L’A B C/Édition Garnier/Entretien 13

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TREIZIÈME ENTRETIEN.
DES LOIS FONDAMENTALES.

B.

J’entends toujours parler de lois fondamentales ; mais y en a-t-il?

A.

Oui, il y a celle d’être juste; et jamais fondement ne fut plus souvent ébranlé,

C.

Je lisais, il n’y a pas longtemps, un de ces mauvais livres très-rares, que les curieux recherchent, comme les naturalistes amassent des fragments de substances animales ou végétales pétrifiés, s’imaginant par Là qu’ils découvriront le secret de la nature. Ce livre est d’un avocat de Paris, nommé Louis Dorléans, qui plaidait beaucoup contre Henri IV par-devant la Ligue, et qui heureusement perdit sa cause. Voici comme ce jurisconsulte s’exprime sur les lois fondamentales du royaume de France : « La loi fondamentale des Hébreux était que les lépreux ne pouvaient régner. Henri IV est hérétique : donc il est lépreux; donc il ne peut être roi de France par la loi fondamentale de l’Église. La loi veut qu’un roi de France soit chrétien comme mâle : qui ne tient la foi catholique, apostolique, et romaine, n’est point chré- tien, et ne croit point en Dieu; il ne peut pas plus être roi de France que le plus grand faquin du monde, etc. »[1] 380 L'A, B, C.

Il est très-vrai à Rome que tout homme qui ne croit point au pape ne croit point en Dieu; mais cela n'est pas absolument si vrai dans le reste de la terre : il y faut mettre quelque petite res- triction, et il me semble qu'à tout prendre maître Louis Dorléans, avocat au parlement de Paris, ne raisonnait pas tout à fait aussi bien que Cicéron et Démosthène.

B.

Mon plaisir serait de voir ce que deviendrait la loi fondamen- tale du saint empire romain, s'il prenait un jour fantaisie aux électeurs de choisir un césar protestant, dans la superbe ville de Francfort-sur-le-Mein.

A.

Il arriverait ce qui est arrivé à la loi fondamentale qui fixe le nombre des électeurs à sept, parce qu'il y a sept cieux, et que le chandelier d'un temple juif avait sept branches.

N'est-ce pas une loi fondamentale en France que le domaine du roi est inaliénable? Et cependant n'est-il presque pas tout aliéné? Vous m'avouerez que tous ces fondements-là sont bâtis sur du sal)le mouvant. Les lois qu'on appelle lois fondamentales ne sont, comme toutes les autres, que des lois de convention, d'anciens usages, d'anciens préjugés qui changent selon les temps. Demandez aux Romains d'aujourd'hui s'ils ont gardé les lois fon- damentales de l'ancienne république romaine. Il était bon que les domaines des rois d'Angleterre, de France, et d'Espagne, de-

den, et même de celui de France, ne soit de servir Dieu et Jésus-CIirist, et avoir soin de conserver sa religion et de tenir la main à l'exécution de ses lois. Qui pense autrement présuppose une autre fin que Dieu et Jésus-Christ, et par- tant est un vrai juif et athée... sans autre expression, il s'entend assez entre les chrétiens, et par le commun sentiment des Français et des catholiques que le roi de France doit être chrétien et catholique... » (Pages 229 et 230.)

« Si par la loi de France et de la chrétienté, un Turc, un Juif, ou infidèle, ne peut être roi, encore qu'il soit le plus proche du sang, il résulte que la loi du royaume pour la religion est plus considérable en la succession des rois que la nature. Et si de toutes les prétendues religions autre n'est proprement et véritablement religion que la seule chrétienne et catholique (cela ne se peut nier des chrétiens), il s'ensuit de toute nécessité qu'on doit avoir égard seule- ment à la religion catholique et que pour être roi de France, il est plus néces- saire d'être chrétien et catholique que d'être homme et le plus proche de sang mâle. Qui dispute après cela mérite plutôt qu'un bourreau lui réponde qu'un philosophe, comme disait Aristote de ceux qui nient les maximes de la nature. » ( Pages 271 et 272.)

Voltaire citait trop souvent de mémoire, mais il n'altérait pas les textes ; comme on peut le voir par ce passage de L. Dorléans, et comme on l'a vu par les citations que nous avons faites du Traité sur le Suicide de l'abbé de Saint-Cyran (voyez tome XXV, page 568). (B.)

