L’Amour aux Colonies/XXXIV

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Isidore Liseux, éditeur (p. 305-313).

CHAPITRE V

Le Transporté en Nouvelle-Calédonie. — La raison de ce chapitre. — Le Pénitencier de l’île Nou. — Le transporté garçon de tamille. — Le libéré. — Le couvent de Bourail. — Lesbiennes et fellatrices. — Le poste militaire de Bourail. — Le calot du général. — Je m’emmerde et je voudrais un homme. — Mariage des libérés. — Sodomie et pédérastie des transportés. — Amours infâmes.



La raison de ce chapitre. — Je termine ce qui est relatif à la Nouvelle-Calédonie en disant quelques mots de la transportation, afin de compléter l’étude déjà faite sur le même sujet à la Guyane. J’ai dit que les bons ex-forçats, mourant comme des mouches dans la colonie insalubre de la Guyane, les philanthropes humanitaires eurent l’ingénieuse idée de les envoyer en Nouvelle-Calédonie, un des climats les plus sains du globe, un des rares pays tropicaux où l’Européen peut travailler sans danger au soleil. Je ne discuterai pas ici l’avenir de ce genre de colonisation ; je me contente d’étudier les mœurs spéciales de ces peu intéressants personnages.

Le Pénitencier de l’île Nou. — C’est dans l’île Nou, à l’entrée de la rade de Nouméa, que se trouve le Pénitencier central, renfermant de trois à quatre mille condamnés. Aux environs de Nouméa et sur certains points de la Colonie, on trouve des camps de transportés, employés aux travaux en dehors du Pénitencier de l’île Nou, qui renferme les ateliers centraux. La Direction de l’administration pénitentiaire est à Nouméa. C’est à elle qu’il faut s’adresser pour obtenir les transportés, qu’elle prête aux habitants moyennant finances. Tous ne jouissent pas de cette faveur et, seuls l’obtiennent les transportés dits de la première catégorie qui, par leur docilité et leur moralité relative, méritent les faveurs de l’Administration.

Le transporté, garçon de famille. — C’est dans cette classe, sinon la plus coupable, du moins, à mes yeux, la plus hypocrite, que l’on prend les garçons de famille, qui jouent, dans le ménage des civils et fonctionnaires de la Pénitentiaire, le rôle de l’ordonnance dans le ménage militaire. Le commandant Rivière, dans ses Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie, décrit d’un style sentimental et beaucoup trop flatteur, à mon avis, la corporation des garçons de famille. Il fait de ce déclassé, non un être marqué du sceau de l’infamie, mais un collaborateur précieux, une sorte de commensal auquel on s’habitue. Ne lui en déplaise, je crois qu’il faut bien en rabattre. Ceux qui emploient les garçons de famille, le font parce que la pauvreté de leur bourse les empêche de prendre d’autres domestiques. Un engagé Néo-Hébridais est autrement sûr et fidèle qu’un transporté de la première catégorie. La caque sent toujours le hareng, dit, non sans raison, le vieux proverbe. Si le garçon de famille n’ose pas vous voler, le jour où vous le renvoyez, il devient un indicateur précieux pour ses copains évadés de l’île Nou, qui volent presque impunément à Nouméa. Quand ce bon garçon saura où est votre argent, il fera part de sa découverte à ses amis et connaissances, et, une belle nuit, quand vous rentrerez chez vous, vous vous apercevrez que vous avez été dévalisé. Non seulement l’argent, mais aussi les vêtements civils et les armes, deviennent la proie du voleur qui, ainsi outillé, peut se dissimuler dans la banlieue de Nouméa, et au besoin se défendre contre les Canaques de la police indigène, toujours à la piste des transportés évadés.

