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L’Administration locale en France et en Angleterre/02

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L’Administration locale en France et en Angleterre
Revue des Deux Mondes2e période, tome 40 (p. 871-914).
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L'ADMINISTRATION LOCALE
EN
FRANCE ET EN ANGLETERRE

II.
DE L'ESPRIT DES RACES
L'ESPRIT INDIVIDUALISTE ET L'ESPRIT CENTRALISTE


I

Il n’est personne, ayant entrevu seulement l’Angleterre et les Anglais, qui n’y reconnaisse une ardeur inconcevable en toutes choses : politique, mode, religion, sciences, affaires, charité, voyages, sport. La vie chez ces gens-là est un épanchement ou plutôt une éruption qui ne tarit pas, et l’on a pu voir dans une étude précédente que le gouvernement local de ce pays, tantôt avec une souveraine largeur d’attributs, tantôt avec des pouvoirs bornés, mais toujours véhémens, ne déroge pas à ce phénomène. Il me semble évident que tout ici tient à la race. Je ne vois pas et je ne saurais imaginer d’autre fond, d’autre cratère, si vous aimez mieux, pour supporter et pour allumer tant de choses si diverses où éclaté le même esprit, ce conatus universel, une destinée de nation ainsi poussée dans tous les sens.

Cependant une opinion très répandue, très accueillie, prétend Impliquer tout autrement la forte allure dont nous sommes frappés en toute chose britannique. Cette opinion a des partisans nombreux et considérables, qu’il faut laisser parler à leur tour. « La race, disent-ils, n’est rien pour rendre compte de ce qui se passe chez un peuple, de son caractère et de ses destinées : la loi est tout. Qui dit race dit un mot vide de sens, ou du moins se paie d’une explication superficielle pour échapper à l’étude laborieuse de l’effet des institutions sur le moral des peuples. Laissons là cette étiquette sous laquelle il n’y a rien. Savez-vous ce qui fait en Angleterre tant d’énergie et de vitalité ? C’est que le législateur s’abstient, c’est qu’il livre à elles-mêmes les personnes et les choses, c’est que l’ingérence officielle, l’intervention réglementaire, le patronage et la tutelle de l’état ne sont pas de mise en ce pays. La conséquence en est précieuse. Dans ce délaissement d’en haut, dans cette occasion incessante que l’état lui laisse, le pays s’assiste lui-même et déploie hardiment toutes ses forces : un exercice où il a bientôt pris les qualités qui tiennent aux œuvres, volonté, audace, obstination, confiance exclusive en soi-même. Voilà comme grandissent les nations ! l’état se retirant, tout aussitôt la nation paraît, se dilate et pour ainsi dire se virilise, ainsi qu’il convient parmi des êtres qui ont des forces, qui ont des besoins et qui apparemment vont se servir des unes pour satisfaire les autres, si rien d’extérieur et d’artificiel ne vient usurper cette fonction et troubler cette nature, cette harmonie des choses. »

Tout cela, vous l’avez sûrement entendu dire et redire, au point même d’en être un peu rassasié. Pour ma part, plus je pénètre dans cette doctrine (car c’en est une et fort éprise d’elle-même), moins j’y crois : j’ai cessé même de la trouver spécieuse. Quelle apparence en effet qu’un homme ou qu’un peuple soit d’autant plus actif qu’il est moins excité à agir et moins assisté dans son action ? C’est, à mon sens, une étrange façon d’entendre l’homme et l’histoire. Est-ce que vraiment nous ressemblons à cette théorie ? Je me demande ce qui nous détermine à agir : tout d’abord il me semble que c’est la faculté dont nous sommes plus ou moins doués à cet effet, la trempe plus ou moins forte de nos ressorts volontaires et musculaires. Telle activité, tels actes : le fond est surtout ce qui détermine les produits, et les phénomènes se proportionnent à la substance dont ils émanent. On me dira peut-être que je commets un truisme énorme ; mais la faute est au sophisme que je combats : il vaut encore mieux affirmer l’évidence que la nier. Quand le malade imaginaire répond que l’opium fait dormir quia habet viriutem dormitivam, vous souriez ; mais si par hasard il répondait que ce spécifique a son effet parce qu’il laisse les gens libres de dormir,… où s’arrêteraient vos épaules ? Le naturel, voilà tout d’abord ce qu’il faut classer au plus haut de nos impulsions.

Je trouve en second lieu, pour déterminer nos actes, l’appui et l’appât qui leur sont offerts. Nos facultés actives prendront, bien sûr, d’autant plus d’essor, qu’elles vont trouver chemin faisant plus d’assistance et finalement apercevoir plus de récompense au bout de la carrière. Ceci n’est pas moins que l’éducation, une chose qui ne se passe pas tout entière dans les écoles, une chose surtout qui ne consiste pas seulement en contraintes et en discipline, mais aussi bien en récompenses et en exaltations. Or prenez bien garde que l’état est éducateur dans toute la force du terme lorsqu’il accorde une prime à certains armemens maritimes, une subvention à certains transports transatlantiques ou mieux encore un monopole aux industries nationales. On en peut dire autant du concours et des dotations de l’état en fait de chemins de fer, de caisses d’épargne, de crédit foncier, de drainage, de secours mutuels. Il encourage, il développe par là dans une nation les qualités industrielles, commerciales, agricoles : il cultive ainsi parmi les individus un fonds de libéralité, d’énergie, de prévoyance, qui autrement serait peut-être resté improductif. Cela est juste dans un pays où l’encouragement officiel est prodigué à d’autres facultés, à celles de l’ordre politique, administratif et intellectuel, sous forme d’emplois publics et de mandats représentatifs. Comme ces emplois et ces mandats, outre qu’ils sont accessibles à tous, ne sont nullement gratuits, on voit à ce dernier trait qu’il n’y a pas là simplement un privilège aboli, une liberté rendue, une carrière ouverte, mais une incitation caractérisée : de quoi l’on se rend bien compte, quand on pense à cette société d’outre-Manche où le pouvoir politique et même quelquefois le pouvoir administratif est toute sa récompense à lui-même.

Je ne vois qu’un cas où la liberté suffise, celui des ouvrages et des exercices d’esprit. Si laisser faire et laisser passer est une triste ressource en matière économique, ce précepte (à part l’instruction primaire) suffit et excelle aux choses d’intelligence. L’esprit français n’en demande pas davantage. Il dirait même volontiers à ses gouvernans ce qu’Ajax disait à Jupiter : « Rends-nous le jour et combats contre nous ! » Partout ailleurs il ne faut pas regretter l’immixtion officielle. En France, où manque la passion d’agir, rien n’est fréquent comme de rencontrer des hommes d’une fortune inférieure à leurs facultés. N’avez-vous pas réfléchi quelquefois sur tant d’existences qui s’éteignent sans avoir montré la flamme d’esprit et de courage que vous leur connaissiez ? C’est qu’il leur a manqué quelqu’un pour les révéler à elles-mêmes, pour les tirer d’elles-mêmes et les produire au grand jour. Le gouvernement ne peut faire à l’égard de chacun cet office de père, de mentor ; mais il le peut à l’égard des divers ordres de facultés répandues dans un pays par l’assistance ou la récompense qui leur est offerte. J’appelle cela éducation, quelque chose qui s’ajoute au naturel, un stimulant qui n’est pas de trop vis-à-vis de certaines races.

Reste ceci, qu’un peuple ayant charge de lui-même et réduit à ses seules forces sentira plus vivement dans ses chairs l’aiguillon du besoin, — dans ses chairs, oui, mais pas ailleurs, pas dans son âme, pas dans son esprit, qui ne crient pas la faim. La paresse est de ce monde, c’est même pour certaines races le plus impérieux des besoins : livrez-les à elles-mêmes et ce qui leur plaira le mieux, la moindre subsistance une fois gagnée, c’est de ne rien faire. Tel est le naturel bien connu qui se déploie au Mexique, à Naples, en Espagne, à Saint-Domingue, éclatant et scandaleux parmi les masses, mais qui ne fait défaut nulle part. Aggravez le cas, supposez l’inertie des gouvernemens outre l’inertie des individus, et voilà un peuple arrêté à ce niveau où les êtres subsistent, ni plus ni moins, les seuls besoins qui se fassent écouter et servir étant ceux de l’animal que nous sommes.

Vous n’êtes pas convaincu : vous pensez peut-être que la nécessité est une grande école où de l’effort naissent toutes les vertus, et que si l’état se fait providence, il va soustraire les peuples à cette discipline cuisante et féconde. Regardez-y de plus près, percez la surface des choses et vous verrez uniquement ceci : qu’il se rencontre çà et là, malgré tout, des saints, des preux, des cyclopes, qu’à un très petit nombre d’élus rien n’est obstacle, tout est impulsion. Il y a des titans que rien ne foudroie ; mais cette part faite à l’héroïsme et au génie, c’est-à-dire à l’exceptionnel, au merveilleux, ne croyez pas légèrement que l’obstacle en soi possède une vertu, que l’impulsion et l’assistance soient en elles-mêmes choses pernicieuses et malsaines. Rien n’est moins obéi que ce prétendu empire de la nécessité : le commun des hommes en est écrasé, refoulé dans le désespoir et dans une incurable apathie. On l’a remarqué cent fois, les classes les plus misérables sont les plus inertes, les plus imprévoyantes. C’est parmi elles que vous rencontrez le moins d’épargnes et le plus d’enfans, et cela vient de leur misère, un mal dont elles cherchent l’oubli dans toutes les messes, un abîme qu’elles ne peuvent remonter, une partie dont elles désespèrent.

Les hommes sont ainsi faits : une misère d’où ils ne peuvent se tirer qu’avec de grands efforts est une misère où ils s’éternisent. C’est à propos de l’Irlande que Malthus a fait cette remarque : « Jamais les habitans d’un pays ne prendront des habitudes d’ordre et d’industrie, si, pour être occupés constamment et utilement, il leur faut déployer un degré extraordinaire d’application et de persévérance. » Songez donc que si la nécessité avait les vertus souveraines qu’on lui prête, le mal ne serait pas de ce monde : il suffirait de sentir le mal pour y échapper par l’effort.

J’allais concéder que la nécessité est un aiguillon pour les forts : ce serait une faiblesse impardonnable. Non, la nécessité n’est bonne à qui que ce soit. Il est vrai que l’homme de génie besoigneux est en possession d’étonner le monde. Luttant pour du pain ou contre des dettes, il finit par atteindre les honneurs, la renommée, le pouvoir, qui représentent des services rendus et quelquefois même un effort de Samson contre les colonnes de la société ; mais si cet homme, au lieu des besoins qui crient en lui, est le grand Condé ou simplement le fils du chancelier Letellier, le fils de lord Chatham, vous le verrez pour son coup d’essai gagner la bataille de Rocroy, jeter les fondemens de l’armée française, maîtriser la politique de son pays et même un peu celle de l’Europe. « C’est un grand avantage, dit Pascal, que la qualité, qui, des dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans : c’est trente ans gagnés sans peine. » Au fond, cette nécessité qu’on glorifie, c’est l’obstacle, c’est le mal, dont quelques-uns triomphent, où la plupart succombent, mais où les plus triomphans n’ont rien à gagner, le temps passé devant l’obstacle étant perdu pour les jouissances et pour le progrès.

Laissons là les individus, si grands qu’ils soient, et regardons les races. Il est vrai que la race anglo-saxonne, dans une petite île, sur un sol médiocre, sous un climat pesant et disgracieux, a pris la tête des peuples ; mais suivez-la dans sa patrie nouvelle et merveilleuse des États-Unis ! Il me semble qu’elle y a créé en soixante années autant d’êtres et de capitaux qu’elle en avait laissé, après un effort de douze siècles, dans la mère-patrie. Si je vous comprends bien, l’Anglo-Saxon aurait dû se négliger et s’éteindre dans cette abondance des choses qui satisfont les besoins de l’homme, parmi tant de bois, tant de sol végétal, de cotons, d’engrais et de détritus, enfin parmi tant de largesses et de bénédictions naturelles. Il n’en est rien cependant, et nous voyons là-bas cette race multipliant les dons de la nature par ses dons intimes, aidée par le ciel, mais s’aidant elle-même d’un effort inouï. Quand l’assistance naturelle laisse aux gens toute leur activité, pourquoi l’officielle agirait-elle comme un énervant ? Considérons maintenant ce que peut l’obstacle, la nécessité, sur une race indolente. On sait que les colonies espagnoles végétaient misérablement dans l’éden du Mexique ; mais sur le sol d’Afrique, sous un climat dévorant et parmi des populations rétives, l’Espagne n’a pas même l’ombre d’une colonie, encore que Charles-Quint ait passé par là. C’est tout au plus si elle a pris pied sur le littoral africain, où elle n’occupe guère que la place d’un bagne, d’une chiourme. Ainsi les peuples se développent par leurs dons intimes, que la nature ne peut ni énerver par ses munificences ni développer par son inclémence.

On ne croit pas médire de l’humanité en reconnaissant que les hommes tirent d’eux-mêmes ou du gouvernement qu’ils se sont donné leurs plus grandes impulsions, que les influences physiques sont secondaires, qu’en tout cas ces influences ont une action logique et conforme à leur nature, bienfaisantes ou malfaisantes selon la facilité ou la difficulté qu’elles apportent à la satisfaction de nos besoins. Vous forcez tout, et l’on ne sait plus où l’on en est, quand vous dites que les faveurs de la nature sont des obstacles et que ses obstacles sont des faveurs.

Serait-il plus sensé de considérer comme une bénédiction l’inertie des gouvernemens ? Ici encore revenons à l’Espagne. Il y a vingt ans, ce pays avait les plus mauvaises routes du monde, tandis que l’Angleterre en avait d’excellentes : à tel point que le mulet était la providence de l’Espagne, lui tenant lieu tout ensemble et de voie de communication et de moyen de transport, un chemin qui marche, comme dit Pascal à propos des rivières. On sait le rôle immémorial que jouent les arrieros dans tout récit d’Espagne. Or il faut se rappeler que la loi était la même dans les deux pays au sujet des routes, l’état ne faisant rien par lui-même et n’imposant rien aux localités : les deux peuples étaient absolument livrés à eux-mêmes, dans leur force et dans leur liberté. Dans ces conditions, ce que l’un fit et ce que l’autre ne fit pas montre clairement que l’inertie des gouvernemens n’est pas une impulsion, mais que les peuples vivent de leur génie, d’où ils tirent, l’état s’abstenant, tantôt l’activité, tantôt l’apathie.

En voilà bien assez sur cette singulière doctrine qu’un peuple est actif à proportion de ce que son gouvernement est inerte. Toutefois cette maxime a un pendant, un corrélatif qui vaut la peine qu’on s’y arrête autrement. Ici je fais allusion à ce dire si répandu, que l’activité des gouvernemens éteint celle des peuples, quand elle les prévient en des choses dont ils sont curieux et capables. Voilà du moins qui est supportable au premier aspect. Sans doute il reste à expliquer pourquoi les gouvernemens se mettent à faire des choses dont les individus ou les compagnies se fussent acquittés, pourquoi un gouvernement absolu qui n’a rien à gagner en fait de pouvoir ou de prestige (celui par exemple de Louis XIV) s’impose une besogne accablante de soins purement superflus. Ceci expliqué (je ne prévois pas comment), j’avoue que la maxime est spécieuse. Naturellement les personnes ou plutôt les partis qui l’émettent en font application à la France, mais non sans être vivement combattus : nous sommes témoins à ce sujet d’une dispute où apparaissent les deux propositions les plus contradictoires qu’on puisse imaginer.