�� � L'A, B, C. 381

meurassent propres à la couronne quand les rois vivaient comme vous et moi du produit de leurs terres; mais aujourd'hui qu'ils ne vivent que de taxes et d'impôts, qu'importe qu'ils aient des do- maines ou qu'ils n'en aient pas ? Quand François I" manqua de parole à Charles-Quint son vainqueur, quand il viola fort à pro- pos le serment de lui rendre la Bourgogne, il se fit représenter par ses gens de loi que les Bourguignons étaient inaliénables; mais si Charles-Quint était venu lui faire des représentations con- traires à la tête d'une grande armée, les Bourguignons auraient été très-aliénés.

La Franche-Comté, dont la loi fondamentale était d'être libre sous la maison d'Autriche, tient aujourd'hui d'une manière intime et essentielle à la couronne de France. Les Suisses ont tenu es- sentiellement à l'empire, et tiennent aujourd'hui essentiellement à la liberté.

C'est cette liberté qui est la loi fondamentale de toutes les nations : c'est la seule loi contre laquelle rien ne peut prescrire, parce que c'est celle de la nature. Les Romains peuvent dire au pape : Notre loi fondamentale fut d'abord d'avoir un roi qui ré- gnait sur une lieue de pays; ensuite elle fut d'élire deux consuls, puis deux tribuns; puis notre loi fondamentale fut d'être mangés par un empereur, puis d'être mangés par des gens venus du Nord, puis d'être dans l'anarchie, puis de mourir de faim sous le gouvernement d'un prêtre. Nous revenons enfin à la véritable loi fondamentale, qui est d'être libres : allez-vous-en donner ail- leurs des indulgences in articulo mortis, et sortez du Capitole, qui n'était pas bâti pour vous.

B.

Amen !

C.

Il faut bien espérer que la chose arrivera quelque jour. Ce sera un beau spectacle pour nos petits-enfants,

A.

Plût à Dieu que les grands-pères en eussent la joie! C'est de

toutes les révolutions la plus aisée à faire; et cependant personne

n'y pense,

B.

C'est que, comme vous l'avez dits le caractère principal des hommes est d'être sots et poltrons. Les rats romains n'en savent pas encore assez pour attacher le grelot au cou du chat -,

1. Page 3G1,

2, La Fontaine, livre II, fable ii.

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C.

iX’adinettons-nous point encore ([uelque loi fondamentale?

A.

La liberté les comprend toutes. Que Tagriculteur ne soit point vexé par un tyran subalterne ; qu’on ne puisse emprisonner un citoyen sans lui faire incontinent son procès devant ses juges naturels, qui décident entre lui et son persécuteur; qu’on ne prenne à personne son pré et sa vigne sous prétexte du bien pu- blic, sans le dédommager amplement; que les prêtres enseignent la morale, et ne la corrompent point; qu’ils édifient les peuples au lieu de vouloir dominer sur eux en s’engraissant de leur sub- stance; (jue la loi règne, et non le caprice.

C. Le genre humain est prêt à signer tout cela.



  1. L’ouvrage de L. Dorléans, dont Voltaire a déjà parlé dans l’Essai sur les Blœiirs (voyez tome XII, page 545), est intitulé Réponse des vrais catholiques français à l’Avej’tissement des catholiques anglais pour Vexclusion du roi de Navarre de la couronne de France, 1588, in-S". Voici son texte :

    « Nous conclurons bientôt que nul, soit hérétique, juif, ou d’autre secte de religion, brief qui ne soit catholique, ne doit ni ne peut justement, non plus que le plus grand faquin et roturier du monde, être roi de France... » (Page 224.)

    « Si être lépreux (comme le roi Osias qui en fut déposé), si être hors de son sens humain, voire pour l’indisposition du corps, est une exclusion à toutes charges publiques et mesmes à la royauté, que sera-ce d’être forcené, hors de soi et contre le sens commun de Dieu et des lidèles, à l’occasion de l’indisposition causée par l’hérésie, qui est une furie beaucoup plus à fuir et dommageable, au jugement de saint Augustin et des saints Pères, experts en cela ; puisqu’au premier il n’y a à considérer ou craindre que l’inhabileté et incapacité à s’acquitter de sa charge; et au second non-seulement cela, mais une contrariété et opposition à ce qui est le principal devoir d’icelle? Car je ne pense pas qu’il y ait chrétien quelconque qui nie que la principale fin et charge d’un roi chré