L’Aiglon/Acte V
ACTE V LES AILES BRISÉES
Une plaine. Quelques buissons bas ; un tertre dont l’herbe frissonne d’un vent éternel ; une petite cabane construite de débris d’affûts et de caissons et qu’entourent de maigres géraniums ; la route qui passe ; le poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes ; et c’est tout. Des champs et du ciel, des épis et des étoiles… Une plaine. Une plaine immense. La plaine de Wagram.
Scène PREMIÈRE
pendant lequel on entend le vent souffler.)
Tiens ! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau !
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
Au premier rendez-vous que me donne la France,
Je dois, comme un amant, arriver en avance !…
Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir !
Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.
Oh ! lire Chemin de Saint-Cloud ! au lieu de lire :
Se rend à Grosshofen, à l’aurore !
Comment ?
J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore…
Nous serons loin lorsqu’ils passeront, — à l’aurore.
Cet homme ?
Il est à nous. Sa cabane nous sert
De rendez-vous. — Ancien soldat. Dans ce désert
Explique la bataille aux étrangers.
et commence, d’une voix de guide.
À gauche…
Non ; moi, je la connais !
Qu’est-ce qui le débauche
Du service autrichien ?
Monsieur, j’étais mourant.
Je me traînais par là. Napoléon, le Grand
Vint à passer…
Toujours il parcourait la plaine,
Le lendemain.
Le grand Empereur prit la peine
D’arrêter son cheval, et devant lui, — devant… —
Il me fit amputer par son docteur…
Yvan.
Donc, si son fils s’ennuie à Vienne, — qu’il émigre !
Moi, je l’aide !…
Bigre !
On n’a pas tous les jours la satisfaction
D’avoir le bras coupé devant Napoléon !
La guerre !…
On se battait !…
On mourait.
Nous mourûmes.
On allait !…
Nous aussi.
On tirait, dans des brumes !…
Nous aussi.
Puis, après, quelque officier noirci
Venait nous dire : On est vainqueur !
À nous aussi.
Hein ?
J’écoute.
Bah ! mes géraniums poussent bien !
Je m’en doute !
Onze petits tambours ?
Je les revois toujours !
— C’étaient, sous leurs shakos, onze boules pareilles
Entre l’écartement naïf de leurs oreilles ;
Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,
Marchaient, heureux de vivre, en faisant ran plan plan !
On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,
Ils étaient les chouchous de notre cantinière ;
Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins,
Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins,
Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,
Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,
Dont les zig-zags d’acier semblaient dire, dans l’air :
« Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair ! »
— C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze
Prit ces onze tambours en file, et…
Elle avait relevé son grand tablier bleu,
Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,
Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
En Légion d’honneur : on ôte trois pétales !
Je l’ai donnée en rêve !…
Et je la porte en fleur.
se serrent la main, se groupent.)
Scène II
vers le Duc et Flambeau.
Sainte-Hélène.
Schœnbrunn.
Marmont !
Duc, bonne chance !
Ces ombres ?
Vos amis.
Ils restent à distance ?
C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,
Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.
Empereur ?… Moi ?… demain ?… — Je te pardonne, traître !
J’ai vingt ans et je vais régner !
… Ah ! mon Dieu ! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être
Fils de Napoléon premier !
Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse !
Je suis jeune, je n’ai plus peur !
Empereur ?… Moi ?… demain ?… — Comme la nuit est douce !…
Schœnbrunn.
Sainte-Hélène.
Empereur !…
Ah ! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,
Pour qu’un peuple y vienne prier !
Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame !…
Sainte-Hélène.
Schœnbrunn.
Régner !…
Régner ! — C’est dans ton vent, dont le parfum de gloire
Commence à me rapatrier,
Qu’au moment de partir je devais venir boire,
Wagram, le coup de l’étrier !
Régner ! — Qu’on va pouvoir servir de grandes causes,
Et se dévouer à présent !
Reconstruire, apaiser, faire de belles choses !…
Ah ! Prokesch, que c’est amusant !
Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,
Oh ! comme ils doivent s’ennuyer !
J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes
Des grâces que je vais signer !
Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,
Voici le fils de l’Empereur !
Oh ! toute cette gloire, il faut qu’il te la rende,
Et qu’il te la rende en bonheur !
Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre !
J’ai trop souffert pour t’oublier !
Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre
D’un prince qui fut prisonnier !
