L’Aiglon

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Charpentier & Fasquelle (p. 11-70).

PREMIER ACTE - LES AILES QUI POUSSENT[modifier]

À Baden, près de Vienne, en 1830. Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu de laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre empire. Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien. Frise de sphinx courant autour du plafond. À gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la chambre de Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements des dames d’honneur. — À droite, au premier plan, une autre porte : au second plan, dans une niche, un énorme poêle de faïence, lourdement historié. — Au fond, entre deux fenêtres, une large porte-fenêtre, par laquelle on aperçoit les balustres d’un perron formant balcon, qui descend dans le jardin. Vue sur le parc de Baden : tilleuls et sapins, profondes allées, lanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifique journée des premiers jours de septembre. On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier. À gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier chargée de bronzes ; au premier plan une vaste table d’acajou, couverte de papiers ; contre le mur, une table étagère à dessus de laque, garnie de livres. — À droite, vers le fond, un petit piano Erard de l’époque, une harpe ; plus bas, une chaise longue Récamier auprès d’un grand guéridon. Fauteuils et tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Au mur, gravures encadrées représentant les membres de la famille impériale d’Autriche ; portraits de l’Empereur François, du duc de Reichstadt enfant, etc.

Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent à quatre mains. — Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires ; interruptions. Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine modeste, qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un merveilleux hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant qu’on ne les remarque pas, restent un moment debout dans un coin du salon. — À ce moment, par la porte de droite, entre le comte de Bombelles, attiré par la musique. Il se dirige vers le piano, en battant la mesure. Mais il aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va vivement à elle.

SCÈNE PREMIÈRE[modifier]

THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.

LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des folles.

Elle manque tous les bémols. — C’est un scandale ! — Je prends la basse. — Un, deux ! — Harpe ! — La… la !… — Pédale !

BOMBELLES, à Thérèse. C’est vous ?

THÉRÈSE Bonjour, Monsieur de Bombelles.

UNE DAME, au clavecin. Mi… sol…

THÉRÈSE J’entre comme lectrice aujourd’hui.

UNE AUTRE DAME, au clavecin. Le bémol !

THÉRÈSE Et grâce à vous. Merci.

BOMBELLES C’est tout simple, Thérèse Vous êtes ma parente et vous êtes Française.

THÉRÈSE, lui présentant l’officier. Tiburce.

BOMBELLES Ah ! votre frère ! (Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.) Asseyez-vous un peu.

THÉRÈSE Oh ! — je suis très émue !

BOMBELLES, souriant. Et de quoi donc, mon Dieu ?

THÉRÈSE Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre De l’Empereur !

BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle. Vraiment ? C’est de cela, ma chère ?

TIBURCE, d’un ton agacé. Les nôtres détestaient Bonaparte jadis ! THÉRÈSE Je sais… Mais voir…

TIBURCE, un peu dédaigneux. Sa veuve !… THÉRÈSE, à Bombelles. Et peut-être… son fils ?

BOMBELLES Sûrement.

THÉRÈSE Ce serait n’avoir pas plus, je pense, D’âme… que de lecture, et n’être pas de France, Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir. Est-elle belle ?

BOMBELLES Qui ?

THÉRÈSE La duchesse de Parme !

BOMBELLES, surpris. Mais…

THÉRÈSE, vivement. Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme !

BOMBELLES Mais je ne comprends pas ! Vous l’avez vue ?

THÉRÈSE Oh ! non !

TIBURCE Non ! on nous introduit à peine en ce salon.

BOMBELLES, souriant. Oui, mais…

TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes. Nous avons craint de déranger ces dames, Dont le rire ajoutait au clavecin des g ammes !

THÉRÈSE J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.

BOMBELLES, se levant. Comment ? Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment !

THÉRÈSE, se levant, saisie. L’Imp…

BOMBELLES Je vais l’avertir. (Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.)

MARIE-LOUISE, se retournant. Ah ! c’est cette petite ? Histoire très touchante… oui… vous me l’avez dite… Un frère qui…

BOMBELLES Fils d’émigré, reste émigré.

TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé. L’uniforme autrichien est assez de mon gré : Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.

MARIE-LOUISE, à Thérèse. Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore Tout le peu qui vous reste !

THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce. Oh ! mon frère…

MARIE-LOUISE Un vaurien, Qui vous ruina ! Mais vous l’excusez, c’est très bien. Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante. (Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.) Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante D’être assez agréable… un peu triste depuis… — Hélas ! (Silence.)

THÉRÈSE, émue. Je suis troublée au point que je ne puis Exprimer…

MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux. Oui, ce fut une bien grande perte ! On a trop peu connu cette belle âme !

THÉRÈSE, frémissante. Oh ! certes !

MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles. Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval ! (À Thérèse.) Depuis la mort du général…

THÉRÈSE, étonnée. Du général ?

MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux. Il conservait ce titre.

THÉRÈSE Ah ! je comprends !

MARIE-LOUISE … Je pleure !

THÉRÈSE, avec sentiment. Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure ?

MARIE-LOUISE On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd : J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg !

THÉRÈSE, stupéfaite. Neipperg ?

MARIE-LOUISE Je suis venue à Baden me distraire. C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure. — Ah ! Dieu ! ma chère, J’ai les nerfs !… On prétend, depuis que j’ai maigri, Que je ressemble à la duchesse de Berry. Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise Comme elle. — Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise ? (Regardant autour d’elle.) C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa. — Metternich est notre hôte en passant. — Il est là. Il part ce soir. — La vie à Baden n’est pas triste. Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste. On fait chanter, en espagnol, Montenegro ; Puis Fontana nous hurle un air de Figaro ; L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice D’Angleterre ; et l’on sort en landau… Mais tout glisse Sur mon chagrin ! — Ah ! Si ce pauvre général !… — Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal ?

THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante. Mais…

MARIE-LOUISE, impétueusement. Chez les Meyendorf, Strauss arrive de Vienne. — Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne ? THÉRÈSE Pourrai-je demander à Votre Majesté Des nouvelles du duc de Reichstadt ?

MARIE-LOUISE Sa santé Est bonne. Il tousse un peu… Mais l’air est si suave À Baden !… Un jeune homme ! Il touche à l’heure grave : Les débuts dans le monde ! — Et quand je pense, ô ciel ! Que le voilà déjà lieutenant-colonel ! Mais croiriez-vous — pour moi c’est un chagrin énorme ! — Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme ! (Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de joie.) Ah ! c’est pour lui, tenez !

SCÈNE II[modifier]

LES MÊMES, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues boîtes vitrées, puis METTERNICH.

LE DOCTEUR, saluant. Oui. Les collections.

MARIE-LOUISE Déposez-les, docteur !

BOMBELLES Qu’est-ce ?

MARIE-LOUISE Des papillons.

THÉRÈSE Des papillons ?

MARIE-LOUISE J’étais chez ce vieillard aimable, Le médecin des eaux. Ayant sur une table, Vu ces collections que son fils achevait, J’ai soupiré tout haut « Ah ! Si le mien pouvait S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse !… »

LE DOCTEUR Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse « Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas ? Essayons ! » Et j’apporte mes papillons

THÉRÈSE, à part. Des papillons !

MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur. S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires Pour s’occuper un peu de vos…

LE DOCTEUR Lépidoptères.

MARIE-LOUISE Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti. (Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.) Vous, venez, que je vous présente à Scarampi. C’est la grande maîtresse. (Apercevant Metternich qui entre à droite.) Ah ! Metternich !… Cher prince. Le salon est à vous.

METTERNICH Il fallait que j’y vinsse, Ayant à recevoir cet envoyé…

MARIE-LOUISE Je sais.

METTERNICH … Du général Belliard, l’ambassadeur français, Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes. (À un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur l e perron.) Monsieur de Gentz, d’abord. (À Marie-Louise.) Vous me permettez ?

MARIE-LOUISE Faites ! (Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent. — Gentz paraît au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est toujours en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.)


SCÈNE III[modifier]

METTERNICH, GENTZ, puis un officier français attaché à l’ambassade de France.


METTERNICH Bonjour, Gentz. (Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.) Vous savez que je rentre aujourd’hui. L’empereur me rappelle à Vienne.

GENTZ Ah ?

METTERNICH Quel ennui ! Vienne en cette saison !

GENTZ Vide comme ma poche !

METTERNICH Oh ! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche, Le gouvernement russe a dû… (Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.)

GENTZ, avec une indignation comique. Moi ?

METTERNICH Soyez franc : Vous venez de vous vendre encore.

GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon. Au plus offrant.

METTERNICH Mais pourquoi cet argent ? GENTZ, respirant un flacon de parfum. Pour faire la débauche.

METTERNICH Et vous passez pour mon bras droit !

GENTZ Votre main gauche Doit ignorer ce que votre droite reçoit.

METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons. Des bonbons ! des parfums ! Oh !

GENTZ Cela va de soi. J’ai de l’argent : bonbons, parfums. Je les adore. Je suis un vieil enfant faisandé.

METTERNICH, haussant les épaules. Pose encore, Fanfaron du mépris de soi-même ! (Brusquement.) Et Fanny ?

GENTZ Elssler ?… Ne m’aime pas. Oh je n’ai pas fini D’être grotesque. (Montrant un portrait du duc de Reichstadt.) C’est le duc dont elle est folle. Je suis un paravent qui souffre, — et se console En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État, Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta J’escorte la danseuse en ville, à la campagne. Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne Pour surprendre le duc.

METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures. Vous me scandalisez !

GENTZ Ce soir la mère sort. Il y a bal. (Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.) Lisez. C’est du fils de Fouché.

METTERNICH, lisant. Vingt août, mil huit cent trente…

GENTZ Il s’offre à transformer…

METTERNICH, souriant. Bon vicomte d’Otrante !

GENTZ … Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.

METTERNICH, parcourant la lettre. Des noms de partisans…

GENTZ Oui.

METTERNICH Se souvenir d’eux. (Il lui rend la lettre.) Notez !

GENTZ Nous refusons ?

METTERNICH Sans tuer l’espérance ! Ah ! mais c’est qu’il me sert à diriger la France, Mon petit colonel ! Car de sa boîte — cric ! — Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich On penche à gauche, et — crac ! — dès qu’on revient à droite, Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.

GENTZ, amusé. Quand peut-on voir jouer le ressort ?

METTERNICH Pas plus tard Qu’à l’instant. (Il sonne, un laquais paraît.) L’envoyé du général Belliard ! (Le laquais introduit un officier français en grande tenue.)

L’ATTACHÉ Bonjour, Monsieur. Voici les papiers. (Il lui tend des documents.)

METTERNICH En principe, Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe. Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf, Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf…

L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé. Est-ce une allusion au prince François-Charle ? METTERNICH Duc de Reichstadt ?… Je n’admets pas, moi qui vous parle, Que son père ait jamais régné !

L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique. Moi, je l’admets.

METTERNICH Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais… mais…

L’ATTACHÉ Mais ?

METTERNICH, se renversant dans son fauteuil. Mais si la liberté chez vous devient trop grande, Si vous vous permettez la moindre propagande, Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard Venir devant le roi déplier son foulard ; Si votre royauté fait trop la République Nous pourrons — n’étant pas d’une humeur angélique ! Nous souvenir que Franz est notre petit-fils

L’ATTACHÉ, vivement. Nous ne laisserons pas rougir nos lys.

METTERNICH, gracieux. Vos lys, S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille.

L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix. On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille.

METTERNICH Non.

L’ATTACHÉ Les événements ?

METTERNICH Je les lui filtre.

L’ATTACHÉ Quoi ? Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi ?

METTERNICH Oh ! non ! Mais le détail qu’il ne sait pas encore, C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore. Il sera toujours temps…

L’ATTACHÉ Cela pourrait, c’est vrai, L’enivrer ! METTERNICH Oh ! le duc n’est jamais enivré.

L’ATTACHÉ, un peu inquiet. Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère.

METTERNICH, très tranquille. Oh ! ici, rien à craindre il est avec sa mère.

L’ATTACHÉ Comment ?

METTERNICH Quel policier aurait plus d’intérêt Qu’elle à le surveiller ? Tout complot troublerait Son beau calme.

L’ATTACHÉ Ce calme est peut-être une embûche ! Elle ne doit penser qu’à l’aiglon !… (La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.)

MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir. Ma perruche !


SCÈNE IV[modifier]

LES MÊMES, MARIE-LOUISE, un instant, et LES DAMES D’HONNEUR qui la suivent affolées, puis BOMBELLES et TIBURCE.

L’ATTACHÉ Hein ?

MARIE-LOUISE, à Metternich. Margharitina, prince, qui s’envola !

METTERNICH, désolé. Oh !

MARIE-LOUISE Margharitina ! Ma perruche ! (Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans le parc à la poursuite de l’oiseau.)

METTERNICH, froidement, à l’a ttaché qui le regarde avec stupeur. Voilà.

L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé. Si Son Altesse veut que je cherche ?

MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement. Non ! (Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La porte claque.)

L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich. Qu’est-ce ?

METTERNICH, réprimant un sourire. On dit « Sa Majesté » ; vous dites « Son Altesse » !

L’ATTACHÉ L’empereur n’ayant pas régné, « Sa Majesté » Ne peut rester à la Duchesse !

METTERNICH C’est resté.

L’ATTACHÉ Alors, voilà pourquoi ce regard de colère ?

METTERNICH C’est une question toute… protocolaire

L’ATTACHÉ salue pour prendre congé ; puis, avant de sortir, demande : Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui, Peut prendre la cocarde aux trois couleurs ?

METTERNICH, avec un soupir. Mais oui… Puisqu’on est d’accord… (Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son chapeau et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche. Metternich se lève en disant :) Oh !… sans perdre une seconde (Bruits de grelots au-dehors.) Qu’est-ce ?

GENTZ, qui est sur le balcon. L’archiduchesse arrive avec du monde Les Meyendorf, Cowley, Thalberg !…

BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré par la gauche, suivi de Tiburce. Recevons-l es !

(Au moment où il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur le perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de ville d’eau. — Des Grévedon et des Deveria. — Robes claires. Ombrelles. Grands chapeaux. — Un petit archiduc, de cinq à six ans, en un forme de hussard, une minuscule pelisse sur l’épaule ; deux petites archiduchesses dans ces extraordinaires robes de petites filles de l’époque. — Tumulte de voix et de rires. — Tourbillon de frivolités.)


SCÈNE V[modifier]

LES MÊMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc. ; puis THÉRÈSE, SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR.

L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent cérémonieusement. Non ! c’est une villa, ce n’est pas un palais ! Pas de façons ! (Le salon est envahi. À un jeune homme.) Thalberg ! vite, ma tarentelle ! (Thalberg se met au piano et joue. À Metternich, gaiement.) Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle ?

UNE DAME Nous venions l’enlever en passant !

UNE AUTRE Nous allons Courir en char à bancs à travers les vallons ; C’est Sandor qui conduit !

UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée. Il faut, dans son cratère, Lui renfoncer sa lave !

L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs. Oh ! voulez-vous vous taire ! (À Metternich, en riant.) Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan !

BOMBELLES Ce volcan, quel est-il ?

UNE DAME, à une autre, parlant chiffons. Cet hiver, l’astrakan ? (Elles chuchotent.)

SANDOR, répondant à Bombelles. Mais le libéralisme !

BOMBELLES Ah !…

LORD COWLEY Ou plutôt la France !

METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère. Vous l’entendez ?

UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par te bras vers le clavecin. Montenegro, votre romance ! Tout bas, rien que pour moi !…

MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas. …Corazon… (Il continue très doucement.)

UNE AUTRE DAME, à Gentz. Gentz, bonjour ! (Elle fouille dans son réticule.) J’ai des bonbons pour vous. (Elle lui donne une petite boîte.)

GENTZ Vous êtes un amour !

UNE AUTRE, même jeu. Un parfum de Paris ! (Elle tire un petit flacon et le lui donne.)

METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz. Arrachez l’étiquette ! Eau du duc de Reichstadt !

GENTZ, respirant le parfum. Ça sent la violette ! (Metternich, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris sur la table.) Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris…

UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond. Elle redresse encor la tête !

LADY C OWLEY Nos maris Parlent de l’hydre !

LORD COWLEY Il faut qu’elle soit étouffée !

L’ARCHIDUCHESSE, riant. C’est un volcan… ou bien c’est une hydre !

UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte sur un plateau de grands verres de café au lait glacé. Ein Kaffee ? (Un autre domestique a posé sur la table un plateau de rafraîchissements bière, champagne, etc.)

L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme. Dis-nous des vers, Olga.

GENTZ Si vous lui demandiez De l’Henri Heine ?

TOUTES LES FEMMES Oui ! oui !

OLGA, se levant pour déclamer. Quoi ? — Les Deux Grenadiers

METTERNICH, vivement. Oh ! non !

SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise. Sa Majesté vient dans une minute.

PLUSIEURS VOIX Scarampi ! (Salutations. Rires. Conversations et froufrous)

LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe. Nous irons jusqu’à la Krainerhütte, Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats !

METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table. Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin ?

GENTZ Les Débats.

LORD COWLEW, nonchalamment. La politique ?

GENTZ Les théâtres. L’ARCHIDUCHESSE Bien futile

GENTZ Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville ?

METTERNICH Non.

GENTZ Bonaparte.

METTERNICH, avec indifférence. Ah ! ah !

GENTZ Aux Nouveautés ?

METTERNICH Mais non !

GENTZ Bonaparte. — Aux Variétés ?… — Napoléon. Le Luxembourg promet : Quatorze ans de sa vie. Le Gymnase reprend : Le Retour de Russie. Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison ? Le Cocher de Napoléon. — La Malmaison. Un jeune auteur vient de terminer : Sainte-Hélene. La Porte-Saint-Martin commence à mettre en scène Napoléon

LORD COWLEY, vexoté. C’est une mode !

TIBURCE, haussant les épaules. Une fureur !

GENTZ À l’Ambigu : Murat ; au Cirque : l’Empereur.

SANDOR, pincé. Une mode !

BOMBELLES, dédaigneux. Une mode !

GENTZ Une mode, je pense, Qu’on verra revenir de temps en temps en Fr ance.

UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face-à-main. On veut faire rentrer les cendres !

METTERNICH, sec. Le phénix Peut en renaître, — mais pas l’aigle !

TIBURCE Quel grand X Que l’avenir de cette France !

METTERNICH, supérieur. Non, jeune homme. Moi, je sais.

UNE DAME Parlez donc, prophète qu’on renomme !

L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser. Ses arrêts sont coulés en bronze !

GENTZ, entre ses dents. Ou bien en zinc !

LORD COWLEY Qui sera le sauveur de la France ?

METTERNICH Henri V. (Avec un geste de pitié.) Le reste, mode !

THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement. C’est un nom qu’il est commode De donner quelquefois, à la gloire, la mode !

METTERNICH, se versant un verre de champagne. Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon, Je crois qu’il n’y a pas…

UN GRAND CRI, au-dehors. Vive Napoléon ! (Tout le monde se lève. — Panique. — Lord Cowley s’étrangle dans son café glacé. — Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)

TOUT LE MONDE, prêt à fuir. Hein ? — À Baden ! — Comment ? — Ici ?

METTERNICH C’est ridicule ! N’ayez pas peur !

LORD COWLEY , furieux. Si tout le monde se bouscule Parce qu’on crie un nom !

GENTZ, criant gravement. Il est mort ! On se rassure.

TIBURCE qui était sur le balcon, redescendant. Ce n’est rien

METTERNICH Mais quoi ?

TIBURCE C’est un soldat autrichien.

METTERNICH, stupéfait. Autrichien ?

TIBURCE Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.

METTERNICH Regrettable ! (À ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute pâle.)


SCÈNE VI[modifier]

LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.


MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée. Avez-vous entendu ? Ho ! c’est épouvantable ! Ça me rappelle — un jour- la foule s’amassa Autour de ma voiture — à Parme — (Elle tombe défaillante sur la chaise longue. en criant ça !) On veut troubler ma vie !

METTERNICH, nerveux, à Tiburce. Enfin, ce cri, qu’était-ce ?

TIBURCE Servant tous deux au régiment de Son Altesse, Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait, Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait ; Vous savez qu’un fossé profond longe la rue ; Le duc veut le franchir ; son cheval pointe, rue, Se dérobe ; le duc le ramène… et, hop là ! Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.

METTERNICH Faites-m’en monter un, vite ! (Tiburce, du perron, fait un signe au-dehors.)

MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels. On veut que je meure ! (Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par tout ce beau monde.)

METTERNICH, avec indignation. Un sergent ! — Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure, Poussé ce cri ?

LE SERGENT Je ne sais pas.

METTERNICH Tu ne sais pas ?

LE SERGENT Le caporal non plus, avec lequel, en bas, J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince Était si jeune sur son cheval, et si mince !… Et puis on est flatté d’avoir pour colonel Le fils de…

METTERNICH, vivement. Bien, c’est bien !

LE SERGENT Ce calme avec lequel Il a franchi l’obstacle ! Et blond comme un saint George !… Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge, Un attendrissement… une admiration… Et nous avons crié : « Vive…

METTERNICH, précipitamment. C’est bon ! c’est bon ! Et : « Vive le duc de Reichstadt ! », triple imbécile, C’est donc plus difficile à crier ?

LE SERGENT, naïvement. Moins facile. METTERNICH Hein ?

LE SERGENT, essayant. « Vive le duc de Reichstadt ! » Ça fait moins bien Que : « Vive…

METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste. Allons, c’est bon, va-t’en ! ne criez rien !

TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir. Idiot !


SCÈNE VII[modifier]

LES MÊMES, moins LE SERGENT, DIETRICHSTEIN entré depuis un moment.


MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent. Je vais mieux. Merci !

THÉRÈSE, la regardant, tristement. L’Impératrice !

MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse. Monsieur de Dietrichstein, — ma nouvelle lectrice. (À Thérèse, lui présentant Dietrichstein.) Le précepteur du duc ! — Mais j’y pense, pardon ! Lisez-vous bien ?

TIBURCE, répondant pour elle. Très bien !

THÉRÈSE, modestement. Je ne sais…

MARIE-LOUISE Prenez donc Un des livres de Franz… sur la table de laque. Ouvrez, et lisez-nous, au hasard !

THÉRÈSE, prenant un livre. Andromaque (Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.) Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé, Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ? Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte Ils redoutent son fils. (Tout le monde se regarde. Froid.) Digne objet de leur Crainte ! Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector ! (Murmure et embarras général)

TOUT LE MONDE Hum !… Heu…

GENTZ Charmante voix !

MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse. Prenez une autre page.

THÉRÈSE, ouvrant le livre a un autre endroit. Hélas je m’en souviens, le jour que son courage Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas, Il demanda son fils, (Les visages se rembrunissent.) Et le prit dans ses bras Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ; Je te laisse mon fils… (Murmure et embarras général.)

TOUT LE MONDE Hum !… Oui !

MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée. Si nous passions À quelque autre… Prenez…

THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table. Les Méditations.

MARIE-LOUISE, rassurée. Ah ! je connais l’auteur ! — Ce sera moins maussade ! — Il a dîné chez nous. (À Scarampi, avec ravissement.) L’attaché d’ambassade !

THÉRÈSE, lisant. Jamais des séraphins les chants mélodieux De plus divins accords n’avaient ravi les cieux Courage, enfant déchu d’une race divine… (Au moment ou elle dit ce vers, le Duc paraît dans la porte du fond. Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc pale et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)

SCÈNE VIII[modifier]

LES MÊMES, LE DUC.


LE DUC Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.

MARIE-LOUISE Franz, bonne promenade ?

LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main, très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais. Exquise. Un temps très doux. (Se tournant vers Thérèse.) — Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous ?

THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers ; puis, regardant le Duc avec une émotion profonde : Courage, enfant déchu d’une race divine, Tu portes sur ton front ta superbe origine Tout homme en te voyant…

MARIE-LOUISE, sèchement, se levant. C’est bien. Cela suffit !

L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc. Allez dire bonjour à votre cousin. (Les enfants se rapprochent du Duc qui s’est assis, l’entourent. Une petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)

SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse. Fi !

THÉRÈSE Quoi donc ?

UNE DAME, regardant le Duc. Comme il est pâle !

UNE AUTRE, de même. Il n’a pas l’air de vivre !

SCARAMPI, à Thérèse. Quels passages toujours choisissez-vous ?

THÉRÈSE Le livre S’ouvrait toujours tout seul… jamais je ne voulus… (Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)

GENTZ, qui a entendu, hochant la tête Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus !

THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le Duc. Des archiducs sur ses genoux !…

L’ARCHIDUCHESSE, au Duc, se penchant au dossier de son fauteuil. Je suis contente De te voir. Je suis ton amie. (Elle lui tend la main.)

LE DUC, lui baisant la main. Oui, toi, ma tante.

GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux. Comment le trouvez-vous, avec son petit air De Chérubin qui lit en cachette Werther ? (Les enfants, autour du Duc, admirent l’élégance de leur grand cousin, jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)

LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie. Tes cols sont toujours beaux !

LE DUC, saluant. Votre Altesse est bien bonne.

THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux. Ses cols !…

UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air. Personne n’a des sticks pareils !

LE DUC, gravement. Personne.

THÉRÈSE, à part, de même. Ses sticks

UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le Duc vient de retirer et de jeter sur une table. Oh ! et tes gants !…

LE DUC Superbes, mon chéri.

LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet. C’est en quoi, ton gilet ?

LE DUC C’est en Pondichéry.

THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer. Oh !

L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la redingote du prince. Tu portes ta fleur à la mode dernière !

LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée. Vous remarquez ? Dans la troisième boutonnière ! (À ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)

DES DAMES, autour d’elle. Hein ? Qu’a-t-elle ?

THÉRÈSE Pardon !… je ne sais pas… c’est fou ! Seule ici… loin des miens… brusquement…

MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant. Pauvre chou !

THÉRÈSE Mon cœur s’est si longtemps contenu…

MARIE-LOUISE, l’embrassant. Qu’il s’épanche !

LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis. Tiens ! qu’est-ce que j’écrase ? Une cocarde blanche ? (Il se penche et la ramasse.)

METTERNICH, s’avançant avec embarras. Heu !…

LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français. Ce doit être à vous, Monsieur ! Votre chapeau ? (L’attaché lui montre son chapeau. Le Duc aperçoit la cocarde tricolore.) Ah ! (À Metternich.) Je ne savais pas. Mais alors… le drapeau ?

METTERNICH Altesse…

LE DUC Il l’est aussi ? METTERNICH Oui… c’est sans importance…

LE DUC, flegmatiquement. Aucune.

METTERNICH Question de couleur…

LE DUC De nuance. (Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche les deux cocardes ; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la tète penchée…) Je crois — voyez vous-même, hein ? en clignant les yeux — Que c’est décidément… (Il montre la tricolore.) celle-ci qui fait mieux. (Il jette la blanche, et passe nonchalamment. Sa mère le prend sous le bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)

LE DUC Des papillons ?

MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser. C’est ce grand noir que tu préfères ?

LE DUC Il est gentil.

LE DOCTEUR Il naît sur les ombellifères !

LE DUC Il me regarde avec ses ailes.

LE DOCTEUR, souriant. Tous ces yeux ? Nous appelons cela des lunules.

LE DUC Tant mieux.

LE DOCTEUR Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue ?

LE DUC Non.

LE DOCTEUR Que regardez-vous ? LE DUC L’épingle qui le tue. (Il s’éloigne.)

LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise. Tout l’ennuie !

MARIE-LOUISE, à Scarampi. Attendons… je compte sur l’effet…

SCARAMPI, mystérieusement. Oui, de notre surprise.

GENTZ, qui s’est approché du Duc, lui présentant une bonbonnière. Un bonbon ?

LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant. Oh ! parfait ! Un goût tout à la fois de poire et de verveine. Et puis… attendez… de…

GENTZ Non. ce n’est pas la peine.

LE DUC Pas la peine de quoi ?

GENTZ D’avoir l’air d’être là. J’y vois plus clair que Metternich. — Un chocolat ?

LE DUC, avec hauteur. Que voyez-vous ?

GENTZ Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre. Votre âme bouge encore ; on va dans cette cour l’endormir de musique et l’engourdir d’amour. J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde… Mais pfft !… et je vieillis, doucettement immonde, Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté, Un de ces jeunes fous de l’Université, Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue, Me tuera… comme Sand a tué Kotzebue ! Oui, j’ai peur — voulez-vous quelques raisins sucrés ? — D’être tué par l’un d’entre eux ! LE DUC, tranquillement, prenant un raisin. Vous le serez.

GENTZ Hein ? Comment ?

LE DUC Vous serez tué par un jeune homme.

GENTZ Mais…

LE DUC Que vous connaissez.

GENTZ, stupéfait. Monseigneur…

LE DUC Il se nomme Frédéric : c’est celui que vous avez été. Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité, Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse, C’est fini : celui-là ne vous fera pas grâce.

GENTZ, pâlissant. C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard ! — Ah ! je ne m’étais pas trompé sur ce regard : C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire !

LE DUC Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. (Il s’éloigne. Metternich rejoint Gentz.)

METTERNICH, à Gentz, en souriant. Tu causais avec…

GENTZ Oui.

METTERNICH Très gentil.

GENTZ En effet.

METTERNICH Je le tiens tout à fait dans ma main.

GENTZ Tout à fait.

LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix : Pourquoi donc pleuriez-vous ?

THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute troublée. Parce que…

LE DUC Non.

THÉRÈSE, interdite. Altesse !

LE DUC Je sais pourquoi. — Ne pleurez pas. (Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)

METTERNICH, saluant le Duc. Duc, je vous laisse. (Le Duc répond par une inclinaison de tête.) (Metternich sort, emmenant l’attaché.)

LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur la table. Vous lisez mon dernier travail ?

DIETRICHSTEIN Il est charmant. Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand ? C’est une espièglerie !

MARIE-LOUISE, choquée. À votre âge, être espiègle, Mon fils !

LE DUC Que voulez-vous ? je ne suis pas un aigle !

DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute. Vous mettez encor « France » au féminin !

LE DUC Hélas ! Moi je ne sais jamais si c’est der, die ou das !

DIETRICHSTEIN Le neutre seul, ici, ser ait correct !

LE DUC Mais pleutre. Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.

MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote. Mon fils a la musique en horreur !

LE DUC En horreur.

LORD COWLEY, s’avançant vers le Duc. Altesse…

DIETRICHSTEIN, bas au Duc. Un mot aimable !

LE DUC Hein ?

