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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/01

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 1-6).
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L’ANARCHIE PASSIVE



I

Il existe des états maladifs passagers où tout ce que l’on voit se présente à nous sous une teinte jaune. Le même état peut être produit à volonté par l’emploi de la santonine, qui nous fait voir tout en jaune. Enfin on note des anomalies héréditaires de la vision, qui se caractérisent par l’impossibilité de percevoir certaines couleurs ; ainsi, par exemple, il y a des individus qui ne voient que le noir et le blanc (Spürzheim et Haddart[1] en parlent) et toute la richesse infiniment variée du prisme leur échappe. D’autres ne perçoivent pas le rouge, mais conservent la faculté de distinguer les autres couleurs. Il y a des sujets qui, de tous les rayons du spectre solaire, ne peuvent discerner que les rayons jaunes et bleus (Ricco)[2] et ainsi de suite. Dans ces cas de cécité partielle ou complète pour les couleurs, la vue reste ordinairement normale sous tous les autres rapports.

Les faits de ce genre démontrent que quelques changements pathologiques de l’organisme humain, quelques modifications héréditaires dans la construction de l’organe visuel, et même la seule introduction dans l’organisme d’une quantité minime de santonine sont déjà suffisants pour occasionner un changement plus ou moins grand dans la faculté de percevoir les couleurs et leurs différentes nuances. De telles anomalies se rencontrent assez souvent, mais les personnes qui en sont affligées ne se permettent jamais de s’en glorifier et ne cherchent pas à persuader aux autres que l’état normal et salutaire consiste précisément à voir le monde comme ils le voient eux-mêmes, c’est-à-dire sans la couleur rouge, ou même sans aucune espèce de couleur, et seulement en blanc et en noir. Personne ne le fait, car les hommes ont, depuis des siècles, compris la nécessité absolue de contrôler les données de la conscience individuelle par les données de la conscience générale de l’humanité. Si, après avoir ingurgité une certaine quantité de santonine, je vois tout en jaune, cela ne me donne pas le droit de considérer la vision jaune comme la seule possible pour chaque homme, cela ne me donne pas le droit de proclamer la vision jaune comme obligatoire pour l’humanité entière, parce que les données de ma conscience personnelle ne sont pas confirmées, appuyées par les données de la conscience générale de l’humanité.

En étudiant la question de la cécité des couleurs, on a trouvé que la faculté de percevoir les différentes couleurs se développe progressivement avec la marche de la civilisation d’un côté et le développement individuel de l’autre. Ainsi, par exemple, on a démontré (Geiger, Hugo Magnus) que, dans les temps anciens, les hommes n’avaient pas de mots pour désigner la couleur bleue, non plus que la couleur verte ; et dans les livres de Zend-Avesta, de Rigvéda, comme dans les œuvres d’Homère, on ne trouve pas un seul mot de la couleur verte des champs et des bois ou de la couleur bleu céleste du ciel[3]. Dans la Bible (livres de Moïse, 24, 10), le ciel est, quant à sa couleur, comparé au saphir, et quoique la langue des Hébreux eût déjà atteint un haut degré de développement, au temps des prophètes, néanmoins elle ne possédait que quatre mots seulement pour la désignation des diverses couleurs, alors que le prophète Isaïe énumérait[4] jusqu’à vingt objets différents, qu’il considérait comme de futiles colifichets de femmes (Lazarus).

Même dans une période beaucoup plus avancée, on constate encore une absence complète de dénominations pour les couleurs aujourd’hui les plus connues. Ainsi, par exemple, dans la chanson de Roland et dans la Nibelunge-Not, on ne rencontre pas de mots pour désigner le jaune ou le bleu ; Homère, parlant de l’arc-en-ciel, l’appelle la pourpre Iris, et dans les légendes, les sagas des Lithuaniens et des Vendes, on note seulement la couleur rouge de l’arc-en-ciel (Veckenstedt)[5].

De tous ces faits, on a le droit de conclure que les peuples, au commencement de leur vie historique, ne voyaient pas toutes les couleurs que nous voyons maintenant. Cette conclusion apparaît d’autant plus vraisemblable, que des observations exactes ont démontré la prédominance de la cécité des couleurs parmi les personnes appartenant aux couches inférieures de la société contemporaine. Ainsi, par exemple, parmi les enfants et les jeunes gens des gymnases, lycées, collèges, on n’en a trouvé que 2,65 p. 100 qui souffraient de la cécité pour certaines couleurs, tandis que, dans les écoles primaires, cette proportion s’élevait à 4,36 p. 100. En même temps, on a reconnu que, parmi les adultes, il se rencontre des cas beaucoup plus nombreux de la cécité des couleurs dans les couches inférieures de la population, alors que ses couches supérieures en sont plus ou moins exemptes.

Après tout ce qui vient d’être dit, il est aisé de comprendre que la faculté physique que possède notre œil de percevoir les différentes couleurs et leurs nombreuses nuances, présente elle-même des variations infinies et que ces variations dépendent non seulement de l’état de santé, du caractère des matières ingérées sous forme d’aliments ou de médicaments, mais aussi du degré de développement personnel, national, et des qualités obtenues grâce à une transmission héréditaire.

  1. Hugo Magnus. Die Farbenblindheit, 1878. — Le même, Die Bedeutung des farbigen Lichtes für das gesunde und kranke Auge, 1875.
  2. Ricco. Annali di Ottalmologia, 1876, t. V.
  3. Marty. Die Frage nach der geschichtlichen Entwickelung des Farbensinnes, 1879.
  4. Lazarus. Geist und Sprache eine psychologische Monographie, 1878.
  5. Veckenstedt. Die Farbenbezeichnungen im Chanson de Roland und im Nibelunge-Not. Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft, 1887, t. XVII. — Le même, Wendische Sagen, Mährchen ect. 1880. — Le même, Mythen Sagen und Legenden der Zamailen (Lithauer), 1883.