Les uns disent : « Nous n’avons pas en France l’esprit entreprenant et spontané qui distingue les Anglo-Saxons, parce que nos lois nous ont habitués à les laisser tout faire et à tout prévoir pour nous. » D’autre part on répond : « Nos lois ne sont si pénétrantes et si prévoyantes que parce qu’elles ont tantôt à suppléer le caractère national en certaines lacunes, à faire ce qu’il ne ferait pas, tantôt à lui complaire et à l’interpréter dans ses tendances. »

Les deux propositions sont plausibles et se tiennent merveilleusement en échec. Comment sortir de là ? Je n’en vois qu’un moyen, qui est de remonter à l’essence du naturel français, d’en saisir les traits primitifs, les purs élémens. Cela fait, on verra bien ce qui peut appartenir à ce naturel dans les choses mêmes qui comportent l’action des lois, l’influence officielle, et qui passaient pour purement imputables à cette influence. Ainsi, dans le cas actuel, l’inertie relative qu’on observe parmi nous pourrait à toute rigueur être considérée comme un effet d’éducation politique, comme le vice d’un peuple qui fut toujours chargé de règlemens excessifs. L’hypothèse est violente ;… on suppose là un pur machiavélisme ou une pure fantaisie, et cela chez tous nos gouvernemens sans exception, alors qu’ils ont été tant de fois renouvelés, corps et âme ! Je veux bien toutefois que l’hypothèse soit proposable ; mais qu’en restera-t-il si l’on découvre au fond même de la nation quelque chose pour expliquer et pour fonder cette abondance de gouvernement sans laquelle on ne nous a jamais vus ? Ce que vous prenez pour un fait politique et arbitraire est peut-être un fait naturel, une expression de la race.

On va me dire que je procède moi-même par supposition, que tout cela ne résout rien, qu’il reste à savoir comment on découvre le naturel d’un peuple, et singulièrement celui de la France. J’avoue que rien n’est moins simple ; on ne saurait même rien imaginer de plus complexe que ce sujet, un peuple, — c’est-à-dire toutes les époques, toutes les classes, tous les climats, toutes les variétés d’idées et de conduite à reconnaître et à fixer en quelques traits généraux. Il me semble toutefois que je vais pénétrer le naturel d’un peuple, si je le cherche dans certaines choses où les lois n’ont pas de prise, où l’influence officielle n’a pu rien créer ni rien empêcher, si je l’étudié en ces fibres intimes et souveraines, impalpables à toute grossièreté de balance, de glaive, de compas… Telles sont au plus haut point les choses de langage et d’esprit. Est-ce que là enfin je ne vais pas voir un peuple dans la pureté de ce qui le constitue ? Est-ce que les hommes ne sont pas ingouvernables et inaltérables en ces sources profondes ? Où le maître n’a pas accès, le naturel doit paraître tout entier.

Dans ce dessein, arrêtons-nous sur deux faits que nul ne conteste : l’universalité de la langue française, la contagion de l’idée française, Il suffit, ce me semble, de les énoncer. Chacun sait comme la diplomatie et le Nord parlent français ! Ailleurs, où il n’est pas la langue courante, il est la science des classes supérieures, un article d’éducation littéraire ou même simplement mondaine, une élégance de mœurs qu’elles n’auraient garde de négliger. Quant au caractère contagieux et sympathique, quant au rayonnement dont est douée l’idée française, cela est écrit en traits de feu dans l’histoire des temps que nous traversons. Certes les révolutions n’ont manqué nulle part au monde moderne ; mais il est bien connu que celles qui naissent entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées franchissent les fleuves et les monts. La France fait sur elle-même des expériences politiques à l’usage du monde entier. Ce qu’elles valent, pour mon compte, je ne le mets pas en doute ; mais comme chacun le juge à sa manière, comme ce jugement n’est pas nécessaire ici, et que j’ai bien assez de l’épine que je tiens en ce moment, je veux seulement constater le fait de la diffusion innée, du débordement organique pour ainsi dire qui appartient aux révolutions françaises. Un apôtre avec charge d’âmes, une langue de feu sur les peuples, telle nous apparaît la France, avec l’idiome et l’esprit conquérans, expansifs, universels, qui la constituent.

Or d’où viennent-ils, ces fiers gallicismes ? Ce n’est pas de la loi, bien sûr. Nulle institution, que je sache, ne crée des grammaires et des propagandes. De quelles facultés primitives, irréductibles, sont-ils donc l’indice et l’expression ? Il faut y voir, si je ne me trompe, le fruit nécessaire de ces deux choses : sociabilité, esprit philosophique. Pour que la langue d’une nation ait le don de plaire et de se naturaliser partout comme Alcibiade, pour que l’usage en prédomine soit dans les affaires des peuples, soit dans la conversation des honnêtes gens, il faut qu’elle ait été assouplie et perfectionnée par le commerce assidu des esprits les plus variés, qu’au lieu d’être un idiome de mandarins, réservé aux lettres et aux sciences, ou bien une petite monnaie propre seulement à la circulation des idées vulgaires et courantes, elle soit l’œuvre et l’expression de tous, intelligible pour tous, une moyenne accommodée aux choses les plus grandes comme aux plus déliées et aux plus fugitives. La sociabilité est seule capable de créer un pareil langage, souple, facile, étendu, nuancé, car il n’appartient qu’à elle de mettre en présence les classes et les conditions les plus diverses, avec la loi d’abdiquer chacune le technique, le professionnel, et de créer pour s’entendre l’instrument le plus capable d’un échange universel d’idées. Ainsi la sociabilité de la France explique ce que sa langue a d’universel. Ce que ses idées ont de contagieux procède d’un principe non moins certain : l’esprit philosophique, cet autre attribut de la France.

La philosophie est de franchir en toutes choses le temporaire, le local, le particulier, et de poursuivre la raison des choses, la règle des faits, les rapports essentiels des êtres par-delà tout ce qui s’appelle tradition, convention, lois positives, accident, apparences. Un philosophe tient école d’idées générales, soit à l’égard de ce qui est, soit à l’égard de ce qui doit être. Naturaliste, il vous dira les lois qui gouvernent le monde physique ; moraliste, celles qui sont faites pour gouverner les hommes. À ce compte, un peuple où cet esprit domine a des pensées politiques qui ne sont pas pour lui seul, des pensées qui s’adressent au monde entier ; il a un Capitale, un Vatican d’où il parle urbi et orbi, et quelque jour il découvrira les droits de l’homme, tandis qu’ailleurs on ne dépasse pas la notion du privilège, Pour bien juger de ceci, renversez l’hypothèse et supposez un peuple où le droit existe fortement, mais sur une base faite comme une borne : tradition ou convention. Rien de ce droit ne va percer au dehors, car ce droit repose sur des idées qui sont à l’unique usage de ce peuple. Nulle de ces institutions ne peut faire fortune dans le monde, car ces institutions sont taillées pour ce peuple seulement, qui les a tirées de ses précédens et de son génie, particulières comme le besoin, comme le tour d’esprit d’où elles sont nées. Il fera peut-être pour les acquérir ou pour les améliorer des efforts qui peuvent être qualifiés de révolutions, mais sans qu’il y paraisse chez les peuples voisins, sans les émouvoir, sans les entraîner à la poursuite d’un bien dont la séduction n’existe que dans sa pensée propre et nationale. Un peuple ainsi conformé appartient visiblement à certaines religions toutes particulières : « celles du passé, des précédens, des ancêtres, de la coutume. Pour ne rien outrer, et comme il ne peut être question en tout ceci que de plus ou de moins, la raison théorique ne lui est pas étrangère : c’est par là qu’il avance, mais conservant toujours encore plus de choses anciennes qu’il accueille de choses nouvelles. « Il n’y a jamais eu un moment dans la constitution anglaise, dit Macaulay, où l’élément ancien ne l’ait emporté sur l’élément nouveau. »

Burke est entre tous le champion, l’apologiste passionné de cet esprit anglais, avec une énergie et une crudité ravissantes. « La véritable Angleterre, s’écrie-t-il, tous ceux qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un bon habit, n’a que de l’aversion et du dédain pour les actes de la révolution française. La seule idée de fabriquer un nouveau gouvernement suffît pour nous remplir de dégoût et d’horreur ; nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres. Nos titres ne flottent pas eh l’air, dans l’imagination des philosophes ; ils sont consignés dans la grande charte. Nous réclamons nos franchises, non comme droits des hommes, mais comme droits des hommes de l’Angleterre ; nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l’homme de toute équité et de tout respect, pour le gonfler de présomption et de théories. Nous n’avons pas été préparés et troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali, à propos des droits de l’homme. »

Des chiffons ! homme éloquent et tudesque ! Attendez la suite, tâchez de survivre à certains dégoûts qui vous sont réservés, et vous verrez ces chiffons, changés, en drapeaux, courir et entraîner le monde au commandement de marche ! laissant derrière eux la flamme qui brûle et qui éclaire, un souffle de révolte, une semence de nations parmi des troupeaux fameux pour leur obéissance. Voilà ce qui ne sortira jamais de vos traditions, incohérentes et bornées comme elles vous plaisent. Vos lois sont comme ces armes de l’Indoustan qui figurent à vos exhibitions, d’une poignée si étroite que pour y entrer et s’en servir il faut être la main qui les a faites.

Burke n’a pas vécu ce qu’il fallait pour voir cette fortune des armes et des idées françaises ; mais un jour vint qu’il trouva sur son chemin les bornes de l’esprit anglais et s’y heurta rudement. Ce fut dans le procès fameux de Warren Hastings, une des passions de Burke, cet homme passionné, et qui troubla, qui empoisonna, dit-on, jusqu’à la folie les derniers jours de son existence. Burke était commissaire de la chambre des communes ; il soutenait, en cette qualité, l’accusation intentée devant la chambre des lords contre le déprédateur de l’Inde. Or il arriva que la chambre où était née l’accusation fut dissoute au bout de quelques années, qui n’avaient pas suffi à débrouiller tant de crimes et de grandes choses. Alors s’éleva une incroyable question,… véritablement il n’y a que l’Angleterre pour ces mièvreries : on se demanda si l’accusation ne disparaissait pas avec la chambre accusatrice, si la poursuite, l’instruction et peut-être le crime lui-même ne prenaient pas fin en même temps que l’assemblée qui s’était avisée de tout cela !… Burke à ce propos rugit horriblement : il ne parla plus parchemins et précédens, il se souvint qu’il y a une justice, qu’il y a des peuples, que la société a des droits ; il s’indigna d’une argutie de procureur opposée au peuple anglais, à l’accusation qu’avaient portée les représentans du peuple, en quoi il était fort inconséquent. On lui remontra fort bien qu’il se payait là de vains mots et de théories nébuleuses. Où prenait-il le peuple anglais ? Quelle vision ! Le lord-chancelier, un habile homme, fit doctement observer que » le peuple n’est pas un élément de la constitution anglaise, mais bien les communes ; que la constitution se résume en trois mots, roi, lords et communes ; que le peuple n’y figure point, que le peuple n’était donc point partie au procès. »

On ne peut pas dire que cette étrange question ait été précisément résolue : elle cessa, moyennant que la nouvelle chambre des communes déclara que le procès était toujours pendant, par où elle semblait renouveler et s’approprier l’accusation intentée par ses devanciers. Burke, le plus violent des hommes, éclata en injures et en sarcasmes contre les lawyers. « Plût à Dieu, s’écria-t-il, que l’Angleterre fût gouvernée par la loi et non par les légistes ! » Et cependant qu’est-ce que l’esprit légiste dont Burke faisait litière à ce moment, si ce n’est l’esprit traditionnel, arboré d’ailleurs et revendiqué par lui avec tant de véhémence, comme la sagesse, comme l’esprit même de la Grande-Bretagne ? Tenir aux textes ou aux précédens, s’arrêter à la lettre des lois ou à la limite des coutumes, n’est qu’une seule et même superstition : ce qui est préféré à ce qui doit être.

Tout n’est pas à glorifier dans cette continence où se plaît la Grande-Bretagne ; on peut même dire que tout n’y est pas équilibre et sûreté. Les Anglais firent une périlleuse expérience au commencement de ce siècle, quand, ayant promis le droit politique à l’Irlande pour prix du parlement irlandais qui venait d’être aboli, ils ne purent tenir leur engagement, empêchés par le veto de la couronne. Une pauvre tête portait cette couronne, George III, préludant à la folie par le bigotisme. Ne croyait-il pas avoir prêté contre l’Irlande catholique son serment de roi ? Dans cette imagination, il s’arma violemment de toute sa prérogative contre ses ministres, contre son parlement, qui marchaient dès lors à l’émancipation des catholiques. Rappelez-cous que c’étaient de glorieux ministres, Pitt en tête, et que la chambre des communes, en ces temps critiques, votait comme un seul homme et procédait à coups de majorités énormes. Le roi s’exposait donc, mais surtout il exposait le pays. Quoi ! désespérer l’Irlande, quand on a devant soi la France en armes au camp de Boulogne, quand Trafalgar n’a pas encore anéanti la marine de la France et de ses alliés ! Il y allait de tout.

Cependant ces hommes d’état, les plus hardis que l’Angleterre ait jamais eus, ce parlement aristocratique, cette majorité compacte et acquise à toutes leurs audaces, tout cela, dis-je, qui n’était pas moins que l’élite du pays, s’arrêta court devant le scrupule d’un bigot qui devait finir en idiot, mais qui parut inviolable, retranché dans son for intérieur et constitutionnel. Il fallut que l’Irlande attendît trente ans son émancipation. Elle ne servit pas pour cela d’alliée et de pied-à-terre à l’invasion française, le hasard des batailles ayant détruit nos moyens de transport ; mais pendant ces trente années l’Irlande, perdue d’incendies et de meurtres, devint inhabitable : on y vit l’absentéisme, la scission des classes, un gouvernement de police, un débordement de misère à fatiguer encore, après cinquante ans, les finances de la Grande-Bretagne, un empoisonnement de haines et de colères, où la haine de prêtre elle-même n’était qu’un détail. Voilà ce qu’il en coûta à l’Angleterre pour avoir déféré quand même à la prérogative de son roi. Il faut voir tout au long le récit de ces perplexités, de ces angoisses dans les mémoires récemment publiés de sir Robert Peel. On me dira que l’Angleterre ne perdit pas à ce jeu tout ce qu’elle risquait, et que tout est bien qui finit bien. Soit. Cependant, si l’on veut mesurer au juste ce que valent ces façons et ces mœurs, il ne faut pas en juger par l’événement tout seul, encore qu’il ait été peu gracieux, mais aussi bien par les éventualités. C’était une sagesse à tout perdre.