La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête,
Mais c’est le droit que l’on défend !…
(Ah ! je vois une mère, au-dessus de sa tête,
Élever vers moi son enfant !)
D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille
Que Wagram et que Rovigo ;
Mon père aurait voulu faire prince Corneille :
Je ferai duc Victor Hugo !
Je ferai… je ferai… je veux faire… je rêve…
Une aile de jeunesse et d’amour me soulève !
Ma Capitale, tu m’attends !
Soleil sur les drapeaux ! multitudes grisées !
Ô retour, retour triomphal !
Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées
Que je vais descendre à cheval !
Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche !
Tous les fusils seront fleuris !
— On doit croire embrasser la France sur la bouche,
Lorsqu’on est aimé de Paris !
Paris ! j’entends déjà tes cloches !
Sainte-Hélène.
Schœnbrunn.
Paris ! Paris ! je vois…
Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine,
Le Louvre renverser ses toits !
Et vous qui présentiez à mon père les armes,
Dans la neige et dans le simoun,
Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes !…
Paris !
Sainte-Hélène.
Schœnbrunn.
Qu’avez-vous ?
Moi ?… Rien ! rien !
Vous brûlez !
Jusqu’aux moelles !…
Scintillent comme des molettes d’éperons !
Et voici des chevaux ! et nous galoperons !
Pourquoi ces gens sont-ils venus ?
Mais pour qu’on sache
Qu’ils ont trempé dans le complot !…
Une cravache !
Le vicomte d’Otrante !
Hein ? le fils de Fouché ?
Ce n’est pas le moment d’en être effarouché !
Non, court.
Cet homme qui s’incline,
C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine
De Votre Majesté…
Bien.
L’agent chef.
Pionnet !… Je représente ici le roi Joseph ;
C’est moi qui de sa part apportais les subsides…
Le filet seulement !
J’ai disposé les guides,
Les relais. Vous pourrez, au village prochain,
Vous déguiser.
Oui, oui, Machin !
Morchain !
On m’a chargé des passeports : besogne ingrate !…
Voilà !
Goubeaux !… Pionnet !… Morchain !…
Nous comprenons !
Feu votre père avait la mémoire des noms !
Borokowski ! C’est moi — que Monseigneur s’informe ! —
Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme !
C’est bon ! c’est bon ! de tous je me souviendrai bien !
Et mieux encor de celui-là — qui ne dit rien !
Pas en partisan, Prince ;
En ami seulement !… Certes pour que je vinsse
Il fallut…
À cheval ! Le ciel blanchit vers l’Est !
J’empoigne la crinière ! — Alea jacta est !
Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre,
C’était pour vous défendre, au besoin !
Me défendre ?
J’ai cru que vous couriez un danger.
Un danger ?
Ce drôle — que demain je compte endommager, —
Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre
Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,
Quand dans l’ombre il accoste un autre individu…
Et je reste cloué par un mot entendu !
Il était question de tuer Votre Altesse
Surprise au rendez-vous, ce soir.
Dieu ! la comtesse !
Le rendez-vous… c’était ici. Je le savais
Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais !
Le rendez-vous ? Mais c’est le pavillon de chasse !
Ils vont assassiner la comtesse à ma place !
— Rentrons !
Oh ! non !
Pourquoi ?
La comtesse !…
Elle peut
Se faire reconnaître…
Ah ! tu la connais peu !
Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,
Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes !
— Rentrons !…
Non !
Je ne peux pourtant — rentrons là-bas ! —
Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas !
Tous nos efforts perdus !
S’il faut qu’on reconspire !
Vous ne pourrez plus fuir !
Et la France ?
Et l’Empire ?
Arrière !
Il faut partir !
Il faut rentrer !
Oui mais…
Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais
La couronne !
Partir, c’est abdiquer mon âme !
On peut sacrifier quelquefois…
Une femme ?
Risquer, pour une femme, au moment du succès…
Allons ! décidément, c’est un prince français !
Voulez-vous partir ?
Non ! — Ôtez-vous, que je passe !
S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève !
Oui ! Oui !
Place !
Place ! ou levant ce jonc qui vous cravachera,
Je charge à la façon de mon oncle Murat !
— À moi, Prokesch ! Flambeau !
De force, il faut le prendre !
Et vous ! vous qui veniez ici pour me défendre,
C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi
Qu’on veut m’assassiner vraiment : défendez-moi !