DIETRICHSTEIN, bas au Duc. C’est l’ambassadeur D’Angleterre.

LORD COWLEY Tantôt galopant, hors d’haleine, D’où reveniez-vous donc, prince ?

LE DUC De Sainte-Hélene.

LORD COWLEY, interloqué. Plaît-il ?

LE DUC C’est un coin vert, gai, sain, — et beau, le soir ! On y est à ravir. Je voudrais vous y voir. (Il salue, et passe.)

GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le Duc s’éloigne. Sainte-Hélene est le nom du principal village D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.

L’AMBASSADEUR Ah ! oui ! — Je crois, soit dît sans le lui reprocher, Que c’est, dans mon jardin, une pierre.

GENTZ Un rocher !

DES VOIX, au fond On part !

L’ARCHIDUCH ESSE, à Marie-Louise. Viens-tu, Louise ?

MARIE-LOUISE Oh ! moi, non !

CRIS En voiture !

L’ARCHIDUCHESSE, au Duc. Et toi, Franz ?

MARIE-LOUISE Non ! mon fils déteste la nature ! (Avec pitié.) Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal !

LE DUC, sombre. Oui, je galope.

MARIE-LOUISE Ah ! tu n’es pas sentimental ! (Brouhaha. — Saluts. — Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)

MONTENEGRO, déjà sur le perron. Je connais un endroit pour goûter, où le cidre… (Sa voix se perd.)

CRIS, au-dehors. Au revoir ! au revoir !

GENTZ, sur le balcon criant. Ne parlez pas de l’hydre ! (Éclats de rires. — Grelots des voitures qui s’éloignent.)

THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé Adieu, mon frère.

TIBURCE, l’embrassant au front. Adieu ! (Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)

MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse. Menez-la maintenant Chez elle… (Thérèse sort, emmenée par les dames. — Le Duc s’est assis, remuant distraitement des livres sur une table. — Marie-Louise fait signe en souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le Duc.)

SCÈNE IX[modifier]

LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.

MARIE-LOUISE, au Duc. Franz… (Il se retourne…) Je vais vous égayer !

LE DUC Vraiment ? (Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)

MARIE-LOUISE Chut ! — J’ai fait un complot !…

LE DUC, dont l’œil s’allume. Vous ! un complot ?

MARIE-LOUISE Immense ; Chut ! — On nous interdit tout ce qui vient de France ; Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris, De chez deux grands faiseurs… (Elle lui donne une petite tape sur la joue.) Allons, coquet, souris ! Chut !… pour vous, un tailleur… (Montrant Scarampi.) Pour nous une essayeuse ! Je crois que mon idée est vraiment…

LE DUC, glacial. Merveilleuse.

SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise. Entrez ! (Entrent une demoiselle — élégance de mannequin — qui porte de grands cartons à robes et à chapeaux ; puis un jeune homme habillé comme une gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes. Le tailleur descend vers le Duc, tandis qu’au fond l’essayeuse déballe les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des cravates, dépliant des vêtements.)

LE TAILLEUR Si Monseigneur daigne jeter les yeux… J’ai là des nouveautés charmantes ! Ces messieurs Ont assez confiance en mon goût. Je les guide. Les cravates d’abord. Un violet languide. Un marron sérieux. On porte le foulard. (Regardant la cravate du Duc.) Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art De nouer son écharpe. (Lui présentant un autre modèle.) Un dessin en quinconce ! (Regardant de nouveau la cravate du Duc.) Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce. Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent ?

LE DUC, impassible. Très laid.

LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis. Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre ? Poil de chèvre, pourtant ! Tissu d’écorce d’arbre ! Redingote vert nuit. Les poignets très étroits. Est-ce hautain ? Gilet à six boutons, dont trois Restent déboutonnés en haut (grande élégance !) Est-ce spirituel, cette petite ganse ? Et ce frac par nos soins artistement râpé, Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé C’est tout à fait coquet, léger, garde-française ! Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff ?) Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff, Demi-collet figurant manches par derrière. Trop excentrique ? Soit. Cet autre, dit Roulière, Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol, Bon pour rendre visite à quelque dona Sol ! (Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.) Travail soigné, chaînette en argent, col en martre ; Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre. Simple, mais d’une coupe !… Et la coupe, c’est tout !

MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du Duc, le voyant plus pâle, et les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus, au tailleur. Vous fatiguez le duc avec votre bagout !

LE DUC, se réveillant. Non, laissez, je rêvais… car je n’ai pas coutume, Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume, D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs… Tout cela… tout ce choix amusant d’adjectifs, Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire, Cela me… cela m’a… (Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement :) Non, rien, laissez, ma mère.

MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse. Regardons nos chiffons !… Des manches à gigot ?

L’ESSAYEUSE Toujours !

LE TAILLEUR, au Duc, lui montrant des échantillons collés sur une feuille. Drap… Casimir… Marengo…

LE DUC Marengo ?

LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts. C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.

LE DUC Je suis de votre avis : Marengo, cela dure.

LE TAILLEUR Que nous commandez-vous ?

LE DUC Je n’ai besoin de rien.

LE TAILLEUR On a toujours besoin d’un habit allant bien !

LE DUC J’aimerais combiner…

LE TAILLEUR À votre fantaisie ? Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie ! Dites ! nous saisirons ; c’est l’art de ce métier ! Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.

LE DUC, ayant l’air de chercher. Voyons…

L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise essaye, devant la psyché. Paille de riz recouverte d e blonde. Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde !

LE DUC, rêvant. Pouvez-vous faire ?

LE TAILLEUR, précipitamment. Tout !…

LE DUC Un…

LE TAILLEUR Tout ce que voudra Son Altesse !

LE DUC Un habit…

LE TAILLEUR Parfaitement !

LE DUC D’un drap… Ah ! au fait, de quel drap ?… uni, tout simple !…

LE TAILLEUR Certes !

LE DUC Et la couleur, voyons, que diriez-vous de… verte ?

LE TAILLEUR L’idée est excellente !

LE DUC, rêveusement. Un petit habit vert… Laissant peut-être voir le gilet…

LE TAILLEUR, prenant des notes. Très ouvert !

LE DUC Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge, Si la patte avait un… liséré rouge ?

LE TAILLEUR, étonné un instant. Rouge ? — Ce sera ravissant.

LE DUC Eh bien ! et le gilet ? Comment est le gilet à votre avis ?

LE TAILLEUR, cherchant. Il est…

LE DUC Il est blanc.

LE TAILLEUR Son Altesse a du goût.

LE DUC Puis je pense Qu’une culotte courte…

LE TAILLEUR Ah ?

LE DUC Oui.

LE TAILLEUR Quelle nuance ?

LE DUC Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.

LE TAILLEUR Oh ! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux !

LE DUC Boutons gravés…

LE TAILLEUR Gravés ?… ce n’est pas dans les règles !

LE DUC Si… quelque chose… un rien, dessus !… des petits aigles.

LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que se commande le prince, tressaille, et d’une voix étouffée Des petits ?…

LE DUC, changeant de ton, brusquement. Eh bien ! Quoi ? qu’est-ce qui te fait peur ? Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur ? Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire ? Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire ?

L’ESSAYEUSE, au fond. Chapeau cabriolet, garniture pavots !

LE DUC, se levant. Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux, Et tes échantillons grotesques sur leur fe uille, Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille !

LE TAILLEUR, se rapprochant. Mais je…

LE DUC C’est bon ! Va-t’en ! Ne sois pas indiscret !

LE TAILLEUR Mais…

LE DUC, avec un geste mélancolique. Il ne m’irait pas, d’ailleurs !

LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur. Il vous irait.

LE DUC, se retournant, avec hauteur. Tu dis ?

LE TAILLEUR, tranquillement. Il vous irait très bien.

LE DUC L’audace est grande.

LE TAILLEUR, s’inclinant. Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.

LE DUC Ah ? (Silence. Ils se regardent dans les yeux.)

LE TAILLEUR Oui !

L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde dans la psyché. Manteau de gros de la Chine, bouffant : Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.

LE DUC, un peu ironique. Ah ? ah ?

LE TAILLEUR Oui, Monseigneur.

LE DUC Très bien. Monsieur conspire. Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakespeare.

LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés. La redingote olive a des noms sous son shall Écoles… Députés… Un pair… Un maréchal.

L’ESS AYEUSE, au fond. Spencer en jaconas ; jupe en caroléide.

LE TAILLEUR On peut vous faire fuir…

LE DUC, froidement. Pour que je me décide, Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic, Consulter mon ami Monsieur de Metternich.

LE TAILLEUR, souriant. Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse, Que c’est une cousine à vous…

LE DUC Hein ?

LE TAILLEUR La comtesse Camerata, la fille…

LE DUC Ah ! je sais… d’Élisa !

LE TAILLEUR Oui, celle qui toujours se singularisa, Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque, Portant avec orgueil sa race sur son masque, Brave un péril tient un fleuret, dompte un pur sang !

L’ESSAYEUSE, au fond. Un petit canezou d’organdi, ravissant !

LE TAILLEUR Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée…

L’ESSAYEUSE Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée !

LE TAILLEUR Qui mène le complot dont je vous parle…

LE DUC, hésitant encore à se livrer. Dieu ! — La preuve de cela ?

LE TAILLEUR Tournez la tête un peu. Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle Qui déballe, à genoux, des toilettes… LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui le regarde à la dérobée. C’est elle ! À Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin, Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main, Et s’enfuit en criant : « J’ai bien le droit, peut-être, De saluer le fils de l’Empereur mon maître… » (Il la regarde encore.) C’est une Bonaparte… et nous nous ressemblons. — Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds !

MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse. Nous allons essayer par là. Venez ma fille. (À son fils, avec enthousiasme.) — Ah ! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille !

LE DUC Oui, ma mère.

MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante. Aimez-vous le goût parisien ?

LE DUC, très gravement. À Paris, en effet, on vous habillait bien. (Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de Marie-Louise emportant les robes à essayer.)


SCÈNE X[modifier]

LE DUC, LE JEUNE HOMME, puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA.


LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune homme, avidement. Vous, qui donc êtes-vous ?

LE JEUNE HOMME, très romantique. Qu’importe ? un anonyme, Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal. Ce que je suis ? Je ne sais pas. Voilà mon mal. Suis-je ? Je voudrais être, — et ce n’est pas commode, Je lis Victor Hugo. Je récite son Ode À la Colonne. Je vous conte tout cela Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la Jeunesse ! Je m’ennuie avec extravagance ; Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune-France. De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui Ne me laissant jamais deux minutes sans lui, J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates, Et je me suis distrait avec ça les cravates J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs. J’ajoute, pour poser en pied mon personnage, Que je suis libéral et basiléophage. — Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.

LE DUC, un peu surpris. Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.

LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple. Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange ; Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange ; Mais sincère est le mal dont je me sens ronger, Et qui me fait chercher cet oubli : le danger !

LE DUC, rêveur. Un mal ?

LE JEUNE HOMME Un grand dégoût frémissant…

LE DUC L’âme lourde…

LE JEUNE HOMME Des élans retombants…

LE DUC L’inquiétude sourde… La mauvaise fierté de ce que nous souffrons… L’orgueil de promener le plus pâle des fronts…

LE JEUNE HOMME Monseigneur !

LE DUC Le dédain de ceux qui peuvent vivre Satisfaits… LE JEUNE HOMME Monseigneur !

LE DUC Le doute…

LE JEUNE HOMME Dans quel livre, Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain ? C’est là ce que je sens !

LE DUC Donne-moi donc la main. Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante, Emporte sa forêt dans sa sève ignorante, Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi, Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici, Senti monter du fond de mon sang le malaise Dont souffre en ce moment la jeunesse française !

LE JEUNE HOMME Je crois que notre mal est le vôtre plutôt ; Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau ? Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire, Prince pâle, si pâle en la cravate noire, De quoi donc êtes-vous pâle ?

LE DUC D’être son fils !

LE JEUNE HOMME Eh bien ! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis, Murmurant comme vous : « Que reste-t-il à faire ? » Nous sommes tous un peu les fils de votre père.

LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule. Vous êtes ceux de ses soldats : c’est aussi beau ! Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau. Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire, Ils se contenteront du fils de l’Empereur. (À ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)

LA COMTESSE, à voix très haute. Pardon ! L’écharpe ?… (Bas.) Chut ! Je vends avec fureur !

LE DUC, à mi-voix, rapidement. Merci !

LA COMTESSE, de même. Mais j’aimerais mieux vendre des épées ! C’est vexant de parler la langue des poupées !

LE DUC Belliqueuse, je sais !

LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors. Cette écharpe ?

LA COMTESSE, haussant la voix. Je la cherche !

LE DUC, lui prenant la main, bas. Il paraît que dans cette fine main-là La cravache…

LA COMTESSE, de même, riant. J’adore un cheval qui se cabre !

LE DUC Vous faites du fleuret, paraît-il ?

LA COMTESSE Et du sabre !

LE DUC Prête à tout ?

LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entrouverte. Mais vraiment je la cherche partout ! (Bas, au Duc.) Prête, pour Ton Altesse Impériale, à tout !

LE DUC Cousine, vous avez le cœur d’une lionne !

LA COMTESSE Et je porte un beau nom.

LE DUC Lequel ?

LA COMTESSE Napoléone ! LA VOIX DE SCARAMPI, dehors. Vous ne la trouvez pas ?

LA COMTESSE, haut. Non !

LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée. Sur le clavecin !

LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du Duc. Je me sauve ! Causez de notre grand dessein ! (Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son corsage où elle l’avait cachée.) Ah ! enfin !

LA VOIX DE SCARAMPI Vous l’avez ?

LA COMTESSE Elle était sur la harpe ! (Elle entre dans la chambre, en disant :) Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe… (La porte se ferme.)

LE JEUNE HOMME, ardemment, au Duc. Eh bien ! acceptez-vous ?

LE DUC, calme. Ce que je comprends mal, C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.

LE JEUNE HOMME, riant. C’est vrai, républicain…

LE DUC Vous m’arrivez, en somme, Par un détour !

LE JEUNE HOMME Tout chemin mène au Roi de Rome ! Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil, A déteint…

LE DUC, ironique. Ce fut un déjeuner de soleil.

LE JEUNE HOMME D’Austerlitz ! — Oui, l’histoire à la tête nous monte. Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte ; Et le sang disparaît, la gloire seule luit ! Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui ! C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes !

LE DUC Bref ?

LE JEUNE HOMME Bref, — les temps bourgeois… ce dieu qu’on exila… Vous… votre sort touchant… notre ennui… tout cela… Je me suis dit…

LE DUC Vous vous êtes dit, en artiste, Que ce serait joli d’être bonapartiste.

LE JEUNE HOMME, démonté. Hein ? — Mais… vous acceptez ?

LE DUC Non.

LE JEUNE HOMME Quoi ?

LE DUC J’écoutais bien, Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien Ne fut dans votre voix la France toute pure Il y avait la mode et la littérature !

LE JEUNE HOMME, se désolant. J’ai maladroitement rempli ma mission ! Si la comtesse, là, pouvait vous parler…

LE DUC Non ! J’aime dans son regard cette audace qui brille, Mais ce n’est pas la France, elle, — c’est ma famille. Quand vous me revoudrez… plus tard… une autre fois… Que votre appel soit fait par une de ces voix Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble ! Mais, jeune byronien, — âme qui me ressemble ! — Rien ne m’eût décidé, ce soir ; sois sans regret Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt !

SCÈNE XI[modifier]

LES M ÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.


LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots, saisie. Vous, pas prêt ? (Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entrebâillée à Marie-Louise et Scarampi invisibles.) C’est compris !… non ! restez !… Je me sauve… Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve ! (Fermant la porte et descendant vers le Duc.) Pas prêt ! Que vous faut-il ?

LE DUC Un an de rêve obscur, De travail.

LA COMTESSE, farouche. Viens régner !

LE DUC Non ! mon front n’est pas mûr !

LA COMTESSE La couronne suffit pour mûrir une tempe !

LE DUC, montrant sa table de travail. Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe !

LE JEUNE HOMME C’est que l’occasion…

LE DUC, se retournant, avec hauteur. Plaît-il, l’occasion ? Serait-ce le tailleur qui reparaît ?

LA COMTESSE Mais…

LE DUC, finement. Non ! J’aurai la conscience à défaut de génie Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie !

LE JEUNE HOMME, désespéré. Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus ! LA COMTESSE On prétend que jamais avec nous tu ne fus !

LE JEUNE HOMME Vous êtes Jeune-France, on vous croit Vieille Autriche.

LA COMTESSE On dit qu’on affaiblit ton esprit !

LE JEUNE HOMME Qu’on vous triche Sur ce qu’on vous apprend !

LA COMTESSE Et que tu ne sais pas L’histoire de ton père !…

LE DUC, sursautant. On dit cela, là-bas ?

LE JEUNE HOMME Que leur répondrons-nous ?

LE DUC, violemment. Répondez-leur… (À ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le Duc, se retournant vers lui très naturellement :) Cher comte ?

DIETRICHSTEIN C’est d’Obenaus.

LE DUC Pour mon cours d’histoire ? — Qu’il monte. (Dietrichstein sort. Le Duc montrant au jeune homme et à la comtesse les vêtements épars.) Mettez le plus de temps possible à tout plier, Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier ! (Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus :) Bonjour, mon cher baron. (Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un paravent.) Achevez, là-derrière, Vos paquets !… (À d’Obenaus.) Mon tailleur…

D’OBENAUS Ah !

LE DUC Et la cout urière De la duchesse…

D’OBENAUS Ah ! ah !

LE DUC Vous gênent-ils ?

D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein. Non, non.


SCÈNE XII[modifier]

LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE et le JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets, écoutent.


LE DUC, s’asseyant en face des professeurs. Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.

D’OBENAUS Reprenons la leçon où nous l’avons laissée. Nous étions en mil huit cent cinq.

LE DUC, taillant son crayon. Parfaitement.

D’OBENAUS Donc, en mil huit cent six…

LE DUC Aucun événement N’avait marqué l’année, alors ?

D’OBENAUS Hein ? quelle année ?

LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier. Mil huit cent cinq.

D’OBENAUS Pardon… J’ai cru… La Destinée Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures d e deuil Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil. (Se lançant vite dans une grande phrase.) Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire…

LE DUC Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire ?

D’OBENAUS Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier La restauration du vieux calendrier. — Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre, L’Espagne…

LE DUC, doucement. Et l’Empereur, Monsieur ?

D’OBENAUS Lequel ?

LE DUC Mon père.

D’OBENAUS, évasif Il…

LE DUC Il n’avait donc pas quitté Boulogne ?

D’OBENAUS Oh ! Si !

LE DUC Où donc était-il ?

D’OBENAUS Mais… justement… par ici.

LE DUC, l’air étonné. Tiens !

DIETRICHSTEIN, vivement. Il s’intéressait beaucoup à la Bavière…

D’OBENAUS, voulant continuer. Au traité de Presbourg, le vœu de votre père Fut en cela conforme à celui des Habsbourg…

LE DUC Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg ?

D’OBENAUS, doctoralement vague. C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine Toute une période…

LE DUC Ah ! (Regar dant son crayon.) J’ai cassé ma mine !

D’OBENAUS En l’an mil huit cent sept…

LE DUC Déjà ? (Il a retaillé tranquillement son crayon.) Là, ça va bien. — Quelle drôle d’époque !… il ne se passe rien.

D’OBENAUS Si, Monseigneur ! Prenons la maison de Bragance Le roi…

LE DUC, de plus en plus doux. Mais l’Empereur, Monsieur ?

D’OBENAUS Lequel ?

LE DUC De France.

D’OBENAUS Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit ; Signalons en passant le traité de Tilsitt…

LE DUC, ingénument. Mais on ne faisait donc que des traités ?

D’OBENAUS, voulant continuer. L’Europe…

LE DUC Ah ! oui, vous résumez !

D’OBENAUS Oh ! je ne développe Que lorsque…

LE DUC Il y eut donc autre chose ?

D’OBENAUS Mais…

LE DUC Quoi ?

D ’OBENAUS Je…

LE DUC Quoi ? Qu’arriva-t-il d’autre ? dites-le-moi !

D’OBENAUS, balbutiant. Mais je… je ne sais pas… Votre Altesse veut rire…

LE DUC Vous ne le savez pas ? Moi, je vais vous le dire. (Il se lève.) Le six octobre mil huit cent cinq…

DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant. Hein ? Comment ?

LE DUC Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment Où, regardant planer un aigle prêt à fondre, Vienne se rassurait en disant : « C’est sur Londres !… » Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl, L’Empereur…

D’OBENAUS L’Empereur ?…

LE DUC Et vous savez lequel ! Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade…

DIETRICHSTEIN, épouvanté. Ah ! mon Dieu !

LE DUC Fait donner à l’Autriche une aubade De clairons par Murat, et, par Soult, de tambour ; Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg, Remporter deux ou trois victoires, — les hors-d’œuvre !…

D’OBENAUS Mais, Monseigneur…

LE DUC Poursuit l’admirable manœuvre, Arrive devant Ulm sans s’être débotté, Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté, Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre, Fait préparer l’assaut… et, le dix-sept oct obre, On voit se désarmer aux pieds de ce héros Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux ! — Et l’Empereur repart !

DIETRICHSTEIN Monseigneur !

LE DUC, d’une voix de plus en plus forte. En novembre, Il est à Vienne, il couche à Schoenbrünn, dans ma chambre

D’OBENAUS Mais…

LE DUC Il suit l’ennemi, sent qu’il l’a dans la main ; Un soir, il dit au camp : « Demain ! » Le lendemain, Il dit en galopant sur le front de bandière « Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre ! » Il va, tachant de gris l’état-major vermeil ; L’armée est une mer ; il attend le soleil ; Il le voit se lever du haut d’un promontoire ; Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire !

D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir. Dietrichstein !

LE DUC Et voilà !

DIETRICHSTEIN, consterné. D’Obenaus !

LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante. La terreur ! La mort ! Deux empereurs battus par l’Empereur ! Vingt mille prisonniers !

D’OBENAUS, le suivant. Mais je vous en supplie !

DIETRICHSTEIN, de même. Songez que si quelqu’un !…

LE DUC La campagne finie ! Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac ! Mon grand-père venant voir mon père au bivouac ! DIETRICHSTEIN Monseigneur !

LE DUC, scandant implacablement. Au bi-vouac !

D’OBENAUS Voulez-vous bien vous taire !

LE DUC Et mon père accordant la paix à mon grand-père !

DIETRICHSTEIN Si quelqu’un entendait…

LE DUC Et puis, les drapeaux pris Distribués ! — Huit à la ville de Paris ! (La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le Duc. Mais, dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains, s’écroulent avec fracas.)

D’OBENAUS, se retournant et les apercevant. Oh !

LE DUC, continuant. Cinquante au Sénat !

D’OBENAUS Cet homme et cette femme !…

DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux. Voulez-vous vous sauver !

LE DUC, d’une voix éclatante. Cinquante à Notre-Dame !

D’OBENAUS Ah ! mon Dieu !

LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers d’étendards. Des drapeaux !

DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent leurs paquets, Vos robes, vos chapeaux ! (Il les pousse dehors.) Plus vite ! Allez-vous-en !

LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil Des drapeaux ! des drapeaux ! (La comtesse et le jeune homme sont sortis.)

DIETRICHSTEIN Ils étaient encor là ! LE DUC, dans une quinte de toux. Des drapeaux !

DIETRICHSTEIN Quelle affaire ! Monseigneur…

LE DUC Je me tais.

DIETRICHSTEIN C’est bien tard pour se taire. Que dira Metternich ?… Ces gens dans ce salon !…

LE DUC, essuyant son front en sueur. D’ailleurs pour aujourd’hui je n’en sais pas plus long. (Il tousse encore.) Monsieur le professeur…

DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau. Vous toussez ?… Vite, à boire !

LE DUC, après avoir bu une gorgée. N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire ?

DIETRICHSTEIN Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien !

D’OBENAUS Quand Metternich saura…

LE DUC, froidement. Vous ne lui direz rien. Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.

DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus. Mieux vaut nous taire. Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère. (Il frappe à la porte de Marie-Louise.) La duchesse ?

SCARAMPI, paraissant. Elle est prête. Entrez. (Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un domestique vient poser une lampe sur la table du Duc.)

LE DUC, à d’Obenaus. Il est fini, J’espère, votre cours ad usum delphini ?…

D’OBENAUS, les bras au ciel. Comment avez-vous su ?… Je ne peux pas comprendre !

SCÈNE XIII[modifier]

LE DUC, MARIE-LOUISE.

MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le manteau sur les épaules. D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent. Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce encor ? Que vient-on de m’apprendre ? Vous allez m’expliquer…

LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule. Ma mère, regardez ! L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés. Oh ! comme avec douceur le soir perd sa dorure ! Les arbres…

MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée. Comment, toi, tu comprends la nature ?

LE DUC Peut-être.

MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité. Vous allez m’expliquer !…

LE DUC Respirez, Ma mère, ce parfum ! Tous les bois sont entrés Avec lui, dans la chambre…

MARIE-LOUISE, se fâchant. Expliquez-moi, vous dis-je !

LE DUC, continuant, avec douceur. Chaque bouffée apporte une branche, et, prodige Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait, Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt Qui marche, la forêt qui marche comme folle Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.

MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur. Comment, toi, maintenant, poétique ?

LE DUC Il paraît. (On entend la musique lointaine d’un bal.) Écoutez !… une valse !… et banale, on dirait ! Mais elle s’ennoblit en voyageant… Peut-être Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître, Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen, Elle aura rencontré l’âme de Beethoven !

MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles. Quoi ! la musique aussi ?

LE DUC Quand je veux. Mais, ma mère, Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère ; Et devant un beau soir je sens avec effroi Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.

MARIE-LOUISE Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même !

LE DUC Je ne l’aurais pas dit.

MARIE-LOUISE Tu le hais ?

LE DUC Je vous aime.

MARIE-LOUISE, avec humeur. Alors… songe un peu plus au tort que tu me fais ! Mon père et Metternich pour nous furent parfaits ! Ainsi, quand le décret devait te faire comte, J’ai dit : « Non ! Comte, non ! Au moins duc ! Duc, ça compte ! » Tu es duc de Reichstadt.

LE DUC, récitant. Seigneur de Gross-Bohen, Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz… chen (Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.) Si je prononce mal, pardon !

MARIE-LOUISE, avec humeur. Encore était-ce Malaisé de régler le rang de Votre Altesse, D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact. Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact ! Tout s’est passé de la façon la plus légère On n’a pas prononcé le nom de votre père.

LE DUC Pourquoi n’a-t-on pas mis : né de père inconnu ?

MARIE-LOUISE Tu peux être le prince — avec ton revenu — Le plus aimable de l’Autriche — et le plus riche !

LE DUC Le plus riche…

MARIE-LOUISE Et le plus aimable..

LE DUC De l’Autriche !

MARIE-LOUISE Goûtez votre bonheur !

LE DUC J’en exprime les sucs !

MARIE-LOUISE Vous êtes le premier après les archiducs ! Et vous épouserez un jour quelque princesse Ou quelque archiduchesse, ou bien quelque…

LE DUC, d’une voix tout à coup profonde. Sans cesse Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour, Son petit trône au dossier rond comme un tambour, Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélene, Au milieu du dossier, petite et simple, l’N, — La lettre qui dit : « Non ! » au temps !

MARIE-LOUISE, interdite. Mais…

LE DUC, farouchement. Je revois L’N dont il marquait à l’épaule les rois !

MARIE-LOUISE, se redressant. Les rois dont vous avez du sang par votre mère !

LE DUC Je n’en ai pas besoin de leur sang ! Pourquoi faire ?

MARIE-LOUISE Ce fameux héritage ?…

LE DUC Il me semble mesquin !

MARIE-LOUISE, indignée. Quoi ! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint ?

LE DUC Non ! car d’autres que moi le portent dans leurs veines ; Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes, Celui d’un lieutenant qui de Corse venait… Je pleure en regardant le bleu de mon poignet !

MARIE-LOUISE Franz !

LE DUC, s’exaltant de plus en plus. À ce jeune sang le vieux ne peut que nuire. Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire !

MARIE-LOUISE Taisez-vous !

LE DUC Et d’ailleurs, que dis-je ?… Si j’en eus, Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus ! Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre Aura, comme toujours, été chassé par l’autre !

MARIE-LOUISE, hors d’elle. Tais-toi, duc de Reichstadt !

LE DUC, ricanant. Oui, Metternich, ce fat, Croit avoir sur ma vie écrit « Duc de Reichstadt ! » Mais haussez au soleil la page diaphane Le mot « Napoléon » est dans le filigrane !

MARIE-LOUISE, reculant épouvantée. Mon fils !

LE DUC, marchant sur elle. Duc de Reichstadt, avez-vous dit ? Non, non Et savez-vous quel est mon véritable nom ? C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte Murmure autour de moi : « Le petit Bonaparte ! » (Il la saisit par les poignets, et il la secoue.) Je suis son fils ! rien que son fils !

MARIE-LOUISE Tu me fais mal !

LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras. Ah ! ma mère ! pardon, ma mère… Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié. Allez a u bal ! (On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.) Oubliez ce que j’ai dit là ! C’est du délire ! Vous n’avez pas besoin même de le redire, Ma mère, à Metternich…

MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée. Non, je n’ai pas besoin ?…

LE DUC La valse avec douceur vient de reprendre au loin… Non ! ne lui dites rien. Et cela vous évite Des ennuis. Oubliez ! Vous oubliez si vite !

MARIE-LOUISE Mais je…

LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement vers la porte. Pensez à Parme ! au palais de Sala À votre vie heureuse ! Est-ce que ce front-là Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire ? — Ah ! je vous aime plus que vous n’osez le croire ! — Et ne vous occupez de rien ! pas même, ô dieux ! D’être fidèle ! Allez, je le serai pour deux ! Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse. Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse. (Il la baise au front.) Voici, par des baisers, les soucis enlevés, — Et vous êtes coiffée à ravir !

MARIE-LOUISE, vivement. Vous trouvez ?

LE DUC La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire. Bonsoir, maman. Amusez-vous ! (Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa table, la tête dans ses mains.) Ma pauvre mère ! (Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la lampe.) Travaillons ! (On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme emmitouflée.)

SCÈNE XIV[modifier]

LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant.

GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté. La voiture est loin. Il appelle le Duc. Prince !

LE DUC, se retournant et apercevant la femme. Fanny !

FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son costume de théâtre apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée sur les pointes, ouvrant les bras. Franz !

GENTZ, à part, en se retirant. Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni !

FANNY, dans les bras du Duc. Franz !