Quoi qu’il en soit, telle est la manière britannique, qui se conçoit fort bien, de caste à royauté. Tout autre est le procédé français. En France, avec des vues comme celles de Pitt sur la question d’Irlande, avec une majorité comme celle qui soutenait Pitt, on eût brisé le veto royal, on eût peut-être brisé le roi. Ce sont deux grandes manières. Si l’une a des révolutions, l’autre en a la monnaie sous forme de troubles variés ; d’émeutes soutenues, de conflits venimeux qui n’excluent pas toujours la guerre civile. Il est consolant de penser que dans aucun cas la monarchie ne court de péril. Seulement c’est affaire au monarque de ne pas croiser le courant de l’opinion (caveat rex), d’y céder avec grâce comme le gladiateur antique, de s’arranger enfin pour qu’on ne lui dise pas quelque jour : Il est trop tard ! Après cela reste le principe de l’inviolabilité royale, un principe tout semblable à cet anneau précieux, à cette pierre que portait au doigt le chevalier Luis Perez d’Acaiba, dont telle était la vertu que, quand le chevalier tombait du haut d’un clocher,… la pierre ne se cassait pas.

Légende à part (je ne l’ai pas inventée, hélas ! elle appartient à Henri Heine), la France a un tout autre esprit que la Grande-Bretagne, un esprit qu’on ne mène pas avec des précédens, qu’on ne bride pas avec des textes, fût-ce de vieux parchemins ou quelque constitution récente et solennelle. Par-delà le droit écrit, chaque conscience regarde le droit absolu, dont elle est un exemplaire vivant. C’est pourquoi le jury prétend juger tout, encore que sa mission légale soit uniquement de nier ou d’affirmer un fait : il se considère comme la société elle-même et comme exerçant la souveraineté des jugemens. C’est pourquoi le magistrat préfère volontiers son équité à celle de la loi et des codes, qui sont là néanmoins pour lier ses décisions. Voici enfin le trait suprême de cet esprit, et le plus dispendieux assurément : une constitution, dix constitutions peuvent bien proclamer que le roi est inviolable, que ses ministres seuls doivent être recherchés ; mais le citoyen, sans s’arrêter à cette fiction, frappera autant de coupables qu’il en apparaît, et ne se gênera pas pour en apercevoir jusque sur le trône.

Il ne faut pas s’étonner que ce pays ait des révolutions si contagieuses, ayant des idées si générales. Ce qu’il conçoit, ce qu’il découvre, est chose qui se propage, parce qu’il est sujet à découvrir telle chose que les droits de l’homme. M. de Maistre me semble bien imprudent, quand à ce propos il prodigue la raillerie, traitant ces droits de pure abstraction et les renvoyant à l’homme dans les espaces imaginaires qu’il habite. Qu’il y prenne garde : il fait là le procès au christianisme, qui se pique apparemment d’universalité, qui en tire son nom parmi nous. Est-ce que le christianisme n’a pas révélé les devoirs de l’homme en général ? Est-ce qu’il ne professe pas des dogmes pour tous, des commandemens à l’adresse du monde entier ? C’est un fait notoire et glorieux : en même temps qu’il prêche l’Évangile dans toutes les capitales de l’Europe, il a des missionnaires porteurs de la même nouvelle en Chine et au Cap, parmi les Esquimaux et dans l’Océanie. Or ces espaces sont-ils imaginaires ou ces dogmes fantastiques ? Stipuler et réserver, comme fait M. de Maistre, la diversité, l’inégalité politique parmi les hommes, c’est chose étrange, quand d’autre part on les croit capables de l’unité religieuse. Pourquoi traiter l’homme d’une manière si différente dans deux cas où il s’agit également du juste et du vrai ? Est-ce que la morale n’est pas le fonds commun où reposent la religion et la politique ? Si les circonstances de climat et de mœurs ne diminuent en aucun lieu le devoir humain, pourquoi leur serait-il donné d’attenter aux droits humains ?

L’inadvertance du christianisme est qu’il n’applique pas aux relations politiques des hommes les grands principes dont il leur apporte la nouvelle : il ne fait pas aux souverains la leçon de fraternité, il ne compte pas la charité parmi les vertus de gouvernement, il ne nomme même pas ces vertus, et la morale qu’il enseigne est une morale purement privée. C’est la gloire immortelle de l’esprit français d’avoir achevé la théorie, y ajoutant même la puissance des œuvres. Prodigieux esprit, d’une ardeur et d’une netteté qui emportent l’action ! Il n’habite pas un brouillard allemand : comme il a l’éclair, il a le coup de foudre, dont on voit les marques çà et là parmi certains trônes et certaines théocraties. Je constate cette puissance d’action, moins pour glorifier telle colonne ou tel arc de triomphe que pour marquer la puissance de l’idée, de la conviction française. Joad l’a presque dit : « La foi qui prend les armes est une foi sincère. »

Il faut que je m’arrête un instant ici pour répondre à une impatience, à un soulèvement du lecteur, qui va peut-être trouver qu’on lui parle sans fin des propriétés théoriques et philosophiques de l’esprit français, comme s’il n’y avait que la France au monde pour être douée de la sorte… Et les Allemands ? Certes je ne nie pas les Allemands en tant que philosophes ; mais chacun plane à sa manière, et la France, sur ces hauteurs mêmes de la pensée, a des voies qui lui sont propres. Elle philosophe comme une race sociable, c’est-à-dire très adonnée au point de vue théorique, mais pour y considérer la société encore plus que le cosmos, tandis qu’ailleurs l’enchantement des esprits est de tirer au clair l’essence, l’origine et la fin des choses.

Ici d’ailleurs, outre le naturel de la race, n’oubliez pas l’école où elle a grandi : il s’agit d’une race élevée au droit romain, c’est-à-dire tenant son éducation d’un peuple éminemment dénué du sens métaphysique, mais juriste et casuiste comme on ne l’est pas, auteur d’une législation qui s’est appelée raison écrite, dont l’effort pacifique fut de mettre le droit dans tous les replis de la société sinueuse et luxuriante qui naissait déjà il y a deux mille ans. Cette tradition est fort à considérer : c’est par là peut-être que l’esprit philosophique de la France, nonobstant ses ailes, touche à terre volontiers, et, si haut qu’il monte, aspire à redescendre en lois, en mesures de gouvernement, en propagande. Il tire de ses origines le caractère précis et humain de sa philosophie. Il y en a peut-être de plus haute, mais non de plus communicative, de plus contagieuse, et peut-être mérite-t-elle, pour ce prosélytisme organique, d’être signalée entre toutes.


II

Ainsi nous pouvons tenir pour certain que la France est sociable et douée d’esprit philosophique ; voilà ce que signifient cette langue, cette pensée rayonnantes que nous avons observées en elle. Or dans ce fait de la sociabilité française nous trouvons tout d’abord une lumière sur la question qui nous occupe, une certaine explication de tant de règlemens et de disciplines qui apparaissent en ce pays.

La société est pour chacun une abdication partielle de ses droits et de son indépendance, un accord de toutes les libertés à se respecter les unes les autres, c’est-à-dire à se borner chacune. À moins d’aller à nos semblables pour les battre ou pour les voler, ce qui est un contact assez fréquent, nous ne les rencontrons qu’à la condition de céder et d’effacer quelque chose de nous-mêmes, de nous réduire et de nous incommoder pour eux : c’est le prix auquel nous entrons avec eux en commerce d’idées, de sentimens et de produits. Supposez un moment l’essor égoïste et illimité de toutes les forces, de tous les instincts individuels ; ce n’est plus la société, mais la guerre, la sauvagerie. Ainsi la société est un état de choses où l’homme est limité par l’homme. Naturellement, plus la société comptera de personnes et de choses, de sujets et d’objets, plus cette limite se fera sentir et requerra de force gardienne. Vous subissez plus de règlemens dans une ville qu’en rase campagne : cela tient au voisinage, au froissement des biens et des gens : police vient de ville. En toute réunion publique ou privée, mille sujétions vous apparaissent en même temps que vos semblables. Allez à eux pour une association ou pour une profession, même indépendante, vous y trouvez des engagemens, une discipline non moins qu’appui et profit.

Les gouvernemens nous imposent partout cette limite de nos semblables à respecter ce précepte de l’inoffensif ; mais nous les avons créés, ou du moins nous les supportons pour qu’ils nous fassent cette légitime violence. Ceci est l’effet élémentaire de la sociabilité humaine ; on peut même dire que, parmi la moyenne des hommes, c’est l’effet le plus clair, l’unique triomphe du sens moral. Il faut voir ce qu’est en nous le sens moral, simple notion et simple sentiment, combattu par l’égoïsme, qui a la véhémence d’un instinct. En cet état, le sens moral n’est pas de force à nous porter vers le bien ; mais il nous décide à subir des pouvoirs extérieurs qui nous interdisent la malfaisance. À ce point de vue, dire qu’une race est sociable, c’est dire qu’elle se plie volontiers aux disciplines qui sont la loi naturelle de toute société. Or il faut convenir que cette résignation tournée en habitude prédispose les hommes à plier, à s’annuler un peu partout, à concéder le superflu aux gouvernemens.

Ainsi une race sociable est une race qui a besoin d’être gouvernée, qui se prête, qui s’expose par cela même à une foule d’interventions et de médiations officielles, lesquelles ne sont pas de trop dans cette mêlée où elle se plaît. Que si en outre elle a l’esprit philosophique, par là encore elle aboutit et conclut à un certain luxe de gouvernement. Elle y aboutit en ce sens que, la pensée étant chez elle un attribut dominant plutôt que la volonté, l’état pourrait bien avoir à suppléer par son action à quelque inertie nationale. Elle y conclut d’un autre côté en ce sens qu’elle érigera sur une base de raison théorique l’étendue et la vigilance du gouvernement. En effet, la première chose que va découvrir cet esprit en s’appliquant aux lois, qui sont, comme dit Montesquieu, les rapports essentiels des choses, c’est la justice. Il concevra la justice comme la règle de tous les rapports humains ; il la proposera comme fin essentielle aux sociétés, bien plutôt que le déploiement individuel. Son grand souci sera de mettre la justice partout. Or il n’y a que l’état pour imposer cette observance. L’individu a une autre mission, je dirai presque une mission contraire, où s’emploient, où s’épuisent presque tous ses organes, qui est de se conserver lui-même. Dans la physiologie des sociétés, on n’aperçoit que l’état qui puisse passer pour l’organe du droit.

Il vous semble peut-être que cet appétit de justice n’est pas un trait de caractère à distinguer une nation, que toutes les nations professent la justice, et que c’est un programme, que c’est même, dans une certaine mesure, un aliment commun à toutes les sociétés. Cette objection exagère quelque chose de vrai. En effet, l’humanité est une : c’est pourquoi elle nous apparaît partout en société, partout avec des gouvernemens pour garder le lien social, la loi morale ; mais la loi morale peut être entendue d’une manière plus ou moins complète, en conséquence de quoi le lien social peut être plus ou moins étroit. Ceci tient à ce que sous le fond de l’unité humaine il y a des variétés : d’abord celle des individus, qui se voit avec les yeux de la tête ; puis une autre, moins évidente, que vous pouvez contester dans une foule de cas et de personnes, certaine toutefois, saillante, éclatante dès que vous embrassez du regard l’ensemble des choses, la suite des temps, la moyenne des hommes. Cette variété est celle des races. Comment y aurait-il des nations, c’est-à-dire des groupes distincts, indépendans et même volontiers hostiles, s’il n’y avait pour répartir ainsi les hommes des qualités non moins distinctes, par où tantôt ils s’attirent, tantôt ils se repoussent ? Puisque l’homme est libre (vous admettez, je suppose, le libre arbitre), pourquoi, à la différence du règne animal et du règne végétal parqués chacun en sa région, l’homme ne choisirait-il pas sa localité, sa région morale ? C’est l’observation des naturalistes que les êtres sont d’autant moins assujettis aux influences physiques, extérieures, qu’ils sont plus intelligens [1]. On peut supposer dès lors que la plus intelligente des espèces obéit, dans la constitution des sociétés, à des répulsions et à des affinités de l’ordre intellectuel et volontaire ; à ce compte, les races feraient les nations.

Vous déplaît-il de voir là quelque combinaison, quelque préméditation humaine ? Qu’à cela ne tienne ! On peut imaginer autre chose. On peut supposer que la Providence a diversifié l’homme selon les régions, comme la faune et la flore, semant çà et là su, le théâtre que nous traversons dès qualités de sol et d’atmosphère, des accidens de géographie auxquels sont attachés un certain tour d’esprit et de mœurs, une certaine fatalité d’institutions. Tels milieux, tels êtres ; c’est ainsi que l’entendent Montesquieu et Humboldt.

Ici, on peut l’entendre comme on voudra. Que les hommes portent en eux la variété qui fait les races, ou que cette variété les attende et les spécifie pour ainsi dire sur la scène où ils naissent, que les nations se fassent elles-mêmes ou qu’elles soient toutes faites par une harmonie préétablie des lieux et des personnes, peu importe. Je veux seulement montrer que les peuples ne doivent pas leur génie, tout leur génie du moins, à leurs lois. L’influence partielle des lois n’est pas contestable, non plus que celle des événemens et du tour que prend la formation historique des peuples. Bref, il y a pour les peuples une éducation ; mais croyez bien que le naturel n’est pas un vain mot, surtout parmi les peuples, ces êtres durables qui ont pour eux le temps et l’espace, avec la chance de rencontrer quelque jour des occasions pour leur génie, et de se faire à la longue une destinée semblable à leurs instincts, à leur naturel.

Il faut admettre chez les hommes des qualités primordiales préexistantes aux institutions, quand ce ne serait que les qualités par lesquelles ils ont voulu ces institutions et se sont faits nation sous une même loi. Autrement dites-moi un peu ce qui déterminerait les groupemens humains ! Remarquez bien que nous parlons ici de nationalités, c’est-à-dire du fait le plus durable, le plus obstiné et pour ainsi dire le plus renaissant dont l’histoire fasse mention. N’admettrez-vous à l’origine de ce fait que les jeux de la force et du hasard ? Ce qui naît violemment, fortuitement, a-t-il cette vitalité indomptable ?

Ainsi quelques variétés se détachent sur le fond de l’unité humaine, et ces variétés se caractérisent surtout parmi ces personnages qu’on appelle nations. Une variété digne d’observation entre toutes est celle qui distingue les nations les plus civilisées en individualistes d’une part, en socialistes ou centralistes d’autre part.

J’appelle individualistes des hommes dont la passion est d’être libres, non-seulement de cette liberté qui institue le législateur, mais de celle qui ne subit pas de lois : — non que telle soit sur ce dernier point leur préméditation, encore moins leur pratique ; j’entends parler seulement d’un instinct, d’un premier mouvement où se trahit la race, qui est tout d’abord de nier, de rejeter le règlement, pour n’en garder, même toute réflexion faite, que le moins possible. L’idéal de ces hommes n’est pas la justice, mais la force ; expliquons-nous : la force de chacun franchement exercée, l’espace ouvert, l’entrave abolie, le prochain à distance ; bref, le déploiement de l’individu. Les Anglais appellent cela, aujourd’hui qu’ils font la théorie de la chose, le principe volontaire. On n’aspire pas directement par là au vrai et au bien, mais on ne s’en détourne pas non plus. Cet idéal n’est pas la même chose que l’égoïsme, ou du moins il ne l’est pas nécessairement. En tout cas, de quelque nom qu’on l’appelle, il a sa part de droit et de grandeur. C’est un titre qu’il invoque, un titre sans pareil, quand il entend faire de l’individu, au nom de la conscience et de l’intelligence humaine, Un être inviolable à certains égards, quelque chose d’indépendant et de souverain. Bossuet a décrit et maudit comme il lui appartenait la passion de controverse théologique qui possédait Cromwell et ses compatriotes ; mais trouvez donc quelque chose de plus irréprochable, de plus élevé que cet individualisme, que ce besoin de croire et de porter témoignage de sa croyance, sans être repris par aucune autorité ecclésiastique ni séculière !