Le libéré. — Quand le transporté, condamné à huit ans ou plus de travaux forcés, a subi sa peine, il est astreint, pour une pareille durée, à la résidence fixe. Il devient alors Monsieur le Libéré, et c’est sur lui que tombe la manne inépuisable des faveurs de l’administration pénitentiaire, cette excellente Mère Gigogne qui n’oublie pas ses petits enfants Il a été créé, pour Messieurs les Libérés, une véritable colonie, ou plutôt un phalanstère, dans la vallée de Bourail, la plus belle, la plus vaste, et la plus fertile de toutes les vallées de l’île. Le commandant Rivière l’a vue et décrite, dans son ouvrage, à travers le prisme enchanteur de son imagination de romancier. Je renvoie à son ouvrage déjà cité, le lecteur curieux de connaître son opinion. La mienne est radicalement différente, et le tableau de l’existence du libéré concessionnaire, tracé par le commandant Rivière, est, d’après moi, très erroné. Il fait de ces ex-forçats des anges de repentir. Je me permets d’affirmer tout le contraire et de résumer ici l’opinion générale de tous les colons de la Nouvelle-Calédonie. Il n’est d’abord au pouvoir d’aucun règlement au monde, qu’il soit ou non pénitentiaire, de changer la nature humaine quand elle est viciée. En bonne justice, que peut-on attendre de l’association d’un voleur ou d’un assassin avec une fille condamnée pour infanticide, ou tout au moins une voleuse, ou prostituée, gibier de prison centrale ?

Le couvent de Bourail. — Parlons d’abord du fameux couvent de Bourail, dont les pensionnaires seraient des agneaux de douceur et de docilité, au dire du commandant Rivière. C’est dans cet établissement que l’on parque (et le mot n’est pas trop fort) tout ce lot de femmes envoyées de France, et que l’on extrait des prisons centrales pour en faire de futures mères de famille. À leur arrivée à Nouméa, sur des bâtiments à vapeur (généralement de la Compagnie des Chargeurs-Réunis du Havre), on les envoie directement au couvent de Bourail, où elles se remettent des fatigues de la traversée et font une pieuse retraite, en attendant que l’excellente Administration leur donne un époux selon leur cœur. Le lecteur peut aisément s’imaginer combien de semblables nymphes doivent s’amuser, en récitant le chapelet et en tricotant des bas, ou fabriquant des layettes. La première chose qu’elles réclament à cor et à cris, c’est la liberté de la concession, avec un mâle à la clef. Comme aux Grecques de la Belle Hélène, il leur faut de l’amour, n’en fût-il plus au monde.

Lesbiennes et fellatrices. — Elles continuent, dans le couvent, les habitudes de Lesbiennes et de fellatrices qu’elles ont apprises dans les couvents de France sur la porte desquels brille le n° 69 en gros caractères, car beaucoup en viennent. Les autres, qui ont fait le trottoir dans les grandes villes, ne valent pas mieux, si elles ne valent pis. Marmites de souteneurs, elles peuvent se donner la main avec les putains de bordel, et les deux ensemble font la paire. On comprend que, malgré leur bonne volonté, les sœurs de Saint-Joseph, qui ont la charge d’âmes de ce troupeau de brebis galeuses, ne peuvent pas être partout. Ah ! ces pauvres sœurs, pour gagner leur part de Paradis, elles ont l’Enfer sur la terre ! Malgré les moyens qu’elles ont de tromper les ennuis de la claustration qu’on leur impose, les internées veulent le grand air, la liberté, et sont disposées à épouser le premier venu qui les demandera pour le bon motif. Peu importe l’âge, la figure, le poil du Monsieur Libéré qui les demande. Il leur apporte la liberté au bout de son phallus : c’est tout ce qu’on lui veut.

Le poste militaire de Bourail. — Le couvent est situé à mi-côte d’un petit mamelon de cinquante mètres de hauteur, sur le sommet duquel est bâti le poste d’infanterie de Marine. Des palissades du poste, on plonge par-dessus les murs dans l’intérieur du couvent, et l’on peut presque correspondre verbalement. Ces dames mettaient littéralement sur les dents le personnel du poste. Malgré les rondes les plus strictes, et une punition de trente jours de prison du Commandant Militaire, toutes les nuits les soldats découchaient par escouades entières, pour escalader les murs du couvent. Ces dames leur envoyaient des cordes, quand les troupiers n’avaient pas d’échelle. La sœur tourière, qui avait dans sa poche la clef de la grande porte, et les pauvres nonnes, qui dormaient dans leurs petites cellules, ne se doutaient guère des scènes lubriques qui se passaient dans tous les coins du couvent. Rien n’y faisait. La conduite des militaires était si connue que, tandis que dans tous les autres postes de la Colonie, on ne relevait qu’une fois par an le personnel, il fallait relever celui de Bourail tous les trois mois. Généralement, tous les soldats avaient un mois de prison à faire en arrivant à Nouméa, pour escapades nocturnes.