GENTZ, sortant. C’est parfait !

FANNY, amoureusement. Mon Franz ! (La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du Duc et, respectueusement, après une révérence :) Monseigneur

LE DUC, s’assurant du départ de Gentz. Parti (À Fanny.) Vite !

FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise sur la table de travail du prince. J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.

LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience. La suite !

FANNY, pose sa main sur les cheveux du Duc, et lentement, fronçant ses jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du ton de quelqu’un qui continue un récit. Alors, pendant que Ney, toute la nuit, m archait, Les généraux Gazan…

LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme. Gazan !

FANNY Suchet…

LE DUC Suchet !

FANNY Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle Et dès le petit jour, la garde impériale… (Le r ideau tombe.)

SCÈNE I[modifier]

SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.

SEDLINSKY, assis dans un fauteuil. C’est tout ?

PREMIER LAQUAIS C’est tout.

SEDLINSKY Rien d’anormal ?

DEUXIEME LAQUAIS Rien d’anormal.

TROISIEME LAQUAIS Il mange à peine.

QUATRIEME LAQUAIS Il lit beaucoup.

CINQUIEME LAQUAIS Il dort très mal.

SEDLINSKY, à l’huissier. Es-tu sûr des valets de chambre de service ?

L’HUISSIER Oh ! ces messieurs, Monsieur le préfet de police, Sont tous des policiers de carrière.

SEDLINSKY Merci. (Il se lève pour sortir.) Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.

PREMIER LAQUAIS Non. Le duc est sorti.

DEUXIEME LAQUAIS Comme à son ordinaire.

TROISIEME LAQUAIS En uniforme.

QUATRIEME LAQUAIS Avec sa maison militaire.

L’HUISSIER On doit manœuvrer. SEDLINSKY Donc… du flair, du tact. — Enfin, Surveillez-le sans qu’il s’en doute.

L’HUISSIER, souriant. Je suis fin.

SEDLINSKY Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble. Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.

L’HUISSIER C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.

SEDLINSKY Lequel ?

L’HUISSIER Le Piémontais.

SEDLINSKY Oui, très intelligent.

L’HUISSIER C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse. (Il désigne à gauche, la porte de la chambre du Duc.)

SEDLINSKY Il est là ?

L’HUISSIER Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil, Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil. Il sera là sitôt le duc rentré.

SEDLINSKY Qu’il veille !

L’HUISSIER C’est compris.

SEDLINSKY, jetant un regard sur la table. Les papiers ?

L’HUISSIER, souriant. Explorés.

SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table. La corbeille ? (Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le tapis, autour de la co rbeille.) Des morceaux ?… (Il cherche à les réunir.) C’est peut-être une lettre… De qui ?

(Entraîné par la curiosité professionnelle, il est tout à fait sous la table, ramassant, cherchant à lire. À ce moment une porte, à droite, s’ouvre, et le Duc entre, suivi de sa maison militaire : général Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment. Le Duc est en uniforme : l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie, jaune et noire, à gros glands. Bottes.)


SCÈNE II[modifier]

LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.

LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes qui, seules, sortent de sous la table. Tiens ! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky ?

SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes. Altesse !…

LE DUC Un accident. Excusez-moi. Je rentre.

SEDLINSKY, debout. Vous m’avez reconnu, mais j’étais…

LE DUC À plat ventre. Je vous ai reconnu tout de suite. (Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de jardin : grand chapeau de paille ; sous le bras, un album somptueusement relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air inquiet. Le Duc, en la voyant entrer, énervé :) Allons, bien ! On vous a dérangée…

L’ARCHIDUCHESSE On m’a dit…

LE DUC Ce n’est rien !

L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main. Cependant…

LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air préoccupé, amenant le docteur Malfatti. Le docteur !… je ne suis pas malade ! (À l’arc hiduchesse.) Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade : J’ai trop crié, voilà ! (Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.) Docteur, vous m’ennuyez ! (À Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.) C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers. Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse, Donné tous vos amis pour laquais.

SEDLINSKY, interdit. Votre Altesse Se figure ?…

LE DUC, nonchalamment. Et vraiment j’en serais très heureux, Si le service était un peu mieux fait par eux. Mais on m’habille mal, ma cravate remonte. Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte, — Puisque c’est vous ici que regardent ces soins, — Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins. (Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son chapeau à son ordonnance qui les emporte. Un laquais a posé un plateau de rafraîchissements sur la table.)

L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le Duc. Franz…

LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte. Vous ne prenez rien ?

SEDLINSKY J’ai pris…

LE DOCTEUR Une couleuvre.

LE DUC, à un des officiers de sa maison. Aux ordres, Foresti !

LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant. Mon colonel ?

LE DUC Manœuvre Après-demain. Qu’on soit aux premiers feux du ciel À Grosshofen. Compris ? Va ! FORESTI Bien, mon colonel.

LE DUC, aux autres officiers. Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue. (La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les officiers. Le Duc le rappelle.) Mon cher comte ?… (Sedlinsky revient. Le Duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il tire de son frac.) Une encor que vous n’avez pas lue ! (Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)

DIETRICHSTEIN, au duc. Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité !

L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein. Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté ?

DIETRICHSTEIN Oh ! le prince n’est pas prisonnier, mais…

LE DUC J’admire Ce mais ! Sentez-vous tout ce que ce mais veut dire ? Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, mais… Voilà. Mais… Pas prisonnier, mais… C’est le terme. C’est la Formule. Prisonnier ?… Oh ! pas une seconde ! Mais… il y a toujours autour de moi du monde. Prisonnier !… croyez bien que je ne le suis pas ! Mais… s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas, Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille. Je ne suis certes pas prisonnier, mais… qu’on veuille Me parler privément, sur le bois de l’huis Pousse ce champignon : l’oreille ! — Je ne suis Vraiment pas prisonnier, mais… qu’à cheval je sorte, Je sens le doux honneur d’une invisible escorte. Je ne suis pas le moins du monde prisonnier ! Mais… je suis le second à lire mon courrier. Pas prisonnier du tout ! mais… chaque nuit on place À ma porte un laquais, — (Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le plateau, et traverse le salon pour l’emporter.) Tenez, celu i qui passe ! Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier ?… Jamais ! Un prisonnier !… Je suis un pas-prisonnier-mais.

DIETRICHSTEIN, un peu pincé. J’approuve une gaieté… bien rare.

LE DUC Rarissime !

DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé. Votre Altesse…

LE DUC, gravement. Sérénissime.

DIETRICHSTEIN Hein ?

LE DUC Ré-nis-sime ! On m’a donné ce titre, il m’est particulier Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier !

DIETRICHSTEIN, saluant le Duc. Je vous laisse… (Il sort.)


SCÈNE III[modifier]

LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.

LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement. Sérénissime… hein ? Admirable ! (Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris sur la table :) Que portez-vous ?

L’ARCHIDUCHESSE L’herbier de l’Empereur.

LE DUC Ah ! diable ! L’herbier de mon grand-père ! (Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)

L’ARCHIDUCHESSE Il me l’a, c e matin, Prêté, Franz !

LE DUC, regardant l’herbier. Il est beau.

L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page. Toi qui sais le latin, Quel est ce monstre sec et noir ?

LE DUC C’est une rose.

L’ARCHIDUCHESSE Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.

LE DUC, lisant. Bengalensis.

L’ARCHIDUCHESSE Ah ! oui !… du Bengale !

LE DUC, la félicitant. Très bien.

L’ARCHIDUCHESSE Je vous trouve nerveux… Qu’avez-vous ?

LE DUC Je n’ai rien.

L’ARCHIDUCHESSE Si ! je sais ! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste, Ils l’ont envoyé loin.

LE DUC Mais en revanche, ils m’ont Procuré pour ami le maréchal Marmont, Qui, méprisé là-bas, voyage… pour se faire Complimenter ici d’avoir trahi mon père.

L’ARCHIDUCHESSE Chut !

LE DUC Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils À jeter sur le père… (Avec un mouvement violent.) Oh ! je… (Se r éprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.) Volubilis.

L’ARCHIDUCHESSE Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse Est-elle résolue à tenir sa promesse ?

LE DUC, lui baisant la main. Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.

L’ARCHIDUCHESSE Puis, je t’ai fait un beau cadeau… pour le quinze août ?

LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à gauche. Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée De l’archiduc. (Il les touche, l’un après l’autre.) Briquet ! — Bonnet dont fut coiffée La Garde !… — Vieux fusil !… (Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.) Non ! il n’est pas chargé ! Et surtout…

L’ARCHIDUCHESSE, vivement. Chut !

LE DUC Surtout, cette chose que j’ai… (Mystérieusement.) Je l’ai cachée…

L’ARCHIDUCHESSE, souriant. Où donc, bandit ?

LE DUC, montrant sa chambre. Dans mon repaire.

L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette l’herbier.) Eh bien ! donc, promets-moi… — Tu connais ton grand-père Sa douceur…

LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier. Qu’est-ce donc qui s’envole ?… Un papier ? (Il lit :) Si les étudiants s’obstinent à crier, Que dans des régiments, tous, on les incorpore. (À l’archiduchesse.) Vous disiez : sa douceur ?…

L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier. Oui, l’empereur t’adore. Sa bonté…

LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier. Qu’est-ce encor ?… (Il lit.) Puisqu’on s’est révolté, Ordre à nos cuirassiers de charger… (À l’archiduchesse.) Sa bonté ?…

L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement. Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble ! Mais c’est un excellent vieil homme.

LE DUC Oui, c’est vrai : double ! (Refermant l’herbier.) Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez, Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers ! D’ailleurs on l’aime !… Il sait se rendre populaire. Je l’aime bien.

L’ARCHIDUCHESSE Il peut, pour ta cause, tout faire !

LE DUC Ah ! s’il voulait !…

L’ARCHIDUCHESSE Promets de ne t’enfuir jamais Qu’après avoir tenté près de lui…

LE DUC, lui tendant la main. Je promets.

L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée. Ça, c’est gentil ! (Et gaiement.) Il faut que je te récompense !

LE DUC, souriant. Vous, ma tante ? L’ARCHIDUCHESSE Ah ! on a sa petite influence ! Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé… J’ai tant dit !… J’ai tant fait !… Bref, — il est arrivé ! (Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre. Prokesch paraît.)

LE DUC, courant vers Prokesch. Vous ! — Enfin !… (L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis s’étreignent.)


SCÈNE IV[modifier]

LE DUC, PROKESCH.


PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance. Chut ! on peut écouter !

LE DUC, tranquillement, à voix haute. On écoute. Mais on ne redit rien, jamais.

PROKESCH Quoi ?

LE DUC Dans le doute, J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux : On n’a rien répété jamais.

PROKESCH C’est curieux !

LE DUC Je crois que l’écouteur que la police paye Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.

PROKESCH, vivement. Et la Comtesse ? Rien de nouveau ?

LE DUC Rien !

PROKESCH Oh ! LE DUC, avec désespoir. Rien ! Elle m’oublie !… ou bien, on l’a surprise !… ou bien… — Oh ! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie ! Non ! j’ai bien fait… je suis plus prêt ! — mais on m’oublie !

PROKESCH Chut !… (Il regarde autour de lui.) Vous travaillez là ? C’est charmant !

LE DUC C’est chinois. — Oh ! ces oiseaux dorés ! oh ! ces magots sournois Tapissant tout le mur de sourires à claques ! Ils me logent ici, dans le Salon des Laques, Pour que sur le fond noir de ce sombre décor Mon uniforme blanc ressorte mieux encor !

PROKESCH Prince !

LE DUC, allant et venant, avec agitation. Ils ont composé de sots mon entourage !

PROKESCH Que faites-vous ici, depuis six mois ?

LE DUC Je rage.

PROKESCH, remonté vers le balcon. Je ne connaissais pas Schoenbrünn.

LE DUC C’est un tombeau !

PROKESCH, regardant. La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau !

LE DUC Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète J’ai ce diminutif, là-bas : la Gloriette !

PROKESCH, redescendant. Vous avez tout le parc pour monter à cheval.

LE DUC Le parc est trop petit ! PROKESCH Vous avez tout le val !

LE DUC Le val est trop petit pour que l’on y galope !

PROKESCH Et que vous faut-il donc pour galoper ?

LE DUC L’Europe !

PROKESCH, voulant le calmer. Chut !

LE DUC Et quand je relève un front éclaboussé De gloire par mon livre, et lorsque du passé Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque, Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque, Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal…

UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche. Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal ?

LE DUC, à Prokesch. Voilà ! (Au laquais, violemment.) Je ne sors pas ! (Le laquais disparaît.)

PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table. On vous laisse tout lire ?…

LE DUC Tout ! Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire, Apprenait des récits par cœur ! Plus tard, j’obtins Que quelqu’un me passât des livres clandestins.

PROKESCH, souriant. La bonne archiduchesse ?

LE DUC Oui. Chaque jour, un livre. Dans ma chambre, le soir, je lisais : j’étais ivre. Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit, Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit ! Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire, Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais ; De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles, Les batailles sortaient en s’étirant les ailes ! Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos ; Austerlitz descendait tout le long des rideaux ; Iéna se suspendait au gland qui les relève, Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve ! Or, un jour que chez moi, Metternich gravement, Me racontait mon père, à sa guise !… au moment Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire, Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire ! Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom En battant des feuillets !

PROKESCH Metternich bondit ?

LE DUC Non. Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque « Pourquoi placer si haut votre bibliothèque ? » Et sortit… Depuis lors, je lis ce que je veux.

PROKESCH, désignant un volume. Même Le Fils de l’homme ?

LE DUC Oui.

PROKESCH Ce livre odieux ? LE DUC Oui. Ce livre français car la haine est injuste ! — Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste. Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial, Pourquoi diminuer la beauté de son mal ? Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame Que le duc de Reichstadt se meurt : c’est de son âme !

PROKESCH Monseigneur !

LE DUC De mon âme et de mon nom !… ce nom Dans lequel il y a des cloches, du canon, Et qui tonne sans cesse, et sonne des reproches À ma langueur, avec son canon et ses cloches ! Salves et carillons, taisez-vous ! — Du poison ? Comme si j’en avais besoin dans ma prison ! (Il est remonté vers la fenêtre.) Oh ! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres, Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres ! (Il redescend vers Prokesch) Je tâche d’oublier, quelquefois. Quelquefois, Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois Le vent ; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite, De crever mon cheval et mon rêve ; j’évite De regarder courir au loin les peupliers Pareils à des bonnets penchés de grenadiers ; Je vais ; je ne sais plus quel est mon nom ; je hume Avec enivrement la forte odeur d’écume, De poussière, de cuir, de gazon écrasé ; Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé, J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle, Lève les yeux au ciel, — et vois passer un aigle ! (Il tombe assis, reste un instant accoudé sur la table, la tête dans ses mains. Puis, d’une voix plus sourde :) Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi ! (Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.) Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi ? Ah ! Prokesch ! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes, Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes ! Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient ! Il a raison, — et c’est son devoir d’Autrichien ! — J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière, Il ouvre son esprit comme une bonbonnière ! Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur ? Vous qui me connaissez… puis-je être un empereur ? (Avec désespoir.) Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte, Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte !

PROKESCH, ému. Prince…

LE DUC Répondez-moi ! Dois-je me dédaigner ? Parlez-moi franchement que suis-je ? Pour régner, Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces ? Que pensez-vous de moi ?

PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains. Prince, si tous les princes Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois, Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.

LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant. Merci, Prokesch ! Ah ! ce seul mot me réconforte ! Travaillons, mon ami !

SCÈNE V[modifier]

LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE. Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et sort. C’est celui que le Duc a désigné tout à l’heure comme le gardant la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.


PROKESCH Le courrier qu’on apporte. (Il montre les lettres au Duc.) Beaucoup de lettres.

LE DUC Oui… de femmes. Celles-là, On les laisse arriver.

PROKESCH Que de succès !

LE DUC Voilà Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale ! (Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.) « Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle !… » Je déchire. (Il déchire, et en prend une autre.) « Oh ! ce front qui… » Je déchire. (Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.) « Hier Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater… » Je déchire. (Même jeu.)

PROKESCH Toujours ?

LE DUC, prenant encore une lettre. « Prince, votre jeunesse, Votre inexpérience… » Ah ! c’est la chanoinesse ! Je déchire. (La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)

THÉRÈSE, timidement. Pardon…

LE DUC, se retournant à sa voix. Petite Source, vous ?

THÉRÈSE Mais pourquoi donc toujours ce surnom ?

LE DUC Il est doux. Il est pur. Il vous va.

THÉRÈSE Je pars demain pour Parme. Votre mère m’emmène.

LE DUC, avec un sourire forcé. Essuyons une larme !

THÉRÈSE, tristement. Parme !…

LE DUC C’est le pays des violettes.

THÉRÈSE Oui…

LE DUC Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui !

THÉRÈSE Oui, Monseigneur. — Adieu. (Elle remonte lentement pour sortir.)

LE DUC Reprenez votre course, Petite Source !

THÉRÈSE, s’arrêtant. Mais… pourquoi « Petite Source » ?

LE DUC Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois, L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix. — Adieu…

THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore. Vous n’avez pas autre chose à me dire ?

LE DUC Pas autre chose.

THÉRÈSE Adieu, Monseigneur. (Elle sort.)

LE DUC Je déchire.


SCÈNE VI[modifier]

LE DUC, PROKESCH.


PROKESCH Oh ! je vois !

LE DUC, rêveur. Elle m’aime… et j’aurais pu vraiment… (Changeant de ton,) Mais faisons de l’histoire et non pas du roman ! Travaillons… Reprenons notre cours de tactique.

PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la table. Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.

LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes pour ménager un champ de bataille. Attends ! Prends-moi d’abord — là, dans ce coin, tu vois ? — La grande boîte où sont tous mes soldats de bois ! Ma démonstration, je vais bien mieux la faire Avec notre petit échiquier militaire.

PROKESCH, apportant au Duc la boîte de soldats. Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.

LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie. Voilà donc les soldats de Napoléon Deux !

PROKESCH, avec reproche. Prince !…

LE DUC La surveillance est tellement étroite, Que même mes soldats — tu peux ouvrir la boîte ! — Que même mes soldats de bois sont Autrichiens ! Passe-m’en un. — Posons notre aile gauche… (Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant) Tiens !

PROKESCH Quoi donc ?

LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant. Un grenadier de la garde ! (Prokesch lui en passe un autre.) Un vélite ! (À chaque soldat que lui passe Prokesch.) Un guide ! — Un cuirassier ! — Un gendarme d’élite ! — Ils sont tous devenus Français ! On a repeint Chacun de ces petits combattants de sapin ! (Il se précipite vers la boîte, — et les sort lui-même avec un émerveillement croissant.) Français ! — Français ! — Français !

PROKESCH Quel est donc ce prodige ?

LE DUC Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je !

PROKESCH Quelqu’un ?

LE DUC Et ce quelqu’un… est un soldat !

PROKESCH Pourquoi ?

LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats. Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi ! Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles. Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles, Tout y est ! Ce quelqu’un ne peut être indécis Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis ! Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes… Oh ! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes Que je te remercie, ô soldat inconnu, Qui, je ne sais comment, je ne sais d’où venu, As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes, De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes ! Petite armée en bois, le héros, quel est-il, — Seul un héros peut être à ce point puéril ! — Qui vient de t’équiper afin que tu me ries De toutes les blancheurs de tes buffleteries ? Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux ? Oh ! quel est le pinceau tendre et minutieux Qui leur a mis à tous des petites moustaches, Qui timbra de canons croisés les sabretaches, Et qui n oublia pas de se tremper dans l’or Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor ! (S’exaltant de plus en plus.) Sortons-les tous !… La table en est toute couverte ! Voici les voltigeurs à l’épaulette verte, Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs ! Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs ! Oh ! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée, Regarde ! il y avait toute la Grande-Armée ! — Voici les Mamelucks ! — Tiens, là, je reconnais Les plastrons cramoisis des lanciers polonais ! Voici les éclaireurs culottés d’amarante ! Enfin, voici, guêtrés de couleur différente, Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs, Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires Qui couraient à la mort avec des jambes noires ! (Soupirant.) Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait Toute une frémissante et profonde forêt Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée, Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée ! (Il s’éloigne à reculons de la table.) Mais c’est vrai ! Mais déjà je ne vois plus du tout La rondelle de bois qui les maintient debout ! Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule, Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule ! (Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.) Alignons-les ! Faisons des Wagram, des Eylau ! (Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console, — et le place en travers de son champ de bataille.) Tiens ! ce yatagan nu va représenter l’eau. C’est le Danube ! (Il désigne des points imaginaires.) Essling !… Aspern, là, dans la boîte ! (À Prokesch.) Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite ! — Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval ! — Il faut une hauteur : prends le Mémorial ! — Là, Saint-Cyr !… Molitor, vainqueur de Belle-garde ! Et là, passant le pont… (Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le Duc qui, dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux arranger les soldats, il suit les manœuvres.)


SCÈNE VII[modifier]

LES MÊMES, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.

METTERNICH, tranquillement. Passant le pont ?

LE DUC, tressaille, et se retournant. La Garde !

METTERNICH, regardant avec son lorgnon. Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui ? D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens ?

LE DUC Ils ont fui.

METTERNICH Tiens ! tiens ! (Il prend un des petits soldats, le retourne.) Qui vous les a peinturlurés ?

LE DUC, sèchement. Personne.

METTERNICH C’est vous ?… Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne ?

LE DUC, pâlissant. Mais, Monsieur !… (Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)

METTERNICH, a u laquais. Emportez et jetez ces soldats ! On en rapportera de neufs.

LE DUC Je n’en veux pas ! Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique !

METTERNICH Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique ?

LE DUC, marchant sur lui les poings crispés. Sachez que l’ironie étant peu de mon gré…

LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le Duc, bas et vite. Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.

METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du Duc, et avec hauteur. Plaît-il ?

LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée. Rien. Un moment d’humeur involontaire. Pardonnez-moi… (À part.) J’ai quelqu’un là. Je peux me taire !

METTERNICH J’amenais justement votre ami.

LE DUC Mon ami ?

METTERNICH Le maréchal Marmont.

PROKESCH, avec une indignation contenue. Marmont !

METTERNICH, regardant Prokesch. Il est parmi Ceux qu’il me plaît de voir ici… PROKESCH, entre ses dents. J’aime à le croire.

METTERNICH Il est là.

LE DUC, très aimablement. Mais qu’il vienne ! (Metternich sort. À peine la porte fermée, le Duc s’abat dans le fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.) Ah ! mon père !… la gloire !… Les aigles !… le manteau !… le trône impérial !… (On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.) Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal ?

METTERNICH, désirant emmener Prokesch. Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite Le duc… (Il lui prend le bras et l’emmène. Le Duc et Marmont restent seuls.)


SCÈNE VIII[modifier]

LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.

MARMONT, s’asseyant sur un signe du Duc. C’est, Monseigneur, ma dernière visite, Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.

LE DUC C’est vraiment désolant ; vous en parliez si bien !

MARMONT J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.

LE DUC Fidèle ! — Alors, plus rien ?

MARMONT Plus rien.

LE DUC Sur sa jeunesse, Plus aucun souvenir ?

MARMONT Aucun.

LE DUC Résumons-nous : Il fut très grand.

MARMONT Très grand.

LE DUC Mais peut-être, sans vous, Aurait-il… MARMONT J’ai parfois empêché…

LE DUC Le désastre.

MARMONT, encouragé. Dame ! il avait le tort de trop croire…

LE DUC À son astre.

MARMONT, satisfait. Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.

LE DUC Et ce fut, n’est-ce pas ? comme nous le disions…

MARMONT, s’abandonnant tout à fait. Ce fut un général, certes, considérable ; Mais enfin on ne peut pas dire…

LE DUC Misérable !

MARMONT, se levant. Hein ?

LE DUC Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide Je vous jette à présent, — puisque vous êtes vide !

MARMONT, blême. Mais je…

LE DUC L’avoir trahi, duc de Raguse — toi ! Oui vous vous disiez tous, je sais « Pourquoi pas moi ? » En voyant empereur votre ancien camarade. Mais toi ! toi ! qu’il aima depuis le premier grade ! — Car il t’aimait au point de rendre mécontents Ses soldats ! — toi qu’il fit maréchal à trente ans !

MARMONT, rectifiant sèchement. Trente-cinq !

LE DUC Et voilà ! c’est le traître d’Essonnes ! Et pour dire : trahir ! le peuple — frissonnes ! — Le peuple a fabriqué le verbe raguser ! (Se levant tout d’un coup et marchant sur lui) Ne vous laissez donc pas en silence accuser Répondez ! Ce n’est plus le prince François-Charle, C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle !

MARMONT, qui recule, bouleversé Mais on vient !… Metternich !… Je reconnais sa voix…

LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement. Eh bien ! trahissez-nous une seconde fois ! (Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît avec Prokesch.)

METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch. Ne vous dérangez pas. Causez ! causez !… J’emmène Prokesch, au fond du parc, voir la Ruine Romaine Où j’organise un bal. Dernier représentant D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant, J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse ! À demain. (Ils sortent. Un temps.)

MARMONT, d’une voix sourde. Monseigneur, j’ai gardé le silence

LE DUC Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez !

MARMONT, saisissant une chaise. Vous pouvez conjuguer ce verbe ; je m’assieds.

LE DUC Comment ? MARMONT Je vous permets de conjuguer ce verbe, Car vous avez été, tout à l’heure, superbe !

LE DUC Monsieur !…

MARMONT, haussant les épaules. J’ai dit du mal de l’Empereur ? J’en dis Toujours… depuis quinze ans, c’est vrai : je m’étourdis ! Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse Espère se trouver, à lui-même, une excuse ? — La vérité… c’est que je ne l’ai pas revu. Si je l’avais revu, je serais revenu ! Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France ! Mais ils l’ont tous revu ! Voilà la différence ! Tous ils étaient repris ! — et je le suis, ce soir !

LE DUC Pourquoi ?

MARMONT, avec une brusque chaleur. Mais parce que je viens de le revoir !

LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie. Comment ?

MARMONT, tendant la main vers le Duc. Là, dans le front, dans la fureur du geste, Dans l’œil étincelant !… insultez-moi. Je reste.

LE DUC Ah !… tu réparerais un peu, si c’était vrai ! Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite. Quoi ! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite ?…

MARMONT

Je l’ai revu !

LE DUC.

D’espoir je suis ré-envahi !
Je voudrais pardonner ... Pourquoi l’as-tu trahi ?


MARMONT.

Ah ! Monseigneur ...


LE DUC.

Ah ! Monseigneur ...Pourquoi ? ... vous autres ?


MARMONT.

Ah ! Monseigneur ... Pourquoi ? ... vous autres ?La fatigue !
Que voulez-vous ?… Toujours l’Europe qui se ligue !
Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix !
Toujours Vienne, toujours Berlin, — jamais Paris !
Tout à recommencer, toujours !… On recommence
Deux fois, trois fois, et puis… C’était de la démence !
À cheval sans jamais desserrer les genoux !
À la fin nous étions trop fatigués !


LE LAQUAIS,, qui a emporté les soldats

À la fin nous étions trop fatigués !Et nous !…


LE DUC et MARMONT,, se retournant
.

Hein ?


LE LAQUAIS,

Hein ?Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades,
Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
Sans espoir de duchés ni de dotations,
Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions ;
Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne
De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne ;
Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,
Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,
Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,
De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète ;
Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,
Sac, sabre, tourne-vis, pierres à feu, fusil ;

— Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres ! —
Ont fait le doux total de cinquante-huit livres ;
Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,
Sous les neiges n’avions même plus de shakos ;
Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes ;
Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes
Nos jambes à la boue énorme des chemins,
Devions les empoigner quelquefois à deux mains ;
Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,
Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube ;
Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier
Arrivait, au galop de chasse, nous crier
« L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse ! »
Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,
Ou vivement, avec un peu de neige, encor,
De nous faire un sorbet au sang de cheval mort ;
Nous…


LE DUC,

Nous...Enfin !…


LE LAQUAIS.

Nous... Enfin !… Qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,
Mais de nous réveiller, le matin, cannibales
Nous…


LE DUC.

Nous...Enfin ? ...


LE LAQUAIS.

Nous... Enfin ? ...… qui marchant et nous battant à jeun
Ne cessions de marcher…


LE DUC.

N cessions de marcher ...Enfin ! j’en vois donc un !


LE LAQUAIS.

... Que pour nous battre, — et de nous battre un contre quatre,
Que pour marcher, — et de marcher que pour nous battre,

Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais…

Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués ?

MARMONT, interdit. Mais…

LE LAQUAIS Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles, C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles ! Aux portières du roi votre cheval dansait !… (Au Duc.) De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne… Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine !

MARMONT Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard ?

LE LAQUAIS, prenant la position militaire. Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit « le Flambard ». Ex-sergent grenadier vélite de la garde. Né de papa breton et de maman picarde. S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal. Baptême à Marengo. Galons de caporal Le quinze fructidor an XII. Bas de soie Et canne de sergent trempés de pleurs de joie Le quatorze juillet mil huit cent neuf, — ici, — Car la garde habita Schoenbrünn et Sans-Souci ! — Au service de Sa Majesté Très Française. Total des ans passés : seize ; campagnes : seize. Batailles : Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra, Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk… et caetera ! Faits d’armes trente-deux. Blessures : quelques-unes. Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.

MARMONT, au Duc. Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout ? LE DUC Oui, vous avez raison, pas ainsi — mais debout ! (Il se lève.)

MARMONT Monseigneur…

LE DUC, à Marmont. Dans le livre aux sublimes chapitres, Majuscules, c’est vous qui composez les titres, Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux ! Mais les mille petites lettres… ce sont eux ! Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire Qu’il faut pour composer une page d’histoire ! (À Flambeau) Ah ! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois, Quand je pense que je te vois depuis un mois, Et que tu m’agaçais avec tes surveillances !…

FLAMBEAU, souriant. Oh ! nous sommes de bien plus vieilles connaissances !

LE DUC Nous ?

FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure. Monseigneur ne me remet pas ?

LE DUC Pas du tout !

FLAMBEAU, insistant. Mais un jeudi matin ! dans le parc de Saint-Cloud !… — Le maréchal Duroc, la dame de service Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc. « Approche ! » me cria le maréchal Duroc. J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses… L’enfant impérial, les grandes manches roses De la dame d’honneur, ce maréchal — ce sein… Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin, Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse. Vous le considériez rêveusement. Qu’était-ce ? Et tout en lui faisant un rire plein de lait, Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge. Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet, Que vos petites mains tripotaient mon plumet. Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère « Laissez faire Sa Majesté ! » Je laissai faire. J’entendais — ayant mis à terre le genou — Rire le maréchal, la dame, et la nounou… Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe, Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe. « Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux ! » Dit Duroc. — Je revins au quartier, radieux ! « Hé ! psitt ! là-bas ! Qui donc m’a déplumé cet homme ? » Dit l’adjudant. Je répondis : « Le Roi de Rome. » – Voilà comment je fis connaissance, un jeudi, De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.