Puisque nous tenons l’Angleterre, ne la quittons pas. Aussi bien parler d’individualisme, c’est parler de ce pays, auquel il est advenu de rejeter le droit romain, de rejeter le catholicisme, de rejeter le classique : une originalité, un relief de nation comme on n’en voit pas. De quelque côté qu’on se tourne, l’unité ou du moins l’uniformité s’y brise à chaque pas, et d’abord par le fait des provinces : le royaume-uni se compose de provinces alliées plutôt que fondues, avec le même législateur, mais non avec les mêmes lois. Voilà pour l’individualité locale ; mais l’individualité est partout. L’autonomie est le fond des caractères non moins que de l’Irlande et de l’Ecosse, lesquelles ont chacune, comme on sait, leurs lois civiles et criminelles.

Regardez un peu comme les Anglais se comportent à l’égard de la chose publique. Vous pensez bien qu’ils instituent et contrôlent de fort près leur gouvernement, cela va sans dire ; mais il y a plus : leur effort, leur aspiration incessante est de réduire ou même d’éliminer le gouvernement. Ils ignorent la conscription, les livrets, les passeports. L’impôt qu’ils préfèrent est l’impôt indirect, c’est-à-dire aussi facultatif que possible. Ils forment des sociétés, même politiques ; ils élèvent des usines, fût-ce de vitriol, sans le moindre besoin d’une autorisation préalable. Liberté absolue des ligues électorales, des sectes religieuses, des coalitions ouvrières. Nulle loi n’oblige les communes soit à faire des routes, soit à entretenir des écoles. L’indépendance est le principe qui semble admis à l’égard de tout être collectif, que cet être soit une localité ou une association : routes parlementaires, trains parlementaires, c’est ainsi qu’on appelle certaines routes et certains trains, exceptionnels, soyez-en sûrs ; autrement le nom qu’on leur donne, la distinction qu’on en fait, n’auraient pas de sens. Enfin les Anglais n’ont pas de codes, cela est capital, et constitue, selon moi, un des grands témoignages que ce peuple ait portés sur lui-même. Quand les lois d’un pays ne peuvent tenir dans un livre, c’est qu’il ne leur est pas permis de former un système simplifiant et abrégeant tout sous le niveau de quelque idéal agréé ou imposé, c’est qu’elles ont à rester, comme les choses elles-mêmes, incohérentes et sinueuses, c’est que nulle situation, nulle existence ne se laisse toucher, même aux angles les plus difformes, quand elle a titre ou possession, le tout en vertu de cette arrogance, de cette apothéose du sens individuel, où chaque droit semble dire, comme Jéhovah : Je suis celui qui est.

On voit bien en ce pays que les localités, les corps, les individus s’appartiennent plus que partout ailleurs, et sont en quelque sorte confiés à eux-mêmes. Ce n’est pas assez dire : les individus sont quelquefois érigés en puissances, et la garde des lois leur est abandonnée. Il n’existe pas parmi les Anglais un organe de surveillance et de répression tel que notre ministère public : c’est affaire aux individus de dénoncer les délits et de saisir les tribunaux. C’est affaire à l’accusé de se défendre : la loi ne lui donne pas d’avocat. Ceci, pour le dire en passant, jette une certaine lumière sur un détail de mœurs dont vous avez eu sans doute les oreilles rebattues : je veux parler de ce soin que met le juge anglais à ménager l’accusé, à le mettre en garde contre ses aveux. Ailleurs le juge peut bien charger à fond l’accusé, puisque celui-ci sera défendu à outrance par un conseil dont c’est la mission légale, et qui fera valoir en faveur du plus scélérat, du plus parricide, toutes les excuses de la misère, de l’inéducation, de l’inexpérience, des entraînemens du bel âge ! Ces façons feraient scandale parmi les Anglais, où il est entendu que le citoyen ne doit être ni vexé ni assisté par la puissance publique.

Mais il faut citer un autre échantillon de cette prodigieuse liberté, et surtout il faut bien se dire qu’à ce régime tout n’est pas profit pour l’individu. Voici ce que raconte, sans songer le moins du monde à la question qui nous occupe, un témoin qu’on ne récusera pas, lord Duffèrin, dans ses Lettres sur les régions polaires. Quelques armateurs anglais imaginent une spéculation qui est de construire des bâtimens à vapeur pour remonter les fleuves de l’Australie, pour pénétrer dans l’intérieur de ce continent encore inconnu il y a dix ans. On voit tout d’abord quel est le problème : il faut de petits bâtimens, propres à une navigation fluviale, capables toutefois d’une traversée des plus longues et des plus hasardeuses. On trouva, en les payant bien, je suppose, les équipages qu’il fallait pour ces cinq navires Or un seul arriva à grand’peine, mais enfin à bon port, se vendit admirablement et couvrit les frais de l’affaire ; on n’entendit jamais parler dès quatre autres… Que voulez-vous ? Dans le pays où cela s’est passé, l’industrie est libre, les conventions sont libres, permis à chacun de spéculer à sa manière et d’amorcer comme il l’entend sa spéculation. La vie des hommes n’est peut-être pas chose à traiter avec si peu de façons, cet enjeu paraît excessif ; mais il ne s’agissait que de marins : nihil tam capax fortuitorum quant mare. Cela me rappelle cet indulgent commentaire d’un historien sur la journée du 10 août : D’abord c’étaient des Suisses

Si des lois nous passons aux mœurs, le spectacle est le même. Tout y dépose d’un individualisme profond et imperturbable. Les champs, les voyages, c’est-à-dire la solitude et l’espace, voilà ce qui attire l’Anglais. Dans les villes, à chacun sa maison ; hors de la maison, à chaque convive sa table isolée et cloîtrée pour ainsi dire. La stalle qu’il donne à ses chevaux dans l’écurie, l’Anglais la veut pour lui-même. Pourtant il faut bien se rencontrer, se coudoyer dans certains lieux, spectacles, promenades, courses, gares de chemins de fer, bals publics. Là et ailleurs, point ou peu de ces précautions qui abondent parmi certains peuples gardés à vue jusque dans leurs plaisirs. Véritablement il n’y a pas moyen de se croire en France, quand même il n’ y aurait autour de vous que conversations françaises et paysages normands, ce qui n’est pas rare de l’autre côté du détroit.

Tout cet individualisme peut tenir en quatre mots : aversion de la discipline, goût de l’isolement. Et ceci n’est pas une excentricité, mais la prédominance chez cette race d’un goût ou si vous aimez mieux d’un dégoût naturel. Si l’homme est un animal politique, c’est-à-dire sociable, il n’est pas moins vrai d’ajouter qu’il est un animal solitaire ; les deux choses se mêlent en lui. J’ai lu cette inscription à la Grande-Chartreuse, sur la porte d’une cellule : e bcata solitudo ! sola beatitudo ! Vous vous avancez beaucoup, mon révérend. Non, la solitude n’est pas notre seul bonheur. Rappelez-vous donc comme vous allez à vos frères les jours de spatiament, comme vous employez aux conversations les plus continues et les moins écoutées ces deux heures par semaine où la parole vous est rendue ! Mais tenez, sans aller plus loin, auriez-vous mis sur la porte de votre cellule un latin si agréable, n’était quelque souvenir du monde ? D’un autre côté, je rends hommage à votre pénétration : vous êtes pour une bonne moitié dans le vrai. Chacun de nous est chartreux à ses heures, encore plus fatigué de son prochain que de lui-même, avec un besoin intermittent, mais impérieux de sécession et de repli. Il y a des momens où l’homme rejette violemment son semblable : tel est ce dégoût qu’il devient quelquefois un appétit de destruction personnelle. Retrouvant l’homme au fond de nous-mêmes, l’homme qui nous est un objet d’horreur et de mépris, nous finissons par nous haïr nous-mêmes et par nous fuir d’une fuite qui nous emporte jusqu’au néant. Il n’est pas clair que ceci soit un paradoxe ni même une hyperbole : il est fort avéré au contraire que l’Anglais n’a pas son pareil pour le suicide comme pour l’isolement.

Au fond, qu’est-ce que ce besoin de solitude plus ou moins prononcé selon les races ? Le besoin de liberté sous une de ses formes les plus impérieuses, à telles enseignes que les peuples les plus libres sont ceux que vous voyez le plus épris de la vie domestique, les gardiens les plus jaloux de leur foyer contre l’œil du fisc et de la police. Si les dieux lares existaient, les Anglais les eussent découverts. Ils ont bien inventé la religion du chez soi, home, sweet home, ainsi qu’ils l’appellent. Rien n’est plus conforme au génie individualiste de cette race, la famille, le foyer étant encore plus que la propriété un appendice et une extension de l’individu.


III

L’individualisme, qui est une objection contre le prochain, contre l’homme en général, en est une à plus forte raison contre l’homme de pouvoir et de police qui vient à nous la main pleine de sujétions et de contraintes : de là parmi les Anglais une réduction systématique de ce personnage.

Vous apercevez au contraire une véritable efflorescence de règlemens et d’interventions officielles chez le peuple centraliste, sous l’influence des instincts sociables et de l’esprit philosophique qui le constituent. Et cela est en vérité fort naturel. Autrement que ferait-il de cette notion du droit qui est son grand trait de lumière intellectuelle ? Une pratique spontanée, une tendance obéie d’elle-même par chacun ? Vous n’y pensez pas… Rentrons dans nos limites. Il en fera ou plutôt il en laissera faire un texte inépuisable de lois et d’institutions ; n’en demandez pas beaucoup plus à notre indigente espèce, Sans doute, quand on porte en soi un idéal, c’est pour le reproduire ; mais l’artiste qui convient ici n’est autre que le législateur, car cette idée du droit, grosse qu’elle est de violences faites à notre égoïsme, ne va pas apparemment s’imposer d’elle-même.

Une nation où vit cet idéal l’appliquera donc, si haut qu’il porte, au règlement légal de toutes les relations humaines, d’abord aux relations des individus entre eux. Quelle police ! Je ne vais pas l’énumérer, ce serait sans fin. Un seul cas, un cas extrême, il est vrai, va nous donner la mesure de tout le domaine qui lui appartient et qu’elle remplit. Rappelons seulement cette police des manufactures, qui a pour but de protéger l’enfant contre le père. Telle est la confiance du législateur dans le cœur humain, dans les émotions les plus tendres et les plus harmonieuses qu’il nous soit donné de ressentir : il n’y croit pas, il s’en défie profondément : aux suavités instinctives (qui feraient travailler quinze heures par jour un enfant de huit ans) il ajoute la voix de ses commandemens et la sanction de ses pénalités. On ne voit pas que ce soit de trop, il paraît même que c’est indispensable. Tous les peuples, les uns après les autres, font une loi là-dessus à mesure que l’industrie leur vient. Étonnez-vous donc après cela que l’égoïsme soit suivi et réglementé pas à pas, partout ailleurs où il serait une pure exaction, une entreprise ou plutôt un attentat de tous les jours, sans limite et sans tempérament !

Cette répression est chose où excelle une race centraliste en vertu des instincts que nous y avons reconnus. Comme elle a un goût de la société très propre à multiplier et à compliquer les rapports humains, comme elle n’a pas moins le goût du droit, il s’ensuit qu’elle souffre, qu’elle fait même volontiers tout ce qu’il faut de règlement à cette complication sociale.

Tels sont les soins qu’elle prend des relations civiles : elle ne s’applique pas moins à réglementer les relations politiques, celles des individus avec la société, avec l’état, qui est le gérant social. Si l’on ne savait pas comment elle opère, il serait aisé de le prévoir de par ses instincts. Vous pouvez y compter : elle multipliera les prévisions et les solutions favorables à l’intérêt général, soit que la société lui apparaisse comme un être à part, avec des droits à reconnaître et à respecter, — soit que la prédominance de l’intérêt général sur les intérêts privés figure à ses yeux une des formes du droit, — soit enfin que l’intérêt même des individus, pris dans un sens prévoyant et élevé, lui semble identique au droit et encore plus satisfait que blessé par quelque gêne, par quelque sacrifice dont il est grevé çà et là. Cette dernière hypothèse reviendrait à dire qu’il est plus avantageux pour un individu d’habiter un pays bien pourvu de routes et de défenses qu’il n’est gênant pour lui de supporter les servitudes relatives au recrutement, à l’expropriation, au défrichement des bois, aux zones militaires, à l’entretien des routes, etc.

Cette considération n’est pas de mise en tout état de société. Le chancelier Miroménil raisonnait fort mal, faisant valoir à l’appui des corvées le profit que trouvaient les paysans eux-mêmes aux bonnes routes obtenues de la sorte. « Monsieur le chancelier me permettra de croire, lui répondit Turgot, que le plaisir de marcher sur un chemin bien caillouté ne compense pas pour les paysans la peine qu’ils ont eue à le construire seuls, sans salaire. » Étant donné le droit commun, l’égalité des charges, l’argument du naïf chancelier retrouve peut-être quelque valeur.

Quoi qu’il en soit au point de vue théorique, le fait est que tous les intérêts publics, — défense du territoire, répression, fisc, viabilité, procès de l’état, — auront toujours chez un peuple centraliste un avantage marqué sur le droit et l’intérêt individuels.

Là vous verrez toutes choses marquées à cette empreinte, — cent soixante-huit mille fonctionnaires pour verbaliser, mais nul droit du prévenu à la liberté sous caution, encore moins de l’acquitté à un dédommagement, — le marché du pays réservé aux industries du pays, infraction sans doute au droit individuel de vendre et d’acheter, mais création de richesse publique, de matière imposable, — nul obstacle à la route qui prétend traverser l’usine, le manoir, le cimetière, — privilège du fisc sur les biens du contribuable et du comptable, — exploitation des mines avec ou sans le propriétaire du fonds, — le fonctionnaire public quasi inviolable, — l’état déclinant comme plaideur les juges ordinaires, se couvrant comme débiteur de prescriptions extraordinaires, de déchéances courtes et inexorables ; nos lois contre l’arriéré sont de petites banqueroutes.

On n’en finirait pas s’il fallait poursuivre cette tendance partout où elle paraît : voirie, alignemens, cours d’eau, discipline des professions libérales, pensions, ateliers insalubres, etc. La subordination des intérêts privés est le pain quotidien de notre politique administrative, car on sent bien que c’est de la France qu’il est question dans cette hypothèse ou plutôt dans cette peinture d’une société centraliste. Sous ce rapport, nous touchons à l’idéal. Une secte, une utopie peut aller plus loin dans cette voie ; mais nulle société connue n’y a dépassé la nôtre.

