas apparemment Minerve, c'était Tisi- phone qui l'inspirait. Comment! renvoyer ce pauvre homme, afin qu'on le fasse mourir dans les tourments, et qu' Adraste res- semble en tout à David, qui jouissait de la femme en faisant mourir le mari ! L'onctueux auteur du Télémaque n'y pensait pas. Ce n'est point là l'action d'un cœur généreux, c'est celle d'un méchant et d'un traître. Je n'aurais point accepté la proposition 4e Dioscore, mais je n'aurais pas livré cet infortuné à son ennemi. Dioscore était fort vindicatif, à ce que je vois, mais Télémaque

était un perfide.

B.

Et la perfidie dans les traités, l'admettez-vous?

Elle est fort commune, je l'avoue. Je serais bien embarrassé s'il fallait décider quels furent les plus grands fripons dans leurs négo-

1. Par le P. Maimbouig, 1G78, in-4", ou trois vol. in-i2.

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ciations, des Romains ou des Carthaginois, de Louis XI le très- chrétien, ou de Ferdinand le catholique, etc., etc., etc., etc., etc. Mais je demande s'il n'est pas permis de friponner pour le bien de l'État.

A.

Il me semble qu'il y a des friponneries si adroites que tout le monde les pardonne; il yen a de si grossières qu'elles sont uni- versellement condamnées. Pour nous autres Anglais, nous n'avons jamais attrapé personne. Il n'y a que le faible qui 'trompe ^ Si vous voulez avoir de beaux exemples de perfidie, adressez-vous aux Italiens du xv et du xw siècle.

Le vrai politique est celui qui joue bien, et qui gagne à la longue. Le mauvais politique est celui qui ne sait que filer la carte, et qui tôt ou tard est reconnu.

C. Fort bien ; et s'il n'est pas découvert, ou s'il ne l'est qu'après avoir gagné tout notre argent, et lorsqu'il s'est rendu assez puis- sant pour qu'on ne puisse le forcer à le rendre?

A.

Je crois que ce bonheur est rare, et que l'histoire nous fournit plus d'illustres filous punis que d'illustres filous heureux.

B. Je n'ai plus qu'une question à vous faire. Trouvez-vous bon qu'une nation fasse empoisonner un ennemi public selon cette maxime : Salus reipublicx suprema lex esto?

A. Parbleu ! allez demander cela à des casuistes. Si quelqu'un fai- sait cette proposition dans la chambre des communes, j'opinerais (Dieu me pardonne!) pour l'empoisonner lui-même, malgré ma répugnance pour les drogues. Je voudrais bien savoir pourquoi ce qui est un forfait abominable dans un particulier serait inno- cent dans trois cents sénateurs, et même dans trois cent mille : est-ce que le nombre des coupables transforme le crime en vertu ?

C.

Je suis content de votre réponse. Vous êtes un brave homme.

1. Voltaire avait dit dans son Maliomet, acte 11, scène v: C'est le faible qui trompe...

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