LE DUC Non, je n’ai pas grandi — c’est bien là ma tristesse ! — Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.

MARMONT, bourru, à Flambeau. Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé ?

FLAMBEAU, le toisant. Je crois m’être conduit toujours comme un bon… (Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit seulement.) B Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze, Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize ; Complot raté : je vois exécuter Miard, Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard. Je pleure. On me condamne à mort par contumace. Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse, Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors, Un tabouret de bois sur un garde du corps. Je préside des punchs terribles. Je dépense Soixante sous par mois. Je garde l’espérance Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var ! Je me promène, avec un chapeau bolivar. Quiconque me regarde est traité de « vampire ». Je me bats trente fois en duel. Je conspire À Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort Par contumace. Bon. Je m’affilie encor Au complot de Lyon. On nous arrête en masse. Je file. On me condamne à mort par contumace. Et je rentre à Paris, où, comme par hasard, Je me trouve fourré du complot du bazar. Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique, Je l’y joins : « Général, que fait-on ? » — « On rapplique ! » Départ ; naufrage ; et comme un simple passager, Voilà mon général noyé. Je sais nager, Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes. Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes, Un navire, on me cueille… et je débarque, mûr Pour aller prendre part au complot de Saumur. Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne. Le commandant Caron du cinquième de ligne Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain, Car nous bavardons trop chez un marchand de vin Tout rate. On me condamne à mort par contumace. Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait ! Enfin je rentre en France, un matin de juillet ; Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore ; Je me bats ; et, le soir, le drapeau tricolore Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré. Mais comme, à ce drapeau, quelque chose, à mon gré, Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle, — Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile ! — Je pars pour un complot en Romagne. Il rata. Une cousine à vous… LE DUC, vivement. Son nom ?

FLAMBEAU Camerata ! Me prend pour professeur d’escrime…

LE DUC, comprenant tout. Ah !…

FLAMBEAU En Toscane ! On conspire, en faisant du sabre et de la canne. Un poste dangereux était à prendre ici, On me donne de faux papiers, et me voici. Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil : Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse. J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse Creusa jadis avec son précepteur Colin Pour jouer au petit Robinson ; — moi, malin, Je m’y cache ; c’est un couloir à deux sorties, L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties ; J’attends ; votre cousine, un album dans les mains, Vient en touriste ; et là, près des machins romains, Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise, Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise, Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur, Nous causons des moyens de vous faire empereur.

LE DUC, après un léger silence d’émotion. Et pour un dévouement d’une suite pareille, Que me demandes-tu ?

FLAMBEAU De me tirer l’oreille.

LE DUC De ?…

FLAMBEAU, ga iement. Que peut demander un ex-grognard ?

LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque. Un ex ?…

FLAMBEAU J’attends !… Mais allez donc !… Oui… le pouce… et l’index… (Le Duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui, hautain. Flambeau fait la moue.) Ah ! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince ! Vous, vous ne savez pas ; vous, — vous êtes trop prince !

LE DUC, tressaillant. Ah ! tu crois ?

MARMONT Maladroit, de lui dire ce mot !

FLAMBEAU Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut !

LE DUC, anxieusement. Mais… me sent-on Français dans ce palais d’Autriche ?

FLAMBEAU Oh ! oui ! (Regardant autour de lui.) Vous n’allez pas ici. C’est lourd ! C’est riche !

MARMONT Comment, tu vois ça, toi ?

FLAMBEAU Mon frère est tapissier, Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier, Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre ! Un Louis-Quinze, ici, qui n’est pas ordinaire ! Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil ! (Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.) Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil ! (Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.) Mais la tapisserie !… hein ? ce goût !… ce mystè re !… Ça chante !… Ça sourit !… ça fiche tout par terre ! Pourquoi ? Vous le savez : ce sont des Gobelins ! Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins ! Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance ! — Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.

MARMONT, au Duc. Il faut y retourner !

FLAMBEAU Et sur la croix d’honneur Venir faire remettre un petit empereur !

LE DUC Mais qui donc ont-ils mis à sa place ?

FLAMBEAU Henri Quatre. Dame ! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre. Mais, basta ! l’Empereur Napoléon sourit D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri ! — Avez-vous jamais vu la croix ?

LE DUC, mélancoliquement. Dans des vitrines.

FLAMBEAU Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines ! Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent Qui descendait, et devenait, en descendant, De l’or, et de l’émail, avec de la verdure… C’était comme un bijou coulant d’une blessure.

LE DUC Ce devait être beau, mon ami, je le crois. Sur ta poitrine, là.

FLAMBEAU Moi ?… Je n’ai pas la croix !

LE DUC, sursautan t. Après ce que tu fis, modeste et grandiose ?

FLAMBEAU Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose !

LE DUC Tu n’as pas réclamé ?

FLAMBEAU, simplement. Quand le petit Tondu Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.

LE DUC Eh bien ! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume, Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme ! Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse, Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse ! Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau De la moire rouge, hélas ! dans mon berceau ! Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune ! (Il montre les deux plaques de sa poitrine.) Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une ! Moi malade, exilé, prisonnier je ne peux Galoper sur le front des régiments pompeux En jetant aux héros des astres ! Mais j’espère, J’imagine… il me semble enfin que, fils d’un père Auquel un firmament a passé par les mains, Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains, Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore… Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore !

FLAMBEAU Vous ?

LE DUC Dame ! ce ruban n’est pas le vrai… FLAMBEAU Le vrai, C’est celui qu’on reçoit en pleurant j’ai pleuré.

MARMONT D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise !

LE DUC Mais que faire pour y rentrer ?

FLAMBEAU Votre valise !

LE DUC Hélas !

FLAMBEAU, rapidement. Non ! plus d’halés ! C’est aujourd’hui le neuf. Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf, Assistez, — et, le trente, on reverra la Seine ! — Au bal que demain soir donne Népomucène.

LE DUC ET MARMONT Qui ?

FLAMBEAU Metternich (Clément-Lothaire-Wenceslas-Népomucène). Allez au bal, — et plus d’hélas !

MARMONT Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes !

FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste. Vous n’éventerez pas un complot — dont vous êtes !

LE DUC, avec un haut-le-corps. Non ! pas Marmont !

MARMONT Mais si ! je m’en mets ! (À Flambeau.) C’est égal. Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal ! Tu m’as fait tout à l’heure une sortie… outrée !

FLAMBEAU Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.

MARMONT C’était très imprudent !

FLAMBEAU C’est vrai… mais mon défaut C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut ! Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose ! Je fais du luxe !

MARMONT Donc, si la Camerata veut m’employer…

LE DUC, avec violence. Non ! pas Marmont !

FLAMBEAU Tara ta ta ! Laissez-le donc se racheter !

LE DUC Non !

MARMONT, à Flambeau. J’ai des listes Très bien faites ! Des mécontents, des royalistes ! L’ambassadeur Maison est un de mes amis !

FLAMBEAU, vivement. Oh ! il peut nous servir !

LE DUC, douloureusement. Déjà des compromis ! Avec désespoir. Non ! non ! je ne veux pas que Marmont se consacre…

MARMONT, s aluant. Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre. — Je vais voir de ce pas le maréchal Maison. (Il sort.)

FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant. Cette ancienne canaille a tout à fait raison.


SCÈNE X[modifier]

LE DUC, FLAMBEAU.

LE DUC, allant et venant avec agitation. Soit !… Je partirais bien !… mais la preuve ! la preuve Que de mon père encor la France se sent veuve ! Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps, Les tendresses pour nous de tous ces braves gens !

FLAMBEAU, lyrique. Leurs tendresses pour vous ?… Elles sont immortelles ! (Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains du Duc.)

LE DUC Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau ?

FLAMBEAU, tranquillement. C’est des bretelles.

LE DUC Es-tu fou ?

FLAMBEAU Regardez ce qu’il y a dessus.

LE DUC Mon portrait !

FLAMBEAU Ça se porte assez. Les gens cossus.

LE DUC Mais, Flambeau !

FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset. Voulez-vous accepter une prise ?

LE DUC, interdit. Je…

FLAMBEAU, lui faisant signe de rega rder. Sur la tabatière, une tête… qui frise.

LE DUC C’est moi !

FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les colporteurs. Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu ? Hein ! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu ? (Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)

LE DUC Mais…

FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal. Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.

LE DUC C’est encor moi, sur un cheval…

FLAMBEAU Qui caracole ! — Et comment trouvez-vous la pipe ? (Il lui présente une pipe.)

LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe. Mais, Flambeau !…

FLAMBEAU Ah ! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau !

LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire. Je…

FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets. Cocarde ! On la met pour qu’elle soit saisie !

LE DUC Qu’est-ce encor ? FLAMBEAU Médaillon. Petite fantaisie !

LE DUC C’est toujours moi !

FLAMBEAU Toujours ! Et sur ce verre, en mat, Quels mots a-t-on gravés ? Il a tiré un verre des basques de sa livrée.

LE DUC, lisant sur le verre. « François, duc de Reichstadt ! »

FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte. Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette…

LE DUC, de plus en plus stupéfait. L’assiette ?

FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses poches. Le couteau ! — Le rond de serviette ! — Ah ! sur le coquetier, vous avez l’air ravi ! (Il avance un fauteuil.) Le couvert est complet : Monseigneur est servi.

LE DUC, tombant assis. Flambeau !

FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant. Enfin, de tout ! — Et des cravates roses Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses ! — Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout !

LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la table. Flambeau !

FLAMBEAU Des almanachs !

LE DUC Flambeau ! FLAMBEAU De tout ! de tout !

LE DUC, éclatant en sanglots. Flambeau !

FLAMBEAU Hein ? vous pleurez ? Nom d’un petit bonhomme ! (Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.) Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome ! (Agenouillé près du Duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.) Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds ; Que vous avez le peuple avec les maréchaux ; Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe Qu’à la condition d’être bonapartiste ; Qu’en vain ils ont un coq qui se donne du mal Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial ; Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire ; Qu’une couronne ne tient pas sur une poire ; Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger En fredonnant une chanson de Béranger ; Que la rue a frémi, que le pavé tressaille, — Et que Schoenbrünn est bien moins joli que Versailles.

LE DUC, debout. J’accepte… je fuirai… (On entend une musique militaire, dehors. Le Duc tressaille.)

FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre. Sur l’escalier d’honneur, C’est la musique de la garde. — L’Empereur Doit rentrer au château.

LE DUC, dégrisé. Mon grand-père qui rentre ! Ma promesse !… (À Flambeau.) Non ! non ! avant d’accepter…

FLAMBEAU, inquiet. Diantre !

LE DUC Je dois tenter auprès de lui… ! Mais si ce soir, Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir Quelque chose… que tu n’y vois pas d’habitude, C’est que j’accepte alors de m’enfuir !

FLAMBEAU, en gamin de Paris. Ô Latude ! Quel sera ce signal ?

LE DUC Tu le verras !

FLAMBEAU Oui, mais… (La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du Duc et a l’air de ranger dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois, rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)


SCÈNE XI[modifier]

LES MÊMES, UN GARDE-NOBLE.


LE GARDE-NOBLE Monseigneur…

FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois. Les mâtins, ont-ils de beaux plumets !

LE DUC Qu’est-ce donc ?

LE GARDE-NOBLE L’Empereur rentrait. On vint lui dire : « C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire, Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets. Bien des gens sont venus de très loin. — J’y songeais ! » Répondit l’Empereur, toujours simple… « et j’espère Les recevoir. Je suis à Schoenbrünn en grand-père ; Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six ; Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils ! » Peut-on monter ?

LE DUC Ouvrez toutes les portes closes ! (L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de la garde dans le parc.)


SCÈNE XII[modifier]

LE DUC, FLAMBEAU.

LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets épars sur la table. Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses ; Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir !

FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard. — J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir ! — Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être ?

LE DUC Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître ! — Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien ?

FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet. Ça ne vaut pas la Marseillaise, nom d’un chien !

LE DUC La Marseillaise !… — Eh bien ! les bouts, tu les attaches ? Oui, mon père disait « Cet air a des moustaches ! »

FLAMBEAU, nouant et serrant. Il a des favoris, leur air national !

LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la table, et la mettant sur son épaule. Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal, Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule ! (Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet bleu se balançant derrière lui.)

FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri. Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle ! C’est la première fois que je vous vois ainsi.

LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne. Un peu jeune ? un peu gai ? C’est vrai, Flambeau ! (Et avec émotion.) Merci !

RIDEAU

TROISIEME ACTE - LES AILES QUI S’OUVR ENT

Le même décor. La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la fin du jour. La Gloriette est en or. On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et paternel. Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à la main un petit papier ou sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés, veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les coins de l’Empire : Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes nationaux. Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient, faisant des effets de pelisse. Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche, contre les portes fermées de la chambre du Duc.


SCÈNE PREMIÈRE[modifier]

UN GARDE-NOBLE, DES ARCIERES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES, DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.

LE GARDE-NOBLE Rangez-vous ! Chut, le vieux ! — Toi, le petit, sois sage ! (Il montre la porte du second plan, à droite.) L’Empereur vient par là. — Laissez-lui le passage ! Le géant montagnard, ne raclez pas vos pieds !

UN HOMME, timidement. Il passe devant nous ?

LE GARDE-NOBLE (En prenant les papiers.) Tenez bien vos petits papiers en évidence ! Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts. Ne lui racontez pas d’histoires ! (Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table, puis se rappelant une recommandation à faire :) Ah !… défense De se mettre à genoux quand il entre !

UNE FEMME, à part. Défends ! Ça n’empêchera pas… (La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.)

L’EMPEREUR, très simplement. Levez-vous, mes enfants (Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne : redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille ; culotte de drap gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant :) La pension doublée.

LA FEMME, se prosternant. Ah ! Sire !

L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan. Hé ! hé ! la paire De bœufs ! diable ! c’est cher ! (Il passe le papier au chambellan en disant :) Accordé !

LE PAYSAN, avec effusion. Notre père !

L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il vient de lire. Accordé !

LA PAYSANNE, le bénissant. Père Franz !

L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît. Encor toi ?… Ça va bien À la maison ?

L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains. Pas mal.

L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant une vieille villageoise. Eh bien ? la vieille, eh bien ?

LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique. Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules…

L’EMPEREUR, passant la supplique. Allons, soit ! (Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.) Un chanteur ?

LE TYROLIEN Je sais iouler.

L’EMPEREUR , souriant. Tu ioules ? Viens à Baden, demain, chanter chez nous.

LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur. Le nom ?

LE TYROLIEN, vivement. Schnauser.

L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues. Un montagnard ?

LE MONTAGNARD Là-bas, à l’horizon, J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève : Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.

L’EMPEREUR, haussant les épaules. Allons ! tu le seras ! (Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier cossu la suivante qu’il lit à mi-voix.) Un grand cultivateur Voudrait que Franz lui fit restituer le cœur De sa fille, que prit un verrier de Bohême. (Lui rendant son placet.) Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.

LE FERMIER, désappointé. Mais…

L’EMPEREUR Je le doterai. (La figure du fermier s’éclaire.)

LE CHAMBELLAN, prenant note. Le nom ?

LE FERMIER, vivement. Johannès Schmoll. (Se courbant devant l’Empereur.) Je te baise les mains !

L’EMPEREUR, li sant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau. « Un pâtre du Tyrol, Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre, Chassé par des bergers ennemis de son père, Voudrait revoir ses bois et son ciel… » — Très touchant ! — « Et le champ paternel ! » … On lui rendra son champ. (Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.)

LE CHAMBELLAN Le nom de ce berger qui demande assistance ?

LE PATRE, se redressant. C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France ! (Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence effrayé.)

L’EMPEREUR, d’une voix brève. Sortez tous. (Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.)


SCÈNE II[modifier]

L’EMPEREUR, LE DUC.

L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère. Qu’est ceci ?

LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de montagnard. Donc, si je n’étais rien, Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien, N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre, Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre, Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui.

L’EMPEREUR Mais, Franz !…

LE DUC Ah ! je comprends que tous vos sujets, — oui, Que tous les malheureux, — toujours, puissent se dire Vos fils autant que nous ! Mais est-il juste, Sire, Est-il juste que moi, quand je suis malheureux, Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux ?

L’EMPEREUR, avec humeur Mais pourquoi donc — il faut, Monsieur, que je vous gronde — Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde, M’être venu parler, et non pas en secret ?

LE DUC Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait.

L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil. Mon cœur !… Mon cœur !… Sais-tu que ton audace est grande ?

LE DUC Je sais que vous pouvez ce que je vous demande, Que je suis malheureux, que je me sens à bout, Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout !

L’EMPEREUR, s’agitant. Mais il y a l’Europe ! Il y a l’Angleterre ! Il y a Metternich !

LE DUC Vous êtes mon grand-père.

L’EMPEREUR Mais vous ne savez pas quelle difficulté !…

LE DUC Je suis le petit-fils de Votre Majesté.

L’EMPEREUR Mais…

LE DUC, se rapprochant. Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère, Bien le droit d’être un peu grand-père ?

L’EMPEREUR, plus faiblement. Mais…

LE DUC, plus près. Grand-père, Tu peux bien un moment ne pas être empereur ?

L’EMPEREUR Ah !… vous avez été toujours un enjôleur ! LE DUC Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes, Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou ! (Il se rapproche encore.) Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup. Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte, Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote, Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité, — Par lequel on pourrait être gâté !

L’EMPEREUR, bougonnant. Gâté !

LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur. Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe Sur les écus français faire toujours sa lippe ?

L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire. Chut !… chut !

LE DUC Adores-tu ces gros Bourbons caducs ?

L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement. Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs !

LE DUC Tu crois ?

L’EMPEREUR D’où tenez-vous l’art des gamineries ?

LE DUC Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries.

L’EMPEREUR, le menaçant du doigt. Ah ! vous y revenez ?

LE DUC J’y voudrais revenir.

L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé. En avez-vous gardé vraiment le souvenir ?

LE DUC Vague…

L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation. Et de votre père ?

LE DUC, fermant les yeux. Il me souvient d’un homme Qui me serrait, très fort, — sur une étoile. Et comme Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur, L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur. (Il se lève et fièrement.) — Sire, elle y est restée.

L’EMPEREUR, lui tendant la main. Est-ce que je t’en blâme ?

LE DUC, avec chaleur. Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme ! Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas ?

Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas. Nous dînions tous les deux, tout seuls…

L’EMPEREUR, rêvant. C’était un charme !

LE DUC J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme (Il s’assied sur le bras du fauteuil.) Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais !

L’EMPEREUR, souriant. Et te rappelles-tu ton horreur des poneys ?

LE DUC Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige, Je trépignais de rage au milieu du manège.

L’EMPEREUR, riant. Dame ! un poney pour toi, tu prenais ça très mal ! LE DUC Furieux, je criais : « Je veux un grand cheval ! »

L’EMPEREUR, secouant la tête. Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes !

LE DUC Et lorsque je battais mes bonnes allemandes !

L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs. Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon, Des grands trous dans mon parc !…

LE DUC On faisait Robinson.

L’EMPEREUR, grossissant sa voix. C’était vous, Robinson !

LE DUC J’entrais dans ces cachettes, Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes !

L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus. Puis, tu montais la garde à ma porte !

LE DUC En hussard !

L’EMPEREUR Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard, Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle « Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle ! »

LE DUC Tu m’aimais bien.

L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras. Je t’aime encor !

LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père. Prouve-le-moi !

L’EMPEREUR, tout à fait attendri. Mon petit-fils, mon Franz !

LE DUC Est-il vrai que le roi, Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître ?

L’EMPEREUR Mais…

LE DUC Dis la vérité !

L’EMPEREUR Je…

LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres. Ne mens pas !

L’EMPEREUR Peut-être !

LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie. Ah ! je t’aime !

L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout. Eh bien ! oui, sur le pont de Strasbourg, Si, toi, tu paraissais, tout seul, sans un tambour, C’en serait fait du roi !

LE DUC, l’embrassant encore plus fort. Je t’adore, grand-père !

L’EMPEREUR Mais tu m’étouffes !

LE DUC Non !

L’EMPEREUR, riant et se débattant. J’aurais bien dû me taire ! LE DUC, très sérieusement. D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux, On m’ordonne Paris.

L’EMPEREUR Vraiment ?

LE DUC L’air est plus doux. Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre, Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre.

L’EMPEREUR Ah ! bah !

LE DUC Si tu voulais !

L’EMPEREUR, très tenté. Certes, on nous proposa Souvent de vous laisser enfuir !

LE DUC, vivement. Oh ! fais donc ça !

L’EMPEREUR Mon Dieu ! je voudrais bien…

LE DUC Tu peux !

L’EMPEREUR Ce qui m’arrête…

LE DUC N’ayez pas de pensées de derrière la tête. Ayez des sentiments, là, de devant le cœur. Ce serait si joli qu’un jour un empereur Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire ! Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire, De pouvoir quelquefois, — sans avoir l’air, tu sais, — Dire : « Mon petit-fils, l’empereur des Français ! »

L’EMPEREUR, de plus en plus charmé. Certes !

LE DUC, impétueusement. Tu le diras ! Dis que tu vas le dire !

L’EMPEREUR, après une dernière hésitation. Eh bien ! mais…

LE DUC, suppliant. Sire !

L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras. Oui, sire !

LE DUC, avec un cri de joie. Ah ! sire !

L’EMPEREUR Sire !

LE DUC Sire ! (Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La porte s’ouvre. Metternich parait. Il est en grand costume habit vert chamarré d’or, culotte courte et bas blancs ; la Toison d’or jaillit de sa cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de ministre ce tableau de famille.)

L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au Duc. Metternich ! (Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.)


SCÈNE III[modifier]

L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH.

L’EMPEREUR, peu rassuré, au Duc. Ne crains rien. (Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme :) Je veux…

LE DUC, à part. Tout est perdu !

L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté. Je veux que cet enfant règne.

METTERNICH, s’inclinant profondément. C’est entendu. (Se tournant vers le Duc.) Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre En rapport.

LE DUC, étonné. Je craignais…

L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressan t fièrement. Quoi donc ?… C’est moi le maître !

LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père. Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur ?

METTERNICH, descendant. Entendu ! …

L’EMPEREUR, au Duc, lui donnant une tape sur la joue. Tu viendras me voir en empereur ?

LE DUC, avec importance. Oui, peut-être, — quand mes Chambres seront sorties !

METTERNICH, immobile, près de la table, à droite. Nous ne demanderons que quelques garanties.

LE DUC, le regardant. Tout ce que vous voudrez !

L’EMPEREUR, qui s’est rassis. Es-tu content ? (Le Duc lui baise la main.)

METTERNICH, négligemment. D’abord, Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord. Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre… Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre.

LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur. Cher grand-père !

METTERNICH Ah ! et puis… dame ! on nous ennuyait Un peu beaucoup avec les héros de Juillet !

LE DUC, dressant l’oreille. Mais…

METTERNICH, continuant froidement. Le libéralisme et le bonapartisme Se tenant, il faudra couper le petit isthme ; Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant ; Expulser Lamennais…

LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père. Mais…

METTERNICH, impassible. Et Chateaubriand Ah ! et puis… se résoudre à museler la presse.

LE DUC Oh ! ça ne presse pas…

L’EMPEREUR Mais si, mais si, ça presse !

LE DUC, reculant encore d’un pas. J’en demande pardon à Votre Majesté, Mais c’est blesser la Liberté.

L’EMPEREUR, choqué. La Liberté…

METTERNICH Ah ! et puis… nous laisser opérer à Bologne. Ah ! et puis… se calmer un peu sur la Pologne.

LE DUC, le regardant. Ah !… et puis ?

METTERNICH Eh bien ! mais, nous solutionnons La question des noms… vous savez bien, les noms Des batailles, (S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.) — … mon Dieu, Sire, que vous perdîtes ! — Il faudra les ôter aux maréchaux.

LE DUC, avec hauteur. Vous dites ?

L’EMPEREUR, conciliant. Oh ! peut-être…

METTERNICH, sèchement. Pardon, mais ces gens-là sont fous De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous, Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense, D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France !

LE DUC Ah ! grand-père ! grand-père ! Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.

L’EMPEREUR, baissant la tête. Il est bien évident…

LE DUC, douloureusement. Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant ! Et se tournant vers Metternich. Avez-vous quelque chose à demander encore ?

METTERNICH, tranquillement. Oui. La suppression du drapeau tricolore. (Un silence. Le Duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant Metternich.)

LE DUC Votre Excellence veut que, lavant ce drapeau Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut, — Puisque le bas trempa dans une horreur féconde Et que le haut baigna dans les espoirs du monde, — Votre Excellence veut, n’est-ce pas ? qu’effaçant Cette tache de ciel, cette tache de sang, Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire, J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire ?

L’EMPEREUR, avec colère. Encor la Liberté !

LE DUC J’y suis apparenté Du côté paternel, sire, à la Liberté !

METTERNICH, ricanant. Oui, le duc pour grand-père a le Dix-Huit Brumaire !

LE DUC La Révolution Française pour grand-mère !

L’EMPEREUR, debout. Malheureux !

METTERNICH, triomphant. L’empereur républicain !… Voilà L’utopie ! Attaquer la Marseillaise en la Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire En mi-bémol : Veillons au salut de l’Empire !

LE DUC On peut très bien jouer ces deux airs à la fois, Et cela fait un air qui fait sauver les rois !

L’EMPEREUR, hors de lui. Comment là, devant moi, vous osez dire ?… Il ose !

LE DUC Ah ! je sais maintenant ce que l’on me propose !

L’EMPEREUR Mais qu’a-t-il aujourd’hui ? d’où lui vient cet accès ?

LE DUC C’est d’être un archiduc sur le trône français.

L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes. Qu’a-t-il lu ? qu’a-t-il vu ?… Cet oubli des principes !…

LE DUC J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes !

L’EMPEREUR Il est fou ! Les propos que le duc tient sont fous !

LE DUC Fou d’avoir pu penser à revenir par vous !

METTERNICH Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche !

LE DUC Certes, au lieu des fourgons vous m’offrez la calèche !

L’EMPEREUR Non ! nous n’offrons plus rien !

LE DUC, les bras croisés. La cage ?

L’EMPEREUR C’est selon.

LE DUC Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon !

L’EMPEREUR Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre, Et vous en êtes un, voilà tout !

LE DUC Aigle sombre, Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui, Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit, Un grand aigle de jour a passé dans ton aire, Et tout ébouriffé de peur et de colère, Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor, Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or !

L’EMPEREUR Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes ! (Il regarde autour de lui.) On va vous enlever ces livres et ces armes ! (Appelant.) Dietrichstein ?

METTERNICH Il n’est pas au palais. (Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette, le ciel est rouge.)

L’EMPEREUR Ah ! je veux Supprimer tout ce qui — pauvre enfant trop nerveux ! — Vous rappellerait trop de quel père vous êtes.

LE DUC, montrant le parc. Eh bien ! arrachez donc toutes les violettes Et chassez toutes les abeilles de ce parc !

L’EMPEREUR, à Metternich. Changez tous les valets !

METTERNICH Je renvoie Otto, Mark, Hermann, Albrecht, Gottlieb !

LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient de s’allumer. Fermez la persienne : Cette étoile pourrait me parler de la sienne !

L’EMPEREUR Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer Un nouveau règlement. (À Metternich.) Écrivez !

METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire. L’encrier ?

LE DUC Sur la table, le mien ; je permets qu’on s’en serve.

METTERNICH Où donc ?… Je ne vois pas…

LE DUC La tête de Minerve. En bronze et marbre vert.

METTERNICH, regardant partout. Je ne vois rien.

LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien. Alors, Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors, Dans le grand nécessaire…

METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console. Où ?

L’EMPEREUR, regardant le duc avec inqui étude. Quels encriers ?

LE DUC, immobile, les yeux fixes. Sire, Ceux que mon père m’a laissés !

L’EMPEREUR, tressaillant. Que veux-tu dire ?

LE DUC Oui… par son testament ! (Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.) Et là, les pistolets, Les quatre pistolets de Versailles, — ôtez-les !

L’EMPEREUR, frappant sur la table. Ah ! çà !

LE DUC Ne frappez pas la table avec colère Vous avez fait tomber le glaive consulaire !

L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui. Je ne vois pas tous ces objets…

LE DUC Ils sont présents « Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans ! » On ne m’a rien remis !… Mais malgré l’ordre infâme Qui les retient au loin, je les ai j’ai leur âme… L’âme de chaque croix et de chaque bijou ! Et tout est là j’ai les trois boîtes d’acajou, J’ai tous les éperons, toutes les tabatières, Les boucles des souliers, celles des jarretières ; J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil, Et celle dans laquelle un immortel soleil A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte ! J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six !… (Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places vides, les invisibles objets)

L’EMPEREUR, épouvanté. Taisez-vous ! taisez-vous !

LE DUC « Pour remettre à mon fils Lorsqu’il aura seize ans ! » — Père, il faut que tu dormes Tranquille, car j’ai tout, — même tes uniformes ! Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc. Eh bien ! ce n’est pas vrai, c’est faux : je fais semblant ! Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras. Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge, — regarde ! Colonel ?… Allons donc !… lieutenant dans ta Garde ! Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs ! Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs, Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse, Le réveille-matin de Frédéric de Prusse Qu’à Potsdam vous avez superbement volé ! Il est là ! Son tic-tac, c’est ma fièvre ! je l’ai ! Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille, Et m’envoie, épuisé du travail de la veille, Travailler à ma table étroite, travailler, Pour être chaque soir plus digne de régner !

L’EMPEREUR, suffoquant. De régner !… de régner !… N’ayez plus l’espérance Qu’un fils de parvenu puisse régner en France Après nous avoir pris dans notre sang de quoi Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi !

LE DUC, blême. Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père !

L’EMPEREUR, indigné. De ce soldat ?

LE DUC Pour peu qu’il la leur demandât, Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat !

L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar. C’est possible ! — Je ne sais plus ! — Ma fille est veuve !

LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible. Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve ! (Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)

L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret. Oh ! Franz ! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu ?

LE DUC, sauvagement. Non ! non ! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu ! Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine Puisque je suis Wagram vivant qui se promène ! (Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)

L’EMPEREUR Allez-vous-en ! Sortez ! (Le Duc se précipite sur la porte de sa chambre, la pousse, disparaît.)


SCÈNE IV[modifier]

L’EMPEREUR. METTERNICH.