Non, Monseigneur, partez !
Moi ? Comment ? Que je laisse ?…
Partez, je vais aller défendre la comtesse !
Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,
Vous assureriez donc ma fuite ?
Allez-vous-en !
Ce que j’en fais, c’est pour cette femme !
Sans doute,
Mais…
Courons tous les deux ! — Prokesch connaît la route !
Je ne peux…
Si ! si ! si !
C’est le meilleur parti !
Partez donc !
pâle, échevelée, hors d’haleine.
Malheureux ! — vous n’êtes pas parti !
Scène III
Vous !… Mais on m’avait dit !… Pouvais-je fuir ?
Oui, certe !
Une femme…
Une femme ! eh bien, la grande perte !
Mais je…
Mais vous deviez m’abandonner !
Songez…
Je songe au temps perdu !
Vos dangers…
Quels dangers ?
Nos alarmes pour vous étaient…
Quelles alarmes ?
— Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes ?
Mais cet homme ?…
Partez !
Qu’avez-vous fait ?
Oh rien !
Il a tiré son sabre — et j’ai tiré le mien !
Pour moi !… tu t’es battue ?
« Oh ! oh ! le fils du Corse. »
Grondait-il, « j’ignorais qu’il fût de cette force ! »
— « Il ne s’en doutait pas lui-même ! »… Mais ma voix…
Ah ! vous êtes blessée !
Oh ! ce n’est rien, — es doigts !…
… Mais ma voix me trahit « Une femme ? » Il recule.
— « Défends-toi donc ! » — « Je ne peux pas, c’est ridicule !
Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon ! »
— « Défends-toi ! cette femme est un Napoléon ! »
Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,
Il fonce !… et je lui fais…
Le coup de contre-pointe !
Un ! deux !
Vous avez dû l’étonner rudement !
Il ne reviendra pas de son étonnement !
Dieu ! — mais la jeune fille, alors ?
Que vous importe ?
Chut ! — Est-elle venue ?
Eh bien… non ! Quand la porte
S’écroula tout à coup sous un poing furieux,
J’étais seule !
Elle n’est pas venue ! — Ah ?…
Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête
Le plan est découvert trop tôt ! Je perds la tête.
Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui
Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky…
Et je fuis en prenant votre cheval de selle !
— Je l’ai crevé ! — je n’en peux plus !…
Elle chancelle !
Après ce que j’ai fait, ah ! j’espérais au moins
Apprendre son départ, ici, par les témoins !…
à la comtesse.
Vous êtes poursuivie ! — et dans une minute…
Soignez-la ! cachez-la ! là, dans cette cahute !
Partez !
Elle n’a rien ?
Mais partez donc ! ah ! si
Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,
Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes…
Mais cela lui ferait hausser les épaulettes !
Adieu !
Scène IV
Nous sommes pris !
Trop tard !
Oui, Monseigneur !
Ah ! songe-creux ! idéologue ! barguigneur !
Il recule en s’écriant :
Votre Altesse…
Ça, ça le trouble !
Tiens !…
Vous avez soupé, Monsieur : vous voyez double !
Tiens ! tiens !
Ah ! nous ne serons pas sacrés par l’oncle Fesch !
Reconduisez Monsieur.
Votre gouvernement le saura.
Je vous jure
Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis…
Oh ! pardon ! maintenant qu’on arrête, j’en suis !
Au revoir donc !…
Vous, vous ramènerez le faux prince… chez elle.
Avec tous les égards qu’on me doit !…
Ce ton bref !…
Pour les autres… fermons les yeux !… qu’on en profite !
Je crois…
… Dans l’intérêt du parti…
Filons vite !
… Se réserver… Plus tard… Le moment opportun…
(Et il n’y a plus personne.)
Et maintenant, rouvrez les yeux !… Il en reste un !
Oh ! fuis ! pour moi !…
Pour vous ?…
Halte !
Sedlinsky au policier qui lui a parlé :)
Peut-être.
que tient le policier.
Comment le reconnaître ?
Pas moyen !
Deux balles… dans le dos.
Ça, c’est faux !
Je sais bien.
Je suis perdu. — C’est bon. — Du luxe ! Une débauche !
Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
Le livrer à la France !
Oui.
Comme un criminel ?
Vous n’avez pas le droit !