Le calot du général. — Un jour, un général inspecteur des troupes descendait du poste, après sa revue. Les donzelles étaient aux fenêtres du dortoir, pour voir passer le cortège des autorités militaires. Au moment où le général passait sous les murs du couvent, il fut interpellé en ces termes, par une pensionnaire des sœurs : « Tu sais, t’as beau avoir un beau calot brodé, t’as pas une tête aussi chic que mon petit clairon du poste. » En fait de tête, on voit d’ici celle du général, qui eut le bon esprit de rire.

Je m’emmerde et je voudrais un homme. — Un gouverneur de la Colonie eut l’idée, pendant une tournée à Bourail, de visiter les dames du couvent. Après avoir passé en revue les pensionnaires, qui faisaient tous leurs efforts pour conserver un maintien digne, il s’arrêta devant une petite blondine, debout modestement dans un coin de la salle, les yeux pudiquement baissés et l’air triste et rêveur. Le Gouverneur, qui ne dédaignait pas de poser pour l’homme bienveillant et paternel, s’adressa à la jeune fille : « Et vous, mon enfant, êtes-vous heureuse d’être si bien soignée par les bonnes sœurs ? Que vous manque-t-il ? » La réponse fut énergique et plus complète que celle de la Satin de Zola, dans Nana : — « Moi ? Je m’emmerde et je voudrais un homme. » Le Gouverneur tourna les talons, et s’en alla sans souffler mot.

Mariage des libérés. — Quand le mariage est accordé, l’État, représenté dans cette circonstance par le Directeur du Pénitencier, marie les couples bien assortis. On a fait passer des transportés numérotés devant les recluses du couvent, rangées par ordre, et si le numéro 3, mâle, a distingué le numéro 5, femelle, par exemple, on leur ménage une entrevue, derrière les barreaux de la grille, sous l’œil béat de la bonne sœur.

Le mariage se fait tout de suite après. On a donné au concessionnaire un terrain, avec une maisonnette en briques bâtie dessus, des instruments aratoires, des grains pour ensemencer, une batterie de cuisine, les meubles les plus indispensables, et, pendant trente mois, il recevra les vivres de l’Administration : pain, vin, viande, café et tafia. Combien de bons paysans de France, qui n’ont jamais volé un centime, se contenteraient d’un pareil traitement ! Le mariage passé à la mairie et à l’église, on noce avec les voisins du couple, car un mariage ne va jamais sans une bonne noce. L’État, cependant, ne pousse pas la générosité jusqu’à en payer les frais. C’est la pudique fiancée qui se procure l’argent nécessaire. Elle a vendu, à l’avance, sa première nuit de noces à un amateur de vertus raccommodées. Les prix varient suivant la qualité de la chaste épouse. Ils se tiennent généralement dans les cinquante francs. À la fin du repas nuptial, c’est le mari qui vient conduire lui-même sa douce moitié chez l’acheteur, et, le lendemain matin, il vient la reprendre, heureuse et souriante, pour la reconduire au domicile légal. Je n’invente rien ; ce que je dis est connu de tous en Nouvelle-Calédonie, sauf de l’Administration, qui ferme les yeux pour ne pas voir. Et c’est avec de pareils sujets que l’on veut coloniser sérieusement ! Le transporté égratigne à peine la terre, se contentant de semer des haricots, du maïs, des citrouilles, du tabac, labeurs peu pénibles. En fait de champ, il fait surtout rapporter le champ conjugal. L’État a fourni la pâtée journalière : la femme procure les douceurs indispensables à ce ménage assorti. On devine ce que doit être l’intérieur de ces couples. Les injures, les coups du mari pleuvent, quand la femme n’est pas d’un bon rapport financier, et qu’elle a la fantaisie de se payer des galants à l’œil. Il joue quelquefois du couteau ; et le tribunal militaire intervient. D’autres fois c’est, au contraire, la femme qui empoisonne son mari, ou qui lui fait faire son affaire par un de ses galants. Les enfants, quand il y en a (et il y en a peu, fort heureseument) poussent à la diable au milieu de ces parents gangrenés, véritable graine de bagne et de lupanar !