L’EMPEREUR, retombant assis. Cet enfant que j’aimais !

METTERNICH, froidement. Eh bien ! montera-t-il sur le trône ?

L’EMPEREUR Jamais.

METTERNICH Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire ?

L’EMPEREUR L’avez-vous entendu répondre à son grand-père ?

METTERNICH Il faudrait le dompter !

L’EMPEREUR Dans son propre intérêt !

METTERNICH Votre repos… la paix du monde… L’EMPEREUR Il 1e faudrait !

METTERNICH Moi, je viendrai ce soir lui parler.

L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard. Quelle peine Il me cause !

METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever. Venez…

L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne. Oui… ce soir…

METTERNICH Cette scène Ne peut se reproduire !

L’EMPEREUR Elle m’a fait du mal ! — Oh ! cet enfant !…

METTERNICH, l’emmenant. Venez… (Ils sortent. On entend encore la voix de L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.) Cet enfant !… (Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)


SCÈNE V[modifier]

LE DUC, seul. (Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière son dos. Il écoute un instant le palais est silencieux ; par la fenêtre ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le Duc découvre l’objet qu’il tient : c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en disant à mi-voix) Le signal ! (Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le Duc rentre dans sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement. Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau devient excessivement noir.)


SCÈNE VI[modifier]

FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.


FLAMBEAU, entrant à droite. Voici l’heure. (Il descend en regardant autour de lui.) Signal ! y es-tu ?… Hum !… Peut-être ?… (Il répète solennellement, imitant les intonations du Duc.) « Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître ! » (Il cherche.) Est-ce en haut ? est-ce en bas ? — Est-ce noir ? est-ce blanc ? — Est-ce grand ?… ou petit ?… (En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau, sursaute.) Ah ! le… (Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.) Petit et grand ! (Il remonte vers la fenêtre.) Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne Si le signal est là, je dois lui faire signe. (Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le rentre vivement.) Oh ! non ! un drapeau blanc la fait se trouver mal !

UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se dirigeant vers l’appartement du Duc. La lampe de travail du Duc…

FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains. Mais, animal, Elle file ! Il lui faut un peu de brise fraîche ! (Il sort sur le balcon.) On lève en l’air trois fois… On arrange la mèche… (Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.) Et ça va !… Comprends-tu ?

LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules. Ce n’est pas malin !

FLAMBEAU Si. (Le domestique entre chez le Duc, Flambeau redescend en se frottant les mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une respectueuse familiarité :) Tout sera prêt demain !

SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite. Le duc ?

FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche. Là.

SEDLINSKY Veille ici. Poste de confiance.

FLAMBEAU Oui, oui.

SEDLINSKY Montre-t’en digne. (Il le regarde.) C’est toi le Piémontais ? (Flambeau fait signe que oui.) Tu connais la consigne ?

FLAMBEAU Être là, chaque nuit. — J’y suis.

SEDLINSKY Et que fais-tu ?

FLAMBEAU Dès que dans le château de Schoenbrünn tout s’est tu, (Il montre les portes de droite.) Je donne un double tour de clef à ces deux portes. Je retire les clefs.

SEDLINSKY Bon. — Ces clefs, tu les portes Toujours sur toi ?

FLAMBEAU Toujours.

SEDLINSKY Et tu ne dors ?…

FLAMBEAU Jamais.

SEDLINSKY Et tu montes la garde ?…

FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince. À cette place. (Le domestique est ressorti de chez le Duc et s’en est allé par la droite.)

SEDLINSKY Mais C’est l’he ure. Ferme.

FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan. On ferme !

SEDLINSKY Ôte les clefs.

FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche. On ôte !

SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau s’enfermer. Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs ! — Pas de faute ! Veille !

FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire. Comme toujours !

SCÈNE VII[modifier]

FLAMBEAU, seul. (Il retire la clef de la seconde porte comme de la première, l’empoche ; puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la clef en disant tout bas :) Et baissons pour la nuit Les paupières des trous de serrure, — sans bruit ! (Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se met à déboutonner son habit de livrée.)

LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte. Bonsoir, le Piémontais !

FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin : Bonsoir, Monsieur le comte ! (Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)

LA VOIX DE SEDLINSKY Et maintenant, monte la garde !

FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait encore. Je la monte ! (Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de grenadier : les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent ; la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des bas de livrée.)

LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant. Allons ! C’est bien ! bonsoir !

FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée. Bonsoir ! (Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties ; passe dans ses cheveux coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever en héroïque broussaille ; marche vers la console de gauche, saisit parmi les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main ; s’arrête une seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port d’armes…) Et c’est ainsi Que soudain redressé, délarbiné, minci, Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre, Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre, Se tenant dans son vieil uniforme bien droit, L’arme au bras et la main contre le téton droit, Dans la position fixe et réglementaire, Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père ; C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil, Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil, Fier de faire une chose énorme et goguenarde, Un grenadier français monte, à Schoenbrünn, la garde ! (Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme un factionnaire.) C’est la dernière fois. (Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.) Tu ne l’auras pas su. C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe, — inaperçu ! (Il s’arrête, l’œil jubilant.) S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne, Mais pour se dire, à soi tout seul : « Elle est bien bonne ! » (Il reprend sa promenade.) À leur barbe ! — à Schoenbrünn !… Je me trouve insensé ! Je suis content ! Je suis ravi ! (On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.) Je suis pincé !


SCÈNE VIII[modifier]

FLAMBEAU, METTERNICH.

FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’ongle sombre au fond, à gauche. Qui donc s’est procuré la clef ? (La porte s’ouvre.)

METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte en disant d’un ton résolu. Non, cette scène Ne se reproduira jamais !

FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur. Népomucène !

METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé. Oui… ce soir… lui parler… sans témoin importun… (Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit chapeau.) Tiens ! je ne savais pas que le duc en eût un. (Souriant.) Ah ! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire Passer ce souvenir… (S’adressant au chapeau.) Te voilà, — Légendaire ! Il y avait longtemps que… (Avec un petit salut protecteur.) Bonjour ! (Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.) Tu dis ?… Hein ?… (Il lui fait signe qu’il est trop tard.) Non ! Douze ans de splendeur me contemplent en vain Du haut de ta petite et sombre pyramide Je n’ai plus peur. (Il touche du doigt et riant avec impertinence :) Voici le bout de cuir solide Par lequel on pouvait, sans trop te déformer, T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer ! Toi, dont il s’éventait après chaque conquête, Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite, Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât, Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi ça, Et si je te jetais, ce soir, par la croisée, Où donc finirais-tu, vieux bicorne ?

FLAMBEAU, dans l’ombre, à part. Au musée.

METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains. Le voilà, ce fameux petit !… Comme il est laid ! On l’appelle petit : d’abord, est-ce qu’il l’est ? (Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.) Non. Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme Celui, pour se grandir, que porte un petit homme ! Car c’est d’un chapelier que la légende part Le vrai Napoléon, en somme… (Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond, le nom du chapelier :) C’est Poupart ! (Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage) — Ah ! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme ! Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme, Chauve-souris des champs de bataille ! chapeau Qui semblait fait avec deux ailes de corbeau ! À cause des façons implacables et nettes Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites Demi-disque semblant sur le coteau vermeil L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil ! À cause de ta coiffe où le diable s’embusque, Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque Sur un trône, une armée, un peuple entier debout, Te relevait, ayant escamoté le tout ! À cause de ta morgue insupportable ; à cause De ta simplicité qui n’était qu’une pose, De ta joie, au milieu des diadèmes d’or, À n’être insolemment qu’un morceau de castor ; À cause de la main rageuse et volontaire Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre ; De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas ! Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats ; Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète, Des façons dont parfois tu restas sur sa tête ! (Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de haine clairvoyante) Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï, Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi ! Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire ! Et je te hais pour ta cocarde arrondissant Son gros œil jacobin tout injecté de sang ; Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent, Grand coquillage noir que les vagues rapportent, Et dans lequel l’oreille écoute, et s’approchant Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant ! Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes, Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes ! (Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui :) Et je te hais pour Béranger et pour Raffet, Pour les chansons qu’on chante et les dessins qu’on fait, Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île ! Je te hais ! je te hais ! et ne serai tranquille Que lorsque ton triangle inélégant de drap, Râpé de sa légende enfin, redeviendra Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre ! Je te… (Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire un peu troublé.) Mais tout d’un coup… C’est drôle… Le présent Imite le passé, parfois, en s’amusant… (Passant la main sur son front.) De te voir là, comme une chose familière, Cela m’a reporté de vingt ans en arrière ; Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici ! (Il regarde autour de lui avec un frisson.) C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre ; C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre, Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin, Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin, Pareils à des lions respectant avec rage Le chapeau du dompteur oublié dans la cage ! (Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le mystère noir devient dramatique.) Il te posait ainsi !… C’était comme aujourd’hui… Des armes… des papiers… On croirait que c’est lui Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte ; Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte ! Et qu’en me retournant, je vais, — sur le seuil, — là, Revoir le grenadier montant la garde. (Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant, debout devant la porte du Duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans le clair de lune.) Ha ! (Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.) Non. — Non. — Non. — C’est un peu de fièvre qui dessine !… Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine !… (Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la baïonnette qui jette un éclair bleu.) La lune construit-elle un spectre de rayons ? Qu’est-ce que c’est que ça ?… Voyons ! voyons ! voyons ! (Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève :) Oui… quel est le mauvais plaisant ?

FLAMBEAU, croisant la baïonnette. Qui va là ?

METTERNICH, faisant un pas en arrière. Diable !

FLAMBEAU, froidement. Passez au large !

METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher. Oui… oui… la farce est impayable… Mais…

FLAMBEAU, croisant la baïonnette. Qui va là ?

METTERNICH, reculant. Très drôle !

FLAMBEAU Un pas, vous êtes mort !

METTERNICH Mais…

FLAMBEAU Plus bas ! METTERNICH Permettez !

FLAMBEAU Plus bas ! — L’Empereur dort.

METTERNICH Comment ?

FLAMBEAU, mystérieusement. Chut !

METTERNICH, furieux. Mais je suis le chancelier d’Autriche ! Mais je suis tout ! Mais je peux tout !

FLAMBEAU Mais je m’en fiche !

METTERNICH, exaspéré. Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et…

FLAMBEAU Ah ! ouat !

METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles. Comment : ah ! ouat ?

FLAMBEAU Reichstadt ? Connaissons pas, Reichstadt ! D’Auerstaedt ! d’Elchingen ! c’est des ducs, c’est notoire ; Reichstadt, c’est pas un duc : c’est pas une victoire !

METTERNICH Mais on est à Schoenbrünn, voyons !

FLAMBEAU Si l’on y est ? Grâce au nouveau succès, on y a son billet ! Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles, À ré-administrer au monde des tatouilles !

METTERNICH Qui ? Comment ? Que dit-il ? Un nouveau succès ?

FLAMBEAU Bœuf !

METTERNICH Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent…

FLAMBEAU Neuf !

METTERNICH Je ne deviens pas fou !

FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui. D’où sortez-vous ?… C’est louche ! (Sévère.) Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche ?

METTERNICH, se redressant. Moi ?

FLAMBEAU, le toisant. Qui donc a laissé passer cet Artaban ? Le Mameluck ? Il a pris ça sous son turban ?

METTERNICH Le Mameluck ?

FLAMBEAU, scandalisé. Alors, tout se démantibule ?

METTERNICH Mais…

FLAMBEAU, n’en revenant pas. Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule ?

METTERNICH Mais je…

FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait. Vous franchissez le salon de Rosa Sans voir le voltigeur que l’on y préposa ?

METTERNICH Le volt… ?

FLAMBEAU Vous traversez la petite rotonde Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde ? Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé ? Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches ? Et dans la galerie, alors, les brigadiers Trouvent tout naturel que vous vous baladiez ? (Au comble de l’indignation.) On peut donc traverser le cabinet ovale Sans que le maréchal du palais vous avale ?

METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis. Le maréchal ?…

FLAMBEAU Ce dogue, alors, c’est un carlin ?

METTERNICH Mais j’entre…

FLAMBEAU Ce palais, alors, c’est un moulin ? Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade, Personne ?… Le portier d’appartement… malade ? Et le valet de chambre… absent ?… Et le gardien Du portefeuille ?… où donc s’est-il mis ?… dans le sien ?

METTERNICH Mais…

FLAMBEAU Au lieu d’être là pour vous chercher des noises, L’aide de camp de nuit, que fait-il ?… des Viennoises ?

METTERNICH Mais…

FLAMBEAU Et le moricaud de garde ?… il prie Allah ? Eh bien ! mais c’est encore heureux que je sois là ! Quel service !… Oh ! oh ! oh ! s’il y met sa lorgnette, Je crois qu’il y aura d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette !

METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée dorée d’une sonnette, au mur. Je vais…

FLAMBEAU, s’interposant, terrible. Ne bougez pas ! Vous le réveilleriez ! (Avec attendrissement.) Il dort sur son petit traversin de lauriers !

METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table. Ah ! je raconterai ce rêve !… Il est épique ! (Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant vivement.) Mais cette flamme…

FLAMBEAU Brûle !

METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de lui présenter. Et cette pointe…

FLAMBEAU Pique !

METTERNICH, se relevant d’un bond. Mais je suis réveillé !… Mais je…

FLAMBEAU Chut ! restez coi !

METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il a rêvé quinze ans d’histoire. Mais Sainte-Hélene, alors ?… Waterloo ?…

FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues. Water… qu oi ? (On entend bouger dans la chambre du Duc.) L’Empereur a bougé !

METTERNICH Lui !

FLAMBEAU Saperlipopette ! Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette ! (Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.) C’est lui ! Sa main tâtonne au battant verrouillé… Il va sortir. Voilà ! (Avec désespoir.) Vous l’avez réveillé.

METTERNICH Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte ! Il ne va pas ouvrir lentement cette porte ! C’est le duc de Reichstadt, voyons ! je n’ai pas peur ! Je sais que c’est le Duc ! j’en suis sûr. (La porte s’ouvre.)

FLAMBEAU, d’une voix sonore. L’Empereur ! (Il présente les armes. Metternich se rejette en arrière. Mais au lieu de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil, l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête, blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail, — rendu plus féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux plus blonds sous l’abat jour.)


SCÈNE IX[modifier]

LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS.

METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux. Ah ! ah ! c’est vous ! c’est vous ! c’est vous ! C’est Votre Altesse ! Ah ! que je suis heureux !

LE DUC, ironiquement. D’où vient cette tendresse ?

METTERNICH Non ! vraiment, je croyais — tant c’était réussi ! Qu’un autre allait sortir !

FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même. Je le croyais aussi !

LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son uniforme. Dieu ! qu’as-tu fait ?

FLAMBEAU Du luxe !

METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant. À moi !

LE DUC, à Flambeau. Fuis !

FLAMBEAU, courant vers le fond. La fenêtre !

LE DUC, voulant le retenir. La sentinelle va tirer sur toi !

FLAMBEAU Peut-être !

LE DUC C’est long, d’ici les bois !

METTERNICH Et si, pendant qu’il court, On lui tire dessus…

FLAMBEAU Ça me semblera court !

LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre. Mets ta livrée !

METTERNICH, courant et posant son pied dessus. Ah ! non !

FLAMBEAU, dédaigneusement. Gardez cette guenille ! Est-ce qu’un papillon se remet en chenille ? (Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il s’élance sur le balcon.) Au revoir !

LE DUC, le suivant. Mais c’est fou !

FLAMBEAU, vite et bas au Duc. Chut ! Je gagne le trou De Robinson ! — Au bal de demain ! (Il enjambe la balustrade.)

LE DUC Mais c’est fou !

FLAMBEAU, disparaissant. J’y serai !

LE DUC, lui criant à voix basse. Pas de bruit !

METTERNICH, en le voyant disparaître. Oh ! pourvu qu’il se luxe Quelque chose ! (On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le Chant du départ :) La victoire en chantant…

LE DUC, terrifié. Hein ?

METTERNICH, stupéfait. Il chante ?

LE DUC, se penchant au balcon avec a ngoisse. Oh ! que fais-tu ?

LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc. Du luxe ! (Il continue :) nous ouvre la carrière…

(Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine.) La liberté…

LE DUC, avec un cri de joie. Manqué !… (Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux, dans le parc, la fuite de Flambeau.)

METTERNICH, avec dépit. Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu !

LE DUC, fièrement. Il connaît le pays : il est déjà venu.

METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les congédiant du geste. Trop tard ! Retirez-vous ! Plus rien pour mon service ! (Les laquais sortent.)

SCÈNE X[modifier]

METTERNICH, LE DUC.

LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant. Et demain, pas un mot au préfet de police !

METTERNICH, avec un sourire. Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués. (Et tandis que le Duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre, il continue nonchalamment :) Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués ? Vous n’êtes pas Napoléon.

LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain. Qui le décrète ?

METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table. Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.

LE DUC, avec un cri de douleur. Ah ! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut Pour dégonfler l’enthousiasme !… Mais ce mot Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle ! Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous ! Pas la tête, m’avez-vous dit ?… (Il marche sur Metternich, et les bras croisés :) Qu’en savez-vous ?

METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa rage juvénile plein de confiance et de force, puis, d’une voix coupante : Ce que j’en sais ?… (Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché, et haussant la lumière) Regardez-vous dans cette glace ! Regardez la longueur morne de votre face ! Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond, Ces accablants cheveux… mais regardez-vous donc !

LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui, de loin. Non !

METTERNICH Mais tout un brouillard fatal vous accompagne !

LE DUC Non !

METTERNICH Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant !

LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir. Non ! non !

METTERNICH Rappelez-vous vos doutes de vous-même ! Vous, régner ? Allons donc !… Vous seriez, doux et blême, Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas, Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas !

LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que Metternich lève devant la glace. Non ! non !

METTERNICH Vous n’avez pas la tête d’énergie Mais le front de langueur, le front de nostalgie !

LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front. Le front ?…

METTERNICH Et Votre Altesse, avec égarement, Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant !

LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace Ma main ?…

METTERNICH Regardez-les, ces doigts tombants et vagues Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues !

LE DUC, cachant sa main. Non !

METTERNICH Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux Vous regardent…

LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis Mes yeux ?…

METTERNICH Regardez-les, ces yeux Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres, Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres ! Et vous, si scrupuleux, si consciencieux, Osez aller régner en France, avec ces yeux !

LE DUC, balbutiant pour se rassurer. Mais, mon père…

METTERNICH, d’une voix implacable. Vous n’avez rien de votre père ! (Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du Duc ne lâche plus) Mais cherchez ! cherchez donc ! approchez la lumière ! Il a voulu, jaloux de notre sang ancien, Venir nous le voler, pour en vieillir le sien ; Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie, C’est la faiblesse, c’est…

LE DUC Non, je vous en supplie !

METTERNICH Regardez-vous pâlir dans le miroir ! LE DUC Assez !

METTERNICH Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez, Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée ? C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur ! Mais haussez donc le candélabre !

LE DUC, défaillant. Non ! J’ai peur !


METTERNICH, presque à son oreille. Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace, Sans voir, derrière toi, monter toute ta race ? Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur ! Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur, C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre !

LE DUC, se débattant. Non ! non ! c’est la pâleur ardente de mon père !

METTERNICH Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul !

LE DUC Des armes ! des chevaux ! c’est le Premier Consul !

METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul Le vois-tu fabriquer de la gloire dans une crypte ?

LE DUC Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte !

METTERNICH Ha ! ha ! et Charles Quint ! le spectre aux cheveux courts, Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer !

LE DUC, perdant la tête. Au secours, Père ! METTERNICH L’Escurial ! les fantasmagories ! Les murs noirs !

LE DUC Au secours, les blanches boiseries ! Compiègne ! Malmaison !

METTERNICH Tu les vois ? tu les vois ?

LE DUC, désespérément. Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix !

METTERNICH La glace se remplit !

LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible s’abattait sur lui. Au secours, les Victoires ! À moi, les aigles d’or contre les aigles noires !

METTERNICH Mortes, les aigles !

LE DUC Non !

METTERNICH Et crevés, les tambours !

LE DUC Non !

METTERNICH Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs, Qui te ressemblent tous !

LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich maintient. Je casserai la glace !

METTERNICH D’autres ! d’autres encore arrivent !

LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir. Je la casse ! (Il frappe avec rage ; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent ; la nuit se fai t, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le Duc se jette en arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.) Il n’en reste pas un !

METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir. Il en reste un toujours !

LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit : Non ! non ! ce n’est pas moi ! pas moi ! (Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre, et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant :) Père ! au secours !

RIDEAU

SCÈNE PREMIÈRE[modifier]

DES MASQUES, — puis METTERNICH et L’ATTACHE FRANÇAIS, — GENTZ, SEDLINSKY, FANNY ELSSLER.


UN MANTEAU VENITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent. Quel est ce fou ?

L’AUTRE Je ne sais pas !

LE PREMIER Ce monsignore ?

LE DEUXIEME Je ne sais pas !

LE PREMIER Et ce mezzetin ?

LE DEUXIEME Je l’ignore !

UN MATASSIN, survenant. Mais c’est délicieux !

UN GILLES Le grand incognito !

UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au vol une Marquise par la taille. Votre oreille ?

LA MARQUISE Pourquoi ?

LE POLICHINELLE, mystérieusement. Chut ! mon secret ! (Il l’embrasse et se sauve.)

UN PIERROT, assis sur un fût de colonne. Watteau…

LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille une Isabelle. Votre oreille ?

LE PIERROT Eût aimé ces fuites de basquines…

L’ISABELLE, au Polichinelle. Pourquoi ?

LE POLICHINELLE, mystérieusement. Chut ! mon secret ! (Il l’embrasse et se sauve.)

LE PIERROT Dans ce décor de ruines !

UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin. Tout est incertitude et tout est trémolo, La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau ! (Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino ; il lui explique la fête avec condescendance.)

METTERNICH Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France, Ici de la péno mbre et du demi-silence… (Il désigne le fond à gauche.) Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas, Le bal…

L’ATTACHÉ, admiratif Oh ! c’est vraiment…

METTERNICH, négligemment. C’est joli, n’est-ce pas ? (Montrant la droite.) Par là…

L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux. Quoi ! vous daignez être mon cicerone ?

METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité. Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins, Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains À cette âpre senteur nocturne et forestière ! — Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire, De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura. (Montrant la porte de gauche.) Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre, Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre, Un bijou de petit théâtre, sur lequel Des amateurs princiers vont nous jouer Michel Et… je ne sais plus quoi… — piécette à l’eau de rose D’un Français qui s’appelle Eugène… quelque chose

L’ATTACHÉ On soupe ?…

METTERNICH Ici.

L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui. Comment ?

METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger. Sur chaque caisson vert Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert !

L’ATTACHÉ, amusé. Ah ! bah ! les orangers ?…

METTERNICH, enchanté de son effet. Oui. Tout à l’heure on roule Ici tous ceux du parc ; sous chaque grosse boule Deux couples prennent place, affamés et légers…

L’ATTACHÉ Enfin, c’est un souper par petits orangers ! C’est admirable !

METTERNICH, modestement. Eh ! oui ! — Quant aux affaires graves… (À un laquais.) Allez dire que c’est assez de danses slaves ! (Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché :) Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars On m’attend. (À un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre :) Les festons par là sont un peu pingres ! (Revenant à l’attaché :) Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres ; Puis, quand le bal est bien bondissant et riant, Je vais te retrouver, Question d’Orient ! J’aime régler des sorts de peuples et des danses, Arbitre de l’Europe…

L’ATTACHÉ, s’inclinant. Et de ses élégances !

GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée, s’avançant vers eux, un peu gai. C’est très juste !… Arbiter elegantiarum !

METTERNICH, se retournant. Tiens ! vous parlez latin ? Qu’avez-vous bu ?

GENTZ, titubant très légèrement. Du rhum.

METTERNICH On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table ! Oh ! cette liaison !… Vous n’êtes plus sortable !

GENTZ, avec in dignation. Moi, Fanny ?… C’est fini !

METTERNICH, incrédule. Ah ? (Apercevant le préfet de police qui le cherche.) Sedlinsky !

GENTZ, la main sur son cœur. Fini !

SEDLINSKY, à Metternich. Un mot ! (Il lui parle bas.)

GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné. Fini ! (Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se retourne et changeant de ton :) J’eus tort de t’amener, Fanny ! Si l’on savait que grâce à moi… Quelle imprudence ! Une danseuse…

FANNY Ici, c’est pour moi que je danse ! (Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)

GENTZ, vivement. On te reconnaîtra ! Tâche de danser mal !

METTERNICH, à Sedlinsky. Un complot, dites-vous ?

SEDLINSKY Pour le Duc, dans ce bal.

METTERNICH, souriant. Je n’ai plus peur…

GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant. Encor faudrait-il que j’apprisse Pourquoi tu voulus tant venir ici ? FANNY Caprice ! (Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)

METTERNICH, à Sedlinsky. Je n’ai plus peur du Duc. J’ai tué son orgueil. On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.

SEDLINSKY Mais on conspire !

METTERNICH, gaiement. Ah ! bah !

SEDLINSKY Des femmes.

METTERNICH, haussant les épaules. Quelques pecques !

SEDLINSKY De grandes dames !…

METTERNICH, ironique. Oh !…

SEDLINSKY Polonaises et Grecques La princesse Grazalcowich !

METTERNICH Grazalcowich ?… C’est terrible ! (À un laquais qui passe.) Donnez-moi donc une sandwich !

SEDLINSKY Vous riez ?… Chut !… (Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent mystérieusement.) Fuyant l’éclat de la torchère, Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant… (Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)

==== SCÈNE II ==== LES DOMINOS MAUVES, — METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.


PREMIER DOMINO, à un autre. Ma chère, Que c’est doux de courir pour lui quelque danger !

DEUXIEME DOMINO, avec délice. Conspirons !

TROISIEME DOMINO Ses cheveux sont d’un or si léger ! Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.

LA PREMIÈRE Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne D’un halo… dans lequel commence une couronne !

UNE AUTRE Oh ! et son double charme inattendu, troublant, De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc !

PLUSIEURS, avec volupté. Conspirons !

LA PREMIÈRE, gravement. Mais, d’abord, à Vienne, je conseille De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille !

LA DEUXIEME, impétueusement. À Vienne ?… Ce serait tout à fait idiot ! Faisons faire à Paris cela, chez Odiot !

UNE AUTRE, solennellement. Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes D’avoir toujours un gros bouquet de violettes !

TOUTES, avec enthousiasme. Oh ! c’est cela, Princesse !

UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée. Et risquons un retour Vers les modes Empire !

LA PREMIÈRE, vivement. Oh ! le soir ! pas le jour !

UNE AUTRE Ah ! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes !

TOUTES À LA FOIS Les ruchés !… les bouillons !… Mais, ma chère !…

METTERNICH, qui surgit en riant. Ah ! Mesdames !

TOUTES, avec un cri d’effroi. Ah ! Dieu !

METTERNICH, riant aux éclats. Continuez ce complot étonnant ! Conspirez !… conspirez !… ah ! ah !… (Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd. Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle qu’on a appelée Princesse.)

LA PRINCESSE Et maintenant Que grâce à ce petit papotage frivole Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole, Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins Les Metternich les plus Metternich sont des nains !

TOUTES Oui.

LA PRINCESSE Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle ?

TOUTES Oui.

LA PRINCESSE Disséminons-nous dans le bal ! (Les dominos mauves s’éparpillent.)

SCÈNE III[modifier]

TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHE FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc… ; puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.


UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades un masque à grand nez qui se sauve. Qu’il est drôle ! Ce doit être Sand or ! — Non ! non ! c’est Furstemberg !

UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors. Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert ! (Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)

GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, et en regardant passer d’autres. En quoi, la triste Elvire ?

UNE COLOMBINE En étoile.

GENTZ, pour lui faire plaisir. En veilleuse.

LA COLOMBINE Et Thécla, l’hypocrite ?

GENTZ, riant. En Fanchon la Mielleuse

L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler. Pas moyen de savoir quel est ce domino ! Est-ce une Anglaise ?

FANNY, fuyant. Ya.

L’ATTACHÉ, sursautant. Une Allemande ?

FANNY No ! (Elle disparaît. L’attaché aussi.)

LA COLOMBINE, assise près de Gentz. Le vicomte est en Doge ?

UNE CLEOPATRE Oui… grande dalmatique

GENTZ Mais alors, la baronne est en Adriatique ? (Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes : elle est en source.)

TIBURCE Ma sœur, vous n’allez plus à Parme ?

THÉRÈSE Oh ! Si ! Mais pour Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour. (Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un homme en domino.) C’est elle, avec Bombelles… oui… cette cape verte !

TIBURCE, d’un ton agressif Tant mieux que vous partiez ! Noblesse oblige !… et certes Je n’aurais plus longtemps souffert vos apartés Avec votre petit Monsieur Buonaparte !

THÉRÈSE, hautaine. Plaît-il ?

TIBURCE Nous nous vantons de ce que nos aïeules N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules, Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir ! Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste Portant la fleur ou le frelon bonapartiste. (Menaçant.) Malheur au fils de l’Ogre.

THÉRÈSE Hein ?

TIBURCE, galamment ironique. S’il croquait nos sœurs !

THÉRÈSE Mon frère, vous avez des mots…

TIBURCE, avec un petit salut sec. Avertisseurs. (Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se joint à un groupe qui passe.)

UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras. À quoi donc voyez-vous que je suis diplomate ?

LA CHINOISE Mais à votre façon d’arrondir votre patte !

L’OURS, tendrement. Lorsque vous m’aimerez…

LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte. Vous vendez votre peau ! (À ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis XV.)

TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz. Oh !

GENTZ, avec effroi. Mais cette bergère a mangé son troupeau !

LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse bergère par la taille. Votre oreille ?

LA GROSSE BERGERE, se débattant. Pourquoi ? LE POLICHINELLE, mystérieusement. Mon secret ! (Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les arbres, qui demande à une autre :) Votre oreille ? (Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un instant, le Duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et domino. Le Duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal : bas de soie blanche et escarpins. Il tient à la main son masque, dont il s’évente nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude. Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre. On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)

SCÈNE IV[modifier]

LE DUC, PROKESCH. DES MASQUES passent de temps en temps.


PROKESCH, au Duc. Quoi ! parmi ces gaîtés une langueur pareille ? Qu’a donc fait Metternich ? (Mouvement du Duc.) Je vous trouve énervé !

LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il porte sous son bras. Mais que portez-vous donc sous le bras ?

L’OURS, flegmatiquement. Mon pavé. (Ils s’éloignent.)