Vous soupçonnez peut-être en tout ceci quelque virus monarchique ou révolutionnaire. Eh bien ! non : ce que vous avez là devant vous, c’est le pur esprit de la France, impérieux et immuable, traitant ces choses en 89 absolument comme elles étaient traitées dans les conseils de Louis XIV. Que voulez-vous ? C’est le tempérament, c’est le fond même de ce pays, à toute époque, de tenir pour la société contre les individus, pour l’état contre les castes, les ordres, les compagnies. La France est ainsi faite : en toute question où apparaissent ces deux termes, elle a un parti qui semble pris de longue date et à jamais, une solution innée pour ainsi dire. La France, qu’elle soit représentée par Richelieu et Colbert ou par l’assemblée constituante, abonde résolument dans la préférence des intérêts publics et des pouvoirs publics, on peut même dire jusqu’à un certain point du pouvoir exécutif. Ce n’est pas une tradition vraiment (est-ce que les traditions nous arrêtent ?), c’est un instinct ; nous n’y renoncerions qu’en cessant d’être nous-mêmes, en nous dénaturant corps et âme.

Rien n’étonne les étrangers civilisés comme notre justice administrative, un régime d’apparences bizarres où l’état veut des juges à lui, des juges de sa main et demeurant sous sa main, pour vider ses procès avec les particuliers, et surtout pour reconnaître ce contentieux, pour le reprendre à la justice ordinaire Voilà qui semble énorme. Est-ce que le droit des individus ne va pas périr à coup sûr et toujours devant cette illusion de tribunal ? Cette appréhension est fort naturelle, il ne tient qu’à vous de croire que l’état est son propre juge à lui-même ; mais d’un autre côté-vous plairait-il de laisser juger l’état avec cette conséquence de voir intercepter l’impôt qu’il demande, le conscrit qu’il appelle, la route qu’il veut ouvrir, de voir périr à l’application les lois qui l’ont armé et crédité pour le bien public ? Il est admis de tous que l’administratif et le judiciaire doivent demeurer soigneusement distincts ; mais, si cette limite n’est pas gardée par l’administration elle-même, l’état va tomber en tutelle de magistrats, ce qui promet certaines entreprises. Sous prétexte des droits privés dont ils sont gardiens, vous les verrez entraver tous les services publics, attirant à eux des questions dont ils ne sont pas juges, et les traitant soit avec une complaisance acquise à l’intérêt individuel, soit avec une entente fausse et bornée de l’intérêt général.

Il s’agit d’opter entre deux maux. Or ce choix est fait : il est de l’assemblée constituante à sa meilleure époque. Il ne lui vint point à l’esprit que les tribunaux ordinaires pussent toucher sous aucun prétexte aux lois d’où dépendent les services publics. Elle sentit bien que ces juges du gouvernement seraient le gouvernement luimême. Elle estima que la souveraineté serait déplacée du coup. Celui-là en effet est supérieur à tout et maître de la loi qui peut la défaire en l’appliquant, la rouer d’interprétations, la réduire à néant, ou tout au moins la dénaturer comme bon lui semble. Cela n’est pas à craindre du pouvoir exécutif, responsable comme il est de l’exécution des lois envers la nation qui les a faites, et même responsable de tout, y compris l’abus des lois contre les citoyens : ce n’est pas impunément qu’il prévariquerait ; mais le moyen de mettre à la raison des juges indépendans, souverains, tels enfin qu’il les faut pour rendre bonne justice aux citoyens dans leurs débats privés ? Ce serait chose grave partout ailleurs que la souveraineté et pour ainsi dire l’impunité des juges. Entre particuliers, le pire jugement n’est après tout qu’une lésion particulière. Tout autre est la portée des jugemens où l’état est partie, c’est-à-dire où la société est intéressée en quelque endroit vital : finances, armée, travaux publics. Voilà le côté à garantir avant tout. Je le répète, c’est l’assemblée constituante, où apparurent toutes les grandes idées, qui créa parmi nous ce prétendu scandale de la justice administrative. Le grand point, à ses yeux, était que les juges demeurassent hermétiquement étrangers aux affaires d’état. Aussi décide-t-elle que « les fonctions judiciaires seront distinctes et demeureront toujours séparées des fonctions administratives, que les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler de quelque manière que ce soit les opérations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour raison de leurs fonctions [2]. »

Ce n’est pas tout : les administrations des départemens eurent à connaître du contentieux des contributions directes et des travaux publics [3]. Il n’est question pour cela ni des tribunaux ordinaires, ni même d’un tribunal administratif ; l’administration se juge elle-même. Il y avait bien une autorité pour statuer sur les recours des particuliers : c’était déjà le conseil d’état, mais qui se composait uniquement alors du roi et des ministres [4]. Enfin voici la fameuse matière des conflits toute tranchée des cette époque par une loi déclarant que « les réclamations d’incompétence à l’égard des corps administratifs devaient être portées au roi, chef de l’administration générale, et n’étaient dans aucun cas du ressort des tribunaux [5]. »

L’esprit de l’assemblée constituante n’est pas douteux. Ce n’était pas l’époque où, ayant reconnu un principe, on lui marchandait les satisfactions ; on allait volontiers au fond des questions et même jusqu’au bout des choses. Le principe qui sépare l’administratif et le judiciaire une fois reconnu, ce principe fut consacré dès lors dans toute sa rigueur, à l’encontre surtout du judiciaire. Si profonde à cet égard était la défiance de l’illustre assemblée, qu’il lui plut d’attirer à elle et de juger elle-même dans ses comités, plutôt que de les laisser aux juges ordinaires, certaines matières spéciales relatives à la liquidation des dettes de l’état, à la trésorerie, à l’apurement des comptes. Elle eût mieux fait sans douté de créer pour cela quelque justice particulière ; mais on peut croire qu’il y avait urgence, et son inspiration fut saine de se préférer elle-même pour cet office aux tribunaux ordinaires : c’était un juste sentiment du lien étroit qui unit le contentieux des services publics à l’exécution même de ces services et à toute la marche du gouvernement. C’était comprendre comme il faut qu’on ne peut charger de ce contentieux des autorités étrangères à l’action et à l’esprit de gouvernement.

On pourrait croire que les juges d’autrefois valaient encore moins que les gouvernemens d’autrefois (une opinion spécieuse, si l’on se rappelle comment en usèrent les parlemens contre la vaccine, contre Turgot, contre l’Académie Française, contre les protestans, contre les imprimeurs), et que le pouvoir judiciaire portait la peine de ces souvenirs dans l’estime de l’assemblée constituante ; ceci n’expliquerait pas mal l’insigne méfiance dont elle a fait preuve contre ce pouvoir. Toutefois certaine autre explication n’est pas à dédaigner. Il paraît assez constant que les tribunaux de l’ancien régime prenaient parti volontiers pour le contribuable, et contrariaient souvent les mesures administratives, les perceptions surtout, A première vue, cela est d’une créance difficile. On ne se représente pas ces juges pitoyables en fait d’impôt, quand ils l’étaient si peu en d’autres rencontres, maintenant la torture en plein XIIIe siècle, allant même (en des temps plus reculés) jusqu’à refuser un confesseur au condamné, « avec cet instinct de férocité, dit Lémontey, qui caractérise la magistrature française. » Cependant il ne faut pas rejeter a priori ce qui fait anomalie et même contradiction, si l’on a quelque souci de la vérité historique ; il y a de bonnes raisons pour que l’histoire nous ressemble. Ici d’ailleurs le fait, peu probable en soi, est passablement prouvé par de bons témoignages, ou plutôt par des énonciations incidentes, par des allusions non contredites qui valent encore mieux peut-être que des témoignages directs. C’est la marque en effet qu’il s’agit de choses connues et avouées de tous, qui n’ont que faire de preuves, que l’on rappelle d’un mot. Le dernier mot à cet égard se trouve dans la bouche de M. Rœderer : « Les juges, disait-il, s’étaient fait un esprit contraire à la trésorerie… » Il se signait peut-être en rappelant ce scandale devant le conseil d’état de l’empire ; mais l’assemblée constituante elle-même ne pouvait être bien éloignée de ce sentiment. Songez qu’elle créait le gouvernement de la nation, et que même elle l’exerçait ! On comprendrait à moitié moins les saines conditions du pouvoir exécutif, et que les juges n’ont rien à y voir sous couleur de procès.

On voit là un de ces cas où certaines conclusions sont inévitables, s’offrant et sortant de toutes parts. La France s’acheminait de longue date vers celles qui prévalurent à cette époque pour ériger l’état en personnage prépondérant et l’intérêt public en loi supérieure. On ne peut traiter légèrement les solutions ou plutôt les mœurs qui vinrent de si loin se faire consacrer en 89. Peut-on même les regretter ? peut-on croire que l’individu y soit purement oublié et maltraité ? Cela n’est guère admissible. Ce n’est pas qu’on n’ait vu des nations sacrifiées à des castes ou à des dynasties réputées propriétaires d’un pays ; mais cela ne se voit plus : un holocauste permanent du citoyen, de l’individu, quand il s’agit de choses qui n’intéressent pas les dynasties, ou quand les dynasties sont devenues des gérances nationales, cela est sans exemple. Le fait est que l’individu est la substance sociale, et qu’il est la fin de toutes choses, liberté ou règlement, dans une société qui s’appartient. Nos lois actuelles en font foi : il convient de remarquer non-seulement leur pénétration universelle, leur ubiquité pour ainsi dire, mais leur qualité intrinsèque, leur inspiration. L’œuvre de police, privée ou publique, en est la moindre partie : le bienfait y domine. Il ne s’agit pas seulement d’empêcher le mal, mais de faire le bien. Voyez un peu ce commerce : en même temps que le législateur impose plus de contraintes et de sacrifices aux individus, ceux-ci obtiennent plus de bien-être et de protections. J’en veux citer un exemple : la voie publique est semée en France des règlemens les plus détaillés pour tout ce qui en regarde l’entretien et la conservation ; mais l’usage de cette voie est gratuit, tandis que de l’autre côté du détroit il est hérissé de péages perçus par les compagnies qui ont fait la route à leurs frais. En France, c’est l’impôt qui l’a construite, l’impôt général, et cela est vrai non-seulement pour les routes générales, mais jusqu’à un certain point pour les routes locales, auxquelles concourt ce que nos lois de finances appellent le fonds commun : « une sorte d’assistance fraternelle, disait naguère un ministre de l’intérieur, que les départemens se fournissent entre eux ; une bourse commune, par laquelle le département le plus riche vient au secours du département le plus pauvre. » Et ce secours n’est pas peu de chose, car, sur une dépense de 31 millions consacrés aux dépenses ordinaires des départemens, ce fonds commun figure pour 12 millions. L’heureuse définition qu’on vient de voir se trouve dans une circulaire ministérielle du 22 août 1849. Ne vous arrêtez pas toutefois à cette date, n’y soupçonnez pas une influence des temps. Ce communisme est une prose dont l’usage est immémorial parmi nous ; en 1848, nous l’avons reconnu et appelé par son nom, voilà tout. Quand on plonge dans nos documens officiels, dans nos blue-books, on sort de cette étude tout pénétré de la conviction que nous sommes le plus communiste des peuples.

Nous disions tout à l’heure que la route est en France affaire et dépense d’état. Il en est de même de l’église, de l’école, de la justice, toutes choses qui constituent ailleurs ou qui constituaient autrefois parmi nous une dépense pour le croyant, le plaideur, le père de famille, une industrie et un métier pour le prêtre, le juge, l’instituteur. Il n’y a pas de société pareille à la nôtre pour défrayer l’individu, pour s’imposer comme siennes tant de charges considérées ailleurs comme des charges privées. Si l’on tient à discerner ce qu’il y a au fond de ces pratiques, on ne peut se défendre d’y voir ceci : que chacun paie l’impôt selon ses facultés, et dans certains cas en profite selon ses besoins. Or ceci n’est autre chose que le communisme, dont le trait saillant est la considération unique des besoins comme base des droits, ou du moins la prééminence donnée aux besoins sur les œuvres et sur les mérites. Voilà ce qu’on démêle en rapprochant les règles bien connues qui concernent l’assiette de l’impôt des règles moins remarquées qui déterminent l’emploi de ce même impôt.

Mais l’élément communiste que nous venons de constater en certaines applications de détail est visible dans les œuvres les plus considérables et les plus suivies. Par exemple, qu’est-ce que notre régime financier, si ce n’est un régime centralisé ? Et en fait de finance qu’est-ce que centralisation, si ce n’est communisme ? Jugez-en plutôt. C’a été depuis soixante ans l’effort constant de nos financiers de créer, pour tout ce qui compose la fortune publique, non-seulement la publicité des recettes et des dépenses, mais encore l’uniformité d’administration et l’unité de caisse. De là une série de lois où se poursuit et se développe cette pensée. Les unes prescrivent l’annexion au budget de l’état des budgets particuliers de la Légion d’honneur, de l’université, etc. ; les autres, non contentes de cette annexion, c’est-à-dire de cette publicité, soumettent les budgets de ces établissemens à toutes les règles qui concernent les crédits supplémentaires et le règlement définitif de chaque budget, ne s’en tiennent pas à ces fins de publicité et d’uniformité, mais transportent à l’état la fortune particulière des mêmes établissemens, et les font passer du régime de services dotés au régime de services crédités. Ainsi furent traités les invalides de la guerre, la caisse du sceau, la chambre des pairs, la caisse de vétérance, etc. Ces divers établissemens virent, d’une part, leurs rentes annulées, les droits et les produits divers qui se percevaient à leur profit comptés en recette par le trésor, de l’autre des crédits portés au budget pour l’exécution des services qu’ils accomplissaient naguère avec leurs ressources particulières [6].

Faire apparaître en un seul document toute la fortune publique, la faire gérer par une seule méthode, la faire tenir dans une seule caisse, c’est de la centralisation au plus haut degré. Et l’esprit, s’il vous plaît, la conséquence finale de ces mesures si bien avisées ? Serait-ce là simplement un progrès de méthode, une amélioration de mécanisme ? Non pas, vraiment. Ces innovations touchent au fond des choses par un point capital où reparaît le communisme, et qui consiste en ceci : que l’état, réglant les dépenses des établissemens dont le budget se publie et se confond avec le sien, considère non leurs recettes, mais leurs besoins. Tel est le fait promis ou exprimé par cette centralisation. En voulez-vous la preuve ? Vous l’obtenez en comparant l’allocation de crédit dont jouissent ces établissemens au montant de leur dotation primitive. Pour la Légion d’honneur par exemple, les crédits alloués en 1862 excèdent de 8 millions au moins le montant de ce qui était sa dotation. Quant à l’université, qu’est-ce que la rente de 400,000 francs, qu’est-ce que le produit des droits à elle propres, qui étaient toute la donation impériale, auprès du chiffre sans cesse grossissant de son budget, qui dépasse aujourd’hui 15 millions ?

Je conviens que les communes et les départemens ont leur budget distinct, que du moins les recettes locales y sont affectées aux dépenses locales, et qu’il y a là l’apparence d’un cas où des besoins spéciaux ne sont satisfaits que dans la mesure de ressources également spéciales. N’allons pas croire toutefois que la centralisation ne soit pour rien dans l’organisation financière des localités.