Mais nous le prendrons.
Ciel !
Il était immoral que tu t’accoutumasses
À ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces !
Il n’est pas décoré, d’ailleurs. — Port illégal !
Ôtez. Ça m’est égal.
Ôtez-lui son manteau !
J’ai plus d’allure.
Mais que va-t-on te faire ?
À Ney, que lui fit-on ?
Non ! ce n’est pas possible !
Un feu de peloton !
— Rrrran !
Ah !
J’ai toujours fait aux balles la risette ;
Mais ces françaises-là… non, pas de ça, Lisette !
Vous n’allez pas livrer cet homme ?
Sans surseoir !
Séraphin, c’est la fin ! Flambé, Flambeau ! Bonsoir !
Marchons !
Mais qu’a-t-il donc ? Il chancelle ?
Il titube !
Le duc vous parle ! Ôtez cette espèce de tube !
(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine : elle est tachée de rouge, à gauche.)
Flambeau ! tu t’es tué !
Pas du tout, Monseigneur !
Mais je me suis refait la Légion d’honneur !
qui vont pour le relever.
Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche !
Ce clair soldat touché par un policier louche !…
Je ne veux pas. — Laissez-nous seuls. — Allez-vous en !
Monseigneur…
qui s’est approché de Flambeau avec émotion.
Emmenez ce gueux de paysan !
J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine !…
L’étendard saluera de son bouquet de chêne
Sur l’air triste et guerrier que mes Hongrois joueront…
Les chevaux ?
Supprimés.
Bien. Alors qu’on le laisse !
Il ne peut fuir.
Allez-vous-en !
Oui… oui… je comprends votre émoi !
Je vous chasse !
Pardon…
Je suis ici chez moi !
Scène V
C’est drôle tout de même, — ici — sur cette terre,
Où je me suis déjà fait tuer pour le père,
De venir retomber pour le fils aujourd’hui !
Non ! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui !
Pas pour moi ! pas pour moi ! je n’en vaux pas la peine !
Pour lui ?
Mais oui, pour lui !
Wagram !…
cette âme qui vacille.
Vois-tu Wagram ?… Reconnais-tu
La plaine, la colline et le clocher pointu ?
Oui…
Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille ?
C’est le champ de bataille !… Entends-tu la bataille ?
La bataille !…
Entends-tu ces confuses rumeurs ?
Oui… Oui… c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs ?
Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre,
Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère ?
Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.
L’Empereur a levé sa petite lunette.
On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.
Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai…
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?
Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,
Ce sont des tirailleurs, là-bas !
Général Reille.
Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot !
Mais il laisse enfoncer sa gauche !
Ah ! le finaud !
On se bat ! on se bat ! Macdonald se dépêche,
Et Masséna blessé passe dans sa calèche !
Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd !
Tout va bien !
On se bat ?
Le prince d’Auersperg
Est pris par les lanciers polonais de la Garde !
Et l’Empereur ? que fait l’Empereur ?
Il regarde !
L’Archiduc se prend-il au piège du Petit ?
Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty !
L’Archiduc étend-il l’aile de son armée ?
Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée !
Et l’Archiduc ?… que fait l’Archiduc ?… le vois-tu ?
L’Archiduc élargit son aile !
Il est foutu !
Cent canons au galop !
Je meurs !… J’étouffe !… À boire !
— Et… que fait… l’Empereur ?
Un geste.
La victoire !
Flambeau !…
Me fait peur ! — Eh bien ! quoi ! ça n’a rien d’étonnant
Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme,
— Et cette herbe connaît déjà cet uniforme !
À boire !
À boire !… À boire !…
Oh ! — Quels sont ces échos ?
À boire !
Dieu !
Je meurs…
Je meurs… Je meurs…
Son râle
Se multiplie au loin…
Je meurs…
… sous le ciel pâle !…
— Ah ! je comprends !… Le cri de cet homme qui meurt,
Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur,
Comme le premier vers d’une chanson connue,
Et quand l’homme se tait, la plaine continue !
Ah !… ah !…
Ah ! je comprends !… plainte, râle, sanglot,
C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut !
Ah !…
Il ne bouge plus !
Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille !…
Cet habit bleu… ce sang…
Il en meurt !…
Je meurs… Je meurs… Je meurs…
Ah ! nous nous figurions
Que la vague immobile et lourde des sillons
Ne laissait rien flotter ! Mais les plaines racontent,
Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent !
Ah !…
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant ?
Mon front saigne !
Ma jambe est morte !
Mon bras pend !
J’étouffe sous le tas !
C’est le champ de bataille !
Je l’ai voulu, — c’est lui !
De l’eau sur mon entaille !
Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé !
Ne me laissez donc pas crever dans le fossé !
Ah ! des buissons de bras se crispent sur la plaine !
À moi !
J’ai glissé sur un baudrier de cuir !…
Dragon ! tends-moi les mains !
Je n’en ai plus.
Où fuir ?
À boire !…
Les corbeaux !
Oh ! c’est épouvantable !
Oh ! les soldats de bois alignés sur ma table !
Oh !…
Spectres chamarrés de blessures, vos yeux
M’épouvantent ! — Du moins, vous êtes glorieux !
Vous portez de ces noms dont la patrie est fière !
Jean.
Toi ?
Paul.
Et toi ?
Pierre.
Et toi ?
Jean.
Et toi ?
Paul.
Et toi, dont les pieds nus
Saignent sans cesse ?
Pierre.
Ô noms, noms inconnus !
Ô pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire !
Soulève-moi la tête avec mon sac !
À boire !
Ah !…
Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots !
— Je meurs ! — Je vais mourir ! — Au secours !
Les corbeaux !
Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! mon compte, tu le règles !
Les corbeaux !… Les corbeaux !…
Hélas ! où sont les aigles ?
De l’eau ! — Mais c’est du sang, le ruisseau ! — Donne-m’en !
J’ai soif !
J’ai mal ! — Je meurs ! — Aï !
Sacrénom !
Maman !
Ah !…
Par pitié ! le coup de grâce, dans l’oreille !
Ah ! je comprends pourquoi la nuit je me réveille !…
Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs !
Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs !…
Oh ! ma jambe est trop lourde ! il faut qu’on me l’arrache !
Et je sais ce que c’est que le sang que je crache !
Ah !… ah !…
Et tous ces bras ! tous ces bras que je vois !
Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts
Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe
Semble coucher vers moi pour me maudire !…
Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant
D’atroces gants crispins aux manchettes de sang !
Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde,
Qui lèves lentement cette face hagarde !
— Ne me regardez pas avec ces yeux ! — Pourquoi
Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi ?
Dieu ! vous voulez crier quelque chose, il me semble !…
Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble ?
Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur ?
Vive l’Empereur !
Ah ! oui ! c’est le pardon à cause de la gloire !
Tout n’était pas payé. Je complète le prix.
Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris.
Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse
Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,
Qui, renonçant, priant, demandant à souffrir,
S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir !
Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,
Là, de toute mon âme et de toute ma taille,
Je me dresse, je sens que je monte, je sens
Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens
Toute la plaine monte afin de mieux me tendre
Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,
Et je sens qu’il est juste et providentiel
Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,
Porter plus purement son titre de victoire !
Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils,
Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,
Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges !
Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux,
Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,
Puisque par des frissons mon âme est avertie,
Et puisque mon costume est blanc comme une hostie !
Chut !… J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher !…
À la mort innocente et ployante d’un cygne,
Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail,
Il devient le sublime et doux épouvantail
Qui chasse les corbeaux et ramène les aigles !
Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles !
Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux :
J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux !
Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,
Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales !
Ce qui fut gémissant devenir claironnant !…
S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes !…
En avant !
Maintenant, le côté glorieux !
La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux !…
Chargez !
Les rires fous des grands hussards farouches !
Ha ! ha !
Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,
Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons,
Chante dans le lointain !…
… Formez vos bataillons !…
La Gloire !…
Feu ! — Colonne en demi-distance sur la droite !
… Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,
Ô mon père !…
Officiers… Sous-officiers… Soldats…
Oui ! je me bats !… — Fifre, tu ris ! — Drapeau, tu claques !
— Baïonnette au canon ! — Sus aux blanches casaques !
Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant ?
Mais c’est l’infanterie autrichienne !
Les ennemis ! — Qu’on les enfonce ! — Qu’on y entre !
Suivez-moi ! — Nous allons leur passer sur le ventre !
qui paraît sur la route.)
Prince ! Que faites-vous ? C’est votre régiment !
Ah ! c’est mon ?…
pendant que l’exercice commence.)