PROKESCH, au Duc. Le complot va très bien si j’en crois plusieurs signes. Il tire de sa poche un billet. Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes ? (Il lit.) Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait Son uniforme sous un manteau violet ! — Prince, c’est pour ce soir, car ce billet…

LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts. Doit être D’une femme qui veut au bal me reconnaître ! J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici Venu que pour chercher aventure.

PROKESCH, désolé. Non !

LE DUC Si !

PROKESCH Mais alors, le complot…

LE DUC, à lui-même. Oh ! ce serait un crime Que de faire monter, pays clair et sublime, Sur ton splendide petit trône impérial Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial ! Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône, Le Passé, m’allongeant dans l’âme sa main jaune, Venait y déterrer, de ses ongles hideux, Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux ? J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles, Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles !

PROKESCH, riant. Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou ! LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch. Tu crois ?

PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince. Bonté du ciel !

LE DUC, lentement. Au fond de leurs châteaux de rois, Dans leur retraite castillane ou bohémienne, Ils ont tous eu la leur… Quelle sera la mienne ? Voyons, décidons-le ! Je me résous, tu vois. Mais voici le moment de choisir. Avec un rire amer. J’ai le choix. Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue ! Serai-je mélomane ? oiseleur ? astrologue ? Marmonneur d’oremus ? ou souffleur d’alambic ?

PROKESCH Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich ! (Baissant la voix.) Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste ?

LE DUC Ah ! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste ! Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux, Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux, Va peut-être en produire une autre, plus jolie ! Voyons, quelle sera la mienne, de folie ? Eh ! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour Nous le disent assez : moi, ce sera l’amour ! Je veux aimer, aimer, (De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.) Recaser avec haine, Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne !

PROKESCH Monseigneur !

LE DUC, parlant avec une volubi lité fiévreuse. Mais, mon cher, à la réflexion, C’est logique, Don Juan fils de Napoléon ! C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite, C’est le même désir incessant de conquête ! Ô magnifique sang qu’un autre a corrompu Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu, Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte : Cela fait un Don Juan lorsqu’un César avorte ! Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur ! Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore… Et c’est une façon d’être mon père encore ! Bah ! qui sait, après tout, s’il est plus important De conquérir le monde ou d’aimer un instant ? Soit ! soit ! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende, Et que ce conquérant de cet autre descende ! Soit ! je serai le reflet blond du héros brun, Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un, Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une, Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune !

PROKESCH Ah ! taisez-vous, car c’est trop tristement railler !

LE DUC Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier, Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale « Eh bien ! alors, cette épopée impériale, « Nos travaux, nos clairons, la gloire ?… Eh bien ! alors, « Cette neige, ce sang, l’Histoire… et tant de morts « Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes. Cela te sert à quoi, petit ? » — « À plaire aux femmes ! » C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins, De monter un cheval de trois mille florins Que l’on peut appeler Iéna ! C’est une aigrette Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette !…

PROKESCH Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter !

LE DUC Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter — Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte ! — L’aigle rapetissée en épingle à cravate ! (L’orchestre, qui s’était lu un moment, reprend au loin.) De la musique !… Et tu n’es plus, fils de César, Qu’un Don Juan de Mozart ! (Ricanant.) Pas même de Mozart De Strauss ! (Il salue gravement Prokesch.) Je vais valser. (El pirouettant avec une gaieté désespérée.) Il faut que je devienne Inutile et charmant, comme un objet de Vienne ! (Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’Archiduchesse.) Ma tante… Tiens ?…

PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux. Oh ! non, pas cela !

LE DUC, du coin mauvais de la bouche. Je veux voir. (Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très simple : jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet ; enfin, tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse de chocolat et un verre d’eau.)


SCÈNE V[modifier]

LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE puis avec THÉRÈSE

LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment. Oh ! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir !

L’ARCHIDUCHESSE As-tu vu mon petit plateau ?… J’en suis très fière !

LE DUC Vous êtes déguisée en ?…

L’ARCHIDUCHESSE En Chocolatière De Dresde.

LE DUC Ra-vis-sant !… mais votre chocolat Doit bien vous ennuyer.

L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le verre et la tasse restent collés. Mais non !

LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de lui, avec une familiarité tendre. Mettez-vous là !

L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement. Eh bien, Franz ! aimons-nous un petit peu la vie ?

LE DUC J’aime être le neveu d’une tante jolie.

L’ARCHIDUCHESSE Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.

LE DUC Trop jolie.

L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc. Et trop grand !

LE DUC Oui, pour jouer ce jeu.

L’ARCHIDUCHESSE Quel jeu ?

LE DUC D’intimités tendres qui sont les nôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude. Je n’aime pas vos yeux, ce soir.

LE DUC Moi si, les vôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter. Ah ! je comprends ! ce soir, tout se masque à la cour, Et l’amitié doit prendre un domino d’amour !

LE DUC, se rapprochant de plus en plus. Oh ! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine, L’amitié, de l’amour, est toujours trop voisine Entre les tantes et les neveux, les filleuls Et les marraines — oh ! sentez-vous les tilleuls ? — Entre les colonels et les chocolatières Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.

L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement. Je n’aime plus votre amitié.

LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde. Moi, j’aime bien Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien, Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille…

L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main. Non, laisse ! (Elle s’éloigne.)

LE DUC, boudeur. Oh ! bien ! Si vous prenez vos airs d’archiduchesse !

L’ARCHIDUCHESSE Adieu, Franz !… Tu m’as fait beaucoup de peine ! (Elle sort sans se retourner.)

LE DUC, la suivant des yeux. Bah ! Dans la claire amitié cette goutte tomba, Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite ! Attendons ! (Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond, joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin, les longues herbes qui pendent de ses épaules. — Avec étonnement.) Tiens !… Comment ! Vous êtes là, petit e ? Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan ? (Il regarde le déguisement de Thérèse) Mais que d’herbe ! En quoi donc êtes-vous ?

THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées Petite…

LE DUC, se souvenant. Ah ! oui ! c’est vrai ! (Mélancoliquement) Sur sa roche lointaine. Mon père, pour amie, avait une fontaine. Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi Il fallait qu’à Schoenbrünn, ma Sainte-Hélene à moi, Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource, Et qu’ayant le geôlier elle eût aussi la Source !

THÉRÈSE Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher ?

LE DUC Parce que je songeais à m’enfuir du rocher. Mais c’est fini !

THÉRÈSE Comment ?

LE DUC Plus d’espoir ! J’abandonne Tout rêve !

THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui. Vous souffrez ?

LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante. Il faut qu’elle me donne, Ma Source, — sa fraîcheur, son murmure !…

THÉRÈSE, tout près de lui. Elle est là.

LE DUC, lentement. Et même si je veux la troubler ?

THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides. Troublez-la.

LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale. Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne, Sous bois, mon pavillon de chasse…

THÉRÈSE, avec un recul effrayé. Que je vienne ?…

LE DUC, précipitamment. Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.

THÉRÈSE, bouleversée. Mais…

LE DUC, reprenant sa voix calme et triste d’enfant malheureux. Songe combien je suis malheureux désormais J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle. Je n’ai plus qu’à pleurer : j’ai besoin d’une épaule. (Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond, ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation, s’éloigne. Le Duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)

SCÈNE VI[modifier]

LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHE FRANÇAIS.

LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire. Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas. Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas. Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise. LE LAQUAIS, s’inclinant. C’est tout ?

LE DUC C’est tout. — Demain matin, la jument grise. (Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant, se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en apercevant le Duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)

FANNY ELSSLER, s’approchant du Duc, et récitant mystérieusement. Son uniforme sous un manteau…

LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch violet. (Ironiquement.) Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet !

FANNY, montrant au Duc l’attaché français qui vient d’apparaître. Le temps de dépister ce masque qui m’obsède, Et je reviens !

LE DUC, souriant. J’attends. (Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché. Le Duc se promène de long en large, et avec une sorte de rage.) C’est mon destin ! Je cède ! Aimons ! (La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond, cherchant l’ombre.) Ayons au cœur un furieux avril ! Aimons… (Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.) comme ceux-là !… comme tous ! (Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le cache ; car le couple parle, se croyant seul ; et dans ce couple qu’il a désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son chambellan Bombelles.)

SCÈNE VII[modifier]

MARIE-LOUISE, BOMBELLES, — LE DUC, derrière un oranger.

BOMBELLES, continuant une conversation commencée. Était-il Très épris ?

MARIE-LOUISE, riant. C’est de lui que vous parlez encore ?

BOMBELLES Oui.

LE DUC, d’une voix étranglée. Bombelles !… ma mère !…

BOMBELLES Il vous aimait ?

MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc. J’ignore. Mais je sentais très bien que je l’intimidais. Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais, Il se sentait moins haut que moi par la naissance ; Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance « Bonne Louise ! »… Eh ! mon Dieu ! oui !… C’était d’un goût ! J’aime le sentiment !… Je suis femme, après tout !

BOMBELLES Avant tout !

MARIE-LOUISE C’est mon droit ! (D’un petit ton sec léger.) On s’est mis en colère Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit ; Mon pied nu dépassait et, sur le bois poli, Posé comme ces pieds que cisèle Thomire, Du meuble Médicis faisait un meuble Empire. Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé, Je souris et je dis : « Vous regardez mon pied ? » Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme, C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme ! Je fus coquette ?… Eh bien ! le grand crime ! Mon Dieu, Que voulez-vous ? c’est vrai, je restais femme un peu, Et dans l’écroulement trop prévu de la France, La beauté de mon pied gardait son importance !

LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et saisissant l’oranger pour ne pas tomber. Oh ! je voudrais m’enfuir ! oh ! je reste !

BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise. Quel est Ce caillou gris que vous portez en bracelet ?

MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue. Ah ! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides ! Ça… voyez-vous… c’est un morceau…

BOMBELLES, vivement. Des Pyramides ?

MARIE-LOUISE, sentimentale. Mais non, voyons ! C’est un vrai morceau du tombeau Où Juliette dort auprès de Roméo ! (Elle soupire.) Ce souvenir me vient…

BOMBELLES, respectueusement crispé. Vous n’allez pas, de grâce, Me parler de Neipperg !

MARIE-LOUISE Oui, Neipperg vous agace ! Pourquoi parler de l’autre, alors ?

BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à Napoléon 1er qu’à Monsieur de Neipperg. C’est différent ! Et avec plus de curiosité que de jalousie. Vous, — l’aimiez-vous ?

MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus. Qui donc ?

BOMBELLES L’Autre !

MARIE-LOUISE Ça vous reprend ?

BOMBELLES Un si grand homme, on doit…

MARIE-LOUISE Quant à cela, je nie Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie ! Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous (Coquettement.) Cela vous plaira-t-il, Parme ?

BOMBELLES Était-il jaloux ? MARIE-LOUISE Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste, Parce qu’en m’essayant un péplum, cet artiste N’avait pu voir, sans un cri d’admiration, (Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui couvrait sa robe décolletée.) Mes épaules. (Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)

BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de royaliste. Jaloux ?… Alors, Napoléon..

MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop indiscrètement prononcé. Chut !…

BOMBELLES, avec une satisfaction croissante. N’aurait pas aimé me voir les trouver belles, Vos épaules, — ce soir ? Il n’aurait pas…

MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre. Bombelles !

BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire. Aimé m’entendre dire à Votre Majesté… (Il s’assied sur le banc, près d’elle.)

LE DUC Oh ! mon père, pardonnez-moi d’être resté !

BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne. Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles, Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde ?…

MARIE-LOUISE, faiblement. Charles !

BOMBELLES, joignant le geste à la parole. Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi… (Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt bondissant et criant.)

LE DUC Pas ça ! Je ne veux pas ! Je vous défends ! (Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté ; passe la main sur son front, et tout à coup) Merci ! Merci ! Je suis sauvé !

MARIE-LOUISE, défaillante. Franz !

LE DUC Car ce cri, ce geste Ne furent pas de moi ! Moi, toujours, il me reste Le respect de ma mère — et de sa liberté ! C’est donc… c’est donc Celui dont j’étais habité, Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force ! Merci ! Je suis sauvé ! C’était un sursaut corse !

BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le Duc. Monsieur…

LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale. Rien entre nous ! (Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux, et le Duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.) Madame, mes respects ! Au palais de Sala retournez vivre en paix ! Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile Est un petit théâtre et l’autre une chapelle ? Vous allez vous sentir, habitant au milieu, Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu ! Mes respects ! mes respects !

MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante. Mon fils !

LE DUC Mais oui, Madame, Mais oui ! c’est votre droit de n’être qu’une femme ! Allez être une femme au palais de Sala ! Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela Soit la revanche amère et triste de sa gloire, – Veuve qui n’a pas su garder la robe noire ! — Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous, Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde, Que parce qu’autrefois il a conquis le monde !

MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible. Mais… Bombelles, venez !… ne restons pas ici ! LE DUC Retournez à Sala ! Je suis sauvé ! Merci !

MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles. Adieu, Monsieur !

LE DUC, immobile, ne les regardant plus. Ô mains, mains froides, dans la tombe, Ô mains tristes encor de leur anneau qui tombe, Mains où posa le front de celle qui jadis Sanglotait parce que je n’étais pas son fils, Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline, Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine !

MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de femme. La Créole !… Et crois-tu donc qu’à la Malmaison Elle n’a pas ?… Et l’on sent que tous les racontars vont défiler…

LE DUC, d’une voix terrible. Silence ! (Elle recule intimidée, se tait ; et lui reprend avec force :) Ah ! si c’est vrai, raison De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle ! (Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec Bombelles. Et le Duc reste là transformé, redressé, frémissant d’indignation et d’énergie, sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin d’une grâce perverse, c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et douloureux. À ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation avec Sedlinsky.)

SCÈNE VIII[modifier]

LE DUC, METTERNICH et SEDLINSKY, un instant ; puis FANNY ELSSLER.

METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky. Oui, j ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle ! (Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.) Hein ? — Vous ici ! (Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans cette fête masquée :) Dans cet uniforme ?… Comment ?

LE DUC Ne doit-on pas venir sous un déguisement ?

SEDLINSKY, bas à Metternich. Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence Garde, même en morceaux, toute son insolence !

METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner. À quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal Le petit colonel ?

LE DUC Au petit caporal.

METTERNICH, sur le point de s’emporter. Oh ! je… (Se calmant, à Sedlinsky.) Mais le courrier, là-bas, qui me réclame ! (Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre ses dents) C’est à recommencer !

FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils ont disparu et, tout bas, derrière le Duc. Prince…


SCÈNE IX[modifier]

LE DUC, FANNY ELSSLER. PASSAGE DE MASQUES.

LE DUC se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à l’heure d’attendre là, et avec, maintenant un recul violent Ah ! non !… Cette femme !… Non ! Je ne veux plus…

FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde. Fuir ?

Le DUC, avec un cri de surprise. Fanny — Toi ? — Fuir ? (Changeant de ton et se rapprochant.) Comment ? Quand ?

FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent. Feignez avec moi de causer galamment. C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse. (Et elle lui dit en minaudant :) Votre cousine est là, dans ce bal.

LE DUC, très ému, mais d’un air penché. La Comtesse ?

FANNY Oui. (Elle prend la main du Duc et la met sur son cœur.) — Tiens, j’ai, comme un soir de première, le trac ! — Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette ! Elle te ressemblait déjà de silhouette Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs, Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs ! Donc, pendant qu’on jouera, (Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.) Là, Michel et Christine, Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine…

LE DUC, comprenant. Je me masque…

FANNY Tu disparais comme en un truc…

LE DUC Cependant qu’apparaît un faux duc !

FANNY Le faux duc Sort ostensiblement… (Elle montre la sortie de gauche.)

LE DUC En sortant, me délivre Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre…

FANNY Rentre à Schoenbrünn…

LE DUC S’enferme en ma chambre avec soin…

FANNY

Et s’éveille si tard demain…

LE DUC … que je suis loin ! Seulement…

FANNY Vous voyez un seulement ?

LE DUC Énorme ! Si, voyant le faux duc sortir en uniforme, Quelque masque, croyant me parler, lui parlait ?

FANNY Impossible. Tout est réglé comme un ballet. Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves, Douze femmes sont là, douze dominos mauves ; Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil, L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil, Et, comme un volant blanc de raquette en raquette, Le faux duc sortira de coquette en coquette

UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup. Quel est ce loup ?

LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux. Hou ! hou ! (Il disparaît dans le bois.)

LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe en gambadant. Quel est ce fou ?

LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte. Tzing ! tzing ! (Tout disparaît dans des éclats de rire.)

FANNY, reprenant, au Duc. Puis, toi, tu sors du parc…

LE DUC Par la porte d’Hietzing ?

FANNY Non !

LE DUC Par où ?

FANNY Prenez garde. On passe. — Je m’évente… Regardez l’éventail de votre humble servante…

LE DUC Eh ! bien ?

FANNY, tout en s’éventant coquettement. J’ai dessiné dessus le plan du parc. Voyez-vous le chemin ? En rouge. Il fait un arc. Suivez-vous ? Les petits carrés blancs sont des marbres, Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres. On évite, par là, les gardes malfaisants. On tourne à gauche. On prend du côté des faisans…

LE DUC, les yeux sur l’éventail. Les hachures, qu’est-ce que c’est ?

FANNY C’est quand ça monte, On redescend. On tourne au gros triton de fonte. Et l’on sort Empereur par ce petit portail ! Tout est-il bien compris ? Je ferme l’éventail.

LE DUC, avec une fièvre joyeuse. Empereur !

FANNY, plaisantant. C’est cela, le carrosse du Sacre, Tout de suite !

LE DUC Et l’on trouve à ce portail ?

FANNY Un fiacre.

LE DUC Hein ?

FANNY Très bien attelé ! Ne sois pas inquiet !

LE DUC Et qui me mène ?

FANNY Au lieu de rendez-vous !

LE DUC Qui est ?

FANNY À deux heures d’ici — c’est vrai, ça vous écarte, — Mais la comtesse y tient Wagram !

LE DUC, souriant. La Bonaparte ! — Et Prokesch ?

FANNY Prévenu par moi. Sera là-bas.

LE DUC Et Flambeau ? Vais-je le revoir ?

FANNY Je ne sais pas. (Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a, de ce côté, au pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et près d’un fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large dalle, la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux blancs et sa bouche d’ombre.) Il faut attendre… Asseyons-nous, au clair de lune, Vous, sur ce bloc… (Et elle désigne le fût de colonne.) Moi, sur la tête de Neptune. (S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.) Neptune, c’est permis de s’asseoir ?

LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse. C’est permis ! (Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale. Seulement, vous savez, il y a des fourmis !)

FANNY, se réfugiant dans les bras du Duc. Dieu !… la tête qui parle !…

LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup. Ah ! c’est là, sous le lierre, C’est vrai, qu’on sort du trou…

LA VOIX, tranquillement. Par une fourmilière !

LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les branches. Flambeau !


SCÈNE X[modifier]

LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible. DES MASQUES, de temps en temps.

LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement. Dans la cachette à Robinson…

UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse. Ohé !

FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune. Chut ! des masques !

LES MASQUES, disparaissant. Bravo ! Très drôle ! (Leurs voix se perdent.)

LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme. Crusoé.

LE DUC Quoi ! depuis hier soir ?…

FLAMBEAU, toujours invisible. Oui, je fume ma pipe…

LE DUC Dans ce trou ?…

FLAMBEAU Que tu fis à l’instar de ce type, Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit, Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi !

LE DUC, examinant les pierres et les mousses. Je ne retrouve plus la place exacte ! FLAMBEAU À droite ! Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate ! (Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)

FANNY, la montrant au Duc. Là, — le petit Vésuve !

LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé. Oh ! tu dois être…

FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée. Mal ! Mais Une bouffée je vous avais dit Une bouffée. que je viendrais au bal !

FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude. Si l’on nous voit causer avec une fumée !

FLAMBEAU Aï !

LE DUC Quoi donc ?

FLAMBEAU Un retour offensif de l’armée Fourmi ! Depuis hier, tout le temps on se bat ! — Ai ! — Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac ! (On l’entend souffler très fort.) En soufflant la fumée à flots…

FANNY, riant. Tu les canonnes !

FLAMBEAU, dont la voix se rapproche. Puis-je lever ma pierre une seconde ?

LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe. Oui ! (Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et, de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)

FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale le grand air du dernier succès de l’Opéra.

FLAMBEAU Nonnes !…

LE DUC et FANNY, précipitamment. Chut !

FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain. J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau !

LE DUC Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau.

FLAMBEAU Bon ! — Craignez Metternich, seulement ! L’œil du maître !

LE DUC Il a quitté le bal.

FLAMBEAU, vivement. Mais pour me reconnaître Il n’y a plus personne, alors !

FANNY Tout ira bien.

FLAMBEAU Metternich est parti ?… Vous ne me dites rien ?

LE DUC Mais…

FLAMBEAU Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne, Prendre un torticolis dans ma petite turne ?

FANNY, vivement. Des masques ! (Flambeau rentre dans son trou. La scène est envahie par des masques qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)

LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe. C’est Blacas !

— C’est Sandor ! — C’est Zichy !

— C’est Thalberg ! — Non, Thalberg est en mammamouchi ! — C’est Josika ! — Non ! c’est… (Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.) Il fuit ! qu’on le rattrape !

FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte. Partis ?

LE DUC et FANNY Partis.

FLAMBEAU Alors… (Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet à poil.)

LE DUC et FANNY Hein ? Quoi ?

FLAMBEAU, remettant la pierre en place. Baissons la trappe !

LE DUC, épouvanté. Que va-t-on dire en te voyant ?

FANNY C’est effrayant ! Rentrez vite !

FLAMBEAU Ce qu’on va dire en me voyant ? (Les masques reparaissent au fond.)

L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme. Et celui-là ! Ho ! ho ! — en grognard de l’Empire !

FLAMBEAU, au Duc et à Fanny. Eh bien ! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire !

LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau. Bravo ! — Très bien !

FLAMBEAU Je suis tranquille maintenant ! (Il remet son bonnet et fume sa pipe. À ce moment, la scène est envahie. Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur laquelle on lit :) MICHEL ET CHRISTINE Vaudeville en un acte. De MM. EUGENE SCRIBE et HENRI DUPIN (La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour contempler Flambeau.)


SCÈNE XI[modifier]

LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE, TIBURCE, etc.

UN TRIVELIN, appelant un Léandre. As-tu vu le grognard ?

LE LEANDRE, frappé d’admiration. Oh ! il est étonnant ! (Le Duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un clin d’œil, est entouré.)

L’ARLEQUIN, le regardant de près. Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles !

UNE PETITE DIABLESSE, même jeu. Et les gros sourcils gris, postiches ! Des merveilles ! (Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. Flambeau recule.)

FLAMBEAU, bas à Fanny. Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt ?

FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe. Le numéro de Gentz, tiens : un très beau manteau !

UN PETIT MARQUIS, à Flambeau. Bonjour, grognard !

FLAMBEAU, poliment. Honneur, plaisir.

UN SCARAMOUCHE, l’observant. Je me demande Qui c’est ? (Il s’avance, et bouffonnant.) Pour lors, Sergent, vous serviez ?…

FLAMBEAU dans la Grande ! (On rit.)

FLAMBEAU à lui-même. Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait ! (Il se promène, de long en large.)

EXCLAMATIONS, en le voyant marcher. C’est un Raffet ! — C’est un Charlet ! — C’est un Vernet !

LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme. Comme il est bien usé !… La poudre !… Les poussières !… Le nom du costumier ?

FLAMBEAU Ce sont des costumières. Une vieille maison : Guerre et Victoire, Sœurs.

UN LANSQUENET Ah ! oui ?

FLAMBEAU, remontant. Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs !

LE SCARAMOUCHE, le suivant. Parbleu ! mais c’est Zichy !… (À Flambeau, en lui tendant la main.) Cher comte… (Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)

FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe. Ma bouffarde. (On rit.)

LE SCARAMOUCHE, aux autres. Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde !

FLAMBEAU, chantonnant. En allant à Krasnoé On avait soif ; on avait froué !…

UN SEIGNEUR FLORENTIN , riant. C’est qu’il est excellent !… (S’avançant et lui prenant le bras.) En Russie, hein ! mon vieux, Nous avons eu très froid au nez ? (On rit.)

FLAMBEAU Oui… Pas aux yeux. (Il chantonne) Mais, cristi, ça vous ravigote Rien que de voir sa redingote !…

L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement. Dis donc, sa redingote a besoin de reprises ? (On rit.)

FLAMBEAU Mais, dis donc, elle vous en a fait voir de grises ! (Les rires jaunissent légèrement.)

PLUSIEURS, sans enthousiasme. Ha ! ha ! très drôle !…

LE LANSQUENET, tiède. Oui… très nature…

LE SCARAMOUCHE, froid. Très exact !

L’ARLEQUIN, bas, aux autres. Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact ? (Il les emmène vers le théâtre ou du reste, tout le monde entre peu à peu ; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le Duc, suit avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite porte.)

FANNY, au Duc. Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce…

FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires. Entrez !

FANNY J’irai chercher votre cousine. (À ce moment, le laquais que le Duc avait envoyé porter une lettre au château reparaît et s’approche vivement de lui.)

LE DUC Qu’est-ce ?

FLAMBEAU, au fond. Entrez !

LE LAQUAIS, au Duc. J’ai prévenu que Monseigneur irait Passer la nuit au pavillon de la forêt. (Il s’éloigne.)

FANNY, qui a entendu. Hein.

LE DUC, vite et bas à Fanny. J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place La comtesse devra se rendre. Préviens-la.

FANNY Je la préviens et vous l’amène. Restez là. (Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)

FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre. Entrez !

TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre. Vous n’entrez pas ?

THÉRÈSE Non. Je pars.

TIBURCE, la saluant. À votre aise ! (Il entre a u théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)

LE DUC, l’apercevant. Mais elle va peut-être au rendez-vous ! (Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.) Thérèse ! (Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à lui-même) Non ! qu’elle y aille !… Il me sera doux de savoir Qu’elle fut faible au point d’y aller ! (Et à Thérèse, tendrement.) À ce soir ! (Elle sort sans répondre.)


SCÈNE XII[modifier]

LE DUC FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.

FANNY, reparaissant, à Flambeau. Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe ! C’est l’heure ! (Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)

FLAMBEAU, sortant du théâtre. En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe Parce que Stanislas est triste et Polonais ! (Il rentre dans le théâtre.)

FANNY, au Duc. Duc, voici la comtesse (Le jeune homme se démasque : c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en blond, sont coupés et courts comme ceux du prince, avec la raie et la grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)

LE DUC Oh ! je me reconnais ! C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne ! (Fanny fait le guet.) LA COMTESSE Bonsoir, Napoléon.

LE DUC Bonsoir, Napoléone.

LA COMTESSE Je suis très calme. Et toi ?

LE DUC Je songe aux dangers fous Que vous allez courir pour moi !

LA COMTESSE, vivement. Oh ! pas pour vous.

LE DUC Ah ?

LA COMTESSE Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône !

LE DUC, souriant. Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone !

LA COMTESSE, avec fierté. Oui, ce serait moins beau si c’était par amour !

LE DUC, se rapprochant. Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour Me remplacer, ce soir, là-bas… si d’aventure, Une femme venait…

LA COMTESSE, tressaillant. Ah ! j’en étais bien sûre ! LE DUC Raconte-lui ma fuite ; et tu vas me jurer…

FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre. Le vieux soldat se tait… FANNY Bien ! bien !

FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre. …sans murmurer

LE DUC Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire !

LA COMTESSE Quoi ! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire !

LE DUC C’est parce que demain je vais être Empereur Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur !

LA COMTESSE, brutalement. D’autres vous aimeront !

LE DUC Mais pourrai-je les croire Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire Qui, parce qu’elle veut tomber en consolant Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc ?

LA COMTESSE, haussant les épaules. Vous aimerez encor !

LE DUC Mais jamais plus, peut-être À quelque rendez-vous, que, plus tard, je puisse être, Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas !

LA COMTESSE, avec dépit. Je trouve Votre Altesse extrêmement émue !

LE DUC Moins que si tu me dis plus tard : « Elle est venue ! »

FLAMBEAU, reparaissant. Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel, Il chante quelque chose à son vieux colonel ! (Le Duc et la comtesse se masquent rapidement.)

LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le Duc détache son domino violet. Changeons vite !

FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre. Au signal !… Ne craignez rien. Je guette. Attention ! (Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.) Par la vertu de ma baguette !…

LA COMTESSE, à Flambeau. Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y !

FLAMBEAU C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil ! (Le Duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais L’échange se fait : le Duc s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête ; la comtesse jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir les cheveux blonds… Et il n’y a plus qu’un Duc de Reichstadt, à gauche.)


SCÈNE XIII[modifier]

LES MÊMES, TOUT LE MONDE.

FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des applaudissements et des rumeurs. On sort ! (Le Duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux. Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé ; un somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés. Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus. Cependant, tous les masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se met à serpenter autour des orange rs et ce sont des éclats de rire, des appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près :) Les orangers ! — C’est ici que l’on soupe ! Vous marchez sur ma robe ! — Hop ! Hop ! — Je perds ma houppe ! — Bravo, les orangers ! — Dansons en rond ! — Baron ! — Marquise ! — Hop ! hop ! — Plus vite ! — Encor ! — Toujours ! — En rond — Attention ! Un, deux… à trois, on se sépare ! Trois ! (Et la farandole se disloque.)

TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer. Hourrah !

FANNY, au Duc, lui montrant la Comtesse qui, restée debout au premier plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos mauves. Notre essaim de femmes l’accapare !

LES DOMINOS MAUVES, autour du faux Duc, feignant de coqueter pour que personne ne l’approche. Prince ! — Duc ! — Monseigneur ! — Altesse !

GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin. Il n’y en a Que pour le Duc ce soir !

DES MASQUES, s’apprêtant pour souper ensemble. Sandor ! — Zichy ! — Mina !

L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant. On me reconnaît donc ?

LE POLICHINELLE À ce collier de jade !

LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de l’oranger. Au dessert on pourra se faire une orangeade !

UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux Duc. Duc !…

L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu. Sterlets du Danube ! — Et caviar du Volga !

L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs. Mimi de Meyendorf à la table d’Olga ! (Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le Duc, sans la quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)

GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main. Mesdames et Messieurs.

QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence. Chut ! Chut !

LE DUC, voyant la Comtesse faire un pas vers la droite. C’est la minute Terrible !…

GENTZ Je brandis cette première flûte En l’honneur…

LE DUC Elle va pour sortir…

GENTZ de l’absent Qui régla nos plaisirs et s’en fut nous laissant Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches, — Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches (Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. À mesure qu’elle avance — en imitant l’allure distraite du Duc et sans avoir l’air de se presser — il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer coquettement.)

