L’Affaire Lerouge/8

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Dentu (p. 221-240).


VIII


Le jour même de la découverte du crime de la Jonchère, à l’heure précisément où le père Tabaret faisait sa démonstration dans la chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se rendre à la gare du Nord au-devant de son père.

Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux mornes, ses lèvres blémies dénonçaient d’accablantes fatigues, l’abus de plaisirs écrasants ou de terribles soucis.

Au surplus, tous les domestiques de l’hôtel avaient parfaitement observé que depuis cinq jours leur jeune maître n’était pas dans son assiette ordinaire. Il ne parlait qu’avec effort, mangeait à peine et avait sévèrement interdit sa porte.

Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce changement, trop rapide pour ne pas être des plus sensibles, était survenu le dimanche matin, à la suite de la visite d’un certain sieur Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures dans la bibliothèque.

Le vicomte, gai comme un pinson à l’arrivée de ce personnage, avait, à sa sortie, l’air d’un déterré, et il n’avait plus quitté cette mine affreuse.

Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait se traîner avec tant de peine, que M. Lubin, son valet de chambre, l’exhorta beaucoup à ne pas sortir. S’exposer au froid, c’était commettre une imprudence gratuite. Il serait plus sage à lui de se coucher et d’avaler une bonne tasse de tisane.

Mais le comte de Commarin n’entendait point raillerie sur le chapitre des devoirs filiaux. Il était homme à pardonner à son fils les plus incroyables folies, les pires débordements, plutôt que ce qu’il appelait un manque de révérence. Il avait annoncé son arrivée par le télégraphe vingt-quatre heures à l’avance, donc l’hôtel devait être sous les armes, donc l’absence d’Albert à la gare l’eût choqué comme la plus outrageante des inconvenances.

Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d’attente quand la cloche signala l’arrivée du train. Bientôt les portes qui donnent sur le quai s’ouvrirent et furent encombrées de voyageurs.

La presse un peu dissipée, le comte apparut, suivi d’un domestique portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures précieuses.

Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes années de moins que son âge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient à peine. Il était grand et maigre, marchait le corps droit et portait la tête haute, sans avoir rien pourtant de cette disgracieuse roideur britannique, l’admiration et l’envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure était noble, sa démarche aisée. Il avait de fortes mains, très-belles, les mains d’un homme dont les ancêtres ont pendant des siècles donnés de grands coups d’épée. Sa figure régulière présentait un contraste singulier pour celui qui l’étudiait : tous ses traits respiraient une facile bonhomie, sa bouche était souriante, mais dans ses yeux clairs éclatait la plus farouche fierté.

Ce contraste traduisait le secret de son caractère.

Tout aussi exclusif que la marquise d’Arlange, il avait marché avec son siècle, ou du moins il paraissait avoir marché.

Autant que la marquise, il méprisait absolument tout ce qui n’était pas noble, seulement son mépris s’exprimait d’une façon différente. La marquise affichait hautement et brutalement ses dédains : le comte les dissimulait sous les recherches d’une politesse humiliante à force d’être excessive. La marquise aurait volontiers tutoyé ses fournisseurs : le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laissé tomber son parapluie, s’était précipité pour le ramasser.

C’est que la vieille dame avait les yeux bandés, les oreilles bouchées, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup entendu avec une ouïe très-fine. Elle était sotte et sans l’ombre du sens commun : il avait de l’esprit, des vues presque larges, et des idées. Elle rêvait le retour de tous les usages saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques, s’imaginant qu’on fait reculer les années comme les aiguilles d’une pendule : il aspirait, lui, à des choses positives, au pouvoir, par exemple, sincèrement persuadé que son parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconquérir sourdement et lentement, mais sûrement, tous les privilèges perdus.

Mais, au fond, ils devaient s’entendre.

Pour tout dire, le comte était le portrait flatté d’une certaine fraction de la société, la marquise en était la caricature.

Il faut ajouter qu’avec ses égaux, M. de Commarin savait se départir de son écrasante urbanité. Il reprenait alors son caractère vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la contradiction à peu près comme un étalon la piqûre d’une mouche.

Dans sa maison, c’était un despote.