Sodomie et pédérastie des transportés. — On ne sera pas étonné de trouver chez les transportés, hommes et femmes, les vices de Sodome et de Gomorrhe dans leur plus complet épanouissement. Les transportés, dans le Pénitencier, pratiquent couramment la pédérastie, et les libérés y ajoutent la Sodomie avec leurs femmes. On n’est généralement pas condamné aux travaux forcés pour des peccadilles, et le sens moral est déjà bien bas quand on arrive au Pénitencier. Qu’on appelle le condamné forçat ou transporté, qu’on l’habille, comme autrefois au bagne, avec un pantalon jaune, un habit rouge et un bonnet vert, ou bien, que, comme à présent au Pénitencier, on le revête d’un costume très propre, en toile blanche, avec un coquet chapeau de paille, on n’a pas changé le fond de sa nature. Par le seul fait de la vie en commun, les mauvais deviennent pires, et gâtent ceux qui ne sont pas encore complètement corrompus. Mettez des fruits gâtés dans un panier de fruits sains, ils gâteront les autres ; a fortiori, quand vous mettrez des fruits pourris avec des fruits déjà gâtés. Les violents, ceux de la redoutable cinquième catégorie, jouent du couteau et finissent par la guillotine. Les veules et les lâches sont hypocrites, pour obtenir les douceurs réservées à la première catégorie. Au fond, ils ne valent pas mieux les uns que les autres. Les crimes et les assassinats sont fréquents chez cette gent perverse. Ils ont appris des Canaques l’usage de certaines solanées vireuses, dont l’emploi est mortel, et qui poussent librement sur tout le territoire de la Colonie.

Amours infâmes. — J’ai dit que la pédérastie battait son plein dans la Transportation, milieu social où elle peut épanouir librement sa redoutable pestilence. J’en ai assez longuement parlé, à propos de la race Annamite, pour ne pas fatiguer de nouveau le lecteur par des détails répugnants. Ce sont des sujets que j’ai dû aborder dans le courant de cette œuvre, mais je crois inutile d’y revenir à nouveau. Je dirai simplement, que, par analogie avec ce qui se passe chez les Chinois de Saïgon, il se forme, entre transportés et libérés, des couples unis par les liens d’un amour infâme. Des deux conjoints, l’un joue le rôle passif : c’est la femme ; l’autre, le mari, a le rôle actif. Il y a rarement inversion de rôles, et c’est par ce caractère que la pédérastie des transportés diffère de celle des Annamites et des Canaques. Généralement, dans le couple, il y a un vieux et un jeune, et, détail bizarre, c’est presque toujours le vieux qui fait la femme. Le plus jeune et le plus robuste est le plus souvent le mari. C’est une règle qui souffre cependant des exceptions. Les jalousies et les haines féminines pâlissent à côté des horribles passions excitées dans le cœur de ces monstrueux amants. La vengeance d’un amour trompé (il est triste de profaner le mot amour appliqué à de telles aberrations) pousse le délaissé à se servir du couteau. S’il ne s’en sent pas le courage, il cherche un nouvel amant, qui puisse le venger des dédains de l’ancien. On voit alors se dérouler, devant les Conseils de Guerre, des récits de scènes horribles, car les assassinats sont souvent commis avec des aggravations atroces et accompagnés de mutilations érotiques. Le transporté de race blanche devient aussi féroce que le Canaque, et n’a pas, comme lui, l’excuse d’être un sauvage. Je m’arrête ici, jugeant inutile de fatiguer l’attention du lecteur par le récit de pareilles turpitudes.