FANNY, qui la suit des yeux, bas au Duc. Elle a bien attrapé votre pas nonchalant !

GENTZ, continuant d’une voix éclatante. Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan ! Dédions ton premier grésillement, champagne, À Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne, Seigneur de Daruvar et duc de Portella…

FANNY, regardant toujours la Comtesse qui se rapproche de plus en plus de la sortie. Elle avance ! Voyez l’air tranquille qu’elle a.

GENTZ Chevalier de Sainte-Anne…

LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main. En parlant, il nous aide, Ce Gentz, sans le savoir !

GENTZ Des Séraphins de Suède, De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or !…

FLAMBEAU, bas. Pourvu que Metternich ait des titres encor !

GENTZ Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire…

LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la Comtesse qui avance toujours. Oh ! mon pas n’est pas si traînant… elle exagère !

GENTZ, avec un enthousiasme croissant. Bailli de Malte…

LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la Comtesse s’arrêter tout près de la sortie avec un domino mauve. Eh bien ! qu’attend-elle ?

GENTZ Grand-Croix Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III !… (Il s’arrête, s’épongeant le front.) Ouf !…

LA VOISINE DE DROITE de Gentz, à sa voisine de gauche. Il va succomber ! Il faut que tu l’éventes ! (Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés de Gentz.)

GENTZ, ranimé, concluant avec emphase. Et Membre de plusieurs Sociétés savantes !

ENTHOUSIASME GÉNÉRAL Hourrah !… (Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La Comtesse est arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve ; le pied sur le seuil, elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre congé.)

FLAMBEAU, bas au Duc qui n’ose plus regarder. Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts, Prince, elle va sortir… elle sort !…

L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux Duc, à voix haute, de sa place. Franz, tu pars ! (La Comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour ne pas tomber.)

LE DUC, bas. Tout est perdu !

FLAMBEAU Tonnerre !

L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la Comtesse. Attends !

FANNY, atterrée. L’Archiduchesse N’est pas du complot !

L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la Comtesse. Franz ! (Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche) Tu blessas ma tendresse, Tout à l’heure, mais… (Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et presque sans voix :) Ah !…

LE DUC, qui suit cette scène. Perdu !

L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante. Mais… (Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et très haut, tendant la main à la Comtesse) À demain !

LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font perdre un instant la tête. Ah ! Madame, comment ?…

L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas. Baisez-moi donc la main ! (La Comtesse se ressaisît, baise tout à fait en duc de Reichstadt la main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)


SCÈNE XIV[modifier]

LES MÊMES, moins LA COMT ESSE.


UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse. Il part déjà, le Duc ?

TIBURCE, haussant les épaules. Oh ! il est si fantasque ! (L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont assis le Duc, Flambeau et Fanny.)

LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue. Votre main… comme au duc de Reichstadt ?

L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et masqué, et lui tend la main. Tiens, beau masque ! (Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)

GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main. Et maintenant… (Rires et protestations.)

PLUSIEURS Encore !

GENTZ Un mot…

L’ARLEQUIN Gentz, allez-y !

GENTZ Je voulais compléter mon petit brindisi. J’ai commis tout à l’heure un oubli… volontaire. Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur — Le Duc étant sorti — de boire : Au destructeur De Bonaparte !

TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse. Au destructeur de Bonaparte ! (Mouvement du Duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)

LE DUC Que fais-tu ?

FLAMBEAU Je le mouille un peu, de peur qu’il parte ! (Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle d’un oranger à l’autre.)

LE SCARAMOUCHE, riant. Ce Bonaparte !…

LE PETIT MARQUIS En somme, un faux marbre !

TIBURCE Du stuc !

LE DUC, indigné. Hein ?

FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse. Songez qu’il y va de l’Empire, mon Duc !

LE POLICHINELLE, dédaigneux. Très surfait.

FLAMBEAU, toujours bas au Duc, lui saisissant la main. Prenez garde !

TIBURCE Officier secondaire Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire… Alors !…

L’OURS On dit que Gentz le fait très bien !

FLAMBEAU, entre ses dents. Cristi !

L’ARLEQUIN, à Gentz. Fais-le ! (Gentz se lève. Mouvement du Duc.)

FLAMBEAU, au Duc. N’oubliez pas que vous êtes sorti !

GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front. La mèche ! (Fronçant le sourcil.) L’œil ! (Mettant la main dans son gilet.) La main ! (Et satisfait.) Voilà. (Acclamations et rires.) LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe. Oh !

FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une voix sourde : Il se moque ! Et même en se moquant c’est beau ! car il l’évoque !

LE CROCODILE Vous savez qu’il tombait de cheval, patatras ! (Rires.)

FLAMBEAU, bas au Duc. Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les ultras !

LE PIERROT Un causeur très médiocre !

FLAMBEAU, ironique. Allez donc !

LE DUC C’est la règle ! S’ils ne pouvaient entre eux dire du mal de l’aigle, Que diraient le cloporte et le caméléon ?

TIBURCE Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon !

FLAMBEAU, sursautant. Hein ? C’est le Duc maintenant qui le retient.

TIBURCE Il s’est fabriqué ce nom : c’est très facile ! On veut se faire un nom magnifique…

FLAMBEAU, à part. Imbécile !

TIBURCE Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé… On prend trois petits sons clairs et secs : Na-po-lé… Et puis un bruit sourd : on !

L’OURS C’est extraordinaire ! TIBURCE Oui : Na-po-lé : l’éclair !… et puis on, le tonnerre !

UN TRIVELIN Quel était son vrai nom ?

TIBURCE Ah ! vous ne savez pas ?

LE TRIVELIN Mais non !

TIBURCE Il s’appelait Nicolas.

FLAMBEAU, se levant furieux. Nicolas ?

TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle. Ah ! bravo ! le grognard !

GENTZ, riant, à Flambeau. Nicolas ! (Il lui passe un plat.) Quelques cailles ?

FLAMBEAU, prenant le plat. Eh bien ! mais… Nicolas gagnait bien les batailles !

UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût. Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota !

TIBURCE Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha, Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne !

FLAMBEAU, doucement. Il n’y avait donc pas le général Cambronne ?

UNE VOIX DE FEMME Mais… la guerre !… TIBURCE Qu’y faisait-il ? Les bulletins !

LE POLICHINELLE Il se tenait sur des petits tertres lointains ! (Rires.)

FLAMBEAU, prêt à s’élancer. Nom de…

LE DUC, le retenant. Chut !

TIBURCE Une balle, un jour, fut assez bonne Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne Juste de quoi fournir un sujet de tableau ! (Rires.)

FLAMBEAU, retenant à son tour le Duc, lui dit avec rage. Du calme !

LE DUC Mais toi-même…

FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau. Ôtez-moi ce couteau !

TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son Johannisberg. Bref…

LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau. Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire !

FLAMBEAU, suppliant. Vous le supporterez !

LE DUC Oh ! pas pour un Empire !

TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée. Bref — ce fameux héros — c’était…

FLAMBEAU, sentant que le Duc va s’élancer, avec désespoir. Non, mon petit !

TIBURCE C’était un lâche !

LE DUC, se levant. Oh ! je…

UNE VOIX, partie du fond. Vous en avez menti ! (Brouhaha.)

TOUT LE MONDE, debout, parlant a la fois. Hein ? Qu’est-ce ? Quoi ? Comment ? Plaît-il ? Qui ça ?

GENTZ, qui est resté assis. Tumulte.

FLAMBEAU, bas au Duc. Tout est sauvé ! quelqu’un a relevé l’insulte !

TIBURCE, blême. Qui s’est permis ?

L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui. C’est moi.

LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce. L’un des aides de camp Du maréchal Maison !

TIBURCE Quoi ? vous, me provoquant ? Vous qui représentez le Roi ?

GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin. C’est toujours drôle. L’ATTACHÉ Il s’agit de la France, et je suis dans mon rôle. C’est contre elle tenir des propos insultants Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.

TIBURCE Buonaparte ?

L’ATTACHÉ Veuillez prononcer Bonaparte.

TIBURCE, ironique. Soit ! Bonaparte !

L’ATTACHÉ Non. L’Empereur.

TIBURCE Votre carte ? Échange de cartes.

L’ATTACHÉ, saluant. Je pars demain. Donc, le duel, demain matin. (Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant, commencent à regagner le bal.)

FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire, revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au Duc : Filons ! J’ai le manteau. (Il l’ouvre et le referme.) Dedans, c’est en satin.

TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son verre à un laquais. De l’eau ?

LE LAQUAIS, qui est celui que le Duc a envoyé au château, tout en remplissant le verre de Tiburce. Monsieur est dur pour le Corse !

TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain. Hein ?

LE LAQUAIS, baissant la voix. Plus tendre, Votre sœur, pour son fils !… (Mouvement de Tiburce.) Voulez-vous les surprendre ?

TIBURCE Quand ? LE LAQUAIS Ce soir.

TIBURCE Où ?

LE LAQUAIS Je sais.

TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors. Attends-moi près d’ici ! (Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et, la main sur sa grande rapière de capitan.) Je vais débarrasser l’Autriche ! (Cependant le Duc, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et lui mettant la main sur l’épaule.) Vous, merci !

L’ATTACHÉ, se retournant. De quoi donc ? (Le Duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)

LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres. Chut !

L’ATTACHÉ, bas. Le Duc ?

LE DUC Un complot.

L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance. Je m’étonne…

LE DUC, avec une grâce fière. Je n’ai que mon secret, Monsieur : je vous le donne. (Vite et bas.) Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y !

L’ATTACHÉ Moi ?

LE DUC N’êtes-vous pas à nous ?

L’ATTACHÉ Je suis fidèle au roi. LE DUC C’est bien ! Mais tu te bats pour mon père, à ma place. Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe ! (Il remonte, en le saluant.) À bientôt !

L’ATTACHÉ, le suivant. Vous croyez me gagner…

LE DUC J’en suis sur. Mon père a bien conquis Philippe de Ségur !

L’ATTACHÉ, avec fermeté. Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire…

LE DUC, souriant. Vous êtes un futur maréchal de l’Empire !

L’ATTACHÉ Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment, Je saurai commander le feu.

LE DUC Parfaitement. (Il lui tend la main.) Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre. Les deux jeunes gens se prennent la main.

L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie. Avez-vous pour Paris — car j’y serai le quatre — Quelques commissions ? L’honneur me serait doux…

LE DUC, souriant. Je compte être rendu dans… l’Empire avant vous !

L’ATTACHÉ Si pourtant avant vous j’étais dans le… Royaume ?

LE DUC Saluez de ma part la colonne Vendôme. (Il sort. Le rideau tombe.)

CINQUIÈME ACTE - LES AILES BRISÉES[modifier]

Une plaine. Quelques b uissons bas ; un tertre dont l’herbe frissonne d’un vent éternel ; une petite cabane construite de débris d’affûts et de caissons et qu’entourent de maigres géraniums ; la route qui passe ; le poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes ; et c’est tout. Des champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine immense. La plaine de Wagram.


SCÈNE PREMIÈRE[modifier]

LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH. Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. Silence, pendant lequel on entend le vent souffler.

LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le refermant brusquement. Tiens ! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau ! (À Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.) Les chevaux ?

FLAMBEAU Pas encor. Nous arrivons trop tôt.

LE DUC Au premier rendez-vous que me donne la France, Je dois, comme un amant, arriver en avance ! (Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il s’arrête.) Leur poteau !… jaune et noir !… Ah ! je vais donc pouvoir Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir ! Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire. Oh ! lire Chemin de Saint-Cloud ! au lieu de lire (Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.) Route de Grosshofen ! (Tout d’un coup se souvenant.) Tiens ! mais… mon régiment Se rend à Grosshofen, à l’aurore !

FLAMBEAU Comment ?

LE DUC J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore… FLAMBEAU Nous serons loin lorsqu’ils passeront, à l’aurore. (Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et manchot.)

LE DUC Cet homme ?

FLAMBEAU Il est à nous. Sa cabane nous sert De rendez-vous. — Ancien soldat. Dans ce désert Explique la bataille aux étrangers.

LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers l’horizon, et commence, d’une voix de guide. À gauche…

FLAMBEAU, s’avançant. Non ; moi, je la connais ! (Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)

PROKESCH, à Flambeau. Qu’est-ce qui le débauche Du service autrichien ?

LE PAYSAN, qui a entendu. Monsieur, j’étais mourant Je me traînais par là. Napoléon, le Grand Vint à passer…

FLAMBEAU Toujours il parcourait la plaine Le lendemain.

LE PAYSAN Le grand Empereur prit la peine D’arrêter son cheval, et devant lui, — devant ! Il me fit amputer par son docteur…

FLAMBEAU Yvan.

LE PAYSAN Donc, si son fils s’ennuie à Vienne, qu’il émigre ! Moi, je l’aide !… (À Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.) Le bras — coupé — devant lui !

FLAMBEAU Bigre ! On n’a pas tous les jours la satisfaction D’avoir le bras coupé devant Napoléon !

LE PAYSAN, avec un geste résigné. La guerre !… (Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper rêveusement un mot.) On se battait !…

FLAMBEAU On mourait.

LE PAYSAN Nous mourûmes.

FLAMBEAU On allait !…

LE PAYSAN Nous aussi.

FLAMBEAU On tirait, dans des brumes !…

LE PAYSAN Nous aussi.

FLAMBEAU Puis, après, quelque officier noirci Venait nous dire : On est vainqueur !

LE PAYSAN À nous aussi.

FLAMBEAU, se levant, indigné. Hein ? (Il hausse les épaules et souriant.) Au fait !… (Et serrant la main au vieux.) Si quelqu’un nous entendait !

LE DUC, immobile, au fond. J’écoute.

LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs. Bah ! mes géraniums poussent bien ! FLAMBEAU, hochant la tête. Je m’en doute ! (Il montre le coin ou fleurissent les géraniums.) Tiens ! à cet endroit même onze petits tambours !

LE DUC, se rapprochant. Onze petits tambours ?

FLAMBEAU Je les revois toujours ! C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles Entre l’écartement naïf de leurs oreilles ; Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan, Marchaient, heureux de vivre, en faisant ran plan plan ! On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire, Ils étaient les chouchous de notre cantinière ; Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins, Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins, Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes, Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes, Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air « Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair ! » C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze Prit ces onze tambours en file, et… (Avec un geste qui fauche.) Tous les onze ! (Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.) Il fallait voir la cantinière !… ah ! sacrebleu ! Elle avait relevé son grand tablier bleu, Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine, Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène. (Secouant son émotion.) Mais de parler de ça, ça vous enroue !… (Toussant pour s’éclaircir la voix.) Hum ! Hum ! (Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté :) Recette pour changer un vil géranium En Légion d’honneur : on ôte trois pétales ! (Il arrache trois pétales ; les deux qui restent forment un minuscule papillon rouge, et le place à la boutonnière de son pardessus en lui disant :) Hein ? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales ?… (Au Duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.) C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur ?

LE DUC, mélancoliquement. Je l’ai donnée en rêve !

FLAMBEAU Et je la porte en fleur. (Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se serrent la main, se groupent.)

SCÈNE II[modifier]

LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.


UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le Duc et Flambeau. Sainte-Hélene.

FLAMBEAU, répondant. Schoenbrünn

LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé. Marmont !

MARMONT, s’inclinant. Duc, bonne chance !

LE DUC, désignant ceux qui restent au fond. Ces ombres ?

MARMONT Nos amis.

LE DUC Ils restent à distance ?

MARMONT C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur, Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.

LE DUC, frissonne, et après un silence. Empereur ?… Moi ?… Demain ?… Je te pardonne, traître ! J’ai vingt ans et je vais régner ! Ah ! mon Dieu ! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être Fils de Napoléon premier ! Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse ! Je suis jeune, je n’ai plus peur ! Empereur ?… Moi ?… Demain ?… — Comme la nuit est douce !…

LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant. Schoenbrünn.

UNE AUTRE VOIX, répondant. Sainte-Hélene.

LE DUC Empereur !… Ah ! je la sens ce soir assez vaste, mon âme, Pour qu’un peuple y vienne prier ! Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame !…

UNE VOIX Sainte-Hélene.

UNE AUTRE Schoenbrünn.

LE DUC Régner !… Régner ! — C’est dans ton vent, dont le parfum de gloire Commence à me rapatrier Qu’au moment de partir je devais venir boire Wagram, le coup de l’étrier ! Régner ! Qu’on va pouvoir servir de grandes causes Et se dévouer à présent ! Reconstruire, apaiser, faire de belles choses ! Ah ! Prokesch, que c’est amusant ! Prokesch, tous ces vieu x rois dont les âmes sont sourdes, Oh ! comme ils doivent s’ennuyer ! J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes Des grâces que je vais signer ! Peuple qui de ton sang écrivis la Légende, Voici le fils de l’Empereur ! Oh ! toute cette gloire, il faut qu’il te la rende. Et qu’il te la rende en bonheur ! Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre ! J’ai trop souffert pour t’oublier ! Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre D’un prince qui fut prisonnier ! La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête, Mais c’est le droit que l’on défend ! (Ah ! Je, vois une mère, au-dessus de sa tête Élever vers moi son enfant !) D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille Que Wagram et que Rovigo Mon père aurait voulu faire prince Corneille Je ferai duc Victor Hugo ! Je ferai… je ferai… je veux faire… je rêve… (Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant ; on s écarte avec respect.) Ah ! je vais régner ! J’ai vingt ans ! Une aile de jeunesse et d’amour me soulève ! Ma Capitale, tu m’attends ! Soleil sur les drapeaux ! multitudes grisées ! Ô retour, retour triomphal ! Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées Que je vais descendre à cheval ! Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche ! Tous les fusils seront fleuris ! On doit croire embrasser la France sur la bouche Lorsqu’on est aimé de Paris ! Paris ! j’entends déjà tes cloches !

UNE VOIX Sainte-Hélene.

UNE AUTRE Schoenbrünn.

LE DUC Paris ! Paris ! je vois. Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine, Le Louvre renverser ses toits ! Et vous qui présentiez à mon père les armes Dans la neige et dans le simoun, Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes Paris !

UNE VOIX DANS L’OMBRE Sainte-Hélene.

UNE AUTRE Schoenbrünn.

FLAMBEAU, au Duc qui, épuisé, chancelle. Qu’avezvous ?

LE DUC, se raidissant. Moi ?… Rien ! rien !

PROKESCH, lui prenant la main. Vous brûlez !

LE DUC, bas. Jusqu’aux moelles ! (Haut.) Mais ça s’en va quand je galope ! Et les étoiles Scintillent comme des molettes d’éperons ! Et voici des chevaux ! et nous galoperons ! (On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui est destiné au Duc et le lui amène.)

PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs. Pourquoi ces gens sont-ils venus ?

MARMONT Mais pour qu’on sache Qu’ils ont trempé dans le complot !

LE DUC Une cravache !

UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant dans un salut. Le vicomte d’Otrante !

LE DUC, avec un léger recul. Hein ? le fils de Fouché ?

FLAMBEAU Ce n’est pas le moment d’en être effarouché ! (Il arrange le cheval.) L’étrier long ?

LE DUC Non, court.

UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant. Cet homme qui s’incline, C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine De Votre Majesté… (Il salue encore.) Goubeaux.

LE DUC Bien.

GOUBEAUX, resaluant. L’agent chef.

UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé. Pionnet !… Je représente ici le roi Joseph ; C’est moi qui de sa part apportai les subsides…

LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides. Le filet seulement !

UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant. J’ai disposé les guides, Les relais. Vous pourrez, au village prochain, Vous déguiser. (Il salue en se nommant.) Morchain.

FLAMBEAU Oui, oui, Machin !

LE CONSPIRATEUR, criant. Morchain ! UN AUTRE On m’a chargé des passeports : besogne ingrate ! Voilà ! (Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction :) C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte ! (Il salue.) Guibert !

TOUS, parlant à la fois autour du cheval. Goubeaux !… Pionnet !… Morchain !…

FLAMBEAU, les repoussant. Nous comprenons !

UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au Duc. Feu votre père avait la mémoire des noms !

UN AUTRE, se précipitant, et se nommant. Borokowski ! C’est moi — que Monseigneur s’informe ! — Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme !

LE DUC, nerveux. C’est bon ! c’est bon ! de tous je me souviendrai bien ! Et mieux encor de celui-là — qui ne dit rien ! (Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à l’écart enveloppé dans son manteau.) Ton nom ? (L’homme se découvre, s’avance, et le Duc reconnaît l’attaché français.) Quoi ! vous ici ?

L’ATTACHÉ, vivement. Pas en partisan, Prince ; En ami seulement !… Certes pour que je vinsse Il fallut…

FLAMBEAU À cheval ! Le ciel blanchit vers l’Est !

LE DUC J’empoigne la crinière ! Alea jacta est ! (Il met le pied à l’étrier.)

L’ATTACHÉ Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre C’était pour vous défendre, au besoin !

LE DUC, qui allait sauter en selle, s’a rrêtant. Me défendre ?

L’ATTACHÉ J’ai cru que vous couriez un danger.

LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier. Un danger ?

L’ATTACHÉ Ce drôle — que demain je compte endommager — Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre, Quand dans l’ombre il accoste un autre individu… Et je reste cloué par un mot entendu ! Il était question de tuer Votre Altesse Surprise au rendez-vous, ce soir.

LE DUC, avec un cri d’effroi. Dieu ! la comtesse !

L’ATTACHÉ Le rendez-vous… c’était ici. Je le savais Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais !

LE DUC Le rendez-vous ? Mais c’est le pavillon de chasse ! Ils vont assassiner la comtesse à ma place ! Rentrons !

CRI GÉNÉRAL Oh ! non !

UN CONSPIRATEUR Pourquoi ?

LE DUC, avec désespoir. La comtesse !…

PROKESCH, voulant le retenir. Elle peut Se faire reconnaître… LE DUC Ah ! tu la connais peu ! Mais cette femme-là se fera, par ces brutes, Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes ! Rentrons !

PLUSIEURS Non !

LE DUC Je ne peux pourtant — rentrons là-bas — Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas !

D’OTRANTE Tous nos efforts perdus !

UN CONSPIRATEUR, furieux S’il faut qu’on reconspire

MARMONT Vous ne pourrez plus fuir !

UN AUTRE Et la France ?

UN AUTRE Et l’Empire (Ils sont tous autour de lui)

LE DUC Arrière !

MARMONT Il faut partir !

LE DUC, avec force. Il faut rentrer !

PROKESCH Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout La couronne

LE DUC Partir, c’est abdiquer m on âme !

MARMONT On peut sacrifier quelquefois…

LE DUC Une femme ?

MARMONT Risquer, pour une femme, au moment du succès…

FLAMBEAU Allons décidément, c’est un prince français !

LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au Duc. Voulez-vous partir ?

LE DUC Non ! — Ôtez-vous, que je passe ! LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres. S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève !

TOUS, se précipitant vers le Duc. Oui ! Oui !

LE DUC, levant sa cravache. Place ! Place ! ou levant ce jonc qui vous cravachera, Je charge à la façon de mon oncle Murat ! À moi, Prokesch ! Flambeau !

UN CONSPIRATEUR De force, il faut le prendre !

LE DUC, à l’attaché français. Et vous ! vous qui veniez ici pour me défendre, C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi Qu’on veut m’assassiner vraiment ! défendez-moi !

L’ ATTACHÉ Non, Monseigneur, partez !

LE DUC Moi ? Comment ? Que je laisse ?…

L’ATTACHÉ Partez, je vais aller défendre la comtesse !

LE DUC Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan, Vous assureriez donc ma fuite ?

L’ATTACHÉ Allez-vous-en ! Ce que j’en fais, c’est pour cette femme

LE DUC Sans doute, Mais…

L’ATTACHÉ, à Prokesch. Courons tous les deux ! — Prokesch connaît la route !

LE DUC, hésitant encore. Je ne peux…

PLUSIEURS VOIX Si ! si ! si !

MARMONT C’est le meilleur parti ! (On entend le galop d’un cheval.) TOUS Partez donc !

LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du Duc, couverte de boue, pale, échevelée, hors d’haleine. Malheureux, vous n’êtes pas parti !


SCÈNE III[modifier]

LES MÊMES, LA COMTESSE

LE DUC, éperdu. Vous !… Mais on m’avait dit !… Pouvais-je fuir ?

LA COMTESSE, rageusement. Oui, certes !

LE DUC Une femme…

LA COMTESSE, avec mépris. Une femme ! eh bien, la grande perte !

LE DUC, balbutiant. Mais je…

LA COMTESSE Mais vous deviez m’abandonner !

LE DUC Songez…

LA COMTESSE, furieuse. Je songe au temps perdu ! LE DUC Vos dangers…

LA COMTESSE Quels dangers ?

LE DUC Nos alarmes pour vous étaient…

LA COMTESSE, fièrement. Quelles alarmes ? Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes ?

LE DUC Mais cet homme ?…

LA COMTESSE Partez !

LE DUC Qu’avez-vous fait ?

LA COMTESSE Oh rien ! Il a tiré son sabre — et j’ai tiré le mien !

LE DUC Pour moi !… tu t’es battue ?

LA COMTESSE « Oh ! oh ! le fils du Corse ! » Grondait-il, « j’ignorais qu’il fût de cette force ! » « Il ne s’en doutait pas lui-même ! ». Mais ma voix…

LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse. Ah ! vous êtes blessée !

LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang. Oh ! ce n’est rien, les doigts ! … Mais ma voix me trahit « Une femme ? » Il recule. — « Défends-toi donc ! » — « Je ne peux pas, c’est ridicule ! Cette femme n’est pas le chevalier d’Eon ! » — « Défends-toi ! cette femme est un Napoléon ! » Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe, Il fonce !… et je lui fais…

FLAMBEAU Le coup de contre-pointe !

LA COMTESSE, mimant le coup. Un ! deux !

FLAMBEAU Vous avez dû l’étonner rudement !

LA COMTESSE Il ne reviendra pas de son étonnement !

LE DUC, se rapprochant, à voix basse. Dieu ! — mais la jeune fille, alors ?

LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute. Que vous importe ?

LE DUC Chut ! — Est-elle venue ?

LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation. Eh bien… non ! Quand la porte S’écroula tout à coup sous un poing furieux J’étais seule ! LE DUC Elle n’est pas venue ! Ah ?… Et avec un léger dépit mélancolique. Tant mieux !

LA COMTESSE Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête, Le plan est découvert trop tôt ! Je perds la tête. Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky… Et je fuis en prenant votre cheval de selle ! — Je l’ai crevé ! — je n’en peux plus !…

LE DUC Elle chancelle ! (Prokesch et Marmont la soutiennent.)

LA COMTESSE, défaillante. Après ce que j’ai fait, ah ! j’espérais au moins Apprendre son départ, ici, par les témoins !

UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la Comtesse. Vous êtes poursuivie ! et dans une minute… (Mouvement de tous pour fuir.)

LE DUC, criant. Soignez-la ! cachez-la ! là, dans cette cahute ! (Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)

LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane. Partez !

LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent. Elle n’a rien ?

LA COMTESSE Mais partez donc ! ah ! si Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici, Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes… Mais cela lui ferait hausser les épaulettes !

LE DUC, s’élançant pour fuir. Adieu !

SCÈNE IV[modifier]

LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.

FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en courant. Nous sommes pris ! (En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)

LA COMTESSE, avec désespoir. Trop tard !

SEDLINSKY, s’avançant vers elle. Oui, Monseigneur !

LA COMTESSE, au Duc, avec rage. Ah ! songe-creux ! idéologue ! barguigneur !

SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la Comtesse, aperçoit le Duc. Il recule en s’écriant Votre Altesse… (Se retournant vers la Comtesse.) Votre Alt… (Se retournant vers le Duc.) Votre Al…

FLAMBEAU Ça, ça le trouble !

SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre. Tiens !…

FLAMBEAU Vous avez soupé, Monsieur : vous voyez double !

SEDLINSKY Tiens ! tiens ! (Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.) Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch. (Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au Duc.)

FLAMBEAU, avec un soupir. Ah ! nous ne serons pas sacrés par l’oncle Fesch !

SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français. Reconduisez Monsieur. (À l’attaché.) Vous, dans cette aventure ? Votre gouvernement le saura.

LE DUC, s’avançant vivement. Je vous jure Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis…

L’ATTACHÉ Oh ! pardon ! maintenant qu’on arrête, j’en suis !

LE DUC, lui serrant la main avant qu’an ne l’emmène. Au revoir donc ! (À Sedlinsky, avec mépris.) Allons, policier, fais du zèle !

SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse. Vous, vous ramènerez le faux prince… chez elle. (Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)

LE DUC, d’une voix qui les fait reculer. Avec tous les égards qu’on me doit !

LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse. Ce ton bref !… (Elle se jette dans ses bras en pleurant.) Ah ! malheureux enfant, tu pouvais être un chef ! (Elle sort, suivie de deux policiers.)

SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs. Pour les autres… fermons les yeux !… qu’on en profite ! (Les conspirateurs chuchotent entre eux.)

L ’UN D’EUX Je crois…

UN AUTRE, hochant la tête avec gravité. … Dans l’intérêt du parti…

UN TROISIEME Filons vite ! (Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands gestes nobles. On entend :) … Se réserver… Plus tard… Le moment opportun… (Et il n’y a plus personne.)

FLAMBEAU, à Sedlinsky. Et maintenant, rouvrez les yeux !… Il en reste un !

LE DUC Oh ! fuis ! pour moi !

FLAMBEAU Pour vous ? (Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres. Mais Sedlinsky, à qui un des policiers vient de parler bas, crie :) Halte ! (On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui. Sedlinsky au policier qui lui a parlé :) C’est lui !

LE POLICIER Peut-être. (Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant :) Réclamé par Paris…

SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne sourde que tient le policier. Comment le reconnaître ? (Il lit.) Nez moyen… front moyen… œil moyen…

FLAMBEAU, goguenard. Pas moyen !

SEDLINSKY, feignant de lire à la suite. Deux balles… dans le dos.

FLAMBEAU, bond issant. Ça, c’est faux.

SEDLINSKY, souriant. Je sais bien.

FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi. Je suis perdu. — C’est bon. — Du luxe ! Une débauche ! Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.

LE DUC, à Sedlinsky. Le livrer à la France !

SEDLINSKY Oui.

LE DUC Comme un criminel ? Vous n’avez pas le droit !

SEDLINSKY Mais nous le prendrons.