En apercevant son père, Albert s’avança vers lui avec empressement. Ils se serrèrent la main, s’embrassèrent d’un air aussi noble que cérémonieux, et en moins d’une minute expédièrent la phraséologie banale des informations de retour et des compliments de voyage.

Alors seulement M. de Commarin parut s’apercevoir de l’altération, si visible, du visage de son fils.

— Vous êtes souffrant, vicomte ? demanda-t-il.

— Non, monsieur, répondit laconiquement Albert.

Le comte fit un : « Ah ! » accompagné d’un certain mouvement de tête, qui était chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incrédulité ; puis il se retourna vers son domestique et lui donna brièvement quelques ordres.

— Maintenant, reprit-il en revenant à son fils, rentrons vite à l’hôtel. J’ai hâte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir, n’ayant rien pris aujourd’hui qu’une tasse de détestable bouillon, à je ne sais quel buffet.

M. de Commarin arrivait à Paris d’une humeur massacrante. Son voyage en Autriche n’avait pas amené les résultats qu’il espérait.

Pour comble, s’étant arrêté chez un de ses anciens amis, il avait eu avec lui une discussion si violente qu’ils s’étaient séparés sans se donner la main.

À peine installé sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le comte ne put s’empêcher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort à cœur.

— Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit-il à son fils.

— Il me semble, monsieur, répondit Albert sans la moindre intention de raillerie, que c’est ce qui ne manque jamais d’arriver lorsque vous restez plus d’une heure ensemble.

— C’est vrai, mais cette fois c’est définitif. J’ai passé quatre jours chez lui dans un état inconcevable d’exaspération. Maintenant, je lui ai retiré mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les bois, il met à l’encan le château où il est, une demeure princière qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour augmenter, à ce qu’il dit, ses revenus, pour acheter de la rente, des actions, des obligations !…

— Et c’est la raison de votre rupture ? demanda Albert sans trop de surprise.

— Sans doute. N’est-elle pas légitime ?

— Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse, il est loin d’être riche.

— Et ensuite ! reprit le comte. Qu’importe cela ? On se prive, monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l’hiver, on fait donner de l’éducation à son aîné seulement, et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle est désagréable. J’ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui vend ses terres commet une indignité, il trahit son parti.

— Oh ! monsieur ! fit Albert, essayant de protester.

— J’ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte, la puissance a été, est et sera toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison à qui détient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien plus sûrement qu’en abolissant les titres. Un prince à pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois : « Enrichissez-vous, » n’était point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l’ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancés dans la spéculation. Ils sont riches aujourd’hui, mais de quoi ? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin.

C’est de la fumée qu’ils cadenassent dans leurs coffres. Ils préfèrent le mobilier qui rapporte huit aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n’est pas si fou. Dès qu’il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le bœuf de sa charrue, mais il a sa ténacité, son énergie patiente, son obstination. Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que rien l’arrête ni le détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le ventre, et les imbéciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi, son 89 ? Le bourgeois et aussi les barons de la féodalité financière.

— Eh bien ? interrogea le vicomte.

— Vous ne comprenez pas ? Ce que fait le paysan, la noblesse le devait faire. Ruinée, son devoir était de reconstituer sa fortune. Le commerce lui est interdit, soit. L’agriculture lui reste. Au lieu de bouder niaisement, depuis un demi-siècle, au lieu de s’endetter pour soutenir un train d’une ridicule mesquinerie, elle devait s’enfermer dans ses châteaux, en province, et là, travailler, se priver, économiser, acheter, s’étendre, gagner de proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle posséderait la France. Sa richesse serait énorme, car le prix de la terre s’élève de jour en jour. Sans effort, j’ai doublé ma fortune depuis trente ans. Blanlaville, qui a coûté à mon père cent mille écus en 1817, vaut maintenant plus d’un million. Ainsi, quand j’entends la noblesse se plaindre, gémir, récriminer, je hausse les épaules. Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. À qui la faute ? Elle s’appauvrit d’année en année. Elle en verra bien d’autres. Bientôt elle en sera réduite à la besace, et les quelques grands noms qui nous restent finiront sur des enseignes. Et ce sera bien fait. Ce qui me console, c’est qu’alors le paysan, maître de nos domaines, sera tout puissant, et qu’il attellera à ses voitures ces bourgeois qu’il hait autant que je les exècre moi-même.