Nous avons vu tout à l’heure le rôle du fonds commun ; or le fonds commun est en grande estime auprès de nos financiers : c’est le procédé dont ils usent le plus volontiers. Fonds de non-valeurs, fonds des pensions et indemnités des administrations centrales, fonds des chancelleries consulaires, fonds du cadastre, tout cela est au régime du fonds commun. Il est vrai que tout cela n’est guère important, si l’on regarde à la colonne des chiffres. Il y a un sens toutefois à cette abolition des caisses particulières, à cette réprobation des recettes profitables seulement, soit aux localités, soit aux individus qui les fournissent. Il y a là une entente de l’équité, qui est d’attribuer à chacun, non la part que lui fait le hasard des circonstances, mais celle que réclament ses besoins. Ajoutons qu’en certaines rencontres la pensée intime du fonds commun se dégage et s’exprime le plus nettement du monde.

On sait que nos lois de finances ont créé un fonds pour le dédommagement du contribuable qui justifie d’une perte de revenu ; cela s’appelle le fonds de non-valeur, lequel se compose de centimes additionnels payés parles départemens au prorata de leurs facultés contributives. Or, il faut le remarquer, ce fonds ainsi lait profite aux départemens, non pas selon la part qu’ils y ont fournie, mais selon la gravité des sinistres qu’ils ont essuyés : destination qui, nonobstant quelques doutes et quelques résistances, lui fut expressément maintenue au budget de 1847, Il fut bien entendu que le » fonds de non-valeur (ce sont les paroles mêmes du rapporteur) est une association générale de bienfaisance, ayant pour objet d’exonérer de leur impôt ceux qui perdent leur revenu [7]. »

Le fonds commun, principe s’il en fut, ainsi qu’on vient de le voir, fait quelquefois fonction d’expédient. On l’applique en passant aussi bien qu’à titre normal et permanent : ainsi vous le retrouvez dans la loi sur l’indemnité des émigrés ; mais l’application la plus saillante qu’on en fait à ce titre est en matière de travaux publics, et remonte à certaines lois de 1839 et de 1841, Il s’agissait alors de faire de nouvelles routes, de creuser des canaux, d’améliorer nos ports, de perfectionner la navigation fluviale. Il faut voir comment procéda le gouvernement : s’adressa-t-il par hasard aux localités intéressées ? Pas le moins du monde. Ces travaux s’exécutèrent aux dépens de la communauté tout entière ; les fonds en furent faits au budget général de l’état. Or comment dénier le caractère de fonds commun à l’impôt qui, en fin de compte, soldait ces dépenses, à cette cotisation de tous pour subvenir à des améliorations, à des besoins plus ou moins locaux, plus ou moins collectifs ? Si Ton nous dit que tous ces travaux avaient caractère de travaux publics et répondaient à des nécessités générales, qu’à bon droit dès lors l’état en fit son affaire, nous n’aurons garde d’en disconvenir ; mais, notons-le bien, ailleurs on en juge autrement.

Certaines sociétés ne mettent en commun que les frais de défense et de répression. Adam Smith a fait la théorie ou plutôt le portrait de cet état social dans le chapitre, qui peut bien passer pour un livre, où il traite des dépenses qui sont à la charge du souverain. Est-il besoin de dire que les travaux publics ne figurent point parmi ces dépenses et constituent dans le livre comme dans le pays d’Adam Smith, non pas un département ministériel, mais une industrie, une exploitation particulière ou une dépense locale ? C’est donc un trait spécial à notre pays que ce souci de gouvernement, cet emploi de l’impôt en fait de travaux publics, en un mot cette notion compréhensive de l’intérêt général, des devoirs de l’état, des dépenses du souverain, qui embrasse tant de besoins et d’intérêts particuliers.

Dans tout cela d’ailleurs, rien de bien alarmant. Ce que nous avons voulu dire, c’est que le communisme est un élément entre autres de nos institutions, une des allures que prend volontiers la loi française. Il ne résulte nullement de l’exposé qu’on a lu qu’il en soit le principe unique et fondamental. À ce point de vue, notre société n’a rien de lamentable, et même il y aurait lieu de la congratuler. En effet, si quelque chose recommande et fortifie une société, c’est de pouvoir montrer à sa base des élémens nombreux et variés. Que de mérites dans ce seul mérite ! D’abord elle ressemble à l’individu, elle répond et se proportionne à son objet, qui a toujours passé pour complexe et onduleux. Ensuite elle ne ressemble pas aux sectes dont la manie est de livrer tout à un seul principe ; elle n’est ni saint-simonienne, ni icarienne, ni fouriériste. L’unité est le grand mal à éviter : c’était le mal de l’antiquité, frappant de décadence tantôt un peuple, tantôt un autre, pour abus de l’unique chose dont il vivait, théocratie ou démocratie. Il n’est pas de bonne chose, fût-ce la religion, dont ne périsse un peuple, si c’est là tout son régime. D’un autre côté, telle chose équivoque, prise à dose convenable, peut être d’un bon service social : voyez plutôt l’égoïsme, où manque la moralité, mais où abonde la force.

Il y a de bonnes raisons pour que la société ne supporte pas l’empire absolu d’un seul principe : c’est que l’homme, la substance sociale, n’est pas un. On vit bien quelque chose de tout autre dans l’antiquité : çà et là des pays purement démocratiques, d’autres purement sacerdotaux, quelques-uns au pouvoir d’une caste ou d’une dynastie. Plus néanmoins les sociétés se développent, plus vous y voyez paraître toute la nature humaine sous forme de droits plus étendus, de sentimens plus sympathiques, de travaux plus variés, de forces et d’aspirations nouvelles qui se tiennent en respect les uns les autres. Que ne découvre-t-on pas de nos jours ? L’égalité devant la loi, la dignité du travail, l’homme sous le nègre, la richesse hors du sol, la Providence dans l’histoire, la tolérance et l’indifférence en matière de religion. Tel est le train immémorial du progrès, tel est le fonds d’équilibre et de variété qui s’établit sous ses pas. Une société en est-elle à ce point, la dernière aventure qu’elle ait à craindre, c’est l’invasion de quelque principe nouveau et absolu.

Ainsi un principe n’est point à répudier par cela seul que, dans sa plus grande élasticité, il confine logiquement aux abîmes. À cette épreuve, tous les principes sont mauvais, désastreux ; la société aurait à se défier de toutes ses bases et ferait aussi bien de rentrer dans le néant. On sait parfaitement de quoi la démagogie, le despotisme, la superstition sont les inconvéniens. Acceptons les choses dès qu’elles sont justes et utiles dans certaines limites, sans nous inquiéter de leur aptitude logique à franchir ces limites. Cette tendance est sans danger : la nature humaine, la jurisprudence sociale sont là, pleines de principes et de précédens qui feront place au nouveau-venu, mais sans abdiquer devant lui.

Qu’est-ce que viendrait faire la logique dans les choses sociales ? La société n’est pas la science pour suivre partout où ils mènent, pour appliquer à outrance les principes qui la constituent. Comme ces principes sont divers, mais également nécessaires, il n’y a pas de science sociale, mais un art social, qui est de les faire vivre ensemble, émoussés les uns par les autres. Il est consolant, il est encourageant de penser combien l’on peut émettre de principes détestables et ineptes qui ne tirent pas à conséquence. Voyez la loi des pauvres, telle que nos voisins l’ont pratiquée si longtemps. C’était le droit à la paresse, dont ce pays toutefois n’a été ni énervé ni ruiné. Cette loi des pauvres, pour le dire en passant, est le communisme des Anglais, quelque chose, il faut croire, qui a sa place dans toute société : seulement chez eux le communisme est cantonné, concentré dans cette mesure, tandis que chez nous il se détaille et se répand un peu partout. À ce titre, il n’est pas plus alarmant ici que de l’autre côté de la Manche, il est même moins dispendieux ; mais, comme il apparaît à chaque pas, il marque nos institutions d’un caractère très prononcé, très visible : on croit y apercevoir une façon toute particulière d’entendre la société.


IV

La vérité est que parmi le peuple centraliste, avec cette idée du droit toujours présente, l’état, qui en est l’organe, se déploie à plus d’un titre, tantôt pour cause de police, tantôt pour le bien commun. De là tous les impôts et tous les services publics que nous avons énumérés tout à l’heure. Cela fait une société où le lien social est plus serré, soit par des bienfaits, soit par des contraintes.

Que voulez-vous ? l’esprit français aspire à réaliser la loi morale tout entière, laquelle prescrit le bien et ne se borne pas à défendre le mal. Il a deviné Kant et sa fameuse théorie des devoirs de justice et des devoirs de vertu. Telle est l’insigne différence qui le sépare des races individualistes. Celles-ci ne vont pas abolir la morale et refuser cette âme à leurs institutions ; mais elles la réduisent de moitié, ne mettant dans leurs lois que le précepte qui interdit la malfaisance. Voilà une différence fortement tranchée et qui paraît volontiers dans mainte application ; mais, à tout prendre, la différence des choses ne répond pas à celle des instincts, et cela pour plusieurs raisons. Il y a d’abord un certain fonds d’identité humaine qui supporte toutes les races ; il y a ensuite et surtout les accidens historiques ou économiques qui viennent troubler le jeu des instincts et traverser la fructification des races.

Si deux nations, deux races différentes nous apparaissaient et pouvaient être étudiées au même âge de civilisation, avec la même histoire, au même degré de richesse, la différence des races éclaterait dans toute sa crudité ; mais il n’en est pas ainsi : ces données extérieures sont variables et inégales, avec cet effet d’apporter quelque déviation ou quelque relief aux destinées qui semblent contenues dans le naturel des peuples.

Ce n’est pas la France qui la première abolit la traite des noirs et racheta ses esclaves : cet exemple nous est venu de l’Angleterre. C’est que la France, plus portée par son génie vers cette proclamation du droit humain, en était moins capable par son éducation. Quand l’Angleterre mit la main à cette œuvre, la main du second Pitt, elle était libre, depuis environ deux cents ans, d’une liberté politique et religieuse dont l’usage et l’abus, dont les convictions et les déclamations devaient cueillir plus tôt un fruit plus naturel peut-être au génie de la France. Plus âgée que la nôtre, la civilisation anglaise fut la première par cela même à rencontrer ce problème : un de ces cas où la serre vaut bien le climat.

La race individualiste a une autre chance, une autre manière de corriger son individualisme, qui est l’aristocratie. Comme elle est folle de son passé, parce qu’il est une partie d’elle-même, c’est son bon plaisir de conserver les traditions, les pouvoirs, les fortunes, les familles, qui lui représentent ce passé. L’Angleterre en use avec tout cela comme avec ses dynasties, gardant quelque chose du pouvoir féodal dans ses juges de paix et dans le droit d’aînesse, tout comme elle retient quelque chose du sang des Stuarts dans les Brunswick. De là une certaine élévation de l’individualisme.

Le degré de richesse où un pays est parvenu, quoique cette influence soit moindre que les influences signalées tout à l’heure, est à prendre en certaine considération. Vous verrez peut-être chez un peuple qui excelle à créer des capitaux un certain empressement vers les choses de philanthropie et de bien public : routes, écoles, hôpitaux. Il est assez naturel que les œuvres ressemblent aux facultés, il l’est encore plus que les enrichis s’assimilent, en faisant acte de patronage, aux riches et aux nobles.

C’est ainsi que l’individualisme se tempère parmi les Anglais sous des accidens faits pour l’ennoblir et l’épurer. Il arrive d’ailleurs en ce pays que l’état y acquiert par la force et la conspiration des choses tous les pouvoirs dont il se soucie le moins, et que la société lui refuserait, si elle était libre d’en user ainsi. Cela tient à une loi qui s’applique partout, bien ou mal venue des peuples : nous retrouvons ici ce fait, un des plus généraux et des plus impérieux de l’histoire, que les attributions viennent à un gouvernement comme le progrès vient à une société. Rien ne se perfectionne dans les sociétés, en fait de politique, de morale ou de bien-être, qu’à la condition d’armer l’état, de développer et de détailler son personnage.

C’est fort bien fait à vous, peuple inventif et ardent, d’avoir de la monnaie de papier ; mais laisserez-vous chacun battre cette monnaie comme bon lui semble ? Laisserez-vous payer en papier les artisans, les ouvriers, toutes les classes humbles et ignorantes, qui sont hors d’état de refuser ou d’apprécier cette monnaie ? « Je reconnais, dit lord Liverpool, que le papier de circulation d’une valeur élevée peut être très convenable pour mener à bien beaucoup de branches de commerce dans un pays aussi riche que la Grande-Bretagne ; mais il est un genre de papier auquel je m’oppose de toutes mes forces, c’est celui qui prétend remplacer le numéraire, particulièrement dans le paiement des ouvriers, des artisans, des matelots, du soldat, et dans le moindre commerce de détail [8]. »

Ainsi parlait cet homme d’état en 1819. Vingt-cinq ans après, sir Robert Peel réglementait les banques avec étonnement, avec indignation de ce que son pays eût supporté si longtemps les abus crians de leur liberté. Singulier peuple, pour le dire en passant, notre aîné, notre précurseur à ce point, qu’il corrigeait en 1844 les abus d’une chose dont nous avions à peine l’usage !

Un moment vint dans l’histoire de ce pays, une famine, où l’émigration coula comme un torrent. On sait que deux millions d’Irlandais s’expatrièrent aux environs de 1846, tandis qu’un million de leurs compatriotes se laissait mourir de faim sur place. On en était presque à ne plus comprendre la théorie de Malthus : il y avait plus de monde pour mourir et pour émigrer que pour naître ; mais une chose fut admirablement comprise, c’est qu’il n’était pas permis d’abandonner ces émigrans aux entrepreneurs de transports, pour être traités comme des ballots, pour être arrimés comme des nègres, sans air, sans jour, sans pudeur, sans médecin, sans aumônier. Cette idée n’était pas supportable. La loi parut au milieu de ces rapports nouveaux, elle vint se mettre entre l’émigrant et le spéculateur ; elle décréta un maximum de malaise et d’indécence qui ne put être dépassé. Du même pas, la loi descendit jusque dans les mines pour en chasser les femmes ; elle avait déjà pénétré dans les manufactures pour y stipuler, pour y imposer des écoles, quoi qu’en eussent le père et le maître.

Ce pays exerce dans toute leur tension l’énergie des individus, l’énergie de l’association, l’énergie des forces naturelles ; ce n’est pas pour négliger un instrument tel que la force des lois et de l’état. Il en fit un solide usage pour parer le coup du blocus continental, ayant désormais à se nourrir lui-même, à se convertir en champ de blé, en manufacture de céréales. Alors fut ouverte, sous l’autorité de la loi, une immense expropriation, celle de tous les biens communaux qui étaient des pâturages, puis celle de tous les droits de pâturage qui existaient sur les biens des particuliers. Dans cette prairie qu’est l’Angleterre en vertu de son climat, c’était une grande opération. Y déclarer expropriable ou rachetable tout ce qui était pâturage était à peu près de même conséquence que si l’on eût institué parmi nous le rachat de tous les baux à métairie qui cultivaient la France, et cela pour passer à une culture meilleure, plus avantageuse au pays, aux propriétaires. Cette grosse affaire fut traitée par les Anglais avec la véhémence qui les distingue. On ne vit partout que défrichement, ce que Mac-Culloc appelle agricultural mania ; nullement un caprice, quoi qu’il en dise, mais le sentiment d’un besoin public et impérieux, une spéculation utile à tout le monde. Ce fut l’effet des inclosure-bills, ainsi nommés, parce que la clôture était l’obstacle au parcours du bétail, la prise de possession, la marque et la garantie de l’appropriation agricole.