LE DUC Ciel !

FLAMBEAU Il était immoral que tu t’accoutumasses À ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces

SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement. Il n’est pas décoré, d’ailleurs. Port illégal ! (À un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.) Ôtez-lui donc ce rouge !

FLAMBE AU Ôtez. Ça m’est égal. (D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son pardessus.) Ça repousse tant que je veux sur ma pelure !

SEDLINSKY Ôtez-lui son manteau ! (On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.) Hein ? Quoi ?

FLAMBEAU, souriant. J’ai plus d’allure.

LE DUC, avec angoisse. Mais que va-t-on te faire ?

FLAMBEAU, froidement. À Ney, que lui fit-on ?

LE DUC Non ! ce n’est pas possible !

FLAMBEAU Un feu de peloton ! Rrrran !

LE DUC, poussant un cri. Ah !

FLAMBEAU J’ai toujours fait aux balles la risette ; Mais ces françaises-là… non, pas de ça, Lisette ! (Et sa main, doucement, gagne sa poche.)

LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant. Vous n’allez pas livrer cet homme ?

SEDLINSKY Sans surseoir.

FLAMBEAU Séraphin, c’est la fin ! Flambé, Flambeau ! Bonsoir ! (Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air de se croiser tranquillement les bras ; sa main droite, où brille la lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.)

SEDLINSKY Marchons ! (On pousse Flambeau pour qu’il marche.)

LE DUC Mais qu’a-t-il donc ? Il chancelle ?

UN POLICIER, grossièrement. Il titube !

FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt pas. Le Duc vous parle ! Ôtez cette espèce de tube ! (Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine : elle est tachée de rouge, à gauche.)

LE DUC Flambeau ! tu t’es tué !

FLAMBEAU Pas du tout, Monseigneur ! Mais je me suis refait la Légion d’honneur ! (Il tombe.)

LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui vont pour le relever. Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche ! Ce clair soldat touché par un policier louche !… Je ne veux pas. — Laissez-nous seuls. — Allez-vous en !

FLAMBEAU, d’une voix étouffée. Monseigneur…

SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de Flambeau avec émotion. Emmenez ce gueux de paysan ! (On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)

LE DUC J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine. L’étendard saluera de son bouquet de chêne Sur l’air triste et guerrier que mes Hongrois joueront… (Il regarde Flambeau.) Et ce sont des soldats qui le ramasseront !

SEDLINSKY, bas à un policier. Les chevaux ?

LE POLICIER, bas. Supprimés.

SEDLINSKY Bien. Alors qu’on le laisse ! Il ne peut fuir. (Haut, avec une affectation de douceur.) On peut céder à Son Altesse…

LE DUC, violemment. Allez-vous-en !

SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances. Oui… oui… je comprends votre émoi !

LE DUC, le balayant du geste. Je vous chasse !

SEDLINSKY, voulant se redresser. Pardon…

LE DUC, montrant la plaine de Wagram. Je suis ici chez moi ! (Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)

SCÈNE V[modifier]

LE DUC, FLAMBEAU

FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets. C’est drôle tout de même, — ici — sur cette terre, Où je me suis déjà fait tuer pour le père, De venir retomber pour le fils aujourd’hui !

LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir. Non ! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui ! Pas pour moi ! pas pour moi ! je n’en vaux pas la peine !

FLAMBEAU, avec égarement. Pour lui ? LE DUC, vivement. Mais oui, pour lui ! Et dans une brusque inspiration. C’est Wagram, cette plaine ! (Il lui crie tout bas.) Wagram !

FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues. Wagram !…

LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette âme qui vacille. Vois-tu Wagram ?… Reconnais-tu La plaine, la colline et le clocher pointu ?

FLAMBEAU Oui…

LE DUC Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille ? C’est le champ de bataille !… Entends-tu la bataille ?

FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent. La bataille !…

LE DUC Entends-tu ces confuses rumeurs ?

FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion. Oui… Oui… c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs ?

LE DUC Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre, Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère ? (Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe :) Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel. Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel. L’Empereur a levé sa petite lunette. On vient de te blesser d’un coup de baïonnette. Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai…

FLAMBEAU Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?

LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards. Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, Ce sont des tirailleurs, là-bas ! FLAMBEAU, avec un faible sourire. Général Reille.

LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille. Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot ! Mais il laisse enfoncer sa gauche !

FLAMBEAU, clignant de l’œil. Ah ! le finaud !

LE DUC On se bat ! on se bat ! Macdonald se dépêche, Et Masséna blessé passe dans sa calèche !

FLAMBEAU Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd !

LE DUC, criant. Tout va bien !

FLAMBEAU, vivement. On se bat ?

LE DUC, avec une fièvre croissante. Le prince d’Auersperg Est pris par les lanciers polonais de la Garde !

FLAMBEAU, essayant de se soulever. Et l’Empereur ? que fait l’Empereur ?

LE DUC Il regarde !

FLAMBEAU, soulevé sur les poignets. L’Archiduc se prend-il au piège du Petit ? LE DUC Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty !

FLAMBEAU, avidement. L’Archiduc étend-il l’aile de son armée ? LE DUC Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée !

FLAMBEAU, haletant. Et l’Archiduc ?… que fait l’Archiduc ?… le vois-tu ?

LE DUC L’Archiduc élargit son aile !

FLAMBEAU Il est foutu ! (Il retombe.)

LE DUC, avec ivresse. Cent canons au galop !

FLAMBEAU, se débattant sur le sol. Je meurs !… J’étouffe !… À boire ! — Et… que fait… l’Empereur ?

LE DUC Un geste.

FLAMBEAU, fermant doucement les yeux. La victoire ! (Silence.)

LE DUC Flambeau !… (Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le Duc regarde autour de lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il frissonne, il recule un peu.) Mais ce soldat couché là, maintenant, Me fait peur ! — Eh bien ! quoi ! ça n’a rien d’étonnant Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme, Et cette herbe connaît déjà cet uniforme ! (Il se penche sur Flambeau en lui criant :) Oui, la victoire !… Au bout des fusils, les shakos !

FLAMBEAU, dans son râle. À boire !

DES VOIX, dans le vent. À boire !… À boire !

LE DUC, tr essaillant. Oh ! — Quels sont ces échos ?

UNE VOIX, très loin. À boire !

LE DUC, essuyant une sueur à son front. Dieu !

FLAMBEAU, d’une voix rauque. Je meurs…

DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine. Je meurs… Je meurs…

LE DUC, avec épouvante. Son râle Se multiplie au loin…

UNE VOIX, se perdant. Je meurs…

LE DUC sous le ciel pâle ! — Ah ! je comprends !… Le cri de cet homme qui meurt Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur, Comme le premier vers d’une chanson connue ; Et quand l’homme se tait, la plaine continue !

LA PLAINE, au loin. Ah !… ah !…

LE DUC Ah ! je comprends !… plainte, râle, sanglot, C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut !

LA PLAINE, longuement. Ah !…

LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe. Il ne bouge plus ! (Avec terreur.) Il faut que je m’en aille ! Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille ! (Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.) Ce devait être tout à fait comme cela ! Cet habit bleu… ce sang… (Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le soldat mort était encore devant lui.) Un autre… (Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant) Un autre, là !… (Une troisième fois il est arrêté.) Là… (Il regarde autour de lui.) Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues… Il en meurt !… (Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.) Il en meurt ainsi pendant des lieues !

TOUTE LA PLAINE Je meurs… Je meurs… Je meurs…

LE DUC Ah ! nous nous figurions Que la vague immobile et lourde des sillons Ne laissait rien flotter ! Mais les plaines racontent, Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent !

LA TERRE, sourdement. Ah ! (Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes mystérieusement agitées.)

LE DUC, grelottant la fièvre. Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant ?

UNE VOIX, dans les hautes herbes. Mon front saigne !

UNE AUTRE Ma jambe est morte !

UNE AUTRE Mon bras pend !

UNE AUTRE, plus oppressée. J’étouffe sous le tas !

LE DUC, avec horreur. C’est le champ de bataille ! Je l’ai voulu, c’est lui ! (Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre : des plaintes, des râles, des imprécations.)

UNE VOIX De l’eau sur mon entaille !

UNE AUTRE Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé !

UNE AUTRE Ne me laissez donc pas crever dans le fossé !

LE DUC Ah ! des buissons de bras se crispent sur la plaine ! (Il veut marcher.) Et je foule un gazon d’épaulettes de laine !

UN CRI, à droite. À moi !

LE DUC, chancelant. J’ai glissé sur un baudrier de cuir ! (Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d’enjamber.)

UNE VOIX, à gauche. Dragon ! tends-moi les mains ! UNE AUTRE, répondant froidement. Je n’en ai plus.

LE DUC, éperdu. Où fuir ?

UNE VOIX MOURANTE, tout près. À boire !

CRI AU LOIN Les corbeaux !

LE DUC Oh ! c’est épouvantable ! Oh ! les soldats de bois alignés sur ma table !

L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES Oh !…

LE DUC, avec désespoir. Spectres chamarrés de blessures, vos yeux M’épouvantent ! Du moins, vous êtes glorieux ! Vous portez de ces noms dont la patrie est fière ! À l’un de ceux qu’il croit voir. Comment t’appelles-tu ?

UNE VOIX Jean.

LE DUC, à un autre. Toi ?

UNE VOIX Paul.

LE DUC Et toi ?

UNE VOIX Pierre.

LE DUC, fiévreusement, à d’autres. Et toi ?

UNE VOIX Jean.

LE DUC Et toi ?

UNE VOIX Paul.

LE DUC Et toi, dont les pieds nus Saignent sans cesse ?

UNE VOIX Pierre.

LE DUC, pleurant. Ô noms, noms inconnus ! Ô pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire !

UNE PLAINTE, derrière lui. Soulève-moi la tête avec mon sac !

UNE VOIX MOURANTE À boire !

LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles. Ah !…

TUMULTE DE VOIX Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots ! Je meurs ! — Je vais mourir ! — Au secours !

CRI AU LOIN Les corbeaux !

UNE VOIX, râlante et gouailleuse. Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! mon compte, tu le règles !

CRIS AU LOIN Les corbeaux ! Les corbeaux !…

LE DUC Hélas ! où sont les aigles ?

DIALOGUE DANS LE VENT De l’eau ! — Mais c’est du sang, le ruisseau ! — Donne-m’en ! J’ai soif !

CRIS DE TOUS LES CÔTÉS J’ai mal ! — Je meurs ! — Aï !

UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE Sacré nom !

UNE JEUNE VOIX Maman !

LE DUC, immobile, glacé, deux filets de sang lui coulant des lèvres. Ah !…

UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE Par pitié ! le coup de grâce, dans l’oreille !

LE DUC Ah ! je comprends pourquoi la nuit je me réveille !…

UN RALE DANS L’HERBE Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs !

LE DUC Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs !…

UN CRI DANS UN BUISSON Oh ! ma jambe est trop lourde ! il faut qu’on me l’arrache !

LE DUC Et je sais ce que c’est que le sang que je crache !

TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur. Ah !… ah !…

(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une forme effrayante ; des panaches ondulent dans les blés, les talus se hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux buissons des gestes inquiétants.)

LE DUC Et tous ces bras ! tous ces bras que je vois ! Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts ! Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe Semble coucher vers moi pour me maudire !… (Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.) Grâce ! Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant D’atroces gants crispins aux manchettes de sang ! Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde Qui lèves lentement cette face hagarde ! — Ne me regardez pas avec ces yeux ! — Pourquoi Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi ? Dieu ! vous voulez crier quelque chose, il me semble !… Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble ? Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur ? (Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre :) Quoi ? Qu’allez-vous crier ? Quoi ?

TOUTES LES VOIX Vive l’Empereur !

LE DUC, tombant à genoux. Ah ! oui ! c’est le pardon à cause de la gloire ! (Il dit doucement et tristement à la Plaine :) Merci. (Et se relevant :) Mais j’ai compris. Je suis expiatoire. Tout n’était pas payé. Je complète le prix. Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris. Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince, Qui, renonçant, priant, demandant à souffrir, S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir ! Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille, Là, de toute mon âme et de toute ma taille, Je me dresse, — je sens que je monte, je sens Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens, Toute la plaine monte afin de mieux me tendre Au grand ciel apaisé qui commence à descendre, Et je sens qu’il est juste et providentiel Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel, Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire, Porter plus purement son titre de victoire ! (Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se détachant les bras en croix, sur le ciel.) Prends-moi ! prends-moi, Wagram ! et, rançon de jadis, Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils, Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges, Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux, rouges ! Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux, Puisque par des frissons mon âme est avertie, Et puisque mon costume est blanc comme une hostie ! (Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.) Père ! à tant de malheur que peut-on reprocher ? Chut !… J’ajoute tout bas Schoenbrünn à ton rocher ! (Il reste un moment les yeux fermés, et dit :) C’est fait !… (L’aube commence à poindre… Il reprend d’une voix forte :) Mais à l’instant où l’aiglon se résigne À la mort innocente et ployante d’un cygne, Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail, Il devient le sublime et doux épouvantail Qui chasse les corbeaux et ramène les aigles ! Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles ! Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux : J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux ! Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales, Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales ! (Tout se dore. Le vent chante.) Oui ! j’ai bien mérité d’entendre maintenant Ce qui fut gémissant devenir claironnant !… (De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres ardents.) De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes ! (Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de chevauchée.) LES VOIX, au loin. En avant !

LE DUC Maintenant, le côté glorieux ! La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux !…

LES VOIX Chargez ! (D’invisibles tambours battent des charges.)

LE DUC Les rires fous des grands hussards farouches !

LES VOIX, poussant des rires épiques. Ha ! ha !

LE DUC Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches, Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons, Chante dans le lointain !…

LES VOIX, au loin, dans une Marseillaise de rêve. Formez vos bataillons !…

LE DUC La Gloire !… Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs. Le ciel a l’air d’une Grande Armée. Oh Dieu ! me battre en ce flot qui miroite !…

LES VOIX Feu ! — Colonne en demi-distance sur la droite !

LE DUC Me battre en ce tumulte auquel tu commandas, Ô mon père !… (Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)

LA VOIX Officiers… Sous-officiers… Soldats…

LE DUC, en délire, tirant son sabre. Oui ! je me bats !… — Fifre, tu ris ! — Drapeau, tu cl aques ! — Baïonnette au canon. — Sus aux blanches casaques ! (Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste, avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui arrive dans le rose du matin.)

LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant. Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant ? Mais c’est l’infanterie autrichienne ! Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers. En avant ! Les ennemis ! — Qu’on les enfonce ! — Qu’on y entre ! Suivez-moi ! — Nous allons leur passer sur le ventre ! (Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment autrichien qui paraît sur la route.)

UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant. Prince ! Que faites-vous ? C’est votre régiment !

LE DUC, réveillé, avec un cri terrible. Ah ! c’est mon ?… (Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air naturel.) De tant de morts il ne reste que Flambeau. (Le Duc est au milieu d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant lui. Il voit son destin, l’accepte ; le bras levé pour charger s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire, et, raide comme un automate, le Duc, d’une voix machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien :) Halte ! — Front ! — À droite… alignement… (Le commandement s’éloigne, répété par les officiers. — Et le rideau tombe pendant que l’exercice commence.)

LE DUC, à l’Archiduchesse. Vous !… Mais je vous croyais malade ?…

L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée. Eh ! oui, ma foi ! Je viens d’être malade en même temps que toi. Je vais mieux. Je me lève. Et toi ? ton état ?

LE DUC Pire, Puisque vous vous levez pour me voir.

L’ARCHIDUCHESSE Tu veux rire ! (Au docteur.) Votre malade est-il raisonnable, Docteur ?

LE DOCTEUR Oui, maintenant il prend bien son lait.

L’ARCHIDUCHESSE Quel bonheur ! Ah ! c’est gentil ! ah ! c’est…

LE DUC Ah ! c’est dur tout de même, D’être — lorsqu’on rêva la louange suprême De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait ! — Loué pour la façon dont on prend bien son lait ! (Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui et le passe avec délice sur sa figure en soupirant :) Ô boule de fraîcheur sur ma fièvre posée, Comme une houppe à se mettre de la rosée !…

L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre. Tout le monde à présent t’en apporte ?

LE DUC Oui. (Et avec un sourire triste.) Déjà.

L’ARCHIDUCHESSE Chut !… (Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et, après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une voix embarrassée.) Pour remercier Dieu qui nous protégea — Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence, — Je compte, ce matin, communier… (Le Duc la regarde. Elle continue, plus troublée.) Je pense Qu’il serait très joli que tous les deux… (Et brusquement.) Pourquoi Ne pas communier tout à l’heure avec moi ?

LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux. Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette. (À voix basse.) C’est la fin.

L’ARCHIDUCHESSE Là ! j’en étais sûre !… Et l’étiquette ?

LE DUC L’étiquette ?

L’ARCHIDUCHESSE Mais oui ! Lorsqu’un prince autrichien Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien Qu’il faut que la Famille Impériale assiste Lorsqu’il doit recevoir le… (Elle s’arrête.) LE DUC Le… ?

L’ARCHIDUCHESSE Pas de mot triste !

LE DUC, regardant autour de lui. Au fait, nous sommes seuls !

L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond. J’ai fait, dans le Boudoir De Porcelaine, là, dresser un reposoir Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse ; Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe. Tu vois qu’il ne s’agit que de communier, Et que ce sacrement n’est pas le…

LE DUC Le dernier ? C’est vrai.

L’ARCHIDUCHESSE Tu vois !… (Elle lui offre gentiment son bras.) Viens-tu ?… (Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.) Tiens ! la messe commence ! (Le Duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)

LE DUC Oui… c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance !

L’ARCHIDUCHESSE Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat !

LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui so urient. Ce n’est donc pas pour aujourd’hui… (La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement toute la Famille Impériale.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses. Mettez-vous là. (Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)


SCÈNE II[modifier]

LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR, MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE, METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte fermée derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette. Marie-Louise est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des archiducs enfants ; et des adolescents qui sont blonds du même blond que le Duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes. Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille impériale.


LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est immobilisé, reprend d’une voix basse et solennelle : Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie, Le Duc se penchera pour recevoir l’hostie…

UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant. Chut !… Silence !…

LE GÉNÉRAL HARTMANN Pendant cette minute où rien Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien, J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde. Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt. Et le duc de Reichstadt relèvera le front Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique, Devant toute la Cour reçu le viatique (À ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes la Comtesse Camerata et Thérèse.)

METTERNICH, aux nouveaux arrivants. Silence…

PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse. On m’a permis de vous placer ici Derrière la Famille Impériale. Ainsi Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées De princes sur lesquels soufflent les Destinées, D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts, Apercevoir le Duc une dernière fois !

THÉRÈSE Merci, merci, Monsieur.

MARIE-LOUISE Oh ! surtout que personne Ne bouge quand la porte…

UNE PRINCESSE Ah ! la clochette sonne !…

UNE AUTRE C’est l’Élévation !… (Toutes les femmes s’agenouillent.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN Tout doucement !

LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à côté d’elle, lui touche le bras. Eh bien ! Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien ?

METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement : Non. J’ai fait mon devoir. J’en ai souffert, peut-être… C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi !

LA COMTESSE Vous ne regrettez rien ?

METTERNICH, après une seconde de silence. Non. Rien. (Et comme la clochette sonne, il dit) L’Agnus Dei.

MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par la fente. Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince !

METTERNICH, reprenant d’une voix sourde. Je ne regrette rien… mais c’était un grand prince ! Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu, (Il plie le genou.) Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu !

LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte entrebâillée. Le prélat sort le grand ciboire… il le découvre…

TOUS, sentant le moment approcher. Oh !…

LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte. Silence absolu : je vais ouvrir !…

TOUS Oh !…

LE GÉNÉRAL J’ouvre ! (Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si gai où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de faïence allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une brume d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et, tournant le dos, agenouillés tous les deux — elle le soutenant d’un bras passé autour des épaules — l’archiduchesse et le Duc qui attendent et le prélat qui descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du ciboire. Seconde de profonde émotion et de silence. Tout le monde est prosterné, retenant son souffle et ses larmes.)

THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe : Le revoir ainsi ! Lui !… Lui !… (Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte. Tout le monde se lève.)

LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs. Sortez !… Le Duc vient D’entendre ce sanglot !… Sortez vite ! (Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de Porcelaine s’ouvre brusquement, le Duc paraît sur le seuil, les voit tous là debout devant lui et après un long regard qui comprend :)

LE DUC Ah ?… Très bien.


SCÈNE III[modifier]

LES MÊMES, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE. La Famille Impériale se retire peu à peu.


LE DUC, calme et avec une majesté soudaine. J’assurerai d’abord de ma reconnaissance Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence… Que celle qui pleura n’en ait aucun remord On n’avait pas le droit de me voler ma mort. (Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.) Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne ! « Mon fils est né prince français ! Qu’il s’en souvienne Jusqu’à sa mort » Voici l’instant : il s’en souvient ! (Aux princes qui sortent.) Adieu ! (Et cherchant du regard autour de lui.) Quel est le cœur qui s’est brisé ?

THÉRÈSE, qui est restée agenouillée humble, dans un coin. Le mien. LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur. Vous n’êtes pas très raisonnable. Sur un livre Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre En Autrichien, avec à mon habit des fleurs… Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs. (L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans lequel il tombe.)

THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide. Le rendez-vous…

LE DUC Eh bien ?

THÉRÈSE J’y étais.

LE DUC Vous ?… pauvre âme !

THÉRÈSE Oui…

LE DUC, mélancoliquement. Pourquoi ?

THÉRÈSE Parce que je vous aime.

LE DUC, à la Comtesse. Madame, Vous me l’aviez caché qu’elle y était… Pourquoi ?

LA COMTESSE Parce que je vous aime.

LE DUC Et qui donc, près de moi, Vous a, toutes les deux, fait venir ? (La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.) Vous ?

L’ARCHIDUCHESSE Moi-même. LE DUC Pourquoi cette bonté ?

L’ARCHIDUCHESSE Parce que je vous aime.

LE DUC, avec un sourire. Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant. (Elles font un geste de protestation.) Si ! Si ! (À Thérèse.) l’enfant qu’on plaint, (À l’Archiduchesse.) qu’on gâte, (À la Comtesse.) et qu’on défend ! Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince, Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence !

LA COMTESSE Non ! nous avons connu ton âme et ses combats !

LE DUC, secouant tristement la tête. Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres ; Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres, L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond, Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon !

MARIE-LOUISE Parlez-moi ! — Je suis là !… — Qu’une parole m’ôte Le poids de mes remords ! J’étais — est-ce ma faute ? — Trop petite à côté de vos rêves trop grands ! Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends ! C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête, Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête ! — Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu… Pardonnez-moi, mon fils !

LE DUC Inspirez-moi, mon Dieu, La parole profonde, et cependant légère, Avec laquelle on peut pardonner à sa mère ! (À ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)

MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au Duc. Ce berceau… qu’hier soir vous avez fait prier D’apporter…

LE LAQUAIS Il est là. (Le Duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher, il aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.)

LE DUC Monsieur le Chancelier, Je meurs trop tôt pour vous : versez donc une larme !

METTERNICH Mais…

LE DUC, fièrement. J’étais votre force, et ma mort vous désarme ! L’Europe qui jamais n’osait vous dire non Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon, Demain, tendant l’oreille et reprenant courage, Dira : « Je n’entends plus remuer dans la cage ! »

METTERNICH Monseigneur… (On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.)

LE DUC Le berceau dont Paris m’a fait don ! Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon ! J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre, Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre ! — Approchez ce berceau du petit lit de camp Où mon père a dormi dans cette chambre, quand La Victoire éventait son sommeil de ses ailes ! (Le berceau est maintenant contre le petit lit.) Plus près, — faites frôler le drap par les dentelles ! Oh ! comme mon berceau touche mon lit de mort ! (Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant.) Ma vie est là, dans la ruelle…

THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse. Oh !…

LE DUC Et le sort, Dans la ruelle mince — oh ! trop mince et trop noire ! - N’a pu laisser tomber une épingle de gloire ! — Couchez-moi sur ce lit de camp !… (Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit de camp.)

PROKESCH, au docteur. Comme il pâlit !… (La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le lui passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.)

LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le berceau. J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit ! Des femmes me berçaient… Oui, j’avais trois berceuses Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses ! Oh ! les bonnes chansons de Madame Marchand ! Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant ?

MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui. Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense !

LE DUC Est-ce que vous savez une chanson de France ?

MARIE-LOUISE Moi ?… Non…

LE DUC, à Thérèse. Et vous ?

THÉRÈSE Peut-être…

LE DUC Oh ! chantez à mi-voix Il pleut, bergère… (Elle fredonne l’air.) ou bien : « Nous n’irons plus au bois… » (Elle fredonne encore.) Et chantez : « Sur le pont d’Avignon… » pour me faire Endormir doucement dans l’âme populaire… (Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.) Il en est une encore… oui… que j’aimais beaucoup : Ah ! ah ! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout ! (Il se soulève, l’œil hagard, et chante) Il était un p’tit homme, Tout habillé de gris !… (Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.)

THÉRÈSE Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze !

LA COMTESSE Comme un cristal brisé par un écho de bronze !…

L’ARCHIDUCHESSE Comme un accord de harpe après des airs guerriers !…

THÉRÈSE Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers !

LE DOCTEUR, après s’être penché sur le prince. Monseigneur est très mal. Il faut que l’on s’écarte ! (Les trois femmes s’éloignent du lit.)

THÉRÈSE Adieu, François !

L’ARCHIDUCHESSE Adieu, Franz !

LA COMTESSE Adieu, Bonaparte !

MARIE-LOUISE, qui, près du lit, a reçu la tête du Duc sur son épaule. Sur mon épaule, là, son front s’appesantit !

LA COMTESSE, s’agenouillant au bout de la chambre. Roi de Rome !

L’ARCHIDUCHESSE, de même. Duc de Reichstadt !

THÉRÈSE, de même. Pauvre petit !

LE DUC, délirant. Les chevaux ! Les chevaux !

LE PRÉLAT, qui est entré depuis un moment avec des enfants de chœur portant des cierges allumés. Mettez-vous en prière !

LE DUC Les chevaux pour aller au-devant de mon père ! De grosses larmes coulent sur ses joues.

MARIE-LOUISE, au Duc qui la repousse. Mais je suis là, mon fils, pour essuyer vos pleurs !

LE DUC Non ! laissez approcher les Victoires, mes sœurs ! Je les sens, je les sens, ces glorieuses folles, Qui viennent dans mes pleurs laver leurs auréoles !

MARIE-LOUISE Que dis-tu ?

LE DUC, tressaillant. Qu’ai-je dit ? Je n’ai rien dit !… Hein ! Quoi ? (Il regarde autour de lui comme s’il craignait qu’en n’eût compris.) Non !… Rien !… (Et mettant un doigt sur ses lèvres.) C’est un secret entre mon père et moi. (Il désigne le voile de dentelles du berceau.) Donnez, que de ce voile exquis je m’enveloppe Pour pousser le soupir qui délivre l’Europe ! Trop de gens ont besoin de ma mort… et je meurs D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs ! (Il ferme un instant les yeux.) Ah ! mon enterrement sera laid… Des arcières… Quelques laquais portant des torches aux portiers… Les capucins diront leurs chapelets de buis… Et puis ils me mettront dans leur chapelle… et puis… (Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.)

MARIE-LOUISE Explique ce que sont tes douleurs ?

LE DUC Surhumaines… Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines !

LA COMTESSE Voyez ! au lieu du drap, il ramène sur lui Le voile du berceau !

LE DUC, haletant. Ce sera très laid… oui… Mais il faut en mourant… oui… que je me souvienne… Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne ! (Appelant.) Général Hartmann !…

LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant. Prince…

LE DUC, balançant d’une main le berceau. Oui… j’attendrai la mort En berçant le passé dans ce grand berceau d’or ! (De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend au général.) Général… (Le général prend le livre. Le Duc se remet à balancer le berceau.) Le passé… je le berce… et c’est comme Si le Duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome ! — Général, voyez-vous l’endroit marqué ?

LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre. Je vois.

LE DUC Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix.

MARIE-LOUISE, criant. Non ! non je ne veux pas, mon enfant, que tu meures !

LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins. Vous pouvez commencer à lire.

LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit. Vers sept heures, Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant La tête du cortège

MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux en pleurant. Oh ! Franz !

LE GÉNÉRAL HARTMANN À ce moment, La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme, Pousse un immense cri : « Vive le Roi de Rome ! »

MARIE-LOUISE Franz !

LE GÉNÉRAL HARTMANN Les coups de canon s’étant précipités, Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés ; Le cortège entre ; il est réglé par les usages Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages, Les divers officiers d’ordonnance, les… (Voyant que le Duc a fermé les yeux, il s’arrête.)

LE DUC, rouvrant les yeux. Les ?…

LE GÉNÉRAL HARTMANN Les chambellans avec les préfets du palais ; Les ministres ; le grand écuyer…

LE DUC, d’une voix défaillante. Veuillez lire !

LE GÉNÉRAL HARTMANN Les grands aigles ; les grands officiers de l’Empire ; La princesse Aldobrandini tient le chrémeau ; Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière…

LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant. Lisez toujours, Monsieur. Soulevez-moi, ma mère. (Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN Puis le grand-duc, auprès du petit souverain Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain ; Puis vient la reine Hortense ; au côté de la reine Vient Son Altesse Impériale la Marraine. Enfin le roi de Rome est apparu, porté Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté, Dont la foule put admirer la bonne mine, Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts Puis les princes. : LE DUC Passez les princes !

LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page. Puis les rois…

LE DUC Passez les Rois. La fin de la cérémonie !

LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages. Alors…

LE DUC J’entends moins bien. Plus haut.

LE DOCTEUR, à Prokesch. C’est l’agonie.

LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante. Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur, Crié « Vive le roi de Rome ! » l’Empereur, Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice, Le prit entre les bras de… (Il hésite en regardant Marie-Louise.)

LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les cheveux de Marie-Louise agenouillée. De l’Impératrice ! (À ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en sanglots.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN L’éleva pour l’offrir à l’acclamation ; Le Te Deum…

LE DUC, dont la tête se renverse. Maman !

MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps. François ! LE DUC, rouvrant les yeux. Napoléon !

LE GÉNÉRAL HARTMANN Le Te Deum emplit le vaste sanctuaire, Et le soir même, dans la France tout entière, Avec la même pompe, avec le même élan…

LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann. Mort. (Silence. Le général referme le livre.)

METTERNICH Vous lui remettrez son uniforme blanc !

FIN.