La voiture, en ce moment, s’arrêtait dans la cour, après avoir décrit ce demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gardé la bonne tradition.

Le comte descendit le premier et, appuyé sur le bras de son fils, il gravit les marches du perron.

Dans l’immense vestibule, presque tous les domestiques en grande livrée formaient la haie.

Le comte leur donna un coup d’œil en traversant, comme un officier à ses soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur tenue et gagna ses appartements, situés au premier étage, au-dessus des appartements de réception.

Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonnée que celle du comte de Commarin, maison considérable, car la fortune lui permettait de soutenir un train à éblouir plus d’un principicule allemand.

Il possédait, à un degré supérieur, le talent, il faudrait dire l’art, beaucoup plus rare qu’on ne le suppose, de commander à une armée de valets. Selon Rivarol, il est une façon de dire à un laquais : « Sortez ! » qui affirme mieux la race que cent livres de parchemins.

Les domestiques si nombreux du comte n’étaient pour lui ni une gêne, ni un souci, ni un embarras. Ils lui étaient nécessaires, le servaient bien, à sa guise et non à la leur. Il était l’exigence même, toujours prêt à dire : « J’ai failli attendre, » et cependant il était rare qu’il eût un reproche à adresser.

Chez lui tout était si bien prévu, même et surtout l’imprévu, si bien réglé, arrangé à l’avance, d’une manière invariable, qu’il n’avait plus à s’occuper de rien. Si parfaite était l’organisation de la machine intérieure, qu’elle fonctionnait sans bruit, sans effort, sans qu’il fût besoin de la remonter sans cesse. Un rouage manquait, on le remplaçait et on s’en apercevait à peine. Le mouvement général entraînait le nouveau venu, et au bout de huit jours il avait pris le pli ou il était renvoyé.

Ainsi, le maître arrivait de voyage, et l’hôtel endormi s’éveillait comme sous la baguette d’un magicien. Chacun se trouvait à son poste, prêt à reprendre la besogne interrompue six semaines auparavant. On savait que le comte avait passé la journée en wagon, donc il pouvait avoir faim : le dîner avait été avancé. Tous les gens, jusqu’au dernier marmiton, avaient présent à l’esprit l’article premier de la charte de l’hôtel : « Les domestiques sont faits, non pour exécuter des ordres, mais pour épargner la peine d’en donner. »

M. de Commarin finissait de réparer sur sa personne le désordre du voyage et de changer de vêtements, quand le maître d’hôtel en bas de soie parut et annonça que M. le comte était servi.

Il descendit presque aussitôt, et le père et le fils se rencontrèrent sur le seuil de la salle à manger.

C’est une vaste pièce, très-haute de plafond comme tout le rez-de-chaussée de l’hôtel, et d’une simplicité magnifique. Un seul des quatre dressoirs qui la décorent encombrerait un de ces vastes appartements que les millionnaires de la dernière liquidation louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un collectionneur se pâmerait devant ces dressoirs, chargés à rompre, d’émaux rares, de faïences merveilleuses et de porcelaines à faire verdir de jalousie un roi de Saxe.

Le service de la table où prirent place le comte et Albert, dressée au milieu de la salle, répondait à ce luxe grandiose. L’argenterie et les cristaux y resplendissaient.

Le comte était un grand mangeur. Parfois il tirait vanité de cet appétit énorme qui eût été pour un pauvre diable une véritable infirmité. Il aimait à rappeler les grands hommes dont l’estomac est resté célèbre. Charles-Quint dévorait des montagnes de viande. Louis XIV engloutissait à chaque repas la nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait volontiers à table qu’on peut presque juger les hommes à leur capacité digestive ; il les comparait à des lampes dont le pouvoir éclairant est en raison de l’huile qu’elles consument.

La première demi-heure du dîner fut silencieuse. M. de Commarin mangeait en conscience, ne s’apercevant pas ou ne voulant pas s’apercevoir qu’Albert remuait sa fourchette et son couteau par contenance et ne touchait à aucun des mets placés sur son assiette. Mais avec le dessert la mauvaise humeur du vieux gentilhomme reparut, fouettée par un certain vin de Bourgogne qu’il affectionnait, et dont il buvait presque exclusivement depuis de longues années.

Il ne détestait pas d’ailleurs se mettre la bile en mouvement après le dîner, professant cette théorie qu’une discussion modérée est un parfait digestif. Une lettre qui lui avait été remise à son arrivée et qu’il avait trouvé le temps de parcourir fut son prétexte et son point de départ.

— J’arrive il y a une heure, dit-il à son fils, et j’ai déjà une homélie de Broisfresnay.

— Il écrit beaucoup, observa Albert.

— Trop. Il se dépense en encre. Encore des plans, des projets, des espérances, véritables enfantillages. Il porte la parole au nom d’une douzaine de politiques de sa force. Ma parole d’honneur, ils ont perdu le sens. Ils parlent de soulever le monde ; il ne leur manque qu’un levier et un point d’appui. Je les trouve, moi qui les aime, à mourir de rire.

Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes injures et des épigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans paraître se douter que bon nombre de leurs ridicules étaient un peu les siens.

— Si encore, continua-t-il plus sérieusement, s’ils avaient quelque confiance en eux, s’ils montraient une ombre d’audace ! Mais non. La foi même leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, tantôt sur celui-ci et tantôt sur cet autre. Il n’est pas une de leurs démarches qui ne soit un aveu d’impuissance, une déclaration prématurée d’avortement. Je les vois continuellement en quête d’un mieux monté qui consente à les prendre en croupe. Ne trouvant personne, c’est qu’ils sont embarrassants ! ils en reviennent toujours au clergé comme à leurs premières amours.

Là, pensent-ils, est le salut et l’avenir. Le passé l’a bien prouvé. Ah ! ils sont adroits ! En somme, nous devons au clergé la chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et dévotion sont synonymes. Pour sept millions d’électeurs, un petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu’à la tête d’une armée de robes noires, escorté de prédicants, de moines et de missionnaires, avec un état-major d’abbés, le cierge au vent. Et on a beau dire, le Français n’est pas dévot, et il hait les jésuites. N’est-ce pas votre avis, vicomte ?

Albert ne put qu’incliner la tête en signe d’assentiment. Déjà M. de Commarin continuait :

— Ma foi ! je le déclare, je suis las de marcher à la remorque de ces gens-là. Je perds patience, quand je vois sur quel ton ils le prennent avec nous, et à quel prix ils mettent leur alliance. Ils n’étaient pas si grands seigneurs jadis, un évêque à la cour faisait une mince figure. Aujourd’hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n’existons que par eux. Et quel rôle jouons-nous à leur profit ? Nous sommes le paravent derrière lequel ils jouent leur comédie. Quelle duperie ! Est-ce que nos intérêts sont les leurs ?

Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l’an viii. Leur capitale est Rome, et c’est là que trône leur seul roi. Depuis je ne sais combien d’années, ils crient à la persécution, et jamais ils n’ont été si véritablement puissants. Enfin, si nous n’avons pas le sou, ils sont immensément riches. Les lois qui frappent les fortunes particulières ne les atteignent pas. Ils n’ont point d’héritiers qui se partagent leurs trésors et les divisent à l’infini. Ils possèdent la patience et le temps qui élèvent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clergé reste au clergé.

— Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert.

— Peut-être le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les bénéfices de la rupture ? Et d’abord, y croirait-on ?

On venait de servir le café. Le comte fit un signe, les domestiques sortirent.

— Non, poursuivit-il, on n’y croirait pas. Puis ce serait la guerre et la trahison dans nos ménages. Ils nous tiennent, par nos femmes et nos filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus pour l’aristocratie française qu’une planche de salut ; une bonne petite loi autorisant les majorats.

— Vous ne l’obtiendrez jamais, monsieur.

— Croyez-vous ? demanda M. de Commarin, vous y opposeriez-vous donc, vicomte ?

Albert savait par expérience combien était brûlant ce terrain où l’attirait son père, il ne répondit pas.

— Mettons donc que je rêve l’impossible, reprit le comte : alors que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que tous les cadets se dévouent. Qu’ils laissent pendant cinq générations le patrimoine entier à l’aîné et se contentent chacun de cent louis de rentes. De cette façon encore, on peut reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d’être divisées par des intérêts et des égoïsmes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d’État, un testament politique, pour ainsi dire, que se légueraient les aînés.

— Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n’est plus guère aux dévouements.

— Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais très-bien, et dans ma propre maison j’en ai la preuve. Je vous ai prié, moi, votre père, je vous ai conjuré de renoncer à épouser la petite-fille de cette vieille folle de marquise d’Arlange : à quoi cela a-t-il servi ? À rien. Et après trois ans de luttes, il m’a fallu céder.

— Mon père… voulut commencer Albert.

— C’est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à notre maison. Vous serez, vous, un des grands propriétaires de la France ; ayez quatre enfants, ils seront à peine riches ; qu’eux-mêmes en aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gêne.

— Vous mettez tout au pis, mon père.

— Sans doute, et je le dois. C’est le moyen d’éviter les déceptions. Vous m’avez parlé du bonheur de votre vie ! Misère ! Un homme vraiment noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle d’Arlange est très-jolie, très-séduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n’a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une héritière.

— Que je ne saurais aimer…

— La belle affaire ! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre millions, plus que les rois d’aujourd’hui ne donnent en dot à leurs filles. Sans compter les espérances…

L’entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable ; mais en dépit d’une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues de la discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le rôle de confident absolument muet, il balbutiait quelques syllabes.

Cette absence d’opposition irritait le comte encore plus qu’une contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son fils. C’était sa tactique.

Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre son fils, et sur une laconique réponse, il s’emporta tout à fait.

— Parbleu ! s’écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas autrement que vous. Quel sang avez-vous donc dans les veines ! Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin !

Il est des situations d’esprit où la moindre conversation est extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en lui répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La patience dont il était armé lui échappa enfin.

— Eh ! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-être de bonnes raisons pour cela.

Le regard dont le vicomte accentua cette phrase était si éloquent et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute l’animation de l’entretien tomba, et c’est d’une voix hésitante qu’il demanda :

— Que voulez-vous dire, vicomte ?

Albert, la phrase lancée, l’avait regrettée. Mais il était trop avancé pour reculer.

— Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, j’ai à vous entretenir de choses graves. Mon honneur, le vôtre, celui de notre maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la remettre à demain, ne voulant pas troubler la soirée de votre retour. Néanmoins, si vous l’exigez.

Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal dissimulée. On eût dit qu’il devinait où il allait en venir, et qu’il s’épouvantait de l’avoir deviné.

— Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s’élèvera pour vous accuser. Vos bontés constantes pour moi…

C’est tout ce que put supporter M. de Commarin.

— Trêve de préambules, interrompit-il durement. Les faits, sans phrases.

Albert tarda à répondre. Il se demandait comment et par où commencer.

— Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j’ai eu sous les yeux toute votre correspondance avec madame Valérie Gerdy. Toute, ajouta-t-il, soulignant ce mot déjà si significatif.

Le comte ne laissa pas à Albert le temps d’achever sa phrase. Il s’était levé comme si un serpent l’eût mordu, si violemment que sa chaise alla rouler à quatre pas.

— Plus un mot ! s’écria-t-il d’une voix terrible, plus une syllabe, je vous le défends !

Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car presque aussitôt il reprit son sang-froid. Il releva même sa chaise avec une affectation visible de calme, et la replaça devant la table.

— Qu’on vienne donc encore nier les pressentiments ! reprit-il d’un ton qu’il essayait de rendre léger et railleur. Il y a deux heures, au chemin de fer, en apercevant votre face blême, j’ai flairé quelque méchante aventure. J’ai deviné que vous saviez peu ou beaucoup de cette histoire, je l’ai senti, j’en ai été sûr.

Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux interlocuteurs, de deux adversaires qui se recueillent avant d’entamer de redoutables explications.

D’un commun accord, le père et le fils détournaient les yeux et évitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards peut-être trop éloquents.

À un bruit qui se fit dans l’antichambre, le comte se rapprocha d’Albert.

— Vous l’avez dit, monsieur, prononça-t-il, l’honneur commande. Il importe d’arrêter une ligne de conduite et de l’arrêter sans retard : veuillez me suivre chez moi.

Il sonna, un valet parut aussitôt.

— Prévenez, lui dit-il, que ni M. le vicomte ni moi n’y sommes pour personne au monde.