On voit comment il peut arriver que les races les plus diversement douées se touchent par quelque côté, — soit que les défauts de l’une portent en eux-mêmes un certain correctif, tandis que les qualités de l’autre n’ont pas eu l’éducation voulue, — soit que la race éprouve dans ses défauts comme dans ses dons l’influence des institutions, celles-ci à leur tour fondées ou dominées par les événemens. Il en est des peuples comme des individus, subissant non-seulement leur naturel, mais leur condition, l’empire des circonstances où ils vivent ; le naturel des peuples, si prononcé qu’il soit, ne fait pas à lui seul toute leur destinée. On a ses instincts sans doute, mais on a son histoire, son éducation. Un passé qui consacre et oblige les classes supérieures, une liberté qui a cultivé toutes les classes dans leurs sentimens et leur intelligence, un sentiment religieux entre autres, plus sincère et plus persistant, entretenu qu’il est par de libres controverses, voilà des influences qui élèvent une nation au-dessus d’elle-même, au niveau des mieux douées. La liberté et la religion ont cela de grand qu’elles tirent l’homme de sa routine et lui posent des problèmes au nom du bien public, au nom d’une autre vie. Quand on est interpellé de la sorte, il faut bien un jour ou l’autre, si peu qu’on y soit porté, à travers les ennuis et les aspérités du sillon que l’on trace, lever les regards vers la patrie et vers le ciel.

Une race individualiste avec les difficultés de tout ce qu’elle veut faire, avec l’imperfection naturelle de ce qu’elle a déjà fait, ne peut donc manquer, quoi qu’elle en ait, d’employer et de déployer l’état ; mais, de son côté, un peuple centraliste, socialiste, ne saurait faire abstraction de l’individu et sacrifier tout à l’état. Il faut être une secte pour abandonner à l’état la production, le sol, le jugement des capacités, la répartition des tâches, ou même, sans aller si loin, certains monopoles tels que les chemins de fer et l’émission de la monnaie de papier. Quand un peuple a une telle idée, un tel souci du droit, qu’il va jusqu’à considérer la société comme un être qui a des droits, est-ce qu’il pourrait négliger les êtres réels et palpables, les individus, qui sont la substance sociale ? Vous verrez au contraire ce peuple compter et respecter comme il faut l’individu, à l’occasion même le restaurer : un détail que vous trouverez tout au long dans la déclaration des droits de l’homme de 91, et qui a passé presque mot pour mot dans toutes nos chartes ultérieures ; mais nos lois criminelles portent entre toutes la marque de ce progrès. Il faut bien croire que la France moderne a retrouvé les titres de l’individu, quand on la voit se purgeant tout ensemble et des tribunaux révolutionnaires et de la justice d’autrefois, qui, pour le dire en passant, leur avait servi de modèle.

Rien ne juge le passé, rien ne classe les régimes comme ceci : les temps nouveaux, à l’heure où ils étaient ivres de périls et de rage, trouvèrent une cruauté suffisante dans le droit commun, dans les procédés réguliers de ce qui osait s’appeler, il y a quatre-vingts ans, justice et magistrature. Le général Houchard fut jugé et condamné absolument comme l’avait été le général comte de Lally-Tollendal trente ans auparavant. Même sans-façon dans les deux cas. 93 n’imagina de mieux que l’ordonnance criminelle de 1667, laquelle, il est vrai, refusait aux accusés un défenseur, un public, la confrontation des témoins, tout enfin excepté la torture. Comment aggraver cette œuvre de Pussort, tellement conçue que, selon la jactance de l’auteur, le procès pouvait être fait et parfait à un accusé dans les vingt-quatre heures ? Une perfection, vous entendez bien, qui était de pendre son homme.

On tient aujourd’hui que l’accusé doit être écouté, défendu, pesé publiquement et contradictoirement avec tout ce qui le charge, la société elle-même intervenant, quand la chose en vaut la peine, par cette délégation qu’on appelle le jury. Voilà en vérité des façons nouvelles où l’on voit clairement que l’individu est estimé à sa valeur, et que la société n’est plus l’absorbant qu’elle était autrefois.

Quant aux droits du citoyen, quant à la liberté politique, rien ne découle plus directement du naturel d’un peuple qui est particulièrement sensible à l’idée du droit. Le moyen en effet de mettre le droit dans les lois, c’est de mettre la nation dans la législature. Autrement la loi serait le caprice, le bénéfice d’un homme ou d’une classe, en un mot l’arbitraire, ce qu’il y a de plus opposé à l’idée de droit. Parlant de liberté politique, je trouve superflu, pour ne pas dire mieux, de m’arrêter à ce point de vue du droit ; il me répugne de prouver que la liberté est un droit français. Entamer à ce propos une discussion régulière, il me semble que ce serait mettre en compromis et en arbitrage l’honneur de la nation. Tant pis pour qui demande ici une démonstration : elle lui serait donnée qu’il ne la comprendrait pas. La liberté ne se prouve pas plus que le soleil. Laissons là les espèces qui ne la voient pas.

Au surplus, il y a bien d’autres légitimités, bien d’autres nécessités pour charger telle nation de son propre gouvernement. La liberté est chose qui arrive, qui s’impose d’elle-même dans une société progressive ; c’est l’hygiène ou plutôt la santé des nations adultes. La civilisation fait la liberté, quand elle n’en vient pas ; la liberté est l’achèvement logique d’une nation policée, une tête qui pousse d’elle-même à tous les développemens de vie et d’organes que suscite le progrès. Quand un peuple prend possession de la nature, quand il excelle à constituer des mandataires, à créer partout des pouvoirs (ce qui est le fait de l’association), comment les pouvoirs publics, le mandat politique, resteraient-ils en dehors de ses prises et de son contrôle ?

L’ascension politique est inévitable parmi des hommes parvenus à ces conquêtes, nantis de ces instrumens. L’activité et la puissance des esprits, par où ils se répandent en maîtres sur le monde physique et économique, ne peut les laisser en dehors du monde officiel, c’est-à-dire en dehors d’une sphère où habitent des influences qui peuvent leur être soit des auxiliaires, soit des ennemis. En même temps qu’un pays est entraîné vers la chose publique par toutes les forces qui lui viennent, celle-ci, par cela même, ne peut être la chose d’un homme. Les pouvoirs publics perdent non-seulement le droit, mais la faculté d’être absolus. On peut bien dire dans le sens fiscal qu’où il n’y a rien, le roi perd ses droits. Il ne les perd pas moins (je parle du roi absolu) où il y a cette accumulation de trésors qui distingue un grand peuple. Comment tant de lumières générales, de connaissances positives, de combinaisons, de conduite apprise, de raison et de moralité publiques, pourraient-elles tenir dans la main d’un homme ? Où est l’homme assez grand pour conserver sur la société de nos jours les proportions de supériorité que Charlemagne, Henri IV même, avaient sur leurs contemporains ? Il n’y a aucune raison de croire que la nature soit épuisée de grands hommes. Pourquoi donc aurait-elle renoncé à ce produit quand elle ne cesse d’ailleurs de s’épancher en créations immondes et servîtes ? Seulement voici ce qui arrive : elle laisse aux grands hommes un rôle moindre dans une société agrandie et développée ; elle diminue même leur prestige dans un milieu où ils n’ont plus le même relief et ne paraissent plus avoir la même taille. Le colosse n’est plus de notre temps, faute de nains. Le chœur est un personnage à proportions croissantes dans le drame des sociétés modernes. Il y a des batailles gagnées, des conquêtes et, je crois même, jusqu’à des découvertes scientifiques sans nom d’auteur. Quant aux ouvrages d’esprit, les plus originaux doivent tout à tous, et je trouve plaisant ce domaine public de s’ériger en propriété, en héritage surtout. L’humanité n’a plus de maîtres, à peine des chefs : voilà le fait.

Cependant il faut noter ici une différence de quelque portée entre l’individualisme et le centralisme, qu’on me passe le mot. Le peuple individualiste aboutit tout d’abord et nécessairement à la liberté politique. Il n’est pas en lui d’obéir à une loi qu’il n’a pas faite lui-même ou par ses représentans ; l’idée qu’il a de sa souveraineté le conduit invinciblement à cette forme ou plutôt à ce fond de gouvernement. Comme il lui en coûte d’obéir, au moins veut-il être le dispensateur de son obéissance, créant lui-même les pouvoirs et concourant aux lois qu’il subit. Il a une objection péremptoire contre les meilleures lois, s’il ne les a point faites, et contre la meilleure politique, dès qu’elle lui est imposée. Bref, il aime la liberté pour elle-même et n’aime rien sans elle. Quant au peuple centraliste, encore qu’il aspire à la liberté, il est susceptible, chemin faisant, de quelque distraction. Ce goût de justice et de grandeur morale dont il est possédé est surtout l’impatience et le dégoût des gouvernemens iniques ou simplement défectueux, vulgaires, par où il arrive à tolérer les gouvernemens qui ne se détournent pas des grandes vues et des grandes choses, encore que la liberté n’y ait pas toute sa place, et à les supporter plus ou moins longtemps pour ce seul mérite.

Reste une question délicate, scabreuse. Quelle est la meilleure à tout prendre de la tendance anglo-saxonne ou de la tendance latine, telles qu’on vient de les caractériser ? Rien n’est moins clair, quelque soit à cet égard le préjugé, que je tiens d’ailleurs pour très généreux et très opportun. Être libre comme l’entend l’Anglo-Saxon, c’est n’obéir qu’à soi-même, c’est s’affirmer soi-même et tout entier, y compris l’égoïsme. Être centralisé et gouverné ainsi que les races latines y consentent, c’est obéir à la règle, à la loi morale, c’est prendre hors de soi son idéal et son impulsion.

Il n’est pas de peuple ainsi fait qu’on y obéisse, chacun et dans chaque cas particulier, spontanément, aux préceptes du droit. Une telle supériorité n’existe pas d’un peuple sur un autre, ce n’est point là ce que nous entendons par le goût du droit inné chez un peuple. Il peut arriver cependant qu’une race n’ait pas d’objection absolue contre un ensemble de lois destinées à la police universelle de l’égoïsme, à l’observance détaillée de la loi morale. Tel est, parmi les nations, l’effet d’une idée du droit plus lumineuse, d’une ardeur vitale et animale moins exubérante. Cette race a quelque chose de remarquable en ce sens que, si elle n’obéit pas au droit plus volontiers qu’une autre, elle se laisse plus volontiers imposer cette obéissance. Égoïste dans le présent et dans la pratique, ce qui est l’infirmité incurable de l’homme, elle ne l’est pas en principe, c’est-à-dire à l’encontre des lois qui règlent l’avenir et l’ensemble des choses, qui la toucheront peut-être, mais qui ne la touchent pas encore.

Il vous semble peut-être que cette race est subalterne et disgraciée, que le grand côté de l’être humain est le don de voir et d’agir par lui-même, tandis que tout le reste obéit aux lois de la végétation et de l’instinct, que plus nous conservons dans l’état social notre individu libre et intact, plus nous abondons dans notre nature et dans notre supériorité. À cela je réponds qu’il faut se rendre compte de toute notre nature et démêler au juste le dernier terme de cette supériorité. Tout comme l’être humain se distingue des plantes et des animaux par l’impulsion spontanée dont il porte en lui le principe, de même il se distingue de ses semblables par la qualité de ses impulsions, qui paraît surtout dans la quantité des lois, celles-ci abondantes comme celles-là sont généreuses, car les lois seules, par la force qui est en elles, peuvent mener ou plutôt entraîner à leur fin les meilleures impulsions, qui ne sont après tout, dans une espèce foncièrement égoïste, que simple tendance, simple velléité.

Ce qui masque cette vérité, c’est que les peuples amplement gouvernés n’ont pas constitué d’une manière expresse leur gouvernement dans ces proportions et à ces fins salutaires. Il vous semble peut-être qu’ils subissent cette plénitude de gouvernement, qu’ils ne l’ont pas voulue, et qu’on ne peut leur imputer à mérite une soumission qui n’est pas volontaire. Cela est vrai dans beaucoup de cas : les gouvernemens s’imposent et se développent en vertu de l’égoïsme humain, qui ne leur fait pas défaut ; mais le bien public, dont ils usent comme d’un prétexte, est leur véritable raison d’être et de grandir. Ne croyez pas qu’ils se feraient supporter, s’ils n’étaient bons qu’à eux-mêmes. Un abus aussi ancien que le monde n’est pas purement un abus. Se nourrissant peut-être de pensées égoïstes, les gouvernemens ne vivent que par l’illusion qui les prend pour une magistrature, pour une fonction. D’ailleurs illusion n’est pas le mot ; les pires gouvernemens tiennent la place qu’occuperaient à leur défaut tous les vices et tous les crimes déchaînés, l’anarchie en un mot. César Borgia ne souffrait dans ses états d’autres voleurs et d’autres empoisonneurs que lui-même, d’où il suit qu’un peuple étendant volontiers la sphère du gouvernement croit peut-être étendre par là l’observance de la loi morale, et ne fait pas nécessairement preuve de servilité.

On ne peut bien juger de tout cela qu’au moyen d’une hypothèse, l’histoire, la réalité manquant. Il faudrait supposer des hommes indépendans et égaux délibérant sur la convenance de se soumettre à un gouvernement. Il est clair que le triomphe du bien serait cette soumission, et que les opinons pour l’affirmative seraient supérieurs en lumières et en vertu aux partisans de la négative. Supposez qu’on se demande aux États-Unis s’il convient de faire des lois sur la propriété, sur la banqueroute, sur les abus de la concurrence, sur la répression et la police des voies de fait. Est-ce que la supériorité morale ne serait pas avec ceux qui encourraient cette sujétion, qui abdiqueraient leur indépendance au profit de la justice et de la vérité, qui voudraient un organe, une force extérieure à l’appui de ce qu’ils ont dans l’âme, de ce qu’ils confessent, tout en le sacrifiant à chaque pas, pour le droit et le bien public ?

Donc il y a question. On peut se demander laquelle est supérieure de la race qui porte en elle une passion d’indépendance, de libre déploiement physique et moral, ou de la race animée d’un goût de justice et de vérité, lequel autorise ou subit volontiers un grand essor de législation et de gouvernement ; l’une où prédomine l’idée du droit poussé jusqu’à l’égoïsme, l’autre avec une telle idée du devoir que l’individu pourrait bien arriver à l’effacement et à l’abdication.

Comme on ne gouverne les hommes que sous une étiquette et même avec un certain fonds de justice, on pourrait dire que la grandeur d’un peuple ne se mesure pas à ses goûts d’indépendance, mais à ses aptitudes gouvernables,… moyennant toutefois qu’il soit son gouvernement à lui-même. Voilà une solution, mais non celle du problème qu’on posait tout à l’heure, car cette solution ajoute à l’essence de la race latine la condition du self government. Or, pour continuer le parallèle entre les deux races dans des termes équitables, il faudrait prendre l’anglo-saxonne à ce degré d’éducation où elle subit toute la plénitude de gouvernement voulue par les nécessités modernes. On se fait trop beau jeu, on commet une naïveté, quand on compare les qualités de la race à laquelle on appartient aux vices de l’autre race, ou plutôt quand on considère l’une dans toute la maturité dont elle est capable, prenant l’autre dans son état de verdeur et de crudité. Le fait est que les races latine et anglo-saxonne sont chacune incomplètes : chacune du moins a des tendances qui, prises au mot et poussées à bout, vont droit à l’excès, à l’abîme.

Êtes-vous de ceux qui ont une objection innée contre toute discipline, contre le gouvernement en général ? Il n’y a pas lieu de triompher. Sachez bien que vous avez là le fonds d’un sauvage, le fonds de ces peuplades qui guerroient comme nous chassons, faisant de leur ennemi une proie, un gibier, où l’on tue son vieux père d’un coup de massue, où l’on tue sa femme de travail, où l’on se tue soi-même d’eau-de-vie. Regardez-vous bien ; c’est votre caricature qu’on vous montre là, c’est-à-dire la figure que vous pourriez faire en livrant à toute leur saillie les traits de votre naturel. Voilà ce que c’est que l’indiscipline et la souveraineté des instincts, — l’individualisme, puisqu’il faut l’appeler par son nom !

Maintenant êtes-vous de ceux qui conçoivent par-dessus tout la règle, qui pratiquent volontiers l’obéissance ? Triste condition ! Vous voilà semblables à ces troupeaux asiatiques qui se croient des hommes sur certaines apparences, mais qui ne le sont pas, vu qu’ils obéissent à un homme. Allez paître en Orient. Je sais bien que l’Orient croit obéir à des pouvoirs divins en obéissant comme il fait, ce qui sauve sa dignité. Cependant l’homme disparaît et s’abîme en face de Dieu tout comme sous le poids des instincts brutaux. Le maître qui vient à lui comme délégué d’en haut l’accable, l’annule. À cette école, nous désapprenons notre jugement, notre volonté, nos ressorts individuels et cette faculté de progrès qui distingue les sociétés occidentales de celles du castor, de l’abeille, de la Chine.

On voit quel est le problème : il s’agit de constituer des pouvoirs publics, mais qui ne soient ni à base divine ni d’un seul homme. Dans le premier cas, c’en est fait de l’humanité ; dans le second cas, il y va de l’honneur. Cela revient à dire que la liberté politique est tout, mettant l’homme sous l’empire du droit exprimé par des pouvoirs nationaux, et néanmoins le laissant en possession de tout son individualisme pour instituer et pour juger ces pouvoirs, ces organes du droit.


V

Nous ne croyons pas en tout ce qui précède avoir commis de digressions et prodigué les détails inutiles. À tout hasard, nous ferons bien de revenir sur nos pas et de rassembler la preuve que nous avons voulu faire, éparse qu’elle est en bon nombre de détours et d’embranchemens. Il s’agit de savoir si la France est ce que nous la voyons, c’est-à-dire moins entreprenante et moins active que telle autre nation par le fait de ses maîtres, qui l’auraient toujours serrée de trop près, comblée de tutelles et de disciplines, — ou bien si elle est ainsi naturellement, par où elle mérite un gouvernement d’une étendue et d’une sollicitude inconnues ailleurs.

La question est des plus graves, car si nous sommes la créature de nos institutions, défectueux comme nous le reconnaissons à certains égards, impropres comme nous le paraissons à une liberté stable et régulière, il faut réformer nos institutions ; il faut jeter bas surtout celle qui semble la plus coupable en tout ceci, la centralisation, et répandre la souveraineté à travers le pays, parmi des localités et des corps dont chacun en aura sa part ; il faut enfin créer une organisation de pouvoirs parfaitement dissemblable de celle qui nous a surchargés de règlemens et qui nous a énervés par cet excès, par cette surabondance. Toutefois, avant d’en venir là, ce qui est un grand parti, sachons bien ce que nous sommes, au plus profond de nous-mêmes, comme race et comme nation, dans les vices et dans les qualités qui nous constituent. Quand nous aurons reconnu en son gîte et en son essence le naturel français, nous saurons peut-être quelles sont les choses dans notre destinée qui proviennent de ce fond, qui ne peuvent être imputées à la violence ou au caprice, et qui ont le droit de persister.

L’inconvénient de cette étude, répandue à travers un champ d’observations immense et variable, où abondent les anomalies, où la règle et l’accident ne sont pas faciles à démêler, c’est le vague, l’arbitraire. Rien de hasardeux en de telles données comme une proposition générale. Les époques se contredisent, et non-seulement les époques, mais les classes, mais le nord et le midi, sans parler de tant d’autres diversités qui se disputent un peuple, un grand peuple surtout, largement étalé dans le temps et dans l’espace. Est-ce à dire que l’on soit réduit en cette recherche à de pures allégations, sans preuve possible, et que notre unique ressource soit d’interpeller les souvenirs et la conscience de chacun, qui répondront capricieusement tantôt oui, tantôt non ? Je ne le pense pas. Les qualités fondamentales d’une nation, si profonde qu’en soit la source, si confus qu’en soit le développement, paraissent dans ses mœurs et dans son histoire. Ces qualités ont leurs produits distincts, reconnaissables à ce signe que les institutions n’y sont pour rien et qu’ils éclatent en des choses impénétrables au législateur, auxquelles les gouvernemens n’ont pas touché, n’ont pas même songé.

Regardez donc la France avec ses deux traits, ses deux organes pour ainsi dire : universalité de la langue, contagion de l’idée ! Vous ne direz pas que ce sont les gouvernemens qui construisent de telles grammaires, qui allument un tel prosélytisme. Nous sommes donc en droit d’interroger ces faits, d’en chercher le principe, qui ne peut être que l’esprit même de la France, pour appliquer ce principe, une fois découvert, au problème qui nous arrête.

Or ce qui fait une langue universelle, c’est une nation sociable. Une langue ne parvient à cette fortune que pour s’y être préparée par un certain commerce des classes, des partis, des sectes, des écoles, cultivant un lien, conservant un attrait dans leur diversité même, et créant sous cette influence un instrument d’échange intellectuel une monnaie d’esprit propre à tous les usages et à tous les peuples. La sociabilité ! nous tenons là, et pour l’avoir trouvé à sa place, un trait essentiel de la France. Or ceci tout d’abord ne nous explique pas mal pourquoi nous sommes tant gouvernés : c’est que nous sommes gouvernables, et cela par ce besoin de discipline qui caractérise toute relation, toute agglomération humaine, besoin d’autant plus impérieux, discipline d’autant plus serrée que la relation est plus multipliée, l’agglomération plus dense et plus nombreuse. Plus les égoïsmes que nous sommes se touchent de près, se rencontrent souvent, plus ils ont besoin de répression.

Telle sociabilité, telle réglementation : les deux choses vont ensemble, celle-ci proportionnée de tout point à celle-là, et naturellement fort abondante parmi nous. Ainsi à ce titre déjà nous sommes une race destinée à une certaine ampleur de gouvernement. Toutefois l’esprit de la France ne la soumet pas moins à cette conclusion que son humeur ne l’y incline. Comment aurions-nous cette idée contagieuse qu’on nous connaît, si cette idée n’était générale ? Et d’où viendrait cette généralité, si ce n’est d’un esprit philosophique ? Faites un pas de plus, et vous verrez que cet esprit, se donnant carrière dans la cité, y voudra mettre la justice comme le rapport essentiel des hommes, par où il arrive tout droit à l’emploi de la force contre les égoïsmes, au déploiement de l’état contre les individus. Dieu me garde de surfaire et de flatter les gouvernemens ! Ils sont égoïstes, eux aussi, mais hypocrites. Voilà leur supériorité sur l’individu, lequel est tout à la fois égoïste et cynique. Hypocrisie oblige : les gouvernemens, dans l’exercice de leur rôle, disent des choses que les peuples finissent par penser, avec certaines conséquences pratiques.

D’ailleurs, il ne faut rien outrer, les gouvernemens ne sont pas et ne peuvent être de simples masques à maximes édifiantes, à proverbes instructifs. Leur rôle finit par entrer en eux et devient à certaines heures une conviction. Quand il n’est personne qui n’emprunte quelque chose, et quelque chose de bon au métier qu’il fait, au corps ou à la caste dont il est membre, à l’atmosphère enfin qu’il respire, pourquoi l’homme d’état resterait-il purement homme, c’est-à-dire égoïste ? On a la preuve que le cardinal Mazarin, qui prenait de toutes mains, pensait parfois au bien public : sa correspondance en fait foi pendant les négociations du traité de Westphalie. Quand on découvrirait quelque chose de pareil sur le cardinal Dubois, cela ne m’étonnerait pas. Personne n’est à l’abri de sa conscience, non-seulement pour ce qu’il a fait (c’est le cas bien connu du remords), mais pour ce qu’il doit faire. Il est aussi difficile aux gouvernemens d’être égoïstes que d’être fainéans, en France surtout depuis 89. Il faut bien qu’ils agissent. Or ils ne peuvent se défendre de mettre çà et là dans leurs actes quelque chose de ce qui devrait en être le fond permanent, et de céder à quelque tentation de bien faire dans l’occasion incessante qu’ils en trouvent sous leurs pas.. Ainsi tout n’est pas illusion dans cet instinct français qui confie beaucoup d’attributions et qui demande beaucoup de services à ses gouvernans, Au surplus, quelle que soit la valeur intrinsèque et morale des pouvoirs publics, comme ils sont la seule force connue à l’appui du droit, la France, de l’humeur philosophique dont elle est, doit faire tout ensemble de grandes applications de droit et de gouvernement. Par ce tour d’esprit comme par la sociabilité qui abonde dans son tempérament, c’est une race où le règlement prospère à souhait, où les disciplines sont souffertes et même invoquées. Il n’en faut pas plus pour mettre à néant la doctrine, l’hypothèse qui fait naître tout cela d’une pure invasion, d’un pur caprice officiel.

Ici donc la race peut être comptée comme une explication, et nous en avons fini avec notre sujet. Il nous reste seulement à prendre certaines précautions pour marquer la limite de ce que nous admirons dans ce que nous expliquons. Ceci est capital. Nous ne saurions trop dire combien la race est à reprendre en certains côtés de la tendance que nous avons décrite. Le plus difforme, le plus monstrueux, est le préjugé qu’elle entretient en faveur du pouvoir exécutif comme gardien exclusif de l’ordre. Elle ne sait qu’une chose en ses alarmes, qui est de lâcher tous ses droits pour armer le pouvoir exécutif contre le citoyen et aux dépens du citoyen : aberration encore plus qu’exagération, car on ne peut trop aimer l’ordre. À cet égard, la race qui porte en elle le sentiment du droit est bien inspirée et fidèle à elle-même. La bévue est d’oublier : — premièrement, que l’arbitraire est un des ennemis de l’ordre, un ennemi qu’il a fallu détruire, contre lequel ont été faites certaines révolutions ; — ensuite, que la représentation de tous les droits et de tous les intérêts est l’ordre même dans sa notion la plus haute et la plus sûre ; — enfin, que, pris matériellement et considéré dans la rue, l’ordre est gardé par la loi, par le droit commun, même en pays libre, et peut se passer de dictature, d’arbitraire.

Après cela, c’est à peine s’il faut noter dans la race latine et centraliste quelques dépravations de détail qui y sont inhérentes, la police tracassière non moins que protectrice, la formalité tournant à la minutie et à l’entrave. Peut-être même vous plaira-t-il de blâmer les assistances pécuniaires de l’état, défrayées qu’elles sont par l’impôt, ou tout au moins d’admirer médiocrement ce bienfait qui est de prendre aux uns pour donner aux autres, sans qu’il soit même bien établi que les uns soient les riches et que les autres soient les pauvres.

Trop de règlement, trop de pouvoir exécutif, voilà le vice, je dirais volontiers la souillure du régime et de l’esprit français. Ceci nous ramène à cette question des pouvoirs locaux, qui n’est pas seulement le prétexte des développemens qu’on vient de voir. Convient-il, dans un pays ainsi fait, d’instituer des pouvoirs locaux quasi-souverains, à grandes attributions ? Rien ne serait plus hasardeux, car le vice de ces pouvoirs est justement celui qui foisonne déjà dans la race, la manie de gouverner outre mesure, la passion de réglementer à l’infini. C’est en effet l’aptitude et le bon plaisir des petits états d’abuser du gouvernement. Une commune livrée à elle-même, c’est une coterie souveraine enfonçant toutes les épingles de sa colère dans la vie de ses ennemis, de ses voisins. Dévote, elle tiendra le juron pour un cas pendable, ainsi que cela s’est vu parmi les puritains du Massachusetts. Envieuse, elle fera des lois somptuaires. Chargée de population, elle fera des règlemens contre le mariage, comme dans tel canton suisse ou dans telle principauté allemande. Industrielle enfin, elle inventera ou plutôt elle a inventé les jurandes et les maîtrises : on sait que ce beau régime est ne dans les communes du moyen âge. Cette tyrannie imposera ou défendra mille petites choses : or la vie journalière en est tissue et composée. Elle aura de plus le pouvoir de se faire obéir dans ce champ clos où chacun vit sous l’œil de chacun. C’est de l’histoire que ceci, même aujourd’hui, même en France, où tantôt un règlement d’octroi, tantôt un arrêté de police municipale est annulé par un ministre, rejeté par un juge. Nos communes s’emportent, même sous l’œil de l’autorité centrale : que feraient-elles donc dans leur force et dans leur liberté ?

Telle est l’essence des pouvoirs locaux ; or la race latine a tout ce qu’il faut pour en abuser, tandis qu’il n’est pas clair qu’elle porte comme un fruit naturel l’ardeur et l’audace des efforts privés, des entreprises individuelles. Dans ces données, l’état se relâchant, on peut prévoir une de ces deux choses, peut-être toutes les deux : inertie chez les individus, faute de stimulant officiel ; excès parmi les autorités locales, faute de surveillance officielle. Encore une fois, ce qu’il nous faut, c’est la liberté politique, c’est-à-dire un gouvernement riche d’attributions, mais national en ses origines et en ses contrôles, où les faiblesses de la race trouvent leur renfort, ses travers leur discipline, ses rares qualités l’exercice politique et administratif, où enfin tout est debout, tout est sauf, y compris l’honneur.


DUPONT-WHITE.

  1. Pritchard, Histoire naturelle de l’Homme, t. Ier, p. 81.
  2. Loi des 16-24 août 1790, titre II, article 13.
  3. Loi des 7-11 septembre 1790.
  4. Loi du 25 mai 1791, article 15.
  5. Loi du 14 octobre 1790.
  6. Voyez article 4 du budget des dépenses de 1830, loi du 2 août 1829, — article 50 du budget des recettes de 1832, loi du 21 avril 1832, — article 19 de la loi du 24 août 1833 portant règlement définitif de l’exercice de 1830, — article 17 de la loi du 9 juillet 1836 portant règlement définitif de l’exercice 1833.
  7. Voyez le rapport de M. Magne sur le budget des recettes de 1847, p. 10 et suiv.
  8. A Trealise on the coin of the realm